Chapitre VII. Fantasmes et développement de la libido

 

On a vu comment la formation des fantasmes est étroitement liée à l’instauration des limites dedans-dehors par lesquelles l’appareil psychique de l’enfant acquiert les bases fondamentales de son autonomie.

Au-delà des premiers investissements d’objets et de la mise en place de cette organisation basale, les fantasmes se développent et se diversifient. Leur évolution est dès lors étroitement dépendante des stades d’organisation de la libido.

I. Le point de vue du développement

L’idée d’un développement psychique se poursuivant tout au long de l’enfance a toujours été présente chez Freud et se trouve tout naturellement liée à l’importance qu’il accorde à la sexualité infantile.

Cet intérêt s’est trouvé accru et fortement souligné lorsqu’il eut l’opportunité, entre 1905 et 1908, d’observer une phobie des chevaux chez un petit garçon et d’analyser son évolution entre deux et cinq ans environ. C’est ce qui donna lieu au texte célèbre consacré au « Petit Hans » et à sa phobie des chevaux, publié en 190916.

Freud se montre alors convaincu qu’il va pouvoir, grâce à cette observation, étayer ses hypothèses sur la sexualité infantile. « Le médecin qui traite une névrose adulte arrive, de par la découverte des formations psychiques accomplies par stratifications successives, à certaines hypothèses sur la sexualité infantile, dans les composantes de laquelle il croit avoir trouvé les pulsions dynamiques de tous les symptômes névrotiques de la vie ultérieure. » Il poursuit en exprimant son intérêt pour une « démonstration plus directe » qui passerait par la possibilité « d’observer directement chez l’enfant, dans toute leur fraîcheur vivante, ces impulsions sexuelles et ces formations édifiées par le désir que nous défouissons chez l’adulte, avec tant de peine, de leurs propres décombres ».

C’est certainement à partir de là qu’il commença à entrevoir la théorie des stades de la libido, en liaison avec les riches manifestations du conflit œdipien observées chez Hans. Nous verrons plus loin comment cette théorie s’est ensuite précisée.

Après Freud, le point de vue génétique a été beaucoup développé, particulièrement par les psychanalystes qui se sont penchés sur le traitement des enfants. Parmi les plus importants, il faut d’abord citer Anna Freud, la propre fille de Freud, et surtout Mélanie Klein, qui eut une énorme influence dans les développements et la diffusion de la psychanalyse après la mort de Freud. C’est également à partir du traitement de très jeunes enfants que Winnicott développa des idées nouvelles qui, comme on l’a vu, ont fortement infiltré le corpus théorique de la communauté psychanalytique.

Le point de vue dit « ontogénétique » est donc tout à fait central dans toutes les conceptions théoriques qui fondent la psychanalyse. C’est celui qui prend en compte et cherche à expliquer le développement individuel par différence avec le point de vue « phylogénétique » qui considère le développement des espèces et met l’accent sur l’équipement inné de tout individu appartenant à l’espèce. Ces deux points de vue ne sont évidemment pas incompatibles. On est conduit à constater que tout individu, en fonction d’un équipement inné propre à l’espèce, tend à se développer suivant des séquences et des lois de développement communes à tous. C’est sur cette relative universalité des lois de développement que se fonde la théorie des stades de développement. Cependant, ce développement, ainsi programmé dans le patrimoine phylogénétique de l’espèce, comporte des inflexions individuelles liées à des particularités biologiques personnelles, aux conditions de vie, à l’histoire familiale, à la nature des relations qui s’instaurent avec l’entourage, etc. C’est à la croisée de ce programme inné de développement et des avatars multiples que lui confèrent les aléas d’une histoire nécessairement unique que s’inscrit le destin individuel de chacun.

Le point de vue du développement est par ailleurs à considérer dans l’opposition de la diachronie à la synchronie. Cette distinction est devenue particulièrement importante à partir des années 1960, à la suite du mouvement structuraliste qui a profondément marqué les sciences humaines, particulièrement en France (l’anthropologie avec Lévi-Strauss, la linguistique avec Saussure, la psychanalyse avec Lacan, etc.). Les structuralistes insistèrent particulièrement sur la synchronie, à l’encontre de travaux antérieurs qui mettaient davantage l’accent sur l’évolution (des sociétés, des langues, etc.). C’est dans les principes d’organisation des structures achevées, dont l’ensemble est observable en un temps donné, que se trouvait selon eux l’essentiel des possibilités d’analyse et de compréhension.

