Le personnage du psychiatre – I

Étude méthodologique3

« Chevalier, qui que tu sois, qui contemples ce terrible lac, si tu veux obtenir le trésor caché sous ses sombres eaux, montre la grandeur de ton noble courage, et précipite-toi dans ces ondes brûlantes : sans quoi tu n’es pas digne d’admirer les merveilles renfermées dans les sept châteaux des sept fées qui gisent sous cette masse obscure. »

Cervantès – Don Quichotte Ch. L. – Intéressante controverse de Don Quichotte et du chanoine…

I.

Il y a, certes, dans la matière de cet entretien, un objet de dérision qui apparaît immédiatement, un caractère scabreux qui saute aux yeux, l’entreprendre constitue à coup sûr une sorte de défi, au bon sens si l’on veut, défi à la dignité de notre fonction surtout.

Le pittoresque et l’anecdote semblent devoir enfermer un tel sujet dans l’atmosphère irritante du divertissement de bonne compagnie, ou dans celle de la farce la plus inopportune.

Je proposerai donc comme premier point de vue ce malaise lui-même, dont nous n’avons pas le droit d’éluder la signification. Si, dans nos réflexions sur un thème qui demeure, que nous l’envisagions avec plus ou moins de lucidité, à la source même de notre vocation comme à l’extrême pointe de nos inquiétudes actuelles, nous nous sentons nous-mêmes contaminés par le bazar anecdotique, c’est que celui-ci exerce sur la notion même de notre fonction, de notre rôle, de notre personnage, une influence dont il est sans doute opportun de prendre nettement conscience.

Il n’entre pas dans mes intentions de présenter une étude approfondie d’un sujet qui englobe les plus centrales de nos préoccupations (« Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ?… ») et, de plus, mêle à ces hautes spéculations le matériel insolite de faits bien réels qui font l’objet de notre censure habituelle. Je voudrais simplement contribuer, dans le cadre d’un mouvement contemporain qui ne tend à rien qu’à multiplier notre efficacité, à donner à ce mouvement une connaissance améliorée des conditions dans lesquelles il s’exerce, conditions qui le forment, le motivent et le caractérisent, conditions aussi que son sens est de transformer. Ici encore, il s’agit de montrer que la connaissance est action, que la recherche sur les conditions de notre activité a une valeur méthodologique fondamentale, améliore ces conditions et prend par cela même un sens plus plein, se créant ainsi un pouvoir accru.

C’est donc dans l’ordre de la méthode que ces réflexions tendent à classer quelques matériaux épars, chaotiques, heurtés et contradictoires, appartenant à divers aspects de cette même réalité : Le personnage du psychiatre. Dans la Société, dans le monde médical, dans le milieu psychiatrique, dans un cadre mondain, esthète ou snob, dans l’imagerie populaire, dans ses propres rêveries, dans la pratique urbaine ou rurale de son métier, devant le malade enfin, soit en colloque, soit dans le bain du service hospitalier, le psychiatre joue un personnage polymorphe toujours plus faux, plus énigmatique, plus imaginaire que tout être social, si l’on excepte son malade.

II. De la vocation psychiatrique

Si nous devons trouver des lumières dans un problème particulier sur l’objet qui nous préoccupe, c’est sans doute en posant tout d’abord la question : Pourquoi devient-on psychiatre ? Si le personnage du psychiatre peut être caractérisé, ce sera par prédilection le moment de le faire alors qu’il se choisit lui-même psychiatre, alors qu’il accepte ou revendique de jouer dans le monde ce rôle si particulier.

Ce « Pourquoi se fait-on psychiatre ? » est surtout dans la vie sociale commune un « Comment peut-on être psychiatre ? ». La chose est d’autant plus surprenante que, si l’on naît Persan, on ne naît pas psychiatre.

L’expérience primaire qu’a le psychiatre de ses rapports avec les autres humains est dans une première approximation assez monotone, cela s’organise autour de 2 ou 3 types de plaisanteries traditionnelles, fou lui-même et voyant tous les autres fous, etc., mais si l’on considère cette situation avec l’attention qu’elle mérite, on dépiste aisément certains aspects qu’il n’est pas superflu de souligner. D’une part, il faut invoquer une notion populaire de la contagion mentale : « ne croyez-vous pas. Docteur, qu’à force de vivre avec les fous… ? » derrière laquelle se maintient, solidement établie, une notion de prédisposition. Celle-ci, pour être moins communément affirmée, est constamment retrouvée par toute investigation attentive. Il y a quelque chose d’anormal, aux yeux d’autrui, dans l’affirmation de cette vocation. D’autre part, on constate un malaise sur lequel il conviendra de revenir mais qu’il est indispensable de prendre en considération dans l’étude du problème vocationnel : le psychiatre porte en lui « dans le monde » les traits essentiels des positions affectives devant la folie. Il baigne dans ce climat, profondément marqué d’ambivalences, où s’organisent dans l’unité chaotique de la pensée magique des sentiments d’attrait et de répulsion, de respect et de mépris, il est par excellence celui qui n’est pas comme tout le monde, celui dont la raison sociale est une activité mystérieuse, impénétrable au commun des mortels, inspirant une curiosité mêlée de crainte, avec une nuance d’ironie. Il est l’homme de la folie. Toute la prodigieuse méconnaissance de l’opinion publique envers la réalité humaine du fait psychopathique, toutes les réactions de censure et les conditions de tabou qui caractérisent l’aliénation de la chose psychiatrique donnent au personnage du médecin des fous ses traits essentiels.

Ce point de vue de l’opinion publique appartient à la constellation sur laquelle s’oriente la vocation psychiatrique. Celui qui devient psychiatre le devient en fonction d’une connaissance de ces préjugés, que, par définition, il n’a pu encore rationaliser. Il choisit d’être ce personnage énigmatique qui déjà n’est pas, au moment de s’orienter ainsi, comme tout le monde, et dont il est admis qu’il deviendra de plus en plus singulier, de plus en plus fou.

La coquetterie que met chacun à se proclamer « un peu fou » n’est pas une originalité particulière au candidat psychiatre, mais celui-ci choisit d’être plus qu’un peu fou, il choisit de sortir de cette folie qui est celle des altercations banales ou celle de la vie sentimentale commune pour entrer dans le domaine de la folie sacrée et redoutable, celle qu’on enferme.

Appelons névrotique cette conduite pour nous conformer à une tradition qui, dès lors que le choix est affirmé, entre déjà dans le monde de la folie vraie, par exemple au niveau de la plaisanterie de salle de garde. Qui ne nous n’a invoqué la schizoïdie de X, ou la paranoïa de Y, pour expliquer sa vocation psychiatrique ?

Il n’est guère contestable que la base fondamentale d’un choix professionnel soit d’ordre « économique » au sens le plus large, que l’on puisse retrouver dans l’histoire de l’individu et de ses rapports sociaux les déterminations les plus fondamentales, mais sur ces conditions basales intervient l’énorme masse des superstructures affectives où jouent un rôle majeur les processus d’identification. Au-delà du cas simple où le psychiatre est un produit de l’hérédité, ayant choisi de s’identifier à son propre père, c’est bien une imago de type paternel que nous trouvons comme modèle proposé au futur psychiatre et choisi par lui. Ce modèle présente des caractères communs avec celui du pédagogue et réalise d’autre part un certain type de confesseur laïque. Aussi bien l’image du sorcier qui correspond au caractère magique de la fonction psychiatrique est-elle investie elle-même d’une signification patriarcale ; dans la structure patriarcale de la société, le chef de clan est initié à des vérités non révélées à la masse…

Que la plus grande part des activités psychiatriques s’exerce en secteur public n’est pas un fait totalement fortuit par rapport à ces considérations. Que la nécessité de s’occuper, sur le plan de « l’Assistance », des malades mentaux soit plus impérative pour l’État que tout autre besoin d’organisation médico-sociale, répond aux caractères fondamentaux du fait psychiatrique. Sans entrer dans le fond même de ce thème, il est bon d’évoquer ici la conduite de l’État comme père, obligé de consacrer sa sollicitude fortement teintée de répression à ceux de ses enfants les moins homogènes à la tribu, quitte, les conduites de ségrégation accomplies, à laisser croupir les éléments maudits dans une séquestration jalouse et hargneuse.

Nous avons eu l’occasion de mettre en valeur avec Daumezon4 combien la vocation de fonctionnaire répond à une certaine arriération affective, à une attitude infantile conduisant à une situation ambivalente où celui qui est intégré à l’appareil d’État reste soumis à la tutelle tout en détenant lui-même une parcelle de la puissance paternelle. Ainsi nous paraît se révéler, partant des points de vue les plus divers, une des lignes directrices les plus nettes de la vocation psychiatrique.

Il n’est pas possible de pousser ici une analyse très approfondie des problèmes vocationnels. Cependant, je crois nécessaire, afin d’aiguiser encore les angles de ce sujet rétif à notre examen, de souligner deux formes cliniques particulièrement démonstratives dans l’histoire génétique du psychiatre5.

Chez les uns, on peut reconnaître à la base de la vocation un problème de compensation adlérienne, partant d’un défaut ou point faible de caractère névrotique, chez d’autres, physiquement diminués dans bien des cas, le choix de la profession en tant que refuge économico-social. Dans le premier cas, on observe fréquemment l’évolution la plus heureuse, le métier remplit un rôle thérapeutique, le plus grand attachement à la profession et l’effort de compréhension le plus efficace vis-à-vis du malade y trouvent souvent des sources. Dans certains cas appartenant aux deux groupes (il s’agit de confrères que préoccupent peu les travaux de « l’Évolution Psychiatrique »), l’évolution peut être des plus fâcheuses : attitude-névrotique sans désir de compensation, conception « négative » du métier, résultant par excellence d’un recul devant les « responsabilités » et les ennuis quotidiens de la profession médicale. Ces voies, et d’autres, conduisent assez habituellement à une pratique routinière, à un abandon plus ou moins total des responsabilités aux mains du personnel « subalterne », à la désagrégation de l'« Asile ». La fréquence des compensations latérales, recherchées dans un quelconque « Violon d’Ingres », donne au tableau son plein sens et l’essentiel de sa vérité.

