IV. La pensée morbide et le langage

Nous voici donc naturellement amenés à l’étude des réactions intellectuelles, dont nous avons déjà fait entrevoir les probables difficultés. Il est loin de notre pensée de prétendre que les réactions affectivo-motrices et motrices ne nous révèlent rien de l’état mental des malades. Mais pour en pénétrer le détail et toute la riche diversité, le seul moyen d’une utilisation, pour ainsi dire, illimitée que nous possédions est d’entrer en conversation avec eux et de prendre note de leurs propos. L’examen objectif peut faire soupçonner l’existence de manifestations morbides d’ordre intellectuel ; mais les réactions intellectuelles ne paraissent définitivement et incontestablement troublées que lorsque le langage témoigne évidemment de ce trouble par les modifications qu’il souligne dans le régime familier des concepts. Or il est bien évident que l’expression discursive possède une certaine souplesse, qui lui permet de s’adapter, au moins approximativement, à des situations mentales assez différentes : quand, donc, ses capacités de souplesse et d approximation ne sont pas encore dépassées, elle peut conserver une apparence normale et recouvrir, cependant, une pensée déjà pathologique. D’où une première indication d’avoir, dans nos recherches, à nous entourer de mille précautions dans l’analyse et l’interprétation des dires de nos malades, alors même qu’ils semblent parler notre langue et ne présenter aucune idée délirante, quand, par ailleurs, les réactions affectivo-motrices et motrices nous invitent à suspecter la qualité de leurs processus mentaux.

Cette nécessité se fera plus évidente encore, si nous considérons que le langage morbide nous est parfois complètement inintelligible et que, dans ces conditions, nous ne saurions arguer sans réserve des cas où il nous semble d’une parfaite intelligibilité, puisque cette intelligibilité peut n’être qu’apparente, d’autant que, de cette inintelligibilité complète à cette apparence d’intelligibilité parfaite, en passant par toute la gamme des formules délirantes, l’observation nous révèle de malade à malade une impressionnante continuité.

Souvent cette inintelligibilité est, pour ainsi dire, massive : les récriminations d’Emma, les interprétations de Gabrielle forment des sortes de blocs verbaux d’une composition et d’une structure si inattendues que notre oreille est seule, au fond, à les percevoir. Il est impossible d’en prendre note22 : l’écriture sous dictée, si machinale soit-elle, suppose toujours une fugitive intelligence de ce qu’on écrit et la possibilité latente de sa compréhension ; si une absurdité se glisse dans le texte qui nous est dicté, notre attention en général se réveille et le mécanisme graphique cesse brusquement de jouer. On pourrait presque dire qu’ici il peut à peine être mis en marche. À plus forte raison, de ces volubiles déclarations, ne garde-t-on d’autre souvenir que celui d’un prodigieux éclatement affectif et verbal, dont nous retrouvons épars dans notre mémoire quelques informes débris, en lesquels, à tête reposée, nous voyons, faute de mieux, des conceptions délirantes. Mais à ce degré le délire a, pour ainsi dire, dépassé les formes conceptuelles.

Ailleurs l’inintelligibilité se fait plus discrète et, en un sens, plus saisissable : au milieu de plaintes sans doute délirantes, mais dont l’expression ne nous semble pas sortir des bornes de notre expérience et, par conséquent, prête matière aux complaisances de notre imagination, Charles déclare avoir senti une boule noire lui traverser la tête et, brusquement, nous voilà hors d’état de comprendre et de réaliser cette sensation véritablement unique, à la fois cénesthésique et visuelle. Sous cette forme l’inintelligibilité du langage morbide est plus instructive que sous la précédente : tout à l’heure elle pouvait être mise, à la rigueur, sur le compte d’une exaltation affective momentanée ; mais ici, c’est au cours d’un développement que nous croyons pouvoir suivre dans ses détails et où le malade semble définir son état en des termes qui nous permettent de nous le représenter à peu près, que l’inintelligibilité éclate, sans que le ton affectif se soit sensiblement modifié.

Ailleurs encore, comme Berthe en offre un saisissant exemple, le langage morbide présente des difficultés plus subtiles. Rien de plus banal à première vue, rien de moins ésotérique que la plupart des expressions en lesquelles s’objectivent ses troubles mentaux, si on les considère isolément. Cependant, du rapprochement et de la continuité que la conversation de la malade établit spontanément entre elles, naît l’impression qu’il n’est point en réalité possible de parvenir à leur partielle intelligence sans une sorte d’initiation aux formations psychiques originales qui déterminent leur emploi. À l’épreuve les termes que Berthe nous emprunte se trouvent ne plus recouvrir un système de représentations analogue au nôtre et répondre à des complexités conceptuelles dont nous n’avons pas l’expérience. C’est véritablement, malgré l’apparence, une langue étrangère qu’elle nous parle, et la moins inattendue de ses plaintes nécessite, en fait, pour être comprise, un effort de traduction d’autant plus délicat qu’il ne saurait aboutir sans ramener à une sorte d’état d’indifférenciation initiale des éléments dont la distinction, soulignée par notre langage, apparaît à notre pensée comme une de ses conditions fondamentales.

À l’autre extrémité de la chaîne nous retrouvons Adrienne. Emma, Gabrielle, Charles, Berthe étaient manifestement délirants, et ce sont des idées délirantes dont leur langage en général nous fournissait l’expression. Ici la situation est plus difficile à juger. Les préoccupations hypocondriaques d’Adrienne, tant par leur localisation que par leur violence, débordent étrangement les quelques troubles organiques ou fonctionnels, que l’examen objectif permet de constater, et motivent des réactions motrices et affectivo-motrices intenses et paradoxales : force nous est donc d’y voir l’effet d’une conviction morbide.

Mais suffit-il pour être taxé de délirant, de se plaindre de sa santé, quand ces plaintes ne semblent rien avoir d’anormal, sinon leur persistance et l’absence de lésions ou de troubles correspondants ? Admettons que la conviction soit ici délirante : le développement discursif qu’elle reçoit n’utilise, en revanche, aucun des procédés nettement paralogiques, dont les autres observations nous ont fourni tant d’exemples, et ne suppose pas, au moins à première vue, dans l’expérience interne ou externe, ces transpositions de valeur représentative et ce régime de subordinations surnaturelles, qui définissent en général le délire. Dans le détail de ses plaintes, Adrienne ne diffère pas grossièrement de malades que nul ne songerait à considérer comme aliénés. Vu l’intensité de ses réactions affectivo-motrices, nous avons cependant déjà été amené à soupçonner chez elle l’équivalent d’un délire. À constater que le langage morbide, alors même qu’il nous paraît le plus limpide, nous reste en réalité directement inintelligible, nous nous trouvons davantage encore confirmé et justifié dans notre soupçon.

Il se pourrait que nous eussions précisément atteint ici cette limite, que nous faisions entrevoir tout à l’heure, où l’approximation des concepts morbides et des concepts normaux est encore suffisante pour que leur désaccord ne se traduise pas brutalement dans le langage, mais où la pensée morbide ne saurait pourtant, sans péril, se reconstituer avec des expériences et des représentations, qui peut-être ne lui sont plus superposables. Sous le luxe d’images et de métaphores qui entourent les préoccupations d’Adrienne d’une vaporeuse clarté, ne se dissimule-t-il pas un trouble original de l’activité psychique, dont l’analyse, à la lumière des renseignements que les autres observations nous apportent, serait, susceptible de nous éclairer sur la nature et le caractère des réactions intellectuelles morbides, avant qu’elles ne s’épanouissent en conceptions franchement délirantes ?