Observation II. Berthe

Berthe, âgée de trente-huit ans, sans profession, a séjourné dans le service de novembre 1907 à mars 1908, date où elle sort « suffisamment améliorée »2. Son père, mort à cinquante ans, était éthylique ; à la suite de la mort de sa femme et de pertes d’argent il eut une « maladie noire », au cours de laquelle il médita de se jeter à l’eau avec son fils. Un oncle paternel se serait laissé mourir de faim. Un oncle maternel est mort « fou » à cinquante ans. Un des deux frères utérins de là malade est très nerveux. Elle-même a fait deux fausses couches. Deux de ses enfants sont morts, l’un en naissant, l’autre de méningite. Il ne lui reste que deux fils (treize et sept ans) nerveux. Ses antécédents, tant personnels qu’héréditaires, sont donc assez fâcheux.

S’agit-il dans ce cas de confusion mentale, comme le veulent les deux premiers certificats, de placement et immédiat ? Il est permis d’en douter.

Évidemment la malade présente de la céphalée ; l’existence de troubles gastro-intestinaux et d’une entérocolite muco-membraneuse est démontrée par la douleur que détermine la pression exercée sur le côlon, par le clapotage que révèle la percussion du côlon ascendant et du côlon descendant, par la constipation, par la présence de sang et de glaires dans les selles ; la respiration est obscure aux deux sommets et on relève quelques crachats ; on constate, surtout à l’entrée, des troubles de la mémoire ; la physionomie est égarée, les moindres opérations mentales demandent des efforts disproportionnés pour un résultat souvent médiocre, certains récits offrent un caractère tout onirique. Autant de raisons de penser à l’état de « torpeur », d’« engourdissement toxique de l’activité intellectuelle supérieure » avec « rêverie automatique », qui définit, selon Régis3, la confusion mentale. Mais ce diagnostic, à plus ample examen, apparaît comme notoirement incomplet : les troubles morbides sont anciens de trois ans, d’après l’amant, de dix, d’après la malade. Elle a pleine conscience de ses défauts de mémoire et de ses défaillances intellectuelles ; elle tend plutôt à les exagérer ; elle se les reproche comme une faute et comme un ridicule ; elle s’applique à les justifier en invoquant l’insuffisance de son instruction. Peut-être, pour expliquer cet égarement, suffit-il du déficit de l’attention volontaire déterminé par l’état anxieux, dont nous aurons occasion de souligner l’importance. Il n’y a ni amnésie de fixation ni amnésie lacunaire consécutive : les épisodes d’apparence onirique demeurent présents à la conscience de la malade et sont évoqués spontanément. Enfin le certificat de quinzaine constate que la confusion est légère et donne la première place aux préoccupations hypocondriaques. L’élément toxique est donc loin d’être tout. En réalité il s’agit d’une psychose d’angoisse, peut-être modifiée dans ses allures cliniques par l’intervention de toxines endogènes (entérocolite, tuberculose ?).

Après une enfance très rieuse et très joueuse, la malade a manifesté, dès dix-huit ans, par une crise de préoccupations hypocondriaques l’instabilité de sa constitution émotive. Elle reconnaît avoir toujours été très impressionnable : au début de sa maladie elle a vu des gens se battre dans la rue et, de frayeur, a fait une poussée ictérique. L’état actuel remonte à plusieurs années déjà. L’influence des couches est vraisemblable. Des préoccupations, surtout matérielles, peuvent avoir aussi joué leur rôle. En même temps que sont apparus les troubles gastro-intestinaux, son caractère s’est assombri, au point qu’elle s’ennuyait à propos de tout. Des idées d’humilité, de persécution et de suicide se mêlaient dans son esprit : « Je m’ennuie, disait-elle, et j’ennuie tout le monde. On veut me tuer, mais je me tuerai toute seule ». En juin 1907, la diminution de l’activité, l’apathie sont allées jusqu’à une morne immobilité, voisine de la stupeur, qu’interrompaient seulement quelques démarches machinales, comme de ramasser des brindilles dans le jardin. Puis l’anxiété s’est installée et affirmée.

