IV. Différenciation des personnalités psychotique et non psychotique*

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L’objet de cet article est de montrer que la différenciation des personnalités psychotique et non psychotique repose sur un clivage en fragments infimes de toute cette partie de la personnalité qui a trait à la prise de conscience de la réalité interne et externe, et sur une expulsion de ces fragments telle qu’ils pénètrent dans leurs objets ou sont engloutis par eux. Je décrirai ce processus dans le détail, avant d’en examiner les conséquences et leurs répercussions sur le traitement.

Ces conclusions ont été élaborées à la suite d’un contact analytique avec des schizophrènes et elles ont été vérifiées dans ma pratique. Je vous demande d’y prêter attention, parce qu’elles ont donné lieu à des développements significatifs au plan analytique, qui ne doivent être confondus ni avec les rémissions bien connues des psychiatres ni avec cette catégorie d’améliorations qu’il est impossible de rattacher aux interprétations avancées ou à un corpus défini de la théorie psychanalytique. J’ai la conviction que les améliorations dont j’ai été le témoin méritent de faire l’objet d’une investigation psychanalytique.

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Je ne serais pas parvenu à dissiper l’obscurité qui entoure l’ensemble de l’analyse d’un psychotique si je n’avais été guidé par trois grandes élaborations théoriques. Comme elles sont d’une importance capitale pour la compréhension de ce qui va suivre, je vous les remettrai en mémoire. Premièrement, la description par Freud1 (à laquelle je me suis référé dans ma communication au Congrès de Londres2) de l’appareil psychique mobilisé par les exigences du principe de réalité, et en particulier de cette partie de l’appareil psychique qui a trait à la conscience attachée aux organes des sens. Deuxièmement, la description par Mélanie Klein3 des attaques sadiques fantasmatiques du petit enfant contre le sein et, troisièmement, sa découverte de l’identification projective4. Grâce à ce mécanisme, le patient clive une partie de sa personnalité et la projette dans un objet où elle s’installe, parfois en tant que persécuteur, laissant la psyché dont elle a été séparée appauvrie d’autant.

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Pour qu’on n’aille pas supposer que j’attribue le développement de la schizophrénie à ces seuls mécanismes, à l’exclusion de la personnalité qui les met en œuvre, j’énumérerai quelles sont selon moi les conditions préalables des mécanismes sur lesquels je désire attirer l’attention. Il y a l’environnement, que je n’étudierai pas ici, et la personnalité qui doit présenter quatre traits essentiels. Ces traits sont les suivants : la prépondérance de pulsions destructrices si fortes que la pulsion d’amour elle-même en est imprégnée et retournée en sadisme ; la haine de la réalité interne et externe, qui s’étend à tout ce qui permet de prendre conscience de celle-ci ; la terreur d’une annihilation imminente ; enfin, la formation prématurée et précipitée de relations d’objet, au premier rang desquelles figure le transfert, dont la minceur contraste singulièrement avec la ténacité que met le patient à les maintenir. Cette prématurité, cette minceur et cette ténacité sont pathognomoniques et elles sont au départ d’une importante dérivation : le conflit, qui n’est jamais résolu chez le schizophrène, entre les pulsions de vie et les pulsions de mort.

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Mais avant d’examiner les mécanismes qui découlent de ces caractéristiques, je voudrais préciser quelques points concernant le transfert. La relation à l’analyste est prématurée, précipitée et marquée par une dépendance intense ; quand, sous la pression des pulsions de vie et de mort, le patient élargit le contact, deux courants simultanés de phénomènes se font jour. Premièrement, le clivage de sa personnalité et la projection de ses fragments dans l’analyste (autrement dit l’identification projective) deviennent hyperactifs, entraînant des états confusionnels comparables à ceux que décrit Rosenfeld5. Deuxièmement, les activités mentales et autres à travers lesquelles la pulsion dominante, qu’elle soit de vie ou de mort, cherche à s’exprimer sont aussitôt soumises à une mutilation de la part de la pulsion temporairement subordonnée. Harcelé par ces mutilations et s’efforçant d’échapper aux états confusionnels, le patient renoue avec la relation restreinte. L’oscillation entre la tentative d’élargir le contact et la tentative de le restreindre se poursuivra tout au long de l’analyse.

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Revenons à présent aux caractéristiques que je tiens pour intrinsèques à la personnalité schizophrénique. La personnalité dotée de ces caractéristiques est inévitablement appelée à connaître une transition de la phase schizo-paranoïde à la phase dépressive fort différente de celle de la personnalité qui en est dépourvue. La différence vient de ce que l’association de ces qualités conduit à une fragmentation extrême de la personnalité et, en particulier, de l’appareil de prise de conscience de la réalité, dont Freud disait qu’il était mis en jeu sur l’ordre du principe de la réalité, et à la projection excessive de ces fragments de la personnalité dans les objets externes.

J’ai abordé certains aspects de ces théories dans ma communication au Congrès international de 19536, en insistant sur la relation entre la position dépressive et le développement de la pensée verbale, ainsi que sur le rôle important que joue cette relation dans la prise de conscience de la réalité externe et interne. C’est cette même histoire que je reprends ici, mais à un stade plus ancien, soit au tout début de la vie du patient. Je m’occupe ici des phénomènes propres à la position schizo-paranoïde qui sont associés, en dernière analyse, à l’apparition de la pensée verbale. C’est du moins ce que j’espère montrer.

