Observation VII. Gabrielle

Gabrielle, âgée de cinquante-quatre ans, dont une sœur est hypocondriaque, est entrée dans le service en janvier 19Il. Elle a été mariée deux fois : la première à vingt-quatre ans, avec un Alsacien qui est mort au bout de deux mois à peine, la seconde à vingt-huit ans. De son second mari, avec lequel elle fait excellent ménage, elle a eu quatre enfants, dont trois sont vivants. Gaie, active, travailleuse, bonne épouse et bonne mère, elle n’aurait rien présenté de particulier au point de vue mental jusqu’en septembre 1909, date à laquelle la maladie actuelle a commencé, en même temps que s’opérait la ménopause.

Son anxiété est tellement considérable et continue qu’elle semble à chaque instant être à son paroxysme. Rien ne l’apaise et rien ne la distrait. Les consolations et les marques de sympathie l’exaspèrent plutôt. Un malheur imminent la menace, malheur inéluctable, inimaginable, unique : « Maintenant il n’y a plus rien à espérer que d’attendre l’issue fatale… La terrible tragédie qui va se dérouler… Vous redoutez donc de la savoir, cette triste vérité et si lugubre que vous en serez tous terrifiés… Faites-moi mourir par le chloroforme : je serai heureuse de ne pas voir se dérouler les drames les plus affreux qui aient jamais existé… Jamais il ne s’est produit pareille situation dans l’univers ». Ce malheur ne doit pas l’avoir pour seule victime. Non seulement « cette catastrophe épouvantable dont sa chère famille va disparaître » atteindra tous les siens : elle a prédit à son mari qu’il deviendrait fou, à son fils qu’il déserterait et quitterait sa femme. Mais encore la malédiction va tomber sur nous tous qui l’entourons : « Dans votre intérêt, comme dans le nôtre, ne vous entêtez pas… La terrible tragédie qui va se dérouler, dont vous allez tous être frappés, ainsi que nos deux familles… Pourquoi à votre âge faut-il que je vous entraîne dans la honte ? » (Lettre à M. Deny). Elle est tout à fait inconsciente du caractère morbide de cette anxiété et des causes qu’elle lui attribue : c’est un jeu à la faire devenir folle. Elle perdra la raison si on ne l’écoute pas. Elle se plaint de passer pour aliénée et nous prie amèrement, lorsque nous lui parlons, de laisser les « idées mentales » de côté. Ce désespoir énorme et théâtral lui paraît donc pleinement légitime. Voyons donc avec elle l’épouvantable « réalité cachée », sur laquelle elle le fonde.

Tous les jours, d’une conviction invincible et que ne déçoit aucune épreuve, elle croit qu’elle va incessamment accoucher de deux, puis de trois jumeaux. Elle attend ainsi depuis de longs mois, puisque sa grossesse remonte à septembre 1909. À tout instant elle annonce que les douleurs du bas-ventre ont commencé. « Que d’angoisses, depuis quatre mois que je couche chez vous, écrit-elle, croyant tous les soirs en me couchant qu’il faudra peut-être me relever pour m’emmener hors de la salle ». Sans doute, dira-t-on, une grossesse aussi anormale a, en soi, quelque chose d’inquiétant : on comprendrait qu’elle s’impatientât, qu’elle s’inquiétât de sa santé. Mais de là au drame affreux dont elle parle, il y a loin. C’est qu’en réalité cette grossesse et surtout cet accouchement consommeront son déshonneur et sa perte, la perte et le déshonneur de tous les siens : « Ce sera la destruction de ma famille ». Puisque le Dr Deny ne veut rien entendre, elle le charge de rendre les suprêmes honneurs à son mari et à ses enfants, quand ils se seront tous suicidés de honte.