Actuellement dans le service la malade ne s’occupe à rien, se montre exigeante, mais plutôt timide et silencieuse. Quand on l’interroge, très excitée, très prolixe, elle pleure et se lamente sur l’horreur de sa situation. Dégoûtée d’elle-même, elle n’a plus de goût à rien. Elle a beau essayer de ne pas voir tout son malheur, elle voit bien que son cas est grave et qu’elle est tout bonnement perdue. Il n’y a plus rien à faire. Elle ne pourra jamais guérir. Mieux vaudrait mourir, dans ces conditions. Autrefois elle réagissait contre l’envie qu’elle avait de se jeter par la fenêtre. C’est maintenant qu’elle devrait se suicider. Tout cela ne va pas sans gémissements et sans larmes. Elle n’est du reste pas la seule sur qui elle s’inquiète ; son ami est dans les automobiles ; en Algérie une vieille femme lui a prédit qu’il ne mourrait pas dans son lit ; le métier de son ami aidant, cette prédiction l’a terrorisée ; elle est dans des transes mortelles quand il reste deux jours sans lui écrire ; elle pleure à l’idée du désespoir où il doit être, la sachant dans cet état. Elle souffre des souffrances d’autrui comme si c’était elle-même qui les éprouvait ; à l’en croire, elle en oublie quelquefois les siennes et les larmes, à cette occasion, de se redonner carrière. Il est difficile de trouver anxiété plus marquée et plus diffuse.

Cependant la malade dit ne plus éprouver que de rares « élans » : somme toute, il n’y a plus rien qui « vibre » en elle. Ainsi, c’est son éréthisme affectif qui nous frappe, mais c’est de son indifférence qu’elle se plaint. La contradiction saute aux yeux. Il nous suffit pour le moment de la signaler.

Ce n’est pas seulement dans son affectivité que la malade se sent diminuée. Elle a perdu la tête et mieux vaudrait pour elle qu’elle l’eût perdue complètement. Elle n’a plus de mémoire ni de conversation. Sa tête n’est plus comme avant. Elle n’est plus la même. Elle n’a jamais été fière ; mais elle le voudrait qu’elle ne pourrait pas l’être, dans l’état où elle est réduite. Elle a honte d’être comme elle est, après avoir été ce qu’elle était. Il lui semble agacer et importuner tout le monde. Mais elle est innocente et n’a aucunement mérité ses souffrances. Le calvaire qu’elle gravit depuis quatre mois la conduira peut-être au ciel. Le délire donne ici deux rameaux : l’un grandit librement et pousse jusqu’aux idées de négation, l’autre, incertain dans sa croissance, hésite entre les idées de culpabilité et les idées de grandeur et n’arrive à se développer ni dans un sens ni dans l’autre.

À l’effacement de la personnalité morale se joignent des modifications profondes de la personnalité physique. Outre les troubles fonctionnels que nous avons déjà signalés, la malade, qui a antérieurement subi une laparotomie pour une affection dont elle ne peut préciser la nature, présente une sensibilité anormale des culs-de-sac vaginaux, surtout à droite. Elle n’insiste pas cependant sur ses douleurs abdominales. Sans doute elle se plaint de son estomac qui ne fonctionne plus, de la nourriture qui ne passe pas ; sans doute elle éprouve des douleurs rhumatismales, des maux de tête, des étouffements, des battements de cœur. Mais tout cela ne compte pas. Ce qui l’inquiète, c’est l’affaiblissement général de ses organes, de ses jambes, de ses nerfs, qui n’ont plus l’élasticité d’autrefois. Son sommeil n’est plus normal. Son corps est lourd sur ses épaules. Elle a maigri. Ses chairs se sont atrophiées. Elle n’a plus de force, plus de sang. Toutes ces expressions, prises isolément, nous sont familières : quel malade n’en a pas employé au moins une ? Leur accumulation seule ici commence à étonner. Mais le tableau s’amplifie : son nez est bouché, elle ne respire plus comme avant, elle n’a plus de souffle. Sa voix est changée et n’était pas autrefois ainsi forte et enrouée. Elle n’est plus comme autrefois. Elle n’a plus rien du tout. Elle fera un beau sujet anatomique. Elle est un polichinelle, une vraie momie… Plus de doute. Ces dernières expressions éclairent les précédentes : la malade présente un délire de négation et de transformation organiques. Et en même temps elle souffre de partout : c’est une souffrance générale qui ne lui laisse pas de répit. Là-dessus elle se pique vigoureusement elle-même pour se démontrer et démontrer aux autres qu’elle a perdu toute sensibilité au moins cutanée. Voici donc un fantôme de corps insensible à la souffrance et cependant étrangement douloureux.

