Dans l’ombre et la lumière de la folie*

Quand le poète aide à prouver

« qu’il n’y a rien d’incompréhensible »

Et quand il ne cesse de dire

« soyez celui à qui l’on parle et qui est entendu.

Une seule vision variée à l’infini

Le poète est celui qui inspire

bien plus que celui qui est inspiré ».

La poésie doit avoir pour but la vérité pratique. Nous parlons aujourd’hui du meilleur combattant pour la réalisation de ce mot d’ordre que nous ayons connu. Et l’on m’a demandé de parler en tant que psychiatre, demande dont le sens mérite déjà que l’on s’interroge. Pourquoi me demande-t-on si souvent de parler d’Eluard ? Je ne suis pas un homme mêlé à la vie, disons « artistique et littéraire », je suis un homme dont la trajectoire est mobilisée sur des tâches professionnelles et militantes très lourdes, je n’ai suivi Paul de très près au cours de son existence que durant son séjour chez moi à Saint-Alban. Nos relations dataient du moment où j’allais prendre contact avec les surréalistes parisiens, de la part de ce groupe toulousain dont nous étions, avec Jean Marcenac, groupe dans lequel « nous fûmes ces gais terroristes, sentimentaux à peine plus qu’il était de saison », pour dire comme André Breton parlant de Jacques Vaché dans un texte qui se termine par ces mots simplement merveilleux : « Cet homme fut mon ami ».

« Cet homme fut mon ami » ; cette amitié s’était consolidée lors de la guerre et de l’occupation, moments où se développa une familiarité qui devait se conjuguer avec les circonstances historiques. Il ne faut pas oublier que le grand imprudent qu’il était, dans la vie clandestine, après l’extraordinaire éclat qu’avait été la publication sous son nom de Poésie et vérité 1942, n’en était pas moins un militant discipliné. C’est ainsi qu’en concertation avec les autorités responsables de l’organisation de la résistance, il fut fait élection, en 1943, parmi les lieux d’accueil possibles chez des amis, de l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, en Lozère, à 1 000 mètres d’altitude, qui était alors mon lieu de travail et mon domicile. Ainsi Paul débarqua à la maison avec Nusch, ainsi nous partageâmes le pain et le sel. C’est de là que date Le Lit la table, édité en 1944 aux Trois Collines ; la Suisse était là à notre portée par l’intermédiaire de nos amis pour publier beaucoup de choses, et dans ce volume il y avait les Souvenirs de la maison des fous, datés de Sainte-Anne 1941 pour dépister les recherches. Ces poèmes disent la valeur de la familiarité du poète avec la vie des fous, ils disent ce pourquoi on demande si volontiers au psychiatre de parler du poète, parce que l’on ressent confusément sans doute, mais que l’on pressent sans aucun doute une vérité pratique importante, écrasant de très haut l’aspect « pittoresque » du séjour « chez les fous » ; ce que la connaissance de la folie a donné à Paul, celui-ci l’a rendu au centuple, et c’est de cela que nous devons parler aujourd’hui.

Paul vient partager l’existence du médecin qui s’occupe de ces fous exilés sur les hauts plateaux. Dans l’échange ainsi institué, ce dont le sentiment partagé s’impose, c’est fondamentalement la reconnaissance de l’humanité de ces exilés et la dénonciation de l’inadmissible qu’est leur statut de proscription.

Le médecin qui porte la parole de ces maudits reçoit du poète un écho enrichi de ce qu’il lui apporte. Homme de la proscription voué par sa nature même, par son personnage social, à la défense des plus déshérités parmi les hommes, à la protestation contre un système socio-culturel qui rend les gens fous en les maltraitant et les maltraite parce qu’ils sont fous quand on les a ainsi désignés, voici cet homme mieux armé pour porter témoignage de ce que la poésie peut et doit apporter face à la barbarie dont la folie est victime, d’autant mieux armé que le poète qui vient vivre cette aventure est, entre tous les poètes, celui qui a porté au plus haut la grande idée que la poésie, c’est la lutte contre ce qui écrase l’homme.

C’est ainsi qu’en 1946, sur un trottoir de Lausanne (car c’est bien ici à Lausanne et non à Bâle comme je l’ai écrit ailleurs par erreur), se produit dans ma vie, au cours d’une conversation avec Jacques Lacan, qui avait été, lui aussi, mêlé au mouvement surréaliste, un des premiers moments féconds d’une réflexion continue sur « le personnage du psychiatre ».

