Chapitre premier. Alcool

1° Ivresse psychique avec transformation de la personnalité selon P. Garnier (1)

Article original 1907

I.

Dans son livre La Folie à Paris, le Dr Paul Garnier a décrit trois formes anormales de l’ivresse : hallucinatoire, excitro-motrice et psychique, chacune offrant des variétés encore clas-sables, parce qu’elles se répètent en clinique assez souvent à l’état pur (ainsi les cas pseudo-rabiques, dans l’ivresse excito-motrice).

De l’ivresse à forme psychique, il existe une certaine variété non mentionnée dans le livre La Folie à Paris mais que notre maître avait étudiée, et que, d’après des notes laissées par lui, nous allons essayer de décrire. Nous croyons qu’après la lecture des observations qui vont suivre, et qui se superposent l’une à l’autre presque entièrement, on leur reconnaîtra le mérite de présenter un type clinique bien défini, peut-être absolument nouveau, qui semble pouvoir être dénommé : Ivresse psychique, avec transformation de la personnalité. 18

Il consiste dans la conviction, chez un homme en puissance d’ivresse, d’être telle personne de haut rang, conviction qui naît brusquement et motive des actes coordonnés, mais absurdes, souvent délictueux, et presque toujours désintéressés ; conviction ayant de vagues rapports avec le passé du sujet, durant aussi longtemps que l’ivresse, et disparaissant avec elle ; laissant après elle un souvenir, et, chose curieuse, se répétant, dans les cas d’ivresse ultérieurs, sous forme stéréotypée. Définition que nous compléterons, après l’analyse de nos cas, par la connaissance du terrain et celles des causes préparatoires.

Observation I. – Le nommé Félix D…, âgé de 58 ans, inculpé d’escroquerie et amené pour ce au Dépôt, puis transféré à l’Infirmerie spéciale, aux fins d’examen psychiatrique, en février 1889, fut mis en liberté après peu de jours, sur certificat du Dr Garnier, ainsi conçu :

« D… est un débile de l’intelligence, adonné depuis longtemps à l’alcool, et présentant par périodes, sous la double influence des abus de boissons et de ses dispositions originelles anormales des accès délirants avec transformation de la personnalité, troubles intellectuels qui le poussent à accomplir avec une véritable fatalité les mêmes actes absurdes ou délictueux. Il a été arrêté, cette fois-ci encore, pour commande faite sous un faux nom (baron du Rocher). L’excentricité de sa conduite a paru telle qu’on n’a pas pu le placer sous le coup d’une inculpation. Il est actuellement revenu au calme, et ne montre que des dispositions raisonnables qu’il est évidemment incapable de conserver. Mais dans ces conditions, il ne pourrait être retenu sans doute bien longtemps à l’asile. Il insiste beaucoup pour être envoyé au Dépôt de Nanterre ; sa situation mentale présente autorise à faire droit à sa demande. *

Voici comment le malade lui-même expose son cas :

« Lorsque je suis sous l’empire de l’alcoolisme, il s’opère en moi un changement morbide très curieux ; lorsque je suis rentré en possession de moi-même, je suis tout surpris des faits qui me sont reprochés, et dont je n’ai pas compris le caractère répréhensible au moment où je les ai accomplis.

« Le voleur, l’escroc, font des dupes, mais, en gens intelligents, ils s’arrangent de façon à faire venir de l’or dans leur poche. Mon cas n’est pas le même. Mes actes répétés et se renouvelant toujours semblables prouvent que ma raison n’est plus saine dans les moments (et dans ces moments-là seulement) où je suis sous l’empire des spiritueux. Je puis le dire franchement et sincèrement, je n’ai jamais bénéficié d’un acte quelconque : ma dernière affaire en est un exemple.

« Désolé, tourmenté de me savoir sans gîte, sans savoir où dîner le lendemain, pour oublier tout cela j’ai bu. Chose digne de remarque, je n’aime pas boire, et lorsque j’ai devant moi la liqueur demandée, quelle qu’elle soit, je l’avale d’un trait et avec dégoût (?).

« Épuisé d’ailleurs, tant soit peu par l’âge, mais surtout depuis quinze années, par les souffrances morales et par les souffrances physiques, il me suffît de peu de choses pour m’amener à cet état d’ébriété que rien ne trahit extérieurement, mais qui produit dans mon cerveau tout un travail que je connais bien.

« Il arrive un moment où, chauffé pour ainsi dire à blanc, je ressens tout d’un coup une forte commotion dans tout mon être : je ne suis plus moi. Une dizaine de verres de différentes liqueurs, un déjeuner copieux et une bouteille de vin suffisent chez moi à provoquer cet état. Une fois arrivé là, je ne dors plus, et je pourrais sans souffrir rester vingt-quatre heures sans manger, à condition d’absorber encore des toxiques.

« Alors, et par une commotion en quelque sorte électrique que je reçois subitement, je suis transformé tout d’un coup, et je deviens une personne quelconque dont j’aurais entendu parler il y a deux, quatre, cinq ou dix ans, et que généralement je n’ai jamais vue ni connue.

« Riche alors, je sens (littéralement je sens) mon portefeuille dans ma poche, je vois dedans des billets de banque, comme au temps de ma fortune passée (il y a là un rapprochement qui, selon moi, s’explique) ; dans ma poche ou dans mon portefeuille je vois, je sens, je touche des louis imaginaires. C’est dans ces conditions que, sûr de moi, je commets de ces actes qui, aux yeux de certaines personnes, peuvent passer pour répréhensibles, et qui ne le sont cependant pas, puisque, comme il est bien facile de s’en convaincre, il n’y a jamais, en fait, personne de lésé. Le pauvre dindon de la farce, c’est toujours moi, et je paie souvent chèrement un moment de démence dû seulement à l’alcoolisme, qui me transforme.

« Pendant toute une journée, alors que mon état fébrile était arrivé au paroxysme, j’ai, je m’en souviens, retenu des appartements fort chers dans les premiers hôtels de Paris, pour le baron du Rocher.

« Que peut-on voir de fallacieux dans cet acte ? Je ne pouvais habiter ces appartements, j’en étais donc réduit au plaisir de les voir, ce qui me rappelait délicieusement mon opulence envolée, ayant été élevé avec le luxe d’un homme qui aurait 100.000 livres de rente.

« Jadis, j’habitais place Vendôme. Mon père putatif, le Dr D…, menait grand train, et mon véritable père, feu le Dr N…, qui avait une très belle fortune et qui m’adorait, me donnait, ainsi que ma digne et regrettée mère, tout l’argent nécessaire pour subvenir à mes goûts et caprices.

« J’ai donc sucé le lait des grandeurs, et lorsque je me trouve dans l’état énoncé plus haut, je me trouve tout naturellement amené à me croire ce que j’étais jadis, c’est-à-dire l’homme, ou plutôt le grand enfant choyé, gâté jusqu’à l’âge de quarante ans*.

époque à laquelle j’ai eu la douleur de perdre mon digne père et ma regrettée mère.

« Voilà, Monsieur le Docteur, ce que vous m’avez demandé. Merci de vous ranger du côté de ceux qui savent que je suis resté digne d’intérêt et sincèrement à plaindre ! Car que me réserve l’avenir ? Je suis réduit à la misère la plus affreuse pour tout homme de cœur et bien né : la misère en habit noir. Je suis forcé d’aller me renfermer dans un dépôt de mendicité, avec toute la lie de la société… »

Félix D… n’était pas, à beaucoup près, « l’homme de cœur et bien né » pour lequel il se donne. Du rang social, effectivement élevé où il était né, il n’était pas déchu seulement par manque de volonté et de jugement, ni même par le seul effet de l’alcoolisme, mais grâce à un manque absolu de dignité et de sens moral. Viveur et joueur au début, il se révèle promptement quémandeur et faiseur, à la fois hautain et rampant, exigeant et ingrat, et avec cela, par intervalles, simulateur et sodomiste. Accusateur grandiloquent de la société, protestant avec véhémence contre des internements fondés, mais sollicités par lui-même, contre les enquêtes faites « sur sa vie privée », et contre toute mesure, quelle qu’elle fût, prise envers lui ; il était un de ces types qui constituent, pour les divers pouvoirs publics, un sujet d’embarras perpétuels. Tous les aliénistes de Paris ayant eu à s’occuper de lui, lui ont appliqué à tour de rôle tous les vocables, tous les jugements afférents aux dégénérés. Jouant de son propre déséquilibre, tantôt il se prévalait de leur amitié (sic) et tantôt il les accusait d’avoir perdu son existence.

L’alcool avait brodé sur cette trame des délires, plus ou moins banaux, qui l’avaient amené plus de trente fois à l’Infirmerie spéciale du Dépôt. Au cours d’une panophobie, il se réfugia dans un commissariat, où, aussitôt rassuré, il déclara être un médecin des Hôpitaux, officier de la Légion d’honneur. Mais il n’était pas alors en mesure de soutenir son rôle, et son attitude mégalomane fut de peu de durée. Ainsi, la tendance orgueilleuse pouvait être chez lui exaltée par l’alcool, d’une façon purement incidente et fugitive. La forme donnée à son orgueil résultait, là encore, de ses souvenirs, les plus personnels, les plus lointains ; car il avait été élevé parmi les milieux médicaux les plus brillants. Mais cet épisode même nous montre que Vidée mégalomaniaque et Vutilisation d’un bloc de souvenirs ne sont pas les conditions suffisantes ni les traits caractéristiques du délire que nous étudions ; il manquait à l’idée de grandeur la stabilité de Veuphorie et la présentation maniaque.

Observation IL – Un autre individu, intelligent, alcoolique et déclassé, Georges F… âgé de 42 ans, fut envoyé à l’Infirmerie par le commissaire de police de Saint-Denis, pour commandes inutiles faites sous un faux titre. Il se disait capitaine de frégate, et retenait des chambres dans les hôtels.

Issu d’une famille de névropathes et d’aliénés, il a mené lui-même une existence mouvementée. Reçu bachelier de bonne heure, il entre dans la marine marchande, comme comptable, puis fait son service comme marin, commence à boire à 22 ans, par intervalles, est nommé fourrier de lre classe, puis libéré à 28 ans, entre dans une maison de commerce comme caissier ; il y engage 6.000 francs, tout son avoir, et y reste employé huit ans. La maison ayant fait faillite, il reste sans argent et sans place. Il part alors pour Barcelone, pour y donner des leçons de français, puis, ayant gagné quelque argent, revient à Paris, met son argent comme cautionnement dans une banque qui le prend comme caissier ; puis ruiné de nouveau, il parcourt la France à la recherche d’un emploi quelconque.

Il habite ainsi Bordeaux, Pau, Marseille, vivant d’occupations infimes et parfois aussi d’expédients, qui ne sont pas sans avoir contribué à ses déplacements successifs. Il prend alors des habitudes alcooliques et absinthiques, s’enivre souvent, mais reste sain, dit-il, autant au moral qu’au physique, jusqu’à l’âge de 39 ans, où il adopte comme régime de 15 à 20 verres d’absinthe par jour, plus 7 ou 8 verres de cognac et des verres de liqueurs variées.

À ce moment, sa santé s’altère ; les troubles ébrieux s’aggravent et prennent la forme d’ivresse psychique à longue durée, avec illusion de tr ansfor malion.

Cette illusion est provoquée surtout par les libations absinthiques. Elle est précédée de phénomènes hallucinatoires, toujours les mêmes, restreints au domaine de la vue, et consistant en des visions d’objets brillants, de cercles lumineux, de flammèches, de couleurs rappelant celles du prisme, d’ombres fugitives ayant quelquefois des formes plus ou moins animales. Cette phase comporte un vague délire en rapport avec les visions ; il déclame et il gesticule. Mais cette phase est courte, et très brusquement elle fait place à une phase plus calme : la phase de Ir ans figuration ; devenu capitaine de frégate, il se rend dans des hôtels riches, où il dit avoir pour mission de retenir des chambres, pour un nombre donné d’officiers de l’état-major ; il visite les chambres, en discute les prix, et il les retient pour une date fixe ou une date approximative. « Quand ces Messieurs arriveront, dit-il, vous les placerez suivant leur rang et on vous paiera à l’arrivée des bagages. »

Il exige certaines conditions de confort indispensables pour conclure. Chose curieuse, il ne retient les chambres que s’il y en a 7 ou 14 disponibles dans le même hôtel ; les officiers d’état-major sont tantôt au nombre de 7, tantôt de 14 ; ces deux chiffres sont invariables. Pour le moment de leur arrivée, il indique souvent le lendemain soir.

