Chapitre IV. L’organisation des fantasmes

 

Le fantasme s’inscrit dans le champ général des représentations. Aussi est-on fondé à s’interroger sur la nature des représentations qui le constituent.

Le fantasme ne se présente jamais comme une représentation isolée, telle que pourrait être l’image d’un objet du monde extérieur. Il s’agit toujours d’un complexe de représentations articulées entre elles. Freud a d’emblée décrit le fantasme comme une « construction psychique », suggérant par là sa complexité et le caractère composite de sa constitution, ce qui souligne à l’évidence qu’il s’agit d’une construction intégrant différents éléments de représentation.

Le Vocabulaire de Laplanche et Pontalis (1967) définit le fantasme comme un « scénario imaginaire ». Les idées de scène et de scénario sont évidemment très proches, la seconde insistant davantage sur la dynamique qui fonde sa mise en scène et impliquant un déploiement temporel.

Rappelons-nous comment, dans le premier temps de la découverte, le fantasme a été postulé par Freud à la place des scènes sexuelles invoquées dans la première théorie traumatique de la séduction. Les fantasmes apparaissaient là comme des transpositions dans l’imaginaire de scènes réelles, susceptibles d’être perçues ou agies.

L’évidence s’impose que le fantasme, comme le rêve, représente des scènes : scènes sexuelles de l’enfance, éventuellement réelles et plus encore imaginaires, rendues plus ou moins inconscientes par le refoulement ; mais aussi bien scénarios imaginaires conscients de la rêverie éveillée que Freud dénomme « actions imaginaires ».

Si le fantasme est bien une « mise en scène du désir » (pour reprendre ici une heureuse expression de Laplanche et Pontalis), celle-ci est construite et élaborée par un travail de transformations, opéré par le moi à partir de ses sources inconscientes. Et s’il est bien, comme le rêve, une tentative de réalisation du désir, c’est pour autant qu’il peut représenter, sur un mode imaginaire substitutif, les actions qui permettraient la satisfaction de ce désir.

I. Représentations d’actions

Qui dit scène dit action : une action dont le sujet est le principal protagoniste, soit directement comme dans la rêverie, soit plus souvent par personnages interposés comme dans le rêve ou dans la fiction littéraire. Toute scène implique une action, même si celle-ci se trouve immobilisée dans une image statique, comme dans les œuvres picturales ou la photographie.

L’idée couramment admise que le fantasme représente des scènes conduit à explorer la place que prend la représentation des actions dans l’organisation des fantasmes. La même question pourrait se poser à propos de la production des rêves qui eux-mêmes mettent en scène des actions dans lesquelles le rêveur est toujours impliqué, soit directement, soit par l’interposition des différents « acteurs » et protagonistes du rêve. Ainsi, le fantasme « met en scène » psychiquement des actions qui représentent l’accomplissement du désir. Cet accomplissement imaginaire s’y exprime parfois par la représentation d’une action isolée. Plus souvent, il enchaîne plusieurs actions, surtout lorsqu’il s’agit d’un scénario complexe et développé dans le temps, comme c’est habituellement le cas dans les rêves et dans les rêveries diurnes.

Nous avons personnellement beaucoup insisté sur l’importance de ces représentations d’actions et sur la manière dont elles déterminent la construction des fantasmes12. Nous avons soutenu l’idée que tout fantasme s’articule autour d’une représentation d’action. Cet éclairage méritait d’autant plus d’être développé que Freud ne l’a pas lui-même directement envisagé dans sa théorie du fantasme, bien qu’il puisse facilement s’y articuler.

La représentation d’actions s’inscrit dans le prolongement de la notion d’action spécifique proposée très tôt par Freud : celle-ci était alors définie comme la voie naturelle (« adéquate ») de la satisfaction. Bien que tombée en désuétude, l’idée d’action spécifique impliquait tous les « préparatifs psychiques » et un processus d’élaboration qui préfiguraient ce qui allait ensuite définir le travail du préconscient.

Cependant, il faut bien souligner que la représentation d’actions est tout autre chose qu’une action réelle. Elle implique, sur le modèle du rêve, la préséance du processus hallucinatoire : elle se substitue à l’action de la même manière qu’une représentation de l’objet peut se substituer à la présence actuelle d’un objet réel. Représentation d’objet et représentation d’action sont l’une et l’autre, et du fait de leur articulation, constitutives du fantasme.

II. Structure fondamentale du fantasme

Le fantasme se présente le plus souvent comme une structure de représentations à trois termes. Cette structure tend à intégrer et à articuler des représentations distinctes du sujet et de l’objet, liées entre elles par la représentation d’une action qui leur est commune.