Seul le secret peut les sauver tous. Elle implore la discrétion et le silence. Il faut absolument que l’accouchement soit clandestin, sinon tout est perdu. Si la chose se sait, quel mouvement dans la Salpêtrière ! et quelles conséquences ! Elle espère que les enfants ne viendront pas : « Il le faut pour tout le monde. Il faut qu’ils restent invisibles et, morts ou vivants, qu’on ne les connaisse pas ». Elle fait plus : elle exige qu’à leur naissance les jumeaux soient sacrifiés. Autrement, elle deviendrait folle, car le secret absolu est à ce prix. Elle pousse à ce point le désir de la discrétion et du silence que cette mère, qui adore ses enfants, s’autorise de prétendues instructions de M. Deny pour les prier de cesser leurs visites et intime, pour ainsi dire, à M. Deny l’ordre de leur écrire dans le même sens.

Gomment une grossesse, si anormale soit-elle, peut-elle entraîner de tels effets, et comporter de telles mesures ? C’est que « mon mari ne peut pas être père de trois enfants sans avoir rien fait : ce n’est supportable, ni pour lui, ni pour mes enfants ». Et n’allez pas croire là-dessus à un banal adultère : la malheureuse n’est rien de moins qu’une épouse coupable. Cette grossesse est le résultat, épouvantable en ses conséquences, d’une malédiction de son premier mari.

Son premier mariage qui eut lieu le lundi 29 novembre 1880, date formellement exacte en tous ses détails, semble n’avoir laissé à Gabrielle que de pénibles souvenirs. Sa mère la maria, contre sa volonté, à un Alsacien qu’elle ne connaissait pas, et il paraît bien qu’elle aimait ailleurs, puisqu’il est question, dans une de ses lettres, d’un « pauvre Fernand », qui n’a jamais voulu se marier et pour lequel elle était tout. Que valait son premier mari ? Il est impossible de le savoir. Seule elle pourrait nous renseigner sur son compte et elle est hors d’état de le faire : elle n’a pour lui que des injures dictées par son délire. Une chose du moins paraît indéniable : il est mort un mois et demi après le mariage. Il y a donc bien des chances pour qu’elle ne l’ait connu que malade. Ce sont là certainement encore de mauvaises conditions pour une lune de miel, nous l’avons vu, déjà compromise.

Venons maintenant à l’incident dont le souvenir hante jour et nuit la pensée de Gabrielle et aurait déclenché son délire. Le thème fondamental en est assez clair : à la naissance de son premier mari sa belle-mère avait cinquante-deux ans. Cette conception tardive semble l’avoir, dès l’abord, vivement frappée. Mais quand il s’agit de justifier par là sa grossesse actuelle, sa mémoire ou son imagination la trahissent. D’un événement qui a eu de tels effets, elle ne donne pas moins de trois récits qui s’excluent. Premier récit : des récriminations de son mari sur les circonstances dans lesquelles il était né auraient amené sa belle-mère à répondre : « Ta femme aura deux enfants à cinquante-quatre ans », et ainsi la cause du désastre serait une prédiction de la belle-mère. Mais cette prédiction n’est guère vraisemblable : pourquoi le mari aurait-il fait de tels reproches ? Pourquoi la belle-mère aurait-elle dit cinquante-quatre ans ? Seuls les deux enfants se justifieraient par une sorte d’amplification vengeresse. Second récit : Gabrielle aurait, toujours au même sujet, fait des réflexions à son mari et se serait ainsi attiré cette réponse : « Il t’en arrivera autant ». Les circonstances sont plus vraisemblables : soit impatience, soit plaisanterie, le mari peut bien un jour avoir tenu semblable propos. Mais ici il n’est plus question de jumeaux ; et ils importent en l’espèce. Troisième récit enfin : le mari mourant la maudit et lui prédit qu’elle fera comme sa belle-mère. Les deux derniers récits s’accordent sur les personnages, mais diffèrent étrangement sur les circonstances et le troisième soulève bien des difficultés : pourquoi et à quel propos cette malédiction suprême ? Pourquoi et à quel propos a-t-elle emprunté cette forme inattendue ? Gabrielle n’en veut rien dire et probablement n’en sait rien. Il est impossible du reste de lui faire toucher du doigt les contradictions et les invraisemblances qu’elle accumule. Les questions l’indignent, l’exaspèrent, déchaînent l’anxiété la plus formidable. Au milieu de ces extravagances logiques, de cette mêlée de représentations discordantes, sa conviction demeure absolue, immuable, et sa certitude se fonde sur des raisons que notre raison ne connaît point : « Il m’a jeté un sort en mourant, car il a dû être maudit par sa mère qui l’avait eu à cinquante-deux ans ». Voilà du moins un car sur lequel Gomberville et Voiture seraient tombés d’accord.