Il va ainsi, retenant ses 7 ou 14 chambres dans chacun des hôtels du lieu, jusqu’à ce que surviennent une fatigue et un sentiment d’hébétude incompatibles avec son rôle.

En peu de temps, il reprend la notion du réel, et regrette ses mystifications, qu’il voudrait pouvoir réparer. Quelquefois il présente des excuses à ses dupes et résilie les arrangements. Mais le plus souvent, pour se soustraire aux responsabilités, il s’empresse de quitter le théâtre de ses exploits.

Lorsque ce changement de personnalité se produit, Georges F… décore chaque fois sa boutonnière d’un ruban rouge, qu’il s’empresse d’enlever quand il redevient lucide.

Pendant qu’il joue son rôle de capitaine de frégate, il se voit en grande tenue, avec épaulettes, aiguillettes, épée, décorations multiples, il salue militairement les personnes qu’il rencontre. II est d’une politesse parfaite, en paroles, en gestes et en actes ; aucune colère, aucune violence, aucun désordre.

Cette métamorphose toujours identique, s’est renouvelée cinq fois dans l’espace de huit mois ; quatre fois la crise s’est produite à Paris, une fois à Saint-Denis. La seconde crise est séparée de la première par un intervalle de trois mois ; la troisième vient deux mois plus tard, les deux dernières trois mois après, et coup sur coup.

Il a été arrêté à Saint-Denis, ou comme d’habitude, il se donnait comme capitaine de frégate à bord de la Sémillante, ajoutant à son nom une particule, et se prétendant envoyé par l’amiral Noblet (?) pour préparer, à Saint-Denis, le logement de l’état-major de la marine ; il avait retenu des chambres dans plusieurs hôtels, puis il était allé à ta caserne réclamer un planton, pour être conduit chez le commandant du bataillon, à qui il voulait fraternellement serrer la main. Amené au commissariat de police, il se réclamait du cercle militaire, où il voulait être conduit. Avec l’état-major devait venir à Saint-Denis, disait-il, un détachement de 560 marins. L’Exposition universelle était le motif de leur venue, et le ministère avait décidé de les cantonner à Saint-Denis pour réduire le chiffre des dépenses. Au cours des pourparlers avec les hôteliers, il s’était fait offrir de nombreuses consommations.

Arrivé depuis deux jours de Saint-Sébastien, ayant vendu ses effets en cours de route pour pouvoir continuer son voyage, il s’était rendu à Saint-Denis dans le but d’y chercher du travail. Il ne connaissait plus personne à Paris, et comptait, comme ressource, en cas de non réussite, se rendre à Compiègne chez un ami.

Actuellement, il présente les signes d’un alcoolisme chronique avec accès aigus : fourmillement de la peau, crampes dans les mollets et les cuisses, diminution de la sensibilité et de la motilité, anorexie, pituites, crampes d’estomac, douleur épigastrique à la pression, tremblement des mains et de la langue, cauchemars, hallucinations. Assez souvent ; la nuit, il saute à bas du lit, couvert de sueur, en proie à une terreur intense. Il voit alors des hommes qu’il entend l’injurier, des animaux qui poussent des cris. Fait notable : il n’a en l’absence des hallucinations, aucune idée de persécution ; son caractère ne semble pas très modifié. Il n’est pas devenu plus violent envers les personnes, il ne Fest pas même envers les choses, et n’éprouve pas d’idées de suicide, même dans l’ivresse.

Pas d’inégalité pupillaire. Pas de stigmates notables de dégénérescence. Ses ascendances sont cependant les suivantes : père alcoolique, mort à 58 ans d’une bronchite ; mère névropathe ; tante maternelle aliénée ; sœur nerveuse, ayant eu des crises hys-tériformes au moment de la puberté. Antécédents personnels : rougeole dans l’enfance, blennorragies multiples, orchite, bien-norrhée ; très probablement syphilis à 29 ans (avec céphalée et vertiges). Variole à 38 ans. Aucun indice de paralysie générale commençante.

Il décrit ainsi son état :

« C’est depuis huit mois seulement que cette malheureuse manie s’est développée. Avant 1887, je buvais beaucoup de liqueurs fortes, surtout de l’absinthe (absinthe sans eau, ou très peu d’eau), dix à quinze verres par jour, sans compter les autres liqueurs. Depuis 1887, époque où des chagrins sont venus m’assaillir, je me suis complètement abruti. Je mange très peu, je bois un peu de vin, beaucoup d’alcool.

« Lorsque j’ai beaucoup bu, le sang me monte à la tête, je vois passer comme des étoiles filantes de plusieurs couleurs, des bougies allumées, des mouches, puis j’ai des picotements dans les tempes, on dirait que mon cerveau est illuminé, alors je me crois revêtu d’un costume de capitaine de frégate. Je crois être le personnage lui-même, je vois les épaulettes, les aiguillettes, comme si je les portais réellement, mon individu (sic) est transformé..

« Alors, il y aurait dix hôtels dans la même rue, je les verrais tous les dix. Je demande sept ou quatorze chambres, toujours les mêmes chiffres, c’est invariable. S’il n’y a pas un de ces deux nombres, je m’en vais. Si le nombre y est, je veux du confortable pour loger mon état-major ; je dis que nous viendrons tous quand tous seront arrivés. Je pars, je visite ainsi les hôtels, jusqu’à ce que la conscience de ce que je fais me revienne ; alors je suis honteux de moi-même ; il m’est arrivé deux ou trois fois d’aller faire mes excuses. À Saint-Denis, je me suis présenté à la caserne, j’ai demandé un soldat pour m’accompagner, je suis allé chez le commandant pour faire connaissance.

« Ma crise passée, j’éprouve une faiblesse générale. Mes pieds sont froids, ma tête brûlante ; je transpire, je ne puis dormir, j’ai des cauchemars, j’entends des cris, je crois être poursuivi par des bêtes féroces, je veux crier, car je ne puis me sauver ; je souffre, puis j’ai des vomissements, j’éprouve des douleurs dans les jambes, et des crampes d’estomac atroces. »

Relevons dès maintenant, dans cet exposé, plusieurs points. Ici, comme dans le cas précédent, il s’agit d’un type d’homme spécial : déséquilibré congénitalement, et alcoolisé de longue date, ayant dépassé 40 ans, définitivement déclassé, et buvant, comme il le prétend, en grande partie pour oublier.

Chez l’un comme chez l’autre, la phase prodromique qui précédé la crise est courte. La crise vient brusquement et comporte du commencement à la fin une euphorie qui ne permet à aucun moment aucune violence.

Des illusions visuelles, que nous analyserons plus tard, accommodent l’ambiance au délire. La crise cesse brusquement pour faire place à un état de confusion et d’abattement avec souvenir. Dans le cas de Georges F… cette période finale s’accompagne d’un délire éthylique classique (anxiété, hallucinations élémentaires, ^oopsie) ; ce même délire, d’ordre banal, avait fait partie des prodromes, pour cesser d’ailleurs totalement lors de l’apparition de la crise. À part cette différence, qu’on regardera sans doute comme insignifiante, les deux observations ci-dessus sont de point en point superposables ; et celle que nous allons citer leur est exactement semblable.

Observation III. – Justin N…, âgé de 40 ans, dans un mémoire où il annonce « qu’il a l’honneur de nous exposer les délits d’escroquerie qui lui sont reprochés présentement », raconte ainsi son existence :

Employé de commerce chez ses parents même, depuis sa sortie du collège jusque vers 18 ans 1 /2, il fait la campagne de 1870 comme engagé volontaire. D’abord dans les Guides de la Garde, puis après Sedan avec les Dragons. Libéré en mars 1871, il se reposait à la campagne, lorsque les bruits de la révolution lui font désirer revoir Paris. Des gardes nationaux l’appréhendent, l’incorporent malgré lui, l’habillent. Il oublie alors sa famille, et malgré qu’il lui soit facile d’échapper, il préfère garder l’uniforme de la Commune, qui le flatte, car on l’a nommé d’emblée sous-lieutenant. Dans la déroute de la Commune, il éprouve un peu tardivement des hésitations et scrupules, et abandonne son uniforme pour se cacher. Mais bientôt l’envie le prend de sortir ; enhardi, il se montre bientôt aux endroits mêmes où on l’a vu dans sa splendeur de sous-lieutenant, et il est dénoncé à la gendarmerie. On l’envoie aux pontons de l’île d’Aix pendant huit mois, puis un Conseil de guerre provincial le condamne à un an de prison. Libéré, mais accueilli froidement par sa famille, il repart et contracte un engagement de cinq ans dans les hussards, devient fourrier dans les spahis, se bat avec un camarade parce qu’on le raille de ce qu’il ne boit pas, mais boit sitôt le duel terminé et ne s’arrête plus. Il adopte le régime des vieux soldats d’Afrique : mauvaise absinthe, anisette d’Espagne, rhum, eau-de-vie, « bref, tout ce qui brûle ». Il prend les fièvres paludéennes, supporte en marche et en campagne de grandes fatigues, absorbe de la quinine à doses énormes, enfin est pris d’un tremblement chronique et de gastralgies réitérées avec vomissements. Nommé maréchal des logis et secrétaire d’un bureau arabe, il n’en a que plus de motifs de boire (« de l’absinthe, pour corriger l’eau »).

Libéré en 1877, il devient employé de commerce dans la soierie pendant deux ans, se marie (1879), voyage à la commission pour le compte d’une maison de parfumerie, et gagne alors quelque 8.000 francs par an.

Mais sa femme meurt en quelques mois ; il lui fait construire un caveau somptueux, et se remarie immédiatement (1881). Il semble, dans ce remariage, s’être laissé conduire par des tiers. Sa femme « qui, en le prenant, dit-il, faisait un mariage de dépit », impose un très long stage à ses impatiences maritales, puis se révèle en toute circonstance peu sociable. Il met tout son argent, la dot de sa femme, et une somme que lui prête son beau-frère, dans l’achat d’un commerce de parfumerie ; son vendeur le dupe, le commerce languit, la femme s’aigrit, et veut retourner vivre chez une tante ; une sœur à elle vient s’installer dans la maison ; toutes deux le prennent de haut avec lui, l’excluent de la chambre conjugale, le rendent presque non-existant dans la maison, enfin s’envolent subrepticement, avec linge, bijoux et argent. Il en fait, dit-il, trente-six heures de fièvre, avec quelques heures de délire ^paludisme ? éthylisme ancien ? pur choc moral ?).

Sa sœur et son beau-frère le soignent, se chargent en partie de son commerce, lui viennent en aide pécuniairement ; finalement ils lui achètent son fonds (1882). À ce moment, toutes ces dettes payées, il est ruiné. Il cherche vainement un emploi, sa sœur et son beau-frère cessent de le réconforter et de le soutenir : ils regrettent de s’être substitués à lui, lui reprochent de s’être laissé tromper et de les avoir trompés eux-mêmes, tout au moins involontairement.

Toutefois, ils s’accordent sur un point, et ils attaquent devant le Tribunal de Commerce l’homme de qui il avait acheté le fonds ; faute de certaines preuves, ils échouent ; il se brouille alors tout à fait avec sa sœur et son beau-frère.

Il trouve un emploi comme représentant, mais ses patrons restreignant leurs opérations, il est remercié.

Le peu qu’il a gagné passe à l’entretenir et à verser une pension mensuelle à sa femme, qui a demandé la séparation ; il cesse de payer la pension, ses meubles sont alors vendus, et il n’en peut racheter aucun. Il pense alors à se suicider, et recommence à boire de l’absinthe. Celle-ci n’avive pas ses idées de suicide mais lui donne une vive euphorie, qu’il recherche désormais sans cesse.

« Momentanément j’oubliais ; lorsque je me sentais malade, je rentrais me coucher, quelquefois en plein jour, car je ne voulais pas être remarqué et pris pour un ivrogne. Le lendemain j’étais malade, abruti ; je sortais cependant pour chercher du travail, je ne mangeais pas, j’avais une fièvre continuelle, je rentrais sans avoir rien mangé de la journée, ni bu, ni trouvé du travail. Les nuits que je passais après cela, je ne peux pas vous les raconter. Le jour suivant, la fièvre me retenait dans mon lit, je ne mangeais pas, mais je buvais de l’eau, beaucoup d’eau, et je transpirais. Une fois ainsi après trois jours, j’essayai de me lever et je sortis. Ma tête me faisait affreusement souffrir, comme si j’avais reçu de grands coups sur les tempes, à ce point que j’y regardai ; je n’y vis rien. Étant trop faible sur mes jambes, j’entrai chez un débitant, et j’avalai d’un trait un verre de vulnéraire.

