I / D’un tronc commun du sujet

1) Univers signifiant prénatal du sujet

Avant tout, il convient de restituer l’enfant à naître dans la subjectivité parentale. Lacan rappelle que la chaîne signifiante « est d’ores et constituée chez la mère… sous la forme de l’Autre » (102). Posons déjà l’Autre comme le lieu du signifiant, le lieu du langage, ce lieu au sein duquel le sujet tente de s’appréhender. Cet Autre peut se projeter sur telle ou telle figure, le père, la mère, n’importe qui, pour peu qu’il lui soit prêté un savoir, un discours, au sein duquel le sujet cherche à s’appréhender. L’Autre de l’enfant se dégage donc d’un univers primitivement constitué de ses parents, et par conséquent de l’Autre de la mère comme de l’Autre du père.

La conception d’un enfant implique la subjectivité parentale dans la relation des parents à l’Autre : les parents expriment un désir. Il s’agit d’une conjonction subjective qui produit dés avant la naissance de l’enfant un terreau, une matrice.

Lacan précise : « Un pôle d’attributs, voilà ce qu’est le sujet avant sa naissance (et peut-être est-ce sous leur amas qu’il suffoquera un jour). D’attributs, c’est à dire de signifiants plus ou moins liés en un Avant de naître, l’enfant appartient déjà au discours conscient et inconscient de ses parents, de son entourage. Il se trouve « pré-inscrit » dans une conjonction désirante qui s’articule (plus ou moins) en un discours. L’organisation de la structure parentale va donc le déterminer par avance, puisqu’il se repérera au sein de ces discours combinés et inter-agissants. Lacan évoque le simple exemple du choix du prénom qui identifie l’enfant à tel membre de la famille ou à tel désir (87).

En cette optique, il importe donc de concevoir un désir représenté par le signifiant, et le signifiant comme étant à même de déterminer le désir : le désir parental, comme discours, déterminerait le désir de l’enfant non encore né. À sa naissance, l’enfant se trouverait donc porteur d’un mandat hérité, se trouverait orienté en partie. Heureusement, un peu de mouvement peut s’instaurer du simple fait que le désir parental se modifie possiblement du fait même de l’arrivée d’un enfant, pour se répercuter en une infinie cascade d’interactions désirantes.

Joël Dor remarque : « Il est cliniquement manifeste qu’un sujet psychotique a été, la plupart du temps, investi par sa mère avant sa naissance, sur un mode spécifiquement remarquable. C’est donc dans l’investissement maternel fantasmatique de l’enfant qu’il est déjà possible de repérer certains indices significatifs de la potentialité des incidences psychotiques » (31), ce qui vient donc nuancer avec pessimisme l’idée selon laquelle la naissance, par elle-même, pourrait occasionner des remaniements de l’économie désirante parentale. Mais cela appuie, par contre, l’idée d’une prédétermination de l’enfant par la combinaison des désirs. On remarquera dans cette hypothèse clinique de Joël Dor que le père n’est pas incriminé directement. Il est vrai que Lacan théorise la forclusion du Nom du Père comme consécutive à la place que »réserve la mère au Nom du Père dans la promotion de la loi » (83). Il importe de préciser que cette promotion peut dépendre de la position désirante paternelle, pour insister sur cette idée d’une conjonction désirante, plus que sur cette chimère de la mère du sujet psychotique, spécifiquement et unilatéralement en dehors de la loi. Pour faire une histoire de psychose, il faut bien une sorte de complicité triangulée, un accord tacite, une absence de désaccord explicite, une fascination.

Le prénom « donné » à l’enfant pose certaines bases de ce désir parental, et vient représenter inauguralement l’enfant dans le registre signifiant, en anticipant sur sa naissance. Le choix du prénom porte un désir qui, déjà, inscrit l’enfant et le suivra. Casper (14), dans un travail où elle opère une lecture du discours d’un sujet quant à son prénom, montre l’effet de support que permet le prénom ainsi que son lien au supposé désir parental. Le sujet interroge son prénom comme une des clés du désir parental ayant présidé à sa venue au monde, à son existence. Elle dit : « À l’inverse du nom patronymique dont la transmission est prescrite par la loi, le prénom fait l’objet d’une attribution dans un acte de nomination qui appelle un Dans ce mouvement, le prénom prend un statut particulier qui engage le lien parent-enfant, un lien à partir duquel se manifestent ou prennent sens des éléments d’une élaboration subjective. Le prénom porte en lui les traces d’une place donnée à l’enfant par ses parents, une place que l’enfant est appelé à habiter ».

2) De l’épinglage dans le signifiant et de son reste

a) Du sonore

La voix du besoin

L’enfant sorti du ventre de sa mère ressent assez vite une tension : la faim. Dire qu’il « ressent » constitue un raccourci, puisque ressentir implique de se situer. Pour dire vite, dans la mesure où nous sommes bien incapables de définir le processus en jeu, il se trouve que lorsqu’il devient nécessaire pour la survie de l’enfant qu’il s’alimente, ce dernier pousse certains cris caractéristiques qui préviennent la mère. S’agit-il d’un pur mécanisme en arc réflexe, existe-t-il déjà une sorte de douleur qui fait souffrir l’enfant, ou bien la douleur ne se détermine-t-elle qu’en opposition au plaisir (ici en l’occurrence, la réplétion gastrique et l’élévation de la glycémie) ? L’enfant, ou plutôt ce concept d’enfant inventé pour la facilité de l’exposé, serait donc un enfant parlé mais non-parlant, n’ayant pas encore lui même accès au signifiant.

Toujours est-il qu’un processus inauguré par la nécessité organique de l’alimentation aboutit à la production d’un cri, le deuxième après celui de la naissance, cri reconnu par la mère comme le signe de la faim. Et, « automatiquement », la mère va décider de donner le sein à son enfant, dans une action guidée par une sorte d’évidence.

Ainsi, la mère va nourrir l’enfant et provoquer chez lui une sensation de plaisir, d’apaisement, de tranquillité.

Tout en même temps que l’enfant ressentira l’apaisement de son besoin, il entendra certains cris que pousse la mère, une sorte de vibration sonore qui produira chez lui une impression. Cette vibration sonore, ce cri de « la chose » (la mère) qui vient satisfaire son besoin, apparaît concomitant du nourrissage : en même temps que « la chose » apaise sa tension, la chose produit des sons. Tout simplement, la mère qui s’occupe de son enfant lui parle, et ce parler inaugural consiste en du sonore, faute d’être reconnu en tant que matériel signifiant. Ou, plus précisément, cette voix entendue signifie globalement l’apaisement. D’autres sensations accompagnent bien entendu cette voix et cette réplétion : odeurs, caresses, etc., sensations qui s’inscriront comme autant de signes de cette « jouissance » que produit « la chose » maternelle. La mère propose ainsi un « en plus » constitué de caresses et de paroles, pour tout dire la mère donne de l’amour en plus, cet amour qui ne se possède pas mais qui se donne. Ainsi, il faut bien considérer les choses dans leur simplicité : l’enfant s’accroche aux objets concomitants de la satisfaction de son besoin, en l’occurrence aux signes de l’amour maternel, dont la voix. Il importe d’insister sur l’origine supposée de l’affaire : la pulsion. Il reste la question de la possibilité même d’une totale satisfaction de l’enfant, mais ne s’agit il pas d’une vue de l’esprit produite par l’effet du langage (d’un effet « logique ») ? Existe-t-il effectivement des instants où se joue une telle adéquation parfaite, ou bien l’idée même de jouissance (totale satisfaction) ne s’origine-t-elle pas d’une pseudo nostalgie, l’idée de jouissance étant produite par sa possibilité conceptuelle dans le langage ? Posons d’ores et déjà « l’irréalité de l’objet » comme condition spécifique du sujet, c’est-à-dire que rien ne saurait effectivement satisfaire ce dernier.

Le besoin de l’enfant sera donc à considérer, ainsi que ses traces chez l’adulte, comme une dimension strictement pulsionnelle, qui engage le corps et la pulsion dans un en deçà de la parole. La satisfaction de ce besoin s’accompagne d’une vibration sonore, les mots de la mère, vibration qui va originer un attachement à cette vibration sonore puisque concomitante de la satisfaction et de l’amour en plus. L’attachement à cette vibration, en l’occurrence à la parole non décryptée de la mère, sera un attachement pulsionnel, c’est-à-dire qu’il ne sera pas en lien avec la coupure de la parole, et cette pulsion sera appelée « pulsion invocante ». Pommier prolonge ce concept de pulsion invocante en l’articulant à la notion de « jouissance vocalique » (138), jouissance articulée à « l’objet voix ». Jouissance signifie ici en quelque sorte l’absolue satisfaction de l’enfant par la mère, c’est à dire un vécu sensible qui se passe des mots, que le pervers interrogera comme « surpassement » des mots. À cet enfant logique, supposé en deçà de la parole, Lacan réservait la dénomination d’« Infans » (l’enfant étant, quant à lui, entré dans le circuit de la parole). On note que l’Infans représente une virtualité intellectuelle, puisque le point de vue structuraliste n’envisage pas de stades. En toute rigueur, il faudrait poser que l’enfant fait circuler du signifiant, à commencer par lui-même comme signifiant, dès sa naissance, dès les coups de pieds dans le ventre de sa mère : quand ces signes valent comme signifiants pour les autres. Jouissance vocalique, musique première, accrochage du musicien ? Cette dimension vocalique de la jouissance constitue un aspect essentiel du vécu hallucinatoire, on oublie souvent que l’halluciné qui entend des voix, entend des voix… C’est-à-dire que, outre le matériel signifiant véhiculé par l’hallucination acoustico-verbale, le sujet entend ou perçoit du sonore, et souvent la nature physique du son lui-même a autant d’importance que son contenu (19). Wolfson illustre bien cet aspect quand de sa psychose il décortique l’horreur de la demande de l’Autre, au sujet de sa mère qui lui parle et qui est : « si heureuse de faire vibrer le tympan de cette unique possession (..), son fils, en unisson presque exact avec ses cordes vocales, à elle » (157). De même, inversement, la production par Schreber de son hurlement atteste de ce rapport particulier au sonore que les psychotiques semblent avoir quelque fois conservé : « Apparition en ma personne du miracle de hurlement, au cours duquel ceux de mes muscles qui concourent au mécanisme respiratoire sont mus par le Dieu inférieur (Ariman) en sorte que je suis forcé de pousser des hurlements » (151). Les télescopages syllabiques des patients catatoniques, qui rendent leur discours si heurté, où s’interpénètrent les mots comme par compression, peuvent permettre d’entendre un résidu de cette jouissance perdue. Le timbre particulier de la voix de l’analyste, outre son effet de style ou sa valeur unaire, résonne également comme pur sonore vectorisant du signifiant. Et, plus généralement, la voix fait symptôme chez tout un chacun, elle vibre, accroche, traduit, produit un compromis.

La mère nourrit donc son enfant, l’apaise, le complète presque. Elle fournit l’objet qui rassasie, qui emplit le corps et fait cesser une tension : elle fournit « l’objet sein », l’objet qui nourrit.

En outre, et c’est là une préfiguration du miroir, elle regarde son enfant, l’enveloppe d’une ambiance par ce regard qui inscrit l’enfant dans son désir : il s’agit de « l’objet regard ». L’enfant baigne donc parmi ces trois éléments : voix, sein, regard ; objets qui s’institueront en tant qu’« éclats de l’objet a » (objet voix, objet sein, objet regard), dès lors que le signifiant sera considéré comme ayant opéré sa coupure.

La mère associe donc à ses soins apaisants un objet, l’objet voix, dans la mesure où elle parle amoureusement à son enfant. De façon anticipée, nous pouvons dès lors donner comme définition de l’Autre : « lieu du trésor des signifiants ». L’Autre correspond à l’instance maternelle productrice de langage et nécessaire au plaisir. Ultérieurement, cet Autre s’incarnera dans différentes figures, le père, le camarade, le supérieur hiérarchique, le partenaire amoureux, et même l’enfant pour boucler la boucle. L’Autre apparaît dès lors qu’il y a dépendance à sa parole, dès lors que sa parole compte à ce point qu’existe le désir de s’y reconnaître. Or, cet Autre maternel, l’enfant en dépend. Si bien que l’enfant va investir cet Autre, valeur suprême garante de sa survie (point de vue biologique), mais surtout fournisseur de son plaisir. L’investissement de cet Autre sera également investissement de son regard, de son sein, mais aussi de sa voix. Et cette voix constitue le point d’accroche par lequel le signifiant pourra se faire jour comme investissement de l’enfant. Pour rester rigoureux, l’Autre ne s’établit que par le signifiant, si bien que la vision schématique d’un Autre strictement producteur de sons « insensés » n’est pas valide. Mais, là encore, il s’agit d’un nécessaire effort logique, si la conception évolutive indispensable à se représenter les concepts en jeux sous-entend un stade pré-signifiant, posons que le signifiant, pour l’enfant, est d’emblée impliqué. Autrement dit, le moindre signe maternel fera office de signifiant, même si ce signifiant ne s’articule pas en parole. D’emblée, l’enfant se confronte à une coupure entre la part strictement pulsionnelle et son signe maternel. De fait, on ne peut rigoureusement considérer un infans dans le pur sonore intégrant, d’un coup d’un seul, un état où le sonore supporte du sens. D’emblée, la prime d’amour colle au sonore le sens d’un effet plaisant qui sera recherché. Mais, ce sonore, signifiant l’amour, n’est pas signifiant immédiatement au sens où il ne fait pas lexique partagé dans le langage. Autrement dit, il importe peut être de discriminer entre, d’une part, une conception du signifiant qui en fait un simple signe relié à d’autres (sonore), et, d’autre part, une conception du signifiant impliquant son articulation verbale. En effet, dès qu’une sensation est investie, toute non verbale qu’elle soit, elle représente le sujet dans sa quête, relativement à ce qu’il en serait du déplaisir. Ainsi, nous rencontrons là la définition stricte du signifiant : ce qui représente le sujet pour un autre signifiant. Il s’agirait donc d’une articulation des traces de l’amour maternel.

Le « Fort-Da ! »

Freud, dans « Au delà du principe de plaisir » (54), décrira, via le « jeu de la bobine », l’activité de symbolisation de l’absence de sa mère par l’enfant. La mère, nécessaire, indispensable, source de jouissance, peut manquer, et dès lors, l’enfant se la représente. La symbolisation est ici à prendre dans son sens initial, soit comme représentation de l’absence. Ce qui n’apparaît pas dans la réalité peut être psychiquement représenté, ce qui correspond étymologiquement à la définition du symbole : faire se correspondre les deux moitiés d’un objet brisé. Une partie de l’objet vaut pour l’ensemble, c’est à dire pour l’autre moitié. Freud, dans ce texte raconte l’observation qu’il a réalisée d’un enfant de dix-huit mois. Cet enfant jetait certains objets en prononçant O-O-O-O !. Puis, Freud observa ce même enfant jouant encore, cette fois avec une bobine : « ..tout en maintenant le fil, il lançait la bobine avec beaucoup d’adresse par – dessus le bord de son lit entouré d’un rideau, où elle disparaissait. Il prononçait alors son invariable o-o-o-o, retirait la bobine du lit et la saluait cette fois par un joyeux « Da ! » (« Voilà ! ») »… « L’interprétation du jeu fut alors facile. Le grand effort que l’enfant s’imposait avait la signification d’un renoncement à un penchant (..) et lui permettait de supporter sans protestation le départ et l’absence de sa mère ». Nous n’utiliserons ce passage que pour illustrer un aspect particulier du Fort-Da : la conscience douloureuse par l’enfant de l’absence de sa mère et les stratégies qu’il met en place pour surpasser cette séparation. Ici, Freud met l’accent sur la symbolisation de l’absence par un jeu, moyen de maîtrise de cette absence : l’enfant tire sur le fil pour faire réapparaître l’objet disparu. Mais, parallèlement à ce jeu, une autre tentative se fera jour : celle d’incarner pour la mère un objet indispensable, aussi indispensable que la mère l’est pour l’enfant.

Le phallus

Dans la partie relative au désir parental, j’ai rappelé qu’avant même sa naissance, l’enfant se trouvait capté par un discours, lui-même porteur de désirs. Parmi ces désirs, s’il en est un qui compte pour l’enfant, c’est le désir maternel, le désir de l’Autre. Lacan, pose pour représenter ce désir de l’Autre, un signifiant : le phallus. Ce phallus « dans la doctrine freudienne n’est pas un fantasme, s’il faut entendre par-là un effet imaginaire. Il n’est pas non plus comme tel un objet (partiel, interne, bon, mauvais, etc.) pour autant que ce terme tende à apprécier la réalité intéressée dans une relation. Il est encore bien moins l’organe, pénis ou clitoris, qu’il symbolise » (94). Lacan affirme ici que le phallus n’est pas le pénis, et qu’il n’est pas un objet quelconque. Ailleurs, il définira le phallus comme « signifiant du désir de l’Autre » dont une des particularités, outre de régler la signification, est d’être non spécularisable (sans image, sans réalité concrète). Le phallus consiste en un signifiant qui représente le manque, l’absence, et de là toute positivation l’annule. Nasio (130) le définit comme signifiant à venir dans la chaîne signifiante, à venir mais jamais présent. Le phallus ne vaut qu’en tant qu’objet attendu et obligatoirement absent. Ainsi, dire de certains objets de la réalité qu’ils sont « phalliques » ne leur donne pas le statut d’absence mais celui d’approximation : il s’agit d’objets qui répondent moins mal que les autres au désir et qui, de ce fait, en deviennent « phalliques ». Ces objets, les bijoux féminins, et pour l’homme commun, une automobile, elle-même pourvue d’attributs phalliques (injection, turbo, etc.), désignent le manque, plus qu’ils ne présentifient son occultation. Le bijou ne sera jamais comparable à ceux d’Elisabeth Taylor, et la voiture restera en deçà d’une autre plus rapide. Un objet désiré, phallique, perd la valeur ajoutée par le fantasme dès lors qu’il est acquis. Il réside toujours une déception lors de l’accession au supposé objet du désir, sachant qu’il ne s’agissait que d’un fantasme tenant lieu du manque. Et, si le phallique vient à manquer d’imperfection, si l’objet tend à combler, l’hystérique délire, l’obsessionnel s’angoisse. L’objet métonymique du désir est en lien de contiguïté avec le vide représentationnel.

Ce phallus, signifiant du désir de l’Autre maternel, prend une valeur centrale et « si le désir de la mère est le phallus, l’enfant veut être le phallus pour le satisfaire », nous dit Lacan (94). Ce phallus, l’enfant l’a déjà été au sein du discours maternel, signifiant à venir, avant sa naissance. Une fois né, il devient phallique et non plus phallus, mais la place est chaude.

Le « Fort-Da ! » peut représenter une des stratégies enfantines visant à maîtriser l’absence de la mère en la symbolisant, et en symbolisant surtout son retour (le « Da ! »). Une autre stratégie peut consister en la tentative d’incarner le désir maternel, parallèlement à la première. L’enfant, à incarner le phallus maternel, viendrait obturer son manque, le combler, pour se fondre en elle. Quand un homme veut à toute force satisfaire une femme, il se situe précisément en cette logique (grand mérite doit être reconnu à la féminité de cultiver un espace d’insatisfaction, qui maintient une garantie). L’enfant, à incarner le désir maternel, viendrait obturer son désir, s’intercaler dans son manque comme la dernière pièce d’un puzzle. Dès lors, en cette place, indélogeable, il appartiendrait à un grand tout maternel, s’y perdrait pour garder sa mère.

Heureusement, l’enfant n’occulte pas ce désir béant quelle que soit sa structure, et se confronte à la question de ce que sa mère peut attendre : quel est ce phallus ? Ainsi, de ce signifiant du désir de l’Autre s’inaugure une notion annexe, qui avec le phallus va régir une bonne partie de la vie adulte, correspondant à ce qu’attend la mère, soit : la demande de l’Autre. L’Autre semble demander quelque chose, d’où une impossible dialectique entre tenter de répondre à cette demande au risque d’y être englouti (Lacan nommait la « gueule de crocodile » cette demande), ou rester à l’écart et chuter dans le vide infini du non désir, de la rupture de tout lien, de toute attache : entre oblativité suicidaire et coupure autistique.

Cette demande de l’Autre va donc constituer un nouvel enjeu, un défi consistant à tenter de s’en saisir pour tenter d’y répondre. Ici intervient la fameuse vibration sonore que nous décrivions, ce doux cri maternel, cette ambiance vocalique de jouissance. En plus de se donner au regard maternel et de s’y plonger (on peut y rapprocher l’importance du trait « regard » dans toute séduction adulte, le fait de tomber amoureux à cause du regard dont l’analyse révèle fréquemment la parenté avec le regard maternel), et avant de « donner son caca » à cette mère qui demande toujours et toujours, l’enfant va tenter de se prendre dans les sons, de rendre lui-même d’autres sons. Yeux dans les yeux, la mère produit du signifiant et l’enfant babille. Dans les signifiants de la mère, la place est chaude de l’enfant phallus, comme nous l’avons dit. En tout état de cause, l’enfant va investir la vibration sonore de la mère non plus comme simple sensation, mais comme support potentiel de sa demande (« elle semble si contente quand je babille »). L’enfant va s’intéresser à ce qui apparaît concomitant de l’apaisement des tensions internes, à ce qui d’autre part recèle peut être la demande maternelle.

b) Du signifiant

Dans le troisième séminaire, Lacan développe la question de la naissance « verbale » du signifiant pour l’enfant : en effet, là où nous en sommes, l’enfant capte une bouillie sonore indifférenciée, bouillie destinée à transducter un message, simplement porteuse en cette configuration d’une supposée « demande de l’Autre ». Il est licite de considérer ce sonore comme jouissance vocalique d’une part, mais aussi comme pré-signifiant. En effet, du fait que ce matériel sonore transducte des éléments de relation, il participe à représenter l’enfant par rapport au lien qu’il entretient à sa mère. L’investissement du sonore fonde la représentation de l’infans, ce qui correspond à la définition du signifiant : ce qui représente le sujet pour un autre signifiant. Le babillage représente l’enfant par rapport à sa mère, il s’agit en quelque sorte de signifiants préverbaux.

L’enfant baigne dans un univers scopique, sonore, caressant et nutritif, mais dans une jouissance incomplète malgré tout, puisque tronquée par l’indisponibilité maternelle. La mère se révèle, d’emblée, incompétente à compléter absolument l’enfant, dès lors désirant. Cette conception structuraliste s’oppose à celle d’une « dyade » mère-enfant, dyade en bi-correspondance idéale et réciproque d’un désir maternel avec un besoin de l’infans. La dyade en question consiste en une occurrence logique, le langage permet de la fonder comme hypothèse, comme mythe.

Comme Wolfson (156) l’exprime si horriblement et si délicieusement, l’air de l’intérieur du corps de la mère est expulsé, mis en vibration par l’interposition modulée des cordes vocales, circule dans des conduits, résonne dans la bouche, passe la barrière dentaire puis labiale, pour faire vibrer l’air à l’extérieur de son corps propre. Puis cet air vibrant se propage, la vibration plus précisément, et fait ensuite vibrer le tympan de l’infans après avoir pénétré dans son conduit auditif.

L’infans qui y repère, comme nous l’avons vu, la demande de l’Autre, y repère aussi des séquences qui se répètent. Des séquences sonores qui s’inscrivent dans sa mémoire, l’intérêt qu’il porte à cette vibration l’invite à ce repérage. Des séries de son reviennent, à commencer par une séquence de deux sons : MAMAN (en langue française). Si l’intérêt de l’enfant pour le son maternel s’articule à son manque, donc à une symbolisation (manque de quelque chose conçu en l’absence de la chose), le processus de découpage de la langue maternelle en séquence fait intervenir les compétences cognitives.

Les compétences cognitives interviendront aussi à un autre niveau : les séquences sonores standards vont se révéler corrélables avec des effets ou des situations constantes. La séquence BI-BEURON (biberon) sera corrélée avec le don par la mère d’un sein allongé séparé de son corps qui, lorsqu’elle le donne, fait se coller les corps et le BI-BEU-RON, le sein détaché, se recolle au corps maternel, et tout se recolle ensemble. L’enfant repère cette séquence, sa musique, et ce qui lui est attenant, l’objet désigné. La séquence sonore BI-BEU-RON vient constituer le signifiant, le sein allongé détaché du corps maternel constitue un premier signifié, et d’autres signifiés vont compléter le signifié « sein allongé », tel « plein », « vide », « lait », etc. D’autre part, le signifiant « biberon » pourra venir se substituer à un autre signifiant dont les signifiés doivent rester refoulés. C’est le processus de la métaphore, un signifiant en remplace un autre, parce que les signifiés du signifiant à occulter comportent des accointances avec l’inceste (au sens large) prohibé.

L’enfant, parallèlement et toujours dans cet esprit de ne poser aucune préséance, dans cette logique qui ne hiérarchise pas les phénomènes en fonction d’une chronologie de survenue, l’enfant donc, au hasard des issues pulsionnelles qu’il éprouve, découvre qu’une décharge psychomotrice particulière produit une sensation tympanique comparable à celle qu’il entend de sa mère. Il crie, et babille enfin, il sait reproduire (par apprentissage, mû par un désir en formation) les sons qu’il entend. Il joue, maîtrise l’Autre maternel en faisant à sa place, en faisant à l’intérieur d’elle du son, en lui faisant faire… C’est-à-dire que produire du son peut représenter une façon d’halluciner la mère, de la créer, de la maîtriser : produire du son équivaut à l’entendre de l’Autre. Cela rejoint l’aphorisme lacanien : « Le sujet reçoit de l’autre son propre message sous forme inversée » (100), ce qui signifie que le sujet s’appréhende aussi en son propre discours. Ainsi, formuler « tu es mon maître » équivaut à s’entendre dire par l’Autre « tu es mon esclave ». Babiller correspond ainsi, au delà de l’effet de décharge psychomotrice, à expérimenter la production sonore dans laquelle une place est promise, à entendre en quelque sorte l’Autre en son absence.

Hormis cette production, cette maîtrise, le plaisir maternel à entendre l’enfant babiller invite l’enfant à user de ce stratagème vocal pour répondre à la demande maternelle : « Tu aimes quand je fais vibrer de l’air, je peux ainsi te conquérir et te conserver, et bien je vais t’en donner, du son… » Les conciliabules entre l’enfant et la mère, entre babillages et signifiants maternels, vont sceller cette union par l’air vibratoire.

Si l’enfant tente de répondre à la demande maternelle afin de s’y inclure, de s’y collaber, il va entrer aussi dans le registre de la parole et demander à son tour.

La demande

Dans son texte « La signification du phallus » (94), Lacan pose qu’en ce qui concerne l’humain, « ses besoins sont assujettis à la demande, ils lui reviennent aliénés ». Et : « La demande en soi porte sur autre chose que sur les satisfactions qu’elle appelle. Elle est demande d’une présence ou d’une absence. Ce que la relation primordiale à la mère manifeste, d’être grosse de cet Autre à situer en deçà des besoins qu’il peut combler », puis : « Ce privilège de l’Autre dessine ainsi la forme radicale du don de ce qu’il n’a pas, soit ce qu’on appelle son amour ». Plus loin dans ce même texte, Lacan précise : « C’est ainsi que le désir n’est ni l’appétit de la satisfaction, ni la demande d’amour, mais la différence qui résulte de la soustraction du premier à la seconde, le phénomène même de leur refente (Spaltung) ».

Si nous reprenons du départ, il existe une logique de dépendance de l’enfant à la mère puisque cette dernière peut le soulager en répondant à son besoin. Cette logique imprime un mouvement de tentative de conquête de la mère par l’enfant, dans une visée satisfactoire, et dans la mesure où il importe de préciser encore que la mère manque par définition, c’est à dire qu’elle ne comble jamais totalement. D’autre part, la mère distille une prime : son amour. L’enfant va ainsi construire son désir. Le désir correspondra donc à une nostalgie virtuelle d’un état idéal d’adéquation parfaite avec la mère. Le désir serait à entendre comme idéal purement spéculatif d’un Autre maternel omniprésent et idéalement comblant. Ainsi, le désir résulte de la coupure qu’occasionne l’inscription dans le signifiant. En effet, le registre signifiant inscrit comme il sépare, dégage une perte, d’une même façon que l’indisponibilité maternelle représente une perte. L’enfant parle « une séparation » qui s’institue de sa parole même. Nous avons, par commodité, identifié à l’indisponibilité maternelle ce qui relève précisément de l’incomplétude du symbolique. Quelle serait cette possibilité d’une idéale complétude réciproque mère-enfant ? Une telle perspective rendrait inutile la parole en annulant le langage qui se fonde sur un impossible. Impossibilité de cette complétude qui se trouve reléguée au rang de simple vue de l’esprit, tout en inaugurant cette curieuse nostalgie de ce qui n’a pas eu lieu. Or, cette incomplétude, si elle fonde une infinie douleur, propulse l’infans dans ce qui semble contenir la demande maternelle, en l’occurrence son langage. Et, au-delà de repérer petit à petit les significations contenues dans le langage maternel, l’enfant va demander à sa mère de satisfaire son désir. Cette demande va s’étayer sur les restes de la satisfaction initiale du besoin. Autrement dit, l’enfant va parler à son tour pour réclamer plus de mère, et ce plus de mère, il va le demander en utilisant les signifiants de la rencontre avec elle : les signifiants du besoin.

Ainsi, lorsqu’un enfant (puis un adulte) demande, il nomme un objet sensé constituer son besoin. Or, au travers de cet objet qu’il nomme, il revendique autre chose qui touche à son désir : désir de l’Autre maternel, de se coller à cet Autre dans une union sans écart, c’est à dire un amour. Si bien que l’objet demandé ne compte guère, il ne fait que transducter, soutenir une demande qui est demande d’amour, d’où cet aphorisme définissant l’amour comme le « don de ce que l’on n’a pas ». On peut « avoir » un objet que l’on peut donner, et si cet objet possédé est demandé, il vaut aussi par l’amour qu’il véhicule. Or, si l’amour est véhiculé par l’objet, il lui est hétérogène et ne peut se posséder. L’amour n’est rien d’autre que l’illusion logique de ce qu’il serait possible.

Si l’enfant parle, s’engage dans le défilé de la parole, c’est pour demander de l’amour. Par sa demande d’amour, il articule son désir et tente de le faire reconnaître par l’Autre, ce qui revient à le reconnaître lui-même. Il s’agit là du principe même de la cure analytique, comme tentative de faire reconnaître son désir, jusqu’à la butée des signifiants de la demande et du désir, c’est-à-dire jusqu’aux représentations limitrophes de la jouissance. Cette butée est parfois nommée « littoral », soit ce qui fait jouxtance entre le « littéral » et « l’oral » des premières demandes étayées sur les besoins inauguraux.

À propos de l’articulation entre demande et amour, Lacan dit que « C’est aussi, passions de l’être, ce qu’évoque toute demande au delà du besoin qui s’y articule, et c’est bien ce dont le sujet reste d’autant plus proprement privé que le besoin articulé dans la demande est satisfait », et « La satisfaction du besoin n’apparaît là que comme le leurre où la demande d’amour s’écrase, en renvoyant le sujet au sommeil où il hante les limbes de l’être, en le laissant en lui parler » (91). Cela se complète de : « Articulons pourtant ce qui structure le désir. Le désir est ce qui se manifeste dans l’intervalle que creuse la demande en deçà d’elle-même, pour autant que le sujet en articulant la chaîne signifiante, amène au jour le manque à être avec l’appel d’en recevoir le complément de l’Autre, si l’Autre, lieu de la parole, est aussi lieu de ce manque ». L’Autre, la chose maternelle qui parle et semble contenir l’entièreté du monde, est barré. L’Autre, lieu des signifiants, est insuffisant à rendre compte entièrement du sujet. Le sujet, qui comme nous l’avons vu, tente constitutionnellement de s’y appréhender, dans cet Autre comme lieu du signifiant, échoue. Cet échec tient à un autre malentendu entre l’Autre et lui : le sujet qui veut s’y fondre, en cet Autre qui s’enracine dans la mère, bute éternellement sur un impossible : le registre signifiant comporte sa limite, et ne peut contenir l’être. Autrement dit, le registre signifiant permet la nomination, mais ne contient pas tout. L’impossibilité pour l’infans de vivre un état d’absolue complétude, l’inadéquation fondamentale entre l’enfant et sa mère, va se prolonger d’un autre impossible : l’impossibilité de se capter intégralement dans le registre signifiant. L’ultime tentative, celle « d’être du signifiant maternel » va échouer, car procédant de la même béance structurale. Cette béance ouvre sur la parole qui échoue à contenir l’entièreté du sujet.

c/ De son reste

Safouan écrit (149) que : « C’est en vain que le sujet tente d’atteindre, au gré du désir de l’Autre, une égalité avec le signifiant que seule la mort réalise.. », ce qui fait dire à Lacan que le suicide est le seul acte que l’on ne rate pas. Pas de ratage dans la mort par suicide, puisque le sujet décide et accomplit alors l’égalité au signifiant, la parfaite égalité, en miroir de cette chimère fantastique d’une dyade mère-enfant sans béance. Pas de ratage dans le suicide, et absolue jouissance d’anticiper un moment de coalescence parfaite. La coalescence réalise le parfait modèle d’une aspiration humaine bien anti-naturelle, aspiration dont l’issue est la mort.

Le registre du signifiant va constituer le symbolique, et le registre que le signifiant ne pourra englober se nommera chez Lacan : réel. Le réel est définit par rapport au symbolique, le repérer dans son étrangeté implique un décalage, un ordre d’où ce repérage peut se faire. Ainsi, non pas de dire que sans le symbolique tout serait réel, mais plutôt que seul le symbolique permet d’organiser, en marge, l’idée du réel. Sans le symbolique, pas de réel, de même que pour qu’il puisse exister la mer, il faut bien un littoral et des espaces de terre. Là encore, les choses n’existent que par distinction, par opposition, comme Saussure le posait pour le signifiant. Lacan, reprenant un cas de Mélanie Klein, une psychose infantile autistique, dit que le jeune patient dispose « de certains éléments de l’appareil symbolique » et plus loin que : « Tout lui est également réel, également indifférent » (99). La contradiction est évidente, et se justifie probablement de la nécessité de poser rapidement le problème avant de l’examiner.

L’objet a

L’opération de nommer, la mise en travail du signifiant, engage le sujet à se saisir au sein de l’instance de la lettre : dans le langage. Nous avons vu ce qui portait le petit infans (celui qui ne parle pas) à s’inscrire dans les mots, les mots de la mère l’Autre.

Or, le registre signifiant peut s’apparenter à une sorte d’ensemble, soumis à la limite du langage. Ce registre n’intègre pas la totalité de l’être parlant pour le réduire au « parlêtre », à son discours. L’être est une donnée ontologique abstraite irréductible au sujet, ce que le sujet tente d’appréhender dans le discours. L’indicible, ce qui échappe au champ du signifiant, constitue le réel. Le réel, dans cette stricte acception, comprend sans distinguer différentes pertes, ces pertes se rassemblent facilement sous le vocable « objet perdu ».

L’objet perdu ne peut s’apparenter à un objet simplement identifiable, descriptible, repérable dans son articulation à d’autres objets. Il s’agit d’un objet proprement « négatif », comprenant la mère des interactions les plus précoces. J’ai précédemment argumenté contre la notion de dyade mère-enfant pour en faire une stricte occurrence logique, un avatar du langage qui remarquons le, au-delà de sa valeur d’artefact probable, structure l’ensemble de la recherche du sujet. Mais, si cette dyade vaut principalement par sa valeur logique, il n’en reste pas moins que le lien primitif à la mère, au corps de la mère, comme à son propre corps, est perdu dès lors que le sujet s’inscrit dans le langage. Plus généralement, la perte concerne cet ensemble confus qui s’est vu recouvert par les mots.

Posons ainsi que l’objet perdu est d’abord et surtout relation perdue, la bouche sur le sein dans un collé parfait confusionnant les limites, la sensation corporelle sans distinction nette, la matière qui sort du corps au cours de cette période fondamentale du don destructeur, matière qui n’est plus le corps, le bain prolongé dans le lac oculaire d’une maman amoureuse, la vibration tympanique, etc. Toutes ces expériences sont ici décrites, et pourtant il faut faire l’effort de les concevoir comme innommables, indescriptibles. Il s’agit précisément d’un éprouvé de jouissance. Cette idée d’un éprouvé me semble rendre compte au mieux de ce lien perdu, non représentable, hors texte.

Comme cela apparais nettement, cette jouissance concerne le corps, mais aussi la mère, et cette jouissance perdue correspond donc en partie à celle de l’inceste absolu : jouir de la mère, être jouit par elle. Cette expression « être jouit » peu élégante, renvoie à la tentative d’incarner le complément maternel. Mais ce que le signifiant fait perdre ne se limite pas à l’instance maternelle : la perte concerne également le corps propre et son gargouillis interne, les appétits les plus enracinés dans la pulsion, etc. L’évocation discursive de ces restes provoque un ratage qui en dénature la portée : la mise en discours de ce qui échappe au discours ne se réalise que par imaginarisation et ne vaut pas comme un « rendu-compte » exact de la perte réelle.

« L’objet a » désigne dans leur ensemble ces pertes. Il s’agit, par cette locution « objet a » de désigner le lexique de ce qui ne peut formellement être désigné dans le champ signifiant. L’innommable y trouve son générique, dans le réel. « L’objet a » ne désigne pas le concept de « réel » dans sa globalité, mais appartient au réel en tant que catégorie. Le réel correspond au concept d’indicible, « l’objet » a représente l’indicible d’un éprouvé pur, d’un lien et d’une perte. L’objet a est causé par le symbolique, le symbolique aliène le sujet et lui barre tout accès à quelque savoir sur l’objet a. Ainsi, le concept de réel recouvre l’ensemble (infini) de ce qui n’est pas symbolisé, dont une partie correspond aux expériences de perte (objet perdu) et s’indexe au sein d’une catégorie : l’objet a.

« Objet cause du désir », c’est ainsi que Lacan caractérise cet objet improbable, cette virtualité évanescente dès lors que l’on tente de la circonscrire. Cet « objet a » supporte la trace d’une perte fondamentale : la chose maternelle, et plus particulièrement la trace d’une jouissance. Le désir va s’articuler à cette perte, à cet objet : le sujet conservera une nostalgie structurale d’un supposé état affranchi du signifiant. La jouissance s’opposera au plaisir, plaisir que Lacan appelait petite jouissance ou jouissance phallique, dans le mesure où le plaisir s’articule quant à lui au signifiant. L’objet du plaisir peut se nommer et s’articuler au discours, il ne permet pas la jouissance, mais en porte la trace, puisque promu par elle. Plaisir et jouissance s’articulent, mais la jouissance n’est pas un plaisir. Elle est expérience extrême, déracinement, fait le lit du traumatisme, elle est désinscription. Ainsi, le désir utilise le balisage signifiant et oriente le sujet vers la trace de la perte, qui est une perte causée par l’inscription signifiante. L’objet a cause le désir qui ne peut donc que le manquer, le signifiant ne pouvant intégrer ce qui l’outrepasse.

Si « l’objet a » cause le désir, puisqu’il englobe la perte de jouissance, il provoque aussi l’angoisse. Car, et ici encore il s’agit bien d’un strict effet de la structure, si cet objet cause le désir, il invite hors le champ signifiant. Là où le sujet s’appréhende dans le langage, s’y construit, il est taraudé par un désir qui le tire vers le vide littéral. Le sujet est irrépressiblement aspiré par une jouissance qui l’annule, puisque cette jouissance implique un non rapport de parole, un impossible du signifiant. Nous voyons là un de ces couples antithétiques que nous évoquions précédemment. D’un côté, le sujet est mû par un désir qui le tire vers l’objet a, de l’autre, tout rapprochement avec cet objet tend à annuler l’assise du sujet dans le registre signifiant. La fragilisation de cette assise érode la structure même : le sujet s’annule dans la jouissance, il s’extrait du langage qui le compose. On peut dire que le « sujet » est défini par sa coupure, coupure occasionnée par le signifiant et qui engendre une perte. La définition même du « sujet » implique une soumission et une perte. Le sujet tend à s’évanouir si la perte disparaît, et l’angoisse signale cet évanouissement. De là, un affect particulier, que Lacan va théoriser longuement dans un séminaire (105) : l’angoisse. L’angoisse représente l’inceste absolu et l’annulation par là même de l’appui du signifiant. Le signifiant apparaît, là encore, comme une notion ambiguë. Pris dans ses rets, le sujet s’y construit ; castré par sa limite propre, le sujet court à sa perte lorsqu’il court à sa jouissance. L’expression « courir à sa perte » peut s’entendre, ainsi, comme course vers l’objet perdu, risquant de provoquer la perte du statut de sujet. Le sujet oscille entre deux pertes. Il se voit contraint, dés lors, de composer avec le signifiant et la jouissance, par un aménagement au sein de la structure qui le compose, et tout l’art en la matière, (qui, bien pratiqué, définira ce qu’il est de coutume de nommer « personnalité équilibrée »), consistera à maintenir un juste écart entre position désirante et jouissance.

Cette perte occasionnée par le signifiant représente un premier aspect de la castration. Lacan représente cette perte en barrant l’Autre. Ce premier aspect de la castration définit le sujet, le second aspect concerne le phallus, et définit la névrose (ce qui sera détaillé plus loin).

Phallus et objet a

Si le phallus représente le signifiant du désir de l’Autre, « l’objet a » stigmatise le manque en l’Autre. Sur cette base, nous voyons se profiler le caractère à la fois intriqué et hétérogène de ces deux notions.

Ces deux dimensions pointent l’absence, chacune dans son registre. On peut trouver dans le remarquable travail de Serge Leclaire, le détail d’une discussion simplement reprise ici, articulant ces deux figures du manque : « phallus » et « objet a ».

« L’objet a » représente, nous l’avons vu, la limite du registre symbolique, qui ouvre sur le réel. Il s’agit d’une collection de représentants sans représentations, pour reprendre des termes de Czermak (25). En effet, « l’objet a » désigne diverses pertes occasionnées par le signifiant, autant de pertes en coupures, non articulées au signifiant lui-même. Cet effet de coupure écarte définitivement l’objet en question, des registres de la représentation, en tant que les représentations, au contraire, s’articulent entre elles, se substituent les unes aux autres, se condensent, etc. Si « l’objet a » n’est pas une représentation, il peut cependant s’incarner en des représentants. Le fécal, le sein, le regard et la voix offrent des exemples de ces éclats qui ont, en l’occurrence, leurs représentants.

Or, à nommer ces objets, il faut se garder de les aborder tel que le discours y invite, sauf à en perdre la nature initiale de représentants de « l’objet a ». C’est-à-dire que tout représentant de l’objet a des « correspondances » avec ses représentations signifiantes. S’il existe un sein premier et perdu par les mots, il existe aussi un sein du discours qui s’étaye sur le premier. Le sein perdu ne se fonde que d’une démarcation opérée en quelque sorte par sa nomination. Ainsi, à évoquer le sein perdu, on l’imaginarise immédiatement, on le capte par sa face signifiante, et on « perd la perte » que l’on voulait nommer. Tout cela pour dire que le sein perdu, le fécal, le regard ou la voix, ne s’appréhendent en le discours que par un travail périphérique. Les représentants de « l’objet a » peuvent se percevoir, mais s’ils sont pensés, ils sont neutralisés en leur essence. Ces éclats, ces représentants, provoquent purement des impressions (horreur, jouissance), convoquent l’acte (passage à l’acte), produisent la lésion corporelle (psychosomatique), exercent une fascination, convoquent l’hallucinatoire. Leclaire ajoute, de son côté, le « fou rire » (114). Nous suivons là les vues de Nasio quant aux « formations de l’objet a » (130). Une de mes patientes racontait : « J’avais quinze ans, je ne le connaissais pas, il avait un casque de moto, je ne voyais que ses yeux, comme une barre, sans que je sache leur couleur, ni leur expression, juste les yeux, et je n’étais pas vraiment amoureuse, on s’est regardé longtemps, c’était ridicule, idiot, j’étais prise… etc ». Hormis les métaphores qui s’y greffent, de « la barre », « d’être prise », ce rendu compte d’une fascination illustre la place de « l’objet a » en marge du discours. Cette même patiente m’avait raconté cela à la faveur d’une seconde rencontre avec le même homme, des années plus tard, ayant produit (à un feu rouge), ce même effet exactement, de fondu des yeux, d’une indistinction, d’une perte en cette occurrence, non plus de l’objet, mais de l’articulation signifiante. Fascination sans mots. Ce hors mots, ce hors sujet, c’est aussi le traumatisme, l’impossible qui s’impose et rompt le défilé du sens, pour insister à faire retour dans le syndrome de répétition, dans les rêves, ecmnésies subites, ruminations désarticulées. Ici, nous voyons se profiler le champ de « l’objet a ». L’objet a peut donc avoir des représentants sans représentation.

Le phallus, quant à lui, est un signifiant, une représentation sans représentant. Lacan explique : « Que le phallus soit un signifiant, impose que ce soit à la place de l’Autre que le sujet y ait accès. Mais ce signifiant n’y étant que voilé et comme raison de désir de l’Autre, c’est ce désir de l’Autre comme tel qu’il est imposé au sujet de reconnaître, c’est-à-dire l’autre en tant qu’il est lui-même sujet divisé de spaltung signifiante » (94). Il ajoute, dans un autre texte que « le désir de l’homme est le désir de l’Autre » (91) : « Mais le désir n’est rien d’autre que l’impossibilité de cette parole, qui de répondre à la première ne peut que redoubler sa marque en consommant cette refente (spaltung) que le sujet subit de n’être qu’en tant qu’il parle » (91). Le phallus désigne le manque en l’Autre comme vide à combler, en s’y offrant (oblativité, fantasme d’incarner le phallus), ou en possédant le complément (objectalité, jusqu’au fétiche). Le phallus n’est que donnée virtuelle, inexistence pure, strict concept, ou plus exactement valeur princeps du discours. Le phallus est la valeur suprême qui donne valeur aux autres éléments du discours, il représente l’idée d’une complémentarité possible. Mais il ne se positive pas et reste à l’état de potentialité, dans l’irréalisation.

Si l’objet a désigne le manque de signifiant en l’Autre et la limite de l’Autre, versant réel, le phallus exprime l’idée d’un désir de l’Autre, versant symbolique. En effet, l’incomplétude du signifiant produit une perte, stigmatisée par l’objet a, et un manque a être du sujet, c’est-à-dire une impossibilité de s’appréhender intégralement dans le discours de l’Autre (nous en avons vu les enjeux précédemment). Ce manque à être tout en l’Autre, et manque de l’Autre tout à soi, invite à occuper une place (supposée) pour l’Autre qui serait susceptible de combler cet Autre : le phallus. Le phallus représente donc une tentative de repérer et d’aménager ce manque inaugural, par production de cet objet imaginaire et virtuel. Cet objet imaginaire est une production signifiante, une réponse logique à l’incomplétude du signifiant.

Le phallus correspond donc à la réponse symbolique, via cet objet imaginaire et virtuel, au manque en l’Autre qui produit l’objet a.

De fait, si le phallus vient, par un effet dialectique, à se positiver, il obture l’Autre de son manque et provoque une rencontre avec « l’objet a » (comme nous le verrons, c’est bien ce qui peut faire délirer l’hystérique, angoisser l’obsessionnel, jouir le pervers).

Petite note sur la jouissance

La jouissance consiste en une expérience d’outrepassement du registre signifiant et de la loi symbolique.

Elle se manifeste comme un affect puissant de dépassement du plaisir ou d’angoisse pure.

La jouissance organise une part considérable de la vie psychique, en étant recherchée d’une part, évitée de l’autre.

Elle se produit par rapprochement de l’objet a, et lors de toute expérience mettant le réel en jeu.

Deux jouissances principales apparaissent en clinique : la jouissance de l’Autre, et celle du Corps propre.

La jouissance de l’Autre découle du rapproché avec l’engloutissement par l’Autre. L’autre, comme la mère, peut jouir du sujet, l’englober : c’est l’Autre qui persécute le paranoïaque, l’Autre qui sadise le masochiste, l’Autre qui fait prendre de la distance. Cette menace par la jouissance de l’Autre est d’autant plus vive que l’œdipe fait moins médiation. Autant dire que la menace est maximale dans la psychose : le schizophrène est halluciné par l’Autre qui « le jouit », le paranoïaque tente de déjouer son complot. Cette jouissance de l’Autre peut s’annoncer pour le sujet par la demande de l’Autre : la demande peut menacer.

La jouissance du Corps propre concerne le Corps pulsionnel et ses élans, donc concerne directement le sujet. Là encore, l’œdipe organise la sexuation et « phallocentre » le désir qui articule ainsi la jouissance au signifiant et à la loi. La jouissance du Corps propre se rassemble principalement sur la sphère génitale, mais non exclusivement, s’y localise, et se plie ainsi à l’ordre signifiant et à la prohibition de l’inceste. Ceci étant, l’œdipe comporte obligatoirement des ratés qui laissent une part de jouissance libre. Cette part, chez le névrosé, s’exprimera sous la forme du symptôme, ou bien par certains traits de caractère, ou encore par des troubles des conduites (alcoolisme par exemple). Dans la psychose, la masturbation mécanique, le cri, les impulsions psychomotrices, signent la non-localisation de la jouissance du Corps propre et la nécessité pour le sujet de trouver une voie de décharge. Il faut noter que cette jouissance s’articule avec une supposée demande de l’Autre qui « demanderait » au sujet de jouir, d’éjaculer, de boire, de crier, pour jouir de sa jouissance.

3) Spécularité, assomption et moi idéal

L’imaginaire désigne un champ de l’expérience du sujet, primitivement en rapport à son image, mais sans s’y limiter, dans la mesure où l’image est insérée dans le discours de l’Autre, si bien que le signifiant lettré peut tout aussi bien se faire support de l’imaginaire. Cette première notion est importante pour ne pas laisser enfermer l’imaginaire dans le représenté de soi en image plane.

L’imaginaire, d’autre part, apparaît évidemment en prolongement de la notion freudienne de narcissisme, qui dés 1914, introduit une « opposition entre la libido du moi et la libido d’objet Plus l’une absorbe, plus l’autre s’appauvrit » (56).

Enfin, et il apparaît important de le rappeler, tant on peut entendre le contraire proféré dans divers lieux de réflexion clinique ou théorique : les formations imaginaires n’ont en elle-même aucune signification apte à déterminer quelconque structure. Qu’il en aille des relations persécutives en miroir (relation paranoïaque), des dépersonnalisations y compris les plus graves (image corporelle modifiée ou morcelée), hallucinations du double (héautoscopie), etc., le registre imaginaire n’est pas le lieu du diagnostic de la structure. Une anomalie en son sein, toute spectaculaire qu’elle soit, ne suffit jamais à diagnostiquer la structure. L’imaginaire est le lieu du grand spectacle, des grandes impressions, charge reste donc au clinicien de savoir ne pas se laisser prendre au chant des images. Lacan le dit explicitement dans « De nos antécédents » : « Les repères de la connaissance spéculaire enfin sont rappelés par nous d’une sémiologie qui va de la plus subtile dépersonnalisation à l’hallucination du double. On sait qu’ils n’ont en eux-mêmes aucune valeur diagnostique quant à la structure du sujet (la psychotique entre autre). Étant cependant plus important de noter qu’ils ne constituent pas un repère plus consistant du fantasme dans le traitement psychanalytique » (90) (souligné par moi). Et, ailleurs, Lacan insiste sur ce point fondamental de sa doctrine, qui le pose comme structuraliste, en ce que l’articulation prévaut sur une supposée qualité, quand il dit (83) : « C’est qu’aucune formation imaginaire n’est spécifique, aucune n’est déterminante ni dans la structure, ni dans la dynamique d’un processus ». Il n’en reste pas moins que, statistiquement, les dérèglements imaginaires les plus extrêmes s’observent plus facilement lorsque l’œdipe ne régule pas le flux signifiant, autrement dit, les dérèglements imaginaires les plus graves s’observent plus facilement dans les cas de psychose, sans qu’il faille y voir une quelconque spécificité.

L’imaginaire constitue le support du fantasme, et l’organisation du fantasme peut permettre de définir la structure, principalement en ce qui concerne les structures névrotiques hystériques, l’organisation obsessionnelle, la configuration psychotique paranoïaque. Le fantasme se raconte en un discours à lire cliniquement, qui ne sera jamais pur imaginaire, c’est-à-dire qu’il englobera des ressorts symboliques, d’où toute l’importance de l’imaginaire comme support du fantasme, prisme imaginaire au travers duquel sera lue la clinique.

Reprenons très brièvement ici les propositions lacaniennes quant à l’imaginaire, d’autant que l’on en trouve un exposé très explicite au sein des Écrits (« Le stade du miroir comme formateur de la fonction du je » (95).

Lacan pose la « véritable prématuration spécifique de la naissance chez l’homme », l’incapacité durable de l’enfant à se mouvoir de façon autonome par exemple, à la différence des animaux qui peuvent courir pratiquement dès la naissance, cette prématuration spécifique donc, comme favorisant le développement d’autres fonctions. L’immaturité du petit humain l’empêche de se mouvoir de façon autonome, mais n’entrave pas le regard qui sera par conséquent particulièrement investi. Le regard apparaît comme issue pulsionnelle, action sur l’environnement, modalité particulière de l’investissement de l’enfant. Lacan décrit un dispositif particulier, composé d’un miroir, mais aussi d’un Autre (cet Autre du miroir est plus explicitement décrit dans un autre texte des Écrits : « De nos antécédents »). L’enfant, entre six et dix-huit mois, face au miroir, va jubiler de s’y reconnaître, s’y identifier, s’y capter. Il s’agit d’une inscription dans l’image, jubilatoire, à la source de la constitution du « Moi », d’une identité « imaginaire ». Cette jubilation, à être observable, convoque un témoin, un Autre regard regardant l’enfant se regarder, jubilant ou non avec lui, mais participant. Le dispositif simplifié comprend donc l’enfant, un miroir, et sa mère. Ce dispositif ne vaut à fonder l’imaginaire qu’à considérer cet Autre regard, obligatoire prétexte de cette jubilation. Il ne s’agit donc pas d’une jubilation solitaire, d’une performance cognitive de reconnaissance d’une forme comme sienne. Il s’agit bel et bien de l’inscription dans l’Autre regard, supposé présent : même si l’enfant est seul, la référence à l’Autre conditionne cette installation de l’imaginaire, c’est à dire qu’outre sa présence effective, l’Autre existe comme instance psychique. De même, le dispositif du miroir permet de comprendre, mais il ne faut certes pas réduire cette mise en place de l’imaginaire à un processus impliquant un authentique miroir de telle dimension, à telle distance, avec une mère dans tel axe. Le stade du miroir est un dispositif intellectuel plus qu’un protocole obligatoire avec présence obligatoire de l’objet miroir et des protagonistes.

L’imaginaire comprend l’image du corps, mais aussi l’idée de cette image, et de cette image vue par l’Autre. Nous avons vu dans une partie précédente l’impossibilité de différencier le registre de l’image du registre du signifiant, par ce que le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant, comme l’image représente le sujet pour l’Autre ou dans l’Autre, sachant que l’Autre représente ce lieu du signifiant.

D’autre part, l’imaginaire est discours autant qu’image : à reprendre le dispositif, cette prise en l’Autre intègre son regard comme son discours (ses commentaires par exemple). De fait, le stade du miroir ne nécessite pas concrètement de miroir, peut même se passer du support de l’image, pour n’être que la traduction d’une image en mots. L’imaginaire, c’est la prise dans l’Autre, la dimension visuelle ayant une importance prévalente, sans pour autant tout contenir de l’imaginaire. La « spécularité », « l’image spéculaire », correspondront plus spécifiquement à la partie strictement visuelle et originaire de l’imaginaire. L’imaginaire comprendra cette imagerie, mais aussi l’image des mots, les mots supports d’un discours de l’Autre quant au sujet. Le sujet, recevant son propre message sous forme inversée, produira lui-même ces images de mots, pour s’y capter, s’y représenter, façon de lutter contre son insistante précarité en construisant frénétiquement des renforts réfléchissants. Réfléchissants mais aveuglants, ce que Lacan épingle lorsqu’il évoque la « fonction de méconnaissance du moi ». À titre d’exemple, tout discours débutant par « moi, je pense que… » ou « moi je suis comme ça… », ou tous ces discours au cours desquels dans l’énonciation de son récit le sujet se met en scène, se raconte, le précipite dans le regard de l’auditeur. Bref, les circonstances d’un discours « qui ne serait pas du semblant » sont rares, l’imaginaire soutenant le sujet en son récit.

L’imaginaire se compose de signifiants et, comme tel, est troué par l’objet a. Autrement dit, l’imaginaire traduit l’aliénation au champ symbolique, défini par son incomplétude. On peut décliner divers plans d’ordre imaginaire : rivalité, « se mettre d’accord », complicité, séduction, fusion, persécution (défense contre la fusion avec l’identique), soupçon, agressivité, compétition, réussite, admiration, « contentement de soi », coquetterie, etc. Ces plans seront intriqués au symbolique (idéal du moi, prohibition d’une jouissance, etc.) et réel (fusion réalisée, indistinction, dépersonnalisation, déréalisation, etc.)