Jalons pour l’étude du narcissisme dans la sexualité féminine

par B. Grunberger

Avant-propos

L’étude de la sexualité féminine est un domaine relativement négligé de la Psychanalyse ; notre discipline est centrée sur l’Œdipe « complexe nodal de la névrose » et notre méthode sur l’étude du normal à partir du pathologique. Or si l’Œdipe est propre aux deux sexes, Freud a constamment achoppé sur la difficulté que présentait l’établissement d’une symétrie entre l’homme et la femme à ce sujet. Ainsi se demande-t-il en 1931 si « ce que nous savons du complexe d’Œdipe n’est valable que pour l’évolution du garçon et non pour celle de la fille », constatation propre à renforcer une certaine insécurité que Freud a toujours ressentie devant le problème de la féminité et qui transparaît dans tous les écrits qu’il y a consacrés. Il ne manque jamais de souligner le caractère tâtonnant de sa démarche avec une allusion à la fois au caractère insuffisant des résultats ainsi obtenus et à la tâche qui attend encore le chercheur pour les compléter6.

Les hésitations de Freud devant le problème de la féminité sont – entre autres – aggravées par son souci de concilier son approche profondément révolutionnaire avec le scientisme qui inspire son époque.

Ainsi – pour rester tout près de l’Œdipe – Freud considère que la fille et le garçon ont pour premier objet sexuel la mère, étant données les premières sensations sexuelles que l’enfant éprouve lors des actes de nutrition et des soins de propreté, autant de sources d’excitation de ses zones érogènes. C’est sans doute parfaitement vrai mais il est peu probable – et nous y reviendrons – que la qualité de ces sensations dont l’agent est identique soit la même pour la fille que pour le garçon. Or toute la difficulté de Freud au sujet de la théorie œdipienne provient de cette symétrie qui n’est cependant que théorique. On peut également se demander à ce même sujet si l’activité « anaclitique » de la mère peut être considérée comme la source desdites sensations et s’il ne faut pas renverser la proposition en quelque sorte en supposant une certaine sexualité virtuelle, déjà différente dès le début chez la fille et chez le garçon, et que les soins en question ne font qu’activer7.

Les auteurs psychanalytiques sont d’une extrême timidité devant les manifestations de la sexualité n’acceptant que les données strictes de la réalité visible et contrôlable (héritage du passé d’anatomopathologiste de Freud et du scientisme dont nous venons de parler), ils nient par exemple la connaissance du vagin par la petite fille jusqu’à un certain âge qui varie de 8 à 12 ans par ex. selon les auteurs. Or le matériel clinique montre bien l’importance du refoulement de ce savoir dont on n’a aucune raison d’ailleurs de douter (ne serait-ce qu’en admettant une sorte d’instinct primitif qui après tout existe à ce sujet chez tous les animaux) sans parler du fait que Freud lui-même mentionne à différentes reprises (comme Jones le montre) les « fantasmes primaires », c’est-à-dire une certaine « connaissance inconsciente » de certains aspects de la réalité sexuelle, qui rend ce savoir indépendant dans une certaine mesure du vécu réel historique que les analystes placent à différentes époques de l’évolution psycho-sexuelle, découvertes réelles dont dépendrait – entre autres – le complexe de castration et donc toute l’évolution future de l’enfant.

Loin de moi l’intention de diminuer l’importance de la méthode scientifique reposant sur la précision de l’observation de laboratoire. Elle est excellente pour l’étude de la biologie et la sexualité n’est après tout qu’un chapitre de cette science. Mais nous savons que la sexualité déborde sur la biologie et ceci est particulièrement vrai pour la sexualité féminine. Si l’étude de la sexualité masculine se prête à une systématisation relativement claire et simple, celle de la sexualité féminine présente des problèmes dont l’approche par la méthode classique se révèle peu efficace. Aussi bien est-elle étudiée comme secondairement et en appendice en quelque sorte de l’étude de la sexualité masculine et par rapport à celle-ci.

Ceux qui ont cependant quelque chose à dire au sujet de la sexualité féminine se rendent bien compte de l’insuffisance de notre cadre scientifique qu’ils ne respectent donc pas, ce qui ouvre la porte à un autre inconvénient et qui n’est pas moindre, je veux parler des positions subjectives, dont les sources se trouvent – faute d’une discipline scientifique sévère – dans les problèmes conflictuels personnels.

Nous naviguons ainsi entre le Charybde du matérialisme scientifique et le Scylla de la subjectivité ascientifique ou pseudo-scientifique.

Comment faire ?

Il semble qu’avant tout, nous devrons quitter le cadre même de nos études habituelles qui se font sous le signe d’une doctrine précise, celle des pulsions. Les phénomènes qu’il s’agira d’approcher ne se laissent en effet pas encadrer par ce système précis, leur réalité toute en nuances difficilement définissables n’en existe pas moins et nous devons les saisir en eux-mêmes d’abord et dans leurs rapports avec le système pulsionnel ensuite dans lequel ils s’intègrent comme nous allons essayer de le montrer.

Une approche particulièrement appropriée pour étudier la sexualité féminine semble s’offrir à nous si nous choisissons le narcissisme comme point de départ ; Freud a constaté à maintes reprises l’importance que joue le rôle du narcissisme dans la sexualité féminine et il a même présenté un certain type narcissique de femme comme étant la femme type pour ainsi dire, dans « l’Introduction du Narcissisme »8.

Ses élèves, Mme Lampl-de-Groot en particulier, ont insisté également sur le narcissisme féminin, mais en considérant toujours ce facteur comme une donnée à part qui, tout en étant incontestable, ne faisait pas partie de la construction freudienne dans son ensemble.

Nous allons essayer de l’y intégrer, dussions-nous faire subir à la construction freudienne certaines modifications inhérentes à cette intégration.