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Il me faut à présent examiner plus en détail les théories de Freud et de Mélanie Klein que j’indiquais en commençant. Dans son article « Névrose et psychose » (1924), Freud définit ainsi l’un des traits qui différencient la névrose et la psychose : « Dans la première, le moi, en vertu de son allégeance à la réalité, supprime un fragment du ça (la vie pulsionnelle), tandis que dans la psychose le même moi qui se met au service du ça se retire d’une partie de la réalité »7. Je suppose qu’en parlant de l’allégeance du moi à la réalité Freud fait référence aux développements liés à l’instauration du principe de réalité. Freud écrit ailleurs : « Les nouvelles exigences rendent nécessaire une série d’adaptations de l’appareil psychique qu’en raison d’une connaissance insuffisante nous ne pouvons détailler que d’une manière superficielle »8. Puis il énumère : l’importance accrue des organes des sens tournés vers le monde extérieur et de la conscience qui leur est attachée ; l’attention, qualifiée de fonction particulière, qui doit explorer le monde extérieur pour que ses données soient connues à l’avance au cas où surgirait un besoin intérieur impossible à ajourner ; un système de notation qui a pour but de consigner les résultats de cette activité périodique de la conscience dont il dit qu’elle est une partie de ce que nous appelons la mémoire ; le jugement, qui doit décider si une idée déterminée est vraie ou fausse ; la décharge motrice employée à une modification appropriée de la réalité et non plus simplement pour décharger l’appareil psychique d’un accroissement d’excitations ; enfin la pensée qui, dit-il, permet de tolérer la frustration qui accompagne inévitablement l’action, en raison même de sa qualité d’épreuve. Comme on pourra le constater, je donne une extension très large à la fonction et à l’importance de la pensée, mais, sinon, j’admets la classification des fonctions du moi avancée par Freud à titre d’hypothèse, dans la mesure où elle donne un caractère concret à la partie de la personnalité qui fait l’objet de ce texte. Elle correspond à mon expérience clinique et éclaire des faits qui, sans elle, m’auraient paru infiniment plus obscurs.

J’apporterai deux modifications à la description de Freud pour la mettre en relation plus étroite avec les faits. Je ne pense pas, du moins en ce qui concerne les patients que nous sommes amenés à rencontrer dans notre pratique analytique, que le moi puisse jamais se retirer entièrement de la réalité. Je dirai que son contact avec la réalité est masqué par la prédominance, dans l’esprit et le comportement du patient, d’un fantasme d’omnipotence qui vise à détruire la réalité ou la prise de conscience de celle-ci, et à réaliser un état qui n’est ni la vie ni la mort. Comme le contact avec la réalité n’est jamais totalement perdu, les phénomènes que nous avons coutume d’associer aux névroses ne sont jamais absents et viennent compliquer l’analyse, quand un progrès suffisant a été accompli, par leur présence au sein du matériel psychotique. C’est le fait que le moi garde un contact avec la réalité qui explique l’existence d’une personnalité non psychotique, à côté de la personnalité psychotique, mais cachée par celle-ci.

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Ma seconde modification est que le retrait de la réalité est une illusion, non un fait, et qu’il découle du déploiement de l’identification projective contre l’appareil psychique détaillé par Freud. La prédominance de ce fantasme est si grande qu’il est évident qu’il s’agit moins d’un fantasme que d’un fait pour le patient, qui agit comme si son appareil perceptif pouvait être clivé en fragments infimes et projeté dans ses objets.

Ces modifications nous amènent à la conclusion que les patients suffisamment atteints pour être déclarés psychotiques contiennent dans leur psyché une partie non psychotique de la personnalité, qui est la proie des divers mécanismes avec lesquels la psychanalyse nous a familiarisés, et une partie psychotique de la personnalité, qui est à ce point dominante qu’elle cache la partie non psychotique qui en est comme le négatif.

La haine de la réalité, constatée par Freud, s’accompagne, chez le petit enfant psychotique, des fantasmes d’attaques sadiques contre le sein qui font partie, selon Mélanie Klein, de la phase schizo-paranoïde9. Je veux souligner qu’au cours de cette phase le psychotique clive ses objets (et simultanément toute cette partie de sa personnalité qui lui permettrait de prendre conscience de la réalité qu’il hait) en fragments excessivement minuscules, car c’est ce clivage qui contribue matériellement à donner l’impression au psychotique qu’il ne peut pas réparer ses objets ou son moi. Le résultat de ces attaques par clivage est de mettre en péril, dès le début, tous les trait de la personnalité qui devraient être à la base de la compréhension intuitive de soi et des autres. Toutes les fonctions qui, selon Freud, constituent, à un stade ultérieur du développement, une réponse au principe de réalité, c’est-à-dire la conscience des impressions sensorielles, l’attention, la mémoire, le jugement, la pensée, ont attiré contre elles, sous les formes rudimentaires qu’elles possèdent au début de la vie, les attaques sadiques par clivage et éviscération qui conduisent à leur fragmentation en particules infimes, puis à leur expulsion de la personnalité en vue de pénétrer dans les objets, ou de les enkyster.

Dans le fantasme du patient, les particules expulsées du moi mènent une vie indépendante et incontrôlée, qu’elles soient contenues par les objets externes ou qu’elles les contiennent ; elles continuent d’exercer leurs fonctions comme si l’épreuve à laquelle elle ont été soumises n’avait servi qu’à accroître leur nombre et à provoquer leur hostilité envers la psyché qui les a éjectées. En conséquence, le patient se sent environné par des objets bizarres dont j’étudierai à présent la nature.

