3) Les deux grandes identifications

« Moi-idéal » et « Idéal du Moi » constituent deux instances identificatoires différenciées dans la névrose, renvoyant respectivement aux deux registres, imaginaire et symbolique. On peut retrouver ici cette distinction détaillée dans la partie « histoire naturelle du sujet ».

Si le Moi-idéal s’exprime dans les structures névrotiques comme psychotiques, l’Idéal du Moi nécessite, en sa forme différenciée, que la structure soit névrotique. Nous allons discuter maintenant quelques possibilités cliniques, exacerbant un pseudo-idéal du Moi dans la psychose, ou taisant une distinction Moi Idéal-idéal du Moi dans la névrose (ce qui recouvrira le cadre de ce que certains nomment « état – limite »). Précisons que l’idée de ce point différentiel est empruntée à Maleval, qui dit précisément que dans la psychose, si les instances idéales appartiennent parfois au discours, ce sera toujours sans distinction entre Moi-idéal et Idéal du Moi (121). Précisons enfin que ce qui concerne l’Idéal du Moi consiste en une clinique très difficile, d’autant que cette modalité identificatoire reste en règle majoritairement inconsciente. Ainsi, il faut conserver une prudence nécessaire lors du repérage de cette instance. Mais, un critère ne trompe pas concernant l’Idéal du Moi : de même que le phallus n’est pas spécularisable, l’Idéal du Moi persiste inaccessible. Autrement-dit, là où l’identification imaginaire permet la coalescence à l’image, la réussite subjective, l’identification symbolique que représente l’Idéal du Moi est une irréalisation. Le sujet évoque les différents traits qu’il articule comme autant de ratages relatifs, ou comme autant d’espoirs mâtinés de scepticisme. Toute réussite identificatoire, au sens où le sujet vivrait une adéquation entre son image et lui, ne serait qu’identification imaginaire au Moi-idéal. L’Idéal du Moi comprend nécessairement un écart, un espace d’irréalisation, là où le Moi-idéal peut, dans la psychose, se structurer d’une coalescence. Le névrosé « n’y croit pas tout-à-fait », se défusionne d’une image conçue comme leurrante, repère l’incomplétude identificatoire, c’est-à-dire y articule la castration. En fait, l’image spéculaire elle-même, dans la névrose, porte la marque d’un manque, d’un trou. Car l’image spéculaire est reconstruite et enrichie des aspirations de l’Idéal du Moi, de même que « l’objet a » y figure comme trou dans le signifiant. Autrement dit, la psychose peut se repérer par la révélation d’une adéquation idéale, et la névrose par l’inadéquation fondamentale. C’est-à-dire que l’adéquation identificatoire peut s’observer dans la psychose, jamais dans la névrose. Un petit bémol, cependant, déjà évoqué : un accès mélancolique peut précipiter un sujet névrosé à s’identifier de manière coalescente au déchet, de même que l’accès maniaque est à son acmé, lorsque le sujet s’identifie au triomphe absolu. Il s’agit de deux exceptions.

a) Dans la névrose

Dans la névrose, il importe de repérer un écart entre le sujet et son image, un décalage, une autodérision a minima, qui ne doit pas être confondue avec l’ironie psychotique. En effet, l’autodérision en question implique tout à la fois un appui solide sur les valeurs symboliques véhiculées par les traits de l’Idéal, et la reconnaissance implicite de l’absence de garantie objective, quant à la validité des valeurs sur lesquelles prend appui le sujet. En effet, l’ordre symbolique ne s’exprime en l’occurrence que comme produisant l’évidence logique de cet appui, sans que pour autant l’appui en lui-même ne puisse représenter l’ordre symbolique. Le symbolique ne se dévoile que dans la logique du « s’appuyer », et non dans l’appui qui n’est que secondaire. Si bien que le sujet pourra mettre en balance, dialectiquement, le mouvement de son appui et le tenant-lieu de l’appui en question (l’ensemble de traits). Il s’agit d’un premier aspect de l’écart en question. Un autre aspect réside en ce que toute réalisation identificatoire idéale propulserait le sujet en place d’incarner parfaitement l’objet du désir de l’Autre. Autrement dit, une réalisation idéale de l’identification implique un Autre comblé par le sujet lui-même, autrement dit la place du phallus spécularisé. Cette place ne s’articule possiblement que dans la psychose, le sujet névrosé s’autorisant de cette garantie structurale à l’orée de sa prudente recherche : le Nom-du – ère comme indépassable maintient l’écart avec l’Autre.

