IV) Clinique de « l’objet a » et « clinique du rien » : dépassement d’une simple différenciation névrose-psychose

Nous avons jusqu’alors envisagé les espaces névrotiques et psychotiques, repérés dans leur rapport à la jouissance phallique, et à la métaphore paternelle. Nous allons ici examiner des faits cliniques que la démarche structuraliste permet d’envisager, sans pour autant les rattacher à une catégorie névrotique ou psychotique. Il s’agit d’entités cliniques qui s’observent dans les deux structures, même si les formes typiques ont été décrites soit en tant que troisième structure (structure perverse, plus rarement structure phobique), soit comme relevant principalement de l’une ou l’autre (phobie typique dans les névroses, maniacodépression dans les psychoses). Il serait absurde de nier le bien fondé théorico-clinique d’une structure perverse par exemple ; ceci étant, là où névrose et psychose se délimitent rigoureusement, le découpage strictement articulé à la métaphore paternelle est beaucoup moins opérant, cliniquement, en ce qui concerne les manifestations phobiques ou perverses par exemple. En effet, des notes perverses s’observent dans la névrose pour offrir un possible continuum entre névrose sans trait pervers, névrose comprenant des conduites perverses authentiques mais en marge du « fonctionnement psychique », jusqu’à ces formes abouties de la perversion comme structure. Il peut sembler excessif de délimiter rigoureusement une structure perverse pure. De même, la perversion peut s’observer structuralement dans la psychose, sans différence avec celle qui s’observe dans la névrose, pour ce qui concerne le type de rapport à la jouissance que cela engage.

Là où un certain type de rapport au phallus et à l’Autre permettait de différencier névrose et psychose, c’est le rapport à l’objet a qui définira phobie, perversion, anorexie-boulimie, maladie maniaco-dépressive. Cette partie permettra, je l’espère, de montrer quelques points supplémentaires qui font de la structure non pas une architecture rigide mais un espace ouvert, aux mouvements les plus « vivants ».

L’évolutivité clinique, en effet, est parfois considérée comme difficilement concevable dans une optique structuraliste. Kapsambelis évoquait, lors du colloque de l’Evolution Psychiatrique » (79) du 19 novembre 1999 consacré à la structure, une vignette clinique. L’orateur posait nettement la question de savoir si la notion de structure était compatible avec l’idée de « travail psychique » et racontait l’histoire d’un patient qui en cours de traitement développait une phobie, malgré sa structure paranoïaque. Dans ce qui va suivre, il apparaîtra clairement que justement, dans le cadre d’une conception structuraliste, la dimension phobique peut venir aménager, à bon compte, une psychose. D’ores et déjà, posons qu’il s’agit en cette optique d’une terreur de la vacuité effective de l’instance phallique. Nul besoin d’être névrosé pour ce faire, cet aménagement particulier ne nécessitant pas la métaphore paternelle.

Ce malentendu, repérant en la théorie structurale des options « fixistes », tient en grande part au dévoiement quelquefois observé de cette pensée qui ne doit en rien se limiter à l’étiquetage définitif de patients, dont l’évolution inéluctable serait observée comme confirmation des thèses de départ. L’évolution inéluctable est une évolution spontanée dans de mauvaises conditions, c’est-à-dire dans un renoncement thérapeutique tacite et initial. La pensée structuraliste, si elle ne permet pas de concevoir un passage entre structure névrotique et psychotique, permet de concevoir des modalités de fonctionnement psychique névrotiques proches de la psychose, comme des aménagements psychotiques réussis d’allure névrotique.

1/ Chant pervers et champ phobique

Lacan pose. « Mes élèves sauront ici déplorer que l’enseignement de mon séminaire n’ait pu alors l’aider, puisqu’ils savent sur quels principes je leur ai appris à distinguer l’objet phobique en tant que signifiant à tout faire pour suppléer au manque de l’Autre, et le fétiche fondamental de toute perversion en tant qu’objet aperçu dans la coupure du signifiant ». (91).

Il y a parenté en ce que d’une part, dans la perversion, le signifiant est en quelque sorte outrepassé pour un frôlement de jouissance, dépassement ainsi du champ de l’Autre. D’autre part, dans la phobie, l’objet est interrogé par le truchement de la vacuité du signifiant phallique, de sa non-spécularisation. L’identification phallique en jeu apparaît cruellement lucide pour renvoyer le sujet au pur rien de son desêtre. Cette impossibilité du signifiant phallique produit donc le reste, « l’objet a », l’horreur pure. C’est le contraire de l’imaginarisation phallique de l’hystérique, il s’agit de la mise en relief d’un trou dans le langage, place d’un signifiant sans représentation, ce trou convoquant « l’objet a ». A contrario, dans la perversion, « l’objet a » de cette coupure du signifiant s’atteint par le truchement du signifiant lui-même, par la positivation du phallus.

a/ Chant pervers

Le pervers dispose d’un aménagement signifiant lui permettant, grâce au fétiche, sorte de « sésame » du jouir, d’opérer une incartade du côté d’une expérience de jouissance. Safouan pose que le pervers « positive » le phallus (149). C’est en cette mesure que le signifiant phallique fera ouverture, en même temps que sa fonction, reposant sur sa valeur strictement négative, sera annulée. En effet, il y a contradiction à évoquer la positivation d’un tel signifiant, puisqu’il ne se soutient dans la chaîne que de sa place comme vide. Le signifiant phallique persiste à représenter le manque supposé de l’Autre, son désir, et ne souffre aucune positivation. Or, le processus pervers consiste en une tricherie, un défi pouvant comporter sa part d’héroïsme, un scandale reposant sur cette positivation, annulation donc d’un principe fondamental.

Le pervers positive le phallus, sous la forme d’un fétiche qu’il possède, ou sous sa forme propre : tentative d’incarner lui même le phallus.

Qu’il soit muni de son fétiche, ou qu’il incarne le phallus, il le positive (donc en annule la fonction), et par là il assure le mouvement structural de la complétude de l’Autre. Si l’Autre décomplété permet l’émergence du phallus comme symbole, la positivation phallique complète l’Autre pour des retrouvailles de jouissance. Or, la complétude de l’Autre par le sujet (armé ou non d’un fétiche), produit des retrouvailles avec l’objet perdu, l’objet a.

Le phallus, positive, n’est plus le phallus, mais le fétiche. Fétiche possédé (dialectique de l’avoir), ou incarné (dialectique de l’être). La logique fétichique, par cette réalisation, transgresse l’ordre du langage, la transgression résidant en le seul véritable scandale, qui engendre tous les autres, positiver le phallus. Ainsi, dévoyer le langage en positivant la seule valeur qui ne peut que rester négative, falsification, escroquerie, opération de la transformation réussie du plomb en or, simple peinture dorée, sans rapport avec quelque alchimie possible.

Il faut nous entendre sur cette positivation : elle n’est en rien imaginarisation qui consiste en la représentation d’un objet phallique, sa disponibilité le rendant nécessairement décevant ou délirogène comme dans l’hystérie. L’opération de fétichisation se joue dans le réel, sans déception (escroquerie) ni délire (le clivage fait support).

La fétichisation permet par la positivation phallique une obturation du champ de l’Autre, une retrouvaille avec le bain d’un Autre non-manquant, Autre de la jouissance proposée. La positivation phallique permet cet abord de l’objet perdu, la mère, toute entière disponible. En effet, là où le phallus est corrélatif du manque en l’Autre, sa positivation perverse obture ce manque qui est aussi manque lié à la coupure du signifiant. L’Autre complété par le signifiant du désir perd la barre qui désignait la limite de son champ, cette limite inaugurant la place de l’objet a. Cette obturation, de fait, dévoile l’objet perdu pour une expérience de jouissance, « objet a » disponible.

Perversion et manque maternel.

Joël Dor, dans son ouvrage « Structure et perversions » (32), propose un modèle d’économie parentale très éclairant, sous la réserve de rester prudent quant à une personnalisation trop systématique et limitée aux géniteurs. Il suffit que cette économie, représentée pour la commodité comme incriminant les parents géniteurs, apparaisse sous quelque forme que ce soit pour structurer majoritairement le bain de langage de l’enfant, son monde de repères signifiants, pour qu’il suffise à la structure perverse de s’installer, ou plus exactement de s’exprimer.

Dor décrit une ambiance maternelle ambiguë qui à la fois pose un Autre désir, sorte de reconnaissance de sa castration, et disqualifie ce manque pour laisser possible à l’enfant l’illusion de l’incarnation phallique. Le désir maternel orienté vers cette constellation du Nom-du-Père, s’exprimerait comme simulacre. Dor insiste à décrire des rapprochements sexuels entre la mère et l’enfant, la mère faisant référence occasionnellement à une interdiction paternelle sans s’y plier systématiquement. Une telle mère instituerait ainsi une instance paternelle interdictrice de certains rapprochés érotiques, semblant connaître cette prohibition, sans que cette prohibition ne la structure résolument de l’intérieur. Une telle mère ne porte pas la prohibition de l’inceste, semble prête à jouir, mais s’y réfère de même que l’on se réfère au code de la route : « Oui, ce serait tellement bon que nous jouissions l’un de l’autre, mais c’est interdit », ce qui n’est pas « cette question ne se pose même pas ! ». En effet, une inscription idéale de la castration annule la question même de sa transgression, pour constituer le pilier invisible ou camouflé du discours. La mère apparaît ainsi se référer imaginairement à la prohibition de l’inceste.

Mais, pour autant, la mère laisse vivre un autre désir comme insatisfait et, (ce que Dor ne dit pas ainsi) tout se passe comme si l’enfant constituait un « pis-aller » à son désir insatisfait, qu’il serait mis implicitement au défi de le satisfaire, sans que cela représente un défi hystérique mais plutôt en tant que cette absolue satisfaction d’une mère par son enfant ne serait pas une impossibilité. Nom-du Père, oui, non localisé, non désigné, sous-entendu, peut-être est-ce toi, mon enfant ? Et là, l’enfant devient le fétiche possible de sa mère. De même que le pervers annule le phallus en falsifiant le langage par sa positivation, la mère annule à demi le Nom-du-Père en laissant ouverte la possibilité que l’enfant le réalise.

D’où le clivage entre, d’une part (pour l’enfant) : « j’incarne le phallus maternel », et de l’autre : « il existe un désir maternel que je ne peux satisfaire, une loi de l’insatisfaction, loi du Nom-du-Père ». Ce clivage est installé par le jeu maternel, ce rendu ambigu de son désir, qui installe la coexistence de deux énoncés inconciliables dans la psyché de l’enfant, par le mécanisme d’une succession de postures contraires.

Dor pose le rapprochement génital mère-enfant comme caractéristique de l’ambiance perverse. Mais pourquoi ne pas poser la question en un sens moins supporté par la sexualité génitale ? En effet, la jouissance maternelle n’est pas spécifiquement ni obligatoirement génitalisée, puisque tout réside en la place qu’elle propose en son désir. Or, ce désir, n’est pas limité à la sphère génitale.

L’inceste est, en effet, communément identifié à un rapproché génital. Cela tient à deux raisons principales. Tout d’abord, la différence anatomique pose la possibilité que le pénis incarne le phallus, d’où cette place signifiante primordiale de l’organe. Ensuite, l’organe lui-même est particulièrement excitable. Dans une optique structuraliste, il n’est pas licite de considérer que la perversion serait obligatoirement tributaire, pour son déterminisme, d’agirs génitaux entre mère et enfant. L’agir génital mère-enfant, ou incriminant l’enfant d’une autre façon (comme voyeur par exemple de la nudité maternelle, de sa toilette ou de ses passages aux toilettes), inscrira le trait qui organisera préférentiellement le scénario pervers ultérieur. Si bien que d’autres jouissances (regard, exhibition, sadisme, masochisme, défécation, etc.) pourront être perverses sans génitalité initiale, même si l’excitation peut secondairement se reporter sur la sphère génitale.

Le pervers va durant sa vie interroger la jouissance en la scénarisant, aidé du fétiche ou l’incarnant, va interroger la jouissance de l’Autre. Scénario pervers immuable, inscrit, ouverture vers « l’objet a » entr’aperçu. Les places se trouvent merveilleusement interchangeables, le sujet incarnant l’Autre ou son objet de complétude, quelquefois tour à tour.

Masochiste qui est l’objet d’une jouissance absolue de l’Autre, sadique en place de l’Autre qui jouit du masochiste, et souvent ces scénarii de jouissance ne s’accompagnent pas de plaisir génital. L’être-vu de l’exhibitionniste qui utilise en l’occasion ce qui allume obligatoirement le regard sur son « en plus » masculin, pénis-fétiche, ou voyeur perceur de cloisons des toilettes féminines (regard sur « l’en moins »), pédophile qui jouit de l’enfant, plus ou moins sadiquement, plus ou moins génitalement, comme l’enfant serait joui par l’Autre, etc. La clinique offre souvent ces cliniques, notamment masculines, de scénarii sans érection, sans éjaculation, et sans impuissance sexuelle vraie. Le sado-masochisme apparaît éclairant en ce domaine.

Cela pose donc une question complexe : doit-on définir la perversion par son aspect génital ? Ne devrait-on pas parler plutôt de structures perverses avec génitalité incluse au scénario, et de structures perverses sans génitalité incluse ? En effet, l’abord structural n’oblige pas à limiter la perversion à des pratiques génitalisées, pour proposer une clinique fétichique, « hors sexe », parallèle. Des sujets peuvent en effet apparaître prisonniers d’une jouissance scénarisée, pouvant se jouer y compris dans le milieu professionnel ou familial. C’est par l’économie désirante du sujet qu’il peut être possible de repérer le phallus, sa négativation obsessionnelle, son imaginarisation hystérique, sa positivation perverse. Le pervers, indéfiniment, peut être l’homme de la situation, par exemple, la pure incarnation phallique, le fétiche peut revêtir diverses formes, etc. Autrement dit, un pervers peut être un simple « harceleur moral », et même un « agent irréprochable », c’est-à-dire que sa perversion peut négliger les traits phénoménologiques habituels.

Autre question difficile, si l’on accepte l’idée d’une indépendance perversion-génitalité : la structure perverse pure existe-t-elle, bien démarquée de la structure névrotique, dès lors indemne de clivage ? Freud dit : « Nous disons donc que dans toute psychose existe un clivage du moi et si nous tenons tant à ce postulat, c’est qu’il se trouve confirmé dans d’autres états plus proches des névroses et finalement dans ces dernières aussi » (66). Freud avait posé le clivage comme pervers dès 1927 (« Le fétichisme », 51). Ici, en 1938, Freud ouvre une fenêtre de son intuition clinique : le clivage existe également dans la névrose. Ainsi, certains auteurs, comme Pénot (134), ont interrogé cette ouverture pour montrer que, outre le fait que cela venait sérieusement mettre à mal la seconde topique, il s’agissait de la possibilité freudienne d’une troisième topique incluant le clivage comme modalité structurale des névroses, des psychoses et des perversions.

Si un tel clivage existe dans la névrose, est-ce que cela n’est pas en mesure d’expliquer les traits pervers perceptibles chez tous les névrosés, ces petits scenarii sagement organisés, plus ou moins sagement ? Autrement dit, ne serait-il pas plus logique de considérer que l’organisation perverse est une structure relative, sans délimitation précise avec la névrose, et que les névrosés sont en réalité tous plus ou moins pervers ? Ainsi, ce qui est classiquement nommé perversion, dans sa texture moralement ou légalement réprouvé, pourrait représenter une forme plus aboutie et plus spéciale d’un ensemble, en réalité, mal délimité. Il apparaît possible d’envisager certaines personnalités pathologiques, ou certains comportements toxicophiliques ou toxicomaniaques (alcool, drogues, médicaments…) comme de nature perverse. Peut-être la spécificité de la perversion réside-t-elle en l’importance de l’expression du clivage au sein de la clinique. Le clivage, comme articulation prévalente, différenciée du refoulement ou de la paramétaphore psychotique, constituerait l’angle d’abord préférentiel, dans une optique structuraliste, de la perversion, en tant que ce clivage concernerait la castration, c’est-à-dire la jouissance. Car, outre le déni de la castration, par le clivage, le pervers affirme une jouissance, « envers et contre tous ».

Ne serait-il pas judicieux d’examiner, dès lors, les liens entre création et perversion, au delà de limiter la création au cadre réassurant de la sublimation ? N’y a-t-il pas dans l’œil du peintre cette qualité de regard convoquant « l’objet a », dans l’oreille du musicien la jouissance du sonore, la passion de l’écrivain ou du poète l’interrogation de la coupure du signifiant, etc. ?

De même, n’est-il pas également licite de contester l’évidence d’une structure perverse comme nécessairement masculine ? À ce propos, Dor défend l’idée d’une absence d’authentique perversion féminine en s’appuyant sur l’exemple de l’homosexualité. Outre le fait que l’homosexualité n’est pas obligatoirement perverse, on peut relativiser sa démonstration. En effet, Dor pose que l’homosexualité féminine convoque le regard masculin, implicitement, pour interroger du même coup l’ordre phallique, ce qui en ferait une posture plus hystérique que perverse. Lacan, se référant à Proust, défend effectivement cette thèse dans le séminaire « l’objet de la psychanalyse » (107). Mais l’homosexualité féminine n’est qu’un exemple qui ne prouve pas l’impossibilité d’une perversion féminine autre, outre le fait que l’homosexualité entretient avec la perversion des liens, malgré tout mal établis et étayés sur le premier Freud.

Je donnerai ici un exemple clinique, une jeune femme qui m’avait été adressée pour des « tentatives de suicide à répétition ». Après un temps extrêmement long, semé d’inquiétudes qu’elle organisait à la façon d’une emprise, m’obligeant par mon angoisse à maintenir le lien avec elle sous forme de pensée (un peu comme ce patient qui dès que je prenais des congés, signalait qu’il se suiciderait peut-être dans l’intervalle de mon absence, là où cette thématique n’apparaissait pas en dehors de ces coupures), la patiente avait expliqué : « je ne dors pas, c’est comme une angoisse, je me sens mal, j’ai envie de quelque chose, de fort, il me le faut absolument, je ne peux pas lutter, je prends des médicaments, vous savez, c’est pas compliqué, je me fais les médecins, j’en ai rien à foutre, je leur demande ce que je veux, ils me le donnent, je n’ai qu’à les payer… », (toute-puissance, défi, transgression, positivation phallique par le truchement du médicament pouvant obturer le manque), « alors je les prends, petit-à-petit, je plane, puis j’en prends de plus en plus, alors je sors dans la rue, et je continue, et puis alors je me sens partir un peu, c’est la nuit, alors je vais souvent dans une cabine téléphonique, » (ici la dimension de l’appel, du signifiant qui fait jouxtance), « comme c’est éclairé, on me voit quand je tombe, dans le coma, après, je ne sais plus, je sais quand je me réveille, le Samu me ramasse, et c’est là, quand je me réveille, il y a ma mère, derrière la vitre » (elle se trouve en service de réanimation), « je suis couchée, partout, tuyaux des avec elle me regarde, et là je me sens bien, sinon elle ne s’occupe pas de moi, là, au moins, on est toutes les deux ». Nous avons pris cet exemple dans la mesure où il s’agit d’un scénario de jouissance scopique, regard maternel derrière la vitre, non génitalisé, chez une femme. Le désir n’est pas interrogé comme dans l’hystérie, mais la racine même du désir est, dans un scénario transgressif, visé : la cause du désir, mère primordiale que les signifiants n’atteignent pas (téléphone) mais ouvrent. Fente du regard maternel, plongeon, interpénétration des regards qui se fondent, importance de la transparence des vitres (cabine téléphonique, réanimation).

Les traits pervers se déclinent de la position en jeu : défi et transgression. Défi à la loi du père pour en vérifier la texture, transgression pour la jouissance ou pour le défi. Ce que nous nommons « psychopathie », mais aussi d’autres personnalités pathologiques, certains alcoolismes, la plus part des toxicomanies (scénario de jouissance, fétichisation de la drogue), certaines tyrannies sadiques ou séductions systématiques (non hystériques mais assurant l’emprise), bref, tout un univers de perversions semble outrepasser largement la simple limite de la perversion génitale ou paraphilique masculine.

L’horreur de la castration, classique élément descriptif du champ de la perversion, s’entend à la lumière de ces prémisses. La castration, en effet, exclut le pervers de la perspective « persévérée » d’une jouissance, en tant que cette castration engage la castration de l’Autre. Ici, un peu comme nous l’avions illustré au sujet de l’hystérie, on voit se conjoindre les champs symboliques et imaginaires. C’est-à – dire que, si l’horreur de l’absence de pénis chez la femme préside à certaines perversions, c’est bien en ce que cette absence figure l’absence du phallus. Et, cette absence définitivement et anatomiquement attestée, désigne l’impossibilité symbolique de toute incarnation ou possession du phallus maternel. L’anatomie fait relais à la problématique perverse, là encore, par imaginarisation. Le pénis figure un phallus dont l’absence anatomique interdit, par sa consistance irrévocable, toute velléité perverse.

Nous retrouvons, d’une même façon, l’horreur du pervers pour le désir féminin, figurant un espace d’incomplétude dépassant les capacités obturatrices du fétiche, fut-il incarné par le sujet. La femme désirante est la femme manquante, la putain dégueulasse qu’il convient de maltraiter, de sadiser. À l’inverse, l’image clivée d’une pureté féminine, vierge idéale sans désir, comme toute occupée à jouir d’elle-même, idéal de la jouissance féminine, laisse l’opportunité imaginaire de participer à cette jouissance, au moins comme spectateur.

Enfin, il convient d’examiner la psychose dans ses accointances avec la perversion. La question n’est pas simple. En effet, nous avons jusqu’alors fait reposer la perversion sur le clivage structural entre jouissance offerte et Nom-du-Père. Dans la psychose, le Nom-du-Père ne sera pas partie prenante.

Il n’en reste pas moins que la clinique propose des exemples nombreux de conduites électives sexuelles, sortes de scenarii, chez les patients schizophrènes. Nous écartons d’emblée les conduites masturbatoires mécaniques permettant une issue pulsionnelle et tentant de localiser la jouissance du Corps propre à la sphère sexuelle, pour en rester à un champ pervers structuré sur un rapport particulier à l’objet et à la jouissance de l’Autre. Objet « regard », scrutation, sadisme quasi-compulsif envers les animaux, etc. Il conviendra en tous cas d’accepter une certaine souplesse quant à l’organisation psychotique de scenarii pervers, pour l’examiner de deux points de vue.

Tout d’abord, le scénario permet une issue pulsionnelle, une localisation de la jouissance par une pratique. En cela, le scénario prend valeur de délire, il articule la jouissance de l’Autre.

Mais aussi, le scénario en question n’est pas balisé par la castration, il ne souffre aucune butée de structure, et ne s’articule à aucun garde-fou, tel que le clivage en offre un. En cela, il ouvre directement sur l’objet, et seule la scénarisation précise peut faire sauvegarde. La jouissance est précisément localisée. L’ouverture directe sur l’objet réalise l’accomplissement pervers. C’est en cela qu’il est possible de poser l’existence d’équivalents pervers dans la psychose, sans prendre en compte la question du rapport à la prohibition de l’inceste. En fait, cette localisation de la jouissance opère une structuration et se démarque radicalement de la transgression classique. Il ne s’agit pas d’une transgression, mais d’une inscription. Ce forçage théorique ne se soutient que d’un rapport particulier à la jouissance et à « l’objet a ».

b/ Champ phobique

Dans l’introduction de cette partie, nous évoquions la proposition lacanienne d’un objet phobique « en tant que signifiant à tout faire pour suppléer au manque de l’Autre ». Nous voyons là l’extrême proximité entre l’objet phobogène et le fétiche. Lacan insiste sur une distinction nécessaire et fondamentale entre ces deux objets qui remplissent pourtant une fonction quasi-semblable. Lacan dit précisément (91) : « Centrons-nous par exemple sur ce qui fait la différence entre la fonction d’une phobie et celle d’un fétiche, pour autant qu’elles sont centrées l’une et l’autre sur le même fond d’angoisse fondamentale, sur lequel l’une et l’autre seraient appelées comme une mesure de protection ou de garantie de la part du sujet ». Lacan ici pose le problème dans sa difficulté, la clinique imposant ce constat incommode de mutations d’un objet phobogène vers le fétiche, et inversement. Formes de passage qui, au contraire d’être incompatibles avec la logique structurale, en attestent le bien fondé.

Lacan, dans le séminaire IV (101) pose divers points essentiels qui, à la fois, articulent et distinguent la phobie et la perversion. Tout d’abord, il énonce : « … Donc, vous le voyez, dire que l’enfant est pris comme une métonymie du désir du phallus de la mère, ne veut pas dire que ce soit en tant que phallophore qu’il est métonymique, mais implique au contraire qu’il est métonymique en tant que totalité. » Cette équivalence symbolique entre enfant et phallus constitue une base solide du structuralisme, essentielle, l’enfant se trouvant indexé à la place du signifiant du désir de l’Autre, à cette place de tous les dangers. Cette capture imaginaire de l’enfant, Lacan y insiste, est d’ordre métonymique. Le point crucial de cette distinction réside en ce que si le phallus est métonymique, c’est en tant qu’il ne représente métaphoriquement aucun objet, soit qu’il n’est pas spécularisable. Cela implique que cette capture imaginaire précipite l’enfant en une stricte équivalence au rien : « L’enfant conçoit alors qu’il ne peut plus remplir d’aucune façon sa fonction, n’être plus rien, n’être rien de plus que ce quelque chose qui a l’air d’être quelque chose, mais qui en même temps n’est rien, et qui s’appelle une métonymie » (101). L’angoisse du rien va se muer en peur, puisque de sans objet, l’angoisse va en déterminer un en la présence de l’objet phobogène : « La peur concerne toujours quelque chose d’articulable, de nommable, de réel… » (101). Lacan va préciser sa pensée, en défendant l’idée que cette peur constitue un rempart contre l’angoisse, un balisage du réel : « … à partir de l’émergence de la phobie, le monde lui apparaît ponctué de toute une série de points dangereux, de points d’alarme qui le restructurent. » et Lacan complète : « Dans le conflit névrotique, la peur intervient comme un élément qui défend en avant, et contre quelque chose de tout à fait autre, qui est par nature sans objet, à savoir l’angoisse. Voilà ce que la phobie permet d’articuler. » Ainsi, l’identification au phallus produit chez le futur phobique l’angoisse de ne rien incarner, puisque la nature même du phallus est l’inexistence. Cette inexistence est scellée par la métonymie qui produit le phallus. L’angoisse initiale de cette annihilation dans le phallus va faire place en la peur de l’objet phobogène : l’angoisse va s’y localiser. De fait, la problématique phobique fait jouer le hors-champ signifiant (réel) pour convoquer l’objet a (objet phobogène) comme garantie d’une persistance du signifiant. En effet, la seule preuve garantissant la consistance du champ signifiant, c’est la possibilité de l’objet a qui en indique une limite.

Nous posons là une identification phallique originant l’aménagement phobique. En quoi cet aménagement diffère-t-il de celui qui mène à la psychose d’une part, et à la perversion d’autre part ? Simplement en ce qu’il s’agit, en ce cas, d’une proximité phallique de l’identification, et non de sa réalisation (ainsi, la métaphore paternelle n’est pas forclose) ; et d’autre part, la genèse structurale phobique s’opère hors le champ du clivage. Le jeu observé dans les structures familiales « perversogènes » n’est en rien instauré, ou si peu, que le sujet ne se clive pas entre reconnaissance de la castration et jouissance. La posture maternelle y serait « honnête », et la complicité paternelle absente, si bien qu’une proximité dangereuse se ferait jour sans proposition transgressive, ni tolérance transgressive. La prohibition de l’inceste reste ce pilier fondamental, toujours présent, et l’enfant baigne en une structure de langage phallicisante. Pourquoi cette ambiance phallicisante ne s’exprime pas sous la forme obsessionnelle ? C’est que l’ambiance est globalement phallicisante, sans la problématique, du « père mort » (père absent de son désir).

Enfin, il reste à préciser quelques points, concernant l’angoisse, la peur, l’hystérie et l’obsessionnalité.

Les liens entre phobie et hystérie sont historiques, Freud évoquant l’hystérie d’angoisse. Perrier (135, 136) reprend ces aspects et propose une lecture du phénomène clinique de la phobie ostensiblement tiré vers l’hystérie. Ainsi, la lecture de Perrier propose la phobie comme liée aux avatars de l’identification spéculaire et relevant de l’ordre de la sexuation. Il considère la phobie sous son jour symptomatique : la peur d’une situation. Or, si sa démonstration est limpide en ce qui concerne l’hystérie, elle peut-être discutable en ce qui concerne la phobie. En effet, l’auteur propose une clinique hystérique très classique, qu’il nomme phobie en précisant la structure comme hystérique. Est-il nécessaire d’avoir ici recours à la terminologie de phobie, sur le simple fait que le sujet a peur d’une situation ? Il peut être préférable, dans une optique structurale, de conserver un repérage très rigoureux, et de considérer ici le cas comme hystérique, avec phénomènes d’allure phobique. En effet, si le symptôme prend le masque de la phobie, structuralement, il est d’ordre hystérique dans le cas que propose Perrier.

L'« obsession-impulsion », cette peur de passer à l’acte, de même, doit se partager entre phénomène obsessif et phobique. Ceci étant, l’obsession réalise l’émergence d’un désir terrible, puisque articulé à la mort du père. Ainsi, désir, mort du père, riment avec la perte des garanties contre l’inceste, contre la proximité de l’objet.

Les phénomènes phobiques dans la psychose, également, peuvent s’envisager dans leur parenté avec la phobie névrotique. En effet, si le travail de la psychose, via le délire, consiste à localiser un tant soit peu la jouissance de l’Autre, il apparaît que la phobie peut représenter une possibilité. En effet, la jouissance de l’Autre fait surgir « l’objet a ». Le psychotique se trouve pris dans cette jouissance qui le traverse (schizophrénie), qu’il épingle comme scandale (paranoïa), ou qu’il théorise (paraphrénie). La localisation d’une horreur pure, objet a, peut réaliser un aménagement psychotique permettant une distanciation. Ainsi, cette patiente psychotique phobique des chiens : il ne s’agissait pas d’une peur organisée mentalement sur l’idée de la morsure, par exemple, mais d’une terreur pure, sans mots, peur inarticulée et criée. Pas non plus de structuration délirante en ce cas, mais élection précise d’une situation horrible. Localisation de la jouissance de l’Autre ? Forclusion de la signification phallique et drame phobique de l’identification au phallus, le rien métonymique de la névrose se voyant relayé du rien forclusif de la psychose ?

Il importe de préciser qu’en deux années de prise en charge en hôpital de jour, la patiente a développé un amour des chiens, qu’elle a collectionnés en images, puis en peluches. Effet de mutation fétichique ? Actuellement, cette patiente alterne les phases phobiques et d’indifférence à la vue des chiens, sans que le phénomène soit explicable. Mais la psychose propose des « phobies », si l’on accepte de définir la phobie comme localisation projetée de l’horreur de la jouissance.

2/ La maniaco-dépression

Je vais défendre ici une maniaco-dépression indépendante de la structure, c’est-à-dire l’idée d’une possible maladie cyclique de l’humeur pouvant apparaître sur une structure névrotique ou psychotique. Le modèle théorico-clinique sera celui d’une perte non symbolisable, perte dans le réel, chaque nouvelle perte projetant le sujet dans une expérience de déchet, déchet avéré pour le mélancolique, déchet qui bataille pour se rattacher au signifiant de façon stable pour le maniaque. En effet, si nous suivons rigoureusement notre fil, il n’y a pas d’argument pour identifier ni la mélancolie ni la manie à une expression de la structure psychotique. Il s’agit bien plus évidemment de l’expression d’un impossible deuil. D’ailleurs, chaque clinicien connaît ces sujets qui présentent un, des épisodes maniaques ou mélancoliques, et qui font la preuve au décours de ces épisodes, de la nature névrotique de leur structure. Structure névrotique certes, mais mâtinée, parfumée, de cette enclave de perte impossible, bref : il s’agit d’une personnalité particulière. Il semble, en outre, évident qu’un sujet qui traverse une expérience mélancolique ou maniaque, ne peut que s’en trouver modifié, et qu’il s’agit probablement là d’une autre des raisons pour lesquelles la personnalité dans la maladie maniaco-dépressive est si particulière.

Douville (33), relativement à la structure en jeu dans la mélancolie, pose précisément : « Mélancolie n’est pas synonyme de psychose, mais halte au risque de la stase devant le seuil de l’identification signifiante. Processus plus que structure, son échec pousse irrésistiblement le sujet à se confondre avec ce rien, pur carrefour de stase entre la perte fondamentale et l’évanescence phallique. » Nous allons discuter cette question de la maniaco-mélancolie, dans une optique structurale, en accord avec l’argumentation de Douville. Et, si l’on accepte le principe selon lequel manie et dépression obéissent aux mêmes lois fondamentales et constituent deux facettes d’un même processus, la manie elle aussi réintégrera un champ transstructural. Il convient, une fois de plus, d’insister sur le fait que l’usage du mot « psychose » comporte des acceptions extrêmement variables, d’une époque à l’autre, d’un auteur à l’autre (17). Ainsi, le terme de psychose dans « psychose maniaco-dépressive » renvoie à la notion de grand désordre, et d’endogénéicité, dans une optique kraepelinienne. On le voit, une telle optique ne se superpose en rien à la notion structurale de psychose.

D’ores et déjà, précisons un sentiment clinique : s’il reste possible de faire un diagnostic structural en cas de délire, ce dans la majorité des cas de « bouffées délirantes », il peut être a contrario beaucoup plus complexe de diagnostiquer la structure en cas d’épisode thymique maniaque ou mélancolique avéré. Souvent, la structure d’origine ne se déploie qu’au décours de l’accès, lors de l’apaisement. Cela tient à ce que le délire peut traduire un inconscient névrotiquement structuré, là où manie et mélancolie sont des expériences du rien, de la perte, de l’impossible : des expériences donc hors le champ symbolique articulé. Ainsi, seule la fin de l’expérience permettra d’apercevoir les rets de la structure de départ.

a/ Mélancolie

Le « deuil mélancolisé », pour Lacan, se construit sur une base de perte non-symbolisable : « Le trou de cette perte qui convoque le deuil est pris dans le réel. Ce trou offre la place où se projette le signifiant manquant : le phallus. » (103).

Avant de reprendre les propositions lacaniennes concernant la maniacodépression, propositions qui utilisent une stricte référence à « l’objet a » et aucunement au Nom-du-Père, un détour par « Deuil et mélancolie » de Freud (65) est amplement souhaitable.

Le modèle freudien de la mélancolie est articulé à celui du deuil, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une perte d’objet. L’objet en question n’est pas obligatoirement concret, c’est-à-dire qu’il peut s’agir aussi bien d’un idéal, d’un « préjudice réel » ou d’une « déception » : sa valeur peut être abstraite. Une caractéristique fondamentale de cette perte est qu’elle est inconsciente, autrement dit, le sujet mélancolisé n’a aucunement conscience de la perte qu’il endure.

Outre cette perte inconsciente d’un objet abstrait, il faut encore que l’investissement de l’objet soit de type narcissique et non objectal. Cela mérite un point de rappel : pour Freud, l’amour normal s’accompagne toujours d’une identification, d’une prise en soi de l’objet aimé. Mais, et c’est ce qu’il nomme investissement narcissique, dans le cas d’une identification par exemple hystérique à l’objet d’amour (par le biais du « trait unaire »), l’objet auquel le sujet s’identifie persiste comme objet d’amour (conscient ou inconscient). Or, dans l’investissement narcissique, il n’y a pas de relation objectale consciente ou inconsciente, au profit d’une intégration de l’objet dans le moi. Freud évoque à ce sujet les phases orales précoces de type cannibalesques, au cours desquelles l’amour est pour le moins dévorant, puisque la prise en soi de l’objet aimé équivaut à le dévorer, à s’en repaître, et à s’en attribuer les qualités. Nous voyons que la modalité relationnelle en jeu n’appartient en rien à un registre symbolisé, mais correspond à une constitution narcissique par des valeurs incorporées. Il n’existe aucun lien dialectisable entre un tel sujet et ce qui le constitue, c’est-à-dire que cette constitution narcissique consiste en un pur réel, au sens de Lacan.

Enfin, Freud dégage une ambivalence quant à l’objet, une coexistence de haine et d’amour, coexistence aboutissant à un « combat singulier » : « Ces combats singuliers, nous ne pouvons les situer dans un autre système que l’Ics, le royaume des traces mnésiques de chose (par opposition aux investissements de mot). » Ce que Freud laisse entendre ici, c’est qu’au-delà de consister en représentations de choses, il s’agit de représentations de choses inarticulées, hors discours. Ainsi, cette ambivalence ne signifie pas une objectalité, et reste compatible avec une relation de type narcissique.

Le moi, confronté à la perte inconsciente, se clive entre une moitié identifiée à l’objet, et l’autre qui attaque l’objet, attaque motivée par la part de haine de l’ambivalence. Et cette attaque haineuse contre la partie identifiée à l’objet inconsciemment perdu cause cette autodépréciation fondamentale, cette culpabilité « sans honte » comme y insiste Freud, cette ruine, cette indignité, ce pourrissement du Cotard, cet élan terrible vers le suicide.

Lacan évoque la mélancolie (et la manie) dans sa dernière leçon du séminaire sur l’angoisse (105). Avec le renfort des concepts qu’il a forgés, Lacan reprend très exactement la question là où Freud l’a laissé, en somme à la question de l’investissement narcissique.

L’objet a, ce qui est « irréductible à la symbolisation au lieu de l’Autre », représente ce que le champ signifiant laisse comme reste, ce reste désignant également la trace d’un lien originaire, que nous épinglerons comme lien à l’Autre maternel. En clair, « l’objet a », désignant l’incomplétude symbolique de l’Autre, garantit une relative séparation, et évite la néantisation du sujet par la fusion avec l’Autre. De même, en tant que trace de la perte, il cause le désir. « L’objet a » est donc biface, angoisse et désir s’y articulent. Le lecteur peut se référer à la partie dévolue à – ces notions.

Cet « objet a », ainsi, est l’objet de la perte, et cet objet de la perte permet l’individuation. Nous retrouvons ici cette racine de la perte qui construit le modèle freudien de la mélancolie.

« L’objet a » s’articule étroitement avec ce que Lacan nomme i (a), soit l’image spéculaire. Cette image spéculaire, image de soi en le miroir, mais plus généralement prolongement scopique du moi, comporte, via la pulsion scopique une perte. Autrement dit, la perte consacrée par « l’objet a », cette faille en l’Autre signant son incomplétude symbolique et par là-même, la perte, cette impossibilité d’insérer dans le champ signifiant l’entièreté de l’Autre primordial, se répercute dans l’image. En effet, comme nous l’avons déjà développé, l’image spéculaire consiste en du matériel signifiant, l’image s’articule au registre symbolique jusqu’à pouvoir se parler, jusqu’à la possibilité de l’identification à un discours. Ainsi, l’image elle-même portera cette carence symbolique nommée « objet a » par Lacan. L’incomplétude symbolique est aussi incomplétude spéculaire : le sujet n’est pas entier en son image, « l’objet a » y fait trou.

L’objet « relationné », quelque soit sa nature, intègre le sujet, fait partie de son moi. Il s’agit là de la correspondance entre relation d’objet et identification. Le deuil implique un détachement de l’objet, une négociation, une « tache qui serait en quelque sorte de consommer une seconde fois la perte » (105). Et ce travail va convoquer la trace de la perte inaugurale, c’est à dire va révéler « l’objet a » dans sa dimension si hétérogène au symbolique. La perte fait trou. La symbolisation du lien à l’objet, autrement dit l’articulation métaphorique permettant un commerce avec l’objet, permettra une déprise moi-objet, une distanciation. Autrement dit, dans le cadre d’un deuil normal, ce qui est perdu s’intègre dans un rapport symboliquement structuré, rapport définissant une distance par le biais de la désignation de places symboliques respectives pour le sujet et l’objet. C’est-à-dire que i (a) ne sera pas collusionné à l’objet mais en sera symboliquement distingué. Cette possibilité de distinction résulte du principe même de la relation : le sujet entretenait avec l’objet de son deuil une relation, un lien symbolique. L’objet venait à une certaine place, se parait d’une certaine valeur, prenait appui sur une possibilité de discours conscient ou inconscient, et de fait se trouvait doué d’une certaine interchangeabilité. Il faut considérer l’objet comme inséré dans la chaîne signifiante, doté d’une valeur résultant de son rapport à tous les autres signifiants : c’est là qu’il se constitue comme objet non pas strictement narcissique mais relationné dans le cadre d’une relation « objectale » symbolisée.

En ce qui concerne la mélancolie, le problème apparaît radicalement différent : le sujet n’entretenait aucune relation avec l’objet de la perte, mais il en était constitué. Cet objet ne se positionnait pas symboliquement par rapport au sujet, mais s’articulait en un lien décrit par Lacan comme « narcissiquement structuré ». Il s’agit d’un lien, ou même d’une constitution, d’une contribution, ou assimilation. L’objet n’a ainsi aucune valeur, et c’est un paradoxe compte tenu du ravage mélancolique inhérent à sa perte, dans la mesure ou la valeur nécessite l’articulation, la distinction. L’objet n’est pas forclos par lui-même, c’est le lien à l’objet qui est forclos, il n’existe pas d’articulation symbolique sujet-objet. L’objet, purement narcissique et constitutif, représenterait un résidu de trace de l’Autre primordial, de la chose. Il s’agit d’un aspect possible de ce que Nasio nomme « forclusion locale » (130). C’est le lien à l’objet qui est non symbolisé, forclos, bien que l’objet soit narcissiquement constituant. Autrement dit, l’objet en question intègre i (a), pour loger dans la parenthèse mais en tant que signifiant, en tant que signifiant désarticulé. Pour expliquer ceci, on pourrait noter la position mélancolique comme « i (s+a) ». L’image spéculaire, le moi, ne s’articule plus exclusivement à « l’objet a », cette lacune dans le signifiant, mais s’articule en sus à un signifiant non métaphorisé. Il s’agit d’un signifiant en quelque sorte flottant dans le symbolique, mais constitutif de i (a), l’image spéculaire.

La perte de l’objet sera perte d’une partie du moi identifié à l’objet. Cette perte non symbolisable déclenchera une mise en question du processus même de la perte. Ce processus s’enracine dans la perte inaugurale liée à la coupure du signifiant faisant émarger « l’objet a. » Du coup, la perte convoquera « l’objet a », en lieu et place de l’objet perdu inclus dans le moi. Si bien que le moi se trouvera identifié à « l’objet a ». Il s’agit là d’une mise en exposé logique de ce qui préside au déclenchement mélancolique dans une perspective lacanienne : Moi – objet, objet – perte, perte dans le réel – « objet a » – > Moi – « objet a ».

La confusion entre i (a) et « objet a » aura cette conséquence de les identifier, i (a) identifié à l’objet de la perte, de l’horreur, au pur déchet, à l’indigne, à cette ruine hors symbolique. C’est là que surgit l’auto-dépréciation et la thématique, faisant résonner toutes les expressions issues de « l’objet a » : « je suis une merde, je ne vaux rien, c’est de ma faute, etc. »

La psychothérapie aura comme but de tisser du lien entre le sujet et son objet, et cela devra commencer par un repérage de la perte. Ce repérage par touche dégagera progressivement des « traits » de l’objet, pour en définir les contours, puis l’évoquer, et tenter de construire en mots un lien à l’objet pour permettre son deuil.

On le voit, rien ici ne nécessite le recours à la forclusion du Nom-du-Père, la mélancolie transcende les catégories habituelles (névrose, psychose, perversion) pour proposer le modèle d’un processus. Un tel processus peut apparaître sur une structure autre que psychotique, et même peut-être, préférentiellement. À vrai dire, dans mon expérience, et cela se comprend aisément au plan théorique, la qualité d’un discours mélancolique ne permet pas de distinguer entre névrose et psychose, parce que les repères sont gommés. Cela tient à l’annulation de l’enjeu phallique par la convocation de i (a) en place de a, et de l’annulation par conséquent, de toute possibilité de dégagement des repères habituels. Mais c’est au décours de l’accès que les repères se remettent en place, et que le diagnostic structural devient possible.

Il reste à évoquer rapidement trois positions liées à la dite « dépression de l’humeur » : la déréliction psychotique, la lâcheté morale névrotique, l’effondrement narcissique, et ce dans une optique différentielle.

La déréliction psychotique correspond à cet appel du sujet en un réel impossible, ce flottement identitaire de la phase P 0 (terme de Maleval (124)). Le désir de mort sera à entendre comme impossibilité d’être, ou plus précisément impossibilité de persister dans la tentative d’être, faute d’appui symbolique. Ainsi, l’effondrement du sujet, son élan suicidaire prétendument résolutif, correspondront à l’errance insupportable du sujet dans son rien.

La lâcheté morale est ainsi nommée par Lacan dans « télévision » (109) pour épingler cette position névrotique consistant à céder sur son désir. Et Lacan de dire : « La tristesse, par exemple, on la qualifie de dépression, à lui donner l’âme pour support, ou la tension psychologique du philosophe Pierre Janet. Mais ce n’est pas un état d’âme, c’est simplement une faute morale, comme s’exprimait Dante, voire Spinoza : un péché, ce qui ne se situe en dernier ressort que de la pensée, soit du devoir de bien dire ou s’y retrouver dans l’inconscient, dans la structure ». De quoi s’agit-il pour Lacan ? De quelque chose d’assez simple qui concerne le désir. Comme nous l’avons vu, du fait de « l’objet a » comme lacune au sein du symbolique, le désir, qui utilise le signifiant phallique pour consister, se trouve nécessairement condamné à l’insatisfaction. Le désir, c’est assumer la perte de jouissance occasionnée par le langage. Là encore, nous renvoyons le lecteur aux parties précédentes sur la question. Ainsi, la perte du désir que l’on observe à l’avant scène des dépressions névrotiques, bien au-delà d’une autodépréciation souvent discrète, correspondrait à une revendication de jouissance : « je ne veux assumer la castration posant le désir comme insatisfait, je ne désire plus, je veux jouir, et pourquoi pas jouir de ma dépression elle même ? » Comme on le voit, sous cet angle, la dépression vise une transgression, et peut se comparer à l’absence d’un courage suffisant nécessaire à soutenir la castration, donc le désir, d’où cette conception de la « lâcheté morale ».

Il convient d’évoquer la question de la dépression dite narcissique, s’originant d’une insuffisance de regard. L’hystérie, nourrie de regard, s’effondre rapidement si rien ne la reflète, de même que les personnalités carencées, c’est-à-dire ayant bénéficié d’un environnement peu pourvoyeur d’une assise spéculaire solide. Ces sujets sont dits « fragiles » et nécessitent un étayage constant, imaginaire, un soutien sans faille, faute de quoi, s’ils n’ont la ressource de s’imposer au regard de l’Autre (certains passages à l’acte en sont l’illustration), ils s’effondrent. La carence de regard pourra prendre un masque de dépression, l’antidépresseur le plus efficace sera en l’occurrence fait de langage, de reflet, et de désir ambiant. Cela nous fait une bien curieuse ordonnance.

b/ Manie

Nous allons partir ici de l’hypothèse initialement syndromique de Kraepelin, selon laquelle manie et mélancolie sont liées et représentent deux modalités expressives de la même maladie. Nous poserons donc, que le phénomène à l’origine de la mélancolie est semblable en son essence à celui en jeu dans la manie. Et pour Lacan, c’est « l’objet a » encore ici qui intervient dans la genèse maniaque : « c’est la non fonction de a et non plus simplement sa méconnaissance qui est en cause. C’est le quelque chose par quoi le sujet est lesté par aucun (a) qui le livre, quelques fois sans aucune possibilité de liberté à la métonymie infinie et ludique, pure de la chaîne signifiante. » (105). La collusion i (a) – objet a engendrerait pour le mélancolique une méconnaissance de a, au sens propre puisque la connaissance, d’un point de vue structural, est moïque. Dans la manie, l’objet a n’est pas tant méconnu qu’il ne fonctionne pas, nous propose Lacan. Pourquoi ?

Que signifie cette perte de fonction de « l’objet a » ? La logique mélancolique apparaît en cette occurrence offerte comme issue prévisible. Or, non pas identification à « l’objet a », mais apparition d’un Moi-idéal extraordinaire, en commerce incessant avec les objets, triomphant et paniqué à la fois. Tout se passe comme si la question de « l’objet a » au sein de i (a) se trouvait annulée, que le i (a) devenait pur « T », image parfaite et entière. Il y a ici comme une éjection de la perte, de la perte non symbolisable, mais aussi de « l’objet a » comme représentant de la perte radicale. Déni ? clivage ? projection ? : en tout état de cause, la question relative à « l’objet a » se trouve expulsée avec la perte non symbolisable, le bébé avec l’eau du bain en quelque sorte, pour reprendre l’expression célèbre de Freud au sujet du refoulement.

Délesté de « l’objet a », le sujet s’annule pour devenir strict signifiant, dans la mesure où le sujet ne se soutient que de l’incomplétude symbolique. Devenu signifiant, il se trouve pris dans la chaîne des signifiants, des substitutions métonymiques infinies, des mots-choses qui sonnent en calembours infinis, communication pure et directe de l’hypersyntonie maniaque le convoquant à être sensible à tout, concerné par tout. Le maniaque logorrhéique semble tout autant triomphant que paniqué, il court et rebondit entre les signifiants dont il se trouve être l’équivalent, mais en lesquels il peine à se saisir. En effet, il court après son statut de sujet, impliquant « l’objet a » comme lest, et s’essaye désespérément au renvoi. Si le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant, le sujet maniaque annulé comme sujet va s’y chercher. D’où sa fureur à aligner, superposer, enchaîner du signifiant dans sa logorrhée, qui on le voit n’a rien de ludique. Le maniaque écope le signifiant pour restaurer le sujet, le maniaque tente de se dégager de la gueule de l’Autre par ce combat à coup de signifiants. Il « coule à flot » mais « ne transmet rien » illustre Czermak, coule comme il se déverse, mais aussi s’engloutit. Le commerce maniaque devient alors emballé, tout le convoque à répondre, à s’articuler.

Il convient de citer quelques points cliniques pseudo-maniaques.

Le délirant (le paraphrène principalement) peut, dans le cadre de son délire, ressentir une exaltation congruente à sa thématique et présenter un tableau d’allure maniaque, mais qui sera en réalité secondaire au délire. Il s’agit d’une occurrence fréquente en clinique, d’autant que le délire peut ne pas être exprimé pour laisser à l’avant-scène clinique, l’humeur seule. Cette clinique « expansive » de la paraphrénie est une donnée classique à côtés des formes « confabulantes », « systématique » et « fantastique ».

L’hystérie lâchée par un regard peut se désorganiser suffisamment et produire un désordre d’allure maniaque, ce que nous avons déjà discuté.

Un succès névrotique inespéré ou extraordinaire (naissance d’un enfant, succès amoureux, etc.) peut précipiter le sujet en une position de recul par rapport à son manque, et donc produire une oblitération imaginaire partielle de « l’objet a », et engendrer de ce fait une symptomatologie infra-clinique ou clinique de manie. Si ce n’est cette conséquence, l’angoisse viendra « tenailler » en bon signal de la proximité de l’objet.

La désorganisation schizophrénique peut en imposer pour un mouvement maniaque, d’où la catégorie de schizophrénie dysthymique, là où la dévectorisation préside au phénomène : il s’agit d’une recherche en désordre.

La circularité maniaco-dépressive viendrait donc de cette double possibilité d’aménagement : il s’agirait de deux modalités de travail psychique d’un deuil impossible. Pourquoi l’alternance, pourquoi les formes unipolaires sont-elles mélancoliques ? Ces questions sont probablement affaire de contexte signifiant. En tout état de cause, le sujet rechuterait à chaque confrontation avec la perte non symbolisable, jusqu’à ce qu’il en élabore les contours. Pourquoi des formes familiales ? Les chromosomes ? les transmissions transgénérationnelles de lacunes de symbolisations ? Certaines configurations génétiques produiraient des conséquences au niveau de l’organisation cérébrale qui généreraient certains processus de symbolisation ? (la question est identique concernant la psychose).

3/ Troubles du comportement alimentaire : indications succinctes.

Il convient de dire rapidement un mot des troubles des conduites alimentaires, pour indiquer quelques pistes permettant de situer l’abord structural de ces montages symptomatiques.

L’anorexie mentale, au premier chef, interroge par cette restriction alimentaire rongeant un corps triomphant de santé subjective et de déni.

Pour l’anorexique, il s’agit de restaurer le désir en sa fonctionnalité, en son principe vital de permettre une survie psychique, dans la mesure où son extinction annule toute possibilité de mouvement psychique.

Coriat reprend cette clinique avec beaucoup de simplicité et de rigueur, à partir de la mutation besoin-désir (24). L’auteur rappelle que le besoin de l’enfant est satisfait par la mère, augmenté d’une prime d’amour que cette dernière donne : cet en-plus d’amour, pur symbole sous la forme d’un sourire, d’une voix particulièrement modulée, ou d’une caresse, ne recouvre rien, mais est offert. Nous retrouvons ici, ce que nous avons déjà discuté, où Lacan pose l’amour comme « don de ce que l’on a pas », puisqu’il ne renvoie à aucun objet qui puisse se posséder, donc à aucun objet qui puisse se donner.

Le désir vient à naître de la trace de cet en-plus d’amour, de son absence. Lorsque les signes d’amour manquent, le sujet désire ce qu’il désire, c’est recevoir les signes de cet amour.

Dans le cas de l’anorexie, ce manque est venu à manquer : par gavage. À la demande de l’enfant, l’inquiétude maternelle répond massivement, comme injonction à survivre, fournissant l’objet du besoin en lieu et place d’un amour demandé. La mère de l’anorexique aurait nourri l’enfant, de façon préoccupée, surinvestissant l’aliment, et répondant globalement sur ce mode y compris pour ce qui ne concerne pas directement la sphère orale.

L’espace du désir ne se fonde pas de façon différenciée, et reste à interroger au moment où le corps de l’adolescente lui pose question précisément quant à ce désir. Dévoiler l’essence du désir nécessite alors un règlement de la question du besoin, par annulation. Le rien du manque prend une place centrale que l’anorexique interroge maladivement.

Également, la réponse systématique en amour empêche l’apparition logique d’un manque d’amour lui-même créateur du désir. Le comblement d’amour gave la structure et la grippe exactement comme le gavage par l’objet du besoin : seule l’absence éprouvée de l’amour rend fonctionnel le désir. L’anorexique, là encore, produit de l’absence.

La boulimie, qui alterne si volontiers avec l’anorexie, remplit l’espace interne, pour interroger sa vacuité plus que sa plénitude. D’ailleurs, la plénitude est dangereuse, angoissante, et précipite le sujet vers un vomissement qui rétablit l’absence. Corcos (23) interroge cette clinique en insistant sur ce en quoi la démarche boulimique visait un « éprouvé d’absence », ce qu’il met en parallèle avec les « addictions » en général. Il s’agit de la face inversement logique d’une problématique identique : la restauration reste celle de l’espace du manque, le trop-plein rencontrant toujours sa limite, manque à pouvoir avaler, manque restitué après avoir régurgité (« rendre »), manque de l’instant précédent l’accès.

Qu’il s’agisse d’anorexie ou de boulimie, il convient de souligner que l’interrogation du manque n’est pas univoque, comme tentative louable d’introduire la castration. Une jouissance se terre également, celle de la complétude et du non-désir, toujours dans cette mécanique à double face de la structure. L’anorexique interroge le désir, mais aussi s’en affranchit, elle n’est plus assujettie à ces vicissitudes orales des autres, elle jouit de son corps idéal, littéralement halluciné dans le miroir. Le sujet boulimique également avale l’objet pur de l’oralité, jouit sur un mode qui doit faire évoquer la perversion.

En effet, anorexie et boulimie apparaissent comme des montages interrogeant un désir mal symbolisé, pour articuler nécessité désirante et vertige de jouissance.

Nous proposons ici une constellation évocatrice de structure névrotique, visant le rétablissement et l’interrogation du désir dans son articulation à la jouissance. Que dire d’une possibilité d’anorexie psychotique ? Ce modèle théorique n’interdit pas l’installation de ce processus sur terrain psychotique, dans la mesure ou cela peut valoir comme équivalent délirant, visant l’établissement d’un juste écart avec l’Autre. Métaphore en acte alimentaire, il s’agit d’une simple hypothèse, que seule la clinique pourrait étayer.

Enfin, comment ne pas évoquer ici les abuseurs, alcooliques et autres toxicomanes, qui s’y entendent parfaitement pour interroger l’absence de l’objet toujours offert à de sublimes retrouvailles. Le manque d’alcool, d’opiacés, de médicaments, fait partie intégrante de la clinique de ces sujets qui ne se réduisent pas à positiver l’objet. Ainsi, la couleur perverse de cette positivation, corrélable à la positivation du rien de l’anorexique et à la positivation de la goinfrerie boulimique, comprend en « négatif » l’interrogation du désir, soit la castration. La demande de sevrage y apparaît en cela comme un balancement logique visant alors la castration.