Prenons l’exemple le plus banal d’un fantasme conscient relatif à la réalisation d’un désir sexuel dans lequel le sujet souhaiterait prendre un rôle actif. On se trouve alors ramené au schéma prototypique d’un fantasme de séduction. Celui-ci sera structurellement constitué par la réunion de trois termes (représentations) :

  • un séducteur (ici le sujet lui-même) ;
  • un acte sexuel (ou ses équivalents transposés) représentant une certaine modalité de réalisation du désir érotique ;
  • un « objet », plus ou moins défini, à qui s’adresse le désir et l’acte sexuel évoqué.

Dans cet exemple, le fantasme de séduction est organisé dans une forme active : le sujet se met en position de réaliser activement son désir et d’en obtenir la satisfaction imaginaire. Il y met en scène des actions intégrant certaines modalités de réalisation du désir grâce auxquelles il dispose imaginairement de l’objet pour en obtenir la satisfaction souhaitée.

Rappelons cependant que le fantasme de séduction a été initialement reconnu et théorisé par Freud comme une séduction de l’enfant par l’adulte. Dans ce cas (que l’on peut historiquement considérer comme cas princeps), le fantasme se présente donc de manière inversée par rapport à l’exemple ci-dessus. Il s’agit alors de la structure suivante :

  • un séducteur (par exemple, le père) ;
  • un acte sexuel caractérisant la séduction (par exemple, caresse ou fellation imposée, viol anal ou génital, etc.) ;
  • l’enfant lui-même, en position d’« objet » par rapport à l’adulte séducteur.

On est alors dans la forme passive du fantasme de séduction. Le sujet s’y représente en position passive, en s’imaginant livré ou soumis aux initiatives de l’objet. Il s’y représente alors lui-même comme objet de son propre objet de désir.

Autant que la réalisation directe (active) du désir sexuel, le fantasme peut donc mettre en scène le désir de se soumettre au désir de l’objet. Le but du fantasme ainsi construit est bien d’obtenir une satisfaction érotique passive. Mais la complexité des modalités relationnelles en cause exclut que cette satisfaction soit réductible à un simple but pulsionnel. Ainsi, la représentation d’une satisfaction érotique passive est, dans bien des cas, évoquée comme moyen d’obtenir l’amour de l’objet.

Il est facile de reconnaître dans l’imaginaire sexuel de chacun de nous ce double versant, actif et passif, du désir et les multiples formes qu’il peut prendre dans nos fantasmes conscients. Il est plus choquant d’admettre l’existence de désirs passifs inconscients lorsqu’il s’agit d’actes sexuels réellement imposés au sujet, comme dans le viol ou dans les conduites sexuelles auxquelles les enfants sont contraints par des adultes. Il faut alors tenir compte du caractère effractif et traumatique entraîné par la mise hors jeu du moi et de ses moyens autonomes d’intégration. Cela n’empêche pas que des désirs infantiles refoulés puissent être réactivés en de telles circonstances, entraînant une forte culpabilité chez les personnes les moins consentantes à de tels actes.

On voit donc comment la structure fondamentale du fantasme, structure à trois termes qui articule sujet et objet autour d’une représentation d’actions, se prête à représenter l’inversion des positions active et passive du sujet et de l’objet, et comment se trouvent ainsi déployées les infinies modulations du désir.

Les exemples ci-dessus mettent en scène une relation duelle entre le sujet et son objet de désir. En deçà des fantasmes œdipiens dans lesquels peuvent se déployer toutes les figures des fantasmes de séduction, ce caractère « duel » des fantasmes se retrouve a fortiori dans les fantasmes les plus archaïques. Tels sont la plupart de ceux qui ont été mis en évidence et décrits par M. Klein et son école, à partir de l’analyse des jeunes enfants. Dans ces fantasmes archaïques, la représentation d’actions s’impose sous les deux aspects complémentaires de l’activité et de la passivité : dévorer, être dévoré ; morceler, être morcelé ; pénétrer, être pénétré ; envahir, être envahi ; empoisonner, être empoisonné ; détruire, être détruit ; châtrer, être châtré ;, etc.

C’est cette même expression duelle du fantasme qui se retrouvera chaque fois que le sujet aura à exprimer directement son désir au plus près d’un mouvement d’activation pulsionnelle actuelle, dirigée vers l’objet qu’il investit.

Cependant, la structure fondamentale peut aussi bien s’appliquer à des tiers sans que le sujet lui-même y soit directement représenté, c’est-à-dire mettre en scène une relation entre tiers. Telle sera, par exemple, la représentation fantasmatique que l’enfant peut se donner des relations sexuelles entre ses parents. Telle peut être aussi la construction fantasmatique d’une scène érotique entre deux personnes destinée à satisfaire un désir voyeuriste et à soutenir une montée de l’excitation sexuelle (fantasmes masturbatoires notamment). Ou encore, il peut s’agir d’une mise en scène compulsive d’un lien amoureux entre tiers dont le sujet est exclu, comme dans les accès de jalousie.

