Persévérance. Encore : à propos du surréalisme

Entretien débridé en 1990*

On n’a jamais bien jugé le romantisme. Qui l’aurait jugé ? Les Critiques !! Les Romantiques ? qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l’œuvre, c’est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur.

Car JE est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute…

Ainsi parle Arthur Rimbaud le 15 mai 1871. En 1990, JE, disciple fidèle de ce maître à penser-libre, dois reparler du surréalisme.

Il faut en parler sachant qu’on n’a jamais bien jugé le moment et mouvement romantique, ni Rimbaud comme moment et mouvement qu’on n’a jamais bien jugé, quant à sa place vers le moment et mouvement surréaliste, qu’on n’a jamais bien jugé.

Il est bon que, parlant en témoin/acteur de ce qui éclata dans notre monde dans l’après tuerie de 14/18 et l’apogée du colonialisme, JE parle autrement que comme les critiques ou les surréalistes.

Il faut que j’en parle très scientifiquement ; inspiré par exemple par Claude Bernard, répondant à qui lui demandait si la médecine était un art ou une science : « C’est un état, comme l’agriculture ».

Parler, donc, de ce dont je parle comme quelqu’un dont l'« état » est la culture de ce qui se passe dans les plus ténébreux tumultes agitant tout JE comme autre ou Autre, dans ses rapports avec les autres. En parler comme praticien formé dans cet « état » où l’on avance infirme sans les lumières de l’art et de la science, ou en « oubliant » que les « lumières » de l'« art » et de la « science » ne sont principe de découverte que dans et par l’exploration de la région des ténèbres ; en parler comme quelqu’un qui, dans cet « état », a tenté d’explorer les leçons issues de ce que Paul Eluard nommait : « Une lutte à mort contre les apparences ».

Donc :

« Ce dont je parle n’est pas… » conforme à ce que toute forme de réaction conformisante fabrique dans les consciences soumises.

Comme moment et mouvement, il s’agit d’un tumulte d'« Émancipation de l’esprit », ou d’insoumissions tendant, au sens encyclopédique (non au sens d'« encyclopédique » infiltré dans les façons communes de penser, mais au sens de ce que fut dans l’histoire le moment et mouvement encyclopédique, qu’on n’a jamais bien jugé) de « changer les façons communes de penser ».

Il n’est pas ce qu’on fait croire, il est un moment et mouvement de l’histoire, porteur d’aventures et mésaventures, à partir desquelles après n’est pas comme avant ces frissons nouveaux… Il est, entre autres, ce qu’il revient au témoin/acteur qui parle ici d’illustrer… au mieux, dans la forme d’un

 

dialogue entre

 

 

A qui est un autre, anonyme, et B qui est qui vous savez, qui ne cesse de harceler ses semblables avec un certain :

 

JE est un AUTRE.

 

 

A.— Tu nous as souvent parlé, comme Lautréamont, des grandes vagues de l’histoire qui entraînent des générations à sentir que « des frissons nouveaux parcourent l’atmosphère intellectuelle ». J’ai bien repéré que les vagues romantique et surréaliste avaient fait prendre de nouveaux élans à changer le monde et la vie, changer les façons communes de penser, que ça ne se réduisait pas aux auteurs reconnus qu’on finit par enseigner aux enfants des écoles, que des héros comme Enjolras ou Gavroche ont autant existé que qui a écrit sur eux. Et tu reviens davantage sur ces fertilités de l’histoire quand on te parle des secousses de 1989.

B.— Oui, l’hypothèse forte…

A.— « Qui s’affaiblit si on la dédaigne et se renforce si on la cultive, de tout cœur et en toute raison », disais-tu très scientifiquement…

