VII. Attaques contre la liaison*

92.

J’ai déjà eu l’occasion de souligner, à propos de la partie psychotique de la personnalité1, les attaques destructrices que le patient dirige contre tout ce qui a pour fonction, selon lui, de lier un objet à un autre objet. J’entends montrer ici le rôle important que joue cette forme d’attaque destructrice dans la production de quelques-uns des symptômes rencontrés dans la psychose borderline.

Le prototype de tous les liens dont je veux parler est le sein ou le pénis primitif. Cet article suppose connues les descriptions que Melanie Klein a données des fantasmes infantiles d’attaques sadiques contre le sein2, du clivage que le petit enfant opère sur ses objets, de l’identification projective – ce terme désignant chez elle le mécanisme par lequel des parties de la personnalité sont clivées et projetées dans des objets externes –, et pour finir, sa conception des stades précoces du complexe d’Œdipe3. Je considérerai que les attaques fantasmatiques contre le sein sont le prototype de toutes les attaques dirigées contre des objets qui servent de lien et que l’identification projective est le mécanisme employé par la psyché pour se débarrasser des fragments du moi qui sont le produit de sa destructivité.

L’ordre dans lequel je décrirai les manifestations cliniques est moins dicté par la chronologie de leur apparition dans le cabinet de l’analyste que par la nécessité d’exposer le plus clairement possible ma thèse. Je ferai suivre cette description d’un matériel choisi en vue de démontrer l’ordre dans lequel ces mécanismes interviennent lorsque leur relation entre eux est déterminée par la dynamique de la situation analytique. Je conclurai par des observations théoriques sur le matériel présenté. Les exemples proviennent de l’analyse de deux patients et sont empruntés à un stade avancé de leur analyse. Afin de préserver leur anonymat, je ne ferai aucune distinction entre eux et j’introduirai certaines déformations matérielles qui, je l’espère, ne nuiront pas à l’exactitude de la description.

L’observation de la disposition du patient à attaquer le lien entre deux objets est simplifiée parce que l’analyste est lui-même appelé à établir un lien avec le patient, et ce au moyen de la communication verbale et de son bagage d’expérience analytique. Ce lien est au départ de leur relation créatrice et nous devrions être en mesure, par conséquent, d’apercevoir les attaques qui sont portées contre elle.

Je ne m’intéresse pas tant au phénomène typique de la résistance aux interprétations qu’aux attaques destructrices contre la pensée verbale elle-même, auxquelles j’ai fait plusieurs fois référence dans mon texte sur « La différenciation des parties psychotique et non psychotique de la personnalité »4.

Exemples cliniques

93.

Je décrirai maintenant quelques situations qui m’ont donné l’occasion d’avancer au patient une interprétation, qu’il était alors en mesure de comprendre, sur la manière dont il cherchait à détruire tout ce qui pouvait lier deux objets entre eux. Voici ces exemples :

1) Je fus amené à avancer au patient une interprétation qui explicitait ses sentiments d’affection envers sa mère, et l’expression qu’il donnait à ces sentiments, pour la façon dont elle avait su faire face à un enfant insoumis. Le patient tenta de m’exprimer son accord, mais les quelques mots qu’il lui suffisait de prononcer furent interrompus par un fort bégaiement qui eut pour effet de faire durer sa remarque près d’une minute et demie. Les sons qu’il émettait ressemblaient davantage aux bruits que fait quelqu’un en train de suffoquer ; ces halètements étaient entrecoupés de gargouillis, comme s’il était plongé dans l’eau. J’attirai son attention sur ces sons ; il reconnut qu’ils étaient étranges et c’est lui-même qui suggéra les comparaisons dont je viens de me servir.

2) Le patient se plaignait de ne pas pouvoir dormir. Montrant des signes de frayeur, il dit : « Ça ne peut pas continuer comme ça. » Quelques remarques décousues me donnèrent l’impression qu’il sentait superficiellement qu’une catastrophe ne manquerait pas de survenir s’il n’arrivait pas à dormir davantage, et que cette catastrophe pourrait bien s’apparenter à la folie. Me reportant au matériel de la séance précédente, je suggérai qu’il avait peur, s’il venait à dormir, de se mettre à rêver. Ce qu’il nia ; il dit qu’il ne pouvait pas penser parce qu’il était mouillé. Je lui rappelai que le mot « mouillé » (wet : poule mouillée) lui servait à exprimer son mépris envers une personne qu’il jugeait faible et sentimentale. Il ne fut pas d’accord et indiqua qu’il songeait à l’état exactement contraire. D’après ce que je savais de ce patient, il me sembla que sa mise au point, à ce moment précis, était fondée et que d’une manière ou d’une autre le mouillé (wetness) se rapportait ici à une expression de haine et d’envie qu’il associait à des attaques urétrales contre un objet. Je lui dis, par conséquent, qu’à la peur superficielle qu’il avait exprimée s’ajoutait la peur de dormir, parce que pour lui le sommeil était pareil à un suintement, un écoulement de son esprit. Par la suite, ses associations montrèrent qu’il avait l’impression de cliver mes bonnes interprétations avec une constance et une extrémité telles qu’elles devenaient de l’urine mentale qui s’écoulait alors de manière incontrôlable. Le sommeil était donc indissociable de l’inconscience, qui était elle-même identique à une absence d’esprit irréparable. Il dit : « Je suis sec à présent. » Je répondis qu’il avait le sentiment d’être éveillé et d’être capable de pensée, mais que ce bon état n’était maintenu que de façon précaire.