« Le débitant me voyant mauvaise mine, m’offrit un siège ; il était temps, car je me trouvai mal aussitôt. Quand j’eus repris connaissance, il me demanda où j’habitais, pour m’y ramener ; je refusai, bien que ce fût à quelques pas de chez lui ; je ne voulais pas qu’on vit de trop près ma misère.

« Je rentrai donc seul, je me couchai encore une fois, et la faiblesse me permit de dormir quelques heures. Quand je me réveillai il était nuit noire, et cette nuit-là me parut fort longue, car je ne dormis plus, et je maudissais l’existence en songeant encore à me détruire ; j’aurais eu une arme sous la main que je n’aurais pas vécu longtemps. Au jour, je sortis, j’essayai de manger un petit pain d’un sou en buvant un verre de cognac ; il faisait un temps affreux, j’allai me promener sur les bords de la Seine, attendant une heure plus avancée pour chercher du travail, il était à peine sept heures du matin. J’eus encore de tristes projets, je les ajournai. Plusieurs autres journées ressemblèrent à celle-là… »

Il trouve un semblant d’emploi dans la représentation d’une maison de distillation ; mais étant à la commission, il a plus de dépenses que de recettes (il empruntait probablement) : au bout de quinze jours il abandonne. Il laisse ses malles ; linge et effets, en guise de paiements, à son hôte (il avait d’ailleurs pris une chambre au moins deux fois trop chère pour lui).

« J’étais cette fois comme l’escargot, ayant tout sur moi, sans argent ni gîte. N’ayant pas l’esprit à mendier, je cachais ma situation à mes frères et sœurs et amis ; j’étais trop fier et trop honteux. »

Cependant un de ses frères l’héberge. Mais ne trouvant toujours pas de travail, il s’adonne encore à l’absinthe. Et c’est alors, à 33 ans, qu’il commet pour la première fois, au cours d’une ivresse onirique, ses facéties mégalomanes et d’ailleurs désintéressées, qui devaient l’amener un peu plus tard dans le Service du Dr P. Garnier, mais qui, à l’époque, regardées comme des tentatives d’escroqueries, lui valurent une condamnation à la prison. Dès lors, perdu de réputation, desservi par certains de ses proches, n’osant, plus demander du travail, il boit de nouveau. « Je n’étais plus bon à rien, dit-il, surtout sans fortune. »

Nouveaux excès, nouvelle ivresse pathologique, suivie encore d’inculpation pour escroquerie ; condamnation.

« Ma tête s’égarait, nous dit-il. Mon imagination était faussée. J’ai commis mes fautes sans le moindre raisonnement, simplement sur l’effet d’un abus d’alcool ; d’ailleurs, je n’ai jamais commis de violence, ni même montré de l’emportement ; vous m’en voyez moi-même surpris. »

L’exposé commence par des considérations philosophiques, puis par une magnanime demande qui est celle d’être envoyé aux colonies avec quelque expédition ou mission ; enfin, par des déclarations sincères, mais non exemptes d’emphase. L’auteur n’a oublié qu’une chose, l’exposé des actes délictueux qui précisément l’ont amené à commencer sa confession.

Cette omission, assez commune dans les autobiographies de ce genre, n’est pas ici l’effet d’une réticence, mais d’un oubli, et cette marque d’instabilité dans la pensée n’est pas faite pour nous étonner.

Dans un deuxième mémoire, il répare son oubli :

« Je me suis présenté chez plusieurs bouchers pour y traiter la fourniture de viande pour la nourriture d’un soi-disant bataillon de chasseurs à pied, devant prendre sous peu garnison à Paris. Cette fourniture s’était élevée à 250 kilogrammes par jour.

« Je prenais la qualité d’officier d’ordinaire, chargé de ce service, et je me donnais le premier nom venu.

« Je fis également la location de plusieurs chambres pour plusieurs de mes camarades devant arriver ; il me fallait trente-sept chambres de plusieurs prix différents ; je me présentai donc ainsi dans plusieurs maisons meublées et arrêtai quelques chambres, sans que l’on me vît revenir.

« Tous les témoins sont venus déposer chez mon juge d’instruction. Tous, sans exception, ont déclaré ne m’avoir livré aucune marchandise, et que je ne leur avais nullement demandé d’argent. J’ai même offert à plusieurs bouchers soit à déjeuner, soit à dîner, ou bien nous sommes allés dîner ensemble, et je payais malgré eux. Dans la quantité, un a déclaré qu’en sa présence, à sept heures du soir, j’avais consommé trois absinthes, sortant déjà de boire avec un de ses collègues.

« Je crois donc n’avoir causé de préjudice à personne, ce dont je suis heureux. Et je crois devoir vous faire remarquer que quand on commet des escroqueries en connaissance de cause, en règle générale, c’est avec l’intention d’en tirer quelque profit.

« Dans mon cas, c’est tout le contraire. C’est ce qui étonne mon juge d’instruction (sic), et il ne cesse de me demander quel était mon but en agissant ainsi. Ma réponse est toujours la même, j’ai agi sous l’influence de l’absinthe.

« Chaque fois que je consomme une certaine quantité d’absinthe, j’ai la manie de me croire encore militaire, bien qu’ayant quitté le service depuis neuf ans. »

II.

Les trois personnages que nous venons d’étudier nous présentent, avant tout délire, bien des ressemblances psychologiques.

Ce sont des déséquilibrés, imaginatifs, peut-être un peu abouliques, dépourvus de suite dans les idées et dans les actes, faciles à entraîner et à duper ; plutôt affectueux de caractère, serviables, généralement aimés (bien des détails de leurs mémoires, que nous avons supprimés le prouvent), leurs dons brillants font illusion, ou plutôt ont fait illusion tant qu’ils furent jeunes, sur leur valeur ; ils rédigent bien, et épiloguent avec aisance sur les erreurs de leur passé, mais s’ils exposent bien les incidents, ils jugent imparfaitement les causes, ne saisissent pas les liens de l’ensemble, et improvisent visiblement les sages maximes qu’ils nous débitent ; il n’est pas jusqu’au goût de l’emphase qui ne les révèle un peu débiles.

Leur moralité, au début normale (bien que peut-être mat assurée) a été minée par l’alcool, et on les sent (ce qu’ils n’étaient pas au même degré dans leur jeunesse) très habitués à emprunter avec une faible intention de rendre ; tout en restant., par contre, capables de donner très libéralement, dès qu’ils le peuvent.

L’alcool a émoussé en eux le sentiment de la vraie dignité,, sans atténuer l’humiliation causée par leurs chutes répétées. Après des efforts inutiles, et visiblement maladroits, pour se relever, séparés de leurs anciens amis par mille obstacles, et incapables de se contenter des compagnons qu’ils ont trouvés dans les bas-fonds, ils prennent conscience, vers 35 ans, d’un isolement définitif, d’une déchéance inéluctable.

Quelle intensité et quelle forme garde chez eux, à l’état sain, ce sentiment d’orgueil qui joue un si grand rôle dans leur délire ? Ils ne paraissent ni dans l’enfance, ni même, au cours de l’existence, particulièrement vaniteux, et ils nous semblent même relativement modestes, si nous nous rappelons quelle haute idée ont d’eux-mêmes, si souvent, les dégénérés. Ils ne s’exagèrent la valeur ni de leur esprit, ni de leur physique, ni de leur naissance, et leurs actes ne nous les révèlent ni présomptueux, ni encombrants, ni susceptibles.

L’imprégnation alcoolique a affaibli leur intellect, exalté leurs centres sensoriels, provoqué même du délire subaigu, mais sans causer d’idées de persécution bien nettes, ni même engendrer, semble-t-il, un caractère paranoïaque. Elle a porté atteinte à la force de l’esprit, et à son mécanisme intime ; et nous en chercherons une preuve dans ces marques d’automatisme, qui prouvent une désagrégation.

L’ivresse proprement dite, chez eux est banale. Nous noterons toutefois qu’elle n’est, à les croire, jamais violente, et que l’euphorie y tient une place assez notable ; sans pourtant que la mégalomanie y apparaisse. Us gardent d’ailleurs, dans leur ivresse, la notion de leur personnalité.

Les crises mégalomanes surviennent dans des périodes aiguës de leur vie, quand les chocs moraux se multiplient, et quand toutes les causes d’épuisement, en même temps que de malnutrition, sont réunies. Or, il est d’expérience courante que tous les chagrins prolongés préparent cette désagrégation dans laquelle naît l’automatisme.

Tels se présentent à nous ces cerveaux affaiblis, à la veille de l’accès délirant qui nous occupe. Nous trouvons dans ce tableau de leur vie et de leur état deux choses : d’une part, le répertoire d’idées où leur délire pourra puiser ; d’autre part, la désorganisation de leur psychisme toute préparée : c’est cette deuxième constatation qui est capitale.

Ils n’ont pas l’orgueil « personnel », mais ils ont, si l’on nous permet cette expression, l’orgueil « social », c’est-à-dire le désir de s’identifier à une catégorie classée. Chacun d’eux a son idéal assez banal. L’un né dans un monde dépensier, peu soucieux du travail et même des honneurs, a vénéré les titres tout faits et savouré le respect facile des fournisseurs et des badauds. L’autre, pour des motifs nombreux, s’est épris du panache guerrier. Il aime l’aventure, il s’enrôle ; mais ayant l’amour des insignes plus que le sentiment de la fonction, du jour au lendemain il combat tout ce qu’il a servi jusqu’ici, pour cette petite raison qu’on lui offre pour cela des galons. Et son père était justement (source d’impressions inoubliables dans son enfance) marchand de passementeries militaires. Rentré dans l’armée régulière, il se sent vivre, comme sous-officier de cavalerie dans les spahis, une période aristocratique ; il savoure alors toutes les jouissances tant morales que matérielles, dont il sera le plus privé plus tard.

Remarquons qu’il est doux de nature, et très probablement jouit de son prestige, plutôt que de son autorité. Plus tard, dans son déclin, c’est encore un prestige en quelque sorte impersonnel qu’il cherchera exclusivement : Faire partie d’un état-major et avoir de nombreux amis, tel est son thème. Il ne se fait pas autoritaire, ne s’attribue pas de commandement, pas même de richesse personnelle, quand il lui serait pourtant facile, s’il recherchait exclusivement l’ostentation, de promettre des largesses et de signer des chèques. Mais il est moins fier de lui-même que du groupe dont il fait partie ; et d’ailleurs son but est moins d’éblouir que de s’éblouir ; l’atmosphère de bonne compagnie convient à sa délicatesse, et il n’invente que dans la mesure nécessaire pour la constituer. Il.est facile d’imaginer d’autres délires mégalomanes puisés dans le même domaine d’idées, et qui mettraient mieux en relief ou sa richesse ou sa valeur. Ils cadreraient moins bien avec son caractère, disons même : ils répondraient moins aux besoins que la vie lui a créés ; car ce qui lui manque dans sa déchéance n’est pas tant l’estime morale que la considération bourgeoise.

Les mêmes remarques sont applicables, exactement, au pseudo-officier de marine qui traduit bien son euphorie en voulant connaître son collègue de Varmée de terre, et à l’homme du monde qui ne fait nulle dépense, mais retient un bel appartement pour un ami ; ils jouissent bien moins dans leur orgueil que dans leur besoin de distinction ; ils ne veulent pas être quelqu’un, mais quelque chose.

On se demandera si ce genre d’amour-propre qui suppose la vénération exagérée des titres sociaux n’est pas un résultat de la débilité mentale de nos malades ; nous ferons observer qu’au contraire, les débiles, même non délirants, sont très portés à s’attribuer des qualités exceptionnelles, à avoir, en un mot, cet orgueil personnel dont nous notons ici l’absence. On est également tenté d’expliquer leurs nuances en tant que mégalomanes, par la recherche du seul contraste avec leur abaissement social. Ce mécanisme peut être en jeu, mais bien d’autres combinaisons pouvaient surgir, avec une vraisemblance égale.

Si nous avons tenu à marquer les concordances entre, d’une part, les tendances naturelles ou acquises de nos malades, et d’autre part, la tenue de leur délire ; si nous avons même accusé ces concordances minutieusement, c’est pour qu’on ne puisse pas nous reprocher de les méconnaître ; mais nous nous réservons de prouver que leur importance qui paraît d’abord assez grande pour nous expliquer tout le délire, est en réalité restreinte.

III.