La chose vaut que nous nous y arrêtions un instant. Nombre de psycho-physiologistes ramènent l’émotion à la conscience des modifications viscérales ; plus nombreux peut-être sont ceux qui voient dans la conscience des mêmes états organiques le fondement de la personnalité, tant psychique que physique. Or notre malade trahit un état de dépersonnalisation psychique et surtout physique très avancé : il faut donc qu’elle ait perdu, en totalité ou en partie, conscience de ses sensations viscérales. Elle présente, d’autre part, un manifeste éréthisme affectif : il faut donc que, de modifications viscérales excessives, elle acquière pleine connaissance. Point ne suffirait pour expliquer la contradiction de substituer à l’hypothèse de la disparition ou de l’exagération des sensations organiques, celle d’une perturbation susceptible de provoquer pareil ensemble morbide. Car de quel sens et de quel ordre pourrait être cette perturbation, sous l’influence de laquelle la conscience du corps s’effacerait, d’un côté, au point de disparaître, l’émotivité s’exalterait, de l’autre, au contraire, au point de donner naissance à une anxiété continue ? Contentons-nous donc d’abord de reconnaître franchement la contradiction sans essayer de la résoudre.4

La sensibilité au contact et à la douleur ne laisse pas seule à désirer. Tous les sens de la malade sont généralement appauvris. Sans doute elle sent encore le goût de ce qu’elle mange. Mais sa vue abaissé et n’est plus aussi claire ; devant ses yeux passent des miroitements, des points noirs, des ombres, des têtes dont elle ne peut distinguer les traits et dont elle se rend bien compte qu’elles ne répondent à rien de réel ; elle ne voit plus comme avant ; le ciel n’est plus ce qu’il était ; la fumée des cheminées ne se dissipe plus comme autrefois. Elle a des sifflements d’oreille ; c’est sans doute parce qu’elle est sourde qu’elle entend des chuchotements, même quand personne n’est auprès d’elle, sans qu’elle puisse se rappeler ce qu’elle a entendu ; le son des cloches lui semble plus sourd, elle n’entend plus le chant des oiseaux et les sifflets des chemins de fer comme autrefois. L’ouïe ni la vue ne paraissent en réalité aucunement altérées : elle lit à la distance normale et elle entend le tic-tac d’une montre à plus d’un mètre. Tout ne lui semble pas moins différent d’auparavant. Ici donc le complexus morbide, tout en s’essayant en cours de route à des constructions hallucinatoires, aboutit franchement à l’état connu et décrit sous le nom d’étrangeté du monde extérieur.

Dépersonnalisation psychique, transformation de la conscience du corps, étrangeté du monde extérieur sont autant de cadres pratiques où nous classons les symptômes morbides et qui nous paraissent d’autant plus logiques et même naturels qu’ils ne font que reproduire, en la transposant, la division tripartite en moi, corps et choses, que la conscience normale a créée à son usage. Mais reste à savoir si la réalité clinique s’accommode d’être ainsi traitée et si elle suppose par la manière dont elle est les catégories sous lesquelles nous prétendons la comprendre. Les déclarations de notre malade sont bien de nature à nous faire pressentir le contraire, en nous marquant une continuité là où nos concepts tendent à introduire la distinction et l’indépendance. Écoutons-la un instant.

Pour justifier les défectuosités de sa mémoire elle nous dit avoir un « cercle dans la tête » et nous n’y prenons, pour ainsi dire, pas garde, tant la comparaison est familière, et nous ne pouvons guère préjuger qu’il s’agisse pour elle d’autre chose que d’une comparaison. De même, si elle ajoute que sa tête n’est pas vide, mais pleine et qu’il lui semble qu’on la serre dans un étau, ce sont métaphores à ce point usées qu’elles ont presque cessé pour nous de faire revivre la double image, physique et morale, à laquelle elles correspondent et nous ne nous y arrêtons pas. Mais la voici qui nous déclare : « Auparavant j’avais beaucoup de cœur. La moindre chose me faisait pleurer. Maintenant mon cœur est moins bon qu’avant. Il n’est plus le même, il n’a plus la force de battre. Il est affaibli. Je n’ai plus maintenant la force d’écrire : autrefois, c’était mon cœur qui me dictait. Mon écriture n’est plus comme auparavant ; elle est sans volonté, sans fermeté, sans énergie. Ça ne vibre plus, ce n’est plus comme avant. Ma prononciation est comme mon écriture ». Et elle se tâte le cœur à plusieurs reprises en disant : « C’est ce qui m’a perdu ». Ici, il n’y a plus moyen que nous ne nous étonnions pas. Nous ne pouvons plus, en effet, ne pas prendre conscience du double sens des mots qu’elle emploie, car l’originalité de son langage tient précisément à la méconnaissance de cette duplicité ; sa pensée parcourt d’un mouvement continu une série de formules qui supposent un état de conscience où moi et corps se fondent en une indiscernable unité. Donc les distinctions et les concepts de la conscience normale ne valent plus ici. C’est en les niant que la poussée morbide s’objective. Le mot cœur, par exemple, n’exprime plus d’une part l’organe, d’autre part l’ensemble des facultés affectives et des sentiments moraux, mais à la fois l’un et l’autre. Et alors, quand la malade tout à l’heure nous parlait de sa tête, elle entendait sans doute aussi bien la fonction pensante que la partie du corps. De même, quand, pour traduire son état affectif, elle nous disait ne plus vibrer, ne plus avoir d’élans, elle concluait de son manque d’élasticité organique à un défaut de sensibilité morale ; peut-être aussi, par un processus inverse, constatant les modifications évidentes de son émotivité, ne voyait-elle d’autre moyen d’en rendre compte que de les considérer, par une sorte de déduction implicite, comme la manifestation d’un manque d’élan, d’une absence de vibration, puisque sentir normalement, c’est avoir des élans et vibrer. Mais, plus probablement encore, ces deux processus inverses ne sont que la représentation inadéquate que nous sommes réduits à nous donner d’un processus unique où, existence organique et sensibilité morale étant simultanément intéressées, on ne peut introduire de mouvement dialectique qu’en en faussant la spécificité morbide.