3) Au cours de cette séance, le patient avait produit un matériel suscité par l’interruption du week-end précédent. Ce n’est qu’à un stade relativement récent de l’analyse qu’il était devenu possible de démontrer qu’il avait conscience de ce type d’excitations externes. Auparavant, la question de savoir dans quelle mesure il était capable d’apprécier la réalité ne pouvait faire l’objet que de conjectures. Je savais qu’il avait un certain contact avec la réalité, puisqu’il était venu de lui-même en analyse, mais c’est un fait qu’il était difficile de déduire de son comportement au cours des séances. Lorsque j’interprétai, sur la foi de quelques associations, qu’il avait le sentiment d’avoir été (et d’être encore) le témoin d’un rapport sexuel entre deux personnes, il réagit comme s’il venait de recevoir un coup violent. Je ne parvins pas alors à localiser l’endroit exact où il avait ressenti le coup, et aujourd’hui encore je n’en ai aucune idée précise. Il paraît logique de supposer que le choc avait été administré par mon interprétation et que le coup venait donc du dehors, mais en fait j’ai l’impression que le coup lui avait été porté du dedans ; il avait souvent fait une expérience qu’il décrivait comme une attaque lancinante venue de l’intérieur. Il se redressa et regarda intensément dans le vide. Je lui dis qu’il semblait voir quelque chose. Il répliqua qu’il ne pouvait pas voir ce qu’il voyait. Grâce à mon expérience antérieure avec ce patient, je réussis à interpréter qu’il avait l’impression de « voir » un objet invisible, et l’expérience que j’acquis par la suite me confirma dans l’idée que les deux patients dont il est ici question vivaient des événements où ils faisaient l’expérience d’hallucinations visuelles-invisibles. Je dirai plus loin les raisons qui m’ont amené à supposer que dans ces deux premiers exemples des mécanismes similaires étaient à l’œuvre.

4) Durant les vingt premières minutes de la séance, le patient fit trois remarques isolées qui n’avaient aucune signification pour moi. Puis il dit qu’il semblait que la jeune fille qu’il avait rencontrée était compréhensive. Ceci fut aussitôt suivi d’un mouvement violent, convulsif, qu’il fit semblant d’ignorer. Ce mouvement paraissait identique à la sorte d’attaque lancinante mentionnée dans l’exemple précédent. J’essayai d’attirer son attention sur ce mouvement, mais il ignora mon intervention comme il avait ignoré l’attaque. Puis il déclara que la pièce était remplie d’une brume bleue. Un peu plus tard, il remarqua que la brume s’était dissipée, mais qu’il se sentait déprimé. J’interprétai qu’il se sentait compris par moi. C’était une expérience agréable, mais le sentiment plaisant d’avoir été compris avait été instantanément détruit et éjecté. Je lui rappelai que nous avions déjà observé qu’il employait le mot « bleu » (obscène) pour désigner sous une forme condensée une violente altercation sexuelle. Si mon interprétation était correcte – et la suite des événements sembla montrer qu’elle l’était –, cela voulait dire que l’expérience d’avoir été compris avait été clivée, convertie en des particules d’injures sexuelles, puis éjectée. Jusque-là, j’avais eu l’impression que l’interprétation correspondait assez bien à son expérience. Les interprétations suivantes, selon lesquelles la disparition de la brume était due à une réintrojection et à sa conversion en dépression, semblèrent avoir moins de réalité pour le patient, même si la suite des événements parut leur donner raison.