Si ce bilan paraît jusqu’ici assez négatif, c’est qu’il m’a paru plus fécond de faire état de ces facteurs de malaise avant de souligner ce qui fait la dignité et la grandeur de notre tâche. La grande misère de la Psychiatrie française doit être dénoncée ici ; qu’en notre temps et en notre pays les conditions d’assistance, qui sont à la fois l’aspect majeur de ce que nous savons de la psychiatrie en la choisissant, et l’instrument de travail mis entre nos mains, soient ce qu’elles sont, que la persistance des préjugés sur la folie atteigne cette ampleur dans l’opinion publique et dans les organes de l’appareil d’État, il y certes de quoi expliquer bien des défaites, et bien des erreurs d’aiguillage pour des vocations qui, dans une société mieux faite, eussent sans doute choisi une autre voie. Une prise de conscience de cette dialectique : défauts de l’organisation actuelle, retentissement de ces vices sur le fonctionnement du travail psychiatrique, difficultés apportées à celui-ci pour l’entreprise de mise en place d’une organisation normale, cette prise de conscience paraît aujourd’hui avancée et permet d’envisager avec plus de confiance l’efficacité du réquisitoire actuellement dressé contre les conduites de la société.

Mais il faut dire aussi l’envers de ces vicissitudes. Un des traits essentiels, peut-être le trait fondamental, de la psychologie du psychiatre, reste la curiosité, au sens le plus plein. Si le médecin est celui qui sonde les cœurs et les reins, le psychiatre est typiquement celui qui porte cette volonté à son comble, celui pour qui, parmi tous les problèmes humains, les plus vertigineux comportent le plus de séduction. Et cet attrait du vertige, qui donne à la chute de ceux qui succombent dans la médiocrité apparente la plus vulgaire une incontestable grandeur, paraît bien, au terme de ce coup d’œil sur les problèmes vocationnels, une des qualifications majeures de notre personnage. Comme le caractère explosif de la matière que nous manipulons (selon l’heureuse expression apportée récemment ici par Lacan), ce sentiment de notre courage ou de notre témérité devant la profondeur de notre objet engendre en nous-mêmes un orgueil assez légitimé. Il donne à autrui un coup d’œil sur nous dont nous ne pouvons par refuser de connaître le sens, afin de l’exploiter pour le succès de nos efforts et de le transformer.

III. Découverte de l’objet de la psychiatrie

La formation du psychiatre porte un caractère autodidactique dominant. Lorsque l’étudiant en médecine parcourt le cycle de ses études, l’objet de la psychiatrie parait absent, car il n’y a généralement personne pour lui révéler sa présence occulte dans toute la matière de l’activité médicale. H. Ey, dans plusieurs interventions vigoureuses, a trop bien souligné l’importance de cet aspect de la question pour qu’il soit utile d’y revenir longuement ici. Je me bornerai seulement à citer l’un des passages les plus précis de ces textes6 :

Tantôt la psychose est considérée comme une maladie « non organique » (« puisqu’elle est psychique »), et elle entre dans le domaine fantomatique du « psychisme pur », de l’imagination et pour tout dire du néant. Tantôt entièrement réduite aux affections organiques… qui la déterminent… elle devient une « maladie comme les autres » et rien de plus. Autant dire que, dans les deux cas, la psychose perd toute existence, la psychiatrie tout objet et le psychiatre toute estime ! Celui-ci, plus ou moins inconsciemment assimilé à l’aliéné, est regardé comme un jongleur de mots auquel on veut bien reconnaître parfois quelque talent d’esprit bien plus propre à divertir qu’à être pris au sérieux.

En présence de cette situation trop connue, et tenant compte des éléments propres du problème vocationnel, le hasard joue un rôle démesuré dans la découverte de l’objet de la psychiatrie et dans la confirmation de la vocation. Il sert par prédilection l’esprit curieux, volontiers dilettante, mais généralement pourvu d’une « tête philosophique », qui cultive, en marge de la médecine, des centres d’intérêt variés, activismes divers ou préoccupations esthétiques. La constellation est peu propre à orienter le type de « l’étudiant sérieux » vers ce domaine du vague et de l’ambiguïté. La participation de la « névrose » aidant, le divorce entre l’école et la psychiatrie authentique se cristallise. Dans la personne de l’élève psychiatre, il est vécu comme un déchirement, comme conscience plus ou moins vague d’une infériorité en face du médecin, comme une nostalgie de la médecine générale en vue de laquelle on a été éduqué pendant un certain temps. Mentalité teintée de ressentiment. L’attitude infantile plus ou moins marquée colore cette ambivalence. Mais le sentiment plus ou moins confus d’être un raté de la médecine informe inconsciemment la plupart des théories savantes : la nostalgie persistante chez le maître joue là un rôle qu’affirme encore l’influence didactique de l’élève. L’enseigneur fait sa doctrine pour sa clientèle mais aussi par elle, l’élève demande un apaisement que le maître n’est que trop disposé à lui servir ; ainsi se constitue une atmosphère fermée dans laquelle l’esprit n’est ni libre ni créateur parce qu’il n’a pas pris conscience de lui-même, attaché encore au poids de ses racines : l’origine de sa vocation, les conditions de l’organisation sociale de l’assistance aux malades mentaux, la situation de la psychiatrie dans le cadre des sciences médicales, toutes sources de malaise7.

On observe en définitive que l’affirmation de la personnalité du psychiatre, son authenticité, se marquent dans la mesure même où il se dresse contre tout ce qu’il a formé, où il explore lui-même, à force d’intentions clastiques, le terrain sauvage de la folie, avec tous les risques que comporte l’activité autodidactique, mais aussi avec le quichottisme qui constitue l’un des aspects privilégiés de son personnage.

Nous retrouverons plus loin notre héros jouant ce rôle, mais ici-même, il me paraît très opportun de citer l’exégète passionné de Don Quichotte, Miguel de Unamuno :

Ne pourrait-on pas essayer d’une nouvelle croisade ?

Hé bien si ! Je crois qu’on peut projeter une sainte croisade pour aller racheter le tombeau de Don Quichotte en l’ôtant au pouvoir des bacheliers, curés, barbiers, ducs et chanoines qui le détiennent. Je crois qu’on peut organiser la sainte croisade pour arracher le tombeau du Chevalier de la Folie au pouvoir des chevaliers de la Raison8.

Le psychiatre, homme de la folie, est aussi chevalier de la folie. Implicitement contenu dans la vocation, affirmé dans la découverte de l’objet de son métier, le goût de l’aventure marque sa personnalité. Il a un côté redresseur de torts, il aime livrer, sinon des batailles perdues d’avance, du moins un combat contre des moulins. Car le monde prétend qu’il s’agit de moulins à vent, mais lui sait et voit là des ennemis de la vérité. Il délivre les galériens. Il prend parti contre les docteurs mais aussi contre le monde et cette protestation contre l’ordre établi est l’un des mobiles les plus féconds de son effort.

Ce Don Quichotte mourut et descendit aux enfers, il y entra la lance en arrêt, et délivra tous les condamnés comme il avait fait autrefois pour les galériens, et, enfermant les portes, il en arracha l’inscription, celle que Dante y avait lue, et il en mit une autre qui disait : « Vive l’espérance ! ».9

IV. Le personnage devant le malade

Devant son malade, le Psychiatre joue un rôle singulièrement complexe, singulièrement prenant aussi, et il n’est pas étonnant que l’on trouve chez lui, plus qu’en aucun autre métier, un profond attachement à cette activité professionnelle, à ce contact avec le malade qu’il recherche avec passion et dont le manque est ressenti par lui très péniblement. Dans la recherche des aspects vertigineux de la connaissance qui l’anime, il trouve devant chaque nouveau malade et, devant le même malade, à chaque nouveau contact, des aliments toujours inépuisables. Il vit la folie, il prend des risques que comporte cette attitude, risques de s’y complaire ou de la subir, en tous cas, risques de manquer à sa tâche en se laissant fixer dans une position contemplative ou même en cultivant les phénomènes de l’existence pathologique. L’authenticité du « caractère psychiatrique » peut se mesurer à la conscience de ces risques et à la volonté de les surmonter.

Nous sommes assez fréquemment amenés, en soulignant le sérieux et la haute spécialisation qu’implique l’exercice de notre métier, à comparer notre responsabilité à celle d’autres personnages, celle du chirurgien par exemple, accessible par excellence au sens commun. Chacun de nous a pu dire ainsi que notre instrument de travail essentiel, le langage, était plus dangereux qu’un bistouri.

Mais le fait qu’une psychothérapie mal conduite comporte pour le « patient » des risques de conséquences plus graves qu’une simple cicatrice vicieuse sont pratiquement inaccessibles à l’opinion commune. L’idée de comparer le risque de mort dans l’exercice de la chirurgie et ce qu’il est dans l’exercice de la psychiatrie paraît, à l’interlocuteur naïf, saugrenue, cependant que notre influence possible sur l’évolution d’idées de suicide lui reste très compréhensible sur le plan rationnel.

Le Psychiatre est celui qui use du terrible pouvoir du verbe. Fouquet nous rappelait récemment que les « capacités de verbalisation » sont tenues par les américains comme l’élément dominant parmi les aptitudes au métier psychiatrique.