Or cette réflexion qui ne cesse de se poursuivre ne cesse d’être inspirée par la préoccupation lancinante d’une recherche sur le bénéfice que l’expérience poétique peut apporter pour la levée des barrières qui font les fous et qui font de ceux-ci des êtres séparés du commun des hommes.

Au moment de revenir ici pour parler de ces choses difficiles, il est bien naturel que se soit imposé d’abord à moi le souvenir de l’écho rendu par le poète au comble de la mise à l’écart de l’homme proscrit, la manière dont on enterre les fous. On a parqué les fous aussi loin que possible du monde des vivants, et ces cités folles se sont équipées d’un cimetière à part. Lorsque le poète monte sur le plateau de Saint-Alban et, de jour en jour, contemple dans son effet le plus saisissant la façon dont la folie est traitée ou plutôt maltraitée, le comble de la partition, alors il écrit Le cimetière des fous :

Ce cimetière enfanté par la lune

Entre deux vagues de ciel noir

Ce cimetière archipel de mémoire

Vit de vents fous et d’esprits en ruine.

*

Trois cents tombeaux réglés de terre nue

Pour trois cents morts masqués de terre

Des croix sans nom corps du mystère

La terre éteinte et l’homme disparu.

*

Les inconnus sont sortis de prison

Coiffés d’absence et déchaussés

N’ayant plus rien à espérer

Les inconnus sont morts dans la prison.

*

Leur cimetière est un lieu sans raison.

L’itinéraire qui conduit à ce lieu sans raison passait en 1930 par les essais de simulation de diverses formes de maladies mentales qu’avec André Breton Paul Eluard incorporait dans l’Immaculée Conception. L’authenticité profonde de ces textes était bouleversante, je dis bien, non l’authenticité « clinique » ou « nosologique », mais l’authenticité profonde. Dans les recherches surréalistes, il fallait bien que telle ou telle forme d’expression humaine soit parlée en consonance, d’autant plus qu’elle disait la parole d’hommes définis comme « pas comme les autres ». Il fallait bien qu’elle révèle la vérité de ces hommes.

Dans le même recueil de l’immaculée Conception, se trouve un titre éblouissant : il n’y a rien d’incompréhensible. Effectivement, il n’y a rien d’incompréhensible, et si, travailleurs de la communication comme nous le sommes, nous qui avons pour fonction d’entendre les rejetés, ceux que personne n’entend et qui cherchent à se faire entendre de nous pour redevenir aptes à s’entendre avec l’autrui banal, nous avons quelques leçons à assimiler pour mieux comprendre, les leçons de la poésie y éclatent bien comme les plus chargées de vérité pratique.

Je crois utile de reporter ici un témoignage de la valeur de ces leçons que, en novembre 1962, pour le Xe anniversaire de la mort de Paul, à Saint-Etienne-du-Rouvray en Normandie, où nous nous étions rendus avec Jean Marcenac et avec Roland Leroy, je portais devant un public de composition très significative. En effet, ce public, entre autres travailleurs de diverses branches, comportait un grand nombre de travailleurs de la Santé mentale. Et là, pour les uns et les autres, voici ce que je disais :

… Il faut dire combien cette fréquentation fut fertile. Certes les raisons de notre amitié antérieure n’étaient pas étrangères au sentiment que je partageais alors avec un nombre assez faible d’entre nous, celui de l’utilité de la poésie pour la psychiatrie. Mais les circonstances historiques dont Je parle furent certainement pour beaucoup dans le fait que la « connaissance nouvelle » de cette utilité m’est devenue meilleure, et surtout que nous sommes de plus en plus nombreux à bénéficier de cet approfondissement.