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Aux yeux du patient, chaque particule est constituée par un objet réel qui est encapsulé dans un morceau de la personnalité qui l’a englouti. La nature de cette particule complète dépendra en partie du caractère de l’objet réel, un gramophone par exemple, et en partie du caractère de la particule de la personnalité qui l’engloutit. Si le morceau de la personnalité a trait à la vue, le gramophone qui joue sera ressenti comme un objet qui épie le patient ; s’il a trait à l’ouïe, le gramophone qui joue sera ressenti comme un objet qui écoute le patient. L’objet, furieux d’être englouti, s’enfle pour ainsi dire, se diffuse au sein de ce morceau de la personnalité qui l’engloutit, et en prend le contrôle : dans cette mesure, la particule de la personnalité est devenue une chose. Puisque le patient dépend de ces particules qui lui servent de prototypes d’idées – qui formeront plus tard la matrice d’où sortiront les mots – cette diffusion, au sein du morceau de la personnalité, de l’objet qui y est contenu mais qui en a le contrôle conduit le patient à penser que les mots sont les choses mêmes qu’ils désignent et ajoute ainsi aux confusions, décrites par Hanna Segal, qui surviennent parce que le patient met en équation mais ne symbolise pas. Le fait que le patient se sert de ces objets bizarres pour parvenir à une pensée pose un nouveau problème. Si nous considérons que l’un des objectifs du patient en se servant du clivage et de l’identification projective est de se débarrasser de la conscience de la réalité, il est clair qu’il pourrait parvenir à une rupture d’avec la réalité en faisant une plus grande économie d’efforts s’il pouvait déclencher ces attaques destructrices contre le lien, quel qu’il soit, qui met en relation les impressions sensorielles et la conscience. Dans ma communication au Congrès international de 195310, j’indiquais que la prise de conscience de la réalité psychique repose sur le développement d’une capacité de pensée verbale dont le fondement est lié à la position dépressive. Il n’est pas possible d’aborder ici cette question. Je vous renvoie à l’article de Melanie Klein sur « L’importance de la formation de symbole dans le développement du moi »11 et au texte présenté par Hanna Segal devant la British Psychological Society12. Dans ce texte, Hanna Segal montre l’importance de la formation de symbole et étudie sa relation à la pensée verbale et à la pulsion réparatrice normalement associée à la position dépressive. C’est la même histoire qui m’occupe ici, mais à un stade antérieur. J’ai la conviction que les dégâts qui deviennent beaucoup plus apparents dans la position dépressive ont en fait été occasionnés lors de la phase schizo-paranoïde, quand les fondements de la pensée primitive auraient dû être établis mais ne l’ont pas été, en raison de l’hyperactivité du clivage et de l’identification projective.

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Freud attribue à la pensée la fonction de suspendre l’action. Mais il ajoute : « La pensée est vraisemblablement, à l’origine, inconsciente, dans la mesure où elle se borne à s’élever au-dessus de la pure activité de représentation en se tournant vers les relations entre les impressions d’objet ; elle n’acquiert, par la suite, des qualités perceptibles à la conscience que par la liaison aux traces mnésiques des mots »13. Mon expérience m’a conduit à faire l’hypothèse qu’une certaine forme de pensée, reliée à ce que nous devrions appeler des idéogrammes et à la vue plutôt qu’aux mots et à l’ouïe, existe dès le début de la vie. Cette pensée repose sur la capacité d’établir un équilibre entre l’introjection et la projection des objets, et, a fortiori, sur la capacité de prendre conscience de ces objets. Cette double capacité est du ressort de la partie non psychotique de la personnalité, en partie à cause du clivage et de l’éjection de l’appareil de prise de conscience que j’ai déjà décrits et en partie pour les raisons que je vais donner à présent.

Grâce aux opérations de la partie non psychotique de la personnalité, le patient a conscience que l’introjection conduit à la formation de la pensée inconsciente dont Freud dit qu’elle « est tournée vers les relations entre les impressions d’objet ». J’ai la conviction que c’est cette pensée inconsciente, tournée selon Freud vers les relations entre les impressions d’objet, qui est responsable de la « conscience attachée » aux impressions sensorielles. Ma conviction est renforcée par la remarque avancée douze ans plus tard dans Le moi et le ça : Freud y écrit que « la question : « comment quelque chose devient-il conscient ? » peut se formuler de façon plus adéquate : « comment quelque chose devient-il préconscient ? ». Et la réponse serait : « Par connexions avec les représentations de mot correspondantes »14. Dans mon texte de 1953, je disais que la pensée verbale est reliée à la conscience de la réalité psychique15 ; je crois que c’est également vrai de la première pensée verbale dont je parle ici. Compte tenu de ce que j’ai dit des attaques portées par le psychotique contre l’ensemble de l’appareil psychique qui conduit à la conscience de la réalité externe et interne, il faut s’attendre à ce que le déploiement de l’identification projective se révèle particulièrement dommageable pour la pensée, quelle qu’elle soit, qui est tournée vers les relations entre les impressions d’objet, car si ce lien pouvait être rompu ou, mieux, n’avoir jamais été forgé, alors, du moins, la conscience de la réalité serait détruite même si la réalité elle-même ne peut l’être. Mais en réalité l’œuvre de destruction est déjà à moitié accomplie, puisque le matériel à partir duquel la pensée est forgée – chez le non-psychotique par un équilibre entre l’introjection et la projection –, ce matériel n’est pas disponible dans la partie psychotique de la personnalité, parce que le remplacement de la projection et de l’introjection par l’identification projective n’a laissé au patient que les objets bizarres que j’ai décrits.

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En fait, ce n’est pas seulement la pensée primitive qui est attaquée en tant qu’elle lie les impressions sensorielles à la conscience, mais, en raison d’une présence massive de la destructivité chez le psychotique**, les processus de clivage s’étendent aux liens à l’intérieur même des processus de pensée. Comme le laisse entendre la remarque de Freud sur la pensée tournée vers les relations entre les impressions d’objet, cette matrice primitive d’idéogrammes d’où découle la pensée contient en son sein des liens qui unissent les idéogrammes entre eux. Ce sont tous ces liens qui sont désormais attaqués, jusqu’à ce qu’enfin il ne soit plus possible de rassembler deux objets en conservant intactes les qualités intrinsèques à chacun tout en produisant, du fait de leur conjonction, un nouvel objet mental. Par conséquent, la formation de symboles, qui n’a d’effet thérapeutique que si elle permet de rassembler deux objets en rendant manifeste leur ressemblance tout en préservant leur différence, devient désormais difficile. À un stade encore plus tardif, le résultat de ces attaques par clivage peut être observé dans le déni de l’articulation en tant que principe de combinaison des mots. Ce qui ne veut pas dire que deux objets ne puissent plus être rassemblés ; je montrerai plus loin, en parlant de l’agglomération, qu’il n’en est rien. De plus, comme le ce-qui-lie a été non seulement fragmenté en particules infimes, mais projeté dans des objets pour rejoindre les autres objets bizarres, le patient se sent environné par des liens infimes qui, étant à présent imprégnés de cruauté, lient les objets les uns aux autres sur un mode cruel.