Définissons maintenant leur période délirante. Comparons-Ia d’abord aux épisodes d’ivresse soit normaux, soit exceptionnels, que présentent d’une part, les alcooliques chroniques.

Chez le buveur d’occasion, c’est-à-dire chez l’homme non imprégné, l’ivresse normale consiste en un mélange égal des manifestations motrices, verbales et sensorielles. Les illusions sont continues et l’hallucination est rare. Les concepts se succèdent avec rapidité, la permanence d’une idée ne se trouve que sous forme d’idée fixe, procède le plus souvent de l’irritabilité, s’accompagne, par suite, de violence et marque soit le début, soit plus fréquemment la fin de la crise (elle précède alors de très peu la confusion). La fonction du jugement est alors supprimée, toute coordination des actes impossible, la série des actes reproduit la mobilité des idées, et celles-ci sont à la merci des circonstances. L’euphorie n’est jamais ni calme, ni égale ; elle procède d’une exaltation toujours changeante. Enfin, l’homme ivre, s’il sent ses forces multipliées, du moins ne se croit pas transformé ; il garde une notion suffisante de son individualité.

De même, chex le buveur d’occasion, dans les ivresses pathologiques, l’excitation spécialisée peut atténuer, voir effacer la notion de personnalité, mais il ne la transforme pas. Tels sont l’intoxiqué à décharge motrice (pseudo-rabique, etc.), l’halluciné, l’onirique pur, et ceux encore che^ qui l’ivresse ou révèle une idée latente, ou crée une tendance imprévue (agressivité ou suicide).

Quant aux alcooliques chroniques, les uns offrent le délire classique (anxiété, phénomènes visuels prédominants, persécution) ; les autres, anormaux, se révèlent comme ci-dessus, exclusivement moteurs ou délirants, ou bien, par une de ces combinaisons dénommées hêrédotoxiques (Dr Paul Régnier), nous montre l’explosion soudaine d’un délire monoïdéique (quelquefois stéréotypé dans ses retours), où surgissent tantôt la tendance suicide, tentôt la tendance homicide, tantôt la tendance accusatrice, tantôt les allures pseudo-rabiques avec délire : allures et tendances sans rapport apparent avec le caractère habituel (ni même, très vraisemblablement avec ses virtualités passionnelles), par contre fréquemment en rapport avec des émotions récentes, voire même anciennes, qui, dans tous les cas, sans l’alcool, n’auraient pas reçu de consécration.

Toutes ces idées adventices et parfois exclusives peuvent momentanément faire oublier au malade sa personnalité réelle, mais elles ne le transforment pas, et si même on voulait appeler état second la période dominée par elles, on ne pourrait l’appeler en tout cas une personnalité seconde, puisqu’il n’y a ni complexité idéative, ni organisation nouvelle, ni perception nouvelle du moi.

Dans tous ces délires, la mégalomanie tient en somme peu de place. L’euphorie, son support, est brève et variable ; soumise à l’imprévu de l’ambiance et des désordres sensoriels, incapable de constituer une chaîne d’idées, elle s’agite dans l’incohérence ; elle ne permet pas d’actes prolongés ; enfin elle n’exclut pas la notion du réel, il est facile de s’en convaincre en questionnant l’intéressé. Lors même qu’il semble tout absorbé par quelque rôle imaginaire (si, par exemple il tient un discours triomphant), une interpellation adroite peut l’arracher provisoirement à son beau rêve, et il reconnaîtra, tout le temps que nous captiverons son attention, quels sont sa famille, son passé, enfin sa situation sociale.

Il n’est toutefois pas impossible qu’au cours de ces ivresses banales chez un chronique, un ordre d’idées spécial, avec un tonus émotif correspondant, prenne une prédominance marquée, assez durable pour permettre des actes suivis, et s’accompagne d’une illusion assez complète pour troubler momentanément ia notion de son identité. Les cas de ce genre, intermédiaires entre les cas purs cités plus haut et les formes d’ivresse habituelles, ne sont pas absolument rares et ils présentent, dans l’ébauche d’organisation, tous les degrés.

Voici le certificat d’envoi dans un asile du nommé Louis-Arsène J…, âgé de 35 ans (Dr Paul Garnier, décembre 1889) :

« Débilité mentale avec l’alcoolisme. Idées délirantes. Concep-« tions ambitieuses et transformation de sa personnalité. Iî « affirme qu’il a été élu Président de la République par le Congrès « réuni ces jours derniers à Versailles. – Déjà traité. Sommeil « très incomplet. »

Certificat du nommé Georges P…, 44 ans (Dr Paul Garnier. 1890) :

« Délire alcoolique. Hallucinations de la vue. Terreurs. « Transformation de sa personnalité. Comme dans un premier accès « de folie éthylique, il serait le Président Lincoln. Agitation « nocturne ? Tremblement. Déjà placé. Arrêté sur la voie « publique, où il réclamait auprès des agents, protection contre « des ennemis imaginaires. »

Ces deux cas nous présentent une conviction mégalomaniaque surgie subitement comme chez nos trois premiers malades, mais différente des leurs par bien des points. L’euphorie est moins prolongée, non exclusive ; le tonus émotif, instable, est notamment troublé par des hallucinations intercurrentes banales, nées indépendamment de l’idée euphorique et qui la chassent.

L’idée a pu être provoquée elle-même par des hallucinations auditives ; celles-ci, inspirées, il est vrai, par une euphorie commençante, ont réagi sur l’euphorie en l’augmentant ; mais la crédulité est ici en jeu, et non la tendance expansive seulement. L’idée édifiée sur cette base fragile, dure peu ; la série des actes qu’elle dirige est courte ; une phase de terreur y met fin subitement.

Comme les hallucinations de tous les genres, toutes guidées qu’elles sont par le subconscient, ont cependant dans leur mode d’appel une véritable contingence (une analogie de forme ou de son peut suffire), l’hallucination euphorique très imprévue dans son contenu crée une conviction euphorique également très inattendue, invraisemblable, acceptable seulement pour une crédulité débile et ébrieuse car l’image n’est point tirée du passé, et le délire n’utilise aucune des habitudes, des allures ou des aptitudes du malade ; par suite, il ne met pas en jeu un fragment de personnalité ; il procède surtout de l’onirisme sensoriel et peut, jusqu’à un certain point, être qualifié d’exogène.

Remarquons que les sujets en question sont non seulement dégénérés, mais débiles. Par contre, leur cas à ceci de commun avec les cas que nous appelons purs : chronicité alcoolique bien accusée, un âge mûr ; enfin, chez ; l’un d’eux, une stéréotypie qui porte, lorsqu’une récidive se produit, non seulement sur le thème du délire, mais sur le détail d’une formule.

Nous avons en nous-même l’occasion d’observer, à l’Infirmerie spéciale, du vivant de notre regretté maître et depuis sa disparition de nombreux cas de ce genre :

— Un journalier de 48 ans, absinthique, ivre, poursuivi par des hallucinations accusatrices et déterminé à se suicider, déclare, au moment de se jeter dans la Seine, qu’il est l’empereur de Russie.

— Un autre (25 ans) prétend être Alexandre Dumas fils, jette l’or à pleines mains, et insiste pour être reçu à l’Élysée.

— Un autre (35 ans environ) croit qu’il vient d’être nommé chef de la Sûreté et se dirige vers la Préfecture de police pour se faire reconnaître ; mais, en cours de route, ce chef de la Sûreté est pris de panophobie, et on l’arrête.

— D’autres se croient nommés présidents, gouverneurs, etc. ; d’autres, toujours dans une accalmie, au cours d’un délire terrifiant, se disent subitement les amis d’un grand personnage, le président de la République, le général Boulanger, etc.

— Un alcoolique chronique de 40 ans environ, dans une ivresse pathologique par sa durée et par sa forme (onirisme qui dure sept jours), assure qu’il est fiancé à la princesse Mathilde, et il s’enquiert de son adresse auprès des agents.

— Un ébrieux d’occasion et jeune (18 ans), se croyant l’ami du président Carnot, se rend à l’Élysée pour lui faire hommage de huit pipes qu’il vient d’acheter, etc.

Dans cette série de cas, l’ivresse délirante est, on le vpit, tantôt banale, tantôt aberrante et confine alors à certaines formes indépendantes (onirisme et polymorphisme). Elle est quelquefois amnésique. Dans tous les cas, l’idée est contingente et niaise, la série d’actes qu’elle provoque est courte, schématique et absurde. La démarche la plus fréquente est une visite à un personnage officiel.

Voici un dernier cas, où l’idée de grandeur se réédite, à chaque ivresse, avec variante :

Le nommé L…, 38 ans, ouvrier gainier, est un être profondément débile ; c’est en tant que débile, et non pour des raisons normales, qu’il est resté célibataire et n’a jamais logé ailleurs que chez ses parents. Le père l’emploie dans son travail à domicile ; il est lui-même peu intelligent, mais assez appliqué pour avoir pu perfectionner, semble-t-il, un de ses outils professionnels (le « palmaire »), invention dont il est très fier. Le fils, bavard et orgueilleux, espère aussi inventer quelque chose.

Mais cette idée n’a jamais servi de thème à ses délires orgueilleux durant l’ivresse. Or, son ivresse est constamment mégalomane, à chaque fois, il projette d’enrichir sa famille par son' travail, il ne parle que de richesse et de force. Il veut terrasser tous ceux qui le plaisantent, provoque fréquemment les passants, rentre chez lui par suite de rixes, avec des vêtements en lambeaux » Un jour, il est rentré déclarant qu’il venait de tomber Paul Pons. – Une autre fois, voyant sur le bord du canal quelques personnes oisives, il en fait aussitôt une foule qui regarde l’eau, il déclare qu’une personne se noie, cherche à la voir, indique la place où il la voit, invite les gens à la secourir. Lui-même va la sauver, mais ne sachant pas nager, il se penche seulement sur le bord, lui tendant le bras. Alors la foule s’écrie, admirant son courage : « Cet homme-là, c’est Napoléon ! » Tout d’abord, il a peine à le croire, puis il l’admet, et au commissariat il déclare : « Je suis Napoléon. » Pas d’amnésie consécutive.

Jamais il n’a, dans ses ivresses mégalomanes, ni fait des emplettes ou commandes. Il est remarquable aussi que jamais, malgré que l’idée d’une invention le hante durant ses périodes calmes, il ne se soit donné, dans son ivresse, pour inventeur.

Nous trouvons là, surtout dans le deuxième épisode, la collaboration de l’onirisme avec l’exaltation du moi et avec la conviction d’une transformation. La croyance du malade en sa transformation est absolue ; les actes sont liés et ordonnés par rapport à l’idée orgueilleuse, durant une période appréciable ; l’euphorie est pure et soutenue, elle se représente à chaque ivresse.

Quelques degrés de plus, et nous verrions une personnalité complète se constituer, en ce sens que le malade agirait avec des facultés variées et avec un jugement normal dans le domaine de l’imaginaire.

Que faudrait-il pour cela ? un onirisme moins sensoriel, c’est-à-dire où les facultés intellectuelles tiendraient plus de place, un onirisme moins mobile, un onirisme conduit par un moteur interne, où les images (perceptions fausses, illusions, hallucinations) ne jouissent d’aucune indépendance et ne fassent pas dévier les concepts, mais soient subordonnées à eux dans leur naissance et dans leur marche. (Il faudrait aussi d’autres caractères moins importants.)

Ici l’onirisme est conduit, pour une part, par le tonus émotionnel, mais aussi, pour une part plus grande, par les centres sensoriels relativement émancipés. La part directrice du tonus se prouve d’ailleurs clairement, chez le malade L…, par la gradation des idées et par la stéréotypie ébrieuse portant sur le tonus seulement. Les régions cérébrales inconnues ou les systèmes d’éléments cérébraux inconnus, qui sont le siège du sen-sorium commun, peuvent donc être touchés primitivement ou spécialement par le toxique, comme ils le sont dans la mélancolie ou la manie. Or, nous savons, surtout par les mélancolies, de quelle importance sont ces centres ou éléments dans la représentation du moi, dans la notion d’identité (idées hypocondriaques, de transformation corporelle, idées d’inexistence corporelle ou psychique, etc.). Des sensibilités seraient aussi, suivant P. Janet (automatisme mental) à la base des états seconds chez l’hystérique, etc.

Bref, nous retrouvons dans ces délires rudimentaires non pas seulement la conviction d’une transformation, mais la réalisation commencée d’une transformation véritable des sensations et des fonctions, en un mot, tout le moi.

