Les témoins des proscrits de l’insoumission à l’innovation*

À la mémoire de Mario Ruspoli, prince et homme du peuple.

21 juin 1986. Retour de Saint-Alban, haut lieu de la mémoire.

« Vous avez parlé de Ruspoli ?

— À peine, à l’occasion, et sans beaucoup d’écho ; pourquoi ?

— Parce que si, avant de partir, tu avais lu le “carnet” du journal qu’on appelle à Paris “du soir”, tu aurais su qu’il était mort le 13 et que le journal daté du 18 annonçait que ses obsèques avaient été célébrées dans l’intimité en l’église paroissiale de Marvejols. »

« Intimité », dites-vous… Ô combien !

Et vogue la mémoire.

Mario Ruspoli, identifié par un bon nombre de téléspectateurs comme auteur de l’œuvre si révélatrice de l’archéologie de la culture que fut sa série d’émissions sur Lascaux et, après sa mort et par les hasards de la programmation, celui qui parle dans Ajrica de Basil Davidson, fut connu par un plus petit nombre, il y a 25 ans, comme celui qui mit son talent de cinéaste au service de la créativité saint-albanaise.

Mes liens avec cet homme ne furent jamais qu’indirects ; mais la chaîne d’atomes crochus qui me fait lui donner une place éminente dans le cortège de ceux dont je me sens le plus solidaire, passe par deux voies très significativement convergentes.

Il y a le fait que Regards sur la folie. La fête prisonnière, réalisés à Saint-Alban, ne prennent leur plein sens que dans l’ensemble des regards sur le peuple du Gévaudan. Sans Les inconnus de la terre et Petite ville, le sens de l’illustration de ce qu’on peut faire d’utile dans les institutions instituées comme champ de la ségrégation demeurerait altéré ou réduit.

Il y a le fait que l’ancrage en Gévaudan de ce prince italien, descendant de La Fayette, passe par une parenté qui n’est pas seulement de sang avec la famille de Chambrun, dont la branche « progressiste » fournit avec Gilbert, dit « Carrel » un responsable de premier plan à la résistance lozérienne, puis languedocienne.

Or, mon rôle dans ces journées de juin 86 était d’assumer la fonction du témoin-acteur d’une activité critique/novatrice devenue légendaire (oui « légende »…), dont la fécondité est irrécusablement liée aux solidarités résistantes, enracinées dans un territoire et, au-delà, participant à des courants entraînant un peuple entier.

Il valait mieux, en ces temps brutaux comme les nomme Paul Balvet, ne pas être pris au dépourvu ou manquer d’apprentissage, d’expérience ou d’entraînement, quant à apprendre l’histoire et la géographie humaines, et la manière de s’en servir.

***

Automne 1942 : M. Roger Verlomme, préfet républicain en disgrâce et, à ce titre, directeur de Sainte-Anne, m’informe qu’il a reçu une visite me concernant : la police française lui a demandé de mes nouvelles. Je sais, par mes intelligences toulousaines, que ma fiche me dit « médecin dans un sanatorium des environs de Paris ». Il faut que j’infléchisse ma trajectoire, prévenir R H. Hazemann, directeur de l’hygiène sociale à la préfecture, inspirateur des circulaires concoctées dans le Front populaire, incitant aux pratiques extra-hospitalières et lançant, de son poste actuel, de jeunes psychiatres avides d’innovation, cyclistes de préférence, dans les dispensaires banlieusards. Il est question de me faire assumer, à l’Hôtel de Ville, un poste d’animation/ coordination de ces activités. Je passe la main et c’est Pierre Fouquet qui fera ce travail. Et tombe la liste des affectations de la promotion 42 établie d’autorité par le ministère. Je suis nommé à Prémontré, et chacun n’importe où, au gré du pouvoir souverain. L’insoumission s’active, et nous fabriquons une contre-liste de choix, dans le très démocratique « ordre du tableau ». Hubert Mignot, qui était nommé à Saint-Alban, a choisi Prémontré qui lui convient très bien ; moi, j’ai de bonnes raisons de changer de zone ; de surcroît, j’ai été nourri du lait de la Bête du Gévaudan ; au début de l’« autre guerre », mon grand-père, Maxime Dubuisson, retraité, a été « rappelé au service » et affecté à Saint-Alban, d’où sont venus mes jouets et mes images, celles de la Bête entre autres, avec des échantillons des rapports adressés au préfet par l’aliéniste contestataire, en vers :

Dans ce pays sauvage et rude,

À mille mètres d’altitude…

L’administration cynique

Envoie ici ses fous d’Afrique…

Et le pouvoir qui, moins que jamais, n’entend « reculer », recule devant la délégation des promus. Et c’est ainsi qu’à la charnière 42/43, je débarque à Saint-Alban.