Pour conclure ma description de la fragmentation du moi et de son expulsion dans et autour des objets, je dirai que les processus que j’ai décrits constituent à mon sens le principal facteur – pour autant qu’on puisse isoler un tel facteur sans le déformer – dans la différenciation des parties psychotique et non psychotique de la personnalité. Ces processus sont à l’œuvre dès le début de la vie du patient. Les attaques sadiques contre le moi et contre la matrice de la pensée, auxquelles s’ajoute l’identification projective des fragments, font qu’à partir de ce point la divergence entre les parties psychotique et non psychotique de la personnalité ira toujours en s’accentuant, jusqu’au moment où le gouffre qui les sépare paraîtra infranchissable.

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Il s’ensuit que le patient se meut désormais non plus dans un monde de rêves, mais dans un monde d’objets qui constituent d’ordinaire le matériau des rêves. Ses impressions sensorielles paraissent avoir subi une mutilation qui serait appropriée si elles avaient été attaquées comme le sein semble être attaqué dans les fantasmes sadiques. Le patient se sent emprisonné dans l’état d’esprit auquel il est parvenu et incapable de s’en évader, parce qu’il a l’impression qu’il lui manque l’appareil de prise de conscience de la réalité qui est à la fois la clé qui lui permettrait de s’évader et la liberté vers laquelle il aimerait s’évader. Ce sentiment d’emprisonnement est intensifié par la présence menaçante des fragments expulsés ; le patient est contenu au sein de leurs mouvements planétaires. Ces objets, primitifs et pourtant complexes, partagent les qualités qui, dans la partie non psychotique de la personnalité, sont propres à la matière, aux objets anaux, aux sens, aux idées et au surmoi.

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La diversité de ces objets, selon la nature du sens qui les envahit, est telle que je ne peux qu’indiquer superficiellement leur genèse. La réaction de ces objets au matériel qui entre dans la pensée idéographique amène le patient à confondre les objets réels avec les pensées primitives, et par conséquent à éprouver lui-même un sentiment de confusion quand il s’aperçoit que les objets réels obéissent aux lois des sciences de la nature et non à celles du fonctionnement psychique. S’il désire ramener l’un ou l’autre de ces objets dans une tentative de restitution du moi – et dans l’analyse il se sent obligé de faire une telle tentative –, il doit les ramener au moyen de l’identification projective inversée et par la même route qu’ils avaient suivie au moment de leur expulsion. Qu’il ait le sentiment que l’analyste a mis l’un de ces objets en lui ou qu’il ait le sentiment de l’avoir pris en soi, il vit cette pénétration comme une agression. Le degré extrême auquel il a porté le clivage des objets et du moi rend hasardeuse toute tentative de synthèse. De plus, comme il s’est débarrassé de ce-qui-unit, sa capacité d’articulation et les méthodes disponibles de synthèse sont ressenties comme malveillantes ; il peut comprimer, mais il ne peut unir ; il peut fusionner, mais il ne peut articuler. La capacité d’unir, du fait de son éjection, semble être devenue, de même que toutes les autres particules expulsées, infiniment pire qu’au moment de son éjection. La moindre réunion est opérée avec un sentiment de vengeance, c’est-à-dire d’une manière expressément contraire aux désirs du patient à ce moment précis. Au cours de l’analyse, ce processus de compression ou d’agglomération perd une partie de sa malignité : de nouveaux problèmes surgissent alors.

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Je dois maintenant attirer votre attention sur un sujet qui, à lui seul, demanderait un article, et je ne ferai donc que l’effleurer ici. Ma description laisse entendre que la personnalité psychotique, ou la partie psychotique de la personnalité, a utilisé le clivage et l’identification projective comme un substitut du refoulement. Là où la partie non psychotique de la personnalité a recours au refoulement pour dissocier certaines tendances de l’esprit à la fois de la conscience et d’autres formes de manifestation et d’activité, la partie psychotique de la personnalité, elle, tente de se débarrasser de l’appareil dont la psyché a besoin pour mener à bien les refoulements ; l’inconscient semble alors remplacé par le monde du matériau des rêves.

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Je vais maintenant tenter de décrire une séance telle qu’elle s’est réellement passée ; il ne s’agit pas tant de la description d’une expérience qui serait au départ des théories exposées ici, que d’une expérience clinique qui est elle-même dérivée de ces théories ; j’espère néanmoins pouvoir indiquer le matériel apparu au cours des séances précédentes qui m’a amené à interpréter ainsi que je l’ai fait.

Au moment de cette séance, dont je ne donne ici qu’un bref extrait, le patient était en analyse avec moi depuis six ans. Il lui était déjà arrivé d’avoir un retard de quarante-cinq minutes, mais il n’avait jamais manqué une séance ; les séances ne dépassèrent jamais le temps fixé. Ce matin-là, il arriva avec un quart d’heure de retard et s’étendit sur le divan. Il passa un certain temps à se tourner et se retourner, cherchant apparemment à trouver une position confortable. Enfin, il dit : « Je ne pense pas que je ferai quoi que ce soit aujourd’hui ; j’aurais dû téléphoner à ma mère. » Il y eut un bref silence, puis il dit : « Non, je savais que ce serait comme ça. » Un autre silence, un peu plus long, puis : « Rien que des choses et des odeurs dégoûtantes. » « Je pense que j’ai perdu la vue. » Près de vingt-cinq minutes s’étaient alors écoulées ; je fis alors une interprétation, mais avant de la répéter il me faut mentionner un matériel antérieur qui, je l’espère, rendra mon intervention plus compréhensible.

