3/ L’anthropologie de Levi-Strauss

a) Éléments de départ

J’ai déjà cité ce passage du cours de Ferdinand de Saussure, où il entrevoit la possibilité d’étendre la méthode sémiologique à d’autres disciplines qu’à la linguistique, en l’occurrence à l’étude des rites, coutumes, etc. Il propose, en visionnaire, d’appliquer sa méthode à l’ethnologie.

Lévi-Strauss ne s’y trompera pas, et dira (117) : « Comme les phonèmes, les termes de parenté sont des éléments de signification ; comme eux, ils n’acquièrent cette signification qu’à la condition de s’intégrer en systèmes ; les « systèmes de parenté ; comme les « systèmes phonologiques sont élaborés par l’esprit à l’étage de la pensée inconsciente… ». Ce saut de l’organisation phonologique (ici à entendre au sens de « linguistique ») à l’ethnologie (dans un de ses aspects : l’étude des mécanismes présidant aux liens de parenté), est formulé clairement par un ethnologue, dans une référence implicite mais évidente, à l’inventeur de la linguistique moderne. Cet emprunt de Lévi-Strauss à la linguistique sera mis en exergue par Jakobson (77) : « Si, maintenant, nous étudions le langage de concert avec les anthropologues, nous devons nous réjouir de l’aide qu’ils nous apportent. En effet, les anthropologues n’ont cessé d’affirmer et de prouver, que le langage et la culture s’impliquent mutuellement, que le langage doit être conçu comme une partie intégrante de la vie sociale, que la linguistique est étroitement liée à l’anthropologie culturelle ». Ainsi, après coup, après le bénéfice tiré par Lévi-Strauss de la linguistique moderne inaugurée par Saussure, il se trouve que les linguistes de la lignée saussurienne, dont Jakobson, louent le célèbre anthropologue pour son apport à la linguistique !

Ainsi, linguistique et anthropologie apparaissent nourrir un lien indissoluble, dans une interpénétration fertile.

b) Langage et structure

Levi-Strauss, se référant à Boas qu’il cite, pose avec une magistrale clarté les ponts reliant ethnologie et linguistique, et le citer fera l’économie d’une paraphrase maladroite : « C’est à Boas que revient le mérite d’avoir, avec une admirable lucidité, défini la nature inconsciente des phénomènes culturels, dans des pages où, les assimilant de ce point de vue au langage, il anticipait sur le développement ultérieur de la pensée linguistique, et sur un avenir ethnologique dont nous commençons à peine à entrevoir les promesses. Après avoir montré que la structure de la langue reste inconnue de celui qui parle jusqu’à l’avènement d’une grammaire scientifique, et que, même alors, elle continue à modeler le discours en dehors de la conscience du sujet, imposant à sa pensée des cadres conceptuels qui sont pris pour des catégories objectives » (« Introduction : histoire et ethnologie » In Anthropologie structurale) (117). Lévi-Strauss cite encore Boas : « La différence essentielle, entre les phénomènes linguistiques et les autres phénomènes culturels, est que les premiers n’émergent jamais à la conscience claire, tandis que les seconds, bien qu’ayant la même origine inconsciente, s’élèvent souvent jusqu’au niveau de la pensée consciente, donnant ainsi naissance à des raisonnements secondaires et à des réinterprétations » (1911).

Lévi-Strauss insiste sur un caractère universel de l’organisation familiale qui consiste en un jeu d’opposition déterminant la place de chacun comme les limites de son accès à la jouissance (117). Notamment, il reprend les travaux de Radcliffe Brown au sujet de « l’avunculat ». L’avunculat est un système de parenté où, soit l’oncle maternel représente l’autorité et le père est traité avec familiarité, ou bien le contraire se réalise et le père est dépositaire de l’autorité symbolique tandis que l’oncle devient familier. Lévi-Strauss critique ces travaux en ce qu’ils s’attachent à définir une relation duelle là où quatre termes interviennent dans la relation avunculaire : un frère, une sœur, un beau-frère et un neveu. Ceci étant, Lévi-Strauss reprend le principe de repérer des oppositions, et de caractériser le mode relationnel en terme d’opposition, oppositions des places et des rôles, oppositions donc symboliques. La conception de la structure familiale basée sur un jeu d’opposition des places symboliques de chacun correspond exactement à ce que Saussure définissait concernant la nature du signe : le signe ne se détermine que par une distinction différentielle, Saussure disant « dans la langue, il n’y a que des différences », « sans terme positif. Cet aspect est capital et Lévi-Strauss le reprend dans son analyse de l’avunculat. Il n’y a pas de terme positif, soit il n’y a de père que s’il existe une possibilité de le discerner comme tel, ce qui implique un certain jeu d’opposition entre la mère, l’enfant et l’oncle. Ce jeu d’opposition qui fonde la conception saussurienne du langage fonde également la conception lévi-straussienne de la structure familiale, et nous voyons là, petit à petit, ce qui inscrit Lévi-Strauss dans une lignée Saussurienne. Lévi-Strauss postule d’autre part une universalité de ce système : « La corrélation entre formes de l’avunculat et types de filiation n’épuise pas le problème. Des formes différentes d’avunculat peuvent coexister avec un même type de filiation, patrilinéaire ou matrilinéaire. Mais nous trouvons toujours la même relation fondamentale entre les quatre couples d’opposition qui sont nécessaires à l’élaboration du système » (117).

Lévi-Strauss interrogera les liens langage-culture. Les liens langage-culture interrogeront Lévi-Strauss, et aura la rigueur de ne jamais sombrer dans une persévération dogmatique en affirmant un absurde lien de causalité (du type : le langage est la condition de la culture ; ou bien l’inverse : la culture produit le langage qui en constitue donc un des éléments). Il est en effet tout-à-fait déraisonnable de penser pouvoir soutenir une thèse ou l’autre, et une visée structurale impliquant une sorte d’humilité intellectuelle devant cette aporie radicale, ce qui a déjà été dit. Ainsi, il décline les aspects ambigus de ce lien sacré (sacré au sens d’intouchable), de ce réel appartenant à l’univers obscur de « Mangue » (voir précédemment). Il en dira que « L’on peut d’abord traiter le langage comme un produit de la culture », puis que « Dans un autre sens, le langage est une partie de la culture ; il constitue un de ses éléments parmi d’autres », et « on peut aussi traiter le langage comme condition de la culture » (« Linguistique et anthropologie » In Anthropologie structurale, (117)). Il insiste également sur le fait que la culture possède « une architecture similaire à celle du langage » (Ibid), ce qui situe bien sa pensée comme attachée à un travail d’analyse de ce lien, de cette impossible filiation, une des rares filiations qui donc aura résisté à sa sagacité. L’intérêt de Lévi-Strauss pour la linguistique de Saussure, trouve sa correspondance chez Jakobson (déjà cité) : « Si maintenant, nous étudions le langage de concert avec les anthropologues, nous devons nous réjouir de l’aide qu’ils nous apportent. En effet, les anthropologues n’ont cessé d’affirmer, et de prouver, que le langage et la culture s’impliquent mutuellement, que le langage doit être conçu comme une partie intégrante de la vie sociale, que la linguistique est étroitement liée à l’anthropologie culturelle. Il est inutile que j’insiste sur ce problème, que Lévi-Strauss a présenté d’une manière si éclairante » (« Le langage commun des linguistes et des anthropologues » In linguistique de générale, (76)). Essais Ceci étant, Jakobson défendra la thèse pour le moins contestable d’un langage initial : « le langage, c’est réellement les fondations mêmes de la culture. Par rapport au langage, tous les autres systèmes de symboles sont accessoires ou dérivés. » (Ibid). Ici, il n’est pas possible de le suivre, dans la mesure où cette assertion ne peut constituer tout au plus qu’une hypothèse, ou un angle de vue.

c) Parenté et structure, inconscient et mythe d’œdipe

Lévi-Strauss postule « qu’il existe une correspondance formelle entre la structure de la langue et celle du système de parente » (« Langage et société » In Anthropologie structurale, (117)). Ce postulat fait suite à l’énumération de différents exemples pris dans les aires « africaine, océanienne et nord-américaine ». L’auteur y compare les modalités régissant les systèmes de parenté à des organisations linguistiques, mais reste prudent en disant « nous n’insisterons jamais assez sur le caractère hypothétique de cette reconstruction. En y procédant, l’anthropologue va du connu à l’inconnu (au moins en ce qui le concerne ; les structures de parenté lui sont familières, mais non celles des langues correspondantes. Les caractères différentiels énumérés ci-dessus ont-ils encore un sens sur le plan linguistique ? C’est au linguiste de le dire ». Cette prudence technique l’oblige à postuler sans oser affirmer, bien que les arguments qu’il déploie au travers de son œuvre constituent un faisceau convergeant des plus éclairants. De toutes façons, il n’est pas utile de démontrer une correspondance exacte entre structure de parenté et structure du langage, il suffit que la méthode d’analyse structurale puisse s’appliquer aux systèmes de parenté.

Ce que définit Lévi-Strauss, c’est que « l’ethnologie tire son originalité de la nature inconsciente des phénomènes collectifs » (« Introduction : histoire et ethnologie » In Anthropologie structurale (117)). Il illustre cela par l’exemple des coutumes primitives qui sont à la fois injustifiables par l’indigène tout en même temps qu’elles sont scrupuleusement respectées. Injustifiables rationnellement, l’argument princeps étant « qu’il en a toujours été ainsi » (et qu’il ne peut en être autrement).

Ainsi, le système de parenté est reproduit lui aussi sur la justification de la tradition, de l’ancienneté du système lui conférant une qualité de presqu’éternité. Le mécanisme intime des rapports sociaux contenus dans l’organisation intime du lien de parenté n’est pas consciemment connu par les protagonistes, c’est à dire qu’un fils ou un père n’ont aucunement conscience des schémas produits par Lévi-Strauss pour illustrer les différentes formes d’avunculat. Non seulement ils n’ont pas conscience des schémas, mais en plus ils ne peuvent concevoir spontanément qu’ils puissent exister. C’est à dire qu’ils sont portés par un système de nature inconsciente. D’une autre manière, on peut dire également qu’ils sont portés par une évidence implicite qui ne souffre aucune discussion.

Il posera plus explicitement, mais toujours avec prudence, sa thèse : « Toute la démonstration dont on a rappelé ci-dessus les articulations principales, a pu être menée à une condition : considérer les règles du mariage et les systèmes de parenté comme une sorte de langage, c’est-à-dire un ensemble d’opérations destinées à assurer, entre les individus et les groupes, un certain type de communication. Que le « message » soit ici constitué par les femmes du groupe qui circulent entre les clans, lignées ou familles (et non, comme dans le langage lui-même, par les mots du groupe circulant entre les individus), n’altère en rien l’identité du phénomène considéré dans les deux cas », et d’ajouter « Comparées au langage, les règles du mariage forment un système complexe du même type que celui-ci, mais plus grossier et où bon nombre de traits archaïques, communs à l’un et à l’autre, se trouvent sans doute préservés. » (« Langage et société » In Anthropologie structurale).

Lévi-Strauss, dans le même axe, lève un lièvre pour le moins considérable, en démontrant l’universalité de l’interdit de l’inceste. Il qualifie de scandaleuse cette assertion en ce qu’elle contrevient à l’habituelle démarcation entre Nature et Culture : car l’universel « relève de l’ordre de la nature et se caractérise par la spontanéité, que tout ce qui est astreint à une norme appartient à la culture et présente les attributs du relatif et du particulier » (Les structures élémentaires de la parenté, (107)).

d) Intérêt de la méthode structurale

Lévi-Strauss va déployer à plusieurs reprises un véritable plaidoyer en faveur de la « méthode structurale », « méthode » en effet puisque pour l’auteur la structure ne se dégage que d’un abord particulier du phénomène observé, ce qui constitue, de mon point de vue, une garantie contre tout excès dogmatique. Et ainsi, l’auteur de dire : « L’intérêt des recherches structurales est, précisément, qu’elles nous donnent l’espérance que des sciences, plus avancées que nous sous ce rapport, peuvent nous fournir des modèles de méthode et de solution » (117). Pour Lévi-Strauss, le « structuralisme » est « méthode » avant d’être « savoir ». Le fait qu’il s’agisse essentiellement d’une méthode et non d’un savoir permet certaines transpositions de discipline à discipline (par exemple entre linguistique, psychanalyse et anthropologie).

Lévi-Strauss va promouvoir une méthode et la définir, à partir de l’analyse des mythes (117). L’auteur, en posant prudemment qu’il s’agit de conclusions provisoires, dit que ces conclusions sont au nombre de trois :

1) « Si les mythes ont un sens, celui-ci ne peut tenir aux éléments isolés qui entrent dans leur composition, mais à la manière dont ces éléments se trouvent combinés ». Le mythe ne signifie quelque chose que de par son organisation, sa combinatoire, indépendamment de la nature des éléments agencés par lui. Ainsi, le type des représentations auxquelles le mythe emprunte n’influe pas sur son sens. Par exemple, un sens relatif à la mort peut n’emprunter qu’à des représentations n’ayant aucun rapport avec elle. Le mythe consisterait donc en une sorte de « matrice » permettant un travail du sens à travers lui. Ainsi, le mythe ne raconte pas un récit à entendre sur un plan strictement littéral, mais articule des éléments qui organisent une conception, conception qui dépasse le simple niveau représentatif. De fait, un mythe peut s’appliquer à des représentations qui n’ont rien à voir avec celles qu’il articule. Il constitue une métaphore, si bien qu’il apparaît possible de se référer à lui, « c’est comme dans le mythe de… ». Cette métaphore opère des substitutions de certaines représentations par d’autres, elle exprime la structure portée par le mythe. Le mythe est une organisation, soit, mais surtout une organisation qui organise le sens, une matrice opérationnelle par conséquent. Il ne s’agit donc pas d’un simple récit factuel, mais d’une séquence dont dépendent d’autres récits. Lacan proposera ainsi que le mythe d’œdipe, emprunt de Freud à la mythologie grecque pour représenter l’économie désirante du névrosé, conçu en terme de « métaphore paternelle ». Le mythe d’œdipe, identifié à son principe d’opération métaphorique, apparaît ainsi comme vecteur d’une « fonction ». Cette fonction (paternelle) concerne non pas uniquement les représentations du mythe (père, mère, fils) mais l’ensemble des représentations du sujet (par substitution). Lévi-Strauss propose ensuite :

2) « Le mythe relève de l’ordre du langage, il en fait partie intégrante ; néanmoins, le langage, tel qu’il est utilisé dans le mythe, manifeste des propriétés spécifiques.

3) « Ces propriétés ne peuvent être cherchées qu’au-dessus du niveau habituel de l’expression linguistique ; autrement dit, elles sont de nature plus complexes que celles qu’on rencontre dans une expression linguistique de type quelconque ». Un pont est jeté par Lévi-Strauss entre structure du mythe et structure du langage. Il suppose ici une organisation intrinsèque au langage dépassant l’abord linguistique traditionnel (descriptif) pour correspondre avec l’organisation inhérente aux mythes. Le langage est organisé comme les mythes sont organisés, c’est à dire que tous deux tirent leur substance d’un mode particulier d’agencement, le langage étant tout autant agencé lui-même qu’il agencerait les représentations.

Lévi-Strauss pose là certaines bases fondamentales de sa pensée, qui seront reprises par Lacan pour prolonger la pensée de Freud. On voit que, si Freud se référait constamment à la mythologie, Lévi-Strauss propose un lien entre mythe et langage, ce que Lacan développera grâce à l’utilisation des thèses de Saussure et de Jakobson. Apparaît donc ici ce nouage entre psychanalyse, mythologie et linguistique : la méthode de compréhension est structurale, définie par cette conception originale d’un système organisateur du sujet qui, à la fois, échappe à sa volonté propre, et ne s’inscrit dans aucune lignée divine. « Ni Dieu, ni… je-suis-mon-propre – maître » en quelque sorte. Lévi-Strauss propose comme méthode d’analyse des mythes : « Au stade préliminaire de la recherche, on procédera par approximations, par essais et par erreurs, en se guidant sur les principes qui servent de base à l’analyse structurale sous toutes ses formes : économie d’explication ; unité de solution ; possibilité de restituer l’ensemble à partir d’un fragment et de prévoir les développements ultérieurs depuis les données actuelles ». Les caractéristiques de la méthode structurale se retrouvent ici avec l’idée d’un dégagement de principes. Ces principes peuvent s’appliquer à n’importe quel élément du mythe pris séparément pour permettre la reconstitution entière du mythe. Il doit donc être possible de retrouver le mythe à partir d’un quelconque de ses éléments. La méthode structurale se donne donc comme objectif le dégagement d’éléments irréductibles qui donnent la « logique » de l’ensemble, si bien qu’un de ses éléments en représente la totalité. En outre, la méthode structurale se doit de dégager des « invariants », c’est-à-dire des principes valables pour l’ensemble du groupe considéré.

Dans ce même texte intitulé « Magie et religion », Lévi-Strauss entreprend l’analyse structurale du mythe d’Œdipe, abordé sous le jour d’un questionnement quant aux origines, ce qui achève de le relier à Freud dans sa démarche.