En tout cas une telle certitude n’a plus rien des caractères mixtes, intellectuels à la fois et affectifs, que la psychologie courante reconnaît à la croyance. Elle tire toute sa valeur et toute sa force de l’état affectif qui la crée. Ses formes conceptuelles et discursives sont toutes secondaires. Comme telles, peu importe qu’elles varient jusqu’à la contradiction, si toutes restent le développement du même thème affectif et en respectent la tonalité fondamentale. Ici encore le souvenir naît presque tout entier du présent et n’emprunte au passé que juste ce qu’il faut pour lui servir de prétexte. Si la belle-mère de Gabrielle n’avait pas eu un enfant à cinquante-deux ans, la poussée délirante se serait autrement orientée, l’anxiété aurait cherché ailleurs sa matière. Mais si l’anxiété n’avait pas utilisé, pour s’objectiver, le souvenir de cette grossesse tardive, si la poussée morbide ne l’avait pas pénétré et emporté avec elle, jamais il n’aurait revêtu aux yeux de la malade de si multiples et, cependant, univoques apparences. La contradiction est même ici plus forte, peut-être, que dans les cas précédemment rencontrés. Il ne s’agit plus d’un seul récit, sujet à de troublantes variations, mais de trois récits différents et parallèles, tous trois-, au même titre, équivalents discursifs de la poussée délirante, entre lesquels un choix ne parvient pas à se faire, parce que précisément la poussée est trop forte pour céder et avorter en deux quelconques des trois directions, et que la malade n’est plus sensible à la contradiction, parce que précisément elle vit avec la même intensité les trois contradictoires.

Comment maintenant la malédiction a-t-elle pu porter ses fruits ? Nous allons sur ce point nous perdre dans un véritable dédale de causes naturelles et d’influences mystiques. Depuis deux ans environ les craintes qu’elle avait conçues la faisaient se refuser à son second mari. Un adroit empressement, une ruse affectueuse – nos désirs, hélas ! n’ont pas toujours notre âge – permirent, cependant, un soir au brave homme d’atteindre le but convoité. Mais il était « poussé par le premier ». « C’est cette horreur qui t’envoie », prétend-elle s’être écriée au premier moment. Ce rapprochement, fruit de la vengeance de son premier mari, expression matérielle du sort jeté sur elle par un sorcier contre lequel elle ne tarit pas d’injures : pourriture infecte, être écœurant, monstre, vampire, satyre pourri, Prussien, est la cause de tout. Sans lui il n’y aurait rien. Donc à cette grossesse il aura fallu sinon une cause, du moins un prétexte normal. Cependant elle insiste sans s’arrêter devant aucun détail : elle est absolument sûre que son mari s’est retiré à temps. Mais, à son âge, on n’a des enfants que par des « fluides », des « infiltrations pourries ». À quoi bon alors le rapprochement, puisque la semence de son second mari n’est pour rien dans l’affaire et que le fluide du premier a tout fait ? La manière dont le rapprochement a opéré, le pourquoi de sa nécessité nous demeurent absolument inintelligibles. En vérité nous sommes ici tout près de ces conceptions prélogiques de la causalité, où l’effet n’est point dû en réalité à sa cause, mais aux influences mystiques dont elle est le véhicule. Elles absentent, la cause n’agit point, mais, en l’absence de la cause, elles n’ont plus rien où se fixer. Ainsi l’idée que Gabrielle se fait de l’origine de sa grossesse nous devient un peu moins mystérieuse, mais sans doute les choses, en son esprit, n’ont pas acquis la rigidité de représentations collectives, et ce serait fausser l’analogie que de vouloir la serrer de trop près.