C’est bien en effet dans une telle approche synchronique que Freud entreprit de dégager les lois générales du fonctionnement psychique à travers la formation des symptômes hystériques et l’interprétation des rêves. Mais, d’emblée, il ne put se passer d’une référence à l’enfance, prenant en compte le temps (diachronique) d’une évolution qui marque le passage de la sexualité infantile à la sexualité adulte : c’est ce qu’il a théorisé comme « biphasisme » de la sexualité humaine. Cette diachronie peut seule rendre compte des transformations par lesquelles le psychisme adulte se fonde sur le refoulement de représentants pulsionnels d’abord liés à la sexualité infantile. Par là, la psychanalyse ne pouvait qu’articuler les deux références diachronique et synchronique, en les faisant apparaître dans leur évidente complémentarité.

La prise en compte du développement dans l’œuvre de Freud concerne deux grands secteurs : le développement du moi, dont les premières assises ont été envisagées dans les chapitres précédents, et le développement de la libido. C’est ce dernier que nous allons maintenant envisager, dans le but d’en dégager les incidences sur le développement des fantasmes.

II. Les stades de la libido

Les stades libidinaux se définissent par la prépondérance de certaines zones érogènes et par les modalités des relations d’objets qui s’y attachent.

La première zone érogène mise en œuvre aux débuts de la vie est évidemment la zone buccale, d’emblée impliquée dans la survie du nouveau-né et dans la relation qui s’instaure entre lui et le monde extérieur. La prévalence évidente de cette zone marque donc tout naturellement les premiers investissements de la pulsion sexuelle.

La définition des zones érogènes s’appuie sur la conception de la sexualité infantile telle que Freud la développe dès 1905 dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité. Dans ce premier temps de sa théorisation, il se borne à opposer globalement la sexualité infantile à la sexualité génitale adulte. Suivant cette première conception, la sexualité infantile serait purement auto-érotique. Seule la sexualité génitale adulte, qui présuppose une maturité postpubertaire des organes génitaux propre à permettre une véritable relation sexuelle (au sens usuel du terme), serait directement liée à l’objet.

L’importance attachée aux zones érogènes, ainsi liées à l’auto-érotisme, est donc au centre de la première conception freudienne de la sexualité infantile. L’intérêt croissant qui a depuis été attaché à l’objet a conduit à souligner le rôle que prend d’emblée l’objet dans l’investissement des zones érogènes. Ainsi, bien que toute partie du corps puisse être élue et utilisée comme zone érogène, les zones orale, anale, et génitale prennent une importance prévalente pour autant qu’elles constituent des zones d’échange avec l’objet.

Au-delà de ce « stade oral », Freud a mis en évidence l’existence d’un « stade anal » (également nommé « sadique-anal »), puis d’un « stade phallique », ce dernier étant caractérisé par l’investissement des organes génitaux. Ces trois stades caractérisent la période infantile du développement psychosexuel. Le stade phallique, contemporain du complexe d’Œdipe, en marque un palier d’aboutissement qui intègre les stades précédents.

À partir de 6-7 ans environ, l’enfant entre en « période de latence ». Celle-ci est caractérisée par une mise en sommeil relative des investissements sexuels liés aux objets parentaux. Cette période correspond à celle du premier cycle de scolarisation, occupé par les acquisitions fondées sur la maîtrise de la langue écrite et l’accès progressif à l’univers culturel de l’adulte. La puberté introduit ensuite une réactivation pulsionnelle et un remaniement décisif des investissements sexuels permettant l’accès à la sexualité adulte. Cette dernière, qui constitue l’aboutissement ultime du développement psychosexuel, est appelée par Freud « stade génital ». Le stade génital proprement dit est donc postpubertaire, tandis que les stades infantiles sont dits « prégénitaux ». Notons ici que le terme de « prégénitalité », s’il s’applique sans équivoque aux stades oral et anal, est quelque peu ambigu en ce qui concerne le stade phallique, dans la mesure où il est lié à l’investissement des organes génitaux. On verra plus loin comment peut s’éclairer cette ambiguïté.