Le médecin qui soigne avec des mots, cette position s’encadre dans le tableau que nous pouvons nous tracer du psychiatre vu avec l’œil du malade. Pour mieux la préciser, sans en approfondir la signification, la confrontation avec le point de vue du client sur le chirurgien peut être mise en valeur : l’un est celui qui soigne avec des mots, l’autre celui qui fait couler le sang. Le point de vue magique du malade sur le médecin doit être invoqué dans les deux cas, mais le psychiatre reste par excellence le sorcier.

La situation de « médecin des fous » trouve son fondement majeur dans la persistance massive des conceptions magiques, appartenant encore aux mêmes structures que l’idée de possession démoniaque. Dans la conscience naïve, la maladie mentale est plus qu’aucune autre conçue selon des modes de pensée animistes, la malédiction qui frappe la folie englobe l’homme de la folie, marquée du respect attribué au sorcier. Le psychiatre est en contact avec le démon.

L’ambiguïté fondamentale de la notion d’un rôle médical en présence de la folie se dégage ici : plus sorcier qu’aucun autre médecin, le psychiatre est aussi l’objet, au titre médical, d’une demande de secours de l’ordre d’un rôle social rationnellement établi. Les points de vue scientifique et préscientifique coexistent dans cette situation avec, sans doute, plus de confusion qu’en aucune autre, plus d’antagonismes internes.

Devant son malade, le psychiatre joue un rôle qui répond à une demande de secours adressée au personnage ambigu : homme de science et magicien.

Il ne paraît guère possible aujourd’hui de concevoir une notion de structure du fait psychopathologique qui n’englobe ces relations. Avec mes amis de Saint-Alban, nous avons tenté, au cours de plusieurs communications à la Société Médico-Psychologique, de dégager, sous des angles divers, la même exigence : le fait concret de l’événement pathologique ne peut être saisi, en soi, hors de sa situation dans le monde. En parler en psychiatre, sur la base d’une connaissance fondée sur l’activité d’investigation thérapeutique, suppose d’abord un approfondissement de la nature des relations médecin-malade. Dans les conditions où nous sommes amenés à connaître du problème, ces relations forment, en effet, le noyau des structures auxquelles appartient le fait psychiatrique et l’axe de leur développement. Follin et Duchêne, de leur côté, ont poussé leur recherche dans le même sens10.

Il paraît aujourd’hui que les travaux analytiques montrent dans ce domaine un des aspects les plus remarquables de leur fécondité. Des études comme celle de Lacan, « Au-delà du principe de réalité »11, semblent devoir être prolongées par une recherche systématique, fondée sur l’expérience concrète de l’analyse, dont nous pouvons à peine pressentir aujourd’hui la largeur d’ouverture.

Je dois laisser dans l’ombre ce moment du problème qui ne constitue pas l’objet propre de ce travail, mais je crois nécessaire d’indiquer qu’une prise de conscience améliorée, efficace, du personnage du psychiatre ne saurait se passer des bénéfices de telles recherches.

L’orientation de cet essai porte sur un aspect de ce travail dirigé vers l’étude méthodologique. Parmi les acquisitions les plus utiles en ce sens, je crois bon de mettre au premier plan le récent travail de Balvet12, « De l’autonomie de la profession psychiatrique » dont l’importance ne paraît pas avoir été suffisamment reconnue. Je citerai ici quelques fragments de cette « méditation » :

Le psychiatre est celui qui, ayant pris conscience de sa propre personne comme d’un conflit et étant ainsi en contact avec l’humain dans ce qu’il a de plus général, utilise cette connaissance non seulement à se résoudre soi-même, mais à assumer avec lui le conflit d’autrui, celui de l’asile, celui de l’aliéné. Il leur est solidaire, il les supporte, il est le type de l’aliéné.

Le psychiatre est le type de l’aliéné, on ne veut pas entendre par là quelque statue immobile, un modèle du soi-disant homme normal donné d’avance et qu’il s’agirait d’imiter du dehors. Le rôle exemplaire du psychiatre est d’une tout autre nature…

Le psychiatre vit la folie, mais non pas dans ses débats confus ; dans ses forces il distingue une résultante ; ce qui était épars et épais comme un rêve pénible s’éveille grâce à lui et s’ordonne selon le pur mouvement d’une ligne : la folie prend un sens, c’est-à-dire une direction, une intention et une valeur… Il appréhende la folie dans toute son exigence, il la pousse à son accomplissement (qui est en même temps sa dissolution)… Dans le psychiatre la folie se connaît, se dénoue et se résorbe.

Ce point de vue quasi mystique me paraît devoir être prolongé dans une recherche rationalisée dont notre méthodologie se trouvera vivifiée. Le « Qui sommes-nous ? » deviendra un « Que faisons-nous ? ». Et la même question pourra encore être formulée : « Où allons-nous ? Où emmenons-nous notre malade ? ».

Pour donner à ces questions une réponse plus satisfaisante, il faudra parvenir à une représentation de notre personnage qui constitue une unité harmonieuse des divers points de vue réellement vécus dans notre activité, par nous-mêmes et autrui. Non une unité statique, un équilibre stable, mais une conscience globale du sens de notre présence et de notre effort. Cette conscience est celle des conflits impliqués dans les divers aspects de la vision d’autrui, et spécialement du malade, sur nous. Elle est aussi celle de nos conflits propres. Ces deux optiques, loin d’être irréductibles, tendent à être perçues dans une vision synthétique. Cette découverte du sens de notre rôle qui est la matière ordinaire de nos réflexions bénéficie des enseignements de l’histoire. Nous avons vécu des crises particulièrement dramatiques, en particulier l’extermination des malades mentaux et des moments troublés dans l’exercice de notre métier où notre rôle de psychiatre se trouvait impliqué dans un contexte de faits et de sentiments qui le mêlaient à notre simple rôle d’hommes dans la société, en un réseau inextricable. Plusieurs d’entre nous ont récemment eu l’occasion de tirer les enseignements de ces expériences au cours du Congrès de la Société Suisse de Psychiatrie sur la psychiatrie et la guerre.

J’ai moi-même tenté alors une interprétation de ces événements dont je rappellerai ici quelques mots13 :

Si nous avons le dramatique privilège de vivre des conflits angoissants entre notre rôle de psychiatre et notre simple rôle d’hommes dans la société, nous avons pu, au-delà de ces conflits, retrouver le sens constant de notre fonction ; recherchant derrière nos mouvements affectifs quels fruits nous pourrions récolter de ces expériences sur le plan des relations entre le médecin et son malade. Nous savions que le psychiatre était homme, nous avons mieux vu qu’il l’est terriblement pour avoir vécu certaines angoisses. Il nous est maintenant donné de retrouver plus aisément, dans la pratique courante de notre métier, une situation d’angoisse qui est fondamentale dans le fait même de la demande de secours adressée par le malade mental au médecin, même et surtout si ce malade ne formule pas cette demande de secours ou la nie. Aliéné, renié par la société, le malade fixe son comportement en raison de cette situation, et le psychiatre lui-même ne peut assumer son rôle de lien entre l’étranger et le monde normal que par une prise de conscience de son rôle dans le drame, rôle fondé par celui de l’interlocuteur. L’angoisse n’est pas là un symptôme clinique interne au malade ; elle est un caractère dominant de la situation et, chez le psychiatre, le conflit entre la fonction technique et la fonction humaine, que l’attitude thérapeutique consiste à résoudre, est l’aspect majeur de cette angoisse vécue.

On retrouve là un point de vue très analogue à l’étude, selon les thèses psychanalytiques, des problèmes du transfert. Ce que j’ai dit plus haut de la nécessité, qui semble aujourd’hui évidente, de porter une extension de ces recherches au premier plan de notre travail, me paraît s’éclairer ici. Il ne s’agit pas d’une vaine curiosité, il s’agit d’une entreprise didactique. Je vois pour ma part, comme but à une étude qui reprendrait, clarifierait, mettrait en ordre les éléments confus que je tente de rassembler aujourd’hui, une méthode de formation du psychiatre susceptible de diminuer efficacement les terribles risques d’erreurs de comportement thérapeutique que chacun de nous peut évoquer actuellement à propos de ces considérations14. Ainsi les conduites sadiques dirigées inconsciemment contre le malade, typiquement les agressions thérapeutiques dans lesquelles le malade joue l’objet du ressentiment du psychiatre, quand celui-ci n’a pas liquidé le complexe d’échec impliqué par sa position vis-à-vis de la médecine classique. La fascination par l’acte chirurgical est ici un fait de valeur incontestable.

V. Le personnage dans la société

« Le ciel et la terre ne veulent pas être ébranlés sans doute, du moins par nous qui connaissons sur eux trop de vérités. »

J. Conrad

Déjà, au cours de ce qui précède, ont apparu les traits les plus saillants de ce personnage. Ces traits ne sont pas favorables. La malédiction qui pèse sur la folie se projette sur l’homme de la folie, et c’est dans la notion d’aliénation que baignent les rapports entre le psychiatre et le monde. Dans l’opinion publique, l’expression la plus commune en est dans l’idée reçue que le psychiatre est lui-même fou. Le rôle est ici celui du Dr. Goudron et du Pr. Plume. Ce thème, celui de l’interchangeabilité des rôles de l’aliéné et de l’aliéniste, nous est particulièrement familier, il n’est pas seulement une matière pour la littérature d’épouvante, il intervient sans cesse dans nos rapports sociaux banaux, il constitue même, dans ces rapports, par son incessante répétition qui émousse la bienveillance, une source d’attitudes réactionnelles, qui compromettent encore la position du psychiatre, porté à s’écarter d’une situation irritante, à se réfugier dans sa tour d’ivoire, loin de l’incompréhension.