B.—… C’est que nous vivons aujourd’hui dans un moment où l’idée de Révolution et le regard sur ce qu’on peut faire en son nom mettent les générations actuelles devant des occasions de penser fort tumultueuses. Il y a l’effondrement d’un « modèle » issu de la volonté révolutionnaire et dérivé sous l’emprise des passions dominatrices conformes aux vieux modèles dominateurs, et les glissements vers les vertus d’autres issues, les plus contre-révolutionnaires, de ces vieux modèles dominateurs. L’hypothèse forte, c’est qu’il y a là une immense provocation au mouvement. Il grouille là un immense potentiel d’épanouissement de frissons nouveaux, et d’INVENTION. Et, dans cette hypothèse forte, avec le discrédit des « modèles » entendus comme à copier et des vertus de ce qui tombe ou dégouline d'« en haut », il y a les potentiels de diffusion des capacités d’insoumission et invention, pouvant s’épanouir bien plus que ce ne fut dans les anciennes vagues. Déjà, l’ampleur des impacts profonds était bien plus profonde que ne peuvent le reconnaître les parleurs du sommet, vendeurs de maîtres-à-penser-catégorique et fabricants de stéréotypes. Et demain ? Pour y aider, le philosophe de la science doit donc s’intéresser plus que jamais aux vagues romantique et surréaliste, comme témoignages hautement révélateurs de ce qui peut surgir, dans les tumultes de l’histoire. Occasions de penser hier et avant-hier pour mieux penser aujourd’hui et demain : que Siècle des Lumières et Révolution de 1789/94 coulant dans les torrents napoléonniens aient charrié libérations et oppressions, et engendré mouvements novateurs de la pensée, permet de mieux comprendre l’après 1914/18.

A.— La mort de Philippe Soupault m’a fait entendre à nouveau, avant le plus pertinent discours sur la mort que je connaisse, la pertinence de son propos énonçant le surréalisme comme produit historique de la tuerie de 14/18 ; et, dans ta fidélité à l’amitié de Jean Marcenac, tu lui rends toujours l’hommage d’avoir été l’un de ceux qui ont le plus lucidement parlé de cette vérité historique. Toi-même, tu ne cesses de te situer ainsi dans cette histoire. J’observe que, plus que quiconque, tu soulignes les rapports entre cette filiation et la révolte contre le colonialisme.

B.— Beau sujet d’auto-hétéro analyse : quels frissons parcourent l’histoire pour que tel enfant de la moyenne bourgeoisie, ne pouvant faire état que d’imprégnations culturelles bien obscures, se mette à chérir les images de Behanzin ou de Samory, présentées sur la couverture du Petit Journal illustré comme monstres de sauvagerie sanguinaire, grandes images de nègres porteurs de têtes coupées brandies au bout d’une lance ? Le NON ! « Ils » ne m’auront pas avec ça, la perception d’abord obscure d’un masque visant à occulter la barbarie colonialiste, s’inscrivent dans ma mémoire au niveau de l’enfance. Les liens avec l’imprégnation précoce par l’amour de la folie et le mépris pour qui l’opprime sont bien évidents, mais, pour que « ça prenne » à ce point dans l’ampleur d’un grand ensemble de vocations, il y faut « l’air du temps ».

A.— En disciple fidèle du cher inventeur de « surréaliste », l’émérité dialecticien Guillaume Apollinaire, qui savait d’ancien et de nouveau autant qu’un homme seul pourrait des deux savoir, tu veux servir la pâture de l’ancien aux novateurs d’aujourd’hui.

Tu veux donner à voir toute occasion de penser pour qui se demande quelles insoumissions et quelles inventions sont contenues dans l’air d’aujourd’hui, l’un des plus pétris de contradictions que nos semblables aient pu respirer. Alors, je t’entends toujours évoquer la grande antinomie entre soumission et invention dans la lumière de tes soucis sur la « Solitude du résistant de fond ». C’est toujours le combat sur le sens de « contenu » : « ça » y est, mais ça n’y est que sous contention ; donc, il n’y a pas de combat plus nécessaire que pour l’épanouissement des potentiels inhibés, ou contre les barrages qui s’opposent à cet éveil. Le Marx qui t’intéresse, et qui n’est pas celui des « marxistes » de chapitres de chanoines, voulait « éveiller les facultés ensommeillées », il s’y est trouvé assez seul.

B.— Et ça va avec l'« oubli » de sa filiation romantique, appesanti dans le modèle mental qui en fait un doctrinaire et non un incitateur à la découverte.

A.— Donc, un provocateur voué aux aventures de la solitude, celles où je vois beaucoup la trame de ta vie.