5) Comme dans l’exemple précédent, la séance s’ouvrit sur trois ou quatre observations de fait telles que : il fait chaud, le train était bondé, c’est mercredi ; cela dura trente minutes. Mon impression qu’il s’efforçait de garder un contact avec la réalité se précisa quand il déclara qu’il redoutait une dépression. Un peu plus tard, il ajouta que je ne le comprendrais pas. J’interprétai qu’il avait le sentiment que j’étais mauvais et ne voudrais pas prendre ce qu’il voulait mettre en moi. J’interprétai délibérément en ces termes parce qu’il avait montré dans la séance précédente que mes interprétations lui apparaissaient comme une tentative pour éjecter les sentiments qu’il désirait déposer en moi. En réponse à mon interprétation, il dit avoir l’impression qu’il y avait deux nuages de probabilité dans la pièce. J’interprétai qu’il essayait de se débarrasser du sentiment que ma méchanceté était un fait. Cela signifiait, ajoutai-je, qu’il avait besoin de savoir si j’étais réellement mauvais ou si j’étais une mauvaise chose qui provenait de l’intérieur de lui. Bien que ce point n’eût pas encore l’importance qu’il allait prendre par la suite, je pensai que le patient cherchait à savoir s’il hallucinait ou non. Cette angoisse, récurrente dans son analyse, était associée à la peur que ses sentiments de haine et d’envie envers une capacité de compréhension ne l’entraînent à prendre en lui un objet bon, compréhensif, en vue de le détruire et de l’éjecter : un procédé qui avait souvent abouti à une persécution de la part de l’objet détruit et éjecté. La question de savoir si mon refus de comprendre était une réalité ou une hallucination n’avait d’importance que dans la mesure où elle permettait de déterminer quelles étaient les prochaines expériences douloureuses auxquelles il devait s’attendre.

6) La moitié de la séance se déroula dans le silence ; puis le patient annonça qu’un morceau de fer venait de tomber sur le plancher. Sur ce, il eut une série de mouvements convulsifs silencieux, comme s’il se sentait physiquement attaqué de l’intérieur. Je lui dis qu’il ne pouvait pas établir un contact avec moi parce qu’il avait peur de ce qui se passait au-dedans de lui. Ce qu’il confirma en disant qu’il avait le sentiment qu’on l’assassinait. Il ne savait pas ce qu’il deviendrait sans l’analyse parce qu’elle le rendait meilleur. Je dis qu’il était si envieux de nous deux, dans la mesure où nous parvenions à travailler ensemble à son amélioration, qu’il nous avait pris tous les deux à l’intérieur de lui sous la forme d’un morceau de fer mort et d’un plancher mort qui se rassemblaient non pour lui donner vie mais pour l’assassiner. Il devint très angoissé et déclara ne pas pouvoir continuer. Je lui dis qu’il avait le sentiment de ne pas pouvoir continuer parce que soit il était mort, soit il était vivant et si envieux qu’il lui fallait mettre fin à une bonne analyse. Son angoisse diminua considérablement, mais le reste de la séance fut occupé par des observations de fait qui, de nouveau, semblaient être une tentative pour garder le contact avec la réalité extérieure, et ce dans le but de nier ses fantasmes.

Points communs aux exemples

94.

J’ai choisi ces épisodes parce que, dans chacun d’eux, le thème dominant est l’attaque destructrice contre un lien. Dans le premier, l’attaque se traduit par un bégaiement destiné à empêcher le patient d’utiliser le langage pour établir un lien entre lui et moi. Dans le deuxième, le patient assimile le sommeil à une identification projective dont le déroulement échappe à son contrôle. Le sommeil signifie pour lui que son esprit, éclaté en fragments infimes, se déverse en un flot menaçant de particules.

Ces exemples jettent un jour nouveau sur l’activité de rêve du schizophrène. Le psychotique donne l’impression de ne pas rêver, ou du moins de ne rapporter aucun de ses rêves, avant un stade relativement avancé de l’analyse. Mon sentiment aujourd’hui est que cette période apparemment dénuée de rêves est un phénomène analogue à l’hallucination visuelle-invisible. C’est-à-dire que les rêves se composent d’un matériel à ce point fragmenté qu’ils sont dépourvus de toute composante visuelle. Lorsque le patient fait l’expérience d’un rêve qu’il peut rapporter, parce qu’au cours de ce rêve il a fait l’expérience d’objets visuels, il semble considérer que ces objets ont à peu près la même relation avec les objets invisibles de la phase précédente que les fèces avec l’urine : il considère que les objets apparaissant dans ces expériences que nous appelons les rêves sont solides et qu’ils s’opposent, en tant que tels, au contenu des rêves qui forment un continuum de fragments imperceptibles et invisibles.

À l’époque de la séance, le thème principal n’était pas l’attaque contre le lien, mais les conséquences d’une attaque antérieure qui l’avait dépouillé de l’état d’esprit nécessaire à l’instauration d’une relation satisfaisante entre lui et son lit. Bien que cela ne figure pas dans la séance que j’ai relatée, il pensait qu’une identification projective incontrôlable – ce que représentait pour lui le sommeil – était une attaque destructrice contre l’état d’esprit des parents accouplés. Il y avait par conséquent une double source d’angoisse : la peur d’avoir été privé de son esprit, et la peur d’être incapable de contrôler ses attaques hostiles (son esprit fournissant les munitions) contre l’état d’esprit qui formait le lien entre le couple parental. Sommeil et absence de sommeil étaient pareillement inacceptables.