Il est particulièrement caractéristique de constater que, dans l’imagerie populaire, la notion du psychiatre aliéné, retrouvant son sens profond, étymologique, se transpose dans un personnage d’étranger. Duchêne me faisait remarquer récemment, à propos du sujet que j’avais choisi de traiter ici, que le personnage du psychiatre au cinéma était assez constamment un étranger, parfois caricatural, type « métèque », parfois plus discret, marqué par un accent. Le psychiatre mage existe également. En règle générale le psychiatre est au moins un personnage étrange.

L’homme de la folie, l’homme étranger, ou du moins l’homme étrange, vit son rôle comme personnage incompris. Plus ou moins conscient de l’écrasante grandeur de sa tâche, vivant une situation d’exil déjà largement impliquée par la vocation, avec la composante de protestation contre le monde et le quichottisme qui la colore, il vit cet exil confirmé, aggravé, selon une dialectique aisément pénétrable, par le comportement d’autrui à son égard. Il se sent, comme Moïse sur la montagne, « puissant et solitaire ». Il vit en situation d’isolement, plus porté encore à approfondir le contact avec son frère en exil, le malade, et sa sympathie pour lui en est accrue, mais aussi son ressentiment.

Il peut sentir les échos de ses sentiments dans ce texte émouvant de Hugo Von Hoffmansthal dont le souvenir s’est imposé à moi au cours de ces réflexions.

Et parfois je me compare en pensée à l’orateur Crassus dont il est dit qu’il s’était pris pour une murène apprivoisée, un poisson aux yeux rouges, insensible et muet, d’une telle affection que toute la ville en parlait ; et quand un jour au Sénat, Domitius lui reprocha d’avoir pleuré la mort de ce poisson, cherchant ainsi à le faire passer pour demi-fou, Crassus lui répondit : « J’ai donc fait, à la mort de mon poisson, ce que tu n’as point fait à la mort de ta première ni de ta seconde femme ». Je ne sais combien de fois je pense à ce Crassus et à sa murène comme à une image de moi-même jetée par-dessus l’abîme des siècles. Non pas pour la réponse qu’il fit à Domitius. Cette réponse mit les rieurs de son côté, de sorte que l’incident s’acheva sur un bon mot. Mais c’est le fait lui-même qui me touche de près, le fait qui serait resté le même si Domitius avait pleuré toutes ses femmes avec les larmes de sang de la douleur la plus sincère. En face de Domitius, il se dresserait toujours Crassus avec ses larmes pour sa murène. Et cette figure d’autant plus ridicule et méprisable au sein d’un Sénat qui discute les plus hautes questions et gouverne le monde, je suis contraint, par quelque chose d’indéfinissable, d’y penser d’une manière qui me parait absolument insensée dès que j’essaie de traduire ma pensée en paroles.15

Le retentissement en nous de l’affection de Crassus pour sa murène nous laisse cependant insatisfaits et presque irrités, car ce « monstre insensible et muet » auquel nous sommes fous de nous attacher, s’il est bien l’image de notre malade pour l’opinion vulgaire est pour nous l’idée que notre fonction est de nier. Passionné pour un monstre comme Crassus, ou pour un fantôme comme Don Quichotte, c’est ce que nous sommes aux yeux d’autrui. Et cependant nous connaissons, nous, l’humanité de notre malade, et la puissance du verbe, et l’efficacité de notre action. Entre bien d’autres motifs d’orgueil susceptibles d’aggraver notre isolement, nous avons le sentiment profond de connaître une vérité méconnue. Ce sentiment fait vivre au psychiatre le rôle de Cassandre :

Elle reçut en présent d’Apollon le privilège de lire dans l’avenir. Mais bientôt le Dieu se lassa d’elle et, ne pouvant lui retirer ce don de prophétie qu’il lui avait fait, il la fit passer pour folle.

Cassandre aimait son pays, elle tenta de détourner de lui le sort cruel que les Dieux lui réservaient et qu’elle connaissait. À chaque tournant du destin de Troie, Cassandre lucide et délirante, les cheveux au vent, disait, dans les rues et sur les places, la menace suspendue sur la ville et ce qu’il fallait faire pour l’éviter… Les Troyens riaient, ils avaient fini par enfermer la folle dans une tour, d’où, on l’entendait encore vaticiner, dans le tumulte de l’assaut.16

Ils ont enfermé le médecin des fous, avec ses malades, dans une tour (à Saint-Alban, les paysans du Gévaudan parlent de l'« Asile » en le nommant « le Château », comme d’un haut-lieu maudit ; à Paris, derrière leurs murs et leurs grilles, Sainte-Anne et la Tour Pointue, métropoles de la folie, ne sont guère moins isolés). La psychiatrie est, en masse, la psychiatrie asilaire, le psychiatre, aux yeux du monde, est le psychiatre d’asile, ce fait et ce sentiment sont particulièrement significatifs. C’est le principe de ségrégation qui domine l’ensemble du problème. C’est le phénomène de l’isolement qui caractérise centralement le personnage du psychiatre dans la société. La situation d’isolement, situation réelle, fait le psychiatre réellement étranger. Chacun de nous peut sentir comme il lui serait aisé de paraître plus fou encore qu’il ne le semble aux yeux d’autrui. La connaissance de la folie, le fait d’en assumer la charge, d’en vivre le drame, nous donne la possibilité de nous présenter au monde avec un aspect plus insolite encore que celui qu’on nous voit. Il nous suffirait de laisser mieux transparaître notre participation, notre solidarité avec l’aliéné.

Nous sommes trop hors du monde, le psychiatre d’asile en particulier apporte avec lui trop de vérités, l’asile « concrétion de l’angoisse et des débats insensés de la société » selon Balvet, « reflète à un degré de splendeur trop grand l’insupportable conflit humain ».

Dans notre faiblesse et dans notre force, nous avons tous les motifs de passer pour fous. Notre faiblesse : l’acceptation de l’enkystement, la réclusion dans la tour, favorisée par les conditions économiques, l’envahissement par la routine, le renoncement à la fonction de désaliénation, la tentation de diriger contre le malade les réactions à notre échec. Notre force : la possibilité que nous avons de révéler les mystères de la folie, de porter devant le monde la signification humaine de nos connaissances, acquises dans l’initiation. Par exemple, notre obstination à dénoncer le crime impuni qu’a été l’extermination de nos malades, avec, de la part de l’opinion, une complicité tacite, n’est-elle pas interprétée communément, en même temps que notre attitude passionnelle de défense des fous, comme une incongruité, un symptôme d’inadaptation sociale ?

Tirant avec toute la rigueur possible et le maximum de froideur les conclusions impliquées par ces données du problème, il devient évident que la fixation de règles dirigeant notre comportement dans le monde constitue un problème essentiellement tactique. Considérant strictement le but poursuivi, à savoir l’efficacité de notre action pour la désaliénation du fait psychiatrique, malade, organisation de soins, médecin, il nous est permis d’élaborer des conduites réfléchies. En stratèges prudents, sur une étude approfondie des conditions du problème, c’est-à-dire surtout de la situation du fait psychiatrique dans la société, nous avons à définir notre personnage, à l’adapter à nos fins, à concevoir dans cette vue des plans de propagande, voire de bataille, dans lesquels par exemple l’utilisation rationnelle de notre ressentiment contre un monde hostile peut être savamment exploitée, libérant sous un contrôle sévère une part de notre agressivité réactionnelle. Mais pour cela notre propre analyse est une exigence préalable. Le manque de sérénité assez habituel dans nos réactions ne saurait être corrigé qu’à cette condition. Nous avons à jeter ainsi les bases d’un comportement social dirigé.

VI. Le personnage devant son rôle

« Il ne faut pas voir la réalité telle que je suis. »

P. Eluard

J’ai récemment, dans des conditions toutes différentes17, tenté une mise en valeur de ce problème à l’aide d’un artifice qui consiste à transposer en mélodrame le drame que nous vivons. Dans cette optique, en présence du fait essentiel qui est la malédiction pesant sur notre objet, les traits de notre personnage s’accusent jusqu’à la caricature. Le ressort dramatique est l’aliénation avec la méconnaissance quasi-totale de la réalité humaine de la folie, ce malentendu fatal caractérise le sens du mélo. Et, en sa présence, nous pouvons donner à notre personnage deux orientations extrêmes : nous avons la liberté de choisir entre le traître et le redresseur de torts. Nous connaissons bien ce conflit pour le vivre à chaque instant ; dans la valeur exemplaire de notre attitude vis-à-vis du futur psychiatre, nous découvrons le poids de notre responsabilité dans ce choix. Devant le sentiment que le malentendu est fatal, garderons-nous l’optimisme chevaleresque du redresseur de torts, qui contre l’ordre établi, entend mettre de son côté les amis du bon droit quand toutes les apparences sont contre lui, et quand la bataille qu’il livre apparaît à tous comme perdue d’avance ?

Ou bien pactiserons-nous avec le démon, jouerons-nous la partie facile, trahirons-nous notre fonction. Du fait que la malédiction est qu’il est possible de la proclamer inhérente à la nature humaine et invincible, fonderons-nous sur son existence notre attitude éthique. Profiterons-nous du fait qu’il existe un domaine maudit, consacré à l’aliénation, pour canaliser vers lui les forces des préjugés, contribuer ainsi à l’enfoncer dans la misère et fonder sur l’existence d’un tel domaine, en proclamant qu’on lui est étranger, une conduite favorable aux succès de carrière et de prestige ?

Ce grossissement des données du problème permet de nuancer ensuite les conclusions possibles à l’analyse de la situation de fait.

Il nous est aisé de reconnaître des trahisons graves dans ces cas simples : telles nous paraissent les conceptions de l’organisation d’assistance réclamant le maintien des formules carcérales (équivalant en fait à leur aggravation) pour le secteur maudit des « aliénés », ce qui permet de mettre en valeur un domaine des « malades mentaux non aliénés » échappant à la malédiction, mais ne peut se dégager que par opposition à une attitude répressive active dirigée contre les « aliénés ».