Tandis que le patient s’agitait sur le divan, j’observais quelque chose qui m’était familier. Cinq ans auparavant, il avait expliqué que son médecin lui avait conseillé de se faire opérer d’une hernie ; il fallait bien supposer que c’était l’inconfort provoqué par cette hernie qui l’obligeait à ces accommodements sur le divan. Mais il était tout aussi évident que la hernie et l’activité rationnelle pour rechercher toujours plus de confort physique n’étaient pas seules en jeu. Je lui avais parfois demandé à quoi correspondaient ses mouvements, et à ces questions il répondait : « Rien. » Il lui arriva de me déclarer : « Je ne sais pas. » J’avais eu l’impression que son « rien » était une invitation à peine voilée à m’occuper de mes affaires, de même qu’une dénégation de quelque chose de très mauvais. Je continuai, au fil des semaines et des années, à être le spectateur de ses mouvements. Un mouchoir était placé près de sa poche droite. Il cambra le dos : sûrement un geste sexuel, pensai-je. Un briquet tomba de sa poche. Devait-il le ramasser ? Oui. Non, peut-être pas. Après tout, oui. Il le ramassa et le plaça à côté du mouchoir. Aussitôt une averse de pièces de monnaie se répandit sur le divan, puis par terre. Il resta immobile et attendit. Peut-être – ses gestes semblaient le suggérer – avait-il été mal inspiré de ramasser le briquet : ce qui avait semblé provoquer l’averse de pièces. Il attendit, prudemment, furtivement. Enfin, il fit la remarque que j’ai rapportée. Celle-ci me remit en mémoire les descriptions qu’il avait faites, non au cours d’une même séance, mais sur une période de plusieurs mois, des manœuvres détournées qu’il devait accomplir avant d’aller aux toilettes, de descendre prendre son petit déjeuner ou de téléphoner à sa mère. J’avais pris l’habitude d’évoquer un certain nombre d’associations libres pouvant éventuellement s’appliquer au comportement qu’il présentait ce matin-là comme bien d’autres matins. Mais, à présent, c’étaient mes propres associations que j’évoquai ; c’est exactement ce qu’il me répondit, quand j’essayai d’intégrer ce matériel dans une interprétation : une interprétation, je m’en souviens, qui avait eu un certain succès. J’avais souligné qu’il éprouvait la même chose à propos des mouvements qu’à propos du rêve qu’il m’avait raconté : il n’avait pas d’idées au sujet du rêve, et il n’avait pas d’idées au sujet des mouvements. « Oui, avait-il acquiescé, c’est bien ça. » « Pourtant, lui répondis-je, vous avez déjà eu une idée à ce sujet ; vous pensiez que c’était votre hernie. » « Ça, ce n’est rien », répliqua-t-il, puis il marqua un temps d’arrêt, presque sournoisement, pensai-je, pour voir si j’avais saisi. Je lui dis alors : « Rien, c’est en réalité une hernie. » « Aucune idée, répondit-il, seulement une hernie. » Je gardais l’impression que son « aucune idée » ressemblait à son « pas d’idées » au sujet des rêves ou des mouvements, mais je ne réussis pas à aller plus loin, lors de cette séance du moins. En ce sens, les mouvements et les rêves étaient de très bons exemples de tentatives mutilées de coopération, ce sur quoi j’attirai également son attention.

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Peut-être vous est-il venu à l’esprit, comme cela m’est souvent arrivé, que j’assistais à une série de représentations dramatiques en miniature, aux préparatifs pour le bain ou le biberon du bébé, au changement des couches ou à une séduction sexuelle. Il serait plus exact de dire que la plupart du temps la représentation était un agglomérat de morceaux empruntés à un certain nombre de scènes de ce genre ; c’est cette impression qui m’amena finalement à penser que j’observais une activité idéomotrice, c’est-à-dire un moyen d’exprimer une idée sans la nommer. De là, il n’y avait qu’un pas pour penser qu’il s’agissait du type d’activité motrice que Freud tient pour caractéristique de la suprématie du principe de plaisir. Car, dans la mesure où j’observais des phénomènes psychotiques, le patient ne pouvait être en train de réagir à la conscience de la réalité externe ; il donnait à voir le type même de décharge motrice dont Freud dit que, sous la suprématie du principe de plaisir, il « sert à débarrasser l’appareil psychique d’un accroissement d’excitations, et parvient à cette tâche par des innervations envoyées à l’intérieur du corps (mimique, extériorisation d’affects) »16. C’est cette impression qui me revint quand le patient me déclara : « Je ne pense pas que je ferai quoi que ce soit aujourd’hui. » Cette remarque pouvait signifier qu’il ne produirait probablement pas de matériel à interpréter, ou aussi bien que je ne produirais probablement pas d’interprétation. « J’aurais dû téléphoner à ma mère » pouvait signifier que pour ne pas l’avoir fait il était puni en devenant incapable de travailler dans l’analyse. Cela signifiait aussi que sa mère, elle, aurait su quoi faire : elle aurait pu tirer des associations de lui, ou des interprétations de moi ; quelque chose se jouait autour de la figure de la mère, mais quoi, je l’ignorais totalement. Elle était apparue dans l’analyse comme une simple femme de la classe ouvrière qui devait travailler pour toute la famille ; mais il mettait la même conviction à me parler de l’énorme richesse de sa famille. Il me laissait entrevoir une femme dont les engagements sociaux étaient si nombreux qu’ils lui laissaient bien peu de temps pour s’occuper du patient, son fils aîné, ou de sa fille aînée, qui avait deux ans de plus que lui, ou du reste de la famille. Il en parlait – si on peut employer ce verbe pour désigner un discours inarticulé – comme d’une femme dénuée de bon sens ou de culture, même si elle avait l’habitude de fréquenter les grandes galeries d’art. J’en étais réduit à supposer que c’est dans l’ignorance et avec le plus grand mal qu’elle avait élevé ses enfants. Je dois préciser ici qu’à l’époque j’en savais à peine plus sur sa mère réelle que n’aurait pu en savoir une personne qui s’était débarrassée de son moi, de la manière qui me semble propre à la personnalité psychotique. Néanmoins, ces impressions, et d’autres que je ne mentionne pas ici, je les avais, et c’est sur elles que j’appuyais mes interprétations. La réponse du patient à mes interprétations fut de les rejeter carrément ; il les jugeait inadmissibles parce que fausses, ou au contraire correctes, mais obtenues par des moyens malhonnêtes, en ce que je m’étais servi de son esprit (qui était en réalité sa capacité d’établir un contact avec la réalité) sans sa permission. On observera qu’il exprimait ainsi un déni jaloux de mon intuition.

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Quand le patient ajouta, après un instant de silence, qu’il savait que « ce serait comme ça », je me sentis assez sûr de mon fait pour supposer que c’était moi qui ne ferais probablement rien dans la séance, et que sa mère était une personne ou une chose qui aurait pu lui permettre d’avoir affaire à moi de manière plus satisfaisante. Cette impression fut renforcée par l’association qui suivit.