J’ai insisté ailleurs sur l’importance du facteur narcissique et si d’une part j’ai souligné la signification du narcissisme en tant qu’instance (au même titre que le Ça, le Moi et le Surmoi), j’ai montré d’autre part un certain jeu dialectique entre le narcissisme et les pulsions partielles, en particulier la composante sadique-anale. Or ces considérations ne prennent jamais une importance aussi fondamentale qu’au sujet de la sexualité féminine. Le facteur narcissique est ici vraiment primordial et celui qui voudrait saisir la vie inconsciente de la femme en se plaçant uniquement au point de vue pulsionnel objectal arriverait bientôt à une impasse.

Si Freud a bien souligné que le narcissique veut « être aimé », c’est que pour la femme narcissique (c’est à elle que Freud fait allusion), être aimée c’est avant tout être choisie (élue) et si elle veut être aimée, elle veut avant tout être aimée « pour elle-même ». C’est-à-dire être objet d’une valorisation narcissique particulière. Sans doute a-t-elle des raisons pour cela et il s’agit entre autres d’un besoin de déculpabilisation conflictuelle dont traite Mme J. Chasseguet dans ce volume et à laquelle nous aurons l’occasion de revenir.

Mais en cela ne réside qu’un seul aspect du problème et de toute façon il s’agit de comprendre cette particularité de la femme qui l’oppose à l’homme d’une façon caractéristique.

Nous chercherons ainsi à saisir pourquoi la femme, qui a cependant de fortes exigences sexuelles, tiendra, parfois au détriment de celles-ci, à obtenir, avant tout, des gratifications narcissiques, par ex. se donnera sexuellement pour être aimée, alors que l’homme aura plutôt tendance à rechercher avant tout la satisfaction pulsionnelle sexuelle et tout au plus consentira-t-il à accorder à sa partenaire une certaine gratification narcissique pour obtenir d’elle la gratification sexuelle (il aimera pour pouvoir se satisfaire)9.

Si la femme, suivant une tendance vers une homogénéisation sociale de plus en plus grande qui va dans le sens d’un effacement des différences sociales entre les sexes, cherche à bénéficier d’une liberté sexuelle, la même dont jouit l’homme, elle ne pourra pas s’empêcher d’investir sa vie amoureuse sur un mode narcissique. Elle valorisera son Moi corporel et ceci dans un sens de plus en plus étendu, allant de son corps, de ses vêtements et de ses parures, vers son « intérieur », sa maison et tout ce qui fonctionne en tant que support matériel de sa vie amoureuse.

L’extension de son Moi comprendra bien entendu son partenaire et ses enfants, tout cet ensemble étant imprégné du sceau de cette « unicité » qui est le propre de l’investissement narcissique et qui est le contraire de la « polyvalence » habituelle du mâle, au moins en ce qui concerne ses tendances fondamentales primitives. (Nous touchons là au problème de la polygamie et à celui de l’interchangeabilité de l’objet chez l’homme.) Si l’homme a une vie sexuelle qui vise avant tout à la décharge instinctuelle proprement dite et ne semble vouloir la situer que dans le présent, la femme, elle, investit son lien amoureux également dans le temps et rêve d’éternité en supprimant ainsi les composantes matérielles, c’est-à-dire les dérivés pulsionnels proprement dits de son amour.

En somme la sexualité de la femme a une orientation nettement narcissique et ce que nous appelons l’amour porte très nettement la marque de cette orientation, d’autant plus qu’il est sans aucun doute pour la femme « la grande affaire de sa vie » ; au moins dans notre civilisation, il est entendu que la femme fait de l’amour le problème essentiel, central, de son existence, alors que l’homme passe par une période amoureuse (qui est l’adolescence plus ou moins prolongée, phase narcissique par excellence) et est censé, par la suite, s’occuper des « choses sérieuses », l’homme amoureux passant facilement pour efféminé et l’« amoureux transi » pour une figure plus ou moins ridicule.

Or, s’il en est ainsi, l’amour, en tant que forme narcissique de la sexualité, apporte à la femme un certain enrichissement, et la vie d’une femme comblée narcissiquement de ce point de vue (elle plaît, est aimée, a un certain rayonnement, jouit d’une influence, autant de gratifications narcissiques) comporte des avantages qui devraient la mettre à l’aise. Comment se fait-il qu’il existe cependant un malaise à être femme et que les femmes se plaignent de leur condition ? Nous pensons ici, d’une part à la condition psychosexuelle de la femme – sans tenir compte de sa condition sociale car nous estimons que les deux facteurs sont liés à des motivations inconscientes communes, intéressant l’homme et la femme – d’autre part aux formes sous lesquelles ce malaise se manifeste dans l’Inconscient, à savoir l’envie de pénis, le masochisme féminin, la culpabilité spécifique de la femme, etc.

I.

Selon Freud, l’évolution œdipienne de la petite fille et du petit garçon est identique jusqu’à la phase phallique, carrefour où le complexe de castration les oriente de façon différente, aboutissant au déclin du complexe d’Œdipe chez le garçon et à l’installation dans la situation œdipienne chez la fille. Mais avant ce point critique, la fille et le garçon se trouveraient dans une position analogue, l’objet sexuel de chacun étant la mère. Ceci est conforme aux idées de Freud concernant l’origine anaclitique de cette relation objectale qui devient sexuelle par l’excitation inévitable que procurent aux filles comme aux garçons les soins de propreté, soins dont la mère ou ses substituts se chargent.

On peut objecter à cela, tout d’abord, que les soins corporels seuls ne suffisent certainement pas à l’édification d’un objet sexuel satisfaisant et nous rappelons ici les études de Spitz sur l’hospitalisme. De plus la relation mère-enfant a une certaine fonction à remplir à laquelle nous avons fait allusion ailleurs et qui est la « confirmation narcissique ». L’enfant passe par une longue évolution psychomotrice au cours de laquelle il intègre ses pulsions partielles, celles-ci devant être narcissiquement investies pour aboutir à une « maturation pulsionnelle » harmonieuse et cet investissement narcissique (l’enfant a à reconnaître comme siens ses mouvements instinctuels et doit les aimer comme tels) doit se faire par la mère qui aime son enfant et les manifestations vitales de celui-ci. Or, vue sous cet angle, la mère n’est pas pour la fille un objet sexuel de même qualité que pour le garçon et ce fait, comme nous ne manquerons pas de nous en rendre compte, est lourd de conséquences.

Comme Freud l’a souligné, la seule relation vraiment satisfaisante est celle qui lie la mère à son enfant mâle et nous avons toutes les raisons pour supposer que la mère la plus aimante, la plus maternelle, sera ambivalente avec sa fille.

De plus, nous pensons – comme nous venons de le dire plus haut – que la sexualité s’exprimant sur un mode oral ou anal est toujours la sexualité et que les soins maternels ne font que l’activer comme telle. Or, un objet sexuel réel ne peut être que du sexe opposé et – à moins qu’il ne s’agisse d’une sorte d’homosexualité congénitale – la mère ne peut pas être un objet sexuel satisfaisant pour la fille, au même titre que pour le garçon. Les psychanalystes disent souvent que les femmes restent davantage fixées à des positions prégénitales que les hommes. Cette proposition mériterait d’être revue. Mais il n’en reste pas moins qu’outre les raisons proprement œdipiennes qui les rejettent facilement vers des positions anciennes (voir les travaux des auteurs de ce volume) on peut penser – avec J. Chasseguet (communication verbale) – que si la sexualité liée aux organes génitaux existe virtuellement d’emblée, les stades prégénitaux sont frustrants par définition. Même les satisfactions prégénitales, aussi parfaites soient-elles, sont frustrantes en tant qu’elles ne constituent que des substituts des satisfactions sexuelles liées aux organes génitaux.

Dans ce cas, je pense que chez la fille les stades prégénitaux sont d’autant plus frustrants que l’objet maternel qui est censé procurer les satisfactions n’est lui aussi qu’un substitut de l’objet sexuel adéquat et que cette situation de base proprement féminine est en soi cause de perturbations.

Ainsi, si Freud dit que la petite fille se heurte à la difficulté de changer d’objet sexuel en passant de la mère au père, nous pouvons – dans cette perspective – penser que du point de vue de la confirmation narcissique, la petite fille n’a pas à changer d’objet parce que, pour commencer, elle n’en a point, ou plutôt, celui qu’elle a est par essence frustrant et que d’emblée elle choisira obscurément le père comme idéal du Moi (narcissique) et comme « projet » libidinal.

Sa vie commence donc par une frustration et cette frustration est d’une grande portée. J’ai précisé ailleurs que l’enfant se donne lui-même la confirmation narcissique quand il est assez mûr pour cela et c’est en attendant cette maturité que la mère doit se charger pour lui de cette confirmation. Or il semble bien que dans une certaine mesure, la fille tente de s’en charger plus tôt que le garçon et ceux qui connaissent les enfants savent en effet que la fille atteint une certaine maturité plus vite que le garçon et qu’en particulier lors du jeu de la poupée elle remplace la mère et effectue vis-à-vis de sa poupée à laquelle elle s’identifie en même temps, la confirmation narcissique qui incomberait à la mère.

Celle-ci s’en charge d’ailleurs formellement mais souvent sans cet amour profond, cet investissement narcissique que la petite fille tente de se donner elle-même, devenant ainsi narcissique dans son essence, par son essai de suppléer à la carence maternelle. En fait cette tentative à laquelle manque la base solide qu’aurait dû lui fournir l’amour maternel est vouée à l’échec et la petite fille sera donc marquée de ce fait par une plus grande dépendance vis-à-vis de ses objets.

(Je pense qu’on peut mettre la précocité intellectuelle de la petite fille également sur le compte de cette situation particulière.)

Quant à l’évolution œdipienne de la petite fille, évolution qui reste hypothéquée en quelque sorte par cet état de choses, nous la comprendrons mieux en la comparant à celle du garçon. Celui-ci a donc – disions-nous – un objet sexuel et un objet sexuel adéquat. Il pourra s’appuyer sur lui, aussi bien quant à sa confirmation narcissique, qu’en tant qu’allié dans son combat œdipien avec le père. Mais cet avantage sera contrebalancé par certains inconvénients : d’une part, en effet, malgré certaines satisfactions prégénitales obtenues il sera quand même frustré quant à l’essentiel (c’est-à-dire la satisfaction génitale œdipienne) et ceci assez tôt, c’est-à-dire à un point où il est immature pour le supporter, d’où une blessure narcissique précoce et d’autant plus difficile à compenser qu’il ne tardera pas à transformer sa relation avec la mère en une fixation au mauvais objet, étant donné les frustrations multiples et obligatoires qu’il est amené à subir à cet âge.

Par ailleurs, ayant connu très précocement les gratifications prégénitales, et des gratifications prégénitales plus proches d’une authentique sexualité hétérosexuelle, il acquerra la tendance à les « génitaliser », c’est-à-dire à se fixer dans une certaine mesure à la perversion polymorphe.

Si nous observons maintenant ce qui se passe chez la fille, nous nous rendons compte que tout d’abord sa satisfaction prégénitale ne sera pas authentique du fait que l’objet qui les lui procure n’est qu’un « objet-substitut », ce qui l’amènera à mépriser les composantes prégénitales de la sexualité et favorisera plus tard la culpabilisation de cette même prégénitalité, en particulier en ce qui concerne sa relation œdipienne avec le père auquel elle reprochera son absence relative pendant toute la période dite « prégénitale » et la frustration qui en résulte.

Malgré ces reproches cependant, elle aura eu – grâce à cette distance obligatoire par rapport à son réel objet d’amour qu’est le père – le temps de mûrir pour arriver à la position œdipienne proprement dite et même de se construire une image idéale de ce père tant attendu et qu’elle aimera d’amour, d’autant plus qu’elle a, comme nous venons de le voir, eu l’occasion de mépriser d’une part les gratifications prégénitales dont la source est avant tout la mère, et d’autre part, d’accentuer dans l’attente et la frustration, son narcissisme, propre à lui donner une compensation tout en approfondissant et en affirmant son sentiment pour son père. Son amour, d’une façon générale, sera de ce fait plus idéalisé, tout en témoignant d’une intégration défectueuse des composantes prégénitales. Ce qui explique d’une part la survivance particulière de son attachement œdipien ainsi que la franchise de celui-ci, et d’autre part sa tendance à dichotomiser (à avoir un amour idéal œdipien et un attachement préœdipien qui lui est comme opposé) et aussi sa tendance à culpabiliser ses relations amoureuses. La femme arrive ainsi à l’Œdipe avec une intensité affective longuement mûrie et infiniment plus grande que celle du petit garçon, ce qui explique pour une part pourquoi l’inceste consommé entre père et fille est beaucoup plus courant et beaucoup moins pathologique que l’inceste entre mère et garçon.

Comme nous venons de le voir, si le garçon subit très tôt la blessure narcissique (ne pas être adulte et donc ne pas pouvoir consommer l’acte œdipien) il sera amené à la refouler radicalement en s’orientant dans le sens de la prégénitalité et d’une sexualité trop précoce, c’est-à-dire à prédominance prégénitale, ce qui l’opposera au narcissisme qu’il sera amené à mépriser comme la femme aura tendance à rejeter les pulsions partielles, et, avant tout, la composante sadique-anale de l’amour. Elle aura cependant l’avantage sur le petit garçon d’avoir appris à attendre et dans cette attente, à conserver un certain optimisme quant à la blessure narcissique dont elle ne saura si elle doit l’accepter et l’assumer ou bien si elle peut espérer que « cela s’arrangera » (et qu’elle aura un jour quand même un phallus, signe de sa complétude). Cette hésitation agit sans doute sur son attitude en face de la réalité mais est également à l’origine d’une certaine hypersensibilité et une certaine façon d’exacerber ses frustrations tout en les supportant avec courage. Elle a cependant besoin de quelqu’un pour la soutenir et pour lui fournir cette confirmation narcissique dont elle a manqué jadis et dont elle a constamment besoin ; le tragique de cette situation provient du fait que celui qui pourrait la lui fournir, son partenaire sexuel, se trouve être précisément celui dont nous venons d’apprendre qu’il a appris à mépriser le narcissisme, ou, plus précisément, à s’en dégager en investissant fortement sa composante sadique-anale10.

Nous avons dit que la femme était avant tout narcissique et recherchait les satisfactions narcissiques quitte à renoncer aux gratifications pulsionnelles pour les obtenir. Dans les cas satisfaisants, elle peut réaliser une synthèse entre les deux et atteindre le degré de l’évolution de complétude narcissique, c’est-à-dire une maturation pulsionnelle à confirmation narcissique satisfaisante, ce qui dans son inconscient – comme je l’ai montré ailleurs – prend l’image d’un phallus. L’acquisition de ce phallus peut être rattachée à une identification et je me souviens d’une malade dont les rêves tournaient autour d’une problématique phallique, le phallus étant une féminité parfaite, celle de sa mère et à laquelle elle a cherché à s’identifier. Cette identification doit cependant se compléter par l’introjection du phallus du père. Inutile de dire que le fait de l’identité de représentation entre le phallus et le pénis peut devenir et devient en fait toujours la source de conflictualisation, d’autant plus que l’image phallique (phallus-pénis) est toujours au centre des préoccupations inconscientes de la femme, qu’il s’agisse du pénis paternel possédé par la mère (la mère ayant ainsi réalisé l’image de l’intégrité narcissique contenu-contenant qu’elle refuse à sa fille) ou du pénis du père lui-même qu’il s’agit d’avoir dans l’union œdipienne avec lui.

En fait, il y a une certaine équivalence entre la possession du pénis paternel et un investissement narcissique réussi ; et la femme qui est aimée a obtenu ainsi quelque chose qui, dans son inconscient, équivaut à la possession d’un phallus11. Quelquefois elle devient ce phallus elle-même et réalise ainsi un état d’autonomie narcissique en s’investissant narcissiquement, devenant belle, charmante et désirable, cette évolution s’appuyant sur son investissement narcissique et vice versa, mais ceci souvent au détriment de sa vie pulsionnelle objectale. (Freud a remarqué que les hommes étaient attirés par ces femmes qui leur rappellent leurs propres tendances narcissiques, à quoi on peut ajouter qu’ils voient dans ces femmes la réalisation de quelque chose qu’eux-mêmes n’ont pas réussi à accomplir car – comme nous le verrons plus loin – l’homme lui-même a des difficultés à réaliser son intégrité narcissique, subissant le complexe de castration quoique sur un mode différent de celui de la femme12.)

On comprend que l’investissement narcissique puisse ne pas réussir complètement pour des raisons conflictuelles et que la femme achoppe souvent dans la réalisation de cet équilibre idéal entre son narcissisme et ses exigences pulsionnelles. On doit là certainement tenir compte du point de vue économique et l’on conçoit que telle femme narcissique dont Freud parle et qui a mis toute sa libido dans son investissement narcissique puisse ne plus pouvoir investir ses pulsions sexuelles et soit frigide. (La femme est narcissique-orale et l’oralité consomme également une grande part de libido.) Il faut dire cependant que l’investissement narcissique peut utiliser comme substratum les éléments les plus hétéroclites et que la femme est à même de retrouver peu ou prou cette intégrité narcissique dont elle semble avoir besoin avant toute autre satisfaction. Ainsi si telle femme étant parvenue à la réalisation d’un idéal narcissique investit sa beauté et sa séduction, telle autre femme qui manque de ces qualités investira précisément cet élément négatif et développera toute une conduite antilibidinale surmoïque qu’elle investira narcissiquement comme la première a investi son Moi. Les possibilités de ces investissements narcissiques sont infinies et il existe même un investissement narcissique idéal qui n’a besoin d’aucun support.

Dans l’analyse nous pouvons suivre pas à pas la normalisation de ces investissements narcissiques inhibés parce que culpabilisés et nous assistons soit à un épanouissement du narcissisme qui investit les pulsions et permet au sujet de se donner du plaisir (de s’aimer), soit à une apparente restriction de la vie sexuelle dans le cas de certaines femmes ne s’aimant pas et surtout n’ayant pas de respect pour elles-mêmes, se dévalorisant par exemple par une certaine conduite nympho-maniaque pseudo-sexuelle, et apprenant dans l’analyse à s’estimer et donc ne se dévalorisant plus par des choix objectaux négatifs sur un mode auto-destructif.

Nous avons dit que l’unicité était le propre du narcissisme et, en effet, ce qui caractérise l’investissement libidinal de la femme c’est son caractère concentrique dont elle reste toujours le centre, ce centre étant en même temps le phallus également unique par essence.

La femme est généralement exigeante dans ses investissements objectaux et poursuit plusieurs processus d’introjection et d’identification à la fois, mais comme elle tend – malgré ces apparences – à l’unicité objectale, son objet unique correspondra à une sorte d’image-robot réunissant les éléments appartenant à tous ses modèles d’identification sous le signe de l’investissement narcissique. C’est dire que son partenaire aura fort à faire pour correspondre à toutes ces exigences et qu’elle aura des chances d’être déçue. Elle acceptera cependant toutes ces déceptions à la condition qu’elle puisse compter sur l’essentiel ; c’est-à-dire, être aimée. Je ne veux pas dire que cette exigence d’amour soit « normale » et le signe d’une évolution achevée, j’ai simplement tenté de formuler quelques hypothèses pour expliquer sa présence si généralement répandue chez la femme en la fondant essentiellement sur la rencontre – frustrante pour les deux parties – de la mère et de la fille qui ne sont pas, l’une pour l’autre, satisfaisantes en tant qu’objet.

II.

La théorie psychanalytique veut que la femme passe dans son évolution psychosexuelle par deux phases différentes et opposées l’une à l’autre ; par la phase clitoridienne-virile, et par la phase vaginale-féminine.

Comme selon la doctrine freudienne la libido est d’essence virile et que le seul organe sexuel est le pénis, la sexualité féminine n’existe pour ainsi dire pas et la femme n’a point d’organe sexuel sinon un trou, c’est-à-dire le néant. Or il faut s’empresser de s’inscrire en faux contre cette allégation. La femme a bel et bien un organe sexuel complet, parfait et plein d’une existence vivante, et qui est richement représenté dans son image du corps.

La sexualité de la femme est peut-être plus dense que celle de l’homme, même si en analyse, on ne rencontre que ses insuffisances, inhibitions et culpabilisations de toutes sortes, ce qui témoigne encore, d’ailleurs, de sa vivacité car on n’inhibe pas, ou on ne contre-investit pas ce qui n’existe pas.

Quant à l’évolution de la femme en deux phases, la question est très discutée et un certain nombre d’analystes défendent la thèse de la priorité du vagin sur le clitoris ; cette question étant discutée ailleurs nous n’y insisterons donc pas. Nous remarquerons cependant – avant d’aller plus loin – que le nombre d’organes sexuels de la femme ne se limite pas à deux, que ses zones érogènes s’étendent à de nombreuses régions anatomiques et que tout son corps dans son ensemble peut être considéré comme un organe sexuel, ce qui se retrouve très souvent dans l’analyse sous une forme de représentation phallique inconsciente de son Moi corporel et qui n’est pas à confondre avec une identification phallique pathologique. Le phallus dans ce cas n’a rien de viril mais fonctionne comme symbole de complétude. En fait, la femme a une sexualité puissante qui lui donne une sensation d’intégrité narcissique représentée par le phallus et il existe une véritable opposition entre cette image phallique et le clitoris. Car si l’on insiste sur l’importance du clitoris comme organe sexuel féminin, d’ailleurs d’essence virile, on lui assigne un investissement d’une durée éphémère : il devra selon la théorie classique, à un certain moment, être échangé en quelque sorte contre le vagin, organe sexuel désormais unique, c’est-à-dire comme nous venons de le voir, le néant. Le clitoris, lui, devra renoncer à son investissement libidinal (Marie Bonaparte voudrait y voir un organe anachronique du genre pronéphros ou thymus).

En tout cas, la plupart des auteurs psychanalytiques insistent sur le « deuil » que la femme doit faire de son clitoris, alors que la clinique psychanalytique nous apprend la nécessité d’intégrer les pulsions et les investissements et non de les faire disparaître.

J’ai eu l’occasion de faire souvent allusion à l’importance de cette culpabilité mystérieuse qui se rattache au narcissisme et à toutes ses manifestations. Or si nous examinons les caractéristiques de cet organe « condamné à disparaître » qu’est le clitoris, nous remarquons qu’il est avant tout typiquement narcissique car il ne sert à rien d’autre qu’au plaisir13 (contrairement au pénis qui, lui, est en même temps que source de plaisir, l’organe de la reproduction et de plus de la miction, sans parler de ses significations inconscientes, énergétiques).

En fait, il semble bien que l’on reproche au clitoris son caractère narcissique. Il est l’organe du plaisir narcissique, c’est-à-dire du plaisir que l’on se donne, du plaisir dit solitaire. Le clitoris ne dépend de personne, alors que le vagin, organe du plaisir qu’on peut appeler « social », n’existe pas pour lui-même et n’est qu’un réceptacle.

Le clitoris est donc d’une certaine façon l’organe typique de la femme, non parce qu’il dérive embryologiquement du pénis (Jones a fait justice de la signification de cette filiation) mais plutôt parce qu’il est narcissique comme l’est la femme. (Bien entendu, en tant qu’organe du narcissisme il a une signification phallique dans l’Inconscient comme nous l’avons vu.)

Au sujet du narcissisme lui-même, il y a une rivalité entre l’homme et la femme pour la possession de cette intégrité narcissique, c’est-à-dire du phallus et en suivant la filiation historique telle qu’elle se fait dans l’Inconscient, le pénis du père. Nous sommes là-devant

On n’a d’ailleurs pas tardé d’assigner une utilité au clitoris, celle d amorcer le plaisir génital. Or il semble bien que le coït est avant tout vaginal et sa forme primitive est d’ailleurs le « coitus a tergo » ou « more ferarum » qui exclut le clitoris et n’en est sans doute pas moins satisfaisante.

la question importante de la « guerre des sexes » mais que nous nous garderons d’entamer cette fois-ci. Nous ajouterons cependant que ce que l’homme semble reprocher entre autres à la femme, c’est de vouloir se comporter comme si « elle en avait » et au clitoris, de se comporter comme s’il était un pénis. (Il semble bien que dans certaines sociétés primitives, l’excision du clitoris est obligatoire parce que c’est là un organe considéré comme masculin, c’est-à-dire est l’apanage des hommes.)

Ceci nous amène à examiner un autre problème qui relève d’un registre différent mais n’en a pas moins une importance capitale du point de vue qui est le nôtre. Il s’agit de l’harmonie ou plutôt de la dysharmonie dans les relations sexuelles, problème dont on perçoit l’importance dans la vie du couple en général. Les femmes se plaignent habituellement de leurs partenaires masculins et il existe toute une littérature de vulgarisation qui tend à leur donner raison ; il semblerait que l’homme se comporte en général comme un rustre et un maladroit et c’est à son attitude d’incompréhension que la femme doit son manque de satisfaction sexuelle. Qu’y a-t-il de vrai dans cette présentation des choses qui contient un aspect de simplification tendancieuse mais aussi sans doute une certaine part de vérité ?

On a dit, à juste titre, que – du point de vue psycho-physiologique – le coït de la femme se déroulait différemment de celui de l’homme et qu’en particulier son orgasme obéissait à un autre rythme. On a dressé même des courbes très savantes à ce sujet. Il semble cependant que dans des cas idéaux de « normalité », ces nuances n’empêchent pas les amoureux de retrouver dans l’étreinte sexuelle un bonheur parfait et qui n’a pas besoin d’être synchronisé, techniquement organisé et « préparé » par les partenaires ou plutôt le partenaire.

Les cas de dysharmonies sont toujours des cas d’espèce et doivent être examinés chacun pour soi, dans le cadre d’une analyse qui, dans la plupart du temps, aboutit à une normalisation spontanée et à un fonctionnement qui n’a besoin d’aucune « haute surveillance » technique. Mais, nous devons le souligner une fois de plus, nous ne traitons ici ni d’un cas précis de troubles avec son explication génétique, historique particulière, ni du cas courant normal, ou qui peut être considéré socialement comme tel et qui ne réclame aucun soin ou étude particulière. Ce qui nous retient ici, c’est l’étude des tendances qui existent indubitablement dans un nombre de cas suffisamment grand pour que l’on puisse en parler comme caractérisant la femme (par rapport à l’homme), tendances ayant leur racine dans l’Inconscient de toute une catégorie de femmes, imprégnant ainsi de leur sceau la féminité en général, au moins celle de notre société actuelle. Or il est certain que s’il existe des femmes dont la sexualité est absolument sans complication, dont le coït et l’orgasme s’adaptent parfaitement à l’activité de leur partenaire et qui obtiennent ainsi une parfaite détente sexuelle sans même que leur partenaire ait eu a se départir d’un comportement tout spontané, il y a beaucoup de femmes, la majorité sans aucun doute, dont on peut dire sans risque de se tromper, que leur sexualité est foncièrement différente de celle de leurs partenaires masculins et ceci même si ces partenaires sont bien choisis. En un mot, que cette différence fondamentale existe même entre deux membres du couple relativement bien assortis, parce qu’elle est due à une différence entre les sexes en général. De quoi s’agit-il ?

Parmi les griefs que la femme adresse – tacitement ou expressément – à l’homme, se trouve celui de ne pas s’occuper assez d’elle, de ne pas l’entourer suffisamment, de ne pas lui montrer assez qu’il tient à elle, qu’il l’estime, qu’il la valorise14. On peut aussi dire qu’il l’aime, mais nous savons de Freud qu’être aimé est un désir narcissique-, il s’agit donc, en un mot, du désir de la femme d’avoir son narcissisme satisfait et c’est ce désir-là que l’homme semble assez inapte en général à combler.

La femme est avant tout narcissique et nous savons que la devise du narcissique est « tout ou rien » car la perfection ne peut être dosée, rationnée, elle existe ou n’existe pas. La femme investit son Moi. Cet investissement se répand, nous l’avons dit, concentriquement (comme les ronds qui se forment autour d’un caillou qu’on a lancé dans l’eau), ayant toujours elle-même pour centre, c’est-à-dire son amour à elle et l’amour en général qui reçoit tout son investissement et dont elle voudrait qu’il soit investi en miroir en quelque sorte, par son partenaire également. La femme vit dans et par l’amour et ayant été privée au départ – comme nous l’avons vu – d’une confirmation narcissique adéquate, projettera son narcissisme mal intégré, non saturé, sur sa relation avec son partenaire amoureux et dans un sens, toute sa vie ne sera que l’histoire de cette projection, de ses réussites (toujours partielles et éphémères) et de ses échecs (inévitables).

En face de cette altitude, quelle est celle de l’homme ? En simplifiant les choses et en les exagérant à dessein, on peut dire qu’elle est fondamentalement différente. Certes, il y a des hommes narcissiques, c’est-à-dire présentant ce narcissisme flottant, non intégré et non saturé qui est l’apanage des femmes, mais d’une certaine façon l’on trouvera chez ces hommes une composante féminine importante et leur sexualité sera autrement grevée d’insuffisances que celle de l’homme non narcissique.

L’attitude de l’homme possède une base pulsionnelle organisée sur le mode sadique-anal et les choses existent pour lui davantage selon une hiérarchie de réalités délimitées dans leur précision les unes par rapport aux autres. Pour l’homme donc, la femme et son amour seront peut-être son premier objet d’investissement mais non l’unique. De plus, l’élément narcissique de son investissement sera subordonné au facteur pulsionnel proprement dit et ce qui sera investi ce ne sera pas sa relation avec son Moi et avec son objet qui mène à la détente pulsionnelle, mais la détente pulsionnelle elle-même, assurée par un investissement narcissique de son propre substratum pulsionnel et par la possession d’un objet adéquat qui permet cette détente. C’est pourquoi l’homme n’est engagé dans l’amour que partiellement, ce qui le rend moins vulnérable en cas d’échec de sa relation amoureuse à l’objet, et comme son engagement est plus pulsionnel que narcissique, sa blessure narcissique elle-même sera moins profonde et plus prompte à se cicatriser.

Ceci dit, nous pouvons reprendre maintenant la question de la dysharmonie intersexuelle et, en particulier, de la « préparation » de la femme à l’acte sexuel dont il était question plus haut ; ce que nous allons pouvoir en dire n’est que la traduction dans le coït de ce que nous venons d’avancer au sujet des relations respectives de l’homme et de la femme par rapport au facteur narcissique.

Nous parlons classiquement de pulsions partielles et de plaisir préliminaire au sujet de la préparation à l’acte génital proprement dit. Ces pulsions sont autoérotiques mais – dans leur essence – se retrouvent dans le coït (voir la théorie de l’amphimixie de Ferenczi) et le « faisceau » génital se compose (le terme même le montre) de composantes prégénitales. En somme, le coït commence par le rapprochement sexuel des partenaires et le délai entre le début de l’acte et le rapport sexuel proprement dit peut dépendre de la perfection et de la promptitude avec lesquelles le « faisceau » s’organise comme tel, ce qui – semble-t-il – est fonction de la force de la composante sadique-anale organisatrice du faisceau et source énergétique de l’acte. En d’autres termes, plus la composante sadique-anale des partenaires est forte et intacte et plus vite et mieux le faisceau s’organisera et l’acte s’accomplira à la satisfaction (pulsionnelle) des deux (je ne parle pas, bien entendu, de l’éjaculation précoce ni absolument retardée auxquelles correspondent chez la femme soit un orgasme superficiel clitoridien, soit une frigidité totale, qui signe précisément une atteinte fonctionnelle de la composante en question), une désintrication.

Si la femme est avant tout narcissique cela signifie qu’indépendamment de toutes les composantes pulsionnelles du faisceau, elle introduit dans sa vie sexuelle une dimension supplémentaire (qui est le narcissisme), un élément dont les répercussions sont multiples comme nous allons le voir. En effet, comme nous venons de le rappeler, la maturation pulsionnelle est faite de pulsions investies narcissiquement et du narcissisme à support pulsionnel bien intégré, ceci, bien entendu, dans le cas d’une évolution satisfaisante. Mais dans le cas d’une complication névrotique, cette synthèse se perturbe, se conflictualise et ce qui devrait fusionner devient source d’interférence. Exactement comme dans la relation objectale normale, où plus le narcissisme se renforce et plus l’amour objectal grandit, alors qu’en cas de névrose, le mouvement s’inverse et l’accroissement de l’élément narcissique diminue la part du facteur objectal ; tant que tout va bien narcissisme et pulsions collaborent alors qu’en cas de conflictualisation les deux deviennent des antagonistes qui se combattent.

En d’autres termes, si, dans un couple tant soit peu névrotique la femme investit le facteur narcissique, sa libido chargeant cet élément-là devient moins disponible pour investir les composantes pulsionnelles et au lieu de favoriser une synthèse des éléments du faisceau prégénital, s’oppose à la fusion adéquate de ces éléments et la retarde sinon empêche son accomplissement.

La femme intercale ainsi une phase narcissique entre la phase pulsionnelle et la phase génitale proprement dite ; cette phase intercalaire pouvant fonctionner comme un pont mais aussi comme un abîme selon les circonstances.

En effet, si nous nous trouvons dans un contexte névrotique caractérisé, le narcissisme aura tendance à se désexualiser, en entendant par là une défusion des pulsions partielles, en particulier de la composante sadique-anale dont nous avons déjà eu l’occasion de signaler qu’elle était le facteur essentiel de la culpabilité sexuelle chez la femme (et dans une moins large mesure chez l’homme).

Ceci poussera la femme de plus en plus dans le sens de l’idéalisation de la sexualité, celui du mépris de l’acte « charnel », ce mot prenant un sens péjoratif, et vers l’accentuation de tous les éléments asexués de l’amour au détriment de la sexualité, et l’on comprendra combien cette opposition narcissique à composante sadique-anale peut gêner l’épanouissement d’une vie sexuelle complète et satisfaisante.

Le clitoris – dans certains cas – se distance en quelque sorte de la sexualité totale et c’est dans ces cas que le narcissisme intercalé entre les pulsions partielles et la génitalité est plutôt un gouffre qu’un pont. Car si la sexualité féminine doit passer par la phase narcissique (intercalée dans chaque acte sexuel de la femme), ce passage aboutit à une impasse dans le contexte névrotique et la fonction que l’on attribue au clitoris par rapport au plaisir sexuel proprement dit ou vaginal, fonction d’induction ou d’amorce, reste bloquée.

Les choses se passent tout autrement si la femme est tant soit peu libre sexuellement. Quel est à ce moment-là le rôle du clitoris ? Nous savons que la sexualité est composée du faisceau prégénital et les composantes de ce faisceau jouent leur rôle jusqu’à la constitution définitive de la génitalité. Les différentes composantes de ce faisceau n’auront, bien entendu, pas un rôle d’importance identique et nous savons très bien que selon les individus, l’oralité ou l’analité par exemple peuvent jouer un rôle décisif et l’excitation de la zone érogène (ou de la fonction correspondante) peut déclencher par sa prédominance l’excitation sexuelle proprement dite, et ceci d’une façon privilégiée. Inutile de rappeler ici le rôle que joue le baiser dans l’excitation génitale ainsi que celui des différentes zones érogènes et des fonctions relevant de la composante sadique-anale, telle la motricité sous toutes ses formes. On pourrait parler à ce sujet d’induction génitale élective, d’autant plus que la fonction génitale aurait tendance dans ce cas à prendre l’aspect prégénital en question, pourrait s’oraliser ou s’analiser (à ne pas confondre avec la perversion où la composante prégénitale ne favorise pas la génitalité mais la remplace). Chez la femme donc, quand le processus se déroule dans des conditions favorables, c’est le clitoris et l’excitation sexuelle narcissique (fonction clitoridienne spécifique) qui remplit le rôle d’inducteur-pilote, l’influx passant de sa source apparente, le clitoris, à la région sexuelle, à la fois plus proprement pulsionnelle et plus élargie en investissant narcissiquement la sexualité et en subissant lui-même à son tour l’investissement de la sexualité pulsionnelle. Il s’agit là d’une sexualisation du narcissisme, qui est plutôt une resexualisation, c’est-à-dire le retour à l’auto-érotisme intégré dans le Moi pulsionnel objectal qui, au début, est confondu avec l’érotisme tout court et qui aboutit à la sexualité complète après être passée par un stade obligatoire pervers-polymorphe, pouvant d’ailleurs être bloquée et se fixer définitivement à ce stade, auquel cas nous avons à faire au narcissisme-perversion.

Le narcissisme a, en effet, plusieurs visages car il plonge ses racines dans une couche indifférenciée du psychisme dont Freud disait qu’elle peut devenir aussi bien de la libido que de l’agressivité, qui a donc toutes les virtualités selon des modalités que nous ne pouvons pas étudier ici d’une façon approfondie.

Il est de fait que l’enfant – mais aussi dans certaines conditions l’adulte – est tenté de se masturber aussitôt qu’il est seul non pas seulement parce que la solitude permet le plaisir solitaire mais aussi parce qu’une sensation cœnesthésique narcissique liée au fait que le sujet se trouve seul, c’est-à-dire dans une certaine relation avec soi-même, fait naître en lui une excitation sexuelle particulière et qui cherche à s’abréagir sur un mode adéquat, c’est-à-dire par la masturbation, à moins qu’il ne serve de pont à la sexualité objectale et donc à la relation sexuelle à deux. La femme, étant donné son narcissisme originel, et l’investissement narcissique particulier de son corps, de ses occupations, de son milieu et de son « intérieur » se trouve plus ou moins, toujours, dans une certaine mesure, dans cet état d’excitation sexuelle narcissique même si cette excitation ne revêt pas de formes proprement érotiques. Cette excitation devrait donc servir normalement à l’induction des rapprochements sexuels proprement dits et à l’acte génital, ce qui est d’ailleurs très souvent le cas, mais non toujours et c’est à ce moment-là que le partenaire sexuel intervient en réalisant ce que l’excitation narcissique inductive de la femme n’est pas capable d’accomplir.

Nous avons dit que le clitoris, organe sexuel narcissique, doit projeter l’investissement narcissique sur le siège de la pulsion proprement dit qu’est le vagin mais aussi sur toute la région interne et externe anale et périnéale. Il est bien entendu d’autres inductions possibles (musculaires, sadiques, orales, etc.). Mais nous envisageons ici le cas d’une prédominance de l’induction clitoridienne si largement répandue en essayant de l’expliquer non par la bisexualité mais par le narcissisme qui s’attache pour nous plus particulièrement au clitoris.

Nous ne nous étendrons pas ici sur les aspects d’une « préparation » purement pulsionnelle de la femme au coït parce que cela déborderait l’objet de ces réflexions. Nous reviendrons donc à la « préparation » narcissique qui anatomiquement ou physiquement parlant consisterait dans l’excitation de la région clitoridienne, mais nous avons vu que cela n’était que rarement suffisant et en fait, l’excitation de la sexualité narcissique ne se réduit pas à cela.

Nous savons – et ce fut là notre point de départ – que la femme manque de confirmation narcissique dans une certaine mesure et qu’elle attend de l’homme qu’il la lui fournisse. Nous savons aussi que cette confirmation doit se faire sur un certain mode, à la fois érotique et valorisant, les deux aspects devant se confondre et se renforcer mutuellement, ce qui précisément fait défaut dans le développement normal de la femme étant donné que son « premier objet » est la mère, c’est-à-dire un objet homosexuel. Ce que l’homme fournit donc à la femme c’est cette confirmation narcissique qui pour la femme dans son besoin d’être reconnue narcissiquement (= être aimée) est tout simplement l’amour, mais l’amour qui pour elle est, avant tout, un apport narcissique. Qu’est-ce donc en effet que de « faire la cour » à une femme ? L’expression n’est-elle pas déjà en elle-même un hommage narcissique à la femme puisque pour obtenir ses faveurs, on se comporte comme les Courtisans qui flattent et encensent le souverain et « faire la cour » n’est-ce pas conférer à la femme la souveraineté ? L’homme qui fait la cour à une femme ne fait-il pas tout pour lui dire des choses agréables et flatteuses, n’utilise-t-il pas toutes les occasions pour la renforcer dans la conscience de sa valeur, de son unicité ? Il la comble de cadeaux pour lui montrer combien il apprécie le don qu’il espère obtenir d’elle, en exprimant ainsi une véritable adoration et en lui tendant un miroir narcissique aussi satisfaisant que possible. Sans qu’on puisse parler d’une véritable excitation sexuelle il est certain que la femme éprouve la sensation agréable de recevoir ainsi cette confirmation narcissique tant attendue.

En fin de compte, même une certaine technicité froide mais savante ayant pour but une « préparation » purement pulsionnelle de la femme peut devoir une grande partie de son efficacité au fait qu’elle témoigne du soin de l’homme et donc de son intérêt pour la femme qui voit là avant tout un hommage, c’est-à-dire un apport et une confirmation narcissique. La « préparation » narcissique dépasse donc de loin l’excitation clitoridienne ou érotique proprement dite, pour s’étendre aux relations entre l’homme et la femme en général.