II) La névrose : renoncement ambigu et garde fou symbolique

Je vais dans cette partie reprendre les grandes lignes des conceptions lacaniennes de la névrose. Lacan a prolongé le « complexe d’œdipe » freudien du principe de la métaphore, dite métaphore paternelle, par laquelle un signifiant (le désir de la mère) est éludé (refoulé), pour être remplacé par un autre signifiant : le Nom-du-Père. Trivialement, l’enfant ne peut pas jouir de la mère, du fait du père qui y fait symboliquement obstacle, la menace chez Freud étant représentée par la castration (perte du pénis comme menace pour le garçon et accomplissement punitif pour la fille, assorti d’un espoir que cela pousse, ou d’un dédommagement sous forme d’un enfant, en l’occurrence du père puis de l’époux) (57, 58, 60). Dans une perspective lacanienne, le pénis, comme l’enfant, ne seront que des représentants imaginaires d’un manque symbolique, le manque du phallus. Si la logique phallique peut prendre appui sur la « différence anatomique entre les sexes », soit qu’imaginairement pénis et phallus puissent se voir identifiés l’un à l’autre, le pénis ne sera jamais qu’un tenant-lieu imaginaire du manque, toujours en défaut de compléter l’Autre (jamais ni assez grand, ni assez longuement érigé, etc.).

Avant de rappeler les repères de cette conception, certaines précisions s’imposent, probablement dans la redite.

Tout d’abord, cette conception n’est pas à prendre au pied de la lettre. Si la conceptualisation de l’Œdipe à partir de la métaphore convoque la linguistique (Jakobson), il convient de l’entendre dans un après-coup. Cet après-coup correspond à l’organisation particulière du discours de tout sujet névrosé enfant ou adulte, autrement dit il n’est entendu de la métaphore que sa fonction, son opération, à l’œuvre dans le discours. Cette opération de la métaphore consiste en une façon de ne pas parler directement de la jouissance interdite, mais d’en parler de façon métaphorique ; et cette façon métaphorique traduit tout à la fois la jouissance perdue et l’interdit, ou l’impossibilité qui s’y trouve accrochée. Outre une aspiration à la jouissance, le discours métaphorique de la névrose articule la prohibition de cette jouissance, et cette prohibition s’appuie sur une série de butées qui formeront autant de Noms du Père. Il est important de poser que la métaphore paternelle n’est en rien un « instant » temporellement inscrit et repérable au cours duquel s’opérerait un refoulement, comme un stade franchi, avec un avant et un après. L’enfant « ne franchirait pas » la métaphore paternelle comme on entend quelquefois qu’il franchirait l’œdipe : la métaphore paternelle n’est pas un stade. La métaphore est un effet de la structure névrotique, elle s’entend dans le discours, et n’est en aucune façon une étape, un franchissement. Il s’agit là encore d’une difficulté du structuralisme obligeant à penser le temps autrement. La métaphore est déjà en place (ou non) dès avant la naissance du sujet (naissance pour l’accouchement), ce que j’ai déjà évoqué. La métaphore en question existe ou non dans le bain de langage ambiant, elle est principalement produite par les positions subjectives du père et de la mère. Elle peut comporter des particularités, des singularités, et même, systématiquement, elle est singulière. Cette singularité conditionne l’aisance du sujet dans son rapport à la jouissance, les symptômes éventuels, l’angoisse. La dimension pathologique, l’excès de souffrance, naîtront d’un aménagement métaphorique mal balisé, ce qu’une analyse peut permettre de repérer en son articulation, amenant d’une part le repérage de certains points de jouissance, mais aussi par cette levée du refoulement amenant la possibilité d’une construction complémentaire, construction qui viendra renforcer la métaphore. On peut opposer à ces vues structuralistes la notion freudienne très stadique de « refoulement originaire » : « Nous sommes donc fondés à admettre un refoulement originaire, une première phase du refoulement, qui consiste en ceci que le représentant psychique (représentant-représentation) de la pulsion se voit refuser la prise en charge dans le conscient » (43). À lire Freud, en fait, rien n’indique que cette mise en place soit incompatible avec l’idée de structure, le refoulement dit originaire pouvant s’entendre comme à l’origine de la névrose en général, autrement dit de l’humanité (origine du social). D’autre part, dire qu’il existe un moment du refoulement originaire équivaut à le représenter, par conséquent à l’imaginer. Ainsi, par souci de clarté, de nombreuses notions complexes sont « imaginarisées », ce qui les illustre. Il n’est pas licite pour autant de les y réduire, et il importe de conserver l’ouverture que permet le structuralisme, de prendre un peu de distance avec une conception trop strictement imaginaire. Si le « refoulement originaire » est nécessaire à se représenter la structure, cela ne signifie pas qu’il constitue un stade dans le réel.

La « métaphore paternelle » fait le socle du modèle dégagé par l’analyse structurale de ce qu’il est convenu de nommer « névrose ». La métaphore paternelle est une « fonction », au sens mathématique du terme, qui organise l’ensemble de la vie du sujet. Elle fait plus que s’appliquer à la configuration œdipienne classique et définit toutes les valeurs et les places qui permettront au sujet de se guider, ou de se sentir guidé.

Enfin, la métaphore paternelle détermine la névrose, ce qui ne signifie pas la névrose au sens de pathologie, mais de structure. Sa présence conditionne la névrose, et son absence la psychose (et là encore, le mot psychose ne signifie pas « pathologie » mais organisation, avec la possibilité d’être psychotique en bonne ou en mauvaise santé).

1) La métaphore paternelle

Lacan propose, dans un texte des Écrits, intitulé « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » (83), texte reprenant l’essentiel de son enseignement de 1955-1956 consacré à la psychose (100), une lecture et une refonte de la théorie du processus psychotique. Cette refonte détermine, en opposition à la psychose, la névrose, sur la base du concept de « métaphore paternelle ».

Je vais tenter de résumer sa conception. L’enfant baigne dans un désir maternel capricieux et immaitrisable, désir qui constitue sa principale aspiration (voir précédemment). Lacan institue le père comme lieu d’adresse d’une partie au moins du désir maternel, si bien que ce désir ne se reporte pas tout entier sur l’enfant. En fait, l’instance du père outrepasse la dimension du géniteur pour représenter la loi symbolique, loi qui pose l’insatisfaction du désir comme condition essentielle du sujet.

Lacan explique (77) : « Mais ce sur quoi nous voulons insister, c’est que ce n’est pas uniquement de la façon dont la mère s’accommode de la personne du père, qu’il conviendrait de s’occuper, mais du cas qu’elle fait de sa parole, disons le mot, de son autorité, autrement dit de la place qu’elle réserve au Nom du Père dans la promotion de la loi ». De toute simple qu’elle paraisse, cette phrase est en réalité très complexe. Il ne faut pas entendre par-là que Lacan défend le projet prophylactique d’une soumission féminine à l’ordre viril, d’une obéissance du beau sexe au sexe fort, pour en faire la garantie d’une bonne santé pour l’enfant. Il n’est pas plus nécessaire en l’occurrence qu’une femme aime le père de ses enfants, ni même que le père en question s’incarne, c’est à dire puisse être un interlocuteur vivant, ni même que la mère en parle. La seule chose qui compte, c’est que la mère ne fasse pas que jouir de son enfant, et qu’elle se plie à la loi du désir insatisfait. Il importe que la mère ne fétichise pas l’enfant, ne lui propose pas cette place du phallus imaginaire, et pour cela il faut que l’enfant ne la comble pas. Si bien que la soumission de la mère est soumission à l’ordre symbolique, qui conditionne la castration et prohibe pour elle même la jouissance d’être complétée par l’enfant. Sinon, la mère se parerait d’un enfant phallus qui lui permettrait à elle, l’inscription dans le fantasme de combler l’Autre. S’il en était ainsi, l’enfant deviendrait fétiche pour un scénario pervers de jouissance maternelle, sachant qu’elle ne jouirait alors que de se compléter du signifiant du manque en l’Autre afin de s’y fondre. Donc, un écart doit subsister entre l’enfant et le signifiant du désir maternel, c’est-à-dire qu’il convient pour ce faire que la mère traîne une insatisfaction chronique, et s’articule à d’autres objets : qu’elle aime passionnément un homme, ou se passionne pour la philatélie. Les mères psychotisantes, si tant est qu’elles existent en tant que telles, d’autant qu’il y faut aussi un père psychotisant, et pour tout dire, une structure psychotique d’accueil pour l’enfant, pour faire une psychose, les mères psychotisantes donc parlent peu, ne désirent rien, se suffisent munies qu’elles sont de leur marmot. Si nécessaire soumission féminine il y a, afin que la structure névrotique se déploie, c’est soumission à la castration, à l’ordre imprimant que la loi du manque s’impose à tous, hommes comme femmes. Ainsi, une femme déçue de tout, une Madame Bovary, par sa déception même indique un autre désir, et ainsi participe à poser les jalons de la névrose. Pour être précis, un enfant n’incarne jamais le phallus de sa mère, puisque le phallus n’est pas spécularisable. La métaphore s’inscrit si l’enfant repère un désir chez sa mère qui ne le vise pas, un « désir ailleurs ». Si bien qu’il est faux de dire qu’un psychotique est le phallus de sa mère, on devrait dire qu’il n’a pas repéré d’autre désir chez elle.

Il importe donc que l’enfant se départisse de l’illusion d’incarner le signifiant du désir de l’Autre (ces formulations visent la clarté pour n’être pas entièrement rigoureuses). L’enfant échoue dans sa prétention à être le phallus, et glisse alors dans une dialectique de l’avoir : « s’il n’est pas possible d’être intégralement et exclusivement ce signifiant du manque en l’Autre, c’est que ce signifiant se possède. En effet, « ne pas l’être n’empêche pas un peu du désir de ma mère de me viser comme objet, c’est bien que j’ai quelque chose, mais pas tout… » Pour que ce désir se partage, pour que la mère désire à plusieurs endroits simultanément, c’est bien que, faute de s’incarner, l’objet de son désir, logiquement, se possède. Là encore, il s’agit d’une formule dialectique, d’un effet du langage, pour tout dire d’un pur effet logique.

Du phallus à incarner (imaginaire), l’enfant glisse vers une autre occurrence du phallus : le phallus à posséder (symbolique). L’objet imaginaire devient l’objet de la castration symbolique, d’une opération symbolique. L’organisation dispersée du désir maternel désigne divers objets de ce désir qui prennent le statut d’attributs que l’on peut on non posséder. D’autre part, cette organisation dispersée signe une recherche, une série d’orientations, et donc le manque. Si la mère cherche et désire, c’est qu’elle manque. Ainsi, la soumission maternelle au Nom-du-Père est donc soumission au désir qui signe la castration articulée au manque. Il ne s’agit pas d’une soumission « imaginaire » (et non plus « symbolique ») à un homme. Une telle soumission, en vérité, ne peut que produire des ravages.

La dialectique de l’être fait place à celle de l’avoir, sans disparaître pour autant. Mais au contraire, une subtile articulation entre toute-puissance de l’être et convoitise de l’avoir va gouverner les désirs (avoir) et les ambitions (être). À ce sujet, Lacan qualifie le Phallus d’imaginaire, quelque soit la configuration (être ou avoir). Mais il faut bien entendre que si cet objet, le phallus, est un objet imaginaire, il renvoie à un enjeu tantôt strictement imaginaire (incarner le phallus) et d’autre fois symbolique (manquer du phallus). L’objet doit se définir comme imaginaire dans la mesure ou, dans le premier cas, l’identification au phallus est du même ordre que l’identification globale à sa propre image, d’où le terme imaginaire ; dans le second cas, le manque phallique alimente le fantasme : une scène imaginaire où le phallus à posséder devient virtuellement spécularisable, dans l’intervalle d’une réalisation imaginaire de jouissance. Dans le fantasme, le phallus s’imagine sous une forme ou une autre, existe en illusion.

D’une façon conventionnelle, le père porte sa quote–part du désir maternel, autant si la mère est folle amoureuse de lui que si elle est définitivement déçue. Dans cette mesure conventionnelle, mais aussi par référence religieuse, le Nom-du-Père sera le signifiant de la soumission maternelle à la castration symbolique.

2) La signification dans la névrose

Lacan précise (94) que le phallus « N’est pas un fantasme, s’il faut entendre par-là un effet imaginaire. Il n’est pas non plus comme tel un objet (partiel, interne, bon, mauvais, etc.) pour autant que ce terme tend à apprécier la réalité intéressée dans une relation. Il est encore bien moins l’organe, pénis ou clitoris, qu’il symbolise. ». Puis, « Car c’est le signifiant destiné à désigner dans leur ensemble les effets de signifié, en tant que le signifiant les conditionne par sa présence de signifiant. ».

Cette citation illustre deux aspects fondamentaux de la clinique des névroses :

— toute signification est phallique

— toute signification renvoie à une autre signification Ceci mérite d’être repris plus précisément :

Nous avons dégagé précédemment différents repères qui indiquent l’organisation conflictuelle du névrosé, pris entre une jouissance synonyme d’angoisse et l’aménagement du désir originant un bonheur tranquille du plaisir incomplet. Une dialectique s’organise entre ces deux pôles antagonistes, la jouissance de la mère annulant le sujet d’une part, et le renoncement à cette jouissance plongeant le sujet dans une nostalgie éternelle, cette nostalgie, comme une insistance têtue, invitant constamment le sujet à approcher la jouissance, « malgré tout ».

a) Si la pure jouissance échappe à l’ordre littéral, autrement dit puisque la jouissance échappe au langage ayant en l’occurrence à voir avec « l’objet a », la nostalgie de cette supposée jouissance perdue s’articule avec la dialectique phallique : entre être et avoir. Ainsi le désir, qui fait le sujet se mouvoir et s’agiter, se définit comme désir de l’Autre. En effet, dans la perspective névrotique, le désir recouvre cette nostalgie et vise ce que l’Autre désire, le phallus. Le phallus comme enjeu du désir excite la recherche du sujet, si bien que tout va tourner autour de cette question : quel est ce signifiant du désir de l’Autre ? Le phallus oriente, via le désir, toutes les actions et toutes les aspirations, organise les valeurs entre elles, vaut autant si l’action du sujet consiste à s’éloigner le plus possible du phallus que s’il s’agit de son éternelle revendication. Le phallus, ce signifiant de la place vide, organise l’espace désirant tout entier et s’articule à l’interdit. Les objets phalliques (dont j’ai déjà dit qu’ils n’étaient pas le phallus) se succèdent et prennent valeur les uns par rapport aux autres. Cette organisation des valeurs correspond à l’organisation des significations. Un signifiant ne prend sens que par rapport aux autres signifiants, par comparaison des valeurs et des enjeux qu’il véhicule.

La signification dépend donc étroitement de cette logique des valeurs et cette logique des valeurs n’existe que par la logique phallique.

Le phallus organise la signification par délégation d’une part de sa fonction à des objets en quelque sorte vassalisés : les signifiants phalliques. Par les signifiants phalliques (bijou, réussite, argent, enfant…) la place vide du phallus est recouverte, mais incomplètement. Les signifiants phalliques brillent de manière un peu terne, sans l’éclat éblouissant du vide du phallus lui-même. Ils tiennent lieu du phallus mais ne le sont pas pour aucun d’entre eux. Ils offrent une image là où le phallus non spécularisable, n’en a pas.

Pour résumer cet aspect, dans la névrose toute signification est phallique car la valeur suprême du névrosé, celle qui organise les autres valeurs, est le désir de l’Autre en tant que l’Autre recouvre l’objet perdu.

b) Le second aphorisme, non des plus simples, s’énonce : « toute signification renvoie à une autre signification » (dans la névrose). Deux optiques permettent d’éclairer quelque peu l’obscurité de cet énoncé.

Tout d’abord, cela tient à la nature même du phallus, de représenter l’absence, d’être non spécularisable, sans représentation. Il s’agit d’un pur signifiant désignant la possibilité strictement logique, d’un objet existant apte à combler l’Autre. Le langage, là encore, produit par ses expansions un « supposé objet » du désir de l’Autre. Il ne s’agit que d’une occurrence logique qui ne doit rien à la réalité perceptible. Or, la signification toute entière de la névrose s’articule à cette virtualité que constitue le phallus. De fait, la signification ne s’arrêtera jamais sur une signification dernière, puisqu’elle ne se constituera que d’une approximation s’étayant sur du vide. Une signification phallique faisant la preuve de son inefficience sera remplacée par une autre qui fera inévitablement à son tour la démonstration du caractère non spécularisable du phallus, et ce à l’infini. Le jeu du désir montre bien cet aspect, par le simple fait qu’un désir exaucé est obligatoirement décevant, et est remplacé toujours par un autre (sauf en cas de « déception découragée durable » plus ou moins mâtinée de ce que Lacan appelait « lâcheté morale », ce qui s’appelle aussi « syndrome dépressif » du névrosé).

Outre cette modalité explicative, on trouve dans le premier séminaire un argument beaucoup plus linguistique, mais qui, si on y pense bien, revient exactement au même : « Eh bien, vous vous engagerez dans des voies toujours sans issue () si vous ignorez que la signification ne renvoie jamais qu’à elle-même, c’est à dire à une autre signification. Chaque fois que nous avons dans l’analyse du langage à chercher la signification d’un mot, la seule méthode correcte est de faire la somme de ses emplois. Si vous voulez connaître dans la langue française la signification du mot main, vous devrez dresser le catalogue de ses emplois, et non seulement quand il représente l’organe de la main, mais aussi bien quand il figure dans main-d’œuvre, mainmise, mainmorte, etc. La signification est donnée par la somme de ses emplois. » (99). Il s’agit bien entendu d’une thèse toute saussurienne, référant la valeur d’un mot aux autres, et par conséquent la valeur d’un usage à celle des autres usages. Si bien qu’une signification n’est signification que par rapport à une autre signification, et dans l’absolu à toutes embrassées du même coup, ce qui est impossible formellement. C’est la raison pour laquelle certains sujets utilisent des mots de façon juste sans être dans la possibilité de les définir, noyés qu’ils sont par l’ensemble considérable des signifiants. Raison également pour laquelle toute définition est, peut-être, pratique mais obligatoirement inexacte. Si le phallus était spécularisable, il existerait une définition dernière, une correspondance biunivoque idéale : le phallus est ceci. Cela permettrait l’économie de ces références obligatoires et infinies aux autres usages d’un signifiant pour le définir. Ceci étant, il s’agit bien là d’une vue de l’esprit, car si le phallus était spécularisable, la névrose n’existerait pas, et la signification cesserait de constituer un enjeu. Dans cette optique, il peut être utile de réserver le terme de signification à son impossible avènement, même si dans la psychose on évoque la possibilité d’une signification absolue et dernière, néologique : le délire.

Par rapport à cette question de la signification, Lacan développe une autre idée dans une conversation télévisuelle dont le texte est édité sous le titre « Télévision » (109). Dans ce texte, d’une densité extrême qui en fait une sorte de condensé des « Écrits », augmenté des avancées théoriques d’après 1966, Lacan pose : « Je dis toujours la vérité : pas toute, parce que toute la dire, on n’y arrive pas. La dire toute, c’est impossible matériellement : les mots y manquent. C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel. » Ceci tient évidemment à ce que j’ai déjà rappelé à maintes reprises : le registre signifiant détermine le réel comme irréductible, n’en rend pas compte, si bien que les mots sont insuffisants à tout dire. Dans ce même texte, Lacan promeut le « gay savoir » au rang de vertu et s’en explique : « La vertu que je désigne du gay savoir en est l’exemple, de manifester en quoi elle consiste : non pas comprendre, piquer dans le sens, mais le raser d’aussi près qu’il se peut sans qu’il fasse glu pour cette vertu, pour cela jouir du déchiffrage,… » Toujours dans ce texte, Lacan explique la différence à son point de vue entre psychothérapie et psychanalyse, ce qui non pas de nous éloigner de notre sujet nous y ramène. Il définit la psychothérapie comme un travail d’élaboration d’un sens, par opposition à l’analyse consistant à laisser se déployer ce qu’il écrit « joui-sens », c’est à dire ce « littoral » qui bordure le réel, réel qui convoque le sujet à se mouvoir, tout en restant retors à toute digestion symbolique. Le réel, la jouissance, persistent comme « espaces » irréductibles, bien que pouvant s’aménager comme on aménage le littoral. Cela interdit de poser une signification comme dernière, du fait de ce qui échappe, si bien qu’une signification en nécessitera toujours une autre, dans ce jeu du « gay savoir » consistant à tenter d’approcher toujours au plus près le réel, le conseil étant donné d’une juste distance afin d’éviter la prise en masse dans la glu de la fascination sidérante.

3) Amour du père et dette symbolique, père imaginaire et père symbolique

D’une façon triviale, posons cette question simple : puisque le père fait obstacle à la jouissance de l’enfant, pourquoi l’enfant aime-t-il son père ?

Une première réponse consisterait à dire que l’interdit social d’une attaque contre le père, engendre une répression de ce mouvement, qui se voit refoulé, au profit de la seule composante d’amour liée aux identifications au père et à la protection sécurisante qu’il peut donner à l’enfant. Dans une optique structuraliste, il n’est pas licite de considérer que le social, cet ordre implacable, origine le refoulement. On ne peut en aucun cas aborder le problème sous cet angle, et attribuer au registre social une quelconque primauté. Il s’agit là encore d’une spécificité du structuralisme de ne pas imaginariser les problèmes en les ramenant à une supposée préséance d’un aspect sur l’autre, ou en les chronologisant. La structure comprend différents aspects dont le refoulement, dont la répression sociale. Mais il n’est pas plus licite de considérer le refoulement comme secondaire à la répression, que la répression secondaire au refoulement. Il s’agit d’une interrelation entre différents ordres de phénomènes, tantôt sociaux, tantôt métapsychologiques, qui tiennent à cette spécificité de l’humain d’organiser une prohibition généralisée de l’inceste (de la jouissance).

Il faut préciser d’abord ce qui s’entend comme père, cette notion se trouvant très clairement développée par Joël Dor.

Le père se décline en trois instances : il peut être réel, imaginaire, ou symbolique.

Le père réel consiste en une présence brute gravitant autour de l’Autre maternel, qui se remarque d’autant plus que son existence semble conditionner des effets. Ce père n’est pas inscrit, et n’existe que théoriquement, pour articuler père imaginaire et symbolique. Là encore, nous le posons dans sa stricte occurrence logique, puisque sa mention implique sa perception, et donc un repérage qui devient imaginaire ou symbolique. Ainsi, le père réel serait à entendre comme purement inexistant, dès lors qu’un père entre sur la scène et se présentifie imaginairement, il devient un autre, un interlocuteur ou un partenaire. Le père réel serait un pur être de chair, principalement horrible. Le père imaginaire peut en supporter certains fragments, surtout s’il exerce une violence incompréhensible pour l’enfant. Il s’agit d’un père fait de pulsions.

Le père imaginaire, c’est le papa auquel chacun à affaire. Le personnage autoritaire ou défaillant, admiré ou méprisé, le rival comme le partenaire à séduire. Il s’agit du personnage du père, d’une image de père. Le père imaginaire est celui que l’enfant rencontre, celui avec lequel il a concrètement à faire. Il s’agit a priori du géniteur, cette place pouvant être occupée par un autre homme ou, pourquoi pas, par une femme.

Le père symbolique quant à lui se voit ainsi désigné par Lacan : « L’ordre familial ne fait que traduire que le père n’est pas le géniteur, et que la mère reste contaminer la femme pour le petit d’homme ; le reste D’un certain côté, on peut dire qu’un fantasme de meurtre du père, ce père imaginaire qui fait obstacle concrètement à la jouissance, crée le « père mort » comme lié à la jouissance. D’un autre côté, l’interdit de l’inceste s’articule, par le jeu normal des oppositions au sein du langage, avec l’absence de cet interdit. Le père symbolique, c’est le père mort, c’est-à-dire ce qui reste de lui en son absence effective. Ce père symbolique est évoqué par Freud sous la forme du mythe dans « Totem et Tabou » (68). Un père tyrannique est tué par ses fils qui le mangent, et qui se trouvent tenaillés ensuite par le remord, si bien que le père a encore plus de pouvoir « mort que vivant ». Ces éléments seront mieux détaillés dans la partie consacrée à la névrose obsessionnelle. Le père symbolique porte la prohibition de l’inceste, et est transducté par le père imaginaire sans s’y réduire. Le père imaginaire, au mieux, fera support au déploiement de l’instance symbolique, d’autant que le père imaginaire sera lui-même sous le coup de la castration, donc de l’ordre symbolique. Il s’agit non pas d’une incarnation mais d’une stricte transduction. Le père imaginaire n’est jamais en place de père symbolique, et toute prétention à s’y trouver collusionne père imaginaire et symbolique. Une telle collusion rend inopérant le jeu de délimitation et provoque la forclusion du père symbolique, la psychose chez l’enfant. Lacan le pose explicitement quand il écrit, à partir de la question du Nom-du-Père, indissociable de celle du père symbolique : « Plus loin encore la relation du père à cette loi doit elle être considérée en elle-même, car on y verra la raison de ce paradoxe, par quoi les effets ravageants de la figure paternelle s’observent avec une particulière fréquence dans les cas où le père a réellement la fonction de législateur ou s’en prévaut, qu’il soit en fait de ceux qui font les lois ou qu’il se pose en pilier de la foi, en parangon de l’intégrité ou de la dévotion, en vertueux ou en virtuose, en servant d’une œuvre de salut, de quelque objet ou manque d’objet qu’il y aille, de nation ou de natalité, de sauvegarde ou de salubrité, de legs ou de légalité, du pur, du pire ou de l’empire, tous idéaux qui ne lui offrent que trop d’occasions d’être en posture de démérite, d’insuffisance, voire de fraude, et pour tout dire d’exclure le Nom-Du-Père de sa position dans le signifiant » (83). Un tel père ne peut que démériter et effondrer sa figure, par cette prétention d’incarner le père symbolique qui ne peut que mener à l’échec. Il semble possible de poser différemment le problème, en disant que, quoi qu’il en soit, un père qui se prend pour le père symbolique n’en reste pas moins partenaire imaginaire de l’enfant, occultant par-là toute possibilité de découvrement de la fonction symbolique elle-même. La fonction symbolique se trouve masquée par la posture imaginaire d’y prétendre, le père symbolique étant l’absent obligatoire, le mort. Sa présence effective l’imaginarise et l’annule pour de bon, et c’est là le vrai meurtre du père. Le père symbolique fait obstacle à la jouissance et donc garantie de ne pas s’y annihiler. Sa qualité d’absence, de mort, le fonde : le père symbolique est ce que la loi symbolique emprunte du père imaginaire pour cheminer. Ainsi, le père symbolique n’est pas tant une personne que la loi symbolique elle-même, supportée par le père imaginaire qui la transmet tout en y étant lui-même soumis. La mort du père interroge la liberté de jouir et ainsi fait consister l’interdit. La mort révèle, isole, détermine la structure, lui est nécessaire. Le Nom-du-Père régule la jouissance de l’Autre (demande de l’Autre, de la mère) comme la jouissance du Corps propre (univers pulsionnel du sujet).

Le Nom-du-Père est un signifiant, un ensemble de signifiants, un réseau signifiant attestant l’inscription symbolique du père. Le Nom-du-Père est à entendre comme la manifestation signifiante de cette inscription, il est trace dans le discours, sous forme d’interdits, de traits identificatoires, d’idéaux, de repérages, mais aussi de mise en signification. Le Nom-du-Père se manifeste comme principe d’arrêt des significations sur la base, non pas d’une signification dernière (néologisme), mais sur la base d’une butée humble attestant de la soumission à un ordre (prohibition de l’inceste) sans pour autant qu’il y ait affirmation d’une connaissance de La signification. Le Nom-du-Père bloque les errances de la signification sur des positions de principe, non légitimables autrement que par une reconnaissance de la castration. À telle enseigne que les scansions d’une phrase, les tics (« hein », « n’est ce pas ? », etc.) pourront représenter des manifestations du Nom-du-Père, de même que certaines considérations obscures plus ou moins surmoïques s’inaugurant volontiers d’un « de mon point de vue… » seront suivies de considérations visant à consolider, d’une façon ou d’une autre, la prohibition de l’inceste. Le Nom-du-Père représente dans le registre signifiant la manifestation du père symbolique. Cette scansion de la signification par le Nom-du-Père est rétroactive : une suite de syntagmes, une phrase, prend sens lorsqu’elle se termine. La terminaison en question nécessite le Nom-du-Père, ce qui dégage une signification par définition phallique (fonction du « point de capiton »). L’absence de Nom-du-Père, sa forclusion, dans la psychose, provoque un effet de dérive « métonymique » du discours qui se déroule a l’infini. Le néologisme, la vérité néologique, comme l’hallucination ou l’acte, la ritournelle ou la stéréotypie, seront alors autant de butées substitutives pour arrêter cette dérive.

Le père symbolique, ce père mort, authentifie la prohibition de l’inceste, et utilise sans s’y réduire le support du père imaginaire. Nous l’avons vu, l’inceste prend sa véritable face monstrueuse d’annuler le sujet en l’identifiant au signifiant du désir, venant occulter le manque en l’Autre, le sujet devenant confondu, fusionné, à l’Autre, dédifférencié. Le rapproché incestueux, comme tout rapproché de jouissance, produit l’angoisse, qui est l’affect par excellence, celui qui apparaît dès lors que le sujet menace de se dissoudre dans le réel. Ainsi, comme garant de la prohibition de l’inceste, le père symbolique protège authentiquement contre ces affres de la dilution, de l’annulation, de la fusion. D’où une dette symbolique envers le père, dette liée à ce sauvetage du rien. Ce qui revient également à considérer la dette symbolique comme secondaire au manque phallique, dette du phallus, d’où l’amour pour le père, qui on le voit ainsi n’a rien à voir avec une quelconque répression sociale. Cette dette symbolique, cet amour, ce désir répercuté d’être reconnu par le père, reconnaissance attestant l’inscription, et l’inscription la sauvegarde, s’origine également du meurtre même : il a bien fallu le tuer pour qu’il serve à quelque chose. J’insiste encore ici sur la nécessité de se décaler d’un quelconque fantasme de meurtre du père, pour préférer envisager un ordre signifiant incluant cette potentialité strictement logique dont le fantasme (conscient ou inconscient) peut se faire l’écho. Bien des efforts sont issus de cette dette, comme tentatives de remboursement impossible, le symbolique n’ayant pas de prix. Impossible remboursement et castration inhérente à ce remboursement, cela vient inverser la disposition commune, posant le sujet comme menacé par la castration. Au contraire, ici, c’est la « décastration » qui menace et qui alimente par conséquent l’amour pour le père.

Le Nom-du-Père représente donc dans le registre signifiant l’inscription du père symbolique. Il signifie la place du sujet et la place des signifiants les uns par rapport aux autres. Le Nom-du-Père signe la castration symbolique, tandis que la castration symbolique organise un système de valeurs appuyées sur le phallus. En repérant les places des unes par rapport aux autres, le Nom-du-Père organise et interrompt le glissement des significations : il stigmatise les places, devoirs et interdits respectifs, sans les justifier.

Le Nom-du-Père consiste en une butée qui désigne et interdit la jouissance, produit cette vérité qui ne repose sur aucune justification supplémentaire. Le Nom-du-Père, pour le sujet, « est » ou « n’est pas ».

4) Trait unaire et Idéal du Moi

Plus avant, les éléments conceptuels et cliniques définissant le Moi-idéal ont été rappelés : formation imaginaire de la toute puissance, identification globale à l’image, incarnation dans un reflet idéal. Le regard de l’Autre y était tenu pour déterminant il ne s’agit pas d’un jeu gratuit.

Si le Moi-idéal du triomphe infantile se terre toujours dans une pernicieuse nostalgie, il se voit opposer le tranchant irrévocable de la castration.

La castration va opérer à deux niveaux.

Tout d’abord, la castration « commune » consiste en la coupure par le signifiant : le signifiant ne peut tout dire si bien que persiste un réel. Or, nous avons précédemment posé le lien du signifiant à l’image spéculaire : il n’y a pas lieu de les opposer. Cela tient au fait que, comme l’image représente le sujet pour un Autre, le signifiant également représente le sujet pour un autre signifiant. De fait, ce que le signifiant n’englobera pas fera également trou dans le miroir : le miroir renvoie du signifiant et ne peut donc tout renvoyer, il respecte le réel et le détermine. Voilà donc le premier malentendu entre le sujet et son reflet, entre le sujet et son image spéculaire : l’être du sujet ne s’y trouve pas rendu. Certains psychotiques, pris dans cette complication, la court-circuitent en s’identifiant globalement et imaginairement : il en va par exemple de l’identification imaginaire à « La femme » chez certains psychotiques hommes (problématiques des transsexuels). En tout état de cause, la prise de la castration sur le spéculaire n’est pas ici spécifique de la névrose, pour exister dans les trois structures, l’aménagement identificatoire de certains psychotiques consistant en un délire posant le sujet comme son propre néologisme.

L’autre castration, névrotique celle-ci, et non plus « commune », s’articule au Nom-du-Père : le sujet ne peut s’identifier tout entier au signifiant du désir de la mère, à cause du cruel et salvateur démenti de cette dernière, et passe de la dialectique de l’être à celle de l’avoir. Et, « être le signifiant du désir » pour s’y identifier globalement cédera la place à « posséder quelque chose », s’identifier (inconsciemment) à celui qui possède un aspect : un trait unaire. Le trait unaire représente une caractéristique supposée supporter une part du désir de l’Autre. Telle mimique du père, tic, posture, considération philosophique, etc. On le voit, le trait unaire est partiel, détachable, attribut. Il ne s’agit pas d’une globalité, telle que celle du « Moi-idéal ».

Freud, dans le cas Dora (61), évoque la toux du père comme identification à un trait unique, Dora toussant comme son père, façon de se l’approprier amoureusement et œdipiennement (je simplifie ici à outrance). Or, si dans cet œdipe féminin en baïonnette, la fille change d’objet d’amour, passant de l’amour pour la mère à l’amour pour le père, cela peut se lire de différentes façons. Freud propose que, déçue de l’absence de pénis, la fille en tient grief à sa mère, suspecte de lui avoir transmis cette honteuse différence anatomique, et reporte alors son amour sur le père de qui elle espère inconsciemment un enfant comme compensation.

Or, le report féminin de l’amour sur le père peut se lire d’une autre façon, pour correspondre à un moyen de se déprendre du désir maternel dangereux. Ainsi, le trait unaire emprunté par la fille à son père représente-t-il tout autant une certaine assomption de la castration. Et, tout en même temps que le trait marque le report sur le père du désir, comme règlement de la distance œdipienne à la mère (la fille détourne un peu de désir vers le père, et prise entre deux aspirations, elle se maintient à distance), le trait emprunté exprime le désir œdipien pour le père tout en le maintenant refoulé. Comme on le voit, un trait représente par lui même une structure complexe, et ne se résume pas à une simple caractéristique.

De même pour le garçon, l’identification à un trait paternel consiste à se parer de sa marque, parallèlement à la stratégie d’exciter la convoitise de l’Autre : port d’une marque, qui est celle du manque sans quoi aucun motif n’existe à se parer d’un tel trait, ce qui authentifie la castration.

Ainsi le trait unaire, au delà de trahir exclusivement une tentative identificatoire d’approcher la jouissance en se munissant des signifiants du désir de l’Autre, toujours dans cette logique de médaille obligatoirement biface, apparaît essentiellement comme inscription, preuve de la castration. Le trait unaire stigmatise ainsi le jeu délicat entre jouissance délétère et mort par non-amour, étant marque de la prohibition de l’inceste et revendication implicite de sa transgression.

Cette entrée en scène du trait unaire, parcelle identitaire le plus souvent inconsciente, signant une inexpugnable dépendance au désir de l’Autre comme la réalisation symbolique de la castration, cette entrée en scène convoque une autre notion, que Lacan opposait au « Moi-idéal » : l’« Idéal du Moi ». L’Idéal du Moi se composera de traits unaires qui seront autant d’emprunts à ce qui s’articule au supposé désir de l’Autre. Cette constitution, sur la base de traits unaires, fait de l’Idéal du Moi une construction issue de la dialectique de l’avoir, contrairement au Moi-idéal qui se structure sur la dialectique de l’être. Là où le Moi-idéal représente cette toute-puissance jubilatoire dans le regard de l’Autre, l’Idéal du Moi consistera en l’empreinte de la castration symbolique. L’Idéal du Moi, à la façon du trait, est à la fois revendication de jouissance et assomption de la castration. Le sujet va se prolonger narcissiquement dans une réalisation fantasmatique de lui-même : sorte de projet ou d’image, inconscient, but assigné. Ce but assigné l’est par le fait que le désir de l’Autre s’y articule, devenir tel ou tel pour l’Autre. Encore une fois : revendication de jouissance (incarner l’objet du désir de l’Autre) et castration (le but assigné authentifie le manque du sujet) y coexistent. La castration apparaît par l’aveu implicite d’irréalisation dans le désir de l’Autre, mais aussi l’Idéal du Moi portera souvent une marque de butée, empreinte de la dette symbolique, comprenant toujours l’idée d’un prix à payer pour parvenir et se maintenir à tel ou tel objectif. Le prix à payer souvent le sera, obsessionnellement, en monnaie d’effort et de sacrifice (études difficiles, travail avec beaucoup de responsabilités ou physiquement pénible) ; et hystériquement, l’objectif assigné manquera toujours d’une qualité quelconque qui, par ajout, lui aurait conféré son statut évidemment phallique. L’Idéal du Moi institué apparaît donc comme réalisation idéale de soi dans le prolongement d’un désir de l’Autre dont le sujet entend qu’il n’a pas l’exclusivité (castration), dans le respect d’une limite obligatoire protégeant le père, ou marquant une allégeance à son ordre (dette symbolique). Lacan pose : « Ce qui constitue la limite de la série, c’est en E cette formation qui s’appelle l’Idéal du Moi. C’est ce à quoi le sujet s’identifie en allant dans la direction du symbolique. Il part du repérage imaginaire – qui est, en quelque sorte, préformé instinctuellement dans le rapport de lui-même à son propre corps – pour s’engager dans une série d’identifications signifiantes dont la direction est définie comme opposée à l’imaginaire, et qui l’utilisent comme signifiant. Si l’identification de l’Idéal du moi se fait au niveau paternel, c’est précisément parce qu’à ce niveau le détachement est plus grand par rapport à la relation imaginaire qu’au niveau du rapport à la mère (102). Le concept d’identification prend donc ici deux sens : d’une part, relativement au « Moi-idéal » comme coalescence, réalisation immédiate d’une reconnaissance, réalisation dans l’image assumée et triomphante (même si l’image répercute le manque à être du signifiant : castration commune) ; de l’autre, par rapport à l’Idéal du Moi où l’identification marque un écart entre le sujet et sa réalisation (indice de la castration névrotique). Il s’agit là de deux facettes complémentaires : l’imaginaire et son triomphe ; le symbolique et sa castration, complétée d’une dette. Le projet, le souhait, articule dans la névrose ces deux niveaux qui apparaissent distinctement. L’indistinction entre ces deux niveaux signera l’absence d’inscription névrotique, l’idéal du moi séparé du Moi-idéal impliquant la castration symbolique (séquence : être le phallus, ne pas l’être donc l’avoir, aspirer à l’Idéal du Moi en se parant de quelques traits unaires). Les enfants qui expriment leur souhait de devenir pompier et de monter à la grande échelle, déploient une réalisation fantasmatique toute-puissante, fantasme finalement plus articulé au Moi-idéal qu’à l’Idéal du Moi. Ce Moi-idéal va persister (fantasmes) et parallèlement se ravaler pour constituer un Idéal du Moi : l’enfant grandissant travaillera (avec effort) à l’obtention de diplômes lui permettant au plus près de devenir gradé dans une caserne, en se limitant pour ne pas dépasser un certain grade équivalent à celui attribué au père, en appliquant dans son métier des principes énoncés par le père, etc.

Nous voyons donc que distinguer, dans une clinique névrotique, Moi-idéal et Idéal du Moi, est un exercice qui doit ne pas méconnaître que dans un discours, les niveaux imaginaires et symboliques sont enchevêtrés. Même si cela arrive quelque fois, un sujet n’expose généralement pas un Moi-idéal en bonne et due forme, puis dans une rhétorique parfaite et après savante ponctuation, un Idéal du Moi tout à fait académique (comprenant son cortège de traits unaires et de dette symbolique). Le sujet racontera plus souvent un fantasme, un idéal, qui associera des tonalités imaginaires (Moi-idéal) et symboliques (Idéal du Moi). Ces deux catégories identificatoires ne sont donc pas à entendre comme des catégories obligatoirement distinguées dans la clinique, même si cela s’observe quelque fois (pas toujours dans les cas de meilleurs pronostic). Tel qui se voit réussir dans la finance, le fera dans une lignée identificatoire paternelle, dans la suite d’une tradition familiale, réussira aux concours des grandes écoles, et paiera par son travail un certain tribu à la castration, toujours insuffisant à rembourser sa dette, se contre-identifiera partiellement en dédaignant certaines activités du père, exprimant ainsi à la fois son agressivité œdipienne et l’évitement de toute compétition (toujours les doubles faces de la structure), fantasmera « réussir en bourse des coups extraordinaires », ce qui lui fera déployer la thématique du triomphe imaginaire le plus abouti. Cet exemple de fantasme montre l’intrication des niveaux et le danger de scinder par trop une clinique, de trop la couper pour la réduire à ce qui n’est qu’une théorie. Si ces catégories permettent de penser plus facilement le réel clinique, elles n’existent pas pour autant comme objets préhensibles au sein d’un savoir et d’une clinique coalisés. Faute de quoi, une clinique ainsi réalisée parfaitement en théorie prendrait le statut, par ce jeu de coalescence, de « Moi-idéal » clinique.

5) La bipartition hystérie – obsessionnalité, et le mythe de l’exclusivité

Je vais ici discuter brièvement deux aspects théorico-cliniques inhérents à la bipartition hystérie-obsessionnalité, avant même de discuter séparément les deux entités. L’utilité de discuter ces points si prématurément réside en ce qu’ils éclairent nécessairement la suite, pour également pouvoir se constituer en conclusion : si bien que rien n’empêche d’y revenir après coup.

En effet, deux dogmes circulent, sans doute trop facilement, sans être suffisamment freinés : le premier crée une équivalence hystérie-féminité et obsessionnalité-masculinité, jusqu’à contredire l’évidence clinique et théorique, qu’un homme puisse être hystérique et une femme obsessionnelle. Le second dogme concerne l’idée d’une névrose obligatoirement structurée, et exclusivement structurée, sur un mode hystérique ou obsessionnel, sans que les deux natures névrotiques puissent s’articuler, s’enchaîner, se succéder, dans une subtile dialectique.

Pénis et phallus chez la fille et le garçon

En ce qui concerne tout d’abord cette curieuse sexuation théorico-clinique identifiant le genre (féminité-masculinité) à un mode de fonctionnement psychique (hystérie, obsessionnalité), il faut bien dire qu’elle est des plus contestables. Le genre ne se confond pas à la typologie névrotique, mais le genre (homme ou femme) imprime à la névrose typée (hystérie ou obsessionnalité) des spécificités découlant de la sexuation.

Il se trouve que par un effet de style social, tout d’abord, l’homme empruntera des traits plus volontiers obsessionnels, et la femme empruntera plus évidemment à l’hystérie. Mais il s’agit de l’emprunt de traits qui, en toute rigueur, ne font que recouvrir, alimenter, la structure par elle même. Ces traits, l’homme bricoleur minutieux et la femme « émotivo-hyper-expressivo-fantasque », concernent un style social. La structure par elle-même, c’est-à-dire un certain rapport au phallus, imaginarisé dans l’hystérie ou référé dangereusement au père mort chez l’obsessionnel, rapport qui seul peut définir le champ hystérique ou obsessionnel (dans le discours), s’accommodera facilement d’un style social ou d’un autre (traits « culturels »). Un caractère hystérique peut recouvrir une structure obsessionnelle, un caractère obsessionnel, une structure hystérique. Ainsi, le style social ne définit pas la structure.

Mais le style social n’explique pas totalement la confusion habituelle hystérie-féminité, obsessionnalité-masculinité. Cela tient a ce que du départ, à cause de la différence anatomique entre les sexes et de sa résonance imaginaire dans les deux sexes, il y a facilitation d’un chemin hystérique pour la fille et obsessionnel pour le garçon. Cette tendance tient à une autre confusion, structurale celle-ci, identifiant phallus et pénis. Cette confusion n’est pas ici théorique, mais structurale. Le phallus, comme nous l’avons vu, est le signifiant du désir de l’Autre. D’une dialectique de l’être, le sujet s’engage dans une dialectique de l’avoir, avoir ce que l’Autre désire pour s’assurer l’exclusivité de son amour. Et, comme nous l’avons précisé, le phallus n’est pas spécularisable, il n’existe pas, il s’agit du signifiant de l’absence, d’un signifiant toujours à venir. Or, par un effet d’imaginarisation, ce signifiant peut s’incarner en un objet : imaginarisation simple du phallus identifié mais manquant (ce que revendique l’hystérique), ou positivation et donc présence (fétiche du pervers, levier de sa jouissance). Or, dans le cadre de cette dialectique de l’avoir, un attribut présent ou absent apparaît dés la naissance d’un enfant : le pénis. Il se trouve que cette particularité anatomique constitue la seule possibilité de différencier les enfants entre eux relativement à une logique de l’avoir : les garçons Pont, les filles ne l’ont pas. Sur cette base anatomique, concernant l’objet réel (pénis), va se confondre avec un imaginaire de la « présence-absence » de l’objet. Ainsi, la castration symbolique (concernant le phallus) va se mouler sur la différence anatomique : une part de la dialectique de l’avoir va se lier dans l’erreur à la constatation de la présence-absence du pénis. Le pénis se voit ainsi, dans une mesure variable, promu au rang de phallus.

L’enfant mâle tendra donc à être survalorisé au détriment de la fille dévaluée : il s’agit d’un accident de structure, d’un artefact. Il s’agit d’une conséquence psychique de la différence anatomique entre les sexes.

La fille, ainsi bercée dans le discours manifeste ou latent, tendra ainsi plus facilement à identifier l’absence de pénis au manque symbolique du phallus, c’est-à-dire à imaginariser l’objet du manque. Imaginariser est bien ici à entendre comme relativement au spéculaire, au miroir, lieu où cette absence se trahit dans le regard de l’Autre, lieu d’une réparation fantasmée par un ajout (chapeau de l’hystérique, attributs…). La fille, on le voit, porte d’emblée la structure imaginarisée du manque en tant qu’identifié à l’absence de pénis, et naturellement, elle se trouve invitée à cette imaginarisation-revendication.

L’hystérique revendiquera et dénoncera, revendiquera l’objet manquant sous une forme substitutive quelconque (imaginarisation), dénoncera l’injustice de cette différence en faisant la preuve (facilement) que bien que munis, les hommes manquent et sont sous le coup de la castration, dénonciation du phallocentrisme.

L’obsessionnel, quant à lui, sera plus volontiers garçon, puisqu’il aura lui à faire avec l’amour dévorant de l’Autre, amour en partie lié à ce que la mère aura tendance à imaginariser son pénis comme valeur ajoutée. L’enfant se voit menacé, muni de son tuyau urinatoire excitable, d’incarner avec trop de proximité l’objet du désir maternel. Muni de son pénis, pris dans cette imaginarisation anatomique de la plus-value, le garçon risquera moins l’imaginarisation du manque, que les affres de la proximité phallique (proximité avec le signifiant du manque maternel). Fétiche de sa mère : là est la menace, où se dessine structuralement l’issue fusionnelle, annihilant le sujet.

Ainsi, la différence anatomique entre les sexes prédisposera le garçon à l’obsessionnalité et la fille à l’hystérie. Mais, il suffit que le bain de langage, cette curieuse circulation de valeurs et d’absences, distribue différemment les signifiants conscients ou inconscients, pour que la donne soit inversée. Ainsi, le garçon peut porter la marque d’un manque imaginarisé, et la fille celle d’une proximité avec le phallus maternel. Joël Dor (31) cite l’exemple d’un garçon prenant le bain avec son père, régulièrement, ce dernier entamant avec lui invariablement une conversation se résumant à cette question : « que voudrais-tu avoir plus tard ? ». L’enfant ne sachant que répondre, inventait quelques faux-fuyants, et était fasciné par la vue du pénis de son père. Dor y repère l’insigne de cette imaginarisation promue par le père (lui-même semble-t-il particulièrement taraudé par la dialectique de l’avoir), en lien étroit avec la problématique hystérique. Non pas que cette scène ou ces scènes aient pu avoir comme conséquence, dans un rapport de causalité linéaire, la structuration hystérique : cette scène, comme entité signifiante, exprime la structure, la rend lisible, simple partie visible de l’iceberg.

De même, une fille peut se trouver en place d’objet « presque suffisant » du désir maternel, pour peu que l’absence anatomique de pénis n’apparaisse pas dans la structure, comme imaginarisation de la castration.

Il nous faut ici préciser plus encore ce propos en prenant appui sur l’œdipe, sur la différence entre l’œdipe masculin et féminin.

Œdipes des filles et des garçons : quelques petites autres différences.

Pour continuer ce travail, de mise en exergue des grands principes théoriques rendant compte de ce que la féminité va plus naturellement à l’hystérie, et la masculinité à l’obsessionnalité, il convient d’évoquer les différences entre l’œdipe du garçon et celui de la fille.

Perspective freudienne classique

Le garçon

Freud récapitule en 1925, dans un texte intitulé « Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes » (58) : « La situation du complexe d’œdipe est la première station que l’on reconnaît d’une façon certaine chez le garçon. Il nous est facile de la comprendre parce que l’enfant reste attaché à cet objet qu’il avait déjà investi, dans la période précédente, comme nourrisson et comme bébé, de sa libido qui n’était pas encore génitale. Le fait aussi qu’il y ressent le père comme rival gênant, qu’il aimerait bien écarter et auquel il aimerait se substituer, découle aisément des circonstances concrètes ». L’enfant mâle présente un attachement à la mère dans la mesure ou cette dernière constitue historiquement une source de bien-être, d’apaisement. La phase phallique, cette étape freudienne du développement faisant s’enchaîner stade oral et anal puis phase phallique, dans une succession « naturelle », convoquera l’enfant à affronter une inquiétude : « Lorsque l’enfant (masculin) a tourné son intérêt vers son organe génital, il trahit alors cet intérêt en le manipulant généreusement et doit ensuite faire l’expérience que les adultes ne sont pas d’accord avec ces agissements. Une menace survient plus ou moins clairement, plus ou moins brutalement : on lui dérobera cette partie à laquelle il donne tant de prix. » (57). Il s’agit très précisément de l’angoisse de castration. Freud précise que le complexe d’œdipe du garçon « sombre sous l’effet du complexe de castration » (57), jusqu’à dire (58) que le complexe d’œdipe du garçon « n’est pas simplement refoulé, il vole littéralement en éclats sous le choc de la menace de la castration. Ses investissements libidinaux sont abandonnés, désexualisés et ils sont en partie sublimés ; ses objets sont incorporés dans le moi où ils forment le noyau du surmoi… ». Ainsi, dans la pensée freudienne, l’attachement du garçon à sa mère et la rivalité au père, le complexe d’œdipe, tout cet édifice vole en éclats du fait d’une menace fantasmatique sur le pénis comme organe réel investi narcissiquement. Le petit garçon freudien se trouve donc pris dans un système impitoyable, conditionnant le désir à la pire menace. Le désir du garçon constitue un danger, et la maîtrise de ce désir ravalé à la fonctionnalité du besoin assure une garantie contre la castration. Le surmoi, comme « héritier du complexe d’œdipe », apparaît dans son ampleur masculine et nous verrons que Freud évoque le surmoi féminin en des termes très différents. On le voit, pour le garçon, le désir constitue un danger, tout comme chez l’obsessionnel. Ainsi, l’angoisse de castration freudienne prédispose le garçon à une gestion obsessionnelle du désir. Nous nous heurtons ici à la difficulté de concevoir cette névrose comme potentiellement mixte, même si, à jongler avec la théorie posant le clitoris comme substitut féminin du pénis, il reste possible de s’en sortir artificiellement. Cela tient à ce que la théorie freudienne ne différencie pas pénis et phallus pour, à vrai dire, imaginariser le phallus à l’endroit du pénis. En cela, il s’agit d’une théorie pour le moins hystérique. Au prix de cette imaginarisation, les hommes sont voués à la névrose obsessionnelle, et les femmes se la voient interdite, au même titre que le pénis ne leur est pas octroyé. Rappelons que Freud invitait à « ne pas prendre l’échafaudage pour le bâtiment », soit à ne pas prendre au pied de la lettre les montages théoriques. Si bien que son génie lui a permis de dialectiser une économie des valeurs entre les hommes et les femmes, articulant pénis et enfant, ce qui ne signifie pas que cette économie des valeurs se réduise à la question du pénis. Encore une fois, le pénis fait support imaginarisé au phallus, le phallus pouvant se loger n’importe ou ailleurs.

La fille

Chez la petite fille freudienne, la donne est bien différente puisque le constat de la différence anatomique atteste chez elle de l’absence réelle d’un organe et que par conséquent il ne peut peser aucune menace sur ce dernier. Pas de pénis, donc pas d’angoisse de castration, mais une revendication. L’attachement initial à la mère est décrit par Freud de façon strictement identique à celle du garçon, mais le constat de la différence anatomique origine une inversion de cet attachement : « Une troisième conséquence de l’envie du pénis semble être un relâchement de la relation tendre à la mère en tant qu’objet. On ne comprend pas très bien cet enchaînement, mais on se convainc qu’en fin de compte, c’est presque toujours la mère qui est rendue responsable du manque de pénis, cette mère qui a lancé l’enfant dans la vie avec un équipement au insuffisant » (58). Freud : « La libido de la petite fille glisse maintenant – le long de ce qu’on ne peut appeler que l’équation symbolique : pénis – enfant – jusque dans une nouvelle position. Elle renonce au désir du pénis pour le remplacer par le désir d’un enfant et, dans ce dessein, elle prend le père comme objet d’amour. La mère devient objet de sa jalousie ; la petite fille tourne en femme. » (58). Ainsi, loin de se heurter comme le garçon à une menace obligeant à refréner les jeux de désir, la petite fille œdipienne se voit propulsée sur la scène de la séduction : séduire le père, attiser le désir masculin, pour se dédommager de l’absence de pénis sous forme d’un enfant. Séduction, désir, érotisation, imaginarisation d’un désir incarné en la féminité, objet féminin du désir, échange de ce désir allumé contre l’enfant dédommageant. L’œdipe féminin prédispose à la constellation désirante hystérique, toujours dans notre parcours strictement freudien. Encore une fois, l’hystérie masculine devient difficile à montrer, sauf à jongler acrobatiquement avec la question de l’œdipe négatif. À rester simple et cohérent, posons à nouveau que l’édifice freudien tient à la condition d’imaginariser le phallus sous la forme du pénis, et que cette conception permet de situer un échange des valeurs, sans pour autant être à entendre stricto-sensu. Freud interroge la question du surmoi féminin, d’une façon qui semble comporter très précisément l’essentiel de ce que Lacan poussera en tempes de « dette symbolique » (l’obsessionnel n’en sort jamais), et de « jouissance féminine ». Freud dit en effet : « Le motif de la destruction du complexe d’œdipe chez la fille fait défaut » puis, « On hésite à le dire, mais on ne peut se défendre de l’idée que le niveau de ce qui est moralement normal chez la femme est autre. Son surmoi ne sera jamais si inexorable, si impersonnel, si indépendant de ses origines que ce que nous exigeons de l’homme. Ces traits de caractère que l’on a de tout temps critiqué et reproché à la femme : le fait qu’elle fasse preuve d’un moindre sentiment de la justice que l’homme, d’un penchant moindre à se soumettre aux grandes nécessités de l’existence, qu’elle se laisse plus souvent que lui guider dans ses décisions par ses sentiments de tendresse et d’hostilité, la modification du surmoi, dont nous venons de montrer d’où elle dérive, en est une raison suffisante. » (58).

Perspective lacanienne

L’abord plus lacanien de ces problèmes sera développé dans les parties suivantes, il va simplement s’agir ici d’en esquisser les grandes lignes, pour terminer cette partie consacrée à la répartition inégale entre constitution hystérique ou obsessionnelle en fonction du sexe.

La configuration freudienne classique s’inverse, dans une perspective lacanienne, pour poser une mère menaçante par la proximité incestueuse qu’elle propose. Gérard Pommier résume limpidement ce fléau névrotique en indiquant un appel au père, réalisé par l’enfant. En fait, littéralement, Pommier décrit une « invention » du père par l’enfant, une création : il s’agit du père imaginaire. Filles et garçons vont fonder initialement, dialectiquement, un mythe du père séducteur : un père désirant, qui par son désir constituerait un appel, un vide d’air, une véritable aspiration vouée à déprendre l’enfant de la mère. Je ne reviendrai pas sur la logique « biface » de l’inceste maternel, jouissance en perspective doublée d’une annulation pure et simple du sujet. Sans doute est-ce là qu’il faut saisir l’aphanisis de Jones, l’annulation du désir comme crainte, dans les deux sexes, ne pouvant résulter que de son accomplissement absolu.

En tout état de cause, la séduction paternelle est une invention enfantine destinée à protéger de la mère, tout en instituant un jeu à trois, à quatre devrait-on dire, le quatrième terme étant le phallus.

Le mode de réponse paternelle déterminera nettement la fille vers l’hystérie et le garçon vers l’obsessionnalité, ainsi que le penchant « évident » hétérosexualisant, dicté tant par la structure que par un reliquat probable de nature.

En effet, l’érotisation se jouera plus facilement entre père et fille (la fille interdite convoquera la mère interdite), l’excitation sera peu ou prou partagée, quelques fois comme le rappelle Pommier sous la forme d’une indéfectible sévérité du père à l’encontre de la fille (rien d’érotique comme la colère !). Un père violeur, dont la puissance ne cessera d’être mesurée, naîtra fantasmatiquement : le père violeur et son double inverse comme stricte conséquence logique, l’impuissant. Par cette imaginarisation du père, la fille séductrice ou victime s’imaginarise elle-même comme objet du désir du père concupiscent, avec l’omniprésence du regard comme support de l’imaginaire : il s’agit là du théâtralisme. Le désir paternel, fantasmé ou réel, défend la fille de l’engloutissement maternel.

À l’opposé, le père violeur convoquera l’homosexualité du garçon et son identité sexuelle, de même que le père tendra plus facilement à se défendre de l’homosexualité par une érotisation extrêmement discrète. Un type de tendance paternelle consistera en l’effacement, l’absence.

Le père absent, non répondeur érotique, ne laissera en place qu’une figure spécifique de père imaginaire : celle du rival ; le père violeur « ne prendra pas ». Et l’absence de père répondeur érotique résonnera avec l’absence du père, la mort du père : le père mort. Le père mort, en l’occurrence, est le père symbolique, porteur d’injonctions surmoïques infinies, prêteur sur « gage d’obéissance » pour une dette qui maintiendra toujours le sujet insolvable. Ici, le père symbolique n’est pas à entendre comme imaginarisé, inventé, puisque par nature il s’articule à la névrose. Mais, ce père symbolique se verra surinvesti imaginairement, pour constituer une variété imaginaire de père symbolique exigeant, rival, et fragile tout en apparaissant despote. Une des modalités classiques de père imaginarisé réside en le père religieux, forme de père recours contre la mère, désexualisé et surmoïque.

Mais, là où la faible expression désirante du père à l’endroit du fils favorisera l’obsessionnalité du garçon au détriment de l’hystérie, la nature particulière de l’amour maternel à l’endroit de son garçon en constituera un facteur supplémentaire. Freud évoque ce sentiment particulier (62) quand il dit que l’agression constitue le sédiment qui se dépose au fond de tous les sentiments humains, « à l’exception d’un seul peut-être : du sentiment d’une mère pour son enfant mâle ». Amour sans ambivalence, tout porté au culte de ce pénis hystérisé, de cet enfant petit homme résonnant en écho avec une autre figure d’homme, celle du père. L’enfant mâle d’une mère est propulsé au rang d’objet érotique précieux, au rang d’être pour l’Autre. Ainsi l’appel au père s’en fera d’autant plus pressant, père posé en rival par la situation même, au plan imaginaire, c’est-à-dire au père comme obligatoire recours contre l’annihilation dans le désir de l’Autre, au plan symbolique.

Voici donc quelques perspectives qui tentent d’expliquer l’orientation spontanée des filles vers l’hystérie et des garçons vers l’obsessionnalité. Il convient de conserver l’idée qu’un père violeur et imaginarisant le phallus peut croître au sein du fantasme du garçon pour l’hystériser, avec, comme corollaire, la revendication phallique masculine et la difficile relation à l’homosexualité (quelque fois pleinement assumée), sans compter certaines identifications inconscientes féminines, comme résultat obligé. La fille peut buter elle aussi sur un père « non érotisable », profondément inexcitable, résolument absent, mort, et devra alors s’inventer, à la mode masculine, un père symbolique (nous devrions dire « développer » le père symbolique qui de toute façon se déploie chez fille et garçon, hystérique et obsessionnel). Il va sans dire que ces configurations désirantes varient dans le temps et aussi d’un enfant à l’autre, ainsi que du fait de chaque nouvelle naissance qui modifie la structure en place. Bref, les places et désirs ne sont pas fixés mais vivants. Encore une fois, la structure n’est que l’effet du discours énoncé à un moment donné.

Articulation hystérie-obsessionnalité chez un même sujet

Après cette mise au point concernant la distribution hystérico-obsessionnelle dans son rapport à la différence anatomique entre les sexes, il convient d’envisager le second problème : un sujet est-il cantonné à un type unique de névrose (obsessionnelle ou hystérique), ou peut-il articuler les deux modes, privilégiant l’un ou l’autre, jusqu’à quelque fois ne sembler fonctionner que sur un registre unique, puis sur l’autre.

Ce que nous avons décrit, juste avant, nous semble à même d’attester de l’illogisme théorique considérant l’hystérie sans aucune modalité obsessionnelle, et l’obsessionnalité sans aucun ressort hystérique.

L’imaginarisation du manque phallique, en effet, circulant dans l’ambiance structurale propre au sujet, n’exclut en rien qu’un travail de déprise de l’Autre s’y associe. Toutefois, une logique peut primer sur l’autre, la supplanter, si bien qu’une des deux névroses apparaîtra plus manifestement, et occultera l’autre. Par ailleurs, la clinique offre à entendre, chez un même sujet, la succession de discours obsessionnels et hystériques, alternance liée aux aléas du travail psychique tendant à assouplir d’hystérie l’obsessionnalité et à contenir obsessionnellement certains élans hystériques. La qualité d’un travail psychique peut se mesurer à l’émergence de la seconde névrose dans la première, contre-discours, contre-pouvoir apaisant. Il ne s’agit pas là de l’objectif de la cure, mais d’un de ses effets réguliers. Une idée normative découle logiquement de ce qui précède : une névrose équilibrée devrait pouvoir emprunter aux deux registres. Il semble judicieux de se limiter en l’occurrence à parler de névrose « équilibrée », constituée d’un équilibre entre obsessionnalité et hystérie. En revanche, il n’est pas concevable, éthiquement, d’y voir ni un objectif de l’analyse, ni un gage de qualité particulière autre que celle de l’équilibre. Enfin, pour rappel, la structure n’existe pas, elle est déduction d’un discours. Il n’est donc pas valide d’identifier la structure à un ensemble constant, à une architecture, qui ne supporterait aucune modification. La structure est un simple effet du discours adressé à l’Autre dans le transfert, que ce transfert se repère sur un divan ou bien qu’il opère au sein d’une relation non analytique.

6) L’impossible stratagème obsessionnel : ruse et épuisement

A/ Rencontre

Jacques est adressé par son médecin traitant pour être hospitalisé. Le courrier indique comme raisons de cette hospitalisation un « gros problème d’alcool » ainsi « qu’une dépression « dont on ne peut pas venir à bout » avec les médicaments déjà essayés. Il ne s’agit pas d’un contexte analytique, mais d’une rencontre à l’hôpital afin de régler deux problèmes identifiés. On note d’emblée les termes du courrier (« dont on ne peut pas venir à bout »), dénotant un probable engrenage sado-masochique de la relation thérapeutique, ce qui ne signifie rien d’autre, l’hystérie pouvant y inviter, dans un jeu de preuve par l’absurde authentifiant la castration de l’autre, quitte à y laisser sa vie ; de même l’obsessionnel, par une érotisation de la relation, toujours flirtant avec la position perverse d’incarner le signifiant d’une jouissance médicale. D’emblée, Jacques nous apparaît en très bonne santé, à en juger par sa remarquable résistance au mélange surprenant des diverses molécules de son traitement, chacune très fortement dosée.

Là encore, les diagnostics conjoints d’alcoolisme et de dépression venaient recouvrir une réalité clinique connexe. Le cas sera déformé, et considérablement réduit, mais les phrases sont exactes.

Que dit Jacques ? (à la troisième rencontre) :

« Le déclic, c’est la fatigue. J’ai toujours été bien organisé, j’avais une vie normale, avec ma femme cela se passait correctement, sans problèmes ». Organisation, annulation du désir, mécanisation du sujet rendu opérationnel, il dira plus tard qu’avec sa femme, ils font chambre à part, mais qu’ils travaillent ensemble dans un même bureau de comptabilité. « Personne n’a reconnu mon travail, que je n’en pouvais plus, alors je crois que je l’ai exprimé avec un blocage dans le dos, une paralysie qui m’empêchait de tout faire, bloqué, ça a été le déclic.. » Jacques pose une division subjective, une manifestation inconsciente métaphorique par ce blocage, ayant de fausses allures de conversion hystérique : « je ne pouvais plus suivre le rythme, à cause de la fatigue, personne ne l’a vu… » Puis : « il y a eu un déménagement de trop, j’étais épuisé, c’était trop, personne n’a compris, alors je me suis écroulé ». À l’interroger sur ce déménagement « de trop », il répondra laborieusement, confusément, ce qui tranchait avec la précision appliquée de son style naturel, que le déménagement en question était celui de son mobilier dans la maison de son beau-père, maison qu’il lui avait acheté « au prix normal ». Il en a payé la prime symbolique. On note qu’il s’est effondré alors qu’il effectuait le déménagement en compagnie de son beau-père, et que la maison en question pouvait représenter « la maison de rêves » (seul émergence d’un soupçon de désir dans ce discours neutralisé). Il associe, songeur : « c’est les chiffres du matin, je ne sais pas pourquoi, chaque matin, je me réveille avec un chiffre dans la tête, 733 par exemple, et puis j’ai des calculs que je me sens obligé de faire, comme par exemple 121 multiplié par 11 ». L’arithmomanie, bien superflue pour effectuer un repérage structural, illustre néanmoins un diagnostic qui pouvait se poser avant la connaissance de ce symptôme, calcul mental, comptage d’un prix. Ce qui est plus intéressant encore, réside en les associations ultérieures qui vont mettre définitivement en place la structure, la grammaire obsessionnelle : « je rumine tout le temps ce que j’ai fait, je ne peux pas m’empêcher de penser »… « c’est, comme par exemple, la mort de mon père : j’y repense tout le temps. Je ne l’ai pas beaucoup connu, il était toujours en déplacement, ma mère faisait le père et la mère ».

L’acquisition, le prix somatique en monnaie de corps, prendre la maison du « beau »-père quand on lui a déjà pris sa fille, et cette association entre le symptôme obsessionnel et la mort du père : la logique obsessionnelle se déploie en ce que l’accession phallique convoque le père mort.

La nature névrotique de la structure s’entend dans le rapport particulier de Jacques à sa division, il reconnaît un inconscient s’exprimant au travers du corps pour porter sens, et exprime d’autre part sa dépendance à une reconnaissance par l’Autre. La séquence textuelle pose l’achat de cette maison comme ayant occasionné un « déménagement de trop », par accession à un objet de désir, et prise d’une place particulière, fantasmatiquement rivalitaire avec le beau-père (lui acheter sa maison, lui prendre, somme toute). Il est facile de supposer la place moins phallique qu’incestueuse de cette maison, incestueuse comme cette place auprès d’une mère, invitée par lui à faire le père. Faire le père comme mettre en place l’instance symbolique paternelle, instance alimentée par l’absence et proposée alors à une mère aux multiples compétences. Et il s’agit bien d’être à une place incestueuse plutôt qu’avoir. L’avoir, même s’il est difficile de le montrer clairement avec cette clinique, ou plutôt même si cette clinique ne le montre pas clairement, vaut davantage de ce qu’il octroie une place (c’est à dire qu’il pose la question d’être pour l’Autre). Pour mémoire, les examens médicaux montreront d’authentiques raisons organiques à ce blocage, ce qui n’en annule en rien la portée signifiante, car, que ses vertèbres aient été ou non de la partie, c’est le discours du patient en lui-même qui contient les éléments signifiants à même d’attester de la structure en jeu.

B/ Éléments de théorie

Je rappelle ici l’exigence structuraliste de ne pas considérer les intervenants œdipiens dont nous allons parler comme repérés dans leurs particularités objectives, mais bien comme strictement issus du discours des patients. Ces personnages n’appartiennent qu’à la structure du discours obsessionnel : c’est ainsi qu’ils apparaissent quand ils sont parlés. Il s’agit des parents imaginaires, de la façon particulière que le sujet a de les fantasmer, et de les parler dans le transfert.

a) Séduction maternelle

Irène Roublef résume la position subjective de l’obsessionnel face à un supposé désir maternel : « … l’insatisfaction de la mère et son désir persistant renvoient l’enfant vers l’énigme du père. Ici, le futur obsessionnel, au lieu de l’insatisfaction de la mère, c’est la satisfaction qu’il rencontre. La mère, névrotiquement insatisfaite, reporte sur l’enfant son propre désir. » (144). La séduction maternelle propose comme place celle du phallus, d’être le phallus, court-circuitant la logique de l’avoir, sans y absorber entièrement l’enfant, grâce à une ressource paternelle suffisante (c’est-à-dire que la mère désigne un autre lieu de son désir). Le bain de langage imbibera l’enfant de cette potentialité d’incarner le phallus, héros de l’amour, mais l’enfant sera sauvé grâce à un reliquat de désir maternel insatisfait, et qu’il ne comble pas. L’enfant, sans se résumer au fétiche maternel idéal, sera invité à prendre cette place. Pommier évoque : « Le problème que la mère pose à l’enfant est celui d’une demande sexuelle au sens ordinaire du terme », pour dire que l’enfant vaut pour la mère comme substitut de son propre père, et ce dans une logique de renversement de l’Œdipe. On peut argumenter, à l’inverse, que cette sexualisation incestueuse du lien mère-enfant forme une conséquence logique de l’inscription phallique de l’enfant. Autrement dit, cette sexualisation n’est pas obligatoirement cause mais tout aussi bien effet. Je préfère aborder ainsi le problème : la structure détermine des places, dont celle de partenaire sexuel.

b) Convocation d’un désir paternel

Afin de se déprendre du désir maternel, le recours au père apparaîtra comme incidence logique. Reprenons la question du père symbolique, quitte à nous répéter :

Recours au père donc, à un désir paternel, à une manifestation du père. Là encore, pas de nécessité d’un père géniteur présent dans la réalité, mais instauration d’un père comme instance visée par le désir maternel, et porteuse de désir. Le père en cette acception ne désigne rien d’autre qu’une certaine orientation du désir maternel, comme échappement de ce désir pour l’enfant (perte), la commodité et l’usage faisant que le père géniteur se trouve institué comme l’endroit de ce désir. Le père, comme métaphore, est une abstraction qui peut prendre support du « papa », mais qui peut tout aussi bien s’en passer. Le père, ce peut très bien être la « littérature » ou la « gymnastique », à la condition que cela s’articule d’une certaine façon. Là encore, le désir maternel mâtiné d’œdipe, désignera des personnages, si bien que tel « auteur » ou tel « professeur de gymnastique » en porteront la marque. Le désir sera supporté, en règle, par un ou des personnages qui présentifieront la castration maternelle.

Le signifiant organisera là encore, l’investissement maternel par le truchement des signifiants phalliques, le signifiant « gymnastique » pouvant par exemple s’inscrire à la place du désir par le hasard des discours des parents de la mère, ou même par le hasard de leurs discours supposés. Il suffit ici que la mère de la mère ait un jour évoqué d’une certaine façon une personne particulière, ayant un lointain rapport avec le signifiant gymnastique, pour que ce signifiant devienne central. De même, un professeur de gymnastique porteur d’un trait œdipien pourra cristalliser le désir sur le signifiant gymnastique : les combinaisons sont multiples et les imaginer toutes reviendrait à écrire autant de romans comportant la « gymnastique » comme élément important de l’intrigue. En bref, une certaine conjonction va nouer un signifiant particulier au désir maternel, et ce signifiant soutiendra le Nom-du-Père comme un drapeau peut porter un emblème.

L’appel au père rencontre, dans la structure obsessionnelle, un relatif silence. Pour reprendre l’une des configuration les plus classiques, celle d’un papa, qui n’exprime pas de désir particulier, ni quant à la mère, ni quant à l’enfant : ce qui serait exprimé serait ici tout au plus un agacement, et la revendication d’une certaine tranquillité. Ce silence peut se repérer également, hors incarnation du père par le géniteur, dans le cas d’un père extra familial et principalement abstrait, une passion maternelle quelconque, en ce que cette passion ne semble pas convoquer un autre désir que le désir maternel. À titre d’exemple, pour reprendre l’exemple de la gymnastique, un autre désir apparaîtra, dès lors que la mère en fera un enjeu par rapport à sa propre histoire. S’il s’agit, à contrario, d’une simple activité, froide, sans résonance, cela agira comme non – réponse du père, en tant que le père s’enclave dans le désir maternel, lui-même inséré dans une chaîne désirante. C’est la distribution des valeurs, l’attribution de valeurs particulières à certains signifiants qui articulera et qualifiera le père en question. Le père sera donc effet de langage, positionné dans une grammaire.

Un père désirant est convoqué par l’enfant désirant, c’est-à-dire inséré dans la chaîne du désir maternel, le désir maternel convoquant logiquement, par réciprocité, un désir paternel. Le père désirant est un père logique. Convoqué, il répond ou ne répond pas. Dans l’hystérie, il ne répond que trop, chez l’obsessionnel, il fait le mort.

L’absence de réponse, le silence, maintient l’idée du père sans rencontre.

L’absence de marques de désir émanant du père lui conférera une qualité d’abstraction, d’irréalité, de symbole. Père éthéré, père de la castration, de la loi, idée de père, structure de père, sans chair. Aucun support désirant à ce père ou trop peu, père qui ne s’érige pas en l’homme (ou en la femme !), père sans érection. Cette pure structure de père, indépendante de tout support désirant, c’est le père en l’absence de papa, c’est le père résiduel de « Totem et tabou », le père d’autant plus présent qu’il est mort (68).

c) Le père symbolique : quand l’idole masque le rival

Le père symbolique, c’est l’ordre de la castration par essence : il ne s’agit pas d’un partenaire, il ne se soutient d’aucune incarnation. Le père symbolique, très précisément, correspond à l’ordre général de la prohibition de l’inceste. Il transcende le père imaginaire de la relation, quitte à emprunter son support, c’est-à-dire à placer l’idée de la prohibition de l’inceste, fantasmatiquement, dans le père de la réalité. Et là où le père symbolique transcende le père imaginaire (de la réalité), c’est dans la mesure où le père de la réalité n’est en rien producteur d’un ordre, mais tout au plus conducteur. Conducteur, transducteur, d’un ordre auquel lui-même se voit soumis.

Nous avons posé la convocation obsessionnelle d’un père désirant, et l’échec de cette convocation. Le père symbolique, garantie ultime vis-à-vis de l’inceste maternel, apparaît donc comme recours, et nous avons déjà rappelé que ce père symbolique correspondait au père mort : il s’agit d’un père efficient en l’absence du père, car même en l’absence du père imaginaire il opère toujours sa fonction, ce qui signifie qu’il est le père à la mort du père. Freud, dans « Totem et tabou », décrit un mythe inventé par lui du « père de la horde ». Ce « père de la horde » y apparaît comme s’octroyant tous les plaisirs et les interdisant aux autres, à ses fils. Les fils mangeront le père après l’avoir tué : « Or, par l’acte d’absorption ils réalisaient leur identification avec lui, s’appropriaient chacun une partie de sa force » puis « Après l’avoir supprimé, après avoir assouvi leur haine et réalisé leur identification avec lui, ils ont dû se livrer à des manifestations affectives d’une tendresse exagérée. Ils le figurent sous la forme du repentir communément éprouvé ». Puis, cette formule définitive de Freud : « Le mort devenait plus puissant qu’il ne l’avait jamais été de son vivant » (68). Le père mort, le père qui survit au père, qui transcende l’incarnation paternelle, réalise sans y être l’injonction comme l’interdiction la plus redoutable. Ce père protège de l’inceste maternel, l’injonction qu’il produit a ainsi valeur de sauvegarde, de garantie.

Ce père symbolique de l’obsessionnel va imprimer sa marque sur le père imaginaire, et plus généralement sur tous les rapports d’ordre imaginaires emprunts de rivalité.

Désirer, pour le sujet obsessionnel comme pour tout sujet, consiste à faire résonner la racine du désir. Or, cette racine trouve son origine dans le désir œdipien primitif, la mère. Désirer la mère engage le sujet dans une relation de rivalité avec son père (père imaginaire), et interroge la mort (le meurtre) de ce dernier (père symbolique). Nous avons dégagé la précarité du père imaginaire de l’obsessionnel, de ce père pas suffisamment désirant rival, ni violeur, ni solide ; et nous avons rappelé comme cette précarité renforçait le père symbolique : le père mort. Ainsi, désirer, en cette rivalité, c’est convoquer la mort du père, sa disparition, occurrence faisant se confondre imaginaire et symbolique. Désirer s’articule intimement avec le meurtre, et le meurtre avec la disparition fantasmatique du garant contre l’inceste. Une confusion ici s’opère. Le désir convoque le père symbolique qui s’articule au père mort et, là, un premier glissement fait apparaître cette mort du père comme intéressant le père imaginaire. Le second glissement logique, effet de langage, décale ce père imaginaire vers le père symbolique : si le père imaginaire meurt, puisqu’il soutient imaginairement le père symbolique, le père symbolique meurt d’une même façon, disparaît, abandonnant le sujet à la jouissance de l’Autre. Nous le voyons, on ne peut saisir cette dialectique qu’à la condition de se représenter ce double glissement. Pour rappel, les instances symboliques imaginaires et réelles sont intimement liées, indissociables, une instance résonnant toujours avec les deux autres.

d) Désir, besoin et demande, maîtrise et pensée

D’où ce terrible danger que représente le désir, Lacan posant même ce désir comme impossible (87), et évoque « l’impuissance où il est de désirer sans détruire l’Autre, et par là son désir lui-même en tant qu’il est désir de l’Autre ». Disparition de l’Autre à entendre non plus comme Autre maternel primordial, mais Autre du langage, Autre incluant la prohibition de l’inceste, Autre de la différenciation et de l’inadéquation. Le désir dangereux sera annulé au mieux par sa réduction au rang de besoin et son articulation à la demande. En effet, l’Autre du langage est menacé dans ses coordonnées structurantes dès lors que l’inceste ou l’élision du père symbolique, s’actualisent.

Le besoin, comme substitut au désir, ravale le sujet à son fonctionnement, le mécanise, l’organise. Besoin impérieux de l’obsessionnel excluant le champ de la rivalité, stricte dualité sans tiers d’un besoin satisfait, ou non, par l’autre. Exclusion du tiers pour une stricte dualité, variété incestueuse dira-t-on, mais qui tient à force d’annulation du désir. Le danger de l’inceste réside en le désir qui engage la disparition du sujet, comme nous l’avons vu. Le besoin, quant à lui, est stricte organicité, équation d’évidence et fonctionnalité pure. Besoin qui se conjugue sur tous les modes, y compris en amour, besoin du coït, etc.

Le désir ravalé au rang du besoin, soit, mais que faire de son éternel bourgeonnement, de son printemps insistant ? Le désir même retravaillé sous forme du besoin perce, pousse, s’impose. Museler ce désir en passe donc par un autre procédé : la maîtrise. Maîtrise du désir, maîtrise de toute émergence désirante ou pulsionnelle, comportant l’avantage de constituer en sus une extraordinaire source de jouissance : jouissance anale de la maîtrise. En effet, maîtriser, du départ, consiste à maîtriser la représentation de l’absence : jeu de la bobine de Freud ; et maîtriser la défécation. Ces deux racines de la maîtrise, qui apparaissent moins comme des stades, toujours dans notre perspective anhistorique, que comme des modalités préférentielles d’expression structurale de la maîtrise, ces deux racines donc vont donner à plein leur mesure, fortifiées du recours qui leur est fait. L’analité, d’autre part, dialectise le cadeau, lui-même élément d’une supposée demande de l’Autre. Maîtrise et demande vont donc ici, de concert, organiser le sujet.

Maîtrise de la représentation de l’absence, surinvestissement de la représentation, puis de la pensée. Le surinvestissement de la pensée va se déployer dans la mesure où l’obsessionnel se trouve dans l’obligation de penser la contradiction. Contradiction entre son désir et le père symbolique, amour du père et rivalité qui tenaille, nécessité du père et aliénation à ce dernier. Pommier l’exprime en ces termes : « … l’obsessionnel pense énormément afin de trouver le lien logique qui unirait les contraires disjoints par le déséquilibre » (139). Le doute de l’obsessionnel portera sur des opposés : désir et meurtre du père d’un côté, non désir et soumission, de l’autre.

L’analité, lieu privilégié et ancien de l’expression de la maîtrise, sera convoquée et érotisée au même titre que la pensée. Maîtrise, rétention, conservation, collection, expulsion, destruction, sadisme, propreté comme formation réactionnelle au délice jouissif du fécal, obséquiosité masquant la haine sadique, jeu du cadeau et de l’échange : donner son bol fécal contre l’amour. La jouissance, ici, pourra même prendre le pas sur le sexuel génital : jouissance anale en lieu et place du désir, petite jouissance génitale reléguée puisque convoquant par trop le désir, jouissance de « l’objet a » comme substitut.

Parallèlement au besoin comme annulation du désir, l’obsessionnel demande la reconnaissance de l’Autre. Demande de reconnaissance quant à son travail, à son sacrifice. Cette demande de reconnaissance, se jouant particulièrement dans le registre professionnel, où l’obsessionnel brigue la reconnaissance de sa hiérarchie tout en discutant les mérites de cette dernière, comme une fine articulation entre soumission et meurtre, articulation où il demande l’autorisation. Cette demande d’autorisation, de reconnaissance, signifie une autre demande : celle de désirer quand même un petit peu. En effet, les stratégies obsessionnelles les plus subtiles ne peuvent annuler radicalement le désir qui insiste, qui s’insinue. De fait, l’obsessionnel est condamné à la culpabilité, ultime contrainte liée à ce désir, et pour ces raisons, il demande éternellement une reconnaissance qui vaut comme autorisation par le père symbolique de désirer un peu, de se laisser égratigner par le sujet, à se laisser un peu tuer. Globalement, c’est là que l’obsessionnel interroge le désir, dans sa jouxtance avec la mort. La demande de reconnaissance vaut comme rappel du pacte avec l’Autre.

e) Objet a

Le sujet obsessionnel va se trouver aux prises avec un « objet a » qui, dans son fantasme, jouxtera un univers représentationnel proche du fécal et de la mort.

Le fécal, déchet, rebut, l’ordure, le grossier, converti ou non en formations réactionnelles : propreté idéale, ordre parfait, politesse obséquieuse, constitueront des points d’ancrage de la jouissance. Jouissance du nettoyage permettant de passer avec délice un temps infini dans la saleté, celle de l’ordre ou de la précision toujours référée au pire désordre, au « bordel », comme repères rendus présents d’autant qu’ils obtiennent le statut référent de déchets eux-mêmes : l’obsessionnel éjecte le désordre et la saleté comme il éjecte ses matières, avec la même fascination. Et, dans une perspective structurale, c’est la maîtrise qui s’appliquera à l’analité pour déterminer l’objet fécal comme prépondérant. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une fixation au stade anal mais d’un effet de langage renforçant l’investissement de l’analité.

Le meurtre symbolique du père tendra à favoriser, du fait de sa prépondérance dans l’économie obsessionnelle, la représentation mortelle, ainsi que celle du cadavre qui comporte l’avantage d’associer l’idée de déchet, de putréfaction. La sépulture, le rite funéraire, au-delà de la dimension sacrée qu’ils véhiculent en lien direct avec une certaine religiosité obsessionnelle comme création d’un père symbolique, sont porteurs de la représentation de cadavre, de charogne.

f) La mort comme maître absolu

La dialectique obsessionnelle comporte la référence à la mort par un autre truchement que celui de l’objet déchet. La mort va être imaginarisée facilement pour l’obsessionnel en un partenaire exigeant, en partenaire imaginaire prenant sa source non pas du côté de « l’objet a », mais du côté du père symbolique, du père mort. Concernant la stratégie obsessionnelle, Lacan dit (85) : « Ici, c’est la mort qu’il s’agit de tromper par mille ruses, et cet autre qu’est le moi du sujet entre en jeu comme support de la gageure des mille exploits qui seuls l’assure du triomphe de ses ruses ». Dans un autre texte, Lacan explique (86) que l’obsessionnel « attend » le moment de la mort du maître, d’où sa procrastination infinie, attente d’un moment décisif de délivrance, de réalisation, d’une conclusion définitive au balancement et à l’impossibilité du désir. Temporalité obsédante. Attente ainsi de la mort du maître, et convocation de la mort comme échéance omniprésente, de sa propre mort donc. Le temps est compté, et l’obsessionnel compte le temps, non uniquement pour satisfaire son souci de maîtrise, mais également comme compte à rebours imaginaire de la mort et du désir conjoints. L’obsessionnel à tromper le maître par la démonstration de ses bonnes intentions manifestées dans son travail » (86), y positionnera l’analyste, pour tenter de le séduire. La séduction de l’analyste n’est pas une modalité hystérique exclusive, et l’hystérique interroge la castration de l’analyste plus qu’elle ne tente de le séduire. L’obsessionnel séduit, et d’autre part son temps lui est compté, il est sous surveillance de l’Autre de la mort. Il doit combler cet Autre et le rassurer de ses bonnes intentions : il ne tuera point. Et comme preuve idéale de soumission (à la mort, au père symbolique), il travaille, « se tue à la tâche », se sacrifie. Allégeance et identification à la mort s’articulent ici. L’œuvre, d’autre part, dans une perspective très platonicienne, constituera par sa pérennité une parcelle d’immortalité.

g) Les deux faces de la médaille

Si nous avons décrit l’organisation dialectique de l’obsessionnel, sa stratégie commune quant au désir et à la mort, il va sans dire que cette dialectique se soutient de ce qui la motive : en l’occurrence être le phallus de la mère. Cette nostalgie de l’être persistera en arrière-fond, de même que le désir de mort à l’encontre du père rival (ou de son substitut). Ainsi, derrière la soumission « attentive » se profilera toujours le désir de mort maîtrisé. Être le phallus, d’autre part, s’articulera volontiers avec « être nécessaire ». encore une façon de ravaler le champ du désir à celui du besoin. L’univers professionnel de l’obsessionnel, lieu préférentiel de l’expression de son sacrifice, sera aussi le théâtre formidable de son être instrumentalisé au service de l’Autre. Ici l’obsessionnel peut jouxter le champ pervers, à ceci prés que le phallus se voit émoussé de son tranchant, puisque ce qui en fait la raison, le désir, est recouvert du besoin. Néanmoins, par cette inclusion en l’Autre, malgré cette stratégie, l’obsessionnel s’autodétermine comme complément de l’Autre.

h) Obsessionnalité et psychose

Classiquement, des obsessions idéatives, des obsessions d’impulsion ou phobiques peuvent être présentes dans la psychose. La distinction se fera par les critères structuraux, et cette possibilité d’obsessionnalisation d’une psychose ne représente pas une complication théorique difficile : à l’évidence, le mécanisme en jeu est d’ordre hallucinatoire, l’Autre non lié par le pacte symbolique, ce pacte qui lui impose un relatif silence, instille dans la psyché des groupements signifiants qui y sont appelés en négatif, comme dans le modèle de l’hallucination, qui sera détaillé plus loin.

7) Création hystérique : entre revendication, insatisfaction, et révolution

Là où la problématique obsessionnelle se déroulait dans un registre primitivement symbolique, ou d’expression principalement symbolique (père mort, prohibition de l’inceste), l’hystérie se déploiera dans un registre empruntant à l’imaginaire (regard, séduction).

En guise d’introduction, cette citation de Lacan qui fera tout autant conclusion :

« Mais homme ou femme, il peut n’avoir rien d’autre à présenter à l’autre réel que cet autre imaginaire où il n’a pas reconnu son être. Dès lors comment peut-il atteindre son objet ? Par un échange de places entre ses cavaliers, dirons nous à confier dès lors à la dame la démonstration dupas de l’hystérique.

Car cet autre réel, elle ne peut le trouver que de son propre sexe, parce que c’est dans cet au-delà qu’elle appelle ce qui peut lui donner corps, ce pour n’avoir su prendre corps en deçà. Faute de réponse de cet autre, elle lui signifiera une contrainte par corps en le faisant saisir par les offices d’un homme de paille, substitut de l’autre imaginaire en qui elle s’est moins aliénée qu’elle n’est restée devant lui en souffrance.

C’est ainsi que l’hystérique s’éprouve dans les hommages adressés à une autre, et offre la femme en qui elle adore son propre mystère à l’homme dont elle prend le rôle sans pouvoir en jouir. En quête sans répit de ce que c’est qu’être une femme, elle ne peut que tromper son désir, puisque ce désir est le désir de l’autre, faute d’avoir satisfait à l’identification narcissique qui l’eut préparée à satisfaire l’un et l’autre en position d’objet » (85).

Il importe de poser une précaution d’usage : concernant l’hystérie, tout projet d’exhaustivité serait fou. D’autant que le discours de savoir, qui est celui de notre exercice, est celui-là même que l’hystérie interroge avec la plus grande intelligence (et courage, l’histoire l’a montré) en s’en démarquant. L’hystérie dépasse le discours qui s’y consacre, c’est presque là une définition suffisante.

a) La séduction maternelle

Un invariant de la plainte hystérique concerne l’amour maternel : défaillant, insuffisant. Au contraire de l’obsessionnel dangereusement phallicisé par la mère, et par de là objectalisé au sein du miroir dans une assomption spéculaire glorieuse, l’hystérique se dit investie sur un mode non pas objectal mais narcissique par la mère. Commençons par écouter Laurence (là encore, le cas est déformé mais les paroles retranscrites exactement) : « ma mère m’a inscrite à l’équitation. Elle ne venait jamais me voir, et, lorsque je gagnais un concours, elle était toujours surprise, comme si c’était bizarre que je gagne un concours, et alors j’étais toujours gênée de gagner, à cause de ça. Heureusement, je faisais du cheval avec mon père, des balades, ça c’est des souvenirs formidables… » (Elle se prend à y rêver quelques instants), puis « elle pensait que je ne pouvais rien faire de spécial, dès que je grandissais, elle m’en voulait, comme si je lui désobéissais, comme si je n’avais pas le droit d’exister pour moi » (silence) puis : « elle n’aimait pas que je fasse des choses en plus, qui lui échappaient. Comme si elle me possédait, me contrôlait, je ne pouvais pas exister pour moi-même ». Laurence dit bien comme, non pas défaillance d’un amour maternel, elle subissait l’énorme poids de cet amour. Et, non pas phallicisée, glorifiée, elle constituait une partie maternelle, cette dernière s’étonnant qu’une partie d’elle, si intime semble douée d’autonomie. Pour reprendre certains éléments liés à la distribution sexuée entre hystérie et obsessionnalité, une mère aura plus tendance à investir narcissiquement une fille qui dans le miroir la reflète et porte comme elle l’indignité de l’absence de pénis. Indignité partagée, équivalence féminine, petite fille-reflet sur laquelle pourra se projeter le reproche jamais éteint de la différence anatomique. Reproche adressé à la mère, transposé sur la fille. Et, en cette optique d’une identité mère-fille porteuse de tous les enjeux œdipiens et narcissiques, la mère ne peut que s’étonner qu’une telle part si intime de sa personne s’autonomise, échappe, et construise indépendamment (mais dans son regard, en quête d’approbation), du phallique. Le garçon porte, quant à lui, cette petite différence tubulaire qui supportera la projection fantasmatique d’un phallus, imaginarisé en la matière pénienne même. Ainsi, non pas investi narcissiquement, mais objectalisé et phallicisé, son destin tendra à être différent. Rappelons que ces configurations de partage entre fille et garçon ne sont pas systématiques, et que le garçon peut déployer une belle hystérie comme la fille une obsessionnalité.

Que dire plus précisément de la position maternelle en cette occurrence ? Il ne s’agit pas de poser que l’enfant ne prend aucunement place de phallus potentiel dans ce rapport symbolique de la mère à son manque. Il s’agirait d’une formule structurale incluant l’enfant comme support du manque maternel, possessivement, sans la glorification différenciée de l’obsessionnel, mais comme partie intégrée de la maternité. Un espace d’insatisfaction maternelle confère l’espace pour qu’un Nom-du-Père s’articule. Et, d’autre part, l’inclusion enfantine annulant l’autonomie se complète d’une projection sur l’enfant du scandale de la castration. Monique raconte : « Ma mère est une excellente maîtresse de maison, sa maison est parfaitement tenue, elle s’occupe perpétuellement du ménage, du linge, elle ne supporte pas que je prenne du temps pour moi, que je fasse ce que j’aime, que je m’épanouisse » (en colère maintenant) : « j’ai quand même le droit de jouer du piano ! elle me le reproche, elle voudrait que je me limite à être une ménagère, comme elle, il faut que je m’en débarrasse (embarrassée) : que je me débarrasse de cette idée ! (exaltée) : j’ai le droit de faire ma vie après tout ! ». Outre l’investissement d’allure narcissique, la mère lutte contre une autonomisation de l’enfant. Monique introjecte l’injonction maternelle de n’outrepasser en rien le mandat féminin ravalant la femme au rang de servante, servante soumise et maîtrisant l’ordre domestique, double valence où la soumission confère un pouvoir. Nous poserons ici que ce caractère spécial du lien de l’enfant à sa mère provient d’une rivalité, déplacement de la rivalité de la mère avec sa propre mère sur l’enfant. Rivalité, et reproche implicite à l’enfant d’une castration qu’il signifie, dans la mesure où le désir d’enfant, le désir névrotique, ne se soutient que de la castration. Ainsi, non pas porté aux nues tel l’obsessionnel, le sujet hystérique éprouve un emprisonnement au sein du narcissisme maternel, redoublé d’un mandat porteur de la castration. Si l’obsessionnel est en rivalité avec le père (tous sexes), l’hystérique se sent pris dans une rivalité maternelle. Une autre patiente, hospitalisée, racontait avec un douloureux agacement les visites de sa mère, cette dernière lui apportant des friandises, la patiente se plaignant : « elle se rend pas compte, je suis une femme après tout » (silence, perplexité…) « oui, je suis une vraie femme, ce n’est quand même pas ma faute si je ne peux pas avoir d’enfant, et puis si ça se trouve, je peux en avoir, c’est dans la tête tout ça… elle me prend pour une gamine… » Une autre patiente, en psychothérapie : « j’ai toujours été le petit machin de ma mère, elle me bouffe, elle m’étouffe, elle se rendait pas compte que je grandissais ; un jour, je lui ai dit que j’avais couché avec un garçon, c’était la première fois, j’avais l’âge. Elle l’a très mal supporté, c’est alors que je me suis rapprochée de mon père… » Il peut s’entendre ici, par ces courts extraits, comme l’individuation impossible rime avec sexualité impossible. Si un enfant narcissique de sa mère s’engage dans un commerce sexuel, c’est sa mère qu’il engage avec lui.

Nous nous trouvons dans un cadre où l’enfant évolue au sein d’un contexte signifiant qui ne le distingue pas comme phallus différencié en menace d’obturer l’Autre (configuration obsessionnelle). Mais, en deçà, l’enfant en quête de différenciation éprouvera l’expérience d’avoir à se différencier. La relation s’ordonne de telle façon que l’enfant doit se dégager de l’emprise maternelle par la phallicisation de son être, la recherche d’une constitution imaginaire soutenant le désir de l’Autre.

La phallicisation de l’enfant promu au rang de signifiant du désir de l’Autre emprunte préférentiellement la voie spéculaire, celle du miroir, pour constituer l’enfant en idéal (Moi-idéal) par le truchement du regard de l’Autre. C’est ici que réside un point d’ancrage essentiel de l’hystérie : il lui faudra se développer en ce regard, pour se constituer au sein d’un désir. La séduction s’enracine là, dans sa composante visuelle et imaginarisée. Nous avons détaillé plus avant cette valeur spéciale de l’expérience spéculaire, d’organiser l’inscription dans le désir de l’Autre. La phallicisation hystérique utilisera cette modalité, puisque c’est la plus efficiente en la matière : le regard qui désigne la place du phallus.

Ainsi, pour se déprendre de l’Autre, l’hystérique aura comme obligation aliénante une différenciation de tous les instants, une naissance perpétuelle au désir de l’Autre, une interrogation perpétuelle de ce désir comme bouée, et comme prison aussi. Le sujet hystérique est condamné au désir de l’Autre et se trouve menacé par deux écueils :

— n’être pas en ce désir et se désarticuler, se morceler dans le miroir, comme en attestent certains épisodes dissociatifs hystériques, véritables désorganisations spéculaires, lorsque le regard vient à manquer.

— être cet objet de désir (le phallus), s’y réduire, le réaliser pour l’Autre, incarner alors le signifiant du désir de l’Autre épouser alors un fonctionnement psychotique, fonctionnellement psychotique et non structuralement psychotique. Ces deux configurations se retrouvent chez deux auteurs qui ont étudié le délire dans l’hystérie : Follin et Maleval. Leurs deux thèses ne sont pas contradictoires mais soulignent, à mon sens, deux types de décompensations différentes (36,121).

Nous avons posé, d’emblée, une mère fantasmatique qui investit « narcissiquement » l’enfant, ou plus précisément, un enfant qui se sent investi comme tel par sa mère. Nous avons ainsi mis en scène une mère étonnée des signes quelconques d’autonomisation de son enfant. Nous n’avons pas insisté sur un aspect qui revient fréquemment dans le discours hystérique : celui d’une mère non pas étouffante du poids de son narcissisme fusionnant, mais d’une mère négligente, mal-aimante, voir rejetante. Cette configuration fréquente pourrait inviter à inverser notre lecture pour fonder celle d’une hystérie séductrice, en éternel travail de séduction maternelle. Séduire la mère, lui plaire.

Mais, et la clinique comme l’un de nos exemples en attestent, les hystériques ne cherchent pas à plaire à l’instance maternelle. Le plus souvent, si un désir de la mère est exprimé quant à une destinée de l’enfant, l’enfant s’en décale, et dénonce l’abus du mandat imposé par cette mère méconnaissant le désir propre de son enfant. L’enfant alors en passe de satisfaire sa mère ne s’y réduira pas, dans la mesure où cette réduction n’est pas une séduction. S’y réduire, c’est bien se réduire au narcissisme maternel, lui même porteur de l’accusation de la castration, là où séduire implique une différenciation radicale, un mystère, un inconnu. Il faut bien échapper à la maîtrise de l’Autre pour engager une moindre possibilité de séduction, le contraire équivalant plus certainement à une possession… par l’Autre. D’ailleurs, les hystériques disent bien qu’elles (qu’ils) ne veulent pas « se faire avoir ». Lutte contre l’ordre phallique, il s’agit tout autant d’une lutte « contre toute possession » par l’Autre.

D’autre part, la mère rejetante peut apparaître dans des structures où la fragilité narcissique prévaut sur l’organisation névrotique. Un défaut douloureux s’est fait progressivement jour dans le miroir maternel, qui n’a pas eu la ressource de munir son enfant des signifiants, des identifications, des attributs nécessaires. Cette fragilité narcissique, un peu comme Kernberg peut l’aborder (80), articule le sujet sur un autre axe (ce qui sera discuté plus loin). Sur la base de cette insécurité narcissique, des économies obsessionnelles, hystériques, perverses, phobiques, schizophréniques ou paranoïaques pourront se développer.

Ainsi, non pas d’une carence d’investissement maternel, la structure hystérique semble se nourrir d’une qualité particulière de cet investissement.

b) L’homme de paille providentiel

Là où l’obsessionnel, en butte au désir maternel, convoque une instance paternelle qu’il ne rencontre que symboliquement, l’hystérique va convoquer le regard désirant d’un père qui, idéalement pour que la structure se déploie, jouera le jeu. Lacan propose la formule de l’homme de paille pour préciser cette organisation supplétive (85).

Là où l’obsessionnel est renvoyé au symbolique, la constellation hystérique imaginarise à outrance, et pose l’équation folle d’une identité du pénis au phallus. Le contexte, le bain de langage, favorisent l’éclosion des jeux de séduction et de regard, et l’expression du désir paternel qui est à l’opposé du père mort de l’obsessionnel : le père de l’hystérique est un père « qui bande ».

Le terrain idéal sera constitué ainsi d’une figure paternelle désirante et imaginarisante.

L’homme de paille premier de l’hystérique, le père, apparaît dans le discours comme porteur de désirs. Ce désir fait place à l’enfant comme objet différencié, objet de séduction ou de répulsion. Pommier pose comment le père, en cette occurrence, transfère lui-même ses imago, principalement l’imago de sa mère, sur son enfant. L’enfant sera ainsi objet de désir ou de répulsion en fonction du type d’aménagement paternel (139).

Le jeu du désir pourra s’exprimer sur un mode de séduction bilatérale, pseudo-symétrie de désirs engageant le père comme régulateur particulier de la relation mère-enfant.

Une autre façon, contraire en son expression mais équivalente en sa nature, consistera en la colère incessante du père à l’encontre de sa fille, en une sévérité sans faille, en une exigence de tous les instants. Position paternelle totalitaire, idéale figure de maître apte à dépister et à faire taire toute émergence du désir de l’enfant. Le père est concentré sur le désir de l’enfant pour l’interdire, aux premières loges, son interdit formel par ailleurs lui assurant l’exclusivité de l’enfant. Père qui surveille sa fille, l’espionne, la suit dans la rue (comme ce père dont la fille avait quitté le domicile familial et qui, l’ayant retrouvée, s’était battu avec elle et avait été, disait-il, « obligé de la coucher au sol »).

La colère du père fera support à l’érotisme envahissant de cette relation : interminables descriptions lors de séances avec des hystériques de cette face rouge et turgescente, qui faisait si peur (si délicieusement peur)… Grandes colères érotiques, support de la voix qui tonne et des yeux qui mangent, délices extraordinaires et dangereux des relations père-enfant.

Ailleurs, le père désire une autre, un autre, ou sublime de telle façon que l’enfant s’identifiera au désir du père, identification au père désirant comme à l’objet du désir de ce dernier. Globalement, l’économie désirante sera telle que l’enfant, d’une façon ou d’une autre, s’y fera une place quelconque.

Le père de l’hystérique se distingue ainsi définitivement du père de l’obsessionnel en ce qu’il désire, plus exactement en ce que son désir est repéré, identifié par l’enfant (consciemment ou inconsciemment). L’enfant entretiendra un commerce avec le père, de guerre ou d’amour, d’identification à l’objet du désir de ce dernier ou à ce dernier désirant. Ici se profilent deux qualités essentielles du désir dans l’hystérie : l’hystérie tente de s’appréhender objectalement dans un désir qu’elle suscite par l’érotisation ; d’autre part, le fait même que l’hystérique s’appréhende imaginairement en ce désir va l’amener, convoquant la question de son être, à questionner le désir lui-même. L’être se tronque à prendre la voie du désir, l’hystérique s’y appréhende, et donc l’interroge, le fouille, l’explore, le prend en défaut. La cruauté supposée à l’hystérique dans son jeu de séduction (psychopathologie du séducteur ou de l’allumeuse) emprunte à différentes motivations inconscientes, dont l’une réside en la mise en échec de la réalisation du désir pour ne pas s’y réduire purement et simplement (réduction et danger d’identification au signifiant du désir de l’Autre). Ne pas s’y réduire et interroger l’être derrière l’imaginarisation de sa révélation au sein d’un désir érotique. L’hystérie provoque le désir, et l’interroge, mais ne s’y complet pas. D’autre part, en anticipant sur la suite, dans l’hystérie, le sexuel est traumatique, à cause de l’imaginarisation du phallus et de sa localisation pénienne. Le pénis en action se confond imaginairement avec le phallus, obture l’Autre pour faire surgir « l’objet a ». Encore une raison de se soustraire à un désir interrogé. Le sexuel appelle l’angoisse de l’objet.

Figure paternelle imaginarisante :

L’ambiance désirante, le langage circulant, via principalement le père mais non exclusivement, laisse sourdre, s’il ne s’agit pas d’un geyser, que l’objet du désir, le signifiant du désir de l’Autre et par de là de son propre désir, le phallus, que cet objet existerait. Non pas qu’il soit authentiquement positive comme dans la perversion, convoquant ainsi « l’objet a » et conférant à l’expérience un air de jouissance (par exemple l’angoisse), mais il est supposé positif. Phallus revendiqué, regretté, en tout état de cause imaginarisé. Là où l’ambiance obsessionnelle annule le plus possible la portée phallique du discours (ce qui ne l’empêche pas de ressurgir avec insistance et indiscrétion), l’ambiance hystérique s’excite à l’évocation de l’objet du désir maintenu central.

Cette imaginarisation du phallus, lui donnant un statut d’objet potentiel, diffère donc de la positivation perverse ou psychotique. Le pervers positive le phallus en l’identifiant au fétiche, le psychotique s’incarne dans le phallus (quelquefois) ou croit le repérer sans pour autant l’articuler à une signification tenable.

Ainsi, deux caractéristiques importantes au bain de langage sont restitués par l’hystérique : un père ouvertement désirant, désirant le sujet (séduction paternelle, fantasme du père violeur) et un phallus imaginarisé.

Si le phallus est imaginarisé, c’est par nécessité logique, dans la mesure où l’hystérique tente de s’imaginariser elle-même dans le désir de l’Autre, et que le signifiant du désir de l’Autre est le phallus.

c) Identité pénis-phallus

Comme cela a pu être détaillé précédemment, le pénis correspond à l’organe réel de la différence anatomique entre les sexes, là où le phallus représente le signifiant du désir de l’Autre, pur signifiant du manque, non spécularisable par définition.

Or, et nous l’avons déjà rappelé, sur la base de la différence anatomique entre les sexes, une confusion peut s’opérer entre phallus et pénis. Cet objet de la petite différence va se voir investi particulièrement dans la mesure où il peut être identifié à l’objet du manque maternel. Ma mère manque, je ne suis pas le phallus, elle manque de ce qu’elle n’a pas, et comme elle est femme, elle manque du pénis que le père possède. Cette séquence logique montre l’évidence immédiate de cette chaîne déductive, sa force. Chez tout sujet, de fait, le pénis incarnera peu ou prou le phallus. Les hommes le fantasment plus grand, plus puissant, plus extraordinairement solide et droit, à la façon d’un totem. Les femmes réprouvent leur mère de ne pas les en avoir munies, espèrent sa venue, désirent un enfant en lieu et place. Il s’agit là de la théorie freudienne simplifiée.

L’hystérie va particulièrement cultiver cette dimension, les femmes soutenant éternellement que leur mère (ou leur père) aurait « préféré un garçon », racontant invariablement leurs tentatives maladroites d’uriner debout, se posant en « garçon manqué », oubliant ainsi d’être une « femme réussie », c’est-à-dire d’en soutenir le mystère sur la base de la « jouissance en plus ». En effet, la revendication phallique, cette rivalité entretenue avec les hommes, ce complexe de masculinité, entretient la féminité dans une tentative de jouissance phallique exclusive, de petite jouissance. Or, la jouissance féminine se structure en valeur ajoutée, jouissance obscurément non phallique, sur la base d’une assomption de cette différence anatomique comme valeur ajoutée dans le mystère, et non comme préjudice organico-imaginarisé.

L’homme, quant à lui, hystérisera son pénis en l’exerçant à moults exploits plus ou moins convaincants, ou constatera son opiniâtre refus de fonctionner comme interrogation de sa valeur même, ou bien déplorera son impatience à produire sa semence, sa précocité, immédiateté d’une identification à la jouissance féminine. Cette conception de l’éjaculation précoce est empruntée à Joël Dor (31), qui propose que dans la mesure où la femme constitue l’objet du désir masculin, cela équivaut pour l’homme à capituler, à reconnaître son incomplétude phallique : il désire. En cette occurrence, la jouissance immédiate, quasi-antérieure à toute jouissance phallique, sera équivalente à une jouissance féminine démarquée.

d) Hystérie et regard

Nous avons posé assez vite une position hystérique nécessitant une validation par un désir. Cet état de fait s’articule avec une constellation mère-enfant englobant l’enfant dans les filets narcissiques de la mère, plus que la mère ne phalliciserait son enfant comme valeur différenciée et admirable. Nous avons illustré cela par le récit fréquent de scènes douloureuses où la mère s’étonne des succès de son enfant. L’individuation n’est pas favorisée, ni le jeu imaginaire promulguant le moi au rang d’idéal dans le regard. En effet, l’hystérique manque non pas de l’amour maternel, mais souffre de ce que cet amour ne la (le) repère pas comme valeur.

L’auto-appréhension du sujet nécessite le support imaginaire. Ce support est illustré par un dispositif, qu’il convient de ne pas prendre au pied de la lettre : le « stade du miroir ».

Ce regard désirant, l’hystérique tentera à toute force de l’obtenir. Pour ce faire, elle séduira, interrogera, se mettra en scène. Elle privera l’autre de sa tranquillité et de sa possibilité de désirer ou non. Elle contraindra l’autre à la regarder, car pour elle, il s’agit de la condition de sa survie. Cette emprise pourra persécuter, envahir, provoquer les pires contre-réactions. Regard désirant, désir sollicité et interrogé dans le regard d’autrui. Ici réside cette racine du regard que sollicite l’hystérique, elle-même se regardant regardée, regardant le regard qui la regarde, en un jeu de miroir et de séduction.

Pourquoi cette voie préférentielle du regard ? Comme cela a déjà été développé, l’inscription dans le désir de l’Autre passe par l’identification au signifiant de ce désir. Il s’agit donc d’une inscription signifiante. La voie de l’inscription signifiante peut s’emprunter de diverses manières, mais une de ces manières apparaît plus aboutie, plus simplement réalisable : le regard de l’Autre. Ce regard de l’Autre renvoie, bien sûr, à l’expérience spéculaire du miroir, sorte d’enracinement au sein de la fragilité d’un reflet. Ainsi peut se résumer la théorisation rendant compte du surinvestissement hystérique du regard.

Histrionisme, théâtralisme, exubérance : spectaculaire, l’hystérique l’est par nécessité pour interroger son être dans le regard sollicité, quelque fois exigé.

Le meurtre, le suicide et la déchéance guettent, si ce regard fait défaut, et ce dans les cas extrêmes ; la dite dépression souvent n’en est pas tant une, qu’une perte de ce regard qui doit être maintenu pressurisé. C’est ainsi que l’hystérique fait pression.

e) Revendication, insatisfaction, et délire

« Nous ramenons l’attention au désir, dont on oublie que bien plus authentiquement qu’aucune quête d’idéal, c’est lui qui règle la répétition signifiante du névrosé comme sa métonymie. Ce n’est pas dans cette remarque que nous dirons comment il lui faut soutenir ce désir comme insatisfait (et c’est l’hystérique), comme impossible (et c’est l’obsessionnel). »

Lacan (87)

L’hystérique interroge le désir, revendique un avoir phallique, et parallèlement invalide la question phallique en ce qu’elle ne se positive pas en un objet, pour mieux l’interroger. Il s’agit d’une boucle que nous allons tenter de repérer.

Il a été précédemment rappelé le mouvement hystérique vers une imaginarisation du phallus, distingué de la positivation perverse. L’hystérique suppose imaginairement un objet phallique, ou une situation phallique, comme à-venir mais jamais effective. L’hystérique attend non pas la mort du père comme l’obsessionnel, mais l’émergence radicale du désir en son principe signifiant : le phallus. Ainsi, il y a revendication, énonciation d’un manque à combler : une érotisation. Dor pose l’hystérique comme « militant de l’avoir », par opposition à la posture obsessionnelle de « nostalgique de l’être » (31). Cette question a déjà été illustrée par la confusion pénis-phallus opérée chez l’hystérique, confusion chez l’homme comme chez la femme : impuissance ou insuffisance chez l’un, voire interrogation de son efficacité à déclencher la jouissance féminine ; absence scandaleuse chez l’autre, d’autant plus scandaleuse que ce pénis est fantasmatiquement surinvesti par l’Autre, invalidation de sa capacité à faire jouir, interrogation de sa puissance effective, ainsi que de ses accointances avec le corps pulsionnel.

La revendication phallique apparaît souvent nettement entre les hommes et les femmes, lorsque ces dernières rivalisent, pour acquérir une parcelle phallique, avec la gent masculine. L’hystérie en cette occurrence cherche effectivement « un maître sur qui elle puisse régner », c’est à dire qu’elle détermine l’instance masculine dans un strict rapport à sa féminité.

Le délire

Si le phallus peut s’imaginariser, il importe de rappeler son impossible spécularisation : il n’est qu’attente imaginaire. Il en va d’une nécessité structurale, toute positivation interdisant, en effet, le maintien d’une structure qui ne se soutient que du manque. À cet effet, Maleval (121) montre la conséquence délirogéne d’une positivation phallique dans l’hystérie : la rencontre (illusionnée) avec le signifiant du désir de l’Autre annule la castration et projette le sujet en une posture de compléter effectivement l’Autre. Or, compléter l’Autre équivaut à s’y perdre, à s’y annuler. Dans un bouleversement paniqué, le sujet entamera donc une mise en discours en urgence de son expérience, afin de persister à s’appréhender comme « parlêtre », comme séparé. Ce discours sera le délire. On voit comme le délire naît en l’occurrence d’une rencontre avec la jouissance, de même que la positivation illusionnée du phallus annule les effets stabilisants de la structure névrotique, pour engager le sujet en un équivalent de psychose. Le rapproché convoque l’hallucinatoire, ces fulgurances produites par le langage, et la théorie délirante fait discours de survie. La mauvaise rencontre de l’hystérique se fait avec l’objet de son désir, cette rencontre annulant une des caractéristiques sacrées du phallus qui est de ne jamais se dévoiler. Ainsi, on doit souhaiter à l’hystérique amoureu(x)(se) de pouvoir toujours compter sur un obstacle quelconque empêchant la totalité de l’amour, obstacle garant de la structure, elle-même garante de l’identité, du discours. Jeanneau (78) énonce une théorie très semblable en son principe, lorsqu’il dit que l’hystérique délire lorsqu’elle rencontre, au sein de la réalité perçue, quelque chose de son fantasme inconscient. Désir inconscient proposé dans la réalité perçue, décentrage structural, annulation d’une étanchéité topique minimale, l’inconscient submerge la conscience. Bien entendu, cette question se superpose avec celle de « l’inquiétante étrangeté » freudienne (63). On note cependant qu’il y faut considérer prudemment cette thèse, comme le fait Jeanneau, en ne confondant pas l’inconscient avec une sorte de réservoir à secrets. L’inconscient reste discours, même si des fantasmes refoulés peuvent se voir « réactivés » par la réalité. Ainsi, l’insatisfaction de l’hystérique correspond à une défiance quant à toute « sur satisfaction », dangereuse car délirogéne. Le phallus positive propulse le sujet dans une offrande à l’Autre, dans une totale oblativité.

Si le délire hystérique peut se déclencher par une rencontre avec l’objet, c’est bien parce que l’hystérique y est prédisposée, et si elle est prédisposée à cela, c’est dans la mesure où l’imaginarisation l’organise principalement. L’imaginarisation, comme moyen d’émergence du narcissisme maternel, favorise l’illusion spéculaire d’une rencontre avec l’objet, et en ce cas replonge le sujet dans la mère, plus profondément encore. L’hystérique est fragile là où elle se consolide.

Dans ma clinique, j’ai repéré à plusieurs reprises des mouvements hystériques délirants, souvent à consonance maniaque, lorsque la confrontation en jeu concerne spécifiquement le sexuel, à entendre comme sexuel corporel, si tant est qu’une telle sexualité puisse être « pure ». Il s’agissait, chaque fois, d’un pur effet traumatique lié spécifiquement à la mise en échec de l’imaginarisation. Une de mes patientes m’a longuement raconté l’irruption d’un désordre complet de sa personne à l’occasion d’un orgasme obtenu avec un homme dont elle n’était pas amoureuse. Sa question, après coup, concernait la possibilité d’un plaisir sexuel sans amour. Un autre épisode délirant assez proche, et, au plan phénoménal, peu éloigné d’un épisode psychotique (hallucinations acoustico-verbales, interprétation, etc.), est apparu lorsqu’elle a surpris une activité sexuelle solitaire de son conjoint, à l’aide de supports pornographiques. Sa question, après coup, concernait la possibilité d’une sexualité pulsionnelle pure, débarrassée des oripeaux d’un lien érotique imaginarisé par l’amour. L’amour, en effet, situe les protagonistes dans un registre imaginaire, pour construire ce que l’on entend si souvent en terme « d’histoire d’amour ». Or, un sexuel nu, ou supposé tel, non suffisamment voilé du fantasme, interroge la réalité du pénis : imaginarisé, revendiqué, pénis imaginarisé qui articule hommes et femmes, dans une dialectique possible. Or, s’il intervient, ce pénis, indépendamment d’un lien d’amour justifiant son « effet », celui-ci se positive brutalement sous forme « réelle ». La collusion pénis-phallus, alors, échappe au cadre imaginaire pour faire irruption dans le réel : il s’agit d’un avatar, faute d’appui de l’imaginaire. Ainsi, et cette proposition n’est en rien incompatible avec les deux précédentes, l’hystérique pourrait en fait délirer lors d’une rencontre réelle avec un « pénis-acteur », séparé du plan imaginaire structurant le désir. La collusion pénis-phallus, ainsi réalisée « physiquement », positive dans le réel l’objet qui ne valait que par son absence imaginaire. Cela tient à la part massivement imaginarisée de ce qui se nomme l’amour, cette imaginarisation permettant le maintien de l’imaginarisation phallique. Et, l’imaginarisation phallique soutenant une collusion pénis-phallus strictement imaginaire, avec un phallus jamais présentifié. Le réel du pénis actualise le phallus dans le réel et annule la grammaire hystérique nécessitant l’insatisfaction. Il s’agit, à mon sens, d’une illustration concrète des thèses de Maleval ou de Jeanneau, plus axée, ceci étant, sur la clinique du traumatique et du sexuel.

Enfin, concernant la question du délire, il convient de rappeler la thèse de Follin et coll. (36), thèse qui n’invalide pas la précédente mais la complète d’une autre configuration. Follin et coll. posent en effet le délire hystérique comme survenant dans les cas où l’hystérique ne peut plus se soutenir d’un regard désirant, c’est-à-dire d’une phallicisation de son image. Ainsi, l’hystérique sombre dans le délire si elle n’est pas maintenue dans un regard. Je pense, et en tout cas la clinique tend à le proposer régulièrement, que cette constellation produit là un mouvement d’allure maniaco-dépressif principalement. Maniaco-dépressivité, comme mouvements successifs de jeu avec l’idéal dans le miroir. D’autre part, cette constellation me parait assez volontiers favoriser les mouvements caractéropathiques, pseudo-psychopathiques, émergences de perversité ou de toxicophilie.

Ici, et en écho à Maleval qui pose que l’hystérique n’est pas dissociée, je vais proposer l’idée d’une dissociation hystérique en lien avec le regard. Le rôle du désir comme étant à même de promouvoir une constitution imaginaire a déjà été abordé. L’hystérique est condamnée à s’imaginariser dans un désir. Or, ce désir passe par le regard, il est lié étroitement à l’expérience spéculaire (dans le cas précis de l’hystérie). Ainsi, un relâchement de l’ambiance scopique désirante autour de l’hystérie va fragiliser cette dernière. Appuyée sur le désir, constituée par lui, l’hystérie qui n’est plus branchée sur un regard de désir va souffrir en sa constitution imaginaire même : c’est-à-dire en son image. Comme nous l’avons déjà dit, l’image scopique et l’image en mots s’articulent étroitement, si bien que là où il y a unification dans le regard de l’Autre, il y a structuration et unification d’un discours. Ainsi, la faillite du regard aboutit à une faillite associative, et donc à un aspect dissociatif. Autrement dit, le moi ne consiste plus dans le regard, et se fragmente. Le discours prend alors racine dans un moi fragmenté qui n’assure plus sa cohésion. Le discours en vient donc à se « dissocier », dans un sens qui n’est pas compatible avec l’utilisation du terme « dissociation » par Maleval.

Pour ce dernier, dissociation signifie dissociation d’avec sa propre histoire, absence par conséquent d’élaboration spontanée possible de l’expérience de désagrégation psychique. J’utilise ici, en un autre sens, le mot dissociation : désunification discursive lié à une perte d’auto-appréhension unifiée au sein d’un Autre désir. Cette définition de la dissociation, distinguée de la « spaltung » bleulerienne, n’est pas historiquement fausse, Janet ayant lui même utilisé ce terme pour décrire certains accidents spécifiques à l’hystérie. Il importe là encore de préciser le référent lors de l’utilisation du terme « dissociation ». Un numéro complet de l’Evolution Psychiatrique est entièrement consacré à ce sujet (22), tous les éléments essentiels y sont précisément repris, le lecteur peut s’y reporter.

Revendication et insatisfaction : la revendication nécessite donc l’insatisfaction comme support, et un subtil jeu entre satisfaction et insatisfaction.

L’hystérique se soutient d’un désir, d’un regard. Ainsi, l’interrogation de son être passera par l’interrogation de ce désir même, désir allumé et dérobade éclair, ou bien exposition pornographiante de ce désir pour mieux le décaler, jeu des contrastes entre pornographie et amour courtois. La pornographie, ici produite, protégera de l’irruption du sexuel, dans un mouvement interrogatif du type : « le sexe, oui, et alors ? ». Ce stratagème interroge directement le sexuel et le met alors en scène récupération imaginaire du réel, mise en fantasme, mise en question, adresse à l’Autre. Le sexuel n’est alors plus passivement traumatique, mais activement imaginarisé.

L’allumeuse allume, et se dérobe. Reste le désir qui la constitue au champ de l’Autre. Dérobade interrogatrice, posture sublime et exaspérante pour l’obsessionnel ainsi convoqué à buter sur son désir, qu’il s’obstine d’ordinaire à masquer par tous ses stratagèmes.

f) Hystérie et dénonciation

Si l’hystérique dépasse son insatisfaction comme simple parade contre le délire, si elle élabore plus avant sa question grâce à une psychothérapie ou à la faveur d’événements de vie souvent difficiles, alors elle dénonce. Que dénonce-t-elle ? Le fait que le phallus, c’est de la blague, que le discours du maître est une mascarade rigolote, que tout savoir est relatif et n’est jamais qu’un discours, que l’imaginaire prévaut à la plupart des postures, etc. Et l’hystérique, ainsi positionnée, produit au choix agacement ou sympathie. Il s’agit d’une ironie hystérique, d’un décalage, faisant les hystéries bénignes comme les hystéries gravissimes, validant ou invalidant le sujet.

En ce qui concerne une éventuelle validation par cet aménagement, il s’agit ici d’une évidence, le sujet ayant dépassé une certaine duperie, en apparence. Ceci étant, la dénonciation signe une nostalgie qui, elle, n’est pas dépassée, mais reste au centre des préoccupations inconscientes. D’un certain côté, cet(te) hystérique ici crache dans la soupe et prétend ne plus avoir jamais faim. À bon entendeur salut.

L’hystérie dénonce, en cette occurrence, « l’ordre phallique ». Que faut-il entendre ici par ordre phallique ? Un pur système phallo-centré assignant à chacun des deux sexes un mandat précis, un cahier des charges, ce qui se nomme « sexuation ». Régulation habile du désir, à la condition toutefois d’accepter un certain imaginaire, un caractère de « semblant », de facticité, des places proposées. Loin de s’y plier avec souplesse, en tolérant l’écart entre le désir et sa formulation sociale, en tant que cette formulation produit un code, l’hystérie dénonce cet état comme aliénation grotesque. Autrement dit, autant l’hystérique « n’y croit pas », à ses dires, autant cette manifestation dénonciatrice montre l’attachement idéal à une modalité d’union entre hommes et femmes qui ne souffrirait aucun semblant. Cela recouvre un profond romantisme, donc.

L’ordre phallique, masculin, ou plus exactement posé socialement comme tel, puisque la complicité féminine seule le promeut (fameuse dialectique du maître et de l’esclave), trouvera à être combattu par la posture dite « féministe ». Grâce à la vigilance de tous les instants des femmes dites féministes (mais aussi des hommes), un peu de phallocratie structurale peut survivre, sachant que le combat soutient l’ennemi comme référence nécessaire. Ainsi, les féministes sont-elles aussi des gardiennes de l’ordre phallique qu’elles combattent : encore une expression de ces doubles faces de la structure. Si l’ordre phallocratique peut s’entendre comme initiateur d’un féminisme en réaction, on peut aisément concevoir que le féminisme détermine et soutient, désigne et délimite, un ordre phallique par là même renforcé, défini, institué.

L’autre configuration de la dénonciation hystérique réside en ce que je nommerai la « preuve par l’absurde ». Cela implique un partenaire : l’hystérique adopte au plus près la posture qui suinte du fantasme de l’autre, pour en montrer l’ignominie. Victime en toute innocence, elle prouve en incarnant l’erreur de l’autre, en la favorisant. L’hystérique en question déclare, par son naufrage, la vacuité de l’ordre phallique. Nous l’avons compris, il s’agit plus facilement d’hystériques femmes avec leur conjoint obsessionnel (mais cela peut se jouer sur le plan professionnel, dés que la posture phallique peut être interrogée). Une de mes patientes me raconte : « mon mari me prend pour une malade, il voudrait que je sois une maîtresse de maison, mais moi je ne veux pas, pourquoi les hommes sont-ils toujours comme ça ? C’est comme ma mère, qui ne voulait pas que je fasse d’études, elle me reproche toujours, indirectement, la tenue de ma maison. Je ne suis pas une bonniche. Ces bonnes femmes, je ne les supporte pas, elles m’agacent avec leurs préoccupations. Tenez, l’autre jour, il a encore invité des amis, et bien je lui ai montré, si je suis malade, je me suis couchée, j’ai dit que j’étais malade ». Ici, notre patiente a choisi de s’annuler de la scène pour renforcer le fantasme du mari, lui montrer de quoi il en retourne. Une autre fois, dans une même configuration : « J’ai passé douze heures à cuisiner, pour les invités, j’étais épuisée, à table, je n’ai pas pipé un mot, etc. » La même patiente a adopté les deux stratégies, successivement, et toujours s’est faite « plus royaliste que le roi ». Être plus royaliste que le roi ne le renforce pas, et dégage les principes de sa posture. L’ordre phallique, dans le cas précité, est âprement combattu par le fait même de s’y plier à outrance. Une autre de mes patientes semble-t-il facilement qualifiée de « chiante » par son entourage, se trouve invitée chez des amis en compagnie de son mari. Elle venait, sur les conseils de l’amie en question, de débuter un traitement par oligo-éléments divers, censé lui « apporter ce qui lui manque », en magnésium notamment. Les amis avaient prévu du champagne : notre patiente s’est magnifiquement évanouie, renversant efficacement la bouteille, à peine ouverte, et brisant les coupes. Si le champagne résonnait chez elle avec le désir d’enfant que son époux lui refusait, elle a pu dire que « de toutes façons, je ne vois pas ce qu’il y a à fêter. Je suis dépressive, elle me conseille de prendre du magnésium, et sitôt après, « champagne », comme si tout allait bien ». La réponse médicamenteuse, annulant la portée de son discours pour l’inclure banalement dans un certain discours convenu et imaginarisé autour de la supplémentation d’un manque en magnésium, prototype d’un discours social émergé de l’ordre phallique, bâillon à l’hystérie et à sa subversion essentielle, l’avait conduite à produire ce geste inconscient de détruire la fête. Elle manque de magnésium, et bien soit, démontrons la réalité de ce manque et de ses effets : tombons dans les pommes ! (j’insiste bien, si besoin était, sur la nature inconsciente des processus, où il ne résidait aucune simulation, et je joue à parler comme je suppose qu’avait pu le faire son inconscient.)

La suggestibilité de l’hystérique, notamment à l’interprétation, me semble parfois relever de cette logique de faire la « preuve par l’absurde » de l’inconsistance de ce que profère l’analyste, le peu qu’il parle.

L’hystérie militante, révolutionnaire, peut l’être en opposition farouche, ou en compliance accusatrice.

g) Hystérie et bisexualité

François Perrier montre bien l’ancrage de l’hystérie en la bisexualité fondamentale du sujet (135). L’auteur évoque une hystérie qui actualise, met en scène cette question, de même que l’hystérie interroge la sexuation. Si l’hystérie féminine revendique l’équivalence des attributs virils, jusqu’à faire l’homme quelquefois (« complexe de masculinité »), l’hystérie masculine peut comporter un désir de grossesse plus ou moins inconscient, ou bien une tendance maternelle particulièrement théâtralisée (Lacan, dans le troisième séminaire, décrit le fantasme de grossesse comme spécifique de l’hystérie masculine (100)). L’incertitude de la sexuation s’origine également du trouble induit par la modalité narcissique de l’investissement maternel. Non immédiatement individué en un désir, l’hystérie soutiendra sa question : homme ou femme ?

L’identification au désir, d’autre part, fera interroger le désir dans les deux sexes, désir féminin et masculin, deux désirs s’offrent à l’étude, à l’interrogation hystérique.

D’où cette bisexualité fuyante et interrogatrice : tous les désirs sont interrogés, masculins et féminins, car ils constituent le sujet ; de même, les attributs phalliques d’un sexe seront investis par l’autre, comme autant d’insignes du désir (de l’Autre). Hystéries féminines en posture virile et collectionnant les attributs masculins jusqu’à surclasser le sexe fort, maternités masculines et imitation toute moderne de comportements féminins par les hommes qui passent d’un salon de beauté à la lecture d’un magasine qui leur est réservé, pour ensuite « faire la nounou ». Ainsi, l’homme hystérique, s’il peut s’imaginariser dans une hyper-virilité d’apparat, pourra aussi se féminiser, et la femme hystérique a tout loisir de choisir entre posture séductrice féminine pure ou « féminité-virile », qui prend les hommes et les jette.

Ainsi, la bisexualité hystérique peut s’entendre comme inhérente aux infinis jeux d’interrogation du désir, transsexuellement. La citation de Lacan inaugurant cette partie consacrée à l’hystérie fait résonner un autre aspect : si l’hystérie se fait masculine, c’est pour interroger le mystère féminin qui sous-tend le désir. Une femme hystérique peut identifier son regard à celui d’un homme, pour tenter de repérer la nature de ce désir qui circule de l’homme vers la femme, et qui la détermine.

8) Conclusion quant aux névroses

Le lecteur sera peut-être surpris de ne pas voir figurer ici la question phobique et la question perverse. Ces deux questions concernent précisément « l’objet a » et le « rien », en leur capacité à produire l’horreur comme la jouissance, si bien qu’elles seront traitées de façon indépendante. Cela peut rendre compte par ailleurs de la possibilité d’aménagements (pour ne pas dire déménagements) pervers ou phobique, dans la névrose comme dans la psychose : ces problématiques ne sont pas strictement dépendantes de l’œdipe, pour réaliser en réalité un jeu des limites, une provocation à l’effacement jouissif ou paniqué du langage.

Les troubles de la personnalité et les troubles de l’humeur seront également abordés très succinctement, sous forme de propositions, dans le simple but de montrer que les catégories cliniques classiques peuvent s’aborder sur un plan structural.

Enfin, il convient de dire ici un mot du couple standard : le couple hystérico-obsessionnel.

S’il s’agit d’un modèle standard du couple, c’est en raison bien simple de ce qui a été rappelé précédemment quant à la prédisposition féminine pour l’hystérie et masculine pour l’obsessionnalité. Cette donnée induit obligatoirement une prévalence des couples hystérico-obsessionnels.

L’hystérie convoque, excite, interroge, accuse, le désir. Véritable religion du désir, elle s’en soutient d’une façon ou d’une autre, s’y mire et s’y évalue. Ce travail désirant sera mis en œuvre avec le principal intéressé : le conjoint. Or, ce dernier a toutes les chances d’être structuré sur un registre obsessionnel, du fait de son sexe, et par conséquent, l’enjeu chez lui sera de neutraliser l’émergence désirante, particulièrement dangereuse dans ses accointances avec le meurtre du père.

De multiples combinaisons seront possibles, sur la base de cette incompatibilité structurale qui, tout à la fois, apporte fraîcheur et mouvement dans la vie des couples et qui, également, occasionne une souffrance. Cette souffrance peut se jouer jusqu’à la scène du soin psychiatrique ou psychothérapique, lorsque la souplesse du jeu se voit dépassée par l’ampleur de l’incompatibilité. L’hystérique qui ne se capte plus suffisamment dans un regard désirant se dilue dans les limbes du narcissisme maternel, demande des marques de désir, le convoque à toutes forces, régresse, se déprime, agresse, provoque, dénonce, invalide. L’homme, par trop convoqué, ferme d’autant plus son désir et le coagule, souvent dans un alcool salutaire venant du même coup amoindrir sa prestance rivalitaire (au père). Le feu et l’eau se confrontent souvent ainsi en une dialectique subtile, pouvant engendrer, nous l’avons dit, la nécessité d’un recours à une instance régulatrice telle la psychiatrie, la psychothérapie ou la psychanalyse.

Excitation féminine d’un désir dangereux pour l’obsessionnel, silence scopique obsessionnel effondrant la féminité hystérique : extraordinaire inadéquation. Posture masculine en butée défensive, alimentée par une provocation féminine comme rempart dernier avant la panique imaginaire, le système défensif de l’un alimente celui de l’autre, et réciproquement. Lacan évoque encore une posture virile procédant de la « petite bise » réparatrice, sans évoquer certains héroïsmes féminins à respecter l’obsessionnalité, bien que ce respect puisse en lui même se structurer en dénonciation.