Si les théories que j’ai exposées sont correctes, quelle que soit la situation, le patient qui est assez malade, comme l’était celui-ci, pour justifier une hospitalisation psychiatrique est alors aux prises avec deux problèmes principaux, l’un relevant de la partie non psychotique de la personnalité, l’autre de la partie psychotique. Dans le cas de mon patient, à ce stade de l’analyse, la personnalité psychotique et ses problèmes dissimulaient encore la personnalité non psychotique et ses problèmes. Malgré tout, j’espère montrer que cette dernière était perceptible dans le matériel. La personnalité non psychotique avait affaire à un problème névrotique, c’est-à-dire à un problème centré sur la résolution d’idées et d’émotions auxquelles l’opération du moi avait donné naissance. Mais la personnalité psychotique avait affaire au problème de la réparation du moi, comme l’indiquait la peur d’avoir perdu la vue. Puisque c’est le problème psychotique qui était au premier plan, je commençai par celui-ci en partant de sa dernière association. Je lui dis que ces choses et ces odeurs dégoûtantes étaient ce qu’il avait le sentiment de m’avoir fait faire, et qu’il avait le sentiment de m’avoir obligé à les déféquer, y compris la vue qu’il avait mise en moi.

Le patient sursauta convulsivement, et je le vis balayer d’un regard prudent ce qui semblait être l’air autour de lui. Je lui dis par conséquent qu’il se sentait environné de petits morceaux de lui-même mauvais et nauséabonds, y compris ses yeux, qu’il avait expulsés de son anus. Il répondit : « Je ne peux pas voir. » Je lui dis alors qu’il avait l’impression d’avoir perdu la vue et sa capacité de parler à sa mère ou à moi, quand il s’était débarrassé de ces capacités pour éviter de souffrir.

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Cette dernière interprétation faisait référence à une séance qui s’était passée plusieurs mois auparavant, au cours de laquelle le patient avait reproché à l’analyse d’être une torture, une torture de la mémoire. Je lui démontrai ensuite que lorsqu’il éprouvait de la douleur, comme en témoignaient ses sauts convulsifs dans cette séance-ci, il parvenait à l’anesthésier en se débarrassant de sa mémoire et de tout ce qui pouvait lui faire prendre conscience qu’il souffrait.

Le patient : « Ma tête éclate ; peut-être mes lunettes noires. »

Quelque cinq mois auparavant en effet, j’avais porté des lunettes noires ; autant que je sache, ce fait n’avait suscité aucune réaction jusqu’à ce jour, mais la chose était déjà moins surprenante si nous considérons qu’en portant des lunettes noires j’étais perçu comme l’un des objets auxquels je me suis référé en décrivant le destin des particules expulsées du moi. J’ai expliqué que la personnalité psychotique paraît devoir attendre que se produise l’événement qui lui fournira l’idéogramme dont elle se servira pour communiquer avec elle-même ou avec les autres. Réciproquement, d’autres événements dont on pourrait penser qu’ils ont une signification immédiate pour la personnalité non psychotique sont laissés de côté par la personnalité psychotique qui n’y voit que des idéogrammes ne répondant à aucun besoin immédiat. Dans le cas présent, le problème créé par mes lunettes noires était dissimulé dans la partie non psychotique de la personnalité parce que la partie psychotique était dominante ; et dans cette partie de la personnalité le fait n’avait d’autre signification que d’être un idéogramme dont elle n’avait aucun besoin immédiat. Quand, enfin, ce fait vint au premier plan de l’analyse, il prit apparemment la forme d’une sorte de réaction différée, mais cette conception supposait que les lunettes noires étaient l’expression d’un conflit dans la partie non psychotique de la personnalité. En réalité, les lunettes noires n’étaient pas l’expression différée d’un conflit dans la partie non psychotique de la personnalité mais, comme je le montrerai, la mobilisation d’un idéogramme dont la partie psychotique de la personnalité avait besoin pour réparer immédiatement le moi endommagé par l’identification projective excessive que j’ai décrite. L’intrusion de faits de cet ordre, qui n’ont pas été relevés à l’origine, doit donc être tenue pour significative, non parce que leur apparition est différée, mais parce qu’elle est le signe d’une activité dans la partie psychotique de la personnalité.

Si nous supposons que les lunettes noires sont ici la communication verbale d’un idéogramme, il est nécessaire de déterminer l’interprétation de cet idéogramme. Je devrai condenser le matériel dont je dispose à un point tel que je crains de devenir incompréhensible. Les lunettes contenaient une allusion au biberon du bébé. Il y avait deux verres, ou deux biberons – qui ressemblaient ainsi au sein. Ils étaient noirs parce qu’ils étaient renfrognés et en colère. Il étaient en verre, pour le dédommager d’avoir essayé de voir au travers quand ils étaient des seins. Il étaient noirs parce qu’il avait besoin de l’obscurité pour épier le rapport sexuel des parents. Ils étaient noirs parce qu’il avait pris le biberon, non pour avoir du lait, mais pour voir ce que les parents faisaient. Ils étaient noirs parce qu’il les avait avalés, et pas seulement le lait qu’ils avaient contenu. Pour finir, ils étaient noirs parce que les bons objets lumineux étaient devenus noirs et nauséabonds en dedans. Tous ces attributs avaient nécessairement été acquis par l’intermédiaire de la partie non psychotique de la personnalité. À ces caractéristiques s’ajoutaient celles qui provenaient de la partie du moi expulsée au moyen de l’identification projective : les lunettes noires le haïssaient, en tant qu’elles étaient une partie de lui-même qu’il avait rejetée. M’appuyant sur ces expériences additionnées, et me concentrant sur le problème psychotique, c’est-à-dire le besoin de réparer le moi pour satisfaire aux exigences de la situation extérieure, je lui dis :

L’analyste : Vous avez retrouvé la vue, mais elle vous fait éclater la tête ; vous avez le sentiment que votre vue est très mauvaise en raison de ce que vous lui avez fait.

Le patient (remuant avec peine, comme s’il protégeait son rectum) : Rien.

L’analyste : On dirait que c’est votre rectum.

Le patient : Crampes morales.