Il faut lire, dans L’Information Psychiatrique d’octobre 1978, le témoignage de Paul Balvet, sous le titre : « L’ambre du musée ». Les soucis de celui qui alors me passe la main n’étaient pas, dans ces circonstances, d’une trempe ordinaire. « Comme nous étions différents !… Moi sans culture en la matière, en ce temps-là encore pétainiste (bien que la persécution des juifs, montrant la vraie nature du régime, devant enfin m’ouvrir les yeux)… ».

Et il passe à notre deuxième rencontre, lorsque (mais non, pas « en cette année 43 », mais en juin 1944 lorsque, promu à « la zone », je plonge dans l’appareil clandestin « lyonneux ») je vais lui demander l’hospitalité pour le temps de trouver une autre « planque », puis continuer. Irrégulièrement, à déambuler avec lui sur les quais en résorbant l’excédent de pêches qui s’y accumule, à Saint-Irénée, au musée, n’importe où de préférence : « Cela ne fait-il pas supposer que déjà existait entre nous une solidarité de fait… ? ».

Cette solidarité de fait s’était bien enracinée dans quelques semaines de cohabitation, et dans les traces laissées par Balvet dans l’institution. Il était transparent que la façade « pétainiste », bien lézardée, ne pouvait cacher la vraie nature d’un résistant authentique, ardent sauveteur de proscrits. Les inquiétudes du prédécesseur sur la personne du successeur étaient manifestement centrées sur ce que pouvait être sa solidarité du côté de cette résistance à la proscription, avec les juifs camouflés, avec Tosquelles qu’il était allé chercher au camp de Septfonds, lieu de concentration des réfugiés de la guerre d’Espagne, avec Chaurand qu’il avait accueilli après que son premier poste au Puy soit devenu intenable, du fait de l’incompatibilité mutuelle avec une institution gouvernée par le cléricalisme vichyssois.

D’entrée de jeu, se constitue la pratique la plus collégiale que l’on puisse imaginer : j’ai été nommé médecin-chef et Chaurand, d’autorité, médecin-directeur, lui qui déteste cet ordre de tâches. Solidairement, nous décidons que le dernier arrivé, lui qui ne déteste pas ça, à condition toutefois de n’y être que le délégué du groupe, signera conjointement la demande d’interversion des rôles.

Il me faut ici citer Tosquelles : « La “direction” ne comporte pas obligatoirement un structure de pouvoir social. Le même concept indique le chemin d’une démarche concrète possible : comme dans le métro “direction Étoile ou direction Denfert-Rochereau ». C’est de cela qu’il s’agit »… et cela dit, inciter chacun à réfléchir sur ce qu’il en est, 43 ans 1/2 plus tard, de l’audience de ce modèle collégial et du taux d’émulation qui eût été espérable quant à suivre cette trace et poursuivre au-delà.

Toujours est-il que la « Société du Gévaudan » se constitua ainsi, comme société à vocations multiples : il y a la recherche incessante, ancrée dans la pratique quotidienne, d’une nouvelle clinique, fondée sur l’insoumission au modèle « clinlcoïde » dominant, signifiant clairement l’effacement du sujet derrière le symptôme. Il y a l’approfondissement incessant de la critique constructive de l’institution instituée comme lieu de la ségrégation avec, dans le même mouvement, à la fois le travail pour instituer dans ce lieu voué à produire un système de rapports suraliénant des rapports désaliénants, à la fois le développement de pratiques désenclavées, hors les murs, à l’enseigne d’une « géopsychiatrie ».

Il y a la recherche théorique : le mois dernier, c’est un groupe soignants/soignés qui produit, aux éditions de l’AREFPPI, Le vécu de la fin du monde dans la folie, thèse de doctorat en médecine français de François Tosquelles. Et celui-ci accompagne cette publication du texte de sept communications issues de la « Société du Gévaudan », dont je fus le porte-parole, dans la période de la Libération, à la Société Médico-Psychologique.

Passionnant à relire : à travers l’examen critique des courants de pensée qui traversent l’air du temps, il s’agit de rechercher leur fécondité, tout en démasquant les processus de réification, chosification, fétichisation des notions qui tendent toujours à s’y infiltrer, par exemple, en fin de séquence, quand il s’agit de « la psychanalyse » dans les notions d'« inconscient » et d'« instinct ».

Qu’il s’agisse de « structure », de « gestalt », de « behaviour », nous nous entraînons à reconnaître ce que ces notions comportent de fécond, dans la conscience-se-faisant des pièges de l’éclectisme, travail qui me fera formuler plus tard : « L’éclectisme c’est quand le dogmatisme tombe en miettes dures ».

