7° Sur l’absence de codélirants formés dans les asiles (1)

Intervention 1924

Le fait que les aliénés internés dans un meme service ne se suggèrent pas réciproquement de thèmes délirants, me parait s’expliquer par l’absence des conditions classiques de la transmission des délires, confiance mutuelle, communauté de sentiments et d’intérêts (Lasègue et Falret, 1877). Les internés ne s’abordent pas sans préventions, jugent réciproquement leurs délires et ont chacun des visées par trop personnelles.

À la rigueur des processifs, des inventeurs, des mégalomanes, pourraient faire partager leurs espoirs de succès et de richesse à des débiles ; mais une telle influence a des chances plus nombreuses de s’exercer en liberté ; les dangers de contamination sont, quoi qu’en pense le grand public, beaucoup plus grands hors de l’asile que dans l’asile. On a cité des cas de « Folie Induite Asilaire » où le sujet induit était un grand débile ou un dément, purement passif : ainsi, dans un cas, un P. G. empruntant à un polymorphe ou un maniaque quelques thèmes, mais plutôt verbaux qu’affectifs.

On pourrait écrire un volume intéressant sur les amitiés entre co-internés ; elles mettent en commun d’ordinaire, des éléments antérieurs et extérieurs aux délires (éducation, culture, etc.). 13

L’analogie même des délires ou des psychoses est, pour de multiples raisons, une cause d’éloignement beaucoup plus que de rapprochement.

Dans les quartiers d’épileptiques ont eu lieu parfois des révoltes organisées. Là les comitiaux associent leurs caractères préétablis et identiques, leurs haines et leurs griefs communs ; ils n’associent pas des délires ; c’est même parce qu’ils n’ont pas de délires qu’ils se concertent. Ces révoltes sont à rapprocher des simples rébellions de détenus, elles relèvent de la psychologie des groupes, et spécialement des groupes claustrés, surtout des groupes disciplinaires.

Des aliénés libérés simultanément peuvent, au lendemain de leur sortie, associer des rancunes déjà rétrospectives, mais encore vives, en des formes, protestataires, revendicantes ou réformatrices. Deux co-évadés, il y a quelques semestres, ont annoncé dans la grande presse qu’ils allaient fonder un journal spécialement voué à la défense des intérêts des internés ; ce journal a dû ne paraître qu’une fois ; de telles associations ont peu de chances de durée.

Des quérulants en liberté rencontrent souvent, là où les appellent leurs chicanes, d’autres quérulants avec qui ils lient amitié. Ces amitiés mettent en commun l’animation vindica-trice, mais non les griefs respectifs. Si l’on interroge l’un des qué-rulants au sujet de l’autre, il se montrera très discret, et non point par réticence pure, mais en raison de quelque scepticisme envers la thèse de son ami. De telles amitiés sont a priori peu solides, parce qu’il est dans la nature des passionnels de vouloir toujours imposer leur ascendant, et jamais en subir aucun. Ils ne s’attachent durablement que des débiles suceptibles de les admirer et de les servir. Ils aiment d’ailleurs à développer le mécontentement partout où ils en trouvent un germe ; mais cela surtout en liberté.

M. le Dr Briand nous signale des conciliabules ayant eu lieu entre des psychopathes de guerre. Vraisemblablement ces malades ou ex-malades, mirent en commun des éléments non pas de leurs psychoses initiales, mais de leurs psychismes consécutifs, décomposables en sinisirose et mentalité d’hôpital. Les promoteurs auront dû être des blessés imbus soit justement, soit avec excès de leurs droits à la reconnaissance, affectés par des reliquats d’une commotion ou par des souffrances prolongées, irrités par l’expectation, et entretenus dans l’irritation ou par un désœuvrement total parmi des sujets similaires ; la crainte du retour au front a pu jouer çà et là un certain rôle ; ainsi une sorte de syndicat se formait entre mécontents ayant mêmes griefs et mêmes buts, qui n’avaient pas même à se chercher pour se grouper (groupement claustré).

Déduction faite de la sinistrose véritable qui a dû exister chez certains, les facteurs mis en jeu étaient plutôt psychologiques que psychiatriques. Ce cas mixte forme une transition originale entre les délires communiqués ou imposés et la psychologie des groupes ; groupe de militaires, de marins, d’ouvriers, de collégiens ou d’autres, groupes qu’on pourrait appeler les groupes syndicalistes (libres ou claustrés), par opposition aux groupes fortuits et aux foules. Il existe en Allemagne des hôpitaux spéciaux pour ouvriers sinistrés, avec admission et traitement obligatoires avant toute rente (Thèse Roques, Paris, vers 1900). Nous ignorons si des coalitions spéciales ont eu lieu dans ces hôpitaux.

Dans les lois qui régissent le psychisme des groupes (du type syndical ou fortuit), et le psychisme des grandes foules, on reconnaîtrait à l’analyse les mécanismes de propagation des délires. Ces mécanismes apparaîtraient en général plutôt atténués qu’amplifiés ; mais le résultat final peut en être démesuré, par Veffet d’additions et de multiplications dues à des interrèactions illimitées.