Seulement la transformation est ici superficielle et transitoire. Elle ne met pas en jeu des éléments profonds (souvenirs, facultés, aptitudes). La conviction qui tend à la réaliser est fortuite et consiste en idées contingentes, qu’une imminence morbide accueille, sans les avoir créées de toutes pièces, et sans même être qualifiée pour les mettre activement en œuvre. Elles s’accordent avecl’euphorie, mais ne se superposent ni au moi total, ni au moi partiel ; elles ne s’identifient pas, en un mot, à tout un ordre d’idées préétabli, comme il arrive quand c’est cet ordre d’idées qui les élabore à lui seul.

Cette idée fortuite dans un cas donné, est accueillie avec surprise et acceptée après un temps d’hésitation. L’activité qui en résulte est courte, simple, peu inventive, peu homogène et la formule, en quelque sorte injustifiée, a peu de tendance à se reproduire.

Qu’on nous permette une digression relativement à la concordance des hallucinations, d’une part, avec le « sensorium commune » et les idées préexistantes d’autre part.

Cette concordance résulte, dans les délires toxiques comme dans les vésanies, d’une influence du subconscient et de tout le domaine intellectuel, sur les productions sensorielles ; cetle influence détermine, indéniablement la nature, et même très souvent le contenu de l’hallucination (voix qui donne inopinément le nom du vrai persécuteur ; voix qui, chez les mélancoliques, déterminent le raptus dangereux, voix qui donne un ordre au mystique, etc.).

Dans le cas de vésanie, l’hallucination apporte une formule nécessaire pour tout un système de tendances, de pressentiments et d’idées, et vaut par son adaptation, exactement préétablie à ce même système. Dans le délire toxique, l’hallucination suggérée de même quant à son genre, mais plus fortuite quant au contenu, s’impose par sa soudaineté même, son intensité, son brillant, à une conscience dénuée de critique ; et le domaine d’idées et le tonus qui l’ont en partie provoquée, sont en soi assez schématiques, assez instables, pour pouvoir être modifiés par ce qu’elle contient d’imprévu dans ses détails. Elle entraîne une conviction immédiate, et l’acte qu’elle tend à provoquer, s’il n’a pas lieu de suite, n’a pas lieu du tout ; tandis que la même hallucination, provoquée par incubation vésanique, peut éveiller, dans la conscience, une résistance, et demander encore un délai avant d’aboutir à un acte, mais cette progression même témoigne d’un développement systématique, et présage un aboutissant presque fatal.

Les conditions d’une telle systématisation sont une participation active de l’intellect au délire, et un noyau de délire puisé dans la profondeur même de l’être, qu’il s’agisse de tendances connues ou de possibilités latentes. Ces possibilités consistent en des fragments cachés du moi, susceptibles de devenir tendances (volontiers en raison de leur inertie normale nous les nommerions des latences). Ces possibilités sont, ou l’idée suicide, ou l’apétition homicide, ou le goût de l’auto-accusation, ou le délire mégalo-maniaque ; ces aptitudes latentes ont toutes ceci de commun, qu’une fois surgies, elles accaparent durablement toute la conscience, se subordonnent tout l’inconscient, et accueillent l’hallucination qu’elles occasionnent, avec la même avidité et par suite des mêmes concordances qu’une vésanie.

Pour cette raison, les hallucinations seront liées à un concept dominateur, elles dicteront une série d’actes et non pas un acte isolé. Tel est le cas des trois ébrieux que nous avons cités les premiers. Les concepts chez eux sont exactement endogènes. c’est-à-dire que, chez eux, les actes, les illusions de la vue, el jusqu’à l’hallucination sont fonction de l’euphorie seulement, et subordonnés à un rêve intellectuel ; chez les autres, les concepts ont pour origine une combinaison sensorielle en somme tellement périphérique et contingente par rapport à la sphère psychique, que sans trop d’inexactitude on pourrait les dénommer parasitaires.

Nous rappellerons aussi, que quelquefois, chez des alcooliques classiques, présentant des panophobies et des idées de persécution d’une durée de huit à quinze jours, se manifestent des idées de grandeur qui durent autant que le délire même. Nous pensons que cette mégalomanie, en somme exceptionnelle, doit être rattachée à la dégénérescence, et sans doute rapprochée de l’aptitude ordinaire des dégénérés au délire polymorphe. {Dr Magnan.)

Également dans divers états post-infectueux ou auto toxiques, se montre parfois de l’euphorie avec idées ambitieuses (scarlatines, typhoïde, etc.). Mais la genèse de l’idée de grandeur, dans ces divers cas, n’a pas forcément le même mécanisme que dans les délires transitoires dont nous parlons ; ce qui nous dispense d’insister.

IV.

La crise envisagée dans sa marche, présente des phénomènes constants. Elle survient après une période préparatoire, faite de soucis et d’insomnie, et qui produit non pas l’imminence de telle idée, mais un certain degré de désagrégation psychique.

Le début de la crise a lieu brusquement ; aucune boisson alcoolique ne paraît spécialement active. Des hallucinations élémentaires peuvent précéder ce début ; les hallucinations alcooliques classiques peuvent en suivre la terminaison. Le sujet peut indifféremment jusque-là, avoir ou n’avoir pas présenté le délire alcoolique typique.

La crise est d’emblée toute intellectuelle, ou tout au moins à direction intellectuelle.

Les hallucinations désordonnées, l’agitation motrice, l’anxiété, sont absentes ; le tableau est celui d’une manie intellectuelle. La crise se termine brusquement dans l’hébétude ou dans une <onfusion hallucinatoire banale. Le sens critique réapparaît aussitôt l’euphorie tombée. Il n’y a pas d’amnésie consécutive.

Les autres types d’ivresses anormales (oniriques, pseudorabiques, suicides, etc.) sont, on le sait, souvent préparés par une période de malaises moraux. Il en est de même de la plupart des onirismes non ébrieux.

Les onirismes, ébrieux ou non, se terminent souvent par une période de demi-rêve, avec doute et sensation d’étrangeté, durant de quelques heures à plusieurs jours. Aucun de nos trois malades n’a présenté rien de tel ; chez tous le retour à la réalité est rapide.

Le terrain et la composition même du délire nous offrent aussi des constantes. Les sujets sont des dégénérés avec alcoolisme chronique, peut-être même avec léger affaiblissement intellectuel. L’âge est relativement avancé.

Les conditions principales du délire (chronicité alcoolique, déchéance sociale, noyau compact de souvenirs, absence de motricité, d’hallucinations marquées, et aussi d’angoisse) seraient peut-être plus difficilement réalisés chez des sujets plus jeunes.

Nous avons rencontré chez un sujet de 24 ans, déjà interné pour perversions morales et hypomanie, un cas de grivèlerie, avec exaltation ambitieuse transitoire ; mais la crise n’avait pas la tenue des délires plus haut reportés, et bien que l’exaltation fût indéniable, il y avait lieu de soupçonner une exagération volontaire, nous ne pouvons donc en faire état.

Nos sujets ne seraient-ils pas, de préférence, peu moteurs, plutôt doux de caractère et doués de peu de volonté ? Il le semble. Ces traits dominants leur donneraient une physionomie à part dans la foule des dégénérés. Mais il nous faudrait une série clinique plus longue pour pouvoir affirmer des données aussi spéciales. Nous savons d’ailleurs que les ivresses pathologiques ne puisent pas forcément leurs matériaux dans la psychologie habituelle des sujets, mais que quelquefois elles révèlent en eux ou même y créent, pour quelques heures des aptitudes insoupçonnées.

Si maintenant nous cherchons à nous expliquer ces constantes (euphorie, tendance mégalomane, prédominance intellectuelle, cercle d’idées limité, systématisation, stéréotypie), nous reconnaîtrons assez aisément quelles conditions les facilitent, mais nous ne pourrons pas isoler les facteurs qui les déterminent.

Une apparence d’explication globale se présentera d’abord à l’esprit des psychologues plutôt que des aliénistes. Ce délire mégalomane se produirait par compensation aux humiliations récentes et par utilisation des seuls souvenirs brillants dont l’individu dispose. L’ivresse exaucerait les souhaits du déchu, en faisant de lui ce qu’il aimerait le mieux être ; il a bu d’ailleurs afin d’oublier, etc. Cette explication ne vise que le contenu idéique du délire. Sans quitter le point de vue psychologique banal, on lui peut objecter ceci : L’euphorie une fois constituée, pourquoi tels souvenirs sont-ils seuls utilisés ? pourquoi de telle manière ? pourquoi par exemple cette forme purement somptuaire des souvenirs régimentaires ou maritimes ? D’autres rêves d’une donnée toute autre (richesse personnelle, amour, gloire), ne compenseraient-ils pas plus exactement

encore les déboires récents (pauvreté, condamnation, abandon) ?

Mais l’idéation est secondaire à l’euphorie. Il ne suffît pas au buveur de chercher l’euphorie pour la trouver ; le résultat des libations pourrait être l’ivresse banale, ou des idées de persécutions inattendues, l’angoisse, la terreur, etc. Nous voyons un de nos malades tomber dans le délire hallucinatoire banal, au sortir de la crise mégalomane. Les termes du problème les plus obscurs portent sur le mécanisme du délire, et non sur son contenu. Ce sont, la genèse de l’euphorie, sa pureté, sa stabilité, la direction intellectuelle, la systématisation, la cohérence, l’absence de toute hallucination parasite, enfin la stéréotypie tant de l’ensemble que des détails. Or, les considérations psychologiques ne nous expliquent rien de tout cela. Nous y attarder serait imiter l’erreur des profanes qui veulent voir par exemple, dans les préoccupations antérieures du malade, l’origine de sa mégalomanie paralytique, alors qu’il faut incriminer la syphilis.

Malheureusement, notre recherche de l’explication causale s’arrêtera peu au delà de l’analyse.

Nous avons déjà signalé la désagrégation psychique (chagrin, alcool). Nous avons insisté sur la prédominance de l’intellect et du tonus humoral dans tout le délire, que nous'avons pour cette raison comparé à une courte manie. Ces deux prédominances témoignent d’une électivité toute spéciale de l’agent toxique sur certains éléments cérébraux. Cette électivité résulte-t-elle de la personnalité du sujet ? Cela ne nous semble nullement démontré, d’autres modalités délirantes étaient possibles, en très grand nombre. L’ivresse aiguë est-elle une condition suffisante, chez nos sujets, de cette forme maniaque (ou mieux hypomaniaque) du délire ? Nous ne le croyons pas, car dans leur jeunesse, ils n’ont jamais déliré sous cette forme ; donc une imprégnation ancienne nous paraît, jusqu’à nouvel ordre, nécessaire.

Il nous semble d’ailleurs que ce double caractère, diminution de la motricité et de l’émotivité, n’est pas absolument rare dans les ivresses et les délires des alcooliques de vieille date. Il nous semble, que du moins dans notre sphère d’observation, les pano-phobies les plus dramatiques et les agitations les plus intenses se rencontrent chez des sujets relativement jeunes, au-dessous de 35 ans par exemple ; et que, au delà de 40 ans, les récidivistes du delirium Iremens et de l’ivresse dont nous avons souvent sous les yeux des exemples, tout en se montrant richement hallucinés sont moins profondément anxieux ; moins agités, moins violents, et parlent d’hallucinations moins effrayantes, souvent de caractère purement burlesque.

Si cette remarque, que nous soumettons sans commentaires,

à l’appréciation du lecteur, était exacte, elle serait à rapprocher du cas de nos crises ébrieuses hypomaniaques. Aucun de nos sujets n’a débuté dans ce genre d’ivresse avant 40 ans ; il semble donc que l’ancienneté de l’imbibition soit pour quelque chose dans l’intellectualisation au moins temporaire de leur délire.

L’euphorie est une teinte psychique fréquente au cours des ivresses banales, mais rare dans les ivresses pathologiques, et dans les épisodes oriniques de toute origine (sauf l’hypnose) où l’inquiétude, la tristesse, l’angoisse sont au contraire presque constantes. De même que les centres moteurs, et dans une large mesure, les centres sensoriels sont ici en activité réduite, de même les cordes variées de la sensibilité alcoolique sont au repos.

Le sujet durant cette période, garde un certain discernement, compréhensible puisque des éléments intellectuels de son esprit sont presque seuls en jeu ; le champ de sa conscience est étendu, et d’ailleurs une personnalité toute entière est au service de sa conviction. Pour cette dernière raison la série des actes accomplis sera cohérente. Par toutes ces données, la crise délirante se rapproche de l’hypomanie.