Or, dans ce travail de traque des perversions de la pensée, dans un sens qu’on nommerait aujourd’hui « totalitaire », nous reconnaissons comme obstacle majeur les tendances à la réduction morcelante de l’objet de notre connaissance, à la recherche d’un « pluralisme cohérent où la conscience de la cohérence est le stade supérieur, coiffant l’attitude pluraliste, sans laquelle nous ne pouvons prétendre qu’à une connaissance fragmentaire ». Pour qualifier cette direction ou perspective globalisante, cherchant à déjouer les pièges de l’étroitesse dogmatique comme de l’éclectisme, nous employons le vocabulaire « totalitaire ».

Je reconnais là une retombée du discours sartrien. Nous venons de découvrir L’Être et le Néant et nous sommes en état de reconnaissance de dette à qui dit : « La cohésion intime du psychisme n’est rien d’autre que l’unité d’être du pour-sol hypostasiée dans l’en-soi » et « La multiplicité des consciences nous apparaît comme une synthèse et non comme une collection : mais c’est une synthèse dont la totalité est inconcevable. Est-ce à dire que le caractère antinomique de la totalité est en lui-même irréductible ? » et « Car la Réalité humaine doit être dans son être, d’un seul et même surgissement, pour-sol-pour-autrui ».

À bon entendeur : comment ce groupe de résistants au déferlement « totalitaire », au sens entré aujourd’hui dans le langage commun, témoigne de tâtonnements du vocabulaire qui en disent long sur les collisions possibles entre les sens investis par l’un et par l’autre. Et sur les provocations aux réactions « totalitaires », au sens contemporain, qui en découlent ?

Tosquelles, dans la mise en situation de notre grande aventure, souligne combien fut féconde pour nous la familiarité de proscrits hautement éclairants : Paul Eluard avait publié, sous son nom, Poésie et vérité 1942, avec Liberté… « j’écris ton nom… » et La dernière nuit.. « Merci minuit douze fusils, rendent la paix à l’innocent… ».

J’avais été, parmi ses proches, de ceux qui déballèrent les paquets de brochures, genre littérature clandestine. Quelques mois après, une vague d’arrestations et… « il fallait que la poésie prît le maquis ». Il faut lire Tosquelles et mon texte de 1969 : Le poète et les proscrits (« Dans cette nuit peuplée… »), il faut surtout lire Souvenirs de la maison des fous, dont le dernier vers est : « Ce cimetière est un lieu sans raison », pour évaluer la grandeur de cet apport.

Georges Canguilhem était un assidu de la librairie tenue à Toulouse par Silvio Trentin, proscrit par le fascisme italien. Nos premiers liens se tissèrent à partir de là, dans les combats antifascistes des années 30. Ces liens se renouèrent à Clermont-Ferrand, puis au maquis, en fonction de ses responsabilités dans la Résistance. Lisez donc Tosquelles pour évaluer ce que nous lui devons… Et, surtout, lisez Canguilhem.

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Il est plus malaisé de faire saisir ce que nous devons à tant d’êtres de moindre notoriété, à tant d’anonymes participants actifs à la lutte contre le « totalitarisme » ; mais ce dont je dois témoigner, c’est ceci : nos grandes aspirations à la rupture avec pensée et pratique prises aux pièges de l’enfermement, et à un désenclavement global de nos pensées et de nos pratiques furent trempées dans des circonstances mobilisant puissamment les capacités d’apprendre à se servir de l’histoire et de la géographie humaines.

Réciprocité : se dit donnant/donnant. Un ensemble d’insoumis, de proscrits, n’est pas une collection mais une synthèse ; les professionnels insoumis à la dure loi historique de la proscription des fous n’ont pas qu’à donner à voir l'« humanité de la folie » et le scandale de l’oppression globale dont elle est victime.

et à se faire des alliés sensibilisés par leur insoumission à d’autres oppressions ; c’est donnant/donnant, aucune pratique désenclavée n’est plus fertilisante que la fraternité dans tout combat libérateur.

Il faut se poster ici au niveau des réalités très concrètes. Ce qui me paraît le plus significatif dans la fraternité des libérateurs, c’est qu’il ne s’agit pas d’une collection hétérogène. Quel est le principe de synthèse qui unit, avec nous, les phares de l’intelligentsia, le « gratin » de la noblesse, avec sa « clientèle » rurale, des « culs terreux » et des ouvriers de la fonderie, des maîtres d’école animés par la passion laïque, le pastorat cévenol avec un peuple Inspiré par la tradition camisarde, et tout un courant catholique insoumis à sa hiérarchie ?… « Celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas »… Il était écrit dans Poésie et vérité 1942 :

Le prodige serait de secouer cette poussière.

Ce serait d’être unis.

Or, de toutes les leçons que nous avons reçues de l’histoire, celle-ci est assurément la plus désapprise.