B.— Oui, tout se passe dans et contre cette « solitude ». Nul ne peut évaluer aujourd’hui l’immensité de l’écart entre le vécu commun des gens excités par la grande Exposition Coloniale de 1931 et nous. Ça change et continue : en 1951, quand j’ai publié dans le n° 1 de La Raison mes « Réflexions sur la psychiatrie sociale », mes plus proches amis m’ont reproché d’y avoir écrit : « Dans le temps et le lieu où nous sommes, alors que mon propre pays, pour se déshonorer devant l’histoire par la plus abjecte des guerres coloniales… ». C’était bien de penser sur folie et société en pensant aux folies de la société, mais il y a inconvenance à l’énoncer de façon trop abrupte.

A.— « Folie », oui, parlons-en, puisqu’il s’agit bien ici de débattre sur le « désaliénisme » que tu personnifies et, disons pour simplifier : le « surréalisme ». La « solitude » en question y va un peu fort au champ de la psychiatrie, me semble-t-il.

B.— Dans les imprégnations d’enfance auxquelles il faut toujours revenir, il y a la dette au grand-père Maxime Dubuisson, aliéniste contestataire, et porteur de quelque révolte anarchisante dans le bain de laquelle s’est constitué l’amour des nègres révoltés ; et on retrouve ma découverte tardive d’érudit sur sa note dans L’aliéniste français protestant contre la fébrilité légiférante sur les aliénés et demandant qu’on pense à légiférer pour les aliénés. Or, en ce moment même, s’accomplit la plus radicale censure sur ce qu’avec mes coopérants anticléricaux de diverses trempes, nous avons réussi à faire percer : que toute loi « modernisée » sur les « aliénés », « malades mentaux », ou toute autre engeance de citoyens ainsi discriminés, était aberrante, et que la seule recherche fertile était celle d’un droit de tous les hommes et citoyens rendant caduque toute loi d’exception. Une énorme censure a étouffé la percée de ce principe, qui avait été manifeste il y a 25 ans. Il y a eu une vague contemporaine de reprise de ce courant anti-ségrégatif, mais le moins qu’on puisse dire est que ça reste bien faiblard et ataxique (manquant de coordination) devant l’intention gouvernementale et néo-aliéniste de faire la loi sur les fous.

A.— Tu manies toujours mélancolie et ironie en racontant que les répulsions des aliénistes devant l’idée de travailler sans le secours d’une loi faite pour eux, à l’enseigne de leurs patients, se manifestent au nom de la sauvegarde de leur « identité ».

B.— Toujours « ça change et continue » rien n’est aujourd’hui de plus mauvais goût que de triturer le thème d'« identité » dans un moment où la triade identité/insécurité/rejet de l’autre passe dans des vagues d’inhumanité dramatiques. D’ailleurs, toujours « ça change et continue » : on n’arrête pas d’entendre un discours moderniste ou « post-moderne », plus ou moins « entitaire » et manipulateur d'« abstractions », s’essoufflant à dénier qu’il soit fécond de travailler dans et avec l’histoire d’hier et d’aujourd’hui.

A.— C’est « surréaliste » au sens « vulgaire » que donne à ce terme le langage contemporain le plus ordinaire, parlé souvent dans un genre distingué qui le conforte !

B.— Avatar de sens bien plus riche encore de sens que les sens « vulgaires » ordinairement donnés à « romantique ». Je n’ai pas connaissance que quelque analyste savant des maladies de la langue vivante ait bien étudié ces avatars. Quelque bon disciple de Marat, cultivant l’exploration de : « Pervertir les citoyens en pervertissant le sens des mots », le fera sans doute dans la faste période d’insoumission/invention que nous espérons, quand surgissent des sensibilités bien inscrites dans la filiation surréaliste/surrationaliste, face aux abus de pouvoir par la puissance de la parole.

***

(Ici se place dans le dialogue un fouillis mal reproductible entrecoupé de rires, sur les aventures et mésaventures de divers « ismes », où désalién « isme », surréal « isme », s’entrechoquent avec marx « isme », psychanal « isme », entre autres X-« ismes ». On y entend l’un ou l’autre dire que les dénominateurs de « désaliénisme » ou « surrréalisme » auraient bien fait de faire attention à la fonction du virus X-« iste » dans les maladies du langage et des modèles mentaux en usage courant.)

***

A.— Soyons sérieux (rires). Les chercheurs dépisteurs et traiteurs des perversions en question trouveront mieux que nous le joint entre le sens « vulgaire » de « surréaliste » et le sens pédant où ça parle genre commérage artistique et littéraire de boutique. Il faut approvisionner leur recherche.

