2/ La linguistique saussurienne

A) Logique de la démarche de Saussure

Ferdinand de Saussure (1857-1913) révolutionne la pensée moderne grâce à un livre qu’il n’a pas écrit et en inventant un mode de pensée, une méthode de réflexion qu’il n’a pas nommée : le structuralisme. Ce seront d’autres qui, sur la base de son cours donné sur trois années à l’université de Genève (1906-1907, 1908- 1909, 1910-1911), écriront le « Cours linguistique de générale », en l’occurrence Charles Bailly et Albert Sechehaye. Ce texte, paru en 1916, trois ans après la mort de Saussure, contient tout ce qui importe pour définir le structuralisme, structuralisme au sens que lui donne Levi-Strauss.

Trop souvent, l’apport de Saussure est réduit à la conception du signe mettant en rapport « signifiant » et « signifié ». Il s’agit d’une vue très partielle et très inexacte du même coup : cela n’explique rien du structuralisme qui en naîtra. Le rapport signifiant-signifié est, en outre, trop souvent identifié à une correspondance bi-univoque.

Or, le signifié fait ouverture sur un aspect indissociable de l’apport saussurien qui est sa possibilité de n’être pas conscient, de n’être pas une donnée présente à l’esprit.

Avec Ferdinand de Saussure, le langage devient Autre, hétérogène au sujet qui ne peut plus prétendre s’en emparer comme d’un simple outil offert à sa maîtrise. Après les diverses déterminations envisagées par un Marx ou un Rousseau, voici un nouvel effondrement du triomphe cartésien. Le sujet saussurien perd la maîtrise de l’appareil qui lui permet de penser son être : le langage. Le langage n’est plus l’outil à disposition pour penser, pour apparaître doué d’une autonomie qui empiète d’autant sur celle du sujet. Le langage devient moyen mais aussi cause du sujet, si bien que l’aliénation nouvelle devient celle, au plan épistémologique, d’un sujet cherchant à penser l’outil (le langage fondateur) à l’aide du langage lui-même.

Mais reprenons du départ.

Saussure avance que la linguistique ne peut être une science qu’a la condition de « Dégager la nature de son objet d’étude », « Or, sans cette opération élémentaire, une science est incapable de se faire une méthode » (150). L’ambition saussurienne s’affirme ici : faire entrer la linguistique dans le champ de la science, en définissant précisément son objet, pour préciser ensuite une méthode. Il distingue clairement sa démarche de la démarche habituellement usitée en linguistique à l’époque : il oppose à une linguistique qu’il qualifie « d’externe » sa conception d’une linguistique scientifique nécessairement « interne ». La linguistique « externe » s’attache exclusivement à l’étude de la langue en lien avec ce qui serait appréhendé comme son environnement : l’ethnologie, la politique, les institutions. Ainsi, en linguistique « externe », la langue se définit comme l’outil de la pensée que l’homme façonne au gré de la nécessité. Il s’agit d’une conception très cartésienne mettant en scène un sujet opérateur d’une langue assujettie à l’exigence de la nécessité. La langue évolue dans ce cadre en fonction des besoins et des rencontres (lors, par exemple, des modifications de frontière). À l’inverse, Saussure propose une « linguistique interne », qui implique de considérer la langue comme « un système qui ne connaît que son ordre propre ». Il compare la langue au jeu d’échecs qui, inventé en Perse, s’est répandu dans le monde : son passage de la Perse à l’Europium est d’ordre externe, tandis que « tout ce qui est interne concerne le système et les règles ». Il dit encore : « Si je remplace des pièces de bois par des pièces d’ivoire, le changement est indifférent pour le système : mais si je diminue ou augmente le nombre des pièces, ce changement là atteint profondément la grammaire du jeu ». Il continue : « Est interne tout ce qui change le système à un degré quelconque ».

Saussure renverse la logique antérieure, la langue n’est plus étudiée en tant qu’outil modifié par l’humain en fonction des nécessités ou des grands changements historiques (évolution scientifique, politique, ou des frontières géographiques), mais en tant qu’organisation qui par sa logique propre comporte déjà l’idée d’un certain degré d’autonomie. D’autre part, la comparaison avec le jeu d’échec et le nombre de pièces constitue une proposition ébauchée de ce qui apparaîtra formellement dans la suite : la langue est un système d’interactions entre des valeurs, la suppression ou l’ajout du moindre élément modifie la valeur de tous les autres.