L’idée d’un ordre de succession génétique concernant l’investissement dominant que prennent tour à tour les zones orale, anale, puis génitale n’apparaît chez Freud que plus tardivement. L’importance de l’oralité est d’emblée soulignée en 1905 du fait même de l’importance qui est donnée au suçotement comme premier modèle de la satisfaction auto-érotique. Ce sont ensuite les éléments constitutifs du stade « phallique » qui seront repérés et décrits à l’occasion de l’observation du Petit Hans (1909). C’est sensiblement à la même époque que l’analyse de l’Homme aux rats17 lui révèle l’importance des investissements érotiques liés à l’analité. Mais c’est seulement en 1913 qu’il en viendra à définir la problématique sadique-anal comme stade, à propos de l’analyse de traits de caractère qu’il rattache à l’investissement de la zone érogène anale. C’est alors qu’il généralise la notion de stade libidinal, en englobant dans une conception ontogénétique cohérente les trois stades successifs oral, anal et phallique.

K. Abraham, l’un des premiers et des plus proches disciples de Freud, contribua beaucoup à préciser la théorie des stades libidinaux. Il s’attacha notamment à dégager des traits de caractère ainsi que des formes de pathologie mentale pouvant être imputées à des fixations préférentielles à certains stades.

La prévalence de chacune de ces zones, du moins des deux premières (orale et anale), est pour une part liée à la fonctionnalité et à la maturité des fonctions biologiques qui lui sont sous-jacentes. On retrouve là l’incidence de la théorie de l’étayage évoquée plus haut (étayage de la pulsion sexuelle sur une fonction biologique vitale). On a vu comment l’acte de tétée, primitivement lié à la satisfaction de la faim, procure secondairement une expérience de plaisir instaurant la bouche comme zone érogène. De même, le rôle important que prend l’investissement de la zone anale est évidemment lié aux progrès de la motricité volontaire qui permet le contrôle sphinctérien. L’exonération des selles devient ainsi une source de plaisir auto-érotique dès lors qu’elle peut alterner avec des périodes de rétention, ce qui permet à l’enfant de disposer à sa guise de ce plaisir.

En ce qui concerne le stade phallique, la question de l’étayage ne se pose plus de la même façon. En effet, l’intérêt dominant qui se porte alors sur les organes génitaux ne peut encore s’étayer sur une fonction biologique, puisque la fonction de reproduction suppose la maturité sexuelle postpubertaire. On a, par ailleurs, pu constater que l’excitabilité des organes génitaux est présente dès le stade oral, comme en témoignent les érections précoces des petits garçons et les attouchements génitaux spontanés de tous les enfants, garçons ou filles, dès la première année. Ce qui est nouveau, et fonde la définition du stade phallique, c’est l’intérêt porté à la différence des sexes, en liaison avec l’entrée en jeu du conflit œdipien.

Ainsi, il devient évident que le plus important est de comprendre comment ces différentes zones érogènes deviennent successivement des organisateurs des relations d’objet, et comment elles contribuent par là à l’organisation et à la diversification des fantasmes de l’enfant.

III. Stades libidinaux et fantasmes

C’est à partir de l’étude de la névrose obsessionnelle de l’Homme aux rats (1909) que commence à se dessiner l’idée que les fantasmes se rattachent à des couches différentes du développement psychosexuel. Mais c’est surtout avec le texte consacré à l’Homme aux loups18 (1918) que cette conception trouvera son plein développement. Freud y met remarquablement en évidence la coexistence de strates fantasmatiques liées aux périodes orale, anale et phallique, ainsi que le jeu complexe de leurs articulations dynamiques.

On voit là clairement comment la conception freudienne des stades du développement libidinal, bien qu’impliquant leur succession temporelle dans l’ontogenèse, ne se réduit pas pour autant à une succession purement linéaire. L’accès à un nouveau stade ne supprime pas les inscriptions fantasmatiques du stade qui l’a précédé. Bien au contraire, il se produit alors une stratification d’inscriptions fantasmatiques renvoyant aux différents niveaux.

La notion de fixation est à cet égard fondamentale. Comme la définissent fort bien J. Laplanche et J.-B. Pontalis dans leur Dictionnaire de la psychanalyse, il s’agit de « modes d’inscription de certains contenus représentatifs (expériences, imagos, fantasmes) qui persistent dans l’inconscient de manière inaltérée et auxquels la pulsion reste liée ».