J’en veux apporter une preuve récemment acquise : au cours d’un débat savant sur les troubles du langage, une proposition classique vint en discussion, donnant l’incommunicabilité comme définition du langage « schizophasique ». Certes ce langage se présente comme de perméabilité difficile, s’exprimant sur un registre symbolique où seule une profonde connaissance du monde du symbole permet d’accéder, dans des formes diffuses en même temps que contractées et morcelées qui demandent une expérience solide du malaise de l’expression et de sa résolution elliptique ; il révèle un réseau de significations plus ou moins extensives, plus ou moins coalescentes, toujours figées dans une mesure variable sur un registre propre au malade, révélant un besoin néologique impérieux et poussant à son comble l’« impropriété » du mot. Ce langage ne peut être compris que comme révélateur d’un vécu « séparé » de la communauté du monde, dramatique du fait même de cette séparation. La personnalité ainsi atteinte est frappée d’une rupture fondamentale de sa cohésion propre. Ce langage, en un mot, témoigne d’un être disjoint ; il exprime ce monde que nous nommons autistique, et cet autisme est justement caractérisé par les barrières spécifiques qu’il oppose à la communication.

On saisit donc bien les raisons pour lesquelles un tel langage est, dans une approximation grossière, défini non par les barrières à la communication qu’il représente, mais par l’incommunicabilité elle-même, et pourquoi l’homme malade est posé par définition comme impénétrable, incompréhensible.

Or, lorsque l’un de mes interlocuteurs pose ainsi le problème je suis contraint d’invoquer une motivation fondée sur un désir inconscient de récuser le mouvement de l’histoire. Car le fait est là que l’histoire de notre science n’est rien d’autre que celle d’une conquête patiente et obstinée sur l’incommunicable. Nous apprenons sans cesse, de jour en jour, à comprendre de mieux en mieux ce qui était impénétrable, nous explorons la forêt vierge, figée dans un profond bouillonnement inapparent, du monde autistique.

C’est au niveau de la réflexion sur le langage que ces réalités apparaissent avec le maximum de clarté : le rejuge sur la notion d’incommunicabilité comme définition étale une immense faiblesse, l’aveuglement sur le fait que communication postule émetteur et récepteur, et que les capacités réceptives de celui-ci sont éminemment variables avec le cours de l’histoire.

Notre expérience et notre réflexion nous donnent un abord toujours plus pénétrant, plus compréhensif, de la « folie » et de son langage, mais, dans cette conquête, nous ne sommes pas livrés à nous-mêmes, aliénés dans une étroite attitude scientiste, et c’est ici que je dois dire la dette que nous avons à la poésie.

Il y a vingt ans j’aurais peut-être pu dire tout cela, je disais des choses dans ce genre. Mais si aujourd’hui je les vois mieux et surtout si, lorsque j’expose ces thèses, je suis de moins en moins considéré comme un médecin littérarisant, si la reconnaissance de cette fertilité de la poésie peut être aujourd’hui si largement reçue, à qui le devons-nous ?

Relisons Eluard. Retrouvons dans les admirables « Premières vues anciennes » de donner à voir le témoin de la poésie, le grand rassembleur de vérités, le grand révélateur de l’utilité de la poésie… « Nous sommes nécessaires »…

Notre culture poétique fraye pour nous des voies nouvelles à la communication. Elle nous permet de saisir des évidences neuves. Grâce à elle, nous avons accès à un registre verbal élargi, nous percevons mieux les harmoniques ou les résonances, le monde du symbole devient mieux communicable, et notre expression elle-même rend un écho plus juste. Ainsi, nous devenons plus efficaces.

Rendons ici justice à Paul Eluard, à ce que représentant, indissolublement, sa révélation de l’héritage poétique et son immense apport personnel. Reconnaissons que nul ne nous a mieux aidés à exorciser le démon de l’incommunicabilité.

Et ce n’est pas tout. Indissolublement, le chercheur d’unité, infatigable, intransigeant, contre toute partition, l’homme le plus ouvert à la compréhension de l’autrui le plus impénétrable, est de fait le poète le plus sensible au malheur des hommes, le plus orienté vers la défense des plus déshérités parmi les hommes. Il n’était pas possible qu’il vive dans la familiarité de l’univers asilaire sans se faire l’écho du langage de la folie et sans « donner à voir » ce qu’il en est de l’existence accablée :

Qui suis je et ce marron et son sucre intérieur

Ce mannequin en croix est-il un homme ou moi

Vous parlez par ma voix vous m’avez déchaînée

Et moi je vous enchaîne sans savoir pourquoi.

… Je pleure et l’on en rit ma souffrance est souillée

Et le mur du regret cerne mon existence…

Je veux aujourd’hui, sept ans plus tard, ajouter aux échos de cette sympathie pour l’existence accablée et de cette protestation contre la vie accablante de nouveaux échos d’une réflexion amorcée à partir de la folie la plus avérée, la plus confirmée, attestée, certifiée, celle qu’on enferme, celle qu’on enterre à part. Il faut bien que cette réflexion gagne sur un terrain où éclatent des résonances très actuelles.