La même continuité qui se révèle ici entre le moi et le corps se retrouve indissoluble entre le corps, le moi et le monde extérieur : « Je n’ai plus de goût à rien, dit-elle, je suis dégoûtée de moi-même ; je suis sale ; je voudrais changer de linge, parce que je suis sale ». Est-il besoin là-dessus d’insister longuement, maintenant que nous sommes avertis ? Sans doute ces expressions, par elles-mêmes et prises isolément, n’ont rien d’étrange : on pourrait même les dire banales. Mais, parleur seul rapprochement, elles marquent le glissement insensible par où la malade passe d’elle-même à son corps et aux choses. Elles nous font presque toucher à un état psychique où le symbolisme des représentations discrètes s’efface dans l’unité de la conscience qui les enveloppe. Ainsi s’explique que tout d’un trait la malade exhale cette plainte : « Ce n’est plus mon âme, ce n’est plus mon corps, ce n’est plus moi, ce ne sont plus mes yeux et mes oreilles ». Il ne faut pas y voir, croyons-nous, la définition d’un mouvement dénégation qui aurait progressivement envahi tous les domaines distincts dont une conscience normale est faite, mais autant de tentatives successives et à chaque fois reconnues incomplètes, de formuler l’inexprimable désordre qui a troublé la conscience avant même qu’elle se reconnaisse en distinguant et en ordonnant ses états ? Ainsi s’explique également cette autre réponse de la malade : « Mes yeux n ont pas changé, mais je n’ai plus la fixité de regard que j’avais, quand je parlais à quelqu’un ». Ses yeux, miroir de Famé, trahissent donc les modifications de son moi : mais ailleurs ces mêmes veux, miroir des choses, lui donnent du monde extérieur une image qu’elle ne reconnaît plus. Ses yeux, organes visuels, n’ont pas changé, il est vrai : il faut bien qu’elle l’admette momentanément, si une question précise l’y contraint ; mais cependant ils ont changé, d’une immatérielle et mystérieuse façon, puisque le changement s’est installé aux deux extrémités du lien qu’ils établissent entre le moi et les choses. De ce point de vue encore la réalité se trouve tout entière emportée dans le synchronisme d’une universelle métamorphose, sans qu’on puisse valablement marquer le point où le mouvement a commencé.

On serait peut-être tenté de voir ici une sorte de matérialisation des métaphores. À l’abri de la continuité des mots la pensée morbide forcerai ! inconsciemment les bornes des concepts. Mais si quelque chose dans la conscience ne légitimait pas cette effraction, comment pourrait-elle passer toujours inaperçue ? Si l’expression n’était pas par quelque point adéquate à ce qu’elle exprime, la constatation de l’erreur une fois faite empêcherait d’y retomber. Or si de tels malades, occasionnellement avertis des difficultés dans lesquelles ils s’engagent, rectifient un instant leurs formules logiquement scandaleuses, c’est pour les reprendre aussitôt après, quand l’évidence des difficultés s’éloigne et fait place sans doute à une évidence continue, où ces formules ont précisément leur source. Il vaudrait bien mieux voir ici un retour des métaphores à leur point d’origine. Si le mot cœur offre la duplicité de sens que nous savons, il faut qu’il y ait au fond de la conscience quelque chose que nous oublions en employant le mot en l’un quelconque de ses sens et qui cependant justifie notre langage et sans quoi la métaphore ne se serait jamais ni imposée ni fixée. De ce moment de la conscience, dont nous nous rendons d’autant moins compte que la métaphore est plus usée et plus banale, la pensée morbide nous offrirait donc une représentation approchée et, dans l’unité indistincte où elle s’enveloppe avec son contenu tout entier, nous révélerait l’état d’esprit que suppose le jaillissement spontané et incoercible des métaphores. La métaphore apparaîtrait alors, non comme la conclusion logique d’une comparaison abstraite entreprise entre deux objets, mais comme la constatation immédiate de l’affrontement de ces deux objets dans l’unité de la conscience originelle. Ainsi seulement nous semblent pouvoir s’éclairer les processus mentaux dont notre malade vient de nous démontrer l’existence.