Telles encore les complaisances vis-à-vis de l’appareil judiciaire, l’acceptation docile d’une conception du droit pénal qui dans la mesure où elle reste intelligible à la pensée de notre temps, nous paraît violemment contradictoire avec nos conceptions de la responsabilité. Plus gravement encore, les comportements qui équivalent à une alliance avec le pouvoir répressif contre le malade présumé.

Mais les perversions possibles de notre rôle sont généralement d’un ordre plus subtil. En chacun de nous, une vigilance permanente est nécessaire, afin de dépister des défaillances possibles. L’exigence d’une prise de conscience globale de notre personnage qui est le but même de ce travail est inséparable de recherches particulières, tendant à mettre en valeur des cas privilégiés, des conduites significatives. Il ne m’est pas possible, dans le cadre de cet exposé, d’aller très loin dans cette voie. Un exemple qui me paraît assez caractéristique est celui de l’intoxication possible de notre activité par des conduites parasitaires inspirées d’une nostalgie de l’atmosphère médicale, voire chirurgicale, dont il a été fait état à propos du problème vocationnel. L’actualité de ces préoccupations paraît sensible à la lecture du volume des Documents de L’Information psychiatrique consacré à l’évolution doctrinale prolongeant les notions d’Asile d’Aliénés et d’Hôpital Psychiatrique ; outre ce que j’ai pu dire moi-même de ce problème, je crois utile de noter ici la convergence remarquable de certaines remarques de Balvet et de Le Guillant. Le premier écrit (dans l’article déjà cité) :

Malgré l’apparence objective d’une certaine psychiatrie et ses prétentions à l’objectivité, elle a, en « promouvant l’aliéné au rang de malade », posé un principe dont le mobile affectif n’est pas exclu. Nous nous dispensons par là d’entrer en contact avec ce que l’aliéné a de spécifiquement humain, nous échappons à une crainte de promiscuité.

Et Le Guillant, d’autre part :

Quand on s’interroge sur les principes qui fondent le « style clinique », on est amené à y retrouver les règles, peu conscientes mais rigides, d’un dogme : celui d’une asepsie, d’une hygiène quelque peu dépassés ou métaphysiques. Ce blanc, cette luminosité implacable, cette nudité et cet ordre rigoureux, cette austérité, qui vont bien au-delà de la commodité et de la propreté, apparaissent, à y bien réfléchir, non seulement marqués d’un scientisme naïf, mais entachés d’obscures intentions purificatrices, expiatrices.

Ces mobiles affectifs, ces intentions obscures, sont bien ce qu’il s’agit d’analyser.

Et sans doute parviendrons-nous ainsi à dépister fort utilement en nous-mêmes des persistances stérilisantes, par exemple dans le domaine de la méconnaissance de l’originalité du malade mental et dans celui du préjugé d’incurabilité ou de chronicité, qu’aucun de nous ne peut se flatter d’avoir liquidé.

Nous arriverons ainsi à briser les obstacles à l’exercice de notre courage thérapeutique et à éviter bien des erreurs.

Dans un petit livre dont l'« ironie autocritique » ne manque pas d’intérêt18, Gaston Bachelard plaide pour « une psychanalyse des conditions subjectives relatives à la connaissance des phénomènes du feu » et plus généralement à l’activité scientifique du physicien. Or si une activité scientifique exige une analyse des conditions subjectives qui l’imprègnent, l’animent et la dévient, c’est bien celle du psychiatre.

L’analyse du personnage devant son rôle nous apparaît ainsi comme une exigence doctrinale fondamentale. En explorant notre subjectivité, nous découvrirons, au-delà des éléments de valeur anecdotique, les lignes directrices de nos techniques.

Notre rôle dans la vie est de résoudre un certain problème, la réintégration dans le monde de l’homme psychopathe. Ce rôle est déterminé par certains facteurs. Notre liberté, dans ce déterminisme, c’est de prendre conscience de ces facteurs, d’agir en connaissance de cause. Cette connaissance ne nous apporte une vraie liberté d’action que si elle va jusqu’à nous révéler à quel point nous sommes enracinés dans la situation, à quel point le rôle que nous jouons n’est rôle que dans et par le drame auquel nous participons. Sans cette conscience globale du sens de notre action et sans des analyses particulières des motivations de nos attitudes, notre liberté d’établir devant le malade une thérapeutique choisie est une illusion, et nous sommes, malgré toutes les précautions oratoires, réduits à la pratique de rites, de conduites stéréotypées, voire conduits à déclencher des catastrophes.

Devant ces aspirations, on ne manquera pas de soulever le reproche habituel que rencontre toute spéculation doctrinale de la part de l’interlocuteur à qui échappent le contenu concret et les intentions pragmatiques de ces cogitations. Il est donc bien temps de souligner ici un aspect assez coutumier du personnage du psychiatre : le philosophe. Certes, le psychiatre peut accepter volontiers cette qualification de « médecin-philosophe » qui, selon Hippocrate, l’assimile aux Dieux. Cependant, l’imputation est généralement méprisante. De la part du non-initié, ce mépris témoigne seulement de l’ignorance du contenu idéologique et pratique de nos préoccupations, et se classe dans la méconnaissance habituelle de l’objet de la psychiatrie. De la part du psychiatre lui-même, il participe d’une attitude d’esprit qui n’est point besoin de recherches aussi approfondies que celles dont je parlais ci-dessus, pour expliquer la défense de parti-pris métaphysiques (voire politiques) qu’une apparence d’objectivité scientifique permet aisément de camoufler, avec l’habituelle référence à la « clinique pure » qui masque la méconnaissance ou le refus devant l’étendue des conclusions pratiques, efficaces, auxquelles peuvent mener nos interrogations.

Au point où nous en sommes, il apparaît que le rôle du psychiatre, son attitude devant son objet, posent, avec un problème scientifique, un problème éthique.

Je me contenterai ici de transcrire ces quelques lignes, écrites pour les Journées de Bonneval en 1943, et qui, évoquant un aspect assez particulier du problème, me paraissent s’appliquer à son ensemble :

La philosophie de notre savoir est inspirée par l’esprit de synthèse, notre activité de techniciens est perpétuellement sollicitée par le désir d’approfondir sans cesse l’analyse de nos objets de connaissance. Cette contradiction est l’essence même de notre vie et notre doctrine est sa solution. Cette solution est difficile, pénible, parce que nous savons bien que la tentation analytique est inépuisable, que d’autre part, notre synthèse est par définition prématurée, fondée qu’elle reste sur des éléments encore trop mal connus, sur une critique encore imparfaite. Mais le besoin de synthèse nous presse, ce drame n’est pas seulement un drame dans la connaissance, mais un drame dans la vie. Nous savons fort bien que nous n’avons pas le loisir d’analyser aussi loin que les perspectives ouvertes devant nous laissent le champ libre à l’analyse. Nous ne voulons pas être ce savant, l’homme aux sangsues, de Nietzche, celui-là qui était « le consciencieux de l’esprit », celui à qui suffisait « un morceau de terre large comme la main, à condition que ce fut de la terre solide », celui qui connaissait « non la sangsue mais le cerveau de la sangsue » et à qui cette bête qui suce le sang prenait tout son sang.

VII. Évolution historique et destin du personnage

Le rôle du psychiatre est ce qu’il est dans et par le drame auquel il participe. Quand les conditions du drame changent, le personnage change de face. L’évolution historique du psychiatre est fonction de l’évolution historique de son objet.

Or, l’évolution de l’objet de la psychiatrie est un des problèmes les plus mal étudiés qui soient. Je crois que se révèle ici le point central du débat, dans l’ordre méthodologique : l’objet de la psychiatrie est-il une essence éternelle, immuable, ou bien un domaine mouvant ? pourrait-on dire dans une approximation simpliste. En fait, les données du problème ne sont guère formulables dans les incertitudes qui, actuellement, nous empêchent de définir clairement l’objet et la méthode originaux de la psychiatrie. Dire que l’objet de la psychiatrie est à la fois une essence immuable, mais inconnaissable, et un domaine mouvant, connaissable, dont la découverte est progressive, est une formulation qui, par l’affirmation d’un X irréductible, est irrecevable pour l’esprit scientifique. Je ne veux pas engager plus loin ce procès, qui n’est pas dans mon propos, je veux seulement signaler que la croyance a priori en l’irréductibilité d’une essence de la folie entraîne dans la pratique la reconnaissance plus ou moins efficace (dans le sens d’un frein à la connaissance et à l’action), du caractère radicalement aliéné du malade. Par contre, dans une pensée et une terminologie dialectiques, l’essence de la folie est un mythe, une construction abstraite dont la négation est positive, ne tendant à rien qu’à affirmer la valeur modifiante de notre connaissance elle-même sur son objet. Cette conception de l’objet fonde la naissance d’un personnage nouveau : le « désaliéniste » opposé à l’aliéniste.

L’objet de la psychiatrie apparaît comme une situation dans laquelle le psychiatre est inclus. Cette situation, c’est un certain type de demande de secours adressé par un certain type de société à un certain type d’homme social : notre personnage. La réponse de ce dernier modifie la situation, change la nature de la demande, la technique fonde l’objet, non en essence, mais historiquement.

Le « pervers sexuel » apparaît à un certain stade dans la littérature psychiatrique, il est vain de discuter si la notion de « perversion sexuelle » appartient, en soi, à l’objet de la psychiatrie, il est fécond de prendre conscience de la variation du fait psychiatrique, introduite dans la situation nouvelle. Il est nécessaire d’exiger du psychiatre que, par une conscience de son évolution historique, de son rôle et de son objet, il parvienne au maximum d’approfondissement de la situation et d’action sur elle.