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Comme les clichés courants sur « les histoires d’anciens combattants » et leur emprise sur les êtres à l’actuelle combativité émoussée, il y a le dédain pour les leçons de l’histoire, et son emprise sur les êtres les moins enclins à faire eux-mêmes l’histoire d’aujourd’hui… et de demain.

D’où les conduites de censure et d'« oubli » conformes. Or, de tout ce que j’ai retenu des leçons de mon cher maître S. Freud, peu de données me paraissent plus fondamentales que celle-ci : rien n’est plus significatif, quant à la connaissance profonde de la vie psychique, que le matériel censuré, rien n’a plus de sens que l’oubli.

Ici et maintenant, il s’agit de s’éclairer mutuellement sur les perspectives ou innovations qui sont notre affaire commune. De quel secours peut nous être le témoignage des acteurs des phases de l’histoire où l’insoumission fertilise au plus haut l’innovation ?

Je n’en reviens pas ; il me faut un contrôle strict pour reconnaître que ma participation à la geste saint-albanaise n’a pas duré 19 mois quant à la présence physique, mais 19 mois de temps exceptionnellement brutaux et intenses ; donnée exemplaire quant à illustrer le thème d’impulsion féconde et tourner en dérision toute version de « modèle fini » ou de modèle reproductible.

Leçons de l’histoire : quiconque s’est acharné à ne pas manquer d’apprentissage, d’expérience ou d’entraînement quant à apprendre l’histoire et la géographie humaines, et la manière de s’en servir, connaît mieux que personne le pouvoir stérilisant de la tendance à la reproduction mimétique des modèles.

Quand on perçoit ce qu’est la brutalité opaque des temps présents, temps de l’oppression feutrée, de la censure feutrée, de la prohibition feutrée de toute pensée ou parole égarée hors des codes en usage, temps d’un totalitarisme suintant ou rampant, il vaut mieux faire sortir des ténèbres cette clarté : que le principe d’insoumission-source-de-toute-innovation exige une acuité critique et une persévérance originales.

Toutes les circonstances sont exceptionnelles. Il est aujourd’hui exceptionnellement ardu de percevoir quelles pressions conformistes/conformisantes sont à l’œuvre pour canaliser les aspirations désaliénistes sous la loi de Lampedusa-Visconti : « Si l’on veut que tout demeure, il faut tout changer ». Tout porte à multiplier les innovations de façade sans que l’institution ségrégative en soit profondément ébranlée. Instituer dans l'« intra-hospitalier » des pratiques à fonction de replâtrage du lieu de rejet ; dans l'« extra-hospitalier » un réseau polycentrique de lieux d’exercice du monopole de compétence… L’enseigne de la « psychothérapie institutionnelle » ou du « secteur » peut servir à couvrir la résistance au mouvement désaliéniste, au sens de résistance au changement, et non à l’oppression.

Le principe est que toute position enclavée, bornée au travail dans ce qui a été institué comme lieu de la mise à l’écart du sujet souffrant, ou exportant hors les murs une stratégie de « prise en charge » monopoliste des personnes et des problèmes, reste marquée du sceau de la complicité ou de la soumission à l’égard de l’ordre ségrégatif.

C’est l’immersion dans l’histoire et la géographie humaines, dans leurs tempêtes et leurs marécages, qui est condition fondamentale de toute entreprise désaliénante.

Et chacun est renvoyé à la culture de ses propres capacités d’apprendre la manière de s’en servir, sachant qu’il en est là comme de l’amour, selon les meilleurs ouvrages : « Pour l’essentiel, seule la pratique peut l’apprendre ».

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Inquiétante cocasserie : le tour de langage qui nous a fait un moment adopter « totalitaire » pour nommer l’attitude d’insoumission à l’oppression morcelante du sujet en dit long sur les difficultés du combat contre tout « diviser pour régner ».

Déjà, Kant, traitant des catégories de l’entendement, évoquait « la synthèse de l’unité et de la pluralité… » et nous n’avons pas fini d’en voir avec cette problématique.

Mais il demeure que séparer les fous du commun des mortels, enfermer ceux qui les soignent dans le champ borné de leurs institutions et de leurs cénacles, proscrire ou censurer toute parole ou pensée vagabondant hors des sentiers battus, ne sont pas d’une autre trempe que tout ce qui tend à barrer, bloquer, inhiber les capacités du sujet quant à résoudre sans fin les contradictions dont son être pour-soi-et-pour-autrui est tissé… Étant donné que toute vision de l’unité ou de la totalité de l’être d’autant plus singulier qu’il se reconnaît pluriel renvoie au thème de l’utopie, avec son inépuisable fécondité, et les terrifiantes perversions « totalitaires » dans lesquelles toute puissance inhumaine le pousse à dériver.