La composition du délire semble être, dans l’ensemble, le résultat du Concours de plusieurs circonstances ; euphorie, excitation à prédominance intellectuelle, idées d’élévation sociale, préexistence d’un lot de souvenirs bien cohérents. Il nous semble que ce lot de souvenirs est vivifié par une imprégnation directe, et non par un des mécanismes de l’association des idées.

Dans ce lot de souvenirs, il faut comprendre non pas simplement les images d’une époque, mais toute une manière d’être s’y rattachant.

Il constitue tout un système d’idées et d’habitudes, ayant occupé longtemps et presque exclusivement le sujet à une époque déjà ancienne. Ce système est de ceux qui, dans les démences ou les périodes d’amnésie graves (traumatisme, intoxication, etc.), subsistent ou disparaissent isolément pour des raisons indépendantes de toute psychologie ; il est de ceux que les onirismes divers (urémie, rêve, etc.) revivifient passagèrement, mais avec des tonus psychiques et dans une forme bien différente des cas actuels.

Bien évidemment, dans ces conditions diverses, le substratum organique des souvenirs est directement mis en jeu, et révélé (au sens photographique du mot) sans que les associations d’idées soient pour rien dans son rappel à l’existence consciente. Dans tous les cas aussi, la revivification, soit totale, soit partielle, est systématique ; l’ensemble des idées est comme un polynôme, dont un chaînon une fois donné amène les autres. Les lacunes mêmes sont circonscrites, systématiques, inexplicables, par la psychologie usuelle. Certes ces constatations n’expliquent pas le fait ; mais elles le rattachent à une loi.

Il est impossible de ne pas remarquer le caractère purement somptuaire des allégations et des actes, durant la crise d’hypomanie mégalomane. La nature de l’euphorie, en l’espèce essentiellement douce, en est certainement une raison. Peut-être n’est-elle pas la seule, et la genèse de cette euphorie est en elle-même un problème.

La transformation de la personnalité, qui a lieu dès le début de la crise, comporte deux données : une conviction d’abord, en outre, un ensemble de pensées, de capacités et d’aptitudes, autrement dit, une sorte de personnalité qui satisfasse suffisamment l’auto-critique du sujet. Cette auto-critique s’exerce, en effet, dans les limites du rôle adopté, et elle est satisfaite à bon droit, car le naturel est parfait dans les propos et dans les actes, et d’autre part, des délusions comblent les vides et masquent les contradictions que présenterait la réalité à une perception non troublée. Dans quelle mesure le sujet peut-il douter de la réalité de sa personnalité seconde, prise dans l’ensemble, et de celles des choses inexistantes dont il subit la perception ? Sa foi dans l’une et dans les autres pourrait-elle être momentanément ébranlée par des interprétations pressantes ? N’aurait-il pas spontanément et d’une façon subcontinue, conscience qu’il se meut dans un rêve ? C’est là une question importante, mais qui se pose à propos de bien des délires. La conscience au moins partielle, de l’irréalité de ses dires, du mal fondé de ses agissements, n’impliqueraient pas nécessairement la simulation intégrale. Il suffit que l’individu ne puisse défendre sans effort son champ de conscience contre des sensations, des idées et des activités qui lui plaisent pour constituer l’état morbide. L’hypomanie et les états oniriques nous montrent constamment des malades convenant de l’absurdité de leur humeur, de l’irréalité de leur visions, et y revenant dès que nous cessons de dominer et de dériver leur attention.

La stéréotypie du délire n’a rien qui doive nous surprendre. Le caractère relativement préétabli du bloc d’idées que nous avons démontré, l’explique peut-être suffisamment ; mais une autre raison, plus générale et plus importante suivant nous, est que chez un même individu, dans une succession de périodes toxiques, les détails du premier délire tendent à se reproduire régulièrement, même les détails les plus fortuits (ici les chiffres 7 et 14, par exemple). Toutes les lettres du polynôme réapparaissent dès que la parenthèse est rouverte.

L’origine des diverses latences (pseudo-rabiques, suicide, homicide, etc.) ; que révèlent certains délires toxiques, est-elle variable ? Est-elle, suivant les cas, instinctive, ancestrale, ou familiale, ou personnelle, ou contingente ? Cette question nous paraît, dans la majorité des cas, impossible à résoudre. La poser plus nettement exigerait d’ailleurs une revue complète des sentiments, actes et idées stéréotypés des intoxiqués anormaux.

Pour le cas actuel, il semble difficile de voir dans la mégalomanie l’expression, du moins exclusive, d’une tendance personnelle. La combinaison d’une tendance mégalomane bénigne avec un état cérébral donné, et avec une formule toxique toute spéciale, nous paraît absolument nécessaire. De cette formule toxique spéciale, la caractéristique clinique serait de déterminer chez nos sujets tel genre d’euphorie, à une dose et durant un temps où elle n’influence que très peu la plupart des centres cérébraux ordinairement exaltés par l’alcool.

De cette même formule, évidemment mystérieuse, nous nous hasarderons cependant à dire ceci ; qu’elle doit être constituée, pour la plus grande part, des produits de déchets de l’organisme, Ce qui tend à nous le faire croire, c’est l’état de malnutrition, la période de troubles moraux antécédente, le fait, pour le délire, de succéder aux libations les plus disparates, les ressemblances avec la manie et l’onirisme.

Les états oniriques, en effet, semblent coïncider le plus généralement avec des auto-intoxications (délires post-émotionnels, confusions, urémie, etc.), tandis que l’action directe et immédiate des toxiques exogènes, engendre plutôt une activité hallucinatoire désordonnée, qui utilise bien moins les souvenirs et les facultés du sujet, et qui rend sa personnalité, surtout au début du délire, plus schématique.

Dans les ivresses pathologiques, le sentiment, l’acte, l’idée, constituent, avons-nous dit, dans la personnalité du sujet, soit une réveil des éléments connus, soit une révélation spéciale, soit une création absolue. Bien entendu, ces trois modes d’action ne sont pas forcément distincts, ils doivent s’exercer simultanément, mais avec des mesures inégales dans la plupart des cas.

Nous avons vu comment l’imprégnation toxique délimite un bloc de souvenirs et en accuse l’homogénéité ; dans ce même bloc, l’imprégnation doit exercer des suppressions et additions. Elle agit comme le colorant histologique qui, dans une coupe, choisit certains éléments, laissant les autres inaperçus, établissant des apparences d’identité et de connexion entre des points quelquefois non identiques et non connexes ; tandis qu’un autre réactif aurait donné sur la même coupe d’autres détails <et d’autres rapports, tout en constituant une image superposable, par certains pleins et certains vides, à la première.

Cette comparaison montre exactement, croyons-nous, le degré de logique et le degré d’arbitraire des électivités toxiques s’exerçant sur le cerveau vivant. Elles évoquent simultanément certaines données, qui se trouvent être, les unes solidaires, les autres non, et cela par un effet direct de l’imprégnation des tissus, sans que l’association des ’dées y soit pour rien.

V.

La période mégalomaniaque s’accompagne, comme nous l’avons vu, de quelques troubles sensoriels. Ces derniers sont peu nombreux, peu intenses, et d’un contenu déterminé.

Le sujet croit être revêtu d’habits plus élégants, il voit même, littéralement certains objets inexistants : des galons, une décoration, des pièces d’or.

Il ne s’agit pas là d’hallucinations dominatrices, comme celles du délire alcoolique proprement dit, par exemple le malade ne distribue pas ses pièces d’or imaginaire, comme l’éthylique aigu nous remet les insectes ou les paillettes qu’il ramasse par terre. Certe retenue semble même prouver que le malade, jusqu’à un certain point a conscience de leur inexistence. Si, par moments, il a une foi absolue en leur réalité, néanmoins, elles ne sont pas suffisamment intenses et accaparantes pour diriger l’action. Dans leur nature et leur moment d’apparition, elles sont subordonnées aux facultés intellectuelles, qui semblent les évoquer au fur et à mesure des besoins, pour combler les lacunes du monde réel. Par leur caractère fragmentaire, par leur adhérence à la réalité, elles ressemblent à l’illusion proprement dite. Probablement elles appartiennent à un ou plusieurs des nombreux types intermédiaires entre le simple trouble de la perception et l’hal-îucination totale (Kr/epelin, Psychiatrie, 7e édition, vol. I, p. 133 et suiv.). C’est pourquoi, nous serions tentés de leur appliquer le terme générique de délusion, en usage chez les psychiatres anglais, et qui a l’avantage de ne rien préjuger quant à la nature intime de l’erreur. (Il nous semble que ce terme, de sonorité si latine, pourrait avec avantage être réintroduit dans notre langue.)

Des troubles sensoriels très analogues, se rencontrent dans la manie. Les délusions sont intercurrentes, non directrices, non absorbantes ; le sujet n’a pas en elles une foi absolue ; notamment il convient assez facilement de l’irréalité de telle vision qu’il vient d’avoir. Cependant, il tend à y croire, s’il n’est distrait ou raisonné. Il convient de remarquer que la délusion est ici d’ordinaire, intercurrente et fugitive, sans grand rapport avec le reste du délire, et pour ces motifs, elle a peu de tendances à susciter des actes. Dans notre crise mégalomaniaque, les délu-sions affectent le sens visuel exclusivement. Dans la manie, les délusions visuelles sont constamment aussi les plus nombreuses.

Une donnée cliniquement certaine, c’est le peu d’intensité de l’excitation sensorielle. Cet effacement relatif est sans doute nécessaire à l’organisation du délire ; la surabondance et la contingence des images rendraient impossible le décours régulier des pensées ; probablement aussi elles mettraient en jeu la motricité ; ou pour mieux dire, notre délire est le résultat d’une imprégnation toxique de formule telle, qu’a une dose donnée, elle excite certains éléments intellectuels, tout en ne stimulant que très peu les centres moteurs et sensoriels. L’activité des uns durant le silence des autres est un fait d’électivité. Ce fait est d’autant plus remarquable que transitoire ; les hallucinations sont proches, et l’hypomanie n’est parfois nous l’avons vu, qu’un intermède entre deux délires alcooliques de forme banale.

Quand nous parlons de suractivité des facultés intellectuelles, nous ne prétendons pas présumer d’une plus-value momentanée de Ces facultés, mais seulement de leur activité prédominante et de leur expansivité trompeuse. Nous croyons, en effet, que leur exaltation est partielle ou apparente, ici comme dans le cas de la manie (Kr/epelin, Psychiatrie, vol. II, p. 365, 6e éd.).

Nous ferons remarquer que les illusions et hallucinations du sujet portent, pour une grande part, sur son propre aspect, puisqu’il se voit élégamment vêtu et décoré ; autrement dit, son attention est constamment portée sur son apparence extérieure. Ce fait nous semble exceptionnel dans le cadre des délires éthyliques.

En effet, l’ébrieux anormal ne décrit jamais spontanément l’aspect de sa propre personne telle qu’il la voyait dans son rêve.

Le délirant alcoolique aigu ne se décrit pas non plus lui-même ; si sa cénesthésie l’occupe, si des sensations tactiles lui suggèrent l’hallucination de quelques taches tout adventices sur sa peau ou sur ses vêtements (fils, paillettes, insectes, etc.), par contre, l’auto-représentation chez lui paraît intacte, ou, ce qui revient au même, secondaire. C’est là du moins, une remarque que la revue de nos souvenirs nous suggère ; nous la soumettons sans réserves à l’appréciation du lecteur. Nous ignorons quels résultats donnerait l’interrogatoire d’une série de malades, dirigé spécialement sur ce point. Le sujet mérite tout au moins d’être étudié. Si notre estimation est exacte, l’explication du fait nous semble devoir être facile.

En tout cas, deux données paraissent, avant toute enquête, bien certaines ; savoir que les malades ne parlent jamais spontanément des transformations extérieures de leur personne, alors qu’ils parlent si facilement d’une fantasmagorie ambiante ; ensuite, que si les troubles de l’auto-représentation existent, ils n’ont pas du moins un rôle directeur dans les attitudes et les actes.

Bien au contraire, nos trois malades ont raconté spontanément comme ils étaient vus transformés, et d’ailleurs cette transformation se liait intimement à leur délire. Peut-être faut-il attribuer, sinon les fausses perceptions visuelles, du moins l’attention au moi externe, à l’excitation submaniaque avec laquelle elle cadre si bien.

Une fois nous avons rencontré ce genre d’attention, mais sans troubles de la perception, chez un alcoolique délirant, et cela, détail digne d’être noté, dans des minutes mégalomanes. Cet individu, déjà cité, qui croyait être nommé chef delà Sûreté, avait conscience de la pauvreté de ses vêtements et la regrettait, mais n’en partait pas moins tel quel, pour prendre possession de son poste, quand il fut pris de panophobie.