Je crois possible de mettre en évidence, dans la crise actuelle de la psychiatrie, deux directions, d’ailleurs convergentes, susceptibles d’orienter la conception du personnage nouveau que nous pressentons :

D’une part, il s’agit d’analyser la condition d’initiés qui reste la nôtre, d’autre part, de prendre conscience de l’explosion contemporaine de l’objet de la psychiatrie qui nous plonge dans une situation nouvelle, mal explorée encore, et pleine d’embûches.

L’introduction à la vérité psychiatrique est une initiation, au sens le plus plein du terme. L’initiation se définit par une situation fermée sur elle-même du « cercle des initiés ». La folie est le fait le plus ignoré des non-initiés que l’on puisse observer.

Chacun de nous a pu observer combien n’importe quel interlocuteur étranger au cercle était apte à parler de la folie, à fournir des explications sur ses causes, mais cette abondance de considérations ne fait que confirmer par son excès même comme par son contenu naïf le caractère de compensation réactionnelle à l’ignorance totale du fait réel.

Le mystère de la folie ne reste pas seulement entier devant la simplicité de ces explications, il est augmenté par leur structure magique. D’ailleurs le même qui parle d’abondance sur la folie est le premier à souligner que rien n’est plus mystérieux. Dans cette situation où notre rôle propre est celui de l’initié, mage ou sorcier, nous pouvons ne pas rester inactifs.

Follin écrivait récemment : « La médecine n’est devenue une science avec Hippocrate que par une révolte contre le sacerdoce… Hippocrate rédige le serment traditionnel, qui est la première charte d’une médecine laïque, sortie des temples, il publie les inscriptions votives du temple de Cos, jusque là réservées aux seuls initiés »19. La médecine, sortant des arcanes du temple, progressait ainsi du stade magique vers le stade scientifique. Le médecin n’était plus le sorcier qui opérait selon des rites secrets mais celui qui pratiquait une science et un métier ouverts à la connaissance rationnelle.

Il n’est pas surprenant que la folie ait, devant l’opinion, conservé un caractère démoniaque qui rendait moins féconde dans son domaine la rationalisation progressive des sciences médicales. Il est pourtant nécessaire de travailler à l’arracher au point de vue magique, de lutter avec efficacité contre la malédiction qui pèse sur elle. Une tactique de révélation des secrets de la secte demande à être élaborée, briser le cercle de l’initiation nous paraît une de nos activités les plus urgentes.

J’ai indiqué encore, comme un des problèmes principaux posés pour le destin de notre personnage, son adaptation au fait nouveau (qui paraît, d’ailleurs, une condition de la désinitiation) représenté par l’explosion du domaine de la psychiatrie. En France, le phénomène est sensible aujourd’hui, il nous le paraît bien plus encore si nous considérons d’autres situations, celles des pays Anglo-Saxons en particulier. La demande que la société nous adresse s’est brutalement révélée sans aucune commune mesure avec ce que nous soupçonnions. L’extension même de notre connaissance y porte la responsabilité propre à la modification de l’objet par la technique. Bien que certains d’entre nous voient là le geste de l’apprenti sorcier et manifestent une inquiétude bien compréhensible, il n’est pas pensable que nous nous aveuglions devant cette situation. Ici je dois dire combien je partage, pour une large part, les inquiétudes dont j’ai parlé, celles de Ey en particulier, mais je ne crois pas que ce soit dans une protestation formelle contre un danger d’effritement de l’objet original de la psychiatrie que doivent s’épuiser nos efforts. Pour moi, l’objet de la psychiatrie n’est que ce qu’il devient, et ce que nous le faisons. L’originalité de la psychiatrie n’est autre que la conscience que nous avons de notre rôle. Les dangers de « confusion de plans » ne sont pas dans le fait que nous sommes appelés à traiter avec le chirurgien des cas qui tombent dans notre compétence par une évolution historique que nous avons animée, ni que nous ayons, dans les domaines de la pédagogie, ou de l’orientation professionnelle, ou à propos de tout problème d’adaptation de l’homme à sa fonction, des avis à donner qui ne nous sont demandés que parce que l’évolution de notre technique l’exige, ni que nous ayons des tâches débordant du colloque avec l’individu pour entrer dans le domaine d’une action sur une collectivité. Ces craintes me paraissent illusoires et ne sauraient s’expliquer, si une délimitation correcte de notre rôle est définie, que par la croyance a priori en un objet mythique de la psychiatrie, en une essence de la folie, dont la conception ne saurait être qu’une acceptation tacite d’une limitation de notre pouvoir. Dans l’état de notre pensée conceptuelle, cette limitation se fait à un stade tel que, déjà, elle constitue une entrave à nos progrès.

Les très grands périls que je vois dans une appréhension erronée de la situation nouvelle sont d’un autre ordre : celui qu’entre nous nous nommons ironiquement : Psychocratie. Nous savons trop combien nos instruments de travail sont dangereux pour ne pas craindre d’en user à contre-temps. Dans l’analyse de nos erreurs que je réclamais, cette crainte doit nous être un stimulant. Le problème posé ici n’est pas celui de l’objet en soi, mais celui de l’objet traité par la technique. Nous ne pouvons exclure aucune possibilité des demandes qui peuvent nous être adressées, sauf quant à leur formulation. Nous ne sommes pas familiarisés avec des incidents que nous pressentons seulement des nouveaux dangers qui menacent la spécificité de notre rôle, mais nous pouvons en prendre conscience par référence à des expériences bien connues de nous, la plus typique étant l’expérience médico-légale. Nous ne pouvons pas refuser l’analyse psychologique et psychopathologique que l’on nous demande sur le cas d’un prévenu. Mais nous ne pouvons accepter que l’on nous demande de prononcer une sentence. Déjà nous admettons difficilement les termes dans lesquels la demande nous est adressée actuellement en France. Ceci nous rend plus sensible le contenu réel de ce problème ; ce n’est pas dans le fait à propos duquel on nous consulte que peut résider le danger de confusion de plans, c’est dans la réponse qu’on attend de nous. Je crois cette référence à un thème familier susceptible d’éclairer ce qu’est, à mon sens, le péril psychocratique. Il est fatal que, dans une matière neuve, en présence d’un objet que nous ne sommes pas habitués à manier, nous vivions des difficultés considérables pour fixer la délimitation de notre rôle. Mais ce problème est, par les conditions même dans lesquelles il se pose, si obscur qu’il échappe même à certains d’entre nous. Tel qui n’admettrait pas qu’on lui demande de prononcer une sentence sur un prévenu, parce qu’il s’agit d’un problème classique, serait disposé à admettre qu’en matière d’orientation professionnelle, on lui confie la décision affectant tel ou tel sujet à tel ou tel poste, parce qu’il s’agit de traquenards plus subtils, et d’un problème moins classique. En aucun cas, l’originalité de la psychiatrie n’est dans son objet seul et entier (de même qu’aucun objet n’appartient au psychiatre seul), elle est dans le rapport de la technique à l’objet, le personnage du psychiatre est ce rapport fait homme. Ceci est politique, car le politique est, lui aussi, plus que tout, partout et, si je crois nécessaire de le noter, c’est parce que je vois le psychiatre menacé, par une connaissance imparfaite de son personnage, de faire acte politique sans le savoir. En aucun cas, notre personnage ne peut être, en tant que psychiatre, celui d’un homme de « gouvernement ».

Daumezon me rappelait, à propos du thème de cet entretien, d’anciennes considérations sur la distinction entre l’aliéniste et le psychiatre. Il me semble qu’au point de vue chronologique la succession du psychiatre à l’aliéniste correspond à la crise récente dont l’aspect positif est l’accroissement de l’influence médicale sur la pratique psychiatrique et l’aspect négatif une perte de conscience de l’originalité de la psychiatrie. Le personnage nouveau qui vient, et que j’ai baptisé avec une tonalité polémique « désaliéniste », sera marqué, en outre d’un changement d’attitude vis-à-vis du malade, par une extension considérable de ses tâches. Les deux aspects sont solidaires. Dans l’un et l’autre domaine, les difficultés de son rôle s’accroissent, nous n’allons sûrement pas vers des solutions de facilité pour les nouveaux problèmes qui nous sont posés.

Je ne chercherai pas à mettre en ordre des conclusions systématiques de ces réflexions. Je veux seulement tenter de donner un sens (direction, intention et valeur) à ce personnage lancé à la recherche d’une attitude adaptée et féconde.

Ce sens, nous ne saurions le connaître en le cherchant en lui-même. Le psychiatre est formé par le regard d’autrui qui, en lui, voit tout d’abord l’homme de la folie. Il est englobé dans la notion d’aliénation, mais il n’y est pas prisonnier. Les deux erreurs fondamentales d’interprétation de son rôle sont l’acceptation passive de l’aliénation et sa méconnaissance. Dans un cas, il tend vers une assimilation avec l’aliéné, dont il partage l’isolement ; dans l’autre, il tend vers une différenciation radicale, et il le laisse à son isolement ; dans les deux cas il trahit son rôle et n’est pas psychiatre, manquant le seul objet de la psychiatrie, qui est un acte. Cet acte n’est possible que dans une participation profondément vécue au drame de la folie, une connaissance approfondie des conditions du tabou, de l’initiation. C’est de l’intérieur du cercle magique qu’il lutte pour arracher son malade à l’interdit qui le frappe, c’est par son contact avec lui qu’il contredit son isolement, c’est par son action sur le milieu qu’il affirme la désaliénation.