Les effets d’après-coup, sans cesse à l’œuvre dans le devenir psychique, intègrent les traces fantasmatiques des étapes antérieures tout en les remaniant. Celles-ci gardent toujours une potentialité de réactivations électives, liées à leur pouvoir d’attraction rétroactive lorsque surviennent des processus de régression.

Les fantasmes pouvant être eux-mêmes considérés comme les expressions mentalisées de différentes composantes pulsionnelles se constituent donc en strates fantasmatiques correspondant aux différents stades libidinaux. Pas plus que pour les fixations libidinales cette stratification n’implique une linéarité. Tout en gardant l’hypothèse que les fantasmes ont pu se succéder suivant la séquence diachronique oral-anal-phallique dans le temps de l’ontogenèse, chaque strate fantasmatique se trouve sans cesse modifiée par celles qui la suivent et modifie rétroactivement celles qui l’ont précédée.

Ainsi, la mobilité du jeu des fantasmes permet à la vie psychique de se réalimenter sans cesse à toutes les sources libidinales et à toutes les inscriptions fantasmatiques inconscientes qui ont modulé l’histoire individuelle du sujet.

IV. Les fantasmatiques orale et anale

Les fantasmatiques orale et anale sont étroitement associées, dans la mesure où elles se constituent comme des représentations fondamentales de modalités d’échange avec le monde extérieur et particulièrement avec les objets primordiaux. Elles sont tout naturellement complémentaires dans le schéma qui privilégie le modèle absorption-expulsion comme fondement de la constitution du Moi. Cela n’empêche pas que chacune ait une spécificité importante quant aux modulations fantasmatiques qu’entraîne leur prévalence dans l’organisation du moi et de ses défenses.

1. L’oralité primitive

Le lien oral à l’objet est d’ordre cannibalique : il constitue, dans le mouvement d’absorption, le prototype archaïque de l’amour (« manger de baisers »…). Au niveau de la fantasmatique orale, le couple absorber-expulser peut être considéré comme un modèle prototypique de l’amour et de la haine. L’expulsion haineuse s’y représente comme action de cracher signifiant le refus de l’absorption internalisante de l’objet.

La dynamique des échanges qui prévaut au stade oral est celle du tout ou rien : l’objet partiel (sein) est entièrement rejeté lorsqu’il est vécu comme « mauvais », totalement absorbé et dès lors confondu avec le moi lorsqu’il est vécu comme « bon ». Cela entraîne l’angoisse d’un anéantissement de l’objet : celui-ci est menacé d’être détruit, anéanti, aussi bien par une telle absorption assimilatrice que par le rejet expulsif.

L’oralité est le domaine par excellence de l’avidité affective. Il s’agit de s’approprier tout de l’autre, sans limite et sans délai : c’est le règne du « tout, tout de suite ».

2. L’analité

C’est avec le stade anal que s’introduit dans la relation d’objet un premier niveau de négociation des échanges, en même temps que se précise la dialectique du « mien » et du « tien ».

C’est à partir de l’observation de traits de caractère particuliers (l’ordre, l’économie, l’entêtement) que Freud a mis en évidence l’érotisme anal qui les constitue en ensemble significatif. Il précise alors les significations attachées aux deux actions complémentaires de la défécation, la rétention et l’expulsion : celles-ci prennent les sens complémentaires de refus et de don. L’expulsion peut être ainsi assimilée à un cadeau et, par là, peut devenir un gage d’amour ; le cadeau peut être donné ou refusé. « La défécation fournit à l’enfant la première occasion de décider entre l’attitude narcissique et l’attitude d’amour d’objet. Ou bien il cède docilement l’excrément, ou bien il le retient pour la satisfaction auto-érotique et, plus tard, pour l’affirmation de sa propre volonté. »

Ainsi, l’excrément en vient à représenter une partie intime du moi : celle-ci peut être donnée avec amour, ou refusée à l’objet. Une excessive contrainte exercée par la mère sur la défécation peut être vécue comme un véritable viol psychique renvoyant au fantasme d’un contrôle omnipotent de la mère sur l’intérieur du corps de l’enfant. L’excrément peut alors se charger de la haine attachée au mauvais objet interne, et son expulsion au-dehors être fantasmée comme destructrice de l’objet. Ainsi se trouvent liés de manière très complexe, dans l’expulsion anale, les deux mouvements opposés de l’amour et de la haine, dont l’un peut à tout moment prévaloir sur l’autre.