Dans tous ces cas, le moi-sujet n’est plus lui-même directement impliqué dans le contenu représentatif du fantasme : les deux protagonistes du désir (de l’action qui le représente) sont l’un et l’autre des tiers.

Si l’on reste dans le registre d’un fantasme de séduction intégrant la représentation d’un acte sexuel, le fantasme tiers pourra s’énoncer : X « séduit » Y, en considérant que le verbe « séduit » résume dans cette formulation schématique toute représentation possible d’acte sexuel (ou de ses équivalents).

Bien que cette forme tierce de la structure fondamentale du fantasme puisse ainsi renvoyer à un fantasme de séduction, elle constitue typiquement le fantasme de scène primitive, dont le prototype inconscient concerne la relation sexuelle entre les parents. Ce fantasme, sur lequel nous reviendrons plus loin, joue un rôle fondamental dans l’organisation psychique de l’enfant, notamment dans le développement et la mise en forme du conflit œdipien.

Il va de soi que, bien que le fantasme représente alors dans son expression manifeste une relation extérieure au moi-sujet (relation entre tiers), on ne saurait penser que celui-ci n’y est pas impliqué. Le sujet reste, en tout état de cause, partie prenante de la relation de désir représentée dans le fantasme, dans la mesure où il en est lui-même le producteur.

Ainsi le fantasme peut-il mettre en scène alternativement des relations duelles et des relations entre tiers, ce qui lui confère un rôle particulièrement important dans la construction et l’élaboration des relations d’objets.

III. Transformations des fantasmes

Les exemples précédents ont montré comment la structure fondamentale du fantasme se prête à différentes transformations.

Dans la forme duelle, l’une de ces transformations consiste en une inversion des positions active et passive du sujet dans sa relation à l’objet. Cette transformation peut être considérée comme la plus primitive et la plus essentielle dans le jeu intrapsychique des fantasmes.

Une autre transformation particulièrement importante est de permettre la substitution d’un objet à un autre. Ainsi, si l’on se réfère au développement psychique de l’enfant, celui-ci pourra substituer à la représentation de son premier objet (la mère) tout autre objet prenant un rôle de substitut maternel. Il pourra ensuite conférer à la représentation du père un statut privilégié et alternatif à celui de la mère, permettant ainsi le libre jeu des investissements œdipiens.

Enfin, la mise en représentation d’un fantasme entre tiers (scène primitive prototypique) lui permettra une véritable « triangulation », pour autant qu’il peut alors se situer lui-même tout à la fois en extériorité par rapport au couple parental et cependant en relation imaginaire et en identification avec l’un ou l’autre des protagonistes de la scène.

C’est la complexité et l’articulation possible de différentes transformations permises par la structure fondamentale qui confèrent à celle-ci une fonction organisatrice majeure dans le développement psychique de l’enfant et, au-delà, dans le libre jeu de la vie fantasmatique.

Pour illustrer cette dynamique de transformations, il est particulièrement intéressant de se référer à un célèbre article de Freud sur le fantasme, « Un enfant est battu »13. Ce fantasme, dit de « fustigation », est un fantasme conscient (souvent un fantasme masturbatoire) que l’on retrouve fréquemment dans la clinique psychanalytique. Il consiste à se représenter un enfant battu par un adulte (généralement un homme). Il peut être à la base de certaines perversions sadomasochistes ; mais, plus généralement, il fait partie des fantasmes typiques qui, de manière consciente ou inconsciente, peuvent survenir dans la vie psychique (érotique) de tout un chacun.

Freud s’attache à reconstituer les différentes phases de la construction de ce fantasme qui aboutissent par une série de transformations, dont certaines restent inconscientes, à son expression consciente finale.

Cette phase terminale intègre deux transformations particulièrement importantes. L’une consiste en une substitution : un autre enfant est substitué au sujet lui-même. La deuxième opère par renversements successifs des composantes sadique et masochiste du fantasme : l’apparence sadique du fantasme final masque désormais sa composante masochiste qui reste refoulée.

Ce texte remarquable fait apparaître toute la complexité de la dynamique de transformations du fantasme au cours de ses différentes phases ainsi reconstruites par l’interprétation.

IV. Niveaux d’organisation des fantasmes

Ce qui vient d’être dit sur la structure fondamentale du fantasme, ainsi que sur les possibilités de transformations que celle-ci permet, fait apparaître l’importance que prend la dynamique des fantasmes dans l’ensemble du fonctionnement psychique et dans les processus mêmes de son organisation.