Je lui dis que sa vue, les lunettes noires, lui apparaissaient comme une conscience qui le punissait, en partie parce qu’il s’était débarrassé d’elles pour éviter de souffrir, en partie parce qu’il s’en était servi pour nous épier, moi et ses parents. Je n’avais pas l’impression d’avoir rendu justice au caractère compact de ses associations.

On remarquera que je n’ai pas réussi à avancer une seule hypothèse sur ce qui aurait pu provoquer ces réactions chez le patient. Ce qui n’est pas pour surprendre, car j’ai affaire à un problème psychotique et puisque le problème psychotique, par opposition au problème non psychotique, est précisément lié à la destruction de l’ensemble de l’appareil psychique qui permet de prendre conscience des excitations provenant de la réalité, la nature et l’existence même de ces excitations ne sont pas perceptibles. Toutefois, la remarque suivante du patient me mit sur la voie.

Le patient : Le week-end, je ne sais pas si je passerai au travers.

Nous avons là un exemple de la manière dont le patient avait le sentiment d’avoir réparé sa capacité de contact et de pouvoir, par conséquent, me dire ce qui se passait autour de lui. Il s’agissait d’un phénomène qui lui était désormais familier et je ne l’interprétai donc pas ; à la place, je lui dis :

L’analyste : Vous sentez que vous devez être capable de continuer sans moi. Mais pour cela, vous avez besoin d’être capable de voir ce qui se passe autour de vous, et même de me contacter ; de me contacter à distance, comme vous le faites avec votre mère, quand vous lui téléphonez ; c’est pourquoi vous essayez de récupérer votre capacité de voir et de parler que vous aviez mise en moi.

Le patient : Brillante interprétation. (Avec une brusque convulsion) Grand Dieu !

L’analyste : Vous sentez que vous pouvez voir et comprendre maintenant, mais ce que vous voyez est si brillant qu’il provoque une douleur intense.

Le patient (serrant les poings et montrant beaucoup de tension et d’angoisse) : Je vous hais.

L’analyste : Quand vous voyez ce que vous voyez, l’interruption du week-end et les choses que vous épiez dans le noir, cela vous remplit de haine et d’admiration à mon égard.

J’ai la conviction qu’à ce moment la restauration du moi signifiait que le patient était confronté au problème non psychotique, à la résolution des conflits névrotiques. Ce qui fut confirmé par ses réactions au cours des semaines suivantes ; il se montrait incapable de tolérer les conflits névrotiques suscités par la réalité, ainsi que ses efforts pour résoudre ce problème au moyen de l’identification projective. Ceci fut suivi de tentatives pour m’utiliser comme son moi, d’angoisse à propos de sa folie, de nouveaux efforts pour réparer son moi et faire retour à la réalité et à la névrose ; c’est ainsi que le cycle se répétait.

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J’ai décrit en détail ce fragment de séance parce qu’il permet d’illustrer un grand nombre de points sans encombrer le lecteur d’une foule d’exemples d’associations et d’interprétations. À regret, j’ai dû exclure un matériel saisissant et dramatique, car l’inclure sans inclure également une longue et pesante description du travail analytique le plus banal et le plus quotidien, avec tout ce qu’elle comporte de purement inintelligible et d’erroné, n’aurait abouti qu’à un tableau totalement trompeur. Mais, en même temps, je ne veux laisser aucun doute sur le fait que l’approche que j’ai décrite produit selon moi des effets saisissants. Le changement intervenu chez le patient au cours des semaines où je parvins à lui démontrer l’interaction que je viens de décrire était tel que tout analyste lui eût concédé le nom d’amélioration psychanalytique. L’attitude du patient s’adoucit ; son expression se fit beaucoup moins tendue. Au début et à la fin des séances, il rencontrait mon regard et ne cherchait ni à me fuir ni à regarder au-delà de moi – ce qui était courant chez lui – comme si j’étais la surface d’un miroir devant lequel il répétait un drame intérieur : une particularité qui m’avait souvent aidé à comprendre que je n’étais pas une personne réelle à ses yeux. Malheureusement, il n’est pas facile de décrire ces phénomènes et je ne m’y attarderai pas ; je voudrais plutôt attirer l’attention sur une amélioration que j’ai trouvée, et continue de trouver chez d’autres patients, à la fois surprenante et déconcertante. Comme elle touche au thème principal de ce texte, je l’examinerai en revenant à la discussion théorique que j’ai interrompue pour introduire mon exemple clinique.

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Si la pensée verbale est ce qui synthétise et articule les impressions, si elle joue par conséquent un rôle déterminant dans la prise de conscience de la réalité interne et externe, il faut s’attendre à ce qu’elle soit soumise, par intervalles, tout au long de l’analyse, au clivage destructeur et à l’identification projective. J’ai dit que les débuts de la pensée verbale appartenaient à la position dépressive ; mais la dépression qui est propre à cette phase est elle-même quelque chose à quoi la personnalité psychotique s’oppose ; il s’ensuit que c’est le développement de la pensée verbale qui fait l’objet d’attaques, ses premiers éléments étant expulsés de la personnalité au moyen de l’identification projective chaque fois que la dépression apparaît. Dans sa communication au Congrès international de 1955, Hanna Segal a décrit la manière dont la psyché fait face à la dépression17 ; je vous renverrai donc à sa description concernant cette partie de la position dépressive que j’inclus dans la discussion du développement de la pensée verbale. Mais j’ai dit que même lors de la phase antérieure, dans la position schizo-paranoïde, les processus de pensée en cours de développement sont en fait déjà détruits. À ce stade, il n’est pas question de pensée verbale, mais seulement de l’apparition d’une pensée primitive de type préverbal. Une identification projective excessive empêche, à ce stade précoce, une introjection et une assimilation régulières des impressions sensorielles et retire ainsi à la personnalité la base solide sur laquelle la pensée préverbale pourrait commencer à s’édifier. De plus, ce n’est pas seulement la pensée qui est attaquée comme étant elle-même un lien ; les facteurs qui rendent compte de la cohérence de la pensée elle-même sont pareillement attaqués, de sorte qu’à la fin les éléments de la pensée, les unités pour ainsi dire dont la pensée se compose, ne peuvent être articulés. La croissance de la pensée verbale est donc compromise à la fois par les attaques continuelles dont j’ai dit qu’elles étaient typiques de la position dépressive, et par la longue histoire d’attaques contre toute forme de pensée qui la précède.