Le sens dramatique de son rôle réside en ce qu’il est dans le drame de la folie, qu’auprès du malade il est apte à représenter le monde, qu’aux yeux du monde il est apte à représenter le malade. L’efficacité de son action ne se borne pas à l’action personnelle sur son partenaire. Il dispose, pour défendre le malade vis-à-vis du monde, de pouvoirs étendus. L’ironie dont le domaine de la folie est victime, il peut aisément la retourner en sa faveur ; l’agressivité du milieu social féconde ses réactions de défense, lui donne des occasions de révéler la vérité de la folie, contre les méconnaissances systématiques. Il dispose du scandale comme d’une arme redoutable, il peut dévoiler l’horreur d’une situation que chacun veut obstinément ignorer, en publiant l’image du « cabanon » qui, aux yeux du public, est le symbole de la folie mais dont, cependant, la vue est intolérable, ou bien en révélant le crime impuni des exterminations de malades. La puissance de ses armes lui est une raison majeure de contrôler avec soin son propre comportement revendicateur. Ce contrôle, que j’ai montré nécessaire en partant de la propagande, ne l’est pas moins dans son activité la plus secrète, dans son intervention personnelle auprès de son malade. Aux yeux de celui-ci, il joue un double rôle dont les deux aspects sont en conflit : rôle désaliénant et rôle du sorcier. Il se situe dans une angoisse qu’il s’agit de dénouer.

Dans tous les moments de son activité, une prise de conscience nécessaire de son propre personnage doit aboutir à la fixation d’attitudes réfléchies, de comportements conscients, dominés, fondus en une doctrine.

La psychanalyse didactique nous offre un excellent exemple de cet effort nécessaire, mais peut-être, dans la voie où elle nous engage, pouvons-nous aller beaucoup plus loin encore. J’ai parlé plus haut d’une analyse des conditions de notre connaissance ; ce travail ne prétend être qu’une contribution à cette entreprise, tout au plus une préface possible à une œuvre de longue haleine, qui aboutirait à mettre en évidence la possibilité de techniques de formation d’une personnalité psychiatrique, dont l’efficacité serait multipliée.

Lacan me rapportait les propos d’un confrère anglais disant que pour faire de soi un psychiatre efficace, il fallait d’une part avoir subi une analyse didactique, d’autre part avoir pris une part personnelle active aux grands bouleversements sociaux de l’époque. Derrière cette affirmation d’apparence assez étonnante se cache sans doute une vérité féconde. La valeur didactique de l’expérience sociale propre du personnage n’est, sans doute, exploitée par la psychanalyse que très partiellement, je verrais fort bien, quant à moi, la possibilité d’élaborer des techniques formatives de la valeur efficiente du psychiatre fondées sur une exploitation plus large des possibilités didactiques incluses dans l’expérience humaine, individuelle et collective, la plus largement conçue.

L’exemple de Freud va plus loin ici, dans sa signification, qu’il ne paraît à première vue. On pense d’abord à sa valeur technique, et on envisage une utilisation, sur un plan plus large, de l’invention sensationnelle qu’est l’analyse didactique. Mais l’exemple a aussi une valeur morale, par le rare courage intellectuel dont il témoigne. On n’a pas craint d’inviter le thérapeute à fouiller dans sa propre vie, d’y remuer une matière que tous les préjugés invitaient à ne pas troubler, et même à nier. Les phénomènes de censure et de résistance ont paru la clef du problème. La portée de cet enseignement ne saurait être limitée. Ne manifesterions-nous pas aujourd’hui des résistances suspectes en refusant de chercher au-delà de l’utilisation, voire de la transposition, des données acquises ? Notre courage consiste sans doute, aujourd’hui, en une volonté sans limites de repenser, dans une vue cohérente, les divers aspects de notre personnage : l’être privé, l’être social, l’homme de science et de métier. Je n’ai voulu tenter aujourd’hui que de souligner la valeur privilégiée de ce dernier aspect et dire combien il me paraissait fécond de reprendre, ordonnés vers des réalisations pratiques, les thèmes les plus banaux qu’il nous propose. Les sentiments de dédain ou de répulsion que ceux-ci nous inspirent garantissent avec la plus grande certitude que là gisent les sources les plus riches pour les progrès de notre méthode.

Discussion

M. Courchet. – Je suis en accord avec M. Bonnafé sur ce qu’il a dit de la « désaliénation », mais j’aimerais que sa conférence fut suivie d’une autre destinée aux médecins qui ne sont pas « aliénistes » et qui, n’ayant pas une culture particulièrement psychiatrique, risqueraient de retourner son arme contre lui-même en considérant qu’il s’agit simplement du point de vue d’un psychiatre s’opposant à d’autres psychiatres. Il serait bon et facile de montrer que l’œuvre psychiatrique et psychothérapique consiste à réduire les détours de la pensée du malade à des mécanismes compréhensibles par le biologiste, de montrer la parenté qu’il y a entre la médecine mentale et somatique, et aussi de montrer que la psychothérapie peut être exprimée rationnellement. À mon avis, c’est un avertissement au monde médical en général que M. Bonnafé devrait davantage développer.

M. Lacan. – Je souscris entièrement à ce qu’a dit M. Bonnafé et je m’élève même contre les quelques réserves faites par M. Courchet. Malgré la modestie de M. Bonnafé son exposé n’a rien de confus et je ne lui reprocherai pas le terme quasi-mystique qu’il a employé pour dire que chez le psychiatre « la folie » trouve son sens et sa vérité. Il y a là un point de vue dialectique qui correspond à ce qui se passe dans l’ordre de la vérité quand l’incompris devient compréhensible. La folie change de nature avec la connaissance qu’en prend le psychiatre.

L’accent a été justement mis sur l’essentiel, sur le sens de la folie, phénomène humain à portée universelle et en soulignant que le rôle du psychiatre est de guérir par la parole. L’essence de psychothérapie réside dans la fonction la plus universelle et la plus universalisante qu’est le langage. Cette thérapeutique par la parole est aussi ancienne que l’humanité.

Pourquoi le personnage du psychiatre devient-il une actualité si brûlante ? Ceci nous amène à envisager l’évolution de l’objet de la psychiatrie. Il n’est pas le même à tous les âges. Si l’on se demande pourquoi les découvertes de Freud sont arrivées à notre moment historique, on est conduit à penser que ce n’est pas sans raison que notre époque est celle où intervient la notion d’un Inconscient freudien comme noyau inférieur de la Psyché. Partant d’une inspiration un peu différente, M. Bonnafé arrive à une conclusion ou à une orientation analogue. Le politique est partout ; c’est dans ce sens que je formulais ma pensée dans la conférence que j’ai faite à l’École Normale Supérieure. Je me suis servi de la référence à la République de Platon. Il est séduisant, à propos du parallèle que fait le philosophe, de dire que divers degrés par lesquels passe une âme qui se dégrade et les différents degrés d’un état qui se dégrade, sont homothétiques. Il est intéressant de remarquer l’importance que prennent la psychiatrie et la psychanalyse dans les pays anglo-saxons. C’est là un phénomène important pour la connaissance humaine. Il y a un rapport entre la révélation de l’inconscient et l’état social que Platon appelle « tyrannique ». Nous sommes au bout d’une descente qui prélude à quelque chose d’autre. Il n’y a pas de doute que certaines formes de la connaissance humaine apparaissent comme de plus en plus inquiétantes et dangereuses et requièrent l’intervention du philosophe, du gardien du sens. Peut-être faudrait-il mettre l’accent encore plus que l’a fait M. Bonnafé sur cette notion de phase sociale ou politique et ses rapports avec le personnage du psychiatre qui se confond essentiellement avec celui du philosophe au sens actif du terme.

M. Le Guillant. – Je souligne la communauté de mes vues avec celles de M. Bonnafé. J’insisterai particulièrement sur un des points qu’il a indiqués et qui est celui des rapports affectifs du psychiatre avec ses malades. Il y a un transfert réciproque dont mon expérience personnelle m’a permis de prendre conscience. Il se manifeste dans la possibilité que nous avons, au-delà de leur déraison, de leur hostilité, de les aimer. Nous sommes les seuls à pouvoir aimer nos « ennemis », à être aimés de nos « ennemis », malgré leurs idées de persécution. II convient de remarquer combien l’attitude du psychiatre est celle d’une sympathie avec ses malades, qui lui permet de passer sans danger au milieu d’eux. Cette chaleur particulière des rapports affectifs avec les malades m’est apparue nettement à cause de l’émotion qu’elle a provoquée en moi lors de mon départ de l’hôpital psychiatrique où j’exerçais. Notre participation à la vie de nos malades est notre principale arme thérapeutique, encore plus que nos paroles.

M. Minkowski. – J’apporterai une note un peu discordante. Je me trouvais en Belgique, avec M. Cuel, où nos collègues belges ont fait une conférence sur la sénescence, dont les débuts seraient très précoces. Nous sommes plus rassurés depuis qu’aujourd’hui on a proclamé le triomphe du mot : j’espère que nos jeunes collègues trouveront le mot susceptible d’arrêter la sénescence ! N’oublions pas que la démence sénile, la P. G. font partie de notre spécialité. Vous avez parlé de l’évolution du personnage du psychiatre en fonction de l’objet. Cette évolution englobe un laps de temps plus long que celui auquel vous avez fait appel. Elle ne se fait pas seulement en même temps que celle de l’objet mais aussi grâce à notre effort. Nous sentons que nous avons parcouru certaines étapes au cours de notre existence et nous avons assisté à une évolution favorable de la psychiatrie.

Vous avez dit que le psychiatre accepterait assez volontiers d’être considéré comme un médecin philosophe ; si vous faisiez un referendum parmi les psychiatres vous recueilleriez un certain nombre de protestations. J’ai personnellement plutôt souffert d’être en même temps philosophe et médecin.

Deux questions, qui d’ailleurs se rejoignent, méritent d’être étudiées : l’une est celle de l’évolution de la psychiatrie et de la lutte contre le préjugé défavorable qui existe envers elle ; l’autre est celle de la vocation du psychiatre et des facteurs qui peuvent la déclencher. Peut-être faut-il tenir compte du fait qu’il y a des ménages de psychiatres. Il faut surtout rechercher dans quelles conditions a été choisie cette spécialité.