Certains sujets, amalgamés au sein de l’entité nosographique « troubles graves de la personnalité » ou « état limite », proposent un discours qui n’oppose pas Idéal du Moi et Moi-idéal, ou plus précisément qui ne les articule pas. Là encore, le critère de distinction entre Moi-idéal et Idéal du Moi comme garant de la structure névrotique ne vaut qu’à être présent : il s’agit, comme pour l’ensemble d’ailleurs des critères structuraux du discours, d’un critère strictement positif. Autrement dit, l’absence de distinction ne permet pas de conclure avec sûreté quant à la structure. Nous avons précédemment rappelé la thèse de Rassial quant au sujet « en état-limite » : il s’agit d’un sujet qui souffrirait d’une impossible articulation dialectique entre les deux grandes instances identificatoires, faute d’accroches identificatoires, du fait d’ambiguïtés symboliques de son « bain de langage ». Un tel sujet pourra articuler successivement les deux modes identificatoires en son discours, alternant toute-puissance débridée et effondrement dépressif. Ces sujets présentent lors des phases de toute-puissance des accents psychotiques : « Je vous emmerde, je peux tout faire, vous, vous n’êtes qu’un petit médecin qui est fonctionnaire à l’hôpital, moi, je peux gagner deux fois votre salaire sans me fatiguer, je suis pas un ringard comme vous, moi, moi je fais ce que je veux, je suis libre, personne ne peut me dire ce que j’ai à faire, vous m’entendez, personne, vous vous croyez supérieur parce que vous avez des diplômes mais… etc ». Tout clinicien a eu l’occasion d’essuyer ces envolées à forte participation projective, clivant une toute-puissance intégrée au sujet d’un effondrement narcissique projeté. Pas d’Idéal du Moi exprimé en cette occasion. Le Moi-idéal y gouverne de façon totalitaire, dernière garantie de cohésion, affirmation farouche et combative d’une indépendance radicale qui inverse l’immense dépendance effective, la dépendance à l’Autre. Il s’agit d’une authentique tentative de désubjectivation, le sujet s’excluant de tout discours qui ne serait pas ce qu’il estime être le sien, tentative qui trahit en elle-même sa dépendance au discours de l’Autre qu’il ne peut s’empêcher de formuler, en le retravaillant dans l’urgence. Apaisé, reposé, rassuré, consolidé, contenu, le même sujet dépliera une structure de discours ne nécessitant plus cette sécurité narcissique de la toute-puissance. Le sujet pourra se réengager en un discours dialectisable, et un Idéal du Moi pourra s’y loger de façon différenciée.

Un piège traditionnel consiste à entendre comme Idéal du Moi ce qui, en fait, n’est qu’un projet narcissique et tout – puissant. En effet, souvent, ces sujets élaborent un projet mirifique, merveilleux, de rédemption, se faisant en règle plus royalistes que le roi. Tel s’engagera en religion, devenant plus dévot et plus respectueux que nécessaire, pour rechuter de temps à autre sous forme de reprise d’un alcoolisme tenace par exemple, ou par un passage à l’acte violent au sein de son groupe religieux, etc. De même, les grandes résolutions présentées comme signes de guérison doivent inviter à une lecture attentive du discours : en effet, bien souvent, il s’agit d’une toute-puissance déguisée en Idéal du Moi. Le Moi-idéal se trahit de son effet de bi-correspondance idéale qu’il pose. Le sujet ne dégage aucun écart entre lui et son projet, entre lui et sa résolution, il y a bi-univocité en correspondance idéale. Tout effet discursif de bi-correspondance idéale interdit de conclure à l’expression d’un Idéal du Moi, qui implique l’écart, la division, une part de « fading ».

L’alcool, et sa fonction de désinhibition, favorise classiquement l’éclosion du Moi-idéal au sein du discours, ce qui constitue une question des plus intéressantes, puisque cela sous-entendrait une inhibition quant à son expression. Le statut de cette inhibition, si tant est que cela en soit véritablement une, resterait à retravailler, notamment à partir de ce que Freud dit au sujet de l’humour (64).

b) Dans la psychose

Dans la psychose, les instances Moi-idéal et Idéal du Moi ne sont pas individualisées, distinguées, et, au mieux, l’Idéal du Moi sera une simple expression déguisée du Moi-idéal.

Le « Pseudo-Idéal du Moi »

Dans tous les exemples cliniques, considérons le diagnostic de structure posé (il ne sera pas argumenté), pour en tirer la fonction purement illustrative.

Valérie exprime : « Je vais contacter X, je le connais bien, il me fera entrer dans son parti (X est un homme politique que Valérie connaît effectivement). Je ferai carrière avec lui, de toute façon, je suis faite pour faire de la politique, c’est ma passion, je veux aider les gens à s’en sortir, c’est pas compliqué, il suffit de recevoir les gens, et de régler leurs problèmes ; s’il y a des problèmes, c’est parce qu’on ne se donne pas les moyens de les aider, il faut se donner les moyens et puis c’est tout… » Le projet de Valérie est délirant, pourtant, il utilise les articulations d’un projet névrotique : réussir dans un métier, aider les autres, etc. Mais, il existe un point fondamental et positif : la coalescence. Exactement comme précédemment en ce qui concerne le projet mirifique du sujet « état limite », Valérie s’identifie adhésivement et intégralement à cette projection future d’elle-même, ni échec, ni risque, ni défaut constitutif de toute entreprise humaine. Valérie est par anticipation en réussite idéale de son projet. Il s’agit non pas d’un espoir, mais de l’affirmation d’un devenir inéluctable et parfaitement réalisé de sa personne. On note la toute-puissance du Moi-idéal au sein d’un pseudo-Idéal du Moi psychotique : tout est possible, il suffit de s’en donner la peine. Ainsi, projet ou idéal ne rime pas avec névrose, de même que le sentiment d’échec. La valorisation sociale d’un projet ne spécifie pas l’Idéal du Moi.

Le sentiment d’échec imaginaire

Une de mes patientes raconte souffrir du manque de ce qu’elle a perdu à la suite de son divorce : la grosse voiture de luxe, les grands couturiers, la maison de maître. Ces éléments apparaissent comme structures imagées d’un décor auquel elle appartenait elle-même, comme simple image : image réussie, représentations archétypales de la réussite. Le sentiment d’échec ici ne renvoie pas à l’inaccessibilité d’un Idéal du Moi barré dans sa réalisation effective, mais renvoie à la douleur d’être « sortie de l’image » sans se sentir accueillie au sein d’une autre. L’imaginaire concentre ici l’ensemble des enjeux qui ne sont donc en rien des enjeux symboliques. À titre d’exemple, cette patiente ne réfère en rien le sentiment de cet échec à son inscription dans une quelconque filiation des désirs. Cette patiente se soutenait d’une réussite en image, la perte n’est pas perte de certains attributs mais perte de la photographie du social.

Le « trait unaire global »

Nous avons vu que l’Idéal du Moi réalisait un emprunt parcellaire, une qualité. Mais, il ne faut pas conclure à la structure névrotique sur le simple fait qu’un emprunt soit parcellaire. En effet, un emprunt parcellaire peut très bien instituer une totalité, à la façon d’une indexation sur la base d’un signifiant. Écoutons Marie : « Ma sœur a les yeux verts, j’ai toujours trouvé ça beau, souvent, j’ai envie d’être comme elle, de lui ressembler » (sourire), « elle est belle, très belle, j’ai toujours eu envie d’avoir ses yeux » (perplexité) « alors, je me suis acheté des lentilles de couleur, vous voyez, je les ai mises, là, je suis comme elle, exactement, je suis contente.. » (sourire comblé). Cette patiente emprunte un insigne qui institue la totalité, elle n’a pas les yeux de la même couleur que sa sœur et grâce aux lentilles, elle a « ses yeux » (la formulation est inquiétante, à se souvenir par exemple des sœurs Papin), et elle est devenue « comme elle ». Il s’agit d’une captation, d’une capture imaginaire, sur la base non pas d’un trait unaire mais d’un insigne de globalité.