1/ Quelques repérages antérieurs au structuralisme

Je vais proposer ici une revue rapide de quelques grands courants de pensée qui permettent de mieux se représenter le structuralisme, soit que les courants en question soient précurseurs, ou bien qu’ils lui soient totalement opposables. Je partirai de la scolastique, pour évoquer Descartes, Rousseau, et Marx.

La scolastique, principalement représentée par St Thomas d’Aquin, est un enseignement philosophique et théologique, dispensé entre le XIe et le XVIIe siècle, avec un apogée au XIIIe siècle. Il s’agissait d’articuler la foi chrétienne avec la « raison » principalement influencée par la pensée aristotélicienne « qualitative, descriptive et classificatoire » (34). La méthode part de la perception pour cheminer par déductions vers le dogme de la foi chrétienne. Autrement dit, toute perception au sein du royaume de Dieu porte obligatoirement sa marque, si bien que tout raisonnement mène nécessairement à retrouver l’ordre divin ainsi garanti. Pour St Thomas d’Aquin, il n’en reste pas moins envisageable de temporiser les conclusions si l’évidence rationnelle contredit le dogme de la foi.

Ainsi, la scolastique promeut un savoir qui de la perception oriente obligatoirement vers Dieu, instance où réside la vérité, le « non divin » étant synonyme d’erreur. Dieu représente l’Autre de la vérité, la structure de tous les savoirs.

Descartes (1596-1650) va subvertir la vision scolastique, instaurer le « doute méthodique » et le « Cogito », ce qui fera naître le sujet moderne. Il va poser que la perception est suspecte de tromper, puisque le rêveur pense ses perceptions vraies là où elles sont fausses (29). De fait, le sujet ne peut que douter de ses perceptions (« doute méthodique »), ce qui engagera Descartes à déterminer un départ à sa pensée, non perceptif et absolument sûr. Descartes posera « je pense, donc je suis », son Cogito, comme cette certitude absolue et nécessaire. Cette affirmation d’une identité pensante se double d’une conception volontariste de la pensée : par l’effort, le sujet progresse vers une vérité qui reste divine, par essence. Le sujet se soutient d’une pensée active, moïque, ce qui s’oppose à l’idée d’un sujet « pensé » par la structure.

Hormis cette question d’un sujet « pensé » par la structure autant que pensant volontairement, le structuralisme sous entend une perte de l’être par la coupure du signifiant. Lacan modifiait l’affirmation ontologique du Cogito en l’écrivant : « je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas » (92). Ainsi, le sujet Cartésien, pensant de son moi dans une auto-saisie ontologique fondera le sujet de la science, établissant son savoir, avec la psychanalyse comme mise en énigme de ce savoir.

On peut noter que ce centrage moïque cartésien fait suite au décentrage pressenti par Copernic (1473-1543) et démontré par Galilée (1564-1617) : la terre n’est plus le centre de l’univers, qui en est le soleil. Descartes renoncera, de son côté, à publier son « Monde ou traité de la lumière » du fait de la condamnation de Galilée par Rome (34).

Rousseau (1712-1778) va tirer les choses vers la structure, en opposant nature et culture.

Dans son « discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes » (147), il déterminera l’apparition de la société civile comme secondaire à l’appropriation de la terre par certains, et l’acceptation de cet état de fait par les autres. La nature idéale de l’homme se voyait dès lors corrompue par un ensemble d’oppressions culturelles et civiles directement issues des inégalités. Mais, à la différence de la structure dégagée par Lévi-Strauss, cette structure-culture rousseauiste apparaît parfaitement claire et consciente, comme un ordre persécutif, ce qui amenait Lacan à considérer Rousseau comme paranoïaque (81). Il est, ceci étant, troublant de trouver dans la « Sixième promenade » des « rêveries du promeneur solitaire », l’analyse par Rousseau d’une conduite symptomatique : il prenait un chemin plus long que nécessaire (146). Il raconte avoir ri en comprenant que cela lui permettait d’éviter de rencontrer un jeune garçon qui lui était désagréable pour certaines raisons. Rousseau pressent là une structure de l’inconscient apte à déterminer certains actes du sujet, parallèlement à la « Culture » comme structure « explicite », et enfin se pose comme nostalgique de façon « fictive » (31) d’un état de nature. On peut souligner l’évidence selon laquelle la conception d’une nature nécessite un point de vue culturel (d’où cette nostalgie « fictive »).

Marx (1818-1883) construit une doctrine que Lacan considérait d’une grandeur équivalente à celle de l’élaboration freudienne (85). Marx, comme Freud, pointent l’existence dans l’humain de « forces irrationnelles qui contrecarrent et entravent le développement de son existence » (131).

Althusser (1) souligne que Marx accomplit cette révolution : « se débarrasser de l’idéologie bourgeoise de l’homme comme sujet de l’histoire, se débarrasser du fétichisme de l’homme ».

Là où le sujet cartésien décide, par la volonté, de son devenir (de son histoire), le sujet marxiste est conditionné par son milieu social d’origine, si bien que ses décisions (provoquant la survenue d’événements historiques) apparaissent socialement déterminées (par l’éducation notamment) (126).

Cet aspect « anti-humaniste » est complété d’un autre, un aspect également lié au structuralisme : le jeu des oppositions, « d’universalité de la contradiction » (4). Cela signifie, en clair, que la classe bourgeoise ne se détermine que par opposition à la classe prolétaire, et inversement (115). Ce jeu des oppositions est central dans le structuralisme, ce qui apparaît nettement avec l’avancée décisive que va opérer, « innocemment », Saussure.