B.— Certes : la direction que je leur propose est très politique : elle a à voir avec les sorts de « Liberté », d'« Égalité », de « Fraternité ». Il me paraît hors de doute que le facteur principal dans cette affaire de mots est l’immense pesanteur des forces dominatrices. Il n’est pas innocent que les esprits possédés par une conception de la « nature humaine », comme ils disent, entièrement pétrie de rapports dominateurs/dominés, ne veuillent ni puissent voir que la force de l’histoire est dans les plus profonds des mouvements profonds, les plus apparemment secrets, qu’il est plein de sens de ne voir et parler l’histoire qu’à la seule lumière du plus visible. Moins c’est superficiel ou simpliste, plus, en juste revanche, ça travaille toutes les têtes et les cœurs, et plus ça fabrique secrètement les inconscients qu’ils ont bien du mal à encaisser comme « discours de l’Autre ».

A.— J’étais là quand un bon militant formé dans la réflexion sur la « culture ouvrière » s’est indigné devant le reproche d’« élitisme » qui t’était adressé. Je me souviens très bien : dans tes vagabondages, tu avais cité Rimbaud : « Des bêtes d’une élégance fabuleuse circulaient » ; et on t’avait dit que parler ainsi était « élitiste ». Alors, disait l’autre, il y a des catégories de citoyens, sans doute les voués à la production matérielle, pour qui l’élégance des bêtes fabuleuses n’est pas leur rayon ! Qui donc est élitiste si ce n’est celui pour qui cette élégance est une affaire d’intellos ou autres seigneurs, dont il n’est pas convenable de parler au commun des mortels ?

B.— Tu sais bien, il y a les « simples gens »…

A.— Je sais, je sais. D’un bord à l’autre, « révolutionnaires » de sérail compris, ils ne cessent de ne pas vouloir ou pouvoir comprendre quels potentiels de changer les façons de penser sont partout latents ; et, au fond, ils ne tendent qu’à écraser la libération de ces potentiels.

B.— Ou des jeux pervers des forces dominatrices.

A – Étude à suivre. Bon pour les explorateurs des solitudes et solidarités, dans l’ancien et le nouveau, le moi et l’autre, l’individu et la société. Là, puisque c’est autour du « surréalisme » que nous cheminons, je suis frappé de voir quelle attention tu réclames pour considérer, je dirais « scientifiquement », au sens « surrationaliste » où tu l’entends, ce que je nommerai la question des cercles. Tu vas et viens à travers l’éloge des grands, des plus notables, tu entends Eluard disant, dans les « Premières vues citations ; et, cependant, tu t’acharnes dans l’éloge des anonymes, en privilégiant beaucoup tes plus proches compagnons, en parlant de l’absence ou limitation de leur « notoriété ».

B.— Armand Olivennes, l’excellent poète méconnu, auquel me lie de surcroît ma solidarité devant la bêtise et la méchanceté des avanies qu’on lui fait subir, m’écrivit naguère : « Étant donné vos ascendances toulousaines et votre goût de la poésie, vous avez sans doute connu le poète Gaston Massat… ». O combien ! et j’ai dû l’aider quand il s’est fort dépensé pour tirer de l’ombre celui qui avait été mon meilleur ami, comme, plus tard, mon autre meilleur ami Jean Marcenac. D’où : « Hors commerce », pour Action poétique, et le parti-pris de célébrer avec l’hommage à Jean Marcenac ce que NOUS personnifions, et toujours celui de doubler la mise dans la mise en valeur de la fécondité des groupes très groupés d’êtres les plus divers, en soulignant la fertilité des producteurs d’idées les plus anonymes.

A – Je nommerais bien « position cruciale » ou « charnière » ce privilège donné à la saveur et la productivité des groupes ; mais tu ne cesses, en même temps, de mettre en garde contre les pièges que comportent ces solidarités, disons « solitaires ». Je respire là la senteur que tu disais « profondément politique ».

B.— Je ne m’en dédis pas. Si tu prends l’image, aujourd’hui assez terrifiante, des « nationalismes », il ne faut pas beaucoup de lucidité pour voir que les pressions dominatrices font de la « nation » l’instrument de toutes les oppressions, internes et externes, vis-à-vis de ce qui est enraciné hors du territoire, comme vis-à-vis de toute culture, dans le territoire maîtrisé, qui n’est pas conforme à la culture dominatrice et fait « culture particulière ». Mais, contre cette culture dominatrice, tu verras aussi bien que les solidarités pour les indépendances nationales, et entre défenseurs des cultures dites « locales » ou « particulières », sont les plus ardentes qui soient. C’est bien là que s’illustre au mieux ta question des « cercles » désencerclés.