Dans le troisième exemple, où j’ai décrit des hallucinations visuelles d’objets invisibles, nous sommes témoins d’une des formes que revêt l’attaque effectivement portée contre le couple sexuel. Autant que je puisse en juger, mon interprétation lui est apparue comme sa propre perception visuelle du rapport sexuel parental ; cette impression visuelle est fragmentée et éjectée sur-le-champ en particules si infimes qu’elles forment les composantes invisibles d’un continuum. L’ensemble de l’opération a pour but de couper court aux sentiments d’envie à l’égard du couple parental en les traduisant instantanément en un acte destructeur. J’aurai à développer davantage cette haine implicite de l’émotion et la nécessité d’en éviter la prise de conscience.

Dans le quatrième exemple, les allusions à la jeune fille compréhensive et à la brume, à ma compréhension et à son état d’esprit agréable, sont ressenties comme un lien qui pourrait donner naissance à un acte créateur. Ce lien est alors considéré avec haine et transformé en une sexualité hostile et destructrice qui rend stérile le couple patient-analyste.

Dans le cinquième exemple, celui des nuages de probabilité, le lien qui est attaqué est la capacité de compréhension, mais l’intérêt tient ici au fait que l’objet qui porte les attaques destructrices est étranger au patient. De plus, l’objet destructeur porte l’attaque contre l’identification projective qui constitue, aux yeux du patient, une méthode de communication. Dans la mesure où le patient pense que mon attaque supposée succède probablement à ses attaques envieuses contre moi, il ne se départit pas de ses sentiments de culpabilité et de responsabilité. Enfin, il faut noter l’apparition du jugement – qui constitue selon Freud un des traits essentiels de la domination du principe de réalité – parmi les parties éjectées de la personnalité du patient. La présence des deux nuages de probabilité demeura inexpliquée à l’époque, mais le matériel produit dans les séances suivantes m’amena à penser que ce qui avait été à l’origine une tentative pour séparer le bon du mauvais avait survécu sous la forme de deux objets ; mais ces deux objets se confondaient à présent en ce que chacun se composait d’un mélange de bon et de mauvais. En m’appuyant sur le matériel apparu au cours de séances ultérieures, je peux aujourd’hui tirer des conclusions qui n’étaient pas possibles à l’époque : sa capacité de jugement, qui avait été clivée et détruite avec le reste du moi avant d’être éjectée, ne se distinguait pas des autres objets bizarres que j’ai décrits dans mon texte sur « La différenciation des parties psychotique et non psychotique de la personnalité »5. Le patient redoutait ces particules éjectées en raison du traitement qu’il leur avait infligé. Son jugement aliéné – transformé en nuages de probabilité – semblait indiquer que j’étais probablement mauvais. Dans la mesure où il soupçonnait que les nuages de possibilité étaient hostiles et persécuteurs, il en venait à douter de la valeur de leurs indications. Ceux-ci pouvaient aussi bien lui fournir une information correcte qu’une information délibérément fausse, lui indiquer par exemple qu’un fait réel était une hallucination, et réciproquement ; ou encore donner naissance à ce que nous appellerions, d’un point de vue psychiatrique, un délire. Les nuages de possibilité avaient eux-mêmes quelques-unes des qualités du sein primitif et lui paraissaient énigmatiques et intimidants.

Dans le sixième exemple, où le patient annonce qu’un morceau de fer est tombé sur le plancher, je n’ai pas eu l’occasion d’interpréter un aspect du matériel qui lui était alors devenu familier. (Peut-être devrais-je dire que l’expérience m’a enseigné que lorsque je supposais qu’un aspect de la situation examinée lui était familier, il m’arrivait de constater qu’en dépit du travail accompli, le patient l’avait oublié.) L’aspect familier que je n’avais pas interprété mais qui est important pour la compréhension de cet épisode est que pour échapper à l’envie qu’il éprouvait à l’égard du couple parental, il nous substituait, lui et moi, aux parents. La tentative échoua, car l’envie et la haine étaient à présent dirigées contre nous. Le couple engagé dans un acte créateur, partage, aux yeux du patient, une expérience émotionnelle enviable, mais comme lui-même s’identifie à la partie exclue, il vit en plus une expérience émotionnelle douloureuse. A la suite de ce type d’expériences, et pour des raisons que je développerai plus loin, le patient éprouva à plusieurs reprises un sentiment de haine à l’égard de toute émotion et par suite, de la vie elle-même. La haine vient renforcer les attaques meurtrières contre ce qui lie le couple, contre le couple lui-même et contre l’objet engendré par le couple. Dans l’épisode que je décris, le patient subit les conséquences de ses attaques précoces contre l’état d’esprit qui forme le lien entre le couple créateur et sa double identification à l’état d’esprit haïssable et l’état d’esprit créateur.