Le même glissement insensible qui conduit la conscience de notre malade à méconnaître les distinctions conceptuelles qui nous sont le plus familières, opère entre la pensée et la parole d’autrui, sa propre parole et sa propre pensée une intrication paradoxale. Rien de mieux délimités pour nous et de plus infranchissables que les cadres où nous répartissons parole entendue, pensée intérieure, parole prononcée et leurs subdivisions plus subtiles, paroles réellement entendues, paroles que nous nous imaginons entendre, idées qui hantent nos rêves ou qui fournissent nos rêveries ou qui traversent notre esprit ou que nous appelons volontairement à la conscience pour le besoin momentané que nous en avons, paroles intérieures et paroles enfin que nous prononçons en effet. Ce sont là cadres extrêmement généraux où la majorité de nos états de conscience trouvent immédiatement leur place : 1 erreur, rare, est immédiatement rectifiée.

Écoutons maintenant la malade : la nuit, quand elle dort, comme elle fait certainement, son cerveau pense tout de même. À l’état de veille il lui vient des choses qu’elle ne pense pas, qu’elle ne devrait pas penser. Il lui vient des choses raisonnables et vraies, mais aussi des choses que ce n’est pas elle qui les pense, des choses qui ne sont pas à dire, mots grossiers, idées grossières, accusations affreuses contre les mœurs. Quand elle a de bonnes pensées, qui sont bien à elle, de vilaines viennent les gâter. Ici manifestement la pensée intérieure ne se hiérarchise plus suivant les degrés que l’expérience et la pratique ont établis dans la nôtre. Une suite d’idées distinctes n’est précisément distincte que par la frange de concepts de même sens ou de sens contraire qui la délimite ; mais en même temps elle n’est distincte que parce que nous faisons abstraction de cette frange et que, ce faisant, nous ne la conceptualisons pas. Elle est donc une sorte d’amenuisement de la conscience qui oublie, pour la seule considération du résultat, tout le travail intime qui y a abouti. Mais que la conscience se regarde tout entière, et autour de l’idée centrale elle réalise la masse des concepts nécessaires à son intelligence et, parmi eux, précisément son contraire. Si l’analyse que nous venons de faire se trouve contemporaine de la pensée même, la conscience constatera qu’elle ne peut penser une chose sans penser aussi tout ce qui l’entoure et tout ce qui la nie.

Il semble bien qu’il en soit ainsi chez notre malade et que chez elle revivent des états psychiques que, pour se définir, la conscience normale a éliminés. Dès lors les suites dépensées distinctes et conçues comme personnelles se heurtent à des concepts qui, tout en les délimitant, paraissent les contrarier. La pensée semble rencontrer en son propre sein une certaine résistance : « Mon cerveau pense malgré moi », conclut la malade. Ainsi se constitue le cadre nouveau de ce qu’on pourrait appeler la pensée antagoniste, qui, du fait de son origine, se pose comme une sorte de seconde activité psychique intérieure, et cette pensée antagoniste enveloppe alors toutes les représentations : associations libres d’idées, rêveries, rêves, auxquelles le moi assiste plus qu’il ne collabore. Du retour à la conscience prise avant les classifications que nous avons établies, la malade tire donc un nouveau système de groupement : en pensée intérieure personnelle et en pensée intérieure antagoniste, dont la question pour elle est de connaître l’origine.

Et alors la double représentation de la vie consciente, au point de vue psychique par le moi, au point de vue physiologique par le cerveau, intervient pour préciser et définir ce dédoublement : « Je suis en lutte avec mon cerveau ». Mais, comme à son moi normal il faut aussi un cerveau, en se traduisant dans l’espace, le dédoublement aboutit à l’absurde : « J’ai un autre cerveau à côté du mien ; il y a deux cerveaux dans ma tête : le bon et le mauvais. Je fais effort pour chasser le mauvais ». Mais ce cerveau, ici encore, est à la fois matériel et idéal, ce qui explique la succession de ces formules et, aussi, le symbolisme extrême en lequel s’exprime le dédoublement : l’ange et le démon, le ciel et l’enfer. Un principe de discrimination morale vient ainsi compliquer encore le processus, sans qu’on puisse déterminer par aucun effort logique à quel moment il est intervenu. En tout cas peut-être avons-nous suffisamment montré que, pour que le dédoublement s’opérât, il a fallu que la conscience revînt à un état, dont nous avons, pour ainsi dire, perdu l’expérience, pour recommencer à nouveaux frais l’œuvre de distinction et de groupement qui est proprement la pensée. Et même les deux continuités déjà signalées se rejoignent, puisque la malade déclare « souffrir surtout de son cerveau qui pense malgré elle », nous emportant ainsi, d’un mouvement insensible, de la souffrance physique à la souffrance morale et du corps à la pensée.