Car si la folie, pour autant qu’elle puisse être autre chose, n’en demeure pas moins un avatar malheureux dans la juste protestation de l’esprit contre une injuste contrainte, nous sommes tous bien préoccupés aujourd’hui par bien des formes d’avatars à travers lesquelles tant de justes protestations s’enlisent dans le malheur et dont les échos retentissent de tous côtés, donnant au « malheur d’être jeune » dont parlait Paul Vaillant-Couturier une résonance plus tragique que jamais.

Dans cet hommage que nous rendons à la fertilisation par la poésie de notre recherche pour l’extension de la connaissance de l’homme, je crois bon de donner lecture d’un fragment de 1968. Mon ami Louis Le Guillant venait de mourir, nous avions décidé de republier un texte prophétique qu’il avait écrit en 1959 : Jeunes « difficiles » ou temps difficiles ?, et c’est à cette réédition que j’avais donné une postface dont j’extrais ceci :

… C’était au temps où les ravages du LSD dans la jeunesse dite intellectuelle faisaient couler tant de salive et d’encre. Il me revient une réflexion déjà ancienne fondée sur l’examen des cartes mondiales de l’emprise du chanvre indien, kief, haschich, marijuana, etc., et de celle des grandes carences, cartes de la faim, de l’analphabétisme, du sous-développement en énergie. Des Îlots sombres aberrants par rapport à la saisissante concordance des masses sombres dans les pays que l’on nommait alors sous-développés me conduisirent à m’interroger sur leur signification. Puisque le lot se dégageait d’une concordance entre intoxication massive dans une population et carence, il fallait bien se poser la question de quels besoins humains étaient si profondément insatisfaits dans ces hommes frappés par la « sociose exotoxique ». La réponse était claire lorsqu’on examinait quelles couches socio culturelles étaient carencées. Il y avait d’une part les foyers de ségrégation des Noirs dans les grandes agglomérations des États-Unis, et les émeutes de Waks en août 1965 avaient déjà eu lieu. Il y avait d’autre part les universités américaines et c’est à partir de ces derniers foyers que le LSD, prenant le relais de l’herbe magique, gagnait la jeunesse intellectuelle dans le monde. Il me fallut bien alors, en novembre 1966 à Genève, dans le temple solennel de l’Organisation mondiale de la Santé, évoquer le phénomène LSD en parlant de malaises gravissimes envahissant les civilisations dites d’abondance, réponses massivement anormales à des carences diverses frappant les couches les moins satisfaites par la grande carence imaginaire ou poétique qui caractérise la culture massivement utilitariste constituée dans la civilisation du profit…

Or qui nous a donné le plus de lumières pour approfondir la connaissance de cette carence, de ce scorbut de l’esprit ? Qui a le mieux contribué à nous faire parler avec quelque connaissance de cause de cet état de la « raison », raison contrainte et contraignante dont les instruments sont l’intelligence étroite et le cogito reservatus, absolument représentative de la culture constituée dans la civilisation du profit ? Qui veut répondre à ces questions en excluant, comme il convient dans cette culture, les secours de la poésie, n’est pas près d’accéder à la compréhension de ce dont il s’agit.

À l’encontre de cette cuistrerie, ou de cette terreur blanche, me vient ici ce qui, peut-être, si je l’avais dit au début de ce propos, aurait mieux fait saisir l’enchaînement, la consonance profonde, avec le propos de Guy Besse. Si l’on s’interroge sur l’objet de cette connaissance, connaissance plus lucide des faits d’oppression au niveau de la culture, ou trouve comme prévalents, dans les mécanismes oppressifs en question, la répression des potentiels qui existent chez le petit d’homme.

On dit vulgairement assez souvent : « les fous sont de grands enfants ». Oui, de grands enfants comme tous les hommes, mais témoignant en même temps d’une version plus dramatique de la « nostalgie de l’enfance », disant à la fois plus des potentiels contenus dans l’enfance, et plus la brisure intérieure, la disjonction de l’être, manifeste dans la rupture au monde, qui exprime la blessure des potentiels inhibés.