Donc elle a eu un rapprochement avec son second mari, mais c’est du premier, en fait, qu’elle est grosse. Là est le drame, la tragédie, dont le dénouement déshonorera sa famille, car son second mari ne saurait accepter trois enfants qui ne sont pas de lui, et elle ne consentirait jamais à les lui imposer. Si par malheur ils vivent, il faudra les inscrire sous le nom du premier mari. C’est par vengeance, par jalousie que le misérable a ainsi agi avec elle et les siens : « Il veut faire mourir mon mari par le chagrin et mes enfants adorés pour faire place à trois misérables… Il n’a pas de cœur, le bandit, de prendre les miens bien portants pour y faire naître des martyrs… Il veut que sa progéniture prussienne revive pour remplacer les miens… Il nous pousse au suicide ».

Ainsi le délire se complète, mais par quels bonds et par quels coups de poignard à la logique ! Son premier mari l’a maudite et lui a prédit qu’elle aurait deux jumeaux à cinquante-deux ans. Ses rapports avec son second mari l’ont rendue enceinte de trois enfants du premier. Acceptons jusqu’ici le délire. Comme il serait simple, si l’anxiété et la poussée morbide ne poursuivaient pas leur œuvre, d’accepter ce malheur, dont nul parmi les siens n’est responsable, sauf peut-être son second mari, d’attendre les événements et d’aviser au mieux de leurs intérêts. Mais, il faut, l’anxiété le veut, que cette grossesse cause leur perte à tous, et donc le premier mari entend substituer ses trois enfants à venir aux trois enfants actuellement vivants. Il ne lui suffit pas pour eux d’une place au foyer, il lui faut le foyer tout entier. Donc de cette grossesse et de cet accouchement résulteront la ruine et la mort de toute la famille. Et même, après cet effort où nous sentons tout le délire s’écarteler, pour ainsi dire, sur le lit de Procuste de la logique, nous ne pouvons pas obtenir un développement discursif satisfaisant. C’est qu’évidemment une telle forme de pensée n’est pas faite pour lui et n’y a pas son expression naturelle. Dans le bouquet d’un feu d’artifice les fusées qui explosent en l’air ne sont pas causes les unes des autres malgré les rapports géométriques que leurs mouvements affectent, mais n’ont, à tout prendre, de commun que leur point d’origine.

De multiples interprétations confirment Gabrielle dans ses conceptions délirantes. Est-il besoin de dire qu’avant d’entrer à la Salpêtrière elle a assiégé les consultations des médecins et des sages-femmes ? À tous et à toutes elle prête, quand ce ne sont pas des propos, au moins des attitudes, qui démontrent le bien-fondé de ses craintes.

Elle n’a pas seulement à son actif ces interprétations médicales. Dans le présent, comme dans le passé, elle accumule les preuves qui démontrent qu’elle a vécu et qu’elle vit sous l’influence du bandit. « Ce monstre invisible me torture jour et nuit par les rêves ». C’est ainsi – car parmi tous ces rêves nous n’avons pu obtenir confidence que d’un seul – qu’il lui a fait voir, pendant son sommeil, qu’elle avait trois garçons et qu’il fallait les sacrifier pour les autres, et ce rêve lui est une preuve que sa grossesse est non pas bigémellaire, comme elle le croyait primitivement, mais bien, hélas ! trigémellaire. On ne peut d’abord s’empêcher ici de penser que Gabrielle est victime d’une sorte de besoin d’amplification : le fait d’avoir eu un ou plusieurs cauchemars équivaut pour elle à une persécution continue. Là encore l’anxiété fait son œuvre, en enveloppant, sous le moindre prétexte, la plus grande masse possible de faits de conscience. D’autre part, pour une fois que nous saisissons au moins l’apparence d’un processus logique, empressons-nous de le signaler. Au début la malédiction portait qu’elle aurait deux jumeaux, mais le bandit veut substituer ses enfants aux enfants du second mari ; or, ceux-ci sont au nombre de trois. L’opération ne serait donc pas parfaite, s’il n’y avait pas également trois monstres, et ainsi le rêve et son interprétation se coordonnent logiquement avec le reste du délire.