Cependant, la mise en œuvre de la structure fondamentale du fantasme suppose que le moi ait atteint un niveau d’organisation suffisant. On ne saurait donc considérer que cette structure soit donnée d’emblée dès le début de la vie psychique.

Il est ici important de remarquer que la structure ternaire du fantasme est homologue à la structure de la phrase grammaticale : sujet-verbe-complément d’objet. On ne peut douter que le langage y joue un rôle important, en rappelant que l’acquisition de la langue grammaticale (aux environs de 3 ans) est elle-même contemporaine des débuts de l’organisation œdipienne, à laquelle renvoie notamment la forme tierce du fantasme. On ne saurait cependant en conclure que la structure du fantasme soit réductible à une structure linguistique. C’est d’abord au niveau des représentations elles-mêmes et de leurs soubassements pulsionnels que s’organise le fantasme. Et c’est justement la possibilité d’une organisation triangulaire des représentations d’objets, telle qu’elle apparaît dans la forme prototypique du fantasme de scène primitive, qui permet à l’enfant d’acquérir l’usage grammatical de la langue. Cela est clairement attesté par les carences d’acquisitions grammaticales qui s’observent chez certains enfants psychotiques.

Il est donc nécessaire de prendre en compte des niveaux d’organisation du fantasme plus élémentaires et plus archaïques, sous-jacents à l’acquisition et/ou à la mise en œuvre de la structure fondamentale.

La liaison constitutive de l’organisation dynamique du fantasme, dans ses formes les plus rudimentaires, concerne la première liaison qui peut s’établir entre la représentation de l’objet et la représentation d’une action, cette dernière exprimant au plus près le mouvement pulsionnel. C’est pourquoi, selon nous, cette première liaison qualifie le fantasme comme tel et l’institue comme « représentant pulsionnel ». Elle articule les différentes composantes de la pulsion (source-but-objet) : elle établit le lien entre la source et l’objet, et cela par la médiation du but lui-même exprimé par la représentation d’action.

L’objet lui-même, dans sa représentation la plus archaïque, est un « objet partiel ». Il s’agit d’abord d’une représentation du « sein » (ou du mamelon) à laquelle se substituent d’autres représentations d’objets partiels comme le bâton fécal et le pénis. Cette conception de l’objet partiel primitif, déjà ébauchée par Freud, a été beaucoup développée par les auteurs postfreudiens, particulièrement par M. Klein et son école, à partir de l’expérience de psychanalyses de jeunes enfants. Bien loin d’être purement spéculative, elle se vérifie sans cesse dans la clinique psychanalytique (particulièrement lorsqu’il s’agit d’états très régressifs ou de psychoses), et chacun peut en retrouver trace dans le matériel des rêves.

La clinique psychanalytique montre également que, dans des formes précaires de l’organisation psychique, ou dans certains moments de régression, la représentation de l’objet tend à s’effacer. Il semble alors que la poussée pulsionnelle ne puisse se transformer qu’en représentation d’actions, sans que celle-ci puisse se lier suffisamment à une représentation d’objets véritables.

À titre d’exemple, on peut penser à certains souvenirs d’enfance qui se sont fixés, du fait de leur caractère traumatique (notamment dans des situations d’abandon ou de deuil), et qui se réduisent à des évocations de mouvements ou d’actions : fugue, poursuite d’un jeu solitaire répétitif, etc. Dans ces cas, il s’agit bien entendu d’une reconstruction fantasmatique où la représentation d’actions, corrélative d’un effacement de la représentation de l’objet, exprime directement la perte d’objet et le retrait narcissique de l’investissement. Le mouvement pulsionnel ne peut alors se représenter que comme une action purement auto-érotique, déconnectée de son but et de son objet. Moins l’objet est représenté (représentable), plus la charge pulsionnelle investit massivement la représentation d’action.

Certains fantasmes s’imposent à nous comme pures représentations d’actions. Un exemple assez banal et sans doute familier à chacun est celui du fantasme « partir ». Il surgit parfois, dans une séance ou dans certains moments de crise de la vie quotidienne, comme la seule issue représentable à une actualisation conflictuelle dont la charge économique excède ponctuellement les possibilités d’aménagements fantasmatiques de la relation en cause.

De tels fantasmes régressifs effacent temporairement la distinction sujet-objet telle qu’elle s’exprime dans la structure fondamentale. Réciproquement, on peut comprendre que c’est seulement lorsque la différenciation sujet-objet est acquise et suffisamment stabilisée dans l’organisation psychique de l’enfant que la structure fondamentale du fantasme peut être mise en œuvre et utilisée dans ses potentialités de transformations.

Considérée d’un point de vue génétique, la structure fondamentale du fantasme constitue l’aboutissement d’un processus complexe d’organisation. Cela nous conduira donc à nous interroger sur la nature des processus qui la permettent.