« Il y a quelque chose qui ne va pas », et de délire en violence exaspérée, d’alcool ou autre drogue en malaises vécus au domaine de la sexualité, à travers toutes attitudes de protestation mal mûries, traduites en provocations masochistes, se déroule le même drame des effets de la répression.

Il fallait bien, pour mieux comprendre tout cela, l’injustice de cette contrainte, la légitimité de la protestation, et les pertes que nous y subissons dans trop d’avatars malheureux, que la science parle dans la poésie, que la poésie parle dans la science et que surgisse et éclate la volonté d’aider l’homme à lever les inhibitions qui le châtrent et à accomplir à son compte le mot d’ordre de conquête du règne de la liberté, fondé sur la reconnaissance de ce que le développement des puissances de l’homme est à lui-même sa propre fin, comme il est dit à la fin du Capital. Écoutons Eluard dire la nécessité de donner à tous les hommes une vie plus pleine et plus chargée de sens :

Le temps est venu où tous les poètes ont le droit et le devoir de soutenir qu’ils sont profondément enfoncés dans la vie des autres hommes, dans la vie commune. Au sommet de tout, oui je sais, ils ont toujours été quelques-uns à nous conter cette baliverne, mais, comme ils n’y étaient pas, ils n’ont pas su nous dire qu’il y pleut, qu’il y fait nuit, qu’on y grelotte, qu’on y garde la mémoire de l’homme, et de son aspect déplorable, qu’on y garde, qu’on y doit garder, la mémoire de l’infâme bêtise, qu’on y entend des rires de boue, des paroles de mort. Au sommet de tout, comme ailleurs, plus qu’ailleurs peut-être pour celui qui voit, le malheur défait et refait sans cesse un monde banal vulgaire, insupportable, impossible.

N’usant des contradictions que dans un but égalitaire, la poésie, malheureuse de plaire quand elle se satisfait d’elle-même, s’applique, depuis toujours, malgré les persécutions de toutes sortes, à refuser de servir un ordre qui n’est pas le sien, une gloire indésirable et les avantages divers accordés au conformisme et à la prudence.

Poésie pure ? La force absolue de la poésie purifiera les hommes, tous les hommes. Écoutons Lautréamont : « La poésie doit être faite par tous, non par un ». Toutes les tours d’ivoire seront démolies, toutes les paroles seront sacrées, et l’homme, s’étant enfin accordé à la réalité, qui est sienne, n’aura plus qu’à fermer les yeux pour que s’ouvrent les portes du merveilleux.

Et ailleurs : « Un jour tout homme montrera ce que le poète a vu ».

Et encore : « Lever l’interdit qui pèse sur la vision que tout homme devrait avoir du monde ».

Et je reprends à Guy Besse : « Donner aux hommes l’envie de regarder en face ce qui les sépare ».

Voici ce qu’entend le psychiatre avec le plus de ferveur. Lorsque ce travailleur de la communication, celui qui a pour travail de vivre l’existence d’êtres disjoints, de les aider à retrouver une unité, cette unité qui est constamment dans le discours du poète, de mettre en œuvre avec eux la restauration d’une communication qui leur permettra de retrouver la communication avec l’ensemble des hommes, en même temps qu’il doit aider tout un chacun qui ne les comprend pas à mieux les comprendre, lorsque cet homme dont la recherche et l’activité ont pour matière et pour fin la levée des inhibitions ou des barrières qui s’opposent au développement des puissances de l’homme, lorsque cet homme, donc, participe à l’éloge d’une poésie utile, comme celle que nous célébrons ici, il ne peut que s’affirmer dans la ligne de son plus illustre prédécesseur, Philippe Pinel, qui, sur les images légendaires, « brise les chaînes des aliénés », et il ne peut oublier comment celui-ci se définissait lui-même :

Je suis certes partisan zélé de la médecine d’observation et de ses droits à l’estime publique, mais bien plus encore des grandes vérités qui intéressent l’ensemble de l’humanité.

C’est pourquoi ce discours d’homme de science et de métier doit nécessairement déboucher sur la mise en évidence, évidence éminemment poétique, de l’ensemble merveilleusement cohérent qui, aux angoisses d’une jeunesse frustrée, d’une jeunesse qui trouve impossible le monde qui lui est donné, donne partout une réponse limpide, partout, et peut-être plus clairement que jamais, en « Novembre 1936 », à propos de Madrid…

Regardez travailler les bâtisseurs de ruines…

Lorsqu’éclate au comble de la colère, le comble de la vérité pratique :

Que l’homme, délivré de son passé absurde.