Mais ce n’est pas tout et la même continuité initiale, que nous avons trouvée dans la pensée intérieure, nous allons la constater entre la parole, sous toutes ses formes, et la pensée intérieure. Il lui semble que ses compagnes lui ont dit qu’elle parlait la nuit : donc entre les paroles entendues et les paroles que l’on croit entendre, n’existe plus ici le fossé que nous avons creusé, puisque les secondes paraissent jouer le même rôle que les premières. Si elle entend dire quelque chose par quelqu’un, la chose se reporte dans sa tête comme si c’était elle qui la pensait. Il lui semble qu’elle la pense. Donc entre l’idée qu’introduit en nous une parole étrangère et celle qui naît de notre for intérieur, il n’y a plus de distinction essentielle. À l’entendre dire : « Il me semble que ça parle dans ma tête », on pourrait croire à des hallucinations psycho-motrices. Mais elle ajoute presque aussitôt après : « Je ne parle ni tout haut, ni tout bas, mais il me semble que je parle. Je ne parle pas tout bas, mais je parle tout de même ». En lisant, en voyant son nom écrit, il lui semble qu’elle parle. De même en regardant quoi que ce soit, il lui semble qu’elle le pense. Peut-être ici, plutôt que des hallucinations psycho-motrices, pour expliquer l’ensemble du trouble, faut-il invoquer une identification radicale de la pensée et de la parole. Nous nous parlons à nous-mêmes notre pensée intérieure, pour ainsi dire, pour nous comprendre, et cette parole intérieure reconstitue peut-être ici une sorte d’unité inintelligible entre la pensée intérieure, la parole et d’une manière plus générale toutes les expressions discursives, verbales ou écrites, de la pensée : « C’est un mouvement perpétuel, mon cerveau s’en va en paroles et je ne parle pas ».

Aussi semble-t-il à la malade que l’on sait tout ce qu’elle pense, dit ou écrit, indifféremment, puisque ce sont trois expressions d’une indistincte réalité. Dans ces conditions, vu les idées grossières qui l’assiègent, elle n’ose adresser la parole à une étudiante qui suit le service : « Si ! Si ! cette demoiselle les entendrait et ce n’est pas moi qui veux les penser ». Donc les paroles qu’elle pourrait échanger seraient révélatrices de pensées qu’elles n’exprimeraient pas : comment l’expliquer, sinon par une indestructible communion établie entre pensée en général et parole en général ? Tout le monde entend ses pensées : elle en a honte, vu leur nature. On le lui a bien donné à comprendre en répétant ce qu’elle pensait. Tout à l’heure elle nous disait qu’elle croyait penser ce qu’elle entendait. Si elle peut ainsi intervertir indifféremment l’ordre des termes, c’est donc qu’en fait il n’y a pas dans le processus de succession réelle, que c’est elle qui y introduit un ordre de succession et que parole entendue et pensée intérieure reproduite ou provoquée forment pour sa conscience un ensemble où il n’y a pas de fait initial et de fait consécutif. Du moment que parole et pensée ne font qu’un et que la parole s’entend, il n’est pas possible que la pensée ne s’entende aussi et ne tombe dans le domaine public.

Tout à l’heure nous avons vu la malade s’engager, pour expliquer les modifications de sa pensée intérieure, dans cette forme des idées de possession que constituent les idées de dédoublement. Les mêmes modifications, envisagées du point de vue de la parole intérieure, la conduisent aux portes des idées de persécution. Ses compagnes lui en veulent, ont modifié leur attitude à son égard, ont l’air de se moquer d’elle, tiennent des propos déplaisants, chuchotent par petits groupes sur son compte. On la brutalise, sans qu’elle veuille autrement préciser. Son ami n’est plus ce qu’il était : peut-être est-ce une idée qu’elle se fait. Du reste, si elle a toujours été bonne avec tout le monde, on ne lui a guère rendu la pareille, on l’a payée d’ingratitude, on lui a fait du mal, on a cherché à lui nuire, on lui a créé des ennuis qui ont contribué à la rendre malade. Mais cette poussée délirante avorte, car, par ailleurs, elle affirme que son état n’est aucunement le résultat de la malveillance.

Une telle transformation de la vie consciente ne peut guère manquer d’imposer sa marque à tous les états psychiques. C’est ce que nous allons constater pour la mémoire. Deux ordres de souvenirs hantent la malade : souvenirs d’aventures génitales, souvenirs d’épisodes mystiques.