VI.

Durant la crise le sujet, non seulement est parfaitement orienté, mais conserve une certaine dose de jugement, qui s’exerce dans les limites de son délire : le sujet voit et juge comme dans la vie normale, sa démarche, ses gestes, ses mots. Seul, l’ensemble de sa conduite échappe à sa critique. Mais peut-être n’y échappe-t-il pas totalement. Le sujet fait montre d’une certaine prudence, s’abstenant de certains actes qui seraient naturels dans sa situation, tels que fausses signatures, émission de chèques et dons fictifs ; le sujet s’abstient de grivèlerie presque toujours ; nous verrons enfin que parfois il peut prendre ou paraître prendre telle précaution, en vue d’atténuer ultérieurement sa responsabilité pénale. Mais une telle conscience, qui n’empêche ni l’ascendant des délusions ni a fortiori le passage aux actes, ne saurait être comparée à la conscience telle qu’elle existe après la crise.

Un de nos malades, a, une fois au moins, au début d’une de ses périodes, envoyé un exprès chez un aliéniste en renom, évidemment aux fins de se faire plus promptement déclarer irresponsable. Au moment où il écrivit sa lettre à l’aliéniste, il venait d’entrer, sans argent, dans un salon particulier d’un restaurant de luxe, en la société d’un jeune homme qui semblait être son compagnon de pédérastie. Il semblerait donc y avoir eu, dans ce cas, un simple délit de grivèlerie, avec simulation de délire préméditée.

D’abord, une telle simulation ne prouverait pas que Jes autres crises mégalomaniaques fussent simulées (ainsi la simulation du projet de suicide se rencontre chez des sujets ayant déjà fait des tentatives de suicide sincère, d’anciens internés simulant leur ancien délire, etc.). Ensuite cet appel à un aliéniste pouvait être fait en vue du délit de grivèlerie ou des absurdités quelconques que l’ivresse pouvait faire commettre, et le délire méga-lomaniaque serait survenu en supplément durant l’ivresse. Enfin, et c’est là le point important, le sujet déjà excité par l’alcool peut parfaitement avoir conscience qu’il va présenter ou qu’il présente déjà son délire mégalomaniaque habituel. II est possible, qu’à la prévision du délire, le sujet y ajoute un délit volontaire, qu’il ait même conscience de son irresponsabilité et qu’il en joue ; l’aptitude délirante et le délire n’en existeront pas moins. Nous rappellerons que pareille conscience de l’imminence ou de l’actualité morbide existe chez l’hypomaniaque, chez l’hystérique, chez l’ébrieux même. Voilà pour la préméditation.

Pour ce qui est de la grivèlerie, ou de tout autre délit dont le sujet en tirerait un profit quelconque, ils ne donneraienl pas nécessairement au délire un caractère de simulation. Les cas que nous appellerons « désintéressés » parce qu’ils ne peuvent rapporter au sujet, comme résultat matériel, que des ennuis, doivent nous faire comprendre et admettre les cas compliqués d’intérêt et de bénéfices momentanés. Ainsi les obsessions ei impulsions dénuées de caractère délictueux nous démontrent, en toute clarté, le mécanisme d’autres obsessions et impulsions qui se trouvent engendrer des délits (Magnan).

Il est donc possible que nos malades n’aient pas toujours une créance absolue en leur délire, et qu’ils mettent quelque complaisance à s’abandonner à ce dernier : l’illusion, pour n’être pas rigoureusement irrésistible, n’eii est pas moins morbide dans son essence. Elle doit d’ailleurs être considérée comme irrésistible, si le sujet ne peut y résister qu’en vertu d’un secours extérieur, et s’il s’y abandonne en pratique sans lutte. Ainsi, dans l’hy-pomanie et, plus simplement encore, dans le besoin de sommeil normal, le sentiment de pouvoir résister est pour une part, de

beaucoup la plus grande, une illusion de l’observation III.

Cette complaisance à l’égard des idées mégalomaniaques est particulièrement compréhensible chez des individus imaginatifs, ayant par nature le goût du mythe (Dupré) et enclins, comme tels, à pouvoir tromper, ou du moins éblouir eux et les autres. Chez ceux-là, le plaisir de transformer et de se transformer, l’incapacité de séparer la réalité de l’invention, sont des infirmités habituelles. Elles se décuplent presque fatalement dans une ivresse de forme psychique.

VII.

En résumé, nous admettons comme démontré qu’il existe une ivresse psychique avec thème délirant donné, actes mégalo-maniaques spéciaux, euphorie et hypomanie, qui se développe subitement, ches des dégénérés alcooliques, dans une période de déchéance, et qui a tendance à se renouveler d’une façon stéréotypique.

Les récidives ont lieu généralement à des intervalles assez, rapprochés, pendant une période maladive.

Le thème clinique varie peu, il mène à des commandes somptuaires ; il est, sauf très rare exception, complètement désintéressé.

La même euphorie pure a toujours coïncidé, che^ nos malades, avec des thèmes de même ordre, que nous pouvons appeler somptuaires.

Des états mixtes sont possibles, dans lesquels les hallucinations et l’agitation motrice prédominent : nous sommes alors en présence de simples variations de l’ivresse, de délire polymorphe avec alcoolisme, plutôt que d’une forme d’ivresse morbide. D’ailleurs, en pareil cas, l’activité est courte et faiblement coordonnée, on ne la conçoit d’ailleurs durable et cohérente que justement par l’effacement des centres sensoriels et moteurs.

Toutes les conditions que nous avons énumérées, nous paraissent être simultanément nécessaires, de leur coïncidence seulement peut résulter une activité suivie.

Ces cas sont peut-être moins rares qu’ils ne semblent ; ils peuvent être facilement méconnus, parce que si le malade est considéré dès l’abord, comme alcoolique, l’épisode mégaloma-niaque passe inaperçu à côté des troubles hallucinatoires et de l’agitation subséquente ; s’il est dirigé sur la prison, et si une expertise est instituée, l’expert arrivera un peu tard pour entendre du malade un exposé significatif.

Le malade, d’ailleurs, ne se rend pas forcément compte du caractère particulièrement pathologique de son ivresse, il peut considérer les crises antécédentes comme une aggravation et non comme une excuse de son cas, et pour ce motif, les tenir secrètes. Si les délinquants demandent une expertise, et si l’expertise leur accorde une atténuation quelconque de la responsabilité, c’est pour des raisons d’ordre banal, comme des internements d’ordre antérieur, leur dégénérescence foncière, etc.

Le médecin expert lui-même ne pense pas forcément à rechercher la stéréotypie. Il tend à voir dans le cas donné un délit qui a été seulement favorisé pour l’ivresse : et cette explication semble surtout légitime lorsque le malade a déjà été condamné, ou lorsqu’il est visiblement hypomoral. À fortiori le délire est-il méconnu, lorsque certains actes de la crise même portent des marques de préméditation et de calcul (ainsi la grivèlerie et la sodomie dans un de nos cas).

Lors même que la simulation partielle apparaîtrait, il importerait de se souvenir d’une part que la tendance mythomaniaque est en elle-même morbide, et d’autre part, que la demi-conscience n’est pas un phénomène rare en pathologie mentale.

Généralement, la mesure de l’internement s’imposera, pour les raisons suivantes ; le sujet, alcoolique et cachectique, se présente dans un état de moindre résistance qui l’expose aux délires variés de l’alcoolisme ou de la dégénérescence ; les idées de suicide sont fréquentes ; la situation sociale du malade est telle qu’il ne peut guère trouver qu’à l’asile une hygiène physique et morale ; il sollicitera lui-même, assez souvent, son internement. Parfois l’admission dans un dépôt de mendicité suffira au traitement physique. L’ex-malade pourra en ressortir, comme de l’asile d’aliénés, muni de vêtements neufs et d’un pécule.

Souvent aussi les malades appartiendront à cette catégorie de dégénérés, si embarrassante pour les pouvoirs publics dans l’état actuel de la législation, auxquels conviendrait l’internement à long terme dans des établissements à régime spécial pour les buveurs, ou les délinquants d’habitude, ou les débiles.

Les crises mégalomaniaques et hypomaniaques de cause toxique, que nous venons de dépeindre, nous ont rappelé à diverses reprises certaines données de la pathologie générale de l’esprit. Ainsi, pour l’électivité quant au tonus émotionnel, aux facultés mises en jeu, et à la composition du délire ; la stéréotypie au cas de récidive délirante ; l’illusion d’une personnalité nouvelle basée sur la cénesthésie, etc.

Prises dans leur ensemble, elles constituent un cas particulier de ces rencontres entre un terrain d’un certain genre et un toxique d’une certaine formule, rencontres hérèdo-toxiques, suivant l’expression de Dr P. Garnier.

Nous rappellerons que ces deux notions, qui se limitent, mais se complètent l’une l’autre, ont été spécialement mises en lumière par deux de nos maîtres, par M. Magnan à propos de l’absinthe, des essences, de la cocaïne ; par M. Paul Garnier, dans son étude sur les ivresses pathologiques.

Le présent travail devrait prendre place, avec quelques autres dans son œuvre, à la suite du chapitre premier de son livre La Folie à Paris, et nous devrons nous-même avoir une part modeste dans leur rédaction, que la mort de notre vénéré maître nous a forcé à entreprendre seul. Nous espérons avoir exprimé exactement sa pensée, qu’une fréquentation assidue nous avait mis à même de connaître. Nous sommes heureux de dérober ainsi à l’anéantissement une parcelle, si minime soit-elle, de ces trésors inappréciables qui constituaient son expérience, et dont il n’avait révélé encore, malgré l’importance de son œuvre, que la moindre part.

Nous nous efforçons en même temps de nous acquitter envers sa mémoire de la reconnaissance que nous lui devions pour ses leçons et son amitié. Qu’on nous permette enfin de rappeler quels étaient, en face du malade, les intuitions, l’adresse, le charme de ce maître, qui restera bien certainement, pour tous ceux l’ayant vu à l’œuvre, l’égal des plus grands cliniciens (1). 20

2° Nouvelle observation du même fait (1)

Intervention 1911

Rôdeur pittoresque du faubourg Saint-Germain par ses habitudes d’ « absinihomane invétéré », plus connu encore à VInfirmerie spéciale pour ses nombreux retours, ancien soldai insoumis, ancien clerc de notaire indélicat, faux officier, faux prêtre, faux dignitaire de plusieurs ordres, pauvre hère orgueilleux, instable, maître-chanteur, voleur, aspirant indicateur de police, journaliste, auteur et conférencier prétendu, habitué d’hospices, ami des jeunes poètes d des dames nobles.

J. F.

Ce malade est bien connu de l’Infirmerie spéciale du Dépôt. Nous venons de l’entendre affirmer que ses ivresses, même après absorption d’absinthe, restent pacifiques. J’incline à le croire. J’ai eu, en effet, l’occasion de l’observer en liberté, en pleine ivresse. L’ayant rencontré dans la rue, je l’ai suivi. Son ivresse affectait une forme hypomaniaque ; subactivité, inventivité continue, aménité pathologique, exaltation de la vanité, excentricités continuelles, mais modérées, aucune violence. Sale et la face contusionnée, il avait sanglé sa jaquette et avait à la main des gants racornis, ramassés sans doute sur un tas d’ordures. Il déambulait d’un air grave, faisait aux passants des politesses muettes, des gracieusetés immotivées ou excessives, cherchait dans la foule des personnes sympathiques, ou distinguées, pour leur adresser des saluts des plus recherchés, se mêlait aux moindres attroupements pour dire une seule phrase, lapidaire, en se retirant et en saluant, entrait chez les concierges pour les interroger avec égards : toutes ses attitudes exprimaient la discrétion et le sentiment de son importance. Lui-même vient de nous dire qu’il a, dans l’ivresse, l’illusion d’être devenu un grand personnage. 21 11 réalise donc ce type, observé pour la première fois par notre maître P. Garnier : Ivresse psychique, avec transformation de la Personnalité. Il réalise du moins un degré atténué de cette forme d’ivresse.

J’ai, d’après les observations de mon maître, P. Garnier, décrit cette Ivresse en 1907 dans les Annales Médico-Psychologiques (1). État hypomaniaque, conviction mégalomaniaque unique, actes saugrenus parfois délictueux, mais presque toujours désintéressés, conservation des souvenirs, tendance à la stéréo-bypie, etc. Au sujet du terrain, nous signalions l’alliance de la chronicité éthylique d’un âge quelque peu avancé, et du goût inné de la fiction, ou, si l’on veut, de la tendance mythoma-niaque. Ces trois conditions existent chez ce malade. Il confirme ; notre description.