Saussure pose que « le problème linguistique est avant tout sémiologique dans la mesure où la langue « est un système de signes exprimant des idées, et par là comparable à l’écriture » (les catégories de Saussure, dont le signe, seront reprises plus loin). La sémiologie se définit comme une « science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale ; elle formerait une partie de la psychologie sociale, et par conséquent de la psychologie générale » (110). La sémiologie englobe la sémantique, qui s’attache à l’étude de la signification des mots, c’est à dire que la sémiologie ne se réduit pas à l’étude du signe. En effet, l’étude du signe en lui-même correspond à la sémantique, c’est-à-dire à la mise en rapport d’un signifiant et d’un signifié, mise en rapport qui en dégage la signification. La sémiologie contient la sémantique, et la dépasse pour comprendre en sus l’étude des rapports des signes entre eux. Saussure défend l’intérêt de la démarche sémiologique qu’il propose, et pose alors une idée dont la portée sera par la suite considérable : « Par-là, non seulement on éclairera le problème linguistique, mais nous pensons qu’en considérant les rites, les coutumes, etc. comme des signes, ces faits apparaîtront sous un autre jour, et on sentira le besoin de les grouper dans la sémiologie et de les expliquer par les lois de cette science ».

Ainsi, par la démarche sémiologique appliquée à la linguistique, Saussure introduit la linguistique dans le champ de la science (avec le signe comme objet et la sémiologie comme méthode), et inaugure une méthode pouvant s’appliquer à d’autres disciplines telles l’ethnologie, la sociologie, la psychologie… Saussure propose ainsi d’appliquer cette démarche à d’autres disciplines, ce qui fondera la démarche structuraliste. Lévi-Strauss ne s’y trompera pas, et dira que la linguistique « N’est pas une science sociale comme les autres », et qu’elle est « La seule, sans doute, qui puisse revendiquer le nom de science » puisque parvenue à « Formuler une méthode positive et à connaître la nature des faits soumis à son analyse » (117). Et l’auteur, en droite ligne de la proposition de Saussure, de pointer « L’étroite analogie de méthode » entre sociologie et linguistique, qui leur « impose un devoir spécial de collaboration ». Lévi-Strauss épouse littéralement la démarche de Saussure en considérant le champ social comme possiblement identifié à un ensemble de signes, constitué en structure, pouvant s’étudier grâce à la démarche sémiologique. Merleau-Ponty, cité par Roudinesco (145), déclare : « La théorie du signe telle que la linguistique l’élabore implique peut-être une théorie du sens historique qui passe outre à l’alternative des choses et des consciences (...). Il y a là une rationalité dans la contingence, une logique vécue, une auto-constitution dont nous avons précisément besoin pour comprendre en histoire l’union de la contingence et du sens, et Saussure pourrait bien avoir esquissé une nouvelle philosophie de l’histoire ». L’originalité de la démarche Saussurienne est ici pointée dans son essence structuraliste, échappant à l’emprise conceptuelle d’un causalisme simple (historicisme).

On ne peut qu’être saisi par le fait que Freud et Saussure furent contemporains, sans, semble-t-il, qu’ils n’aient eu l’occasion de se connaître, ou de se lire. C’est Lacan qui les fera se rencontrer, de manière posthume.

B) Les catégories saussuriennes

Ferdinand de Saussure isole, à la suite de Saint Augustin qui utilise les termes de « signans » et de « signatum » (Jackobson, 77), les notions, centrales dans sa réflexion, de « signifiant » et de « signifié ».

a) Le signifiant

Le signifiant est une « image acoustique » nous dit Saussure, mais il souligne que « La nature du signe est indifférente », c’est à dire que « Les hommes auraient pu aussi bien choisir le geste et employer des images visuelles au lieu d’images acoustiques ». On peut d’ores et déjà se souvenir de cette proposition de Saussure, d’une possible interchangeabilité entre mot et image, pour la suite, précisément pour la partie consacrée à l’articulation entre représentation de chose et représentation de mot. Si le signifiant s’appréhende dans le « circuit de la parole », c’est à dire sous forme acoustique, cette caractéristique sonore n’est pour Saussure que contingente. Le signifiant n’est en rien obligatoirement acoustique. Ceci étant, par commodité, Saussure s’attachera au signifiant comme matière sonore (le mot entendu), produit par l’appareil phonatoire d’un émetteur. Saussure précise sa pensée : « … Il est impossible que le son, élément matériel, appartienne par lui-même à la langue. Il n’est pour elle que secondaire, une matière qu’elle met en œuvre ». Il ajoute, ce qui est décisif : « … Le signifiant linguistique, dans son essence, n’est aucunement phonique, il est incorporel, constitué non par sa substance matérielle, mais uniquement par les différences qui séparent son image acoustique de toutes les autres ». Ainsi, le signifiant se détermine par sa différence et non par sa substance. Le signifiant « bateau » n’est pas de par sa substance sonore BATO, mais de par ce que BATO diffère de RATO (râteau). La différence seule définit le signifiant, il se distingue et dissone par rapport aux autres plutôt qu’il ne sonne sa propre identité. Si le signifiant s’appréhende dans le registre sonore, ce n’est que contingence, du fait de ce que la langue se matérialise principalement en parole. La sonorité ne vaut pas en tant qu’elle sonne, mais en tant qu’elle dissone. Le signifiant, c’est ce qui se distingue dans l’ensemble du texte parlé comme unité. Le signifiant, c’est l’unité distinguée qui prend valeur de sa distinction.

Il importe d’y insister pour deux raisons. Tout d’abord, cela permet que les « représentations de choses » puissent être considérées comme des signifiants.

En effet, un argument souvent opposé à la proposition lacanienne d’un inconscient structuré comme un langage, est le fait que Freud définit l’inconscient comme composé d’images et non de mots. Or, avec Saussure, les images peuvent tout aussi bien composer un langage que les mots.

D’autre part, cela permet également de considérer l’image du corps dans le miroir comme relevant du registre du signifiant.

b) Le signifié

Le signifié, c’est le concept s’articulant au signifiant. Le signifiant se distingue d’un ensemble, d’une masse sonore, par une sorte de découpe, et correspond avec le signifié. Le concept, ou signé, dépend du signifiant pour s’exprimer, il est véhiculé par le signifiant.

Si la définition du signifiant est claire chez Saussure, celle de signifié reste abritée derrière la notion de concept, et le concept n’est pas précisé dans son acception. Cela pose la question de savoir ce en quoi le concept est lui-même composé d’un ensemble de signifiants, ou bien s’il est d’une autre nature. Le concept, selon Lalande, se définit « a priori » ou « a posteriori ». Le concept « a priori » (ou pur) n’est pas tiré de l’expérience. Chez Kant, cela correspondrait, par exemple, au concept d’unité ou de pluralité. Si le concept n’est pas tiré de l’expérience, c’est qu’il ne correspond pas à une qualité directement sensible et inhérente à l’objet (comme le serait la couleur). Le concept « a posteriori », ou « empirique », correspond à une notion générale définissant une classe d’objets (objets donnés ou construits). Cette notion générale constituant le concept doit convenir à l’ensemble des éléments de la classe en question, il s’agit, pour dire vite, d’une sorte de point commun. L’exemple donné par Lalande est celui de « concept de vertébré » unissant l’ensemble des vertébrés.

Il me semble que Saussure utilise la notion de concept au sens empirique, où le signifié constituerait une sorte de bannière regroupant un ensemble de signifiants, de par ce que tous les signifiants regroupés posséderaient une qualité commune relevant du signifié. Saussure, dans le passage de son cours relatif aux séries associatives, donne à ce sujet des indications. Saussure ne traite pas dans ce passage directement de la nature du signifié, sur laquelle il reste discret. Il y travaille les différentes possibilités qu’il entrevoit dans l’organisation des séries associatives, c’est à dire non pas syntagmatique (association des mots qui se suivent dans un texte, « in praesentia ») mais « in absentia », dans une « série mnémonique virtuelle ». Soit, les mots s’associent les uns aux autres non pas tels que dans une phrase qui se déroule, mais en ce que chacun renvoie à différentes associations non énoncées, n’appartenant pas directement au texte. Or, parmi ces modalités, il évoque l’association par analogie de signifiés, et les signifiés cités en exemples sont eux-mêmes des signifiants appartenant à une classe commune. Nous emprunterons donc cette voie, en la développant quelque peu, pour considérer la réflexion de Saussure quant aux associations, comme permettant de comprendre sa conception du signifié. À partir de l’exemple du signifiant « enseignement », il propose des signifiés multiples. Il décline diverses possibilités associatives (dérivant donc du signifiant enseignement) : par communauté de radical (enseignement, enseigner, enseignons, etc.), par communauté de suffixe (enseignement, armement, changement), par analogie (enseignement, instruction, apprentissage…), et enfin par communauté des images acoustiques (jeux homonymiques tels : enseignement, justement). Saussure propose, comme communauté des images acoustiques, un exemple qui ne diffère peut-être pas suffisamment de l’exemple relatif à la communauté des suffixes. Avec la psychanalyse de Freud, après « l’interprétation des rêves », « Le d’esprit mot et ses rapports avec l’inconscient » et « psychopathologie de la vie quotidienne » (38, 40, 41), l’homonymie citée en exemple aurait pu être enseignement – en saignement-enseignement, etc. Lacan, à ce propos, pose que, concernant les lois régissant l’inconscient : « … Freud, à énoncer ces lois dans leur détail, n’a fait que formuler avant la lettre celles que Ferdinand de Saussure ne devait mettre au jour que quelques années plus tard, en ouvrant le sillon de la linguistique moderne » (85). Pour conclure cette tentative de repérage de la notion de concept chez Saussure, il apparaît que si le signifiant est une image acoustique renvoyant à un signifié qui est concept, l’image acoustique n’est acoustique que de par l’usage préférentiel de cette manière de transmission, l’essentiel du signifiant résidant en sa nature de se distinguer des autres. D’autre part, le signifié est concept au sens empirique, c’est-i-dire que, par l’effet de diverses lois, un signifiant renvoie à « du signifié » et non à un signifié pur et isolé. Principalement, le signifié se compose, pour Saussure, de signifiants analogiques : enseignement renvoie à instruction, apprentissage, etc. Mais aussi, le signifié se compose d’autres signifiants liés au signifiant initial (celui dont ils forment le signifié), par d’autres lois telles la communauté de radical, de suffixe, d’image acoustique (homonymie). Le signifié de Saussure n’est donc pas concept pur mais concept empirique, soit de l’ordre d’une « Notion générale définissant des classes d’objets données ou construites, et convenant d’une manière identique et totale à chacun des individus formant ces classes, qu’on puisse ou non les en isoler. » (Lalande). Enfin, nous pouvons, dès maintenant, préciser une donnée fondamentale de l’avancée saussurienne, en le citant simplement : « Ainsi, le mot d’esprit fera surgir inconsciemment devant l’esprit une foule d’autres mots… », et ces associations « Font partie de ce trésor intérieur qui constitue la langue chez chaque individu ». La conception du mot d’esprit chez Freud est exactement la même : il révèle du matériel inconscient. Ici se profile le langage comme entité douée d’une sorte d’autonomie, ses lois produisant des mises en correspondance de signifiants, correspondance s’effectuant à l’insu du sujet, s’imposant à lui (quitte à être refoulées si elles sont conflictuelles, quitte à ce que le signifiant susceptible de les inaugurer soit lui-même refoulé et remplacé par un autre). Saussure découvre l’idée d’une autonomie du langage, il invente une nouvelle façon d’entendre le discours.

c) Le signe

« Le signe linguistique unit non une chose et un nom, mais un concept et une image acoustique » nous dit Saussure. Précédemment, j’ai tenté de circonscrire au mieux les notions « d’image acoustique » et de « concept ». Le signe se fonde de la fonction même d’unir cette image acoustique (signifiant) au concept correspondant (signifié). Le signe n’existe donc pour Saussure qu’en tant que « combinaison », de trait d’union, de lien, et par conséquent, le signe n’est pas réductible au perçu. Le perçu, en effet, correspond dans ce cadre au signifiant, qui, relié au signifié, constitue le signe. À titre d’exemple, la fumée aperçue dans le ciel ne constitue pas en elle-même le signe d’un feu, le signe ne sera constitué que de par la mise en lien du signifiant « fumée » au signifié « feu ».

Le lien entre signifiant et signifié, le signe, est arbitraire. C’est-à-dire que rien n’est connu comme pouvant expliquer l’ordonnancement particulier du signifiant au signifié : cette loi d’union n’apparaît pas motivée. À titre d’exemple, il n’est pas possible de repérer une quelconque raison à ce que l’image acoustique particulière « maison » (c’est – à-dire à ce que la mise en branle de l’appareil phonatoire produise un phénomène sonore pouvant s’inscrire phonétiquement : mé-zon), il n’est en rien possible de repérer une quelconque raison pour que ce signifiant, cette vibration modulée de l’air, soit liée au « concept de maison », mélange complexe d’affects, de souvenirs, d’images, de mots associés… Il n’existe pas de raison plausible pour justifier l’union de ces deux entités, signifiant et signifié, si bien que le signe est dit arbitraire. Pour Milner (128), l’arbitraire du signe se prolonge de l’impression que le signe n’aurait pas d’autre maître que lui-même, qu’il se fonderait d’un inconnu radical lui conférant la propriété d’une sorte d’indépendance, d’une autonomie. Si l’union entre signifiant et signifié n’est pas motivée, elle n’est pas non plus décidée par le sujet parlant, qui ne fait que subir la loi du signe. Saussure souligne cet aspect, quand il dit que « Le signe échappe toujours en une certaine mesure à la volonté individuelle ou sociale ». Milner cite Mallarmé, qui nommait « hasard » cet arbitraire, là ou Lacan utilisait le mot de « contingence ».

Une autre propriété du signe réside en son « immutabilité », propriété contrebalancée par son contraire, la « mutabilité ». L’immutabilité signifie simplement que l’arbitraire du lien entre signifiant et signifié est stable dans le temps. On peut constater que cette immutabilité constitue une propriété qui permet la cohésion sociale, sans possibilité de préciser si la cohésion découle de l’immutabilité ou l’immutabilité de la cohésion. Le signe est stable dans le temps, mais la langue évolue, progressivement, si bien que cette immutabilité s’équilibre d’une mutabilité. La mutabilité apparaît comme changement sans perte de la continuité. La mutabilité permet donc, si ce n’est forcément le progrès, au moins le procès, sans rompre pour autant l’accord social quant à un arbitraire du signe, faisant néanmoins convention entre les hommes.

d) La Parole

La parole est « toujours individuelle et l’individu en est toujours le maître » nous dit Saussure. La parole se distingue ainsi de l’ordre du langage en ce que le sujet y décide, ou y produit en fonction de son désir, de ses calculs ou de ses manigances, un discours. Dire que le sujet en est le maître peut apparaître contradictoire avec ce que la psychanalyse a pu apporter, ne serait ce que par la possibilité du lapsus. Par son lapsus, le sujet fait la preuve qu’il n’est justement pas maître de sa parole, et que l’Autre peut s’exprimer à travers elle, ce qui vient entamer sérieusement sa maîtrise. C’est là où le « sujet de l’énonciation » (qui aurait trait au désir conscient mais aussi inconscient) se distingue du « sujet de l’énoncé » (comme ce dont il est formellement question dans la parole et qui vient représenter le sujet), distinction que propose Lacan (87) en utilisant une différenciation initialement due à Jakobson (« Les embrayeurs, les catégories verbales et le verbe russe » (76)). De fait, si le sujet n’est pas maître de sa parole, il en est responsable puisqu’elle concerne son désir propre même si ce dernier lui échappe.

Dans un jeu d’addition, Saussure pose le langage comme la somme de la langue et de la parole. La parole s’ajoute à la langue pour constituer le langage.

e) La langue

La langue, pour Saussure, est un « produit social de la faculté de langage et un ensemble de conventions nécessaires ». En cela, il s’agit d’une somme de matériel à disposition, d’un « système de signes où il n’y a d’essentiel que l’union du sens et de l’image acoustique, et où les deux parties du signe sont également psychiques », c’est un « dépôt des images acoustiques », et l’auteur de dire encore qu’elle est « un tout en soi et un principe de classification ». La langue se définit comme un ensemble de signifiants (les mots) organisé selon les lois de la grammaire, permettant par son usage le dégagement de significations et de classifications. La langue s’utilise, elle se parle, le sujet en prend possession et la manipule comme une matière, puisant en son réservoir les signifiants qui lui sont utiles pour transmettre son message. La langue est triviale, d’un certain côté, composée d’une accumulation de mots et de règles. Cette trivialité lui vient de ce que, bien que très étendue, elle reste offerte à la maîtrise de l’homme.

La langue nécessite une « masse parlante » pour se constituer, soit d’être partagée et usitée (faute de quoi elle meurt). C’est à dire qu’elle ne vit que d’être utilisée. C’est là la différence avec le langage qui lui ne s’utilise pas mais au contraire habite le sujet. Pour comparer, il est possible de dire que là où le sujet habite la langue, il est habité parle langage (ce qui sera repris plus loin).

Son étendue est telle que, même si elle est offerte à la maîtrise, elle « n’est complète en aucun, elle n’existe parfaitement que dans la masse ». Il faut concevoir un ensemble de sujets parlant, possédant chacun une fraction de la langue qui n’est complète que par addition de ce que chacun possède. Ceci pose une intéressante question si l’on se souvient que « dans la langue, il n’y a que des différences ». Cela signifie qu’un mot ne prend valeur que par distinction des autres, et que sa valeur dépend de la valeur des autres. Si la langue est incomplète en chacun, et que la somme des portions respectives de tous les usagers constitue le tout (la masse parlante), cela laisse entendre que chacun possède une « portion de langue » qui lui est personnelle. C’est-à-dire, qu’il n’est pas possible, ou très faiblement possible, que deux personnes possèdent exactement la même portion de langue, ou pour aller vite exactement le même « vocabulaire ». Comme la signification d’un mot, sa valeur, est limitée par la valeur des autres, cela signifie qu’un mot ne peut avoir exactement la même valeur pour deux personnes différentes. Cela peut rendre compte en clinique de la valeur quasi incantatoire que prennent certains mots pour des sujets dont l’étendue lexicale est faible, jusqu’à persévérer dans un discours qualifié de pauvre, là où il recouvre en réalité des mondes obscurs extrêmement vastes. Il faut dire et redire, à l’aide de la même pauvreté lexicale pour ratisser les impressions complexes qui sont rattachées à trop peu de mots. Cela peut aussi résonner avec l’étrange consensus général, cet accord bizarre et inquiétant qui règne au sein de certaines sociétés savantes ou groupements d’idées, quand les lectures comme le parcours socio-culturel sont trop proches (hormis la question d’un accord imaginaire fondé sur une l’illusion d’une identité partagée). À l’inverse, cela illustre la difficulté « de se comprendre » qui reste heureusement la règle, protégeant de l’aliénation vertigineuse que constituerait l’accord parfait. Il reste une place pour la note bleue.

f) Le langage et Lalangue

Saussure définit le langage comme une addition, et c’est en partie là sa révolution, addition de la langue et de la parole. Langue et parole sont nettement différenciées, pour permettre un repérage plus fin des effets de langage.

La langue, comme cela a été précédemment rappelé, se compose d’un ensemble de mots interagissant entre eux (la valeur de l’un, son sens, dépend de la valeur de tous les autres), et de règles que tente de définir la grammaire. La langue est une organisation, un ensemble, qui nécessite une « masse parlante » pour exister, mais cette masse parlante ne fait que lui donner le label de « langue », dans la mesure où il n’y a de langue que parlée.

La grammaire appartient à la langue, et dans une perspective structurale, sa fonction est particulière. En effet, au premier abord, on tend à percevoir la science grammaticale comme un ensemble de règles édictées par les hommes, utilisateurs d’une langue, dans le but d’un accord entre chacun afin de faciliter ce qui serait la communication, mais aussi dans le but de conférer à la langue diverses propriétés, augmentant en quelque sorte son rendement de signification (c’est-à-dire d’augmenter sa capacité de nuance). Cette vision instaure l’homme comme se forgeant un outil à sa mesure, à sa convenance.

Or, dans une perspective structuraliste, l’homme n’invente pas la grammaire, il la déchiffre, il l’extrait de la langue. La masse parlante produirait dans son exercice de parole, des invariants (le « régulier » au sens de Milner) que le grammairien noterait, compilerait, pour former un ensemble de règles « usuelles ». Mais aussi, le grammairien se confronterait à une nécessité de calquer sur la langue d’autres règles nécessaires du fait de la logique interne de cette dernière. Le grammairien, ainsi, déduit, extrait la grammaire mais ne l’invente pas. Par cette conception, la langue apparaît porteuse d’un ordre propre.

La parole, pour Saussure, naît d’une intention singulière d’un sujet qui en vient à s’exprimer à l’aide de la langue. Là où la langue est partagée par l’ensemble de la « masse parlante », la parole pose celui qui s’exprime comme différent des autres. Comme nous l’avons repris, la parole « est toujours individuelle et l’individu en est toujours le maître » (Saussure), toujours le maître, bien que la parole porte le désir et puisse échapper, comme le montrera Freud avec son étude du lapsus.

Le langage est donc la prise en considération de l’intention parlante dans le registre de la langue.

Saussure, dans la partie de son cours relatif aux « séries associatives », montre qu’à partir d’un signifiant, toute une série d’autres signifiants apparaissent à la conscience du sujet. Il part de l’exemple « enseignement » pour décliner quatre modalités associatives, quatre modalités aptes à convoquer d’autres mots à partir du mot initial « enseignement ».

La première de ces modalités se fonde d’une communauté de « radical ». « enseignement » appellera « enseignons, enseigner, etc. »

La seconde proposée est par communauté de « suffixe » « enseignement, ornement, changement… »

La troisième modalité l’est par « analogie de signifié » « enseignement, instruction, apprentissage, éducation… »

Enfin la quatrième par « communauté des images acoustiques » : « enseignement, justement… »

Saussure dira à ce propos que les termes associés « pourront surgir dans tel ou tel ordre selon l’occasion ». Il compare la parole au déroulement d’un « ruban horizontal », mais « simultanément » et « sur un autre axe », il existe « dans le subconscient » une ou plusieurs séries associatives comprenant des unités qui ont un élément commun avec le syntagme. Il dit encore qu’une « idée appelle non une forme mais tout un système latent, grâce auquel on obtient les oppositions nécessaires à la constitution du signe » (les mots surlignés le sont par moi).

Ici, on voit apparaître quelque chose d’analogue à bien des aspects de la pensée freudienne, une association en appelle une autre, quasi automatiquement, qui émerge d’une partie non consciente (appelée subconsciente). Le système subconscient est qualifié de « latent », et d’autre part les associations peuvent se faire par des mécanismes relatifs à la signification (communauté de radical, de suffixe, analogie des signifiés), mais aussi par des mécanismes inhérents au simple aspect phonique, sans étayage sur un principe de signification. L’analogie est frappante avec les avancées freudiennes de « L’interprétation des rêves » (38) : les images du rêve qui doivent se lire comme un rébus, l’image renvoyant à un signifiant la désignant, ce signifiant devant ensuite être coupé de sa signification première pour s’isoler et devenir signifiant ou partie d’un signifiant renvoyant à autre chose que l’image initiale, et ce par sa valeur phonique.

Ces modalités associatives concernent le langage, elles se jouent de la langue au sein de la psyché. Ces modalités impliquent un sujet qui pense et qui parle pour apparaître, et nécessitent la langue comme terrain matériel sur lequel s’exercer. Ainsi, le langage comme addition de la langue et de la parole devient langue parlée par un sujet, sujet qui deviendra désirant avec la psychanalyse, le désir freudien imprimant aux jeux de langage leur caractère princeps de révélateur de l’inconscient, du désir inconscient.

L’homme apparaît parlé autant qu’il parle, dans la mesure où les séries associatives n’appartiennent pas au registre de l’intentionnalité, mais percent le sujet pour y faire leur loi, le percent à jour.

Le langage apparaît organisé de même qu’organisateur, obéissant à des règles de même qu’imposant les siennes. Ce que le langage impose, d’un ordre propre qui échappe à la maîtrise, c’est ce que Milner, à la suite de Lacan, décrira sous l’appellation de « lalangue » (128). Cette notion n’est donc pas saussurienne, mais je choisis d’en parler ici, par souci de clarté. La grammaire, pour Milner, est une tentative d’écriture du réel. Le réel, c’est ce que l’on sent avec les pieds, ce sur quoi on bute, ce que les mots ne peuvent pas dire. Le réel, c’est la limite du langage, c’est la réalité brute et indicible du sexe, de la mort, de la pulsion, de la jouissance (par opposition au plaisir qui reste pris dans l’inscription du langage), de la répétition.

Le réel, Leclaire (114) le définit en terme de « manque du mot », de manque dans « l’ordre littéral », ce dont on ne peut pas parler « directement ». Lacan pose, pour finir de rappeler les grandes lignes de la définition du réel, que le réel n’existe que parce que le langage, l’ordre symbolique, le fonde et le détermine en négatif ; le langage le délimite de par sa limite propre, ce qui implique que sans langage, tout serait réel et donc pur rien (86). Lalangue apparaît donc comme ce réel organisateur, cet originaire non mentalisable en mots, qui joue sa partie en tant que loi inconnue.

Ce réel de Lalangue est le réel de l’origine du langage, de ce qui a fait que l’homme se coupe de l’animalité pure. Milner y épingle aussi la règle du « bien-dire » comme butée, la parole achoppant malgré les efforts les plus soutenus à dire parfaitement les choses, un décalage y subsistant toujours. Le fait même que cette idée d’un pouvoir « bien dire » existe montre qu’un ordre du langage existe, qui questionne la perfection. Le « bien-dire » peut se rapprocher, en tant qu’expérience extrême du langage, de la tentative de jouxter la pureté du sens. Ce réel de lalangue se perçoit également, toujours d’après Milner, dans le mouvement d’écriture poétique qui vise « un point de cessation », par une expérience des limites. C’est à dire que le réel de Lalangue se constitue en partie de ce mouvement volontaire, de cette poussée vers les limites intimes du langage. Comme nous l’avons envisagé précédemment, la grammaire peut constituer une tentative d’écriture du réel de lalangue, ou plus exactement de recouvrement de cet insupportable, à l’aide d’une élaboration systématique qui ne fait que manquer son but, puisque ne pouvant justifier clairement son origine. Plutôt qu’une écriture du réel, la grammaire apparaît là comme recouvrement, tentative d’obturer le réel, à la manière de l’obsessionnel.

Le langage s’organise en fonction d’un ordre qui en partie reste incompréhensible, lalangue, ce réel faisant dire à Milner que « Lalangue jouit ». et d’ajouter que « Encore faut-il, pour qu’ils soient reconnus ».. (les linguistes)… « Que l’être parlant, convoqué par le linguiste à se supporter comme tel, accepte le minimum : que nul n’est maître de lalangue, qu’un réel y insiste, que lalangue

C) Récapitulatif

Saussure définit une science linguistique qui fonde sa méthode sur l’utilisation du signe. Cette méthode, qu’il nomme « sémiologie », sera nommée par d’autres, « méthode structurale », en tant qu’elle permet l’étude « de la vie des signes au sein de la vie sociale » (Saussure). Cette formulation-même de Saussure comprend les repères fondamentaux du structuralisme : les signes ont une vie, c’est à dire une autonomie, et cette vie se joue dans le registre social. Par glissement évident, l’organisation des hommes entre eux apparaît elle-même tributaire du langage, comme nous le verrons avec Levi-Strauss : le registre du langage se révèle intimement lié au social sans que l’on puisse déterminer lequel influence l’autre. Cette vie des signes, non encore nommée structure (il faut attendre Levi Strauss pour cette acception précise du sens du mot structure) comporte des particularités princeps, qui sont :

— Les signes ne tirent leur valeur que relativement les uns aux autres, et la valeur de l’un ne vaut que par rapport à celle de tous les autres. D’un certain côté, les signes se complètent mais aussi s’opposent, délimitant interactivement leurs valeurs.

— Les signes sont organisés en un système qui échappe à l’utilisateur, ils déterminent certains faits de parole (et de pensée), ils participent par leur organisation à l’organisation d’une conception du monde : si l’organisation des signes en langage est déterminée par l’humain groupé en structure sociale, la structure du langage elle même détermine tout autant l’organisation sociale. La structure du langage n’est donc pas, dans cette perspective, une production maîtrisée de repères par l’homme ayant décidé de se constituer en groupe social, mais une architecture « déjà là », vectorisant les motions humaines dans des directions quasiment pré-établies.

Ces deux aspects de la sémiologie saussurienne contiennent l’essentiel du structuralisme levi-straussien, dans une filiation que je vais maintenant tenter de dégager.