A – Je suis. La vigueur de ta – et votre – protestation contre les aspects groupusculaires et sectaires du mouvement surréaliste, avec le fait qu’elles approvisionnent les visions bêtement scolastiques, et réductrices, au champ des « notables », de ce dont il s’agit, me paraît, dans ce que tu défends, un aspect riche de sens.

B.— J’ai bien essayé, en effet, de donner à cette dialectique des cercles autant de sens qu’on peut développer. L’interprétation à laquelle je m’efforce de donner droit de cité prend place dans mes incessantes études sur la contradiction. Et tu peux voir que je ne mets pas là seulement les aspects réduits/réducteurs du mouvement surréaliste comme objet d’études. Je t’apporte un document déjà ancien :

À partir de la formation surréaliste : que le mouvement surréaliste ait pu se montrer submergé par des avatars d’intolérance sectaire, groupusculaire, etc., montrant la puissance des tendances au mépris lie l’autre, comble de la position anti-surréaliste, au point d’y prendre une face tragico-burlesque, ou dérisoire, c’est bien la preuve de l’intensité de la contradiction qu’il porte, à la poursuite d’un comble.

Et suivent, dans cette méditation sur la contradiction, deux paragraphes exactement identiques, à la seule différence que, dans « la formation… », « le mouvement… » et « anti- », « surréaliste » y est remplacé par « marxiste », puis par « psychanalytique ». Relis en opérant les substitutions.

La thèse à illustrer, c’est qu’il n’y a rien de fortuit à ce que, comme on dit depuis Marx, « la puissance de l’idéologie dominante » tende à s’exercer surtout dans les mouvements de l’esprit qui sont, contre elle, les plus dérangeants ; c’est là que gîte le pire danger pour l’ordre établi, quand il s’agit de ne pas reculer devant le comble des contradictions. Dès qu’un tel courant se canalise, c’est « dans son lit » que le virus dominateur doit exercer ses ravages. Dans le système du bien penser, il n’y a pas plus important à contaminer.

A – C’est un nouveau chapitre de ton traité du gâchis !

B.— Bien sûr. Et cette étude ne se borne pas à la maladie des cercles d’initiés. Je plaide encore là pour une vision encyclopédique, à l’enseigne de « Rendre science et philosophie populaires ». Toute recherche de pointe sur les systèmes fabricateurs de la « nature » humaine, et sur les mentalités populaires fabriquées, montre la grande contradiction : « À la base », dans la tête et le cœur des sujets plus ou moins soumis, fonctionnent à la fois la force de la clôture, avec la tendance à l’intolérance sectaire, bornant l’esprit au champ de l'« inventaire du négatif », et à la fois l’aspiration à l’ouverture et à la découverte, germe de lutte, intime et extime, contre cette carence de l’intelligence, contre ce scorbut de l’esprit.

A – Je sens bien là les échos de tes soucis sur les difficultés du désaliénisme.

B.— Le psychiatre qui n’a pas entendu la leçon en question, où, on ne le révélera jamais avec assez de force, le mouvement surréaliste est un facteur majeur, leçon où se cultive la profondeur du sens de « JE est un AUTRE », reste trop « aliéniste » comme gérant des rejets de l’autre dérangeant ; il reste barré devant les potentiels ensevelis dans son semblable souffrant ; il reste complice du rejet en ne pouvant cultiver les potentiels non-exclueurs contenus chez l’autre souffrant que celui dont il assume « la charge ». Il faut dire qu’il subit là ce dont la mère nourricière de la Faculté de Médecine l’a beaucoup abreuvé. Je cite encore : « Il est vrai qu’on peut être reconnu par soi-même, par l’école et par l’usage, comme docteur thérapeute, psychanalyste, marxiste [Alors l’horreur de ce « mauvais mot » faisait plutôt genre bigot], surréaliste, ou autre cachet flatteur, au registre de la connaissance de l’homme, et montrer dans son métier et dans sa vie courante qu’on est plus porté à inventorier les défauts, les faiblesses, les sottises, les exactions des autres, qu’à se poser des questions dérangeantes sur le pourquoi de ce qu’on a du mal à tolérer. On peut être reconnu par soi-même par l’école et par l’usage, comme très savant, et se conduire comme si on ignorait que le modèle fonctionnant en procès ordinaire des personnes est toujours signe de défaillance dans l’ardeur et la persévérance exigées par le combat contre les systèmes dont les effets sont en cause ».

