Préface de la deuxième édition1

Cette deuxième édition de ma thèse de doctorat en médecine reproduit exactement le texte de la première, publiée en 1943. Ce n’est nullement pour des raisons de contentement définitif de moi-même. Mais, d’une part, le Comité des Publications de la Faculté des Lettres de Strasbourgque je remercie très cordialement d’avoir décidé la réimpression de mon ouvragene pouvait supporter les frais qu’eût entraînés un remaniement du texte. D’autre part, les corrections ou compléments à ce premier essai trouveront place dans un travail à venir, plus général. Je voudrais seulement indiquer ici de quelles nouvelles lectures, de quelles critiques qui ont été faites, de quelles réflexions personnelles j’aurais pu et dû faire bénéficier la première version de mon essai.

Et tout d’abord, même en 1943, j’aurais pu signaler quel secours je pouvais trouver, pour le thème central de mon exposé, dans des ouvrages comme le Traité de psychologie générale de M. Pradines et la Structure du comportement de M. Merleau-Ponty. Je n’ai pu qu’indiquer le second, découvert alors que mon manuscrit était à l’impression. Je n’avais pas encore lu le premier. Il suffit de se rappeler les conditions de la diffusion des livres en 1943 pour comprendre les difficultés de la documentation à l’époque. Du reste, je dois avouer ne pas trop les regretter, préférant de beaucoup à un acquiescement aux vues d’autrui, même pleinement sincère, une convergence dont le caractère fortuit fait mieux ressortir la valeur de nécessité intellectuelle.

Je devrais, si j’écrivais aujourd’hui cet essai, faire une grande place aux travaux de Selye et à sa théorie de l’état d’alarme organique. Cet exposé pourrait servir de médiation entre les thèses, à première vue bien différentes, de Leriche el de Goldstein, dont j’ai fait le plus grand cas. Selye a établi que des ratés ou des dérèglements du comportement, comme les émotions et la fatigue qu’elles engendrent, produisent, par leur réitération fréquente, une modification structurale du cortex surrénalien analogue à celle que détermine l’introduction dans le milieu intérieur de substances hormonales, soit impures soit pures mais à hautes doses, ou bien de substances toxiques. Tout état organique de tension désordonnée, tout comportement d’alarme et de détresse (stress) provoque la réaction surrénalienne. Cette réaction est « normale », eu égard à l’action et aux effets de la corticoslérone dans l’organisme. D’ailleurs, ces réactions structurales, que Selye nomme réactions d’adaptation et réactions d’alarme, intéressent aussi bien la thyroïde ou l’hypophyse que la surrénale. Mais ces réactions normales (c’est-à-dire biologiquement favorables) finissent par user l’organisme dans le cas de répétitions anormales (c’est-à-dire statistiquement fréquentes) des situations génératrices de la réaction d’alarme. Il s’installe donc, chez certains individus, des maladies de désadaptation. Les décharges répétées de corticoslérone provoquent soit des troubles fonctionnels, tels que le spasme vasculaire et l’hypertension, soit des lésions morphologiques, telles que l’ulcère de l’estomac. C’est ainsi qu’on a observé, dans la population des villes anglaises soumises aux raids aériens de la dernière guerre, une multiplication notable des cas d’ulcère gastrique.

Si on interprète ces faits du point de vue de Goldstein, on verra la maladie dans le comportement catastrophique, si on les interprète du point de vue de Leriche, on la verra dans la détermination de l’anomalie histologique par le désordre physiologique. Ces deux points de vue ne s’excluent pas, bien loin de là.

De même, je tirerais aujourd’hui un grand parti des ouvrages d’Etienne Wolff sur Les changements de sexe et La science des monstres à l’occasion de mes références aux problèmes de la tératogenèse. J’insisterais davantage sur la possibilité et même l’obligation d’éclairer par la connaissance des formations monstrueuses celle des formations normales. Je proposerais avec encore plus de force qu’il n’y a pas en soi et a priori de différence ontologique entre une forme vivante réussie et une forme manquée. Du reste peut-on parler de formes vivantes manquées ? Quel manque peut-on bien déceler chez un vivant, tant qu’on n’a pas fixé la nature de ses obligations de vivant ?

J’aurais dû aussi tenir compteplus encore que des approbations ou confirmations qui me sont venues de médecins, psychologues comme mon ami Lagache, professeur à la Sorbonne, ou biologistes, comme MM. Sabiani et Kehl, de la Faculté de Médecine d’Algerdes critiques à la fois compréhensives et fermes de M. Louis Bounoure, de la Faculté des Sciences de Strasbourg. Dans son ouvrage L’autonomie de l’être vivant, M. Bounoure me reproche avec autant d’esprit que de cordialité de céder à « l’obsession évolutionniste » et considère avec une grande perspicacité, s’il m’est permis de le dire, l’idée d’une normativité du vivant comme une projection sur toute la nature vivante de la tendance humaine au dépassement. C’est en effet un grave problème, à la fois biologique et philosophique, que de savoir s’il est ou non légitime d’introduire l’Histoire dans la Vie (je pense ici à Hegel et aux problèmes soulevés par l’interprétation de l’hégélianisme). On comprend que je ne puisse aborder cette question dans une préface. Je veux du moins dire qu’elle ne m’échappe pas, que j’espère bien l’aborder plus tard et que je suis reconnaissant à M. Bounoure de m’aider à la poser.

Enfin, il est certain qu’aujourd’hui je ne pourrais pas ne pas tenir compte, dans l’exposé des idées de Claude Bernard, de la publication en 1947 par le Dr Delhoume des Principes de médecine expérimentale, où Claude Bernard apporte plus de précision qu’ailleurs dans l’examen du problème de la relativité individuelle du fait pathologique. Mais je ne pense pas que mon jugement sur les idées de Cl. Bernard serait modifié pour l’essentiel.

J’ajoute en terminant que certains lecteurs se sont étonnés de la brièveté de mes conclusions et du fait qu’elles laissent ouverte la porte philosophique. Je dois dire que ce fut intentionnel. J’avais voulu faire un travail d’approche pour une future thèse de philosophie. J’avais conscience d’avoir assez sinon trop sacrifié, dans une thèse de médecine, au démon philosophique. C’est délibérément que j’ai donné à mes conclusions l’allure de propositions simplement et sobrement méthodologiques.