M. Lacan. – Je ferai une remarque à propos de ce qu’a dit M. Minkowski sur la P. G. et les cas sur lesquels n’intervenait pas le pouvoir de la parole. Sans mettre exactement le débat sur ce terrain particulier, ma remarque porte sur le problème beaucoup plus général qui pourrait être soulevé à cette occasion II s’agit des travaux faits en Angleterre et par Spearmann sur les facteurs de l’intelligence. En effet, le « facteur G » commence à baisser à partir de 25 ans, mais il est un facteur spécial, le facteur verbal, qui va plutôt en s’accentuant avec l’âge et qui se conserve même très longtemps dans les cas de sénilité.

M. Henri Ey. – Je suis naturellement d’accord avec M. Bonnafé sur l’extension du rôle du psychiatre et sur sa fonction « humaniste ». Nous enregistrons depuis vingt ou trente ans un changement radical de perspective, auquel nous ne pouvons qu’applaudir. Le psychiatre est de plus en plus un médecin qui soigne et guérit ses frères diminués en humanité et de moins en moins un personnage auquel la Société délègue ses pouvoirs de « défense sociale ».

Ceci dit, je répète une fois encore que pour si « humains » que soient nos malades, pour si tragiquement humains qu’ils demeurent ou deviennent dans la maladie, on ne saurait, sans naïveté, réduire les troubles mentaux au drame qu’ils impliquent, supposent ou offrent. Les névroses comme les psychoses sont autre chose que ce drame, pour si bouleversant ou significatif qu’il soit. Le contact humain avec nos malades est fatalement différent du contact humain avec nos semblables sains. C’est cela qui constitue l’originalité du fait psychiatrique. Il fut un temps où ce contact, cette « rencontre », étaient « déshumanisés » et nos malades étaient considérés comme des « aliénés » étrangers à notre nature. Il ne servirait à rien maintenant de ne pas vouloir les voir tels qu’ils sont : des altérés. Cette « altération » est l’objet de la Psychiatrie, et elle ne varie pas tellement qu’on se plaît à l’imaginer à travers le réseau des significations psychologiques, sociales ou historiques. C’est cette constance et cette autonomie qui définissent le fait psychiatrique, la Psychiatrie et le Psychiatre.

Mme Minkowska. – Le témoignage qui nous est apporté aujourd’hui semble indiquer que c’est la diversité qui caractérise le psychiatre. Nous avons connu plusieurs générations de psychiatres apportant chacun une note révolutionnaire et une note personnelle. M. Bonnafé ne nous fait-il pas évoluer vers un schisme ?

M. Minkowski. – M. Ey a soulevé un problème très important : celui des rapports entre notre folie et notre psychiatrie contemporaines. Est-ce que la notion de folie intervient encore beaucoup dans l’examen des malades ? Où commence-t-elle, où finit-elle ?

M. Lacan. – Je dirai, pour opposer ma thèse à ce qu’a dit M. Ey, que la folie est très précisément un état du drame humain, qu’elle s’y insère entièrement. Elle est une forme de la condition humaine, comme le rêve en un autre sens. Il ne faut pas l’exclure de l’humain pas plus que l’amour ou la fureur. Qu’elle soit un état de drame humain, ceci est dialectiquement formulé dans Hegel. À propos de la question posée par l’apparition des découvertes de Freud, je prétends que leur éclosion a eu lieu par cette sorte de correspondance mystérieuse qui fait que le remède apparaît en même temps que le mal ou peut-être avant. Tout nous indique qu’entre un temps, qui voit l’extension de toutes sortes de névroses et d’inhibitions, et des époques historiques antécédentes, telles que le début du XIXe ou le XVIIIe, le tableau psychique est entièrement différent. Une enquête de Gallup aurait-elle alors amené des résultats surprenants comme le fait qu’environ 60 % de la population juvénile des États-Unis a été amenée à raconter que leur expérience sexuelle avait commencé par des pratiques homosexuelles.

M. Rondepierre. – Je m’associe aux éloges qui ont été faits surtout en ce qui concerne le portrait du psychiatre comme thérapeute.

M. Bonnafé. – Je crois, avec M. Courchet, qu’il est nécessaire et urgent de présenter au milieu médical non spécialisé une image du psychiatre moins hermétique, moins « aliénée » qu’il n’est de fait actuellement. C’est là un des aspects primordiaux de l’œuvre de « désinitiation » pour laquelle j’ai plaidé aujourd’hui. Mon propos n’a tenu qu’à favoriser une prise de conscience, par le psychiatre, de sa condition d’initié. Sans ce premier stade, toute tentative de rompre le cercle magique, par exemple de « jouer au vrai médecin » reste formelle et vouée à l’échec. L’histoire récente de la psychiatrie montre bien que des attitudes de ce type présentent le très grave danger, lorsqu’elles ne sont pas assez élaborées, de creuser encore davantage le fossé entre le monde de l’« aliénation » et ceux qui n’y participent pas. Ainsi d’excellentes intentions aboutirent-elles à des conduites aliénantes. C’est pour éviter cet écueil que je voudrais voir le psychiatre au moment même de sa formation scientifique et professionnelle, entreprendre une didactique personnelle liquidatrice de ces difficultés. Dans le domaine spécial évoqué par M. Courchet, il me paraîtrait capital d’éviter que le personnage du psychiatre se présente au milieu médical comme honteux ou surcompensant son infériorité vécue dans les diverses attitudes que nous connaissons trop.

Des interventions de M. Lacan, je retiens surtout un point de vue qui me paraît spécialement fécond, qu’il a souligné dans des travaux antérieurs et que mon intention est d'« exploiter » plus tard. Il s’agit de la « correspondance mystérieuse » entre l’éclosion de certaines découvertes et la phase sociale du moment. Éclaircir ce « mystère » me semble une tâche déjà très avancée. En ce sens, j’ai présenté tel stade de telle discipline comme intégré dans tel moment évolutif de l’objet auquel elle répond, lui-même aspect d’un moment historique global. Notre personnage n’est ce qu’il est que dans et par le drame auquel nous participons. Je dirai ici, pensant à une remarque de M. Minkowski, que je crains d’avoir été mal compris dans l’exposé de ce point de vue. Je ne voudrais pas que l’on considère celui-ci comme minimisant le rôle de notre effort dans l’évolution de la psychiatrie. Je crois au contraire que les modifications de l’objet par la technique qui lui répond ont une place de tout premier plan. Je pense surtout qu’une connaissance approfondie des variations dialectiques objet-technique nous libère d’un esclavage, nous émancipe d’une soumission aveugle à une sorte de fatalité historique, multiplie notre pouvoir réel.

Un mot encore ici sur un point de détail concernant le langage : que celui-ci, du fait même de son caractère de fonction universalisante, tienne dans notre activité une place privilégiée (et surtout du point de vue d’autrui sur nous), ne doit pas nous faire réduire notre action au seul « pouvoir des mots ». L’expérience analytique et même des expériences beaucoup plus simples mettent en valeur le rôle global de la situation dans laquelle le psychiatre est inclus avec son malade.

Avec M. Ey, Je ne veux pas prolonger un ancien débat sur l’originalité du fait psychiatrique et les limites de notre activité. Je ne veux pas non plus l’escamoter. Je me bornerai à préciser ma position à propos d’une question concrète : on m’a demandé si la situation d’un nègre dans une collectivité imprégnée de préjugés raciaux est un problème psychiatrique. Je réponds oui et non : a) oui car cette situation pose des problèmes psychiatriques, elle est pathogène et, par cela même, motive des interventions de notre personnage, nous donne un rôle à jouer. D’autre part, la culture psychiatrique, nous aide à comprendre cette situation, en ce sens, comme toute connaissance, elle doit être considérée comme douée d’efficacité pour la solution du problème général.

b) Non, car elle n’est pas essentiellement un problème psychiatrique. Ce ne sont pas des faits de l’ordre de la santé mentale qui sont les causes majeures de la situation, et surtout, ce n’est pas par une attitude « hygiénique », c’est-à-dire thérapeutique au sens le plus extensif, que l’on pourra résoudre le problème général. En soignant, à titre préventif ou curatif, nègres ou blancs, en interprétant l’agressivité des uns ou des autres et en prétendant la traiter en médecin, individuellement ou collectivement, on n’atteindra pas le fond du problème, on risque plutôt de se livrer à une activité de diversion malgré soi, de brouiller les cartes, d’empêcher les uns et les autres de prendre conscience des causes profondes de la situation. Au lieu défavoriser la solution du problème, on l’aura entravée.

Peut-être cet exemple contribuera-t-il à apporter plus de clarté, en tous cas précisera-t-il ma position personnelle, sur les obscurs problèmes qui alimentent nos discussions actuelles, devant les notions de « psychiatrie d’extension ». Définition de l’objet et de la méthode de la psychiatrie, détermination de la fonction du psychiatre dans la société.

Je voudrais seulement plaider encore pour que l’on ne considère point ces débats comme vains jeux de l’esprit. Un coup d’œil sur le fait historique de la psychanalyse nous apportera à la fois une mise en garde d’une extrême utilité pratique : le danger d’entraîner la psychiatrie et le psychiatre dans des attitudes sociales indignes au point de vue scientifique et humain (le bluff technocratique en fonction duquel nous prétendrions régenter le monde au nom d’une qualification technique qui nous est personnelle et quasi-secrète) et, en face de ces comportements aussi outrecuidants que malhonnêtes, l’admirable exemple de raison et d’honnêteté qu’est l’entreprise didactique sur laquelle j’ai insisté, et dont la valeur pratique est inestimable.