Dans ces deux derniers exemples, nous trouvons des éléments propres à suggérer la formation d’un objet hostile et persécuteur, ou d’une agglomération d’objets ; la manière dont cet objet persécuteur exprime son hostilité joue un rôle considérable dans l’apparition chez le patient de mécanismes psychotiques prédominants ; les caractéristiques que j’ai attribuées à l’agglomération des objets persécuteurs ont la qualité d’un surmoi primitif, meurtrier même.

Curiosité, arrogance et stupidité

95.

Dans ma communication au Congrès international de 19576, j’indiquais que l’analogie de Freud entre l’analyse et l’investigation archéologique est éclairante si nous considérons que l’analyse met au jour les traces non pas tant d’une civilisation primitive que d’un désastre primitif. La valeur de l’analogie est amoindrie, cependant, parce que nous avons moins affaire dans l’analyse à une situation statique qu’il nous serait loisible d’étudier calmement qu’à une catastrophe qui demeure en même temps mortellement agissante et incapable d’apaisement. Cette absence d’évolution dans l’un ou l’autre sens doit être attribuée en partie à une destruction de la curiosité et à l’incapacité d’apprendre qui en résulte ; mais avant d’aborder ce sujet, je voudrais dire quelques mots d’un problème qui ne joue pratiquement aucun rôle dans les exemples que j’ai apportés.

Les attaques contre le lien trouvent leur origine dans ce que Melanie Klein a nommé la phase schizo-paranoïde. Cette période est dominée par des relations d’objet partiel7. Si nous gardons présent à l’esprit que le patient a une relation d’objet partiel aussi bien avec lui-même qu’avec des objets autres que lui, nous comprendrons mieux des expressions telles que « il semble » (it seems) qui sont d’un emploi fréquent chez le patient profondément perturbé, là où un patient moins perturbé dirait « je pense » ou « je crois ». Quand le patient dit « il semble », il fait souvent référence à un sentiment – un sentiment « il semble » – qui fait partie de sa psyché mais n’est pourtant pas reconnu comme faisant partie d’un objet total. La conception selon laquelle l’objet partiel serait analogue à une structure anatomique, conception encouragée par l’utilisation que fait le patient d’images concrètes comme unités de pensée, est trompeuse, parce que la relation d’objet partiel ne s’instaure pas seulement avec des structures anatomiques mais avec une fonction – non seulement avec une anatomie mais avec une physiologie, non seulement avec le sein mais avec l’acte de se nourrir, d’empoisonner, d’aimer et de haïr. C’est ce qui confère au désastre un caractère plus dynamique que statique. Le problème qui demande à être résolu, à ce niveau précoce mais superficiel, doit être formulé en termes adultes au moyen de la question : « Qu’est-ce que quelque chose ? », et non au moyen de la question : « Pourquoi quelque chose ? » parce que le « pourquoi » a été clivé à la suite de la culpabilité. Les problèmes dont la solution repose sur la prise de conscience de la causalité ne peuvent donc pas être formulés, encore moins résolus. La situation ainsi créée en est une où le patient semble n’avoir d’autre problème que celui posé par l’existence de l’analyste et du patient. Ce qui le préoccupe, c’est la nature de telle ou telle fonction, dont il a conscience bien qu’il soit incapable de saisir la totalité dont la fonction fait partie.

Il s’ensuit que jamais n’est posée la question de savoir pourquoi le patient ou l’analyste est là, ou pourquoi quelque chose est dit, fait ou éprouvé ; et qu’il n’est pas davantage question de tenter de modifier les causes d’un état d’esprit donné. Comme on ne peut répondre à la question « qu’est-ce que ? » sans s’interroger également sur le « pourquoi » et le « comment », de nouvelles difficultés surgissent. Je les laisserai de côté pour examiner les mécanismes employés par le petit enfant en vue de résoudre le problème « qu’est-ce que ? » quand ce problème se rapporte selon lui à une relation d’objet partiel avec une fonction.

Le déni d’un degré normal d’identification projective

96.

J’emploie le mot « lien » parce que je souhaite examiner la relation du patient avec une fonction plutôt qu’avec l’objet qui remplit une fonction ; je ne m’intéresse pas seulement au sein, au pénis ou à la pensée verbale, mais à leur fonction, qui est de faire le lien entre deux objets.