Les premiers sont au nombre de trois :

  1. Il y a plusieurs années la malade a eu une grande peur : chez des amis on a voulu abuser d’elle.
  2. Elle manifeste de grandes inquiétudes à l’égard de la syphilis et multiplie les questions à ce sujet. Puis, sur un ton confidentiel, elle dit avoir eu la roséole à quatorze ans et demi : elle avait été violée. Nos questions amènent successivement les précisions suivantes : la chose s’est passée dans son pays. Le coupable était le cousin d’un boucher. Elle a avoué la chose à son père qui voulait tuer le misérable, dont on n’a jamais su ce qu’il était devenu. C’était un homme de vingt-sept à vingt-huit ans, joli garçon, châtain. Le viol a eu lieu en plein jour, dans une arrière-boutique, à quelques mètres de la rue. La précision, l’indignation vont grandissant au cours du récit. Pour finir nous lui demandons si elle est bien sûre de ce quelle dit : notre scepticisme n’a le don ni de l’émouvoir ni d’ébranler sa conviction.
  3. C’est une peur, d’après elle, qui a provoqué son anxiété actuelle : en mai 1907, raconte son ami, elle était dans une villa, à la campagne, aux environs de Paris. On avait mis un jeune homme auprès d’elle pour la garder. Elle a prétendu qu’une nuit ce jeune homme avait voulu la violer, qu’elle avait dû sauter par la fenêtre et se réfugier dans les bois en chemise. Elle-même, dans le courant de novembre, raconte ainsi son aventure à la surveillante : une nuit elle a entendu marcher dans la chambre voisine de la sienne, elle a ouvert la fenêtre et appelé au secours ; les gens de la maison sont accourus ; ils n’ont rien vu ; c’était le fils de la maison qui voulait entrer chez elle. À nous-même, quelques jours auparavant, le 7 novembre, elle raconte avoir entendu quelqu’un entrer dans sa chambre et avoir voulu se jeter par la fenêtre : c’était une idée qu’elle se faisait, car il n’y avait personne.

En ce dernier incident nous retrouvons la prétendue émotion pathogène, dont le rôle, cette fois, est manifestement controuvé, puisqu’elle se produit en pleine évolution de la psychose. D’autre part le récit de l’amant est plus précis et plus vraisemblable que ceux de la malade, qui comportent des variations extrêmement importantes. Le fait qu’elle reconnaît une fois avoir été victime d’une illusion ne prouve pas grand-chose en faveur de la confusion mentale, puisque ce récit est précisément antérieur à celui où elle s’en montre dupe.

Il est à noter, pour l’ensemble de ces récits, qu’ils naissent en période d’anxiété, soit d’une crainte actuelle, soit du souvenir initial des émotions provoquées. En tous cas le rappel des événements baigne dans une opaque atmosphère affective et les événements eux-mêmes demeurent moins précis que les sentiments auxquels ils s’associent. On y relève des contradictions, des invraisemblances, des illogismes auxquels manifestement la malade est indifférente.

Ils frappent aussi par leur uniformité. Mais la vie sexuelle de la malade semble avoir été assez mouvementée : elle a habité rue de Moscou, sa longue liaison avec l’ami qu’elle a encore a été coupée d’aventures, dont, de-ci de-là, elle fait confidence, et sa vie passée s’ouvre à toutes les hypothèses. Il se pourrait donc que nous constations ici un effet de son expérience professionnelle et que le viol initial, dénoncé par nombre de Rosanettes comme la cause de leur déchéance, soit devenu le thème inconscient sur lequel brode son imagination affective.

Les épisodes mystiques se sont passés en août-octobre 1907, dans le service du Professeur Déjerine. Elle insiste sur l’état d’exaltation particulière dans lequel elle se trouvait alors. Un jour le ciel s’est ouvert, est devenu beau et bleu ; des gerbes de fleurs, une aurore boréale sont apparues. Elle a senti le besoin de prier et a trouvé réellement en son cœur de magnifiques paroles pour traduire son extase. Elle ne peut toutefois en rappeler une seule. Puis une sorte de désastre s’est produit dans l’atmosphère : des éclairs font sillonner, un orage a éclaté, le ciel est devenu rouge. Il n’était plus la même chose : d’un côté il était rouge, de l’autre d’un bleu superbe. Ce cataclysme s’est produit, semble-t-il. un mois après la première apparition. Entre temps, sur sa prière, une étoile s’est détachée et est tombée : ce n’était pas une étoile filante. Il lui a semblé qu’elle allait mourir, mais pas toute entière et d’un côté seulement. Le lendemain elle avait une main blanche et l’autre d’un rose magnifique. Elle était donc partagée entre le ciel et l’enfer.