Dresse devant son frère un visage semblable

Et donne à la raison des ailes vagabondes.

Cette vérité, criante dans la guerre d’Espagne, est exactement de la même veine, de la même trempe, que les paroles sur les fous et tous les proscrits.

Dans le même mouvement que tant de textes plus anciens, dans Au fond du cœur, « Notre amour, c’est l’amour de la vie, le mépris de la mort », que je renvoie à Jean Marcenac, avec le si émouvant :

Des couples brillants de vertu

Des couples cuirassés d’audace

Parce que leurs yeux se font face

Et qu’ils ont leur but dans la vie des autres

écrit à Saint-Alban sur la même table, dans le même lit, que les Souvenirs de la maison des fous ; dans le même mouvement, il faut évoquer encore la conférence prononcée à Londres en juin 1936 et publiée sous le titre L’Évidence poétique :

Il y a un mot qui m’exalte, un mot que je n’ai jamais entendu sans ressentir un grand frisson, un grand espoir, le plus grand, celui de vaincre les puissances de ruine et de mort qui accablent les hommes, ce mot c’est : fraternisation. En février 1917, le peintre surréaliste Max Ernst et moi, nous étions sur le front à 1 km à peine l’un de l’autre. L’artilleur allemand Max Ernst bombardait les tranchées où, fantassin français, je montais la garde. Trois ans après nous étions les meilleurs amis du monde et nous luttons ensemble avec acharnement depuis pour la même cause, celle de l’émancipation totale de l’homme.

Dans la lumière de Paul Eluard, on baigne dans le thème de fraternisation, et dans l’identité de ce thème avec celui de la promesse de bonheur.

La poésie se ne fera chair et sang qu’à partir du moment où elle sera réciproque. Cette réciprocité est entièrement fonction de l’égalité du bonheur entre les hommes. Et l’égalité dans le bonheur porterait celui-ci à une hauteur dont nous ne pouvons encore avoir que de faibles notions.

Cette félicité n’est pas impossible.

À ce point de confiance, ou mieux de résolution dans la lutte pour le développement des puissances de l’homme, pour anéantir les forces obscures qui inhibent ses potentiels et pour accomplir la promesse du bonheur, nous ne trouverons rien de plus éclatant que les réactions de Paul à la mort de deux de ses jeunes amis.

L’un, c’est Lucien Legros, l’un des jeunes lycéens fusillés en 1942 parmi les « 5 martyrs du lycée Buffon ». Dans Les Armes de la douleur, poème écrit à Saint-Alban et publié plusieurs fois dans la clandestinité, Paul parle au père « Daddy des ruines,… mon camarade de deux guerres », et il se doit, il nous doit, de le nommer :

Daddy l’espoir

L’espoir des autres

car

Au-dedans de ce fruit mûr

Le soleil comme un cœur pur

Tout le soleil pour les hommes

Tous les hommes pour les hommes

La terre entière et le temps

Le bonheur dans un seul corps

Je dis ce que je vois

Ce que je sais

Ce qui est vrai.

L’autre, c’est Dominique Corticchiato, mort déporté à dix-neuf ans, encore le fils d’un ami connu sous le nom de José Corti, à qui Paul dit dans Temps anciens, temps bénis :

Je ne possédais pas encore toutes les preuves de la haine, l’injure faite à autrui ne m’avait pas encore coupé le cœur en deux.

Mais le même poème dit :

Le monde allait bien un peu à l’envers, l’outil avant les mains, la mâchoire avant la tête, la route avant la plaine et le travail avant l’éveil. Bien sûr que la Morale et son train tenait la vie pour pas grand-chose et que la nécessité, celle de rêver, de connaître ou de mieux manger, était allègrement niée. Mais on avait quand même quelques gouttes de vin dans son eau, quelques gouttes d’espoir dans les veines.

Tant de gouttes d’espoir accumulées, nous les retrouvons dans un torrent qui clame la leçon finale, celle qu’il me faut donner encore après tant d’autres et non pas pour la dernière fois, celle qui éclatait au plus dur de la guerre d’Espagne avec La Victoire de Guernica :

Nous en aurons raison.