Dans ses « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes »8, Melanie Klein souligne l’importance d’un emploi excessif du clivage et de l’identification projective dans l’apparition des troubles graves de la personnalité ; elle parle aussi de « l’introjection du bon objet, avant tout du sein maternel » comme d’une « condition préalable du développement normal ». Je supposerai qu’il existe un degré normal d’identification projective, mais sans fixer les bornes à l’intérieur desquelles se tient la normalité, et que l’identification projective, associée à l’identification introjective, fournit les bases sur lesquelles repose le développement normal.

Cette impression découle d’un aspect de l’analyse du patient qu’il était difficile d’interpréter parce qu’à aucun moment il n’avait pris assez d’importance pour venir appuyer une interprétation. Tout au long de l’analyse, le patient avait eu recours à l’identification projective avec une constance telle qu’elle semblait indiquer que c’était là un mécanisme dont il n’avait jamais pu profiter pleinement ; l’analyse lui offrait la possibilité de mettre en œuvre le mécanisme dont il avait été frustré. Mais je ne me fondais pas sur cette seule impression. Quelques séances m’amenèrent à penser que le patient avait le sentiment qu’un objet lui interdisait l’emploi de l’identification projective. Dans les exemples que j’ai donnés, en particulier dans le premier, celui du bégaiement, et le quatrième, celui de la jeune fille compréhensive et de la brume bleue, nous trouvons des éléments indiquant que le patient avait le sentiment que je refusais de laisser entrer des parties de sa personnalité qu’il désirait voir séjourner en moi ; mais déjà les associations apparues précédemment m’avaient amené à envisager cette hypothèse.

Lorsque le patient s’efforçait de se débarrasser d’une peur de mourir qu’il ressentait comme trop intense pour être contenue par sa personnalité, il clivait ses sentiments de peur et les mettait en moi, avec l’idée, semble-t-il, que s’il leur était permis d’y séjourner un certain temps, ils seraient modifiés par ma psyché de manière à pouvoir être réintrojectés en toute sécurité. A une occasion précise, le patient avait eu le sentiment, pour des raisons sans doute comparables à celles que j’avance dans l’exemple des nuages de probabilité, que j’évacuais ses sentiments avec une rapidité telle qu’ils n’étaient pas modifiés mais devenaient encore plus douloureux.

Les associations apparues à une époque antérieure révélèrent une intensité croissante des émotions du patient. Cet accroissement trouvait son origine dans ce qui lui semblait être mon refus d’accepter des parties de sa personnalité. Il s’efforçait par conséquent de les faire pénétrer de force en moi avec une violence et un désespoir accrus. Isolé du contexte de l’analyse, son comportement aurait pu apparaître comme l’expression d’une agressivité primaire. Plus ses fantasmes d’identification projective étaient violents, plus il avait peur de moi. Ce comportement exprimait parfois une agressivité non provoquée, mais j’ai cité ce groupe de séances parce qu’il montre le patient sous un jour différent : sa violence s’y révèle être une réaction à ce qu’il percevait comme une hostilité défensive de ma part. La situation analytique finissait par me donner le sentiment que j’étais le témoin d’une scène extrêmement reculée dans le temps. J’avais l’impression que le patient avait connu dans sa petite enfance une mère qui répondait consciencieusement aux manifestations émotionnelles de son bébé. Cette réponse consciencieuse comportait un soupçon d’impatience, un « Je ne sais pas ce que peut bien avoir cet enfant ». Je faisais l’hypothèse que pour comprendre ce que son enfant désirait, la mère aurait dû entendre dans les pleurs du bébé autre chose qu’une simple demande de la présence maternelle. Du point de vue du petit enfant, la mère aurait dû prendre en elle, et éprouver par là même, la peur qu’il était en train de mourir. C’est cette peur que l’enfant ne pouvait contenir. Il s’efforçait de s’en détacher, en même temps que la partie de sa personnalité qui la renfermait, et de la projeter dans sa mère. Une mère compréhensive est capable d’éprouver un sentiment de terreur – que ce bébé s’efforçait de traiter au moyen de l’identification projective –, tout en conservant une attitude équilibrée. Le patient, selon moi, avait eu affaire à une mère qui ne pouvait pas tolérer l’expérience de sentiments de cet ordre et qui réagissait en leur refusant l’entrée, ou au contraire en devenant la proie de l’angoisse consécutive à l’introjection des sentiments du petit enfant. Cette dernière réaction, selon moi, avait dû être rare : c’est le refus qui l’emportait.

Cette reconstruction apparaîtra à certains comme le fruit d’une imagination excessive ; mais, à mes yeux, elle n’est pas forcée et elle entend répondre à tous ceux qui seraient tentés d’objecter qu’une trop grande importance est accordée au transfert, au détriment d’une élucidation appropriée des souvenirs les plus anciens.