Ici donc ce qui domine, c’est encore un état d’exaltation affective, dont les récits, à l’entendre, ne donnent qu’un pâle reflet. Les événements eux-mêmes sont pauvres et incertains. Par instants elle se demande si ce ne sont pas des idées qu’elle s’est faites. La confusion mentale a pu avoir ici son action. Mais il faut retenir que nous constatons des rattachements singuliers avec le délire de la malade : métamorphose du ciel qui prélude à l’étrangeté du monde extérieur, manifestation mystique du dédoublement qui annonce les idées délirantes que nous avons signalées. Un thème affectif et un thème délirant semblent donc se rejoindre ici par des moyens de fortune qui leur constituent une sorte d’encadrement discursif.

Ainsi l’ensemble des souvenirs dans lesquels se complaît la malade entraîne une conclusion univoque. Nul doute sur l’état affectif actuel qui les amène à la conscience. Incertitude sur l’état affectif ancien auquel ils répondent et qui n’est peut-être qu’une transposition dans le passé de l’émotivité présente. Incertitude plus grande encore sur la matérialité des événements en lesquels ils s’objectivent, dont le ton affectif, bien plus que l’organisation logique et la vraisemblance, importe à la malade, qui s’en montre moins certaine que de leurs effets. Donc, ici encore, au rebours de la conscience normale, nous constatons, semble-t-il, l’existence d’émotions qui créent leurs causes et qui leur communiquent toute ou presque toute leur réalité.

En présence d’une telle transposition de sa vie mentale la malade ne cesse de répéter : « Aucun docteur ne connaît ma maladie. Je ne sais pas comment j’existe. Il n’y en a pas deux comme moi. Je suis un cas unique, un mystère ». Et cependant elle essaye de rendre compte de ce mystère qu’elle vit. Mais notre langage n’est pas fait pour traduire les états uniques : il n’exprime que le général et le général est le contraire de l’unique. Pourquoi, en effet, la malade est elle un mystère pour elle-même, sinon parce que ce qu’elle éprouve ne trouve plus son expression ? Nous ne sommes en effet tranquilles sur notre pensée intérieure que quand nous croyons avoir déterminé les groupements verbaux qui la connoteraient intégralement : autrement une sorte de résistance interne s’exerce et nous inquiète. Un état de conscience ne nous semble connu de nous qu’autant que nous l’avons rapproché d’autres états et qu’en en effaçant les différences spécifiques, nous l’avons encadré avec eux dans un même mot. Si donc la malade est pour elle-même un mystère, c’est que semblable opération lui est désormais impossible et que notre langage et la classification des représentations qu’il sous-entend ne lui conviennent plus.

Elle a beau parler notre langue, elle ne la parle plus qu’en apparence. Il faut bien cependant qu’elle parle sa pensée et que, ce faisant, elle y introduise des distinctions et des groupements. Mais, si les distinctions et les groupements traditionnels étaient valables, il n’y aurait pas pour elle de mystère, puisque le voile du général viendrait recouvrir la spécificité de sa pensée. Il faut donc que, dans la continuité de sa vie psychique qui affleure à nouveau sa conscience, elle retaille une nouvelle hiérarchie de concepts.

Mais ces concepts trahissent leur origine et la proximité de la continuité affective dont ils sont issus. Car dans l’expression discursive qu’ils sont bien forcés d’emprunter à la langue de tout le monde et de tous les jours, ils se heurtent au souvenir des concepts traditionnels et aux associations qui les unissent, aux contradictions qui les opposent, au système général de représentations enfin que la langue a fixé en s’organisant. Derrière les mots que Berthe emploie se renouent des complexus psychiques que nous avons oubliés ou s’en affirment de nouveaux que nous n’avons jamais connus, et le choix des termes tient non plus, comme dans notre pensée, à une sorte de recouvrement logique, mais à la mise en valeur des participations affectives qui rejoignent le système mental nouveau, baigné de continuité, au système conceptuel ancien méthodiquement cloisonné. La malade parle donc une langue étrangère, d’autant plus difficile à entendre qu’à première vue elle est identique à la nôtre, et qu’aucun mot à mot n’en est possible. Pour la comprendre il n’est qu’un moyen et nous l’avons tenté : c’est d’essayer de reconstituer le processus mental dont elle est issue et de combiner entre eux les états de conscience où nous voyons l’unique et indéfectible forme de la mentalité humaine, de manière à ressaisir un court instant et par un effort sans cesse contrarié, puisqu’il va en sens inverse du courant normal de notre pensée, les ensembles psychiques indistincts devant l’inintelligibilité desquels la malade crie au mystère et vit son angoisse.