Préface

Henriette est un médium célèbre de la fin du XIXe siècle, à Paris. L’ange Gabriel lui transmet des pensées intuitives ou, plus souvent, la possède et donne par sa bouche des prédictions personnelles et surtout des prophéties : des cataclysmes physiques, des événements nationaux, des interprétations religieuses… et l’Apocalypse-Parousie imminente. Le Tout-Paris et la moyenne bourgeoisie se pressent pour la consulter. De charybde en scylla, cette femme termine chez l’aliéniste Clérambault.

Ce cas clinique provoque plusieurs lectures.

Le phénomène de la transe. En elle-même, qu’elle soit de possession, de vision, de locution, de pensée intuitive ou encore de voyage avec impression de lévitation ou de décorporation, la transe, extatique ou terrifiante, n’a rien de pathologique ; sinon, il nous faut dire que la majorité des humains sont des malades ou, ce qui revient au même, des dégénérés, des arriérés ou des primitifs. Un médium ou devin est, classiquement, de l’ordre de l’artiste, qui n’est pas sans rapport avec ce que la psychanalyse nomme la structure hystérique. Le médium ou l’artiste est celui qui perçoit, intuitionne, devine des informations non exprimées par son groupe social, avec les erreurs-déplacements-symbolisations inhérents au processus même de l’intuition, qu’elle soit religieuse, politique, scientifique ou autre. Par exemple, la Destruction de la Terre suivie de sa Résurrection que promet l’ange Gabriel d’Henriette est la projection sur le monde de l’expérience psychique de mort-renaissance. Cette forme d’« initiation », d’« éveil » ou de « réveil » affectif est liée à une manière d’être dualiste de l’Homme, de sa vie et/ou de l’Histoire : impur – profane – habituel – passé… à brûler pour une renaissance dans le pur-sacré-extraordinaire-lumineux… pour l’éternité.

De plus, l’intuition-révélation-illumination s’accompagne toujours d’un sentiment plus ou moins intense de vérité-réalité entraînant une conviction-conversion avec sentiments de plein pouvoir et de mission. Et la démarche pénible qu’implique de vérifier la validité de tous ces sentiments reste rare ; au mieux, le sujet se contentera généralement de rationaliser son intuition.

L’essentiel n’a pas changé à Paris entre 1920 et 1997. Ni le souhait d’être « quelqu’un », ni l’existence de médiums, ni l’expérience de mort/renaissance, ni la présence des anges qui sont franchement de retour, ni encore le commerce de la spiritualité. Seules différences : le mouvement spirite s’est éteint, la politique n’intéresse plus grand monde, et l’exubérance n’est plus de mise. Alors la médium s’adapte en conseil-femme d’affaire pour des hommes politiques et autres chefs et cadres en déroute qui la consultent en catimini. Mais peut-être cette médium n’est plus la sorcière hystérique, mais plutôt une structure obsessionnelle.

Si nous définissons la structure hystérique comme la vie, nous dirons qu’un sujet est d’autant plus vivant qu’il associe librement des ingrédients culinaires, des cartes de Tarot, des pensées classées usuellement dans des champs séparés, des personnes hétéroclites, etc., jusqu’à provoquer des éclats de rire ; tandis que le ou la médium obsessionnel « travaille » au « développement » spirituel au sein d’un modèle.

L’ethnographie nous rapporte des cultures qui intègrent la crise médiumnique, initient le futur médium-guérisseur-devin-chaman-sorcier à se conformer à l’attente du groupe, et lui donnent une place sociale en accord avec ses sentiments, tout en le contrôlant afin qu’il n’abuse pas de son pouvoir. Henriette est une pauvre femme qui accumule tous les drames. Le drame de l’artiste qui, dans notre civilisation scientifique-technique, n’a pas de place, excepté comme inadapté à la réalité ou comme divertissement. Le drame du médium-prophète du politique et du religieux qui doit donc affronter l’épreuve de vérité par la foule, le Politique, l’Église, la Médecine et la Presse, avec l’amour et la haine de toute ferveur collective. Le drame d’une famille et d’un entourage rapaces. Enfin, le drame personnel d’une femme simple qui rêve de sortir de sa condition : pas de grand mariage, pas de diplôme ; ne reste qu’à devenir une grande dame par le Don de la Révélation… Qui s’étonnerait qu’à la fin de ce parcours, à 48 ans, une structure par définition fragile, finisse chez le grand aliéniste Clérambault ? Mais à quoi sert le diagnostic de celui qui sait assurément, sans autre tentative de guérison, que l’internement à l’Asile ? Reste à Henriette, après tant d’autres femmes et hommes, à servir la Science : « Notre malade offre un champ d’étude inépuisable ».

Clérambault parle de « Culte collectif pour un Mythe » de l’ordre de la « psychose collective ». Le Mythe dérive ici de Mythomanie, consciente ou inconsciente, c’est-à-dire celle du sujet dupé et/ou dupeur ; un sens qui paraît adapté au cas d’Henriette. Seulement à chaque époque et à chaque milieu ses mythes et ses transes. La promesse renouvelée de Parousie n’a cessé, depuis la Bible, d’entraîner des mouvements collectifs, bien plus importants que celui que provoque Henriette. Et la Science, depuis la fin du XVIe siècle, s’est simplement lassée d’attendre la Promesse révélée. Elle rappelle le Prométhée des techniques. C’est Elle qui réalisera, par la technologie et les théories d’économie politique avec guerres et révolutions si nécessaire, le Paradis sur Terre. La croyance jusqu’à la mégalomanie n’est pas le propre d’Henriette ou du prophète. De nombreux scientifiques y croyaient, comme tous nos « grands » hommes. Et certains y croient toujours, en particulier dans le milieu Internet-Virtuel et dans la génétique qui travaille à fabriquer un Adam parfaitement épuré.

Le mythe de Prométhée au Paradis était-il celui de Cléramhault ? À quoi rêvait-il dans son grenier ? En fait, il existe une autre face à l’Ingénieur prométhéen, le dieu qui s’est révolté contre Zeus le tout-puissant, mais qui finalement veut devenir aussi puissant que son père, car il a peur de tout : de la nature, de son corps, de l’inconscient, du toucher, de la femme… de la mort et, donc, de la vie. Il ne peut donc s’approcher de l’imprévisible qu’en l’analysant. Cléramhault est un analyste remarquable… des aliénés et, avec la même minutie, des drapés marocains et de ses propres pseudo-hallucinations visuelles lorsqu’il sera atteint d’une cataracte qui s’aggrave irréversiblement. Mais, finalement, craignant plus que tout de perdre la maîtrise de lui-même, Clérambault s’asseoit sur une chaise, face à son miroir, et se tire une balle dans la tête.

Catherine Lemaire

Catherine Lemaire, psychothérapeute, est l’auteur de Rêves éveillés, l’âme sous le scalpel, dans cette même collection.