L’intégration de la fantasmatique anale va donc permettre que s’affirment les limites du sujet et de l’objet, et surtout que le sujet puisse régler de sa propre initiative les transactions avec l’objet. Cependant, cet investissement de la maîtrise et du contrôle s’articule avec des fantasmes d’intrusion particulièrement angoissants. C’est ce qui fait de la problématique anale un nœud de focalisation des conflits, où s’articulent tout à la fois l’ambivalence pulsionnelle concernant l’objet et le conflit des investissements narcissiques et objectaux.

Le stade sadique-anal est également celui où s’instaure la bipolarité de la passivité et de l’activité. La passivité est rattachée par Freud à l’érotisme anal proprement dit, tandis que l’activité serait liée à la pulsion d’emprise s’exprimant plus directement dans la motricité. La fixation au stade anal peut impliquer dans le fantasme un besoin de maîtrise de l’objet, voire une tendance inconsciente à le dégrader, à l’abaisser, dans un véritable triomphe de possession. Le rapport de force peut alors être investi pour lui-même et l’emporter sur une visée de satisfaction libidinale. Inversement, si le désir concernant l’objet est à prédominance passive, c’est alors toute la problématique masochiste liée à l’érotisme anal et l’angoisse provoquée par le désir inconscient d’être pénétré analement qui se trouvent mises en cause.

Le stade anal est aussi celui de l’investissement du temps. La rétention volontaire institue la maîtrise du délai. Par là, il renforce et module la possibilité de différer l’action en lui substituant un investissement intrapsychique. C’est en quoi il prend une importance décisive dans l’instauration des fonctions d’organisation intrapsychique propres au fantasme et plus généralement dans l’investissement de la pensée.

V. L’organisation phallique

Parmi les stades d’organisation de la libido, le stade phallique occupe une place bien particulière. D’une part, en tant que stade de la sexualité infantile, il est justifié de le considérer comme « prégénital », dans la mesure où l’organisation « génitale » stricto sensu ne peut être que postpubertaire. D’autre part, il concerne directement l’investissement des organes génitaux. Il occupe donc une position charnière entre la sexualité infantile et la sexualité génitale adulte. C’est cette ambiguïté qui conduira Freud à le définir, en 1923, comme « stade d’organisation génitale infantile »19.

Freud admet alors qu’à ce niveau d’organisation, étroitement lié à l’organisation œdipienne, « on se rapproche, autant qu’il est possible dans l’enfance, de la forme définitive prise par la vie sexuelle après la puberté (…). Le caractère principal de cette “organisation génitale infantile” est ce qui la différencie de l’organisation génitale de l’adulte. Il réside en ceci que, pour les deux sexes, un seul organe génital, l’organe mâle, joue un rôle. Il n’existe donc pas un primat génital, mais un primat du phallus (mot souligné par Freud) ».

C’est à partir de cette prémisse de la primauté phallique que se constitue, selon Freud, le complexe de castration. Le garçon, qui surinvestit la valeur narcissique de son pénis, est confronté à l’angoisse de s’en voir privé (« angoisse de castration »), comme il imagine que cela est arrivé aux petites filles et peut-être à sa mère. Il voit dans cette éventualité la punition possible de tous ses désirs interdits. De son côté, la fille imagine qu’elle a été privée de ce pénis enviable : elle se considère donc comme châtrée et met en œuvre toutes ses défenses pour pallier cette infortune.

C’est là probablement l’une des thèses freudiennes qui a été la plus critiquée, voire la plus violemment contestée, particulièrement dans sa version féminine. Il est vrai que les problèmes posés par l’organisation phallique féminine sont loin d’être simples et que la théorisation de Freud concernant la psychosexualité de la fillette et de la femme est restée incomplète et sujette à caution. Nous y reviendrons dans le prochain chapitre.

Il reste cependant évident que l’organisation phallique prend, pour les deux sexes, une fonction d’organisation symbolique essentielle dans laquelle se joue l’intégration de la différence des sexes. La problématique de la castration, particulièrement centrale dans l’organisation des névroses, ne peut se comprendre, comme on va le voir, qu’en étroite liaison avec l’organisation du complexe d’Œdipe.