3° Diminution et modification des délires alcooliques à la suite des mesures législatives et administratives prises pendant la grande guerre (2)

Communication 1921

En rentrant dans notre Service après la guerre, nous avons> été immédiatement frappé de la diminution du nombre des Délires alcooliques et de leur moindre gravité.

Nous nous proposions de publier une Statistique à ce sujet, lorsque précisément cette Statistique nous fut demandée, en septembre 1920, par M. le Préfet de Police. Voici les résultats que nous avons adressés, pour transmission, à M. le Chef de la 2e Division. 22

Nos examens comparatifs n’ont porté que sur les 8 premiers mois de l’année 1920, et sur les mois correspondants des années 1911 et 1913. Si donc on veut avoir approximativement les chiffres annuels, on devra augmenter d’un tiers les chiffres donnés.

Nous publierons ultérieurement des chiffres portant sur de plus longs laps de temps.

D’autre part, nous n’avons compris dans notre relevé que les cas où l’Alcoolisme figurait comme cause unique du Délire ; n’ont pas été relevés les cas où l’Alcoolisme figurait comme cause secondaire (Psychoses avec appoint toxique).

I. – Avant 1914, le nombre des délires alcooliques allait continuellement croissant. Le taux de l’augmentation annuelle était d’environ 1 /10 (un dixième). Pour les hommes, cette progression était légèrement supérieure à 1/10 et, pour les femmes, légèrement inférieure à 1 /10.

Le chiffre global des alcooliques pour les 8 premiers mois de 1911 a été de 407 (à savoir 334 hommes et 73 femmes).

Ce chiffre pour les 8 premiers mois de 1913, a été de 452 (à savoir 372 hommes et 80 femmes).

Comparés au total des entrées durant le même temps, ces chiffres en représentaient plus que le quart, et moins que le tiers. (Nous rappelons qu’ils comprennent seulement les cas d’alcoolisme pur, et que l’alcoolisme figurait, à titre secondaire, chez un grand nombre de nos malades.)

IL – Pour les 8 premiers mois de 1920, le chiffre des alcooliques accuse, par rapport au chiffre de 1913, une diminution de plus de moitié : 211 délirants contre 452 (deux cent onz ; e contre quatre cent cinquante-deux).

Ainsi le nombre des Délires Alcooliques a diminué de plus de moitié, exactement des 5 jS (cinq huitièmes) ; là où l’on constatait, avant les mesures susdites, huit délirants alcooliques, on n’en trouve plus que trois aujourd’hui.

Cette diminution des alcooliques a entraîné une diminution du chiffre total des entrées, diminution de plus de 200 pour 8 mois, soit plus de 300 pour une année.

Dans le total des entrées pour 1920, les alcooliques ne figurent plus, en 1920, que dans la proportion de 1 /6 (un sixième).

Cette diminution n’est pas qu’apparente, elle est réelle, car :

1° Les conditions d’observation, d’enregistrement et de recensement ont été rigoureusement identiques pour les 3 années envisagées ;

2° Les chiffres des Psychoses autres qu’alcooliques, dans notre Service, n’ont varié que dans des proportions insignifiantes ;

3° La population parisienne n’a pas diminué du fait de la guerre, le contraire semble même démontré.

III. – La diminution des Délires Alcooliques est attribuable exclusivement aux mesures législatives et administratives édictées pendant la guerre et depuis la guerre.

Ces mesures ont agi par deux mécanismes :

1° Restriction de la consommation des spiritueux ;

2° Suppression des essences (absinthe, apéritifs divers).

Le deuxième mécanisme a été certainement le plus efficace.

IV. – Les chiffres respectifs des deux sexes nous montrent une diminution plus accusée du côté hommes.

Nous trouvons, en effet, 160 hommes en 1920 contre 372 en 1913, soit 2 1/2 contre 7 ou, si l’on veut, 5 contre 14 : la diminution est de près des deux tiers.

Par contre, les femmes, en 1920, sont encore au nombre de 51 contre 80 en 1913, soit 5 contre 8, soit diminution de trois huitièmes.

Pour cette raison, la proportion entre hommes et femmes s’est modifiée : ainsi pour une seule unité du côté femmes, nous constatons du côté hommes les chiffres suivants :

En 1911……………… 4 1/2 (exactement 4,57)

En 1913……………… 4 1/2 (exactement 4,62)

En 1920……………… 3,1

Entre autres termes, nous trouvions, en 1911 et 1913, quatre ou cinq alcooliques hommes contre une femme ; il n’y en a plus que trois aujourd’hui. Les chiffres absolus ont baissé des deux côtés, mais le chiffre des femmes a moins baissé ; son taux de diminution est deux fois moins rapide.

Cette inégalité dans la diminution sera expliquée au § VII.

V. – Il n’y a pas à considérer que le nombre des cas, on doit aussi considérer leur gravité.

Les cas très graves ont disparu presque entièrement ; les cas graves sont devenus plus rares.

Les Délires Alcooliques Suraigus avec obtusion profonde et danger de mort ne s’observent plus que rarement ; il en est de même des Grandes Ivresses Pathologiques (formes prolongées ou agressives). Certains individus, spécialistes de ces ivresses, qui nous revenaient plusieurs fois l’an, ne nous reviennent plus. Les Délires Aigus Simples se montrent moins impulsifs, et les Ivresses Pathologiques, même de moyenne intensité, sont moins fréquentes. Toutes les formes sont devenues plus rares et plus bénignes.

Nous supposons, par suite, que, dans les Asiles de la Seiner auxquels nous transmettons nos malades, on a dû constater une raréfaction des cas de décès dans les premières heures du séjour.

Toutes ces transformations sont dues à la suppression des essences, cause classique des cachexies graves et des formes les plus dangereuses au point de vue social. Nous ne constatons plus, à part quelques exceptions dues aux fraudes, que des délires d’origine uinique.

Il est à rappeler que les alcooliques buveurs de vin sont de moins funestes procréateurs que les alcooliques buveurs d’essences.

VI. – Les formes suraiguës de l’Alcoolisme ont toujours été, proportionnellement, moins fréquentes dans le sexe féminin : peu de grandes confusions, peu de grandes ivresses anormales, peu de décès. Une raison en était que la femme, dont le système nerveux est plus sensible, délire avant l’imprégnation profonde, etr par conséquent, réalise moins facilement les conditions des délires graves ; mais une autre raison, plus importante encore, était celle-ci : la femme s’adonnait moins aux liqueurs à essence ; les Délires de la femme étaient surtout viniques.

Or, la consommation du vin, si elle a baissé, ce qui est douteux, n’a pas baissé dans une mesure comparable à celle des essences ; pour cette raison, le chiffre des délires féminins devait baisser moins rapidement que le chiffre des délires masculins.

Il y a encore, du côté femmes, une autre raison qui a ralenti la diminution des délires : c’est que les femmes, depuis la guerre, se sont en grand nombre portées vers le travail industriel ; or, ce dernier est un facteur d’alcoolisme.

On pourrait objecter que la proportion des sexes depuis la guerre s’est modifiée, nous répondrons que le chiffre des hommes n’a pas diminué dans la proportion de 8 à 3, et qu’à Paris les vides sont partiellement comblés par un rapport de la province et de l’étranger. Or, nous ne trouvons plus pour une délirante, que trois délirants au lieu de quatre ou de cinq, chiffre d’autrefois.

Quant à un changement spontané des habitudes du sexe guerrier, il serait utopique d’y songer.

Enfin, le chiffre absolu de la population féminine dans Paris a augmenté depuis la guerre (ouvrières, employées, familles de réfugiées) : cette augmentation n’a pas empêché le chiffre absolu des délirantes alcooliques de diminuer dans la proportion de 8 à 5.

VII. – Les mesures prohibitives et restrictives auxquelles nous faisons allusion sont les suivantes :

Loi du 16 mars 1915 (Suppression de la vente de l’absinthe et des essences).

Loi du 9 novembre 1915 (Limitation du nombre des débits).

Loi du 1er octobre 1917 sur l’Ivresse.

Divers Décrets Ministériels et Arrêtés Préfectoraux, notamment les Arrêtés relatifs aux heures de fermeture, et les Décrets élevant les Droits sur les Alcools.

L’élévation du prix de l’alcool n’a pas été fonction seulement des conditions économiques, mais encore des mesures fiscales comme le montre le tableau suivant :

PRIX DU LITRE D’ALCOOL À 100°

Prix du commerce Droits Total

Avant-guerre……… 0,60 1,80 2,40

1919…………… 3,80

Juillet 1920……… 4 6 10

Octobre 1920……… 4 10 16

Conclusions

Nous constatons à l’Infirmerie spéciale des modifications profondes dans le mouvement des alcooliques.

Le nombre annuel des alcooliques a diminué de plus de moitié, bien que le nombre annuel des malades ait peu changé.

La gravité des cas de Délires Alcooliques, examinés, soit en eux-mêmes, soit dans leurs conséquences sociales (dangers pour la sécurité publique et pour la race), a diminué.

Le total des alcooliques des deux sexes pendant les 8 premiers mois de 1911 a été de 407, et, pour la même période en 1913, de 452. Il est descendu en 1920 à 211. Le chiffre des alcooliques, sans distinction de sexe, s’est donc abaissé dans la proportion de 8 à 3.

La diminution a été, du côté femmes, moins marquée que du côté hommes : elle a été de 8 à 5.

La diminution, du côté hommes, a été de 7 à 2 1 /2, ou, si Ton veut, de 14 à 5.

La diminution est, en résumé, de 14 à 5 pour les hommes, et de 8 à 5 pour les femmes.

Ces modifications sont dues exclusivement aux mesures diverses prises contre la consommation des spiritueux, et, en particulier, à l’interdiction des essences.

Il serait désirable que les Pouvoirs Publics, encouragés par ce succès, renforcent encore les restrictions et prennent des mesures très rigoureuses contre les fraudes.

Nous reviendrons sur ces résultats après le recensement de 1921. Nos relevés porteront cette fois sur toute la période de la guerre et toute la période d’après-guerre.

4° Alcoolisme chronique. Éthylisme. Fugue prolongée chez un fugueur d’habitude. Dépression (1)

Présentation de malade 1911

Antécédents familiaux. – Grand-père paternel alcoolique (commerce de chevaux), mort subitement à 75 ans.

Père dégénéré, alcoolique chronique. Ruine et déchéance. Violent ; très prodigue dans l’ivresse. Interné pendant 2 mois à 33 ans (Maréville) après une tentative de suicide (section des régions radiales). Mort à 60 ans, très probablement suicidé.

Ghe ? la mère, usure organique prématurée, démence commencée dès la ménopause (amnésie surtout). Pas de fausse-couche. Morte d’affection pulmonaire, en 9 jours, à 62 ans.

C’est une heure après la mort de la mère que le père a été trouvé mort, probablement empoisonné (sensiblerie subdémentielle, serments répétés de ne pas survivre à sa femme alors qu’il l’avait battue toute sa vie et qu’elle était démente depuis 10 ans).

Une sœur, 22 ans, mariée, sans enfants ; véritable paranoïaque.

Deux enfants, 13 ans et 7 ans 1 /2. Aîné, né à 7 mois, arriéré physiquement et psychiquement, polypeux, stigmates multiples, 23 pâleur. Sans aucune mémoire, dit la mère. Cadet intelligent, vif, affectueux, très émotif.

Antécédents personnels. – Rougeole à 6 ans. Vers 9 ans trauma, choc sur un œil (coup de coude), douleurs orbitaires depuis Jors (?).

Jusqu’à 12 ou 13 ans, miction nocturne et miction diurne vraisemblablement par insuffisance médullaire ; aucun signe comitial. Pas d’automatisme. Onanisme. Bon écolier, certificat d’études à 11 ans. De 12 à 18 ans, employé de commerce. À 18 ans, employé de bureau. À 19 ans, première fugue.

Engagé volontaire à 19 ans. Plusieurs fugues au cours du service militaire. Désertion, séjour en Belgique ; mariage. Retour en France, séjour aux compagnies de discipline (Afrique). Paludisme à 22 ans. Depuis fin du service jusqu’à 1919, fugues rares, mais changements de place nombreux. Tantôt comptable, tantôt cocher.

Aurait un caractère de « femme », pleure facilement, souvent déprimé. Quelquefois violent envers sa femme.

Alcoolisme. – Début avant 18 ans. Boit chez lui 3 ou 4 litres de vin ; nombreