Éléments préliminaires

Le concept d’état limite, si justifiable qu’il soit d’un point de vue descriptif ou psychopathologique, n’a sa place en analyse structurale qu’au prix de contorsions intellectuelles des plus malaisées. Ce n’est pas pour autant que la clinique structurale constitue un outil inadéquat en la matière, disons plutôt qu’elle suppose une discipline et une vigilance permettant de poser un diagnostic de structure, auquel il reste possible d’accoler : à expression de type « état-limite ». Enfin, cette expression de type « état-limite » s’aborde facilement en clinique structurale par le biais de la symbolisation et de ses défauts. Les défauts de symbolisation ramèneraient le sujet à des conduites, ou à des affects (peu de représentations mentales en l’occurrence), rassemblés descriptivement dans le registre dit « limite ». Si limite il y a, il s’agit bel et bien d’une limite de la symbolisation, et pourquoi ne pas suivre Jean-Jacques Rassial (143), pour dire que la clinique dite « état limite » se distribue volontiers sur les trois structures : névrose, psychose et perversion. Ainsi, le constat d’une clinique « d’état limite » apparaît très insuffisant et il convient de le compléter d’un diagnostic de structure pour orienter le soin. Les défauts de symbolisation seront à repérer également en leurs contours, afin de ne pas y convoquer brutalement le sujet par l’interprétation, ce qui aboutirait à un acting, un acte dangereux, un accès psychosomatique, un délire, etc. « L’état – limite » est un état et non une structure, qui peut s’observer quelque soit la structure. Poser un diagnostic isolé et définitif « d’état-limite » équivaut à renoncer à poser un diagnostic de structure, ce qui se respecte en soi au nom d’un refus éclairé de la démarche structuraliste, mais en aucun cas ne peut se différencier d’une dérobade ou d’une insuffisance dans le cas contraire. Il n’en reste pas moins qu’une posture attentiste et exploratoire, interrogative, peut persister un long temps, avant que ne puissent se voir réunis l’ensemble des éléments permettant un diagnostic de structure.

Après avoir tenté de repérer la logique de la démarche structuraliste par le truchement de sa genèse, après avoir décrit les éléments théorico-cliniques principaux rendant compte des particularités de chaque structure, nous allons déployer ici une sorte de critériologie. J’ai voulu cette critériologie pratique, utile et simple. Tout en même temps, j’ai souhaité aborder un certain nombres de problèmes différentiels très simples et aussi très rarement abordés. À cette occasion, seront proposées quelques hypothèses concernant des manifestations cliniques pouvant évoquer un inconscient névrotique, mais intégrées à une structure psychotique.

Enfin, rappelons notre discipline de départ : considérer les émergences symptomatiques (au sens descriptif) comme aspécifiques, et rester concentré sur l’organisation du discours (ce qui est complexe, dans la mesure où une émergence symptomatique peut prendre fonction de discours…). Nous considérerons ici, ce qui peut se comprendre à la lecture des deux parties précédentes, la névrose comme possiblement délirante ou déviante, une psychose comme éventuellement d’allure extrêmement normale, une perversion à scénario articulé au champ social et sans génitalité incluse.

Enfin, avant d’aborder cette critériologie proprement dite, il faut insister sur un aspect décisif : les repères de la structure apparaissent au sein d’un discours qui est adressé à un interlocuteur. Pour cela, la parole doit être libre, confiante, et l’interlocuteur doit être investi comme « celui à qui l’on peut s’en remettre ». C’est-à-dire qu’un transfert est nécessaire pour que l’adresse à l’Autre comprenne le déploiement structural. Ainsi, l’exercice de la présentation clinique, par exemple, peut quelquefois rendre impossible l’émergence des critères de structure à cause d’une relation non investie (par l’un ou par l’autre). D’où il apparaît l’importance de la relation pour repérer la clinique structurale, relation qui importe peu si l’abord est strictement sémiologique. Sur un plan général, je suis convaincu que moins la relation est investie, plus la clinique est pauvre et caricaturale, d’où l’intérêt d’une pratique psychiatrique qui implique l’interrogation de la relation elle même. D’où, également, la nécessité d’accepter en certains cas qu’un temps suffisant permette l’expression structurale.