A.— Quand tu parles de ces modèles mentaux fabriqués dans les mœurs de secte, tu évoques toujours les registres du cléricalisme ou calotinisme.

B.— Eh oui ; devant l’observation courante que nous sommes abreuvés de procès du cléricalisme des autres, par quiconque ne cesse de faire procès de la moindre divergence, dans son propre cercle, je tente parfois quelques percées un peu secrètes ou malentendues. J’observe par exemple que le discours ordinaire, dans notre culture, sur le calotinisme, se parle de façon dominante en termes de « sexe faible » ; « punaises de sacristie », « grenouilles de bénitier », quand il s’agit des exécutants ordinaires. Mais il est bon d’observer que, si les petits inquisiteurs sont femelles, les Grands inquisiteurs, Chevaliers de la Sainte Hermandad, sont mâles. Ça en dit long sur la puissance du modèle dominateurs/ dominés.

A.— Il y a aussi les références au « conformisme » et à sa fonction, quand on voit avec quelle puissance les aspirations conformistes dévorent les désirs de non-conformisme.

B.— C’est bien « conforme », disait Baudelaire. Et les tendances de tout groupe à se constituer dans une pureté prohibitrice de l’impureté de qui n’est point conforme à « nous », notre « identité », sont bien celles que nos suiveurs les plus féconds, parce que les moins « suivistes », auront à dépister et traiter.

A.— Je n’ai vu personne autre que toi insister sur le fait que, si « secteur » vient de « séparer », comme sécateur, « secte » et « sectaire » viennent de « suivre », comme séquence. Mais revenons aux aventures du cercle surréaliste, étant bien entendu qu’on ne saurait les « abstraire » des aventures de ce monde. Je dis bien « cercle » au singulier pour te provoquer, toi matheux qui a tracé le « secteur » sur un cercle.

B.— Les contradictions que nous ne cessons de brasser trouvent là une illustration exemplaire. Il est bien certain que la productivité d’un groupe très solidaire, pris dans sa « solitude » constituée dans et par ses solidarités hors des courants dominants, et voué à vaincre cette solitude, à la résoudre en déjouant les pièges de l’enclavement et de l’isolat, en se désenclavant par et dans l’épanouissement des échanges hors de ce propre cercle, sont bien le plus admirable exemple de l’accomplissement le mieux accompli de JE est un AUTRE. Rien de plus fort n’a été dit dans les professions de foi surréalistes que les échos toujours amplifiés – chez Eluard au plus constant et profond – des paroles de Lautréamont : « La poésie doit être faite par tous. Non par un », et : « La poésie doit avoir pour but la vérité pratique ».

A.— En t’écoutant je ne savais plus si tu parlais de mouvement, de cercles, de productivité issue dans l’enclavement et épanouie dans le désenclavement, de solitude et solidarité, JE et AUTRE, à propos de surréalisme ou de désaliénisme… Et j’observais aussi que tu t’étais acharné à ne pas dire ce qu’ils sont l’un et l’autre.

B.— Bien vu, car, de mon point de vue, ils ne « sont » pas. Et qui veut les définir en les circonscrivant dans un cercle bien tracé est « dans sa plaque », celle où se situent les « fautes humaines » qui, selon mon bon maître Franz Kafka, « sont impatience, une rupture prématurée du méthodique, la pose apparente d’une clôture autour de la chose apparente » ; mais cet avide de définitions bornantes est « à côté de “notre” plaque ».

A.— Comme celui qui disait que tu n’étais pas « exclusivement » ou « complètement » surréaliste (Rires).

B.— Si « surréalisme » ou « désaliénisme » « sont » définissables, ce n’est certes pas dans un système d’exclusion de ce qui n’a avec l’idée qu’on s’en fait qu’un rapport plus ou moins distant ou relâché. En tout cas, ce n’est rien d’arrêté ou d’achevé. Parlons, si tu veux, de « mouvance ».