Une situation complexe peut être observée dans l’analyse. Le patient a le sentiment qu’une possibilité lui est offerte dont il avait été frustré jusqu’ici ; le caractère poignant de sa privation s’en trouve accentué, ainsi que ses sentiments de rancœur contre la privation dont il a souffert. La gratitude envers la possibilité qui lui est offerte coexiste avec l’hostilité à l’égard de l’analyste, qui est la personne qui ne comprendra pas et qui refuse au patient l’utilisation de la seule méthode de communication par laquelle il estime pouvoir se faire comprendre. Le mécanisme d’identification projective constitue ainsi le lien qui unit le patient et l’analyste, ou le petit enfant et le sein. Les attaques destructrices de ce lien trouvent leur origine dans une source extérieure au patient ou au petit enfant, à savoir dans l’analyste ou dans le sein. Il en résulte une identification projective excessive de la part du patient et une détérioration de ses processus de développement.

Je ne prétends pas que cette expérience soit la cause de la perturbation du patient ; celle-ci trouve sa source principale dans la disposition innée du petit enfant telle que je l’ai décrite dans mon texte sur « La différenciation des parties psychotique et non psychotique de la personnalité »9. Mais je tiens qu’elle constitue l’aspect déterminant du facteur de l’environnement dans l’apparition de la personnalité psychotique.

Avant d’en examiner les conséquences pour le développement du patient, je dois revenir aux caractéristiques innées et au rôle qu’elles jouent dans l’apparition des attaques dirigées par le petit enfant contre tout ce qui le lie au sein, à savoir l’agressivité primaire et l’envie. La gravité de ces attaques est renforcée si la mère fait montre du type de non-réceptivité que je viens de décrire, et elle est diminuée, mais non abolie, si la mère parvient à introjecter les sentiments du petit enfant tout en demeurant équilibrée10 ; leur gravité persiste, parce que le petit enfant psychotique est submergé par des sentiments de haine et d’envie envers l’aptitude maternelle à garder son confort d’esprit tout en se pénétrant des sentiments de son enfant. C’est ce que fit clairement ressortir un patient qui insista pour que j’endure moi aussi ce qu’il avait subi, mais qui fut rempli de haine quand il eut l’impression que j’étais capable de le faire sans connaître de dépression. Nous touchons ici à un autre aspect des attaques destructrices contre le lien, le lien étant la capacité de l’analyste d’introjecter les identifications projectives du patient. Les attaques contre le lien sont synonymes par conséquent d’attaques contre la tranquillité d’esprit de l’analyste et, à l’origine, de la mère. La capacité d’introjecter est transformée par l’envie et la haine du patient en une avidité qui dévore sa psyché ; de la même manière, la tranquillité d’esprit devient une indifférence hostile. Les problèmes analytiques ne manquent pas de surgir alors, du fait de la mise en œuvre par le patient (en vue de détruire cette tranquillité d’esprit si enviée) d’un acting out, d’actes délinquants et de menaces de suicide.

Les conséquences

97.

Reprenons les principaux points avancés jusqu’ici. L’origine de la perturbation est double : d’un côté, la disposition innée du patient à une envie, une haine et une destructivité excessives ; de l’autre, l’environnement qui, au pire, interdit au patient l’emploi des mécanismes de clivage et d’identification projective. Les attaques destructrices du lien entre le patient et l’environnement, ou entre différents aspects de la personnalité du patient, trouvent parfois leur origine dans le patient ; et parfois dans la mère, bien que dans ce dernier cas et dans le cas des psychotiques en général, la mère ne soit jamais seule en cause. Les perturbations commencent avec la vie elle-même. Le problème auquel est confronté le patient est : quels sont les objets dont il a conscience ? Ces objets, qu’ils soient internes ou externes, sont en fait des objets partiels et principalement, mais non exclusivement, ce que nous appellerions des fonctions plutôt que des structures morphologiques. Cet aspect de la situation risque de passer inaperçu parce que l’activité de pensée du patient s’exerce au moyen d’objets concrets et tend par conséquent à créer, dans l’esprit sophistiqué de l’analyste, l’impression que le patient se préoccupe de la nature de l’objet concret. C’est par l’identification projective que le patient explore la nature des fonctions qui excitent sa curiosité. Parmi ces fonctions se trouvent ses propres sentiments, trop intenses pour être contenus au-dedans de sa personnalité. Grâce à l’identification projective, le patient a la possibilité d’étudier ses propres sentiments au sein d’une personnalité assez forte pour les contenir. L’impossibilité d’employer ce mécanisme, soit parce que la mère refuse d’être le réceptacle des sentiments du petit enfant, soit parce que la haine et l’envie du patient interdisent à la mère de remplir cette fonction, entraîne la destruction du lien entre le petit enfant et le sein et, par conséquent, un trouble grave de la pulsion de curiosité qui est à la base de tout apprentissage. La voie est dès lors tracée pour un arrêt grave du développement. De plus, en raison du déni de la principale méthode dont dispose le petit enfant pour faire face à ses émotions trop intenses, la conduite même de la vie émotionnelle, qui en tous les cas est un problème grave, devient intolérable. Les sentiments de haine se portent alors contre toutes les émotions, y compris la haine elle-même, et contre la réalité externe qui les suscite. De la haine des émotions à la haine de la vie elle-même, il n’y a qu’un pas. Ainsi que je le disais dans « La différenciation des parties psychotique et non psychotique de la personnalité »11, cette haine entraîne un recours à l’identification projective de l’ensemble de l’appareil perceptif, y compris la pensée embryonnaire qui forme le lien entre les impressions sensorielles et la conscience. La tendance à une identification projective excessive est alors renforcée quand les pulsions de mort sont prédominantes.