La tentative de penser, qui est une partie centrale du processus total de réparation du moi, implique l’utilisation de modes préverbaux primitifs qui ont subi une mutilation et une identification projective. Ce qui veut dire que les particules expulsées du moi, et leurs accroissements, doivent être ramenés sous contrôle et par conséquent dans la personnalité. L’identification projective est donc inversée et ces objets sont ramenés par la même route qu’ils avaient suivie au moment de leur expulsion. Ce qu’un patient traduisit en disant qu’il était obligé de se servir de son intestin, et non de son cerveau, pour penser ; il souligna l’exactitude de sa description en me corrigeant quand, à une autre occasion, je lui parlai de quelque chose qu’il avait pris en lui en l’avalant : l’intestin n’avale pas, me dit-il. Ces objets, pour être ramenés, doivent être comprimés. Étant donné l’hostilité de la fonction rejetée de l’articulation, qui est elle-même devenue un objet, les objets peuvent seulement être unis de façon inappropriée, ou agglomérés. J’ai indiqué, dans mon exemple clinique, que les lunettes noires étaient un exemple de cette sorte d’agglomération d’objets bizarres qui résultaient d’une identification projective du moi. De plus, j’ai indiqué que, étant donné l’incapacité où se trouvait le patient de distinguer entre ce type d’objets et les objets réels, il devait souvent attendre que se produisent les événements appropriés qui lui fourniraient l’idéogramme nécessaire à sa pulsion de communiquer ; ce cas trouvait sa réciproque dans la mise en dépôt d’un événement, engrangé non en raison de sa signification névrotique, mais en raison de sa valeur en tant qu’idéogramme. Ce qui signifie que l’utilisation particulière des lunettes noires marque un stade assez avancé. Pour une part, le fait d’emmagasiner un tel événement pour l’utiliser en tant qu’idéogramme n’est pas sans rappeler ce que Freud dit de la fonction de l’attention – un des aspects du moi – qui explore les données du monde extérieur pour qu’elles lui soient connues à l’avance au cas où surgirait un besoin intérieur impossible à ajourner. Mais ce fait témoigne également, bien que dans ce cas ce soit sous une forme plutôt rudimentaire, d’une agglomération habile qui parvient à être porteuse d’une signification. Or, l’amélioration surprenante et même déconcertante dont j’ai parlé relève de cette sorte d’agglomération habile. J’ai découvert en effet, non seulement que les patients avaient de plus en plus souvent recours à une pensée verbale ordinaire, témoignant ainsi d’une capacité accrue de s’en servir et d’une considération grandissante envers l’analyste en tant qu’être humain, mais aussi qu’ils semblaient de plus en plus versés dans l’art de produire ce type de discours aggloméré plutôt qu’articulé. L’intérêt du langage civilisé est justement de simplifier grandement la tâche du penseur ou du locuteur. Grâce à cet instrument, des problèmes peuvent être résolus parce qu’au moins ils peuvent être énoncés, alors que sans lui certaines questions, aussi importantes soient-elles, ne pourraient même pas être posées. Ce qui est extraordinaire, c’est le tour de force accompli par le patient qui se sert de modes primitifs de pensée pour énoncer des thèmes d’une grande complexité. Et il me paraît significatif que cette capacité se développe parallèlement à d’autres progrès plus opportuns encore. Je dis plus opportuns parce que je ne me suis pas résigné à l’idée qu’on a raison d’ignorer le contenu de l’association dans la mesure où, pour aborder ce contenu, l’analyste est amené à parler beaucoup plus longuement que le patient. Quelle est, par exemple, l’interprétation correcte du contenu des « crampes morales » ? Et, après l’avoir déterminée, quelle est la démarche correcte ? Et combien de temps doit-on poursuivre cette élucidation ?

Les particules qui doivent être employées partagent, comme nous l’avons vu, les qualités des choses. Le patient semble y voir un obstacle supplémentaire à leur réintégration. Puisque ces objets qu’il croit avoir expulsés au moyen de l’identification projective deviennent infiniment pires après leur expulsion qu’ils ne l’étaient à l’origine, au moment de leur expulsion, le patient se sent violé, assailli et torturé par leur réintégration, alors même qu’il l’a désirée. C’est ce que révèlent, dans l’exemple que j’ai donné, le mouvement convulsif du patient et sa réaction saisissante à la « brillante » interprétation. Mais cette réaction montre aussi que les sens, en tant qu’ils font partie du moi expulsé, sont douloureusement comprimés au moment de leur retour, et c’est ce qui explique souvent les hallucinations tactiles, auditives et visuelles extrêmement douloureuses dont il semble la proie. La dépression et l’angoisse, étant soumises au même mécanisme, sont également intensifiées jusqu’au moment où le patient est contraint de leur faire face au moyen de l’identification projective, comme l’a montré Hanna Segal.

 

Conclusions

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L’expérience que j’ai faite de ces théories dans ma pratique m’a convaincu qu’elles ont une réelle valeur et donnent lieu à des améliorations telles que les analystes eux-mêmes penseront peut-être qu’elles méritent de faire l’objet d’un examen et d’un contrôle rigoureux. À l’inverse, je ne crois pas qu’un progrès réel puisse intervenir chez des psychotiques tant que nous n’aurons pas donné tout son poids à la nature de la divergence entre la personnalité psychotique et la personnalité non psychotique, et en particulier au rôle joué dans la partie psychotique de la personnalité par l’identification projective qui vient se substituer à la régression dans la partie névrotique de la personnalité. Les attaques destructrices du patient contre son moi et la substitution de l’identification projective au refoulement et à l’introjection demandent à être élaborées. De plus, je considère que ceci est vrai des névrosés graves chez qui, j’en ai la conviction, il existe une personnalité psychotique dissimulée par la névrose, tout comme chez le psychotique il existe, masquée par la psychose, une personnalité névrotique qu’il faut dévoiler et traiter.