A.— Et, au fond, tout ce dont nous parlons est dans la même mouvance. Et c’est fait pour bouger.

B.— Aussi pour errer à travers les mouvances du monde. Racines : le grand-père à qui je dois sûrement une bonne part de ma sensibilité au colonialisme était très monté contre le colonialisme anglais, au temps de la « guerre du Transvaal ». Il avait nommé « Boerskop » un des plus étrangement beaux rochers de chez nous. De nos jours, ce n’est pas la sympathie pour les Afrikanders qui fonctionne dans cette trempe, mais celle pour les Zoulous ne fait que s’amplifier.

A.— Tu disais dans un autre entretien, que « Zoulous » ou « Canaques » étaient façons ordinaires de nommer la barbarie. Mais ça a bougé.

B.— Il y aura d’autres entretiens, pour aider à ce que ça bouge encore. Et il y aura toujours diverses paraphrases de : « Je suis une bête, un nègre », pour approvisionner mes paraboles, comme incitations à se libérer d’une « inculture générale ».

A.— L’acharnement surréaliste ou désaliéniste est toujours parlé en termes de « libération », autrement dit, dans le refus obstiné de considérer cette « inculture » comme irrémédiable.

B.— Voilà une bonne « définition ». On peut ajouter que pour libérer les potentiels de notre « culture générale », ou culture par chaque citoyen des moyens de faire valoir ses droits à la passion illimitée de découvrir et d’apprendre, ce combat pour les droits de l’homme exige d’aimer d’abord, les victimes, les exclus, ces autres les plus aimables parce que les plus proscrits parmi les AUTRES. D’abord mais pas seulement, car la sous-culture des exclueurs n’est pas irrémédiable.

A.— Comble du gâchis ! Et, si je t’entends bien, gâchis pour gâchis, potentiels des non-entendus sur-gâchés par ceux chez qui sont gâchés leurs propres potentiels de les entendre.

B.— Merci ; tu as bien entendu qu’il n’y a pas de facultés ensommeillées qui ne soient pas éveillables, et que parler de ce sommeil n’est pas faire procès de ceux qu’il s’agit d’éveiller. Au contraire, sympathiquement.

A – C’est une dédicace ?

B.— Oui. À ceux qui pourraient mieux entendre qu’ils n’y sont contraints. À leur libération. D’abord, aux moins entendus, puis à ceux qui ne les entendent pas encore.

***

Ainsi est dit le 7 mai 1990. Le 8 mai, survient l’anniversaire d’une Libération dans laquelle, qu’on le veuille ou non, mouvement surréaliste ou mouvement désaliéniste n’ont pas été pour rien, entre autres, c’est bien le cas de dire, puisque « autres » il y a, tumultes d’autres les plus divers, avec lesquels il fallait penser et agir, dans un incessant combat contre les solitudes.

Et ça cause, « dans le poste », où ça parle simpliste et « diviseur pour régner », par principe et par habitude. Ça parle des « héros » et des « passifs », ça parle plus des querelles que des accords, dans le style des porteurs de la parole tranchante. L’histoire y est bien repassée, à plis couchés ; ce n’est pas fait pour rendre sensibles les réalités, donc les contradictions et difficultés réelles, que nous avons eu à affronter et surmonter. Ça ne dit pas grand-chose des forces latentes, imperceptibles aux mal-voyants, mais cultivables par les voyants, que, dans la « solitude des résistants de fond », il s’est agi d’éveiller, pour faire du travail sur cette « solitude », l’acte le plus libérateur.

C’est un beau sujet d’études pour les analystes du discours sur la (ou les) résistance(s).

Contre, contre les diviseurs, séparateurs, au fond agents des dominateurs, on ne dira jamais assez fortement que lutter contre les systèmes avec les personnes-victimes conduit à donner la valeur la plus libératrice au moindre acte de résistance, autrement dit, au pain quotidien des AUTRES. Quels désirs de puissance oblitèrent-ils les capacités de comprendre, de cultiver et d’agir-avec tous les germes de liberté, d’égalité, de fraternité humaines, contenus en chaque sujet humain, sous contrainte ou contention ?

Cultiver ces germes est principe de notre culture, puisque poétiser ou désaliéner la vie doit être fait par tous, non par un, et qu’il ne s’agit pas de précautions oratoires, mais de vérité pratique.