Le surmoi

98.

Il me faut à présent décrire la manière dont ce type de fonctionnement psychique provoque le développement précoce du surmoi. Ainsi que je l’ai dit, le lien entre le petit enfant et le sein repose sur l’identification projective et la capacité d’introjecter les identifications projectives. L’incapacité d’introjecter fait apparaître l’objet externe comme intrinsèquement hostile à la curiosité et à la méthode par laquelle le petit enfant cherche à la satisfaire, autrement dit l’identification projective. À supposer que le sein soit perçu comme fondamentalement compréhensif, il aura été transformé par l’envie et la haine du petit enfant en un objet dont l’avidité dévorante a pour but l’introjection de ses identifications projectives en vue de les détruire. C’est ce que révélera par exemple le patient qui croit que l’analyste, en le comprenant, s’efforce de le rendre fou. Il en résulte un objet qui, une fois installé dans le patient, remplit la fonction d’un surmoi sévère et destructeur du moi. Cette description ne s’applique à aucun des objets de la position schizo-paranoïde dans la mesure où elle suppose un objet total. La menace que fait peser un tel objet total contribue à l’incapacité, remarquée par Melanie Klein et Hanna Segal12, où se trouve le psychotique d’affronter la position dépressive et les développements qui l’accompagnent. Dans la phase schizo-paranoïde, ce sont les objets bizarres, tels que décrits dans mon texte sur « La différenciation des parties psychotique et non psychotique de la personnalité »13, qui prédominent.

L’arrêt du développement

La perturbation de la pulsion de curiosité qui est à la base de tout apprentissage, et le déni du mécanisme par lequel elle cherche à s’exprimer, rendent impossible un développement normal. Un autre trait vient au premier plan si le cours de l’analyse est favorable ; les problèmes qui, dans un langage sophistiqué, sont posés au moyen de la question « pourquoi ? » ne peuvent pas être formulés. Le patient paraît n’avoir aucune idée de la causalité ; il se plaindra d’un état d’esprit douloureux tout en persistant à poser des actes qui visent délibérément à produire cet état d’esprit : c’est pourquoi il importe, quand le matériel approprié se présente, de montrer au patient qu’il ne cherche pas à connaître les raisons de ce qu’il éprouve. L’élucidation du champ limité de sa curiosité a pour résultat d’en élargir le cercle et de l’amener à s’interroger sur les causes. Ceci entraîne une certaine modification dans une conduite qui autrement ne ferait que prolonger sa détresse.

Conclusions

99.

Les principales conclusions de ce texte ont trait à cet état d’esprit dans lequel la psyché du patient contient un objet interne qui conteste et détruit tous les liens quels qu’ils soient, du lien le plus primitif (qui consiste, ai-je suggéré, en un degré normal d’identification projective) aux formes les plus sophistiquées de la communication verbale et artistique.

Dans cet état d’esprit, l’émotion est objet de haine ; elle est ressentie comme trop intense pour être contenue par la psyché immature ; elle donne l’impression de lier des objets entre eux et confère une réalité à des objets autres que soi et dès lors défavorables au narcissisme primaire.

L’objet interne qui, à l’origine, était un sein externe qui refusait d’introjecter, d’abriter, et de modifier par là même la force funeste de l’émotion, donne l’impression, paradoxalement, d’intensifier, par rapport à la force du moi, les émotions contre lesquelles il déclenche ces attaques. Ces attaques contre la fonction de liaison de l’émotion conduisent dans la partie psychotique de la personnalité à une surabondance des liens qui paraissent logiques, presque mathématiques, mais jamais raisonnables au plan émotionnel. En conséquence, les liens survivants sont pervers, cruels et stériles.

L’objet externe qui est intériorisé, sa nature, et les effets qu’il produit, une fois installé, sur les méthodes de communication avec l’environnement et au sein même de la psyché feront l’objet d’un développement ultérieur.