Mais risquons-nous à être subtil. Sa grossesse, selon Gabrielle, menace de ruine toute sa famille. C’est à tous ses enfants que le bandit en veut. Or ses enfants se trouvent être au nombre de trois ; mais ils pourraient être quatre, cinq ou vingt, leur existence n’en serait pas moins en danger, car tous sont également menacés. Tous mes enfants, mes trois enfants sont donc, dans son esprit, expressions synonymes. Trois n’a donc plus son sens étroitement numérique, il exprime la somme en tant que somme, le tout en tant que tout, une universalité en un mot. Donc, quand elle dit qu’elle aura trois jumeaux, au fond cela veut dire qu’elle en aura autant qu’il en faudra pour anéantir, un à un, tous les membres de sa famille. C’est donc l’idée d’anéantissement total qui détermine la fixation de ce chiffre et le processus logique est lourd de participations mystiques.

Enfin les interprétations rétrospectives de Gabrielle peuvent tenir tout entières dans cette formule : tous les malheurs de sa vie sont dus à l’influence du bandit qui s’est réjoui d’en être la cause. Si à vingt-cinq ans elle a guéri d’une petite vérole, c’est son premier mari qui l’a voulu pour avoir plus longtemps à la faire souffrir. Si la femme de son parrain est morte de péritonite, c’est encore lui qui l’a voulu. Si à trente ans, elle a perdu une fillette d’un an, c’est l’effet de la vengeance du misérable qui se préparait à mettre ses propres filles à la place de la défunte. C’est ici la confirmation de ce que nous disions tout à l’heure : c’est toute la famille qui est intéressée dans le drame ; au chiffre trois il conviendrait de substituer le chiffre quatre ; mais probablement la malheureuse est moins constamment préoccupée aujourd’hui du sort de sa petite morte que de celui de ses trois enfants vivants ; c’est pourquoi elle s’en tient au chiffre trois : nous ne sommes donc en présence ici que d’une floraison éphémère de la poussée délirante. Enfin l’entérite qu’elle a eue à quarante-huit ans pendant quelques semaines est évidemment due à l’influence du premier mari.

De ces interprétations rétrospectives nous avons donné les plus intelligibles. Mais il en est d’autres dont la complexité extra-logique est telle qu’il nous a été impossible d’en prendre note, pendant que Gabrielle les exposait, et d’en garder aucun souvenir. C’est à peine si nous en avons retenu le thème : considérations, par exemple, sur les dates des bonheurs et des malheurs qui lui sont arrivés dans sa vie, malheurs et bonheurs s’intriquant de la plus étrange et incompréhensible façon, pour revenir toujours à la conclusion essentielle, antérieure à tout l’effort discursif, que, si tout s’est passé ainsi, c’est que le premier mari le jugeait bon pour sa vengeance.

Le délire se fonde d’autre part, si on peut dire, sur des troubles cénesthésiques. Lors de son rapprochement avec son mari, elle a eu peur et a compris tout de suite qu’ils étaient perdus. « J’ai dit : pourvu que ça n’ait rien fait. Je me suis rappelé sa mauvaise malédiction, qu’il avait eue pour moi avant de mourir ». Ses impressions n’ont pas été simplement morales : elle a ressenti une sorte de coup au ventre, au nombril et aux reins. Actuellement ce ne sont que « frissons, fibres et tiraillements », électricité. Aux reins, elle sent comme un rivet. Le côté gauche est plus lourd que le droit, a Si vous saviez ce que ça tremble… Je ne sais plus où m’asseoir et ne puis plus marcher… On dirait la foudre, du plomb… Les douleurs sont plus fréquentes, le travail se fait par petites douleurs comme pour mon premier, et trois ce n’est pas un… Les souffrances corporelles, quoique bien terribles, ne sont rien en comparaison de ce que je vois qui va arriver… Mes souffrances invisibles sont terribles et plus rapprochées. »

Voilà des douleurs physiques qui, pour multiples et étranges qu’elles soient, n’en semblent pas moins, en général, autant de signes de grossesse et de travail. Mais ailleurs et le plus souvent, au reste, elle reconnaît que ce sont symptômes essentiellement différents de ceux d’une grossesse ordinaire, que sa taille ne grossit pas, que ce n est pas une grossesse comme tout le monde, que ce ne sont pas là les malaises d’une grossesse matérielle. Aussi pour exprimer son état, ne craint-elle pas les métaphores les plus hardies : « L’anarchiste m’a envoyé une bombe intérieure qui doit éclater pour faire sauter toute ma chère famille ». Donc manifestement les douleurs qu’elle éprouve, on ne saurait mieux faire que de s’en rapporter à elle, n’ont rien de commun avec les symptômes ordinaires de la grossesse et du travail. Elles ne seraient donc, à ses yeux, aucunement signes et preuves ni de l’un ni de l’autre, si l’idée d’être enceinte ne préexistait pas dans son esprit. Ces douleurs sont-elles une des conséquences du thème délirant ? On ne saurait l’affirmer. Mais il nous suffit qu’elles n’en soient pas la cause. C’est, au contraire, lui qui les explique et jamais sans lui, vu leur nature, elles n’auraient été ainsi interprétées.

Aussi Gabrielle reconnaît-elle que c’est « une vérité invisible, un fardeau invisible, une grossesse surnaturelle, immatérielle », autant de termes par où elle souligne les différences fondamentales qui distinguent son état d’une grossesse ordinaire. Aussi la durée anormale de sa gestation ne prouve-t-elle rien contre la vérité de ce qu’elle avance. Il est vrai qu’elle ne reste pas toujours sur ce point aussi ferme et qu’il lui arrive de soutenir qu’il faut à cette grossesse trois fois le temps nécessaire, puisque c’est une grossesse triple. Mais soyons assurés que lorsque, les vingt-sept mois seront passés, elle n’en démordra pas pour cela et que la première explication subsistera seule, la seconde n’étant au fond qu’une justification de rencontre.

Les enfants qu’elle porte participent des étranges caractères de sa grossesse. Ce sont de viles et vilaines créatures, faites de sort et de mauvais esprit, produits de sorcier, êtres ignobles ou épouvantables, « invisibles, vipères qui sortent du sort du plus sale homme qui ait jamais vécu ». Ils ne seront pas comme les autres : peut-être n auront-ils pas de tête. Ce sont des horreurs, serpents plutôt qu’êtres humains. Elle a beau les haïr, elle a parfois pitié de ces pauvres épileptiques, idiots, sorciers, qui ont un sale père et n’ont pas de mère, puisqu’elle n’en veut à aucun prix : « Alors, que le démon vous retire de cette terre, malheureuse pour vous, puisque vous êtes nés de Satan. Malheureux Caïns, vous tuez mes enfants ».

Les réactions de Gabrielle sont, comme il est naturel, extrêmement vives. Nous l’avons déjà vue courir les médecins et les sages-femmes. À la Salpêtrière elle réclame incessamment qu’on la visite, pour qu’on se rende compte qu’elle a raison, et qu’on la conduise chez une sage-femme où elle pourra accoucher en secret. Elle réclame aussi instamment une opération césarienne, pour que ça sorte comme ça s’est produit. Elle refuse parfois de s’alimenter. Elle menace de se tuer, si on ne lui donne pas satisfaction, et rejette sur M. Deny la responsabilité de sa mort. Elle a même, à cette intention, fait un moment provision de verre pilé et se l’est laissé confisquer sans trop de protestations : il ne semble pas qu’elle soit fermement décidée à faire comme elle dit. Malgré ses craintes tout espoir n’est pas perdu pour elle, puisqu’il suffirait qu’elle convainque les médecins pour que tout soit réparable : son malheur vient, en partie, de la mauvaise volonté des hommes ; mais du moins le scandale n’a pas encore éclaté.

Est-il besoin de dire que Gabrielle ne présente aucun signe d’affaiblissement intellectuel ? Sa mémoire est excellente, sa tenue parfaite. Elle écrit tous les jours d’interminables protestations, dont le fond et la forme sont, disons le mot, remarquables pour une femme de son âge et de son milieu, plus occupée de ménage que d’orthographe et de style. De même, et ce que nous venons de dire suffirait déjà à le prouver, elle n’est aucunement débile : elle a été toute sa vie très active et très entreprenante, a fort soigneusement élevé ses enfants et a su très bien se diriger et se défendre dans l’existence.

Dans ces conditions à quelle espèce clinique avons-nous affaire et comment devons-nous étiqueter son délire ? Il ne nous paraît possible d’hésiter qu’entre un délire secondaire à un accès de mélancolie anxieuse ou une paranoïa.

En faveur du premier diagnostic on pourrait invoquer l’intensité et l’antériorité, pour le moins probable, des troubles affectifs, l’âge de la malade, le silence quasi-absolu, dans les conditions où nous l’observons, de ses antécédents personnels, la relative rapidité avec laquelle le délire s’est constitué.

Mais bien des éléments manquent ici au tableau du délire mélancolique. Gabrielle ne présente pas d’idées de culpabilité17. La moindre allusion à ce sujet lui paraît de la plus cruelle ironie. Elle n’est en rien coupable. « Le bandit sait bien que je n’avais jamais fauté étant jeune et veuve ; ce n’est pas pour qu’à cinquante-cinq ans je commence, moi qui ne pense qu’à ma famille et à chercher ce qui pourrait leur faire plaisir ». Elle a donc la conscience absolument blanche. Elle est une victime, une grande martyre. Ni elle, ni son mari, ni ses enfants n’ont quoi que ce soit à se reprocher : ils ne méritaient rien de pareil. On ne saurait être plus explicite.

Elle a au contraire une très haute opinion de sa moralité et de celle de sa famille qui est « pleine de bonté, d’accord, de travail et de conduite ». S’ils se suicident, son mari et ses enfants ne laisseront que des regrets, tant ils ont de cœur et sont aimés de tout le monde. De toute leur vie son mari et elle n’ont que ce rapprochement à regretter. Elle, la femme fidèle, la mère dévouée, a trop bien élevé ses enfants, dans son intérieur modèle, pour ne pas s’indigner du sort qui les attend. Le courage qu’elle déploie dans les pires conjonctures fait aussi son admiration et son orgueil. De même elle a très bonne opinion de ses facultés intellectuelles. Elle a toutes ses idées, toute son intelligence, toute sa raison. Elle est séquestrée, prisonnière en pleine raison. Elle nous supplie de lui conserver sa mémoire et ses facultés « si étendues ».

Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si ce sont ses mérites et non pas ses fautes, qui lui paraissent avoir entraîné son malheur, et que, dans ces conditions, elle proteste et s’indigne de l’injustice de Dieu : « Je ne comprends pas, s’il y a un Dieu, qu’il laisse frapper une si bonne famille par un sale démon jaloux de ne m’avoir possédée qu’un mois et demi ! » À ce point, que nous sommes loin d’un délire mélancolique !

En faveur de la paranoïa et du délire systématisé hypocondriaque on peut invoquer la cohérence ou, si l’on aime mieux, la tenue du délire, l’idée prévalente qui le fonde et les interprétations délirantes multiples, portant soit sur le système des perceptions, soit sur celui de la cénesthésie, qui le nourrissent. La poussée délirante a donné en d’autres directions des prolongements moins riches sans doute, mais suffisants pour corroborer ce diagnostic.

Gabrielle a quelques idées de possession, car elle se dit possédée par un être maudit, et c’est là du reste un développement comme naturel de son délire de grossesse. « Ce n’est que le sorcier qui est mon maître. Il a toujours tenu son maudit esprit au-dessus de nous. Ayant eu bien des fois l’occasion de mourir, il m’a fait souffrir et m’a laissée vivre pour arriver à l’âge qu’il m’avait voué… Je suis la femme d’un sorcier pourri. Eh bien ! sa pourriture se répandra sur toutes les personnes qui m’ont fait souffrir. » Ici sont en germe des idées d’énormité et de vengeance qui ailleurs se traduisent plus clairement.

D’abord en idées de grandeur assez frustes : « Si vous n’avez pas cru à la Vierge, vous pouvez y croire maintenant… Comme je remplis le rôle de la Vierge, il fera sans doute arriver cette terrible catastrophe pour le mois de mai ».

Ensuite en idées de persécution, beaucoup plus nettes, à l’égard des médecins, qu’elle considère tantôt comme subissant l’influence de son premier mari, tantôt comme étant, ni plus ni moins, ses complices. Tous sont coupables, car tous tiennent en leurs mains le bonheur de sa famille et ne veulent pas agir. C’est ainsi qu’elle écrit à M Deny : « Vous êtes un criminel… Vous avez écouté le bandit… Il vous tient, le monstre… Vous êtes donc complice avec le mort… Nous sommes vos victimes comme nous le sommes du bandit… Personne ne m’écoute parce que vous leur donnez l’exemple… Allez-vous continuer votre cruauté ?… Vous nous condamnez à mort et moi à la folie… Vous êtes plus cruel que le gredin… Vous tremblerez de remords et de repentir, mais nous serons tous sacrifiés… Misérable ! Ce sang vous torturera… Je suis maudite, mais je vous maudis aussi… Vous, M Deny, le cruel et le traître, vous vous acquittez à merveille, avec beaucoup de sang-froid, d’une si triste mission ».

Son ton, on le voit, ne laisse pas par instants de monter assez haut et ses propos se font volontiers agressifs et hostiles. On comprend, dans ces conditions, qu’il lui arrive d’aspirer à la vengeance : « Vous verrez, après ce qui va arriver, que les morts ne sont pas morts et que ce mauvais esprit, nous le retrouverons, car notre vengeance sera aussi terrible que ce qu’il va faire ». Son frère, mort en 1870 pour sauver l’Alsace, patrie du bandit, ce qui est pour Gabrielle naturelle matière à violentes déclamations, participera à la vengeance. « Nous lui broyerons son crâne pourri, son mauvais esprit. » Ici, dans cette étrange mêlée des morts et des vivants, dans cette inimaginable lutte, on est en droit, semble-t-il. de pressentir que, si le persécuteur était encore de ce monde, Gabrielle pousserait assez loin ses réactions et ne s’arrêterait peut-être pas aux plaintes aux autorités. Par bien des côtés donc elle se révèle non mélancolique et déprimée anxieuse, mais, bel et bien, persécutée et paranoïaque.

Mais rien dans les antécédents de Gabrielle, excellente femme à tous égards, ne permet de déceler la moindre apparence d’une constitution paranoïaque, qui, du reste, aurait attendu cinquante-quatre ans pour fleurir et porter tous ses fruits. Or la clinique nous fournit peu d’exemples de paranoïa aussi tardive. D’autre part, le système a atteint son apogée avec une rapidité qui déconcerte et qui n’est pas habituelle au délire systématisé.

Donc aucun des deux diagnostics que nous avons proposés ne peut se soutenir sans conteste. Notre doute est aussi grand après qu’avant la discussion. Peut-être est-ce le moment de se souvenir du rapprochement qui a été tenté entre la psychose maniaque-dépressive et la paranoïa. Ce n’est évidemment pas ici le lieu d’en discuter le bien-fondé. Mais un tel rapprochement ne peut pas ne pas se rappeler à notre esprit en présence de certaines expériences cliniques, du genre de celle que nous venons de faire, où les deux diagnostics s’affrontent sans pouvoir absolument s’éliminer l’un l’autre.

Ce qui importe présentement pour nous, c’est que de telles incertitudes légitiment l’objet même de notre travail, puisqu’elles nous conduisent au point où deux entités cliniques, pour nous habituellement distinctes, se fondent et se confondent pour ainsi dire à nos yeux. C’est donc qu’elles offrent quelque chose de commun, dont l’étude est nécessaire à leur complète délimitation ultérieure. C’est donc, en un mot, que, en clinique comme en psychopathologie, pour faire du travail utile et ne pas s’exposer à aborder trop tard le problème, quand d’autres questions auront paru être traitées, qui précisément le supposent résolu, il faut s’entendre tout d’abord sur ce qu’est une conscience, une personnalité morbide, dont les troubles ne sont point dus à une désagrégation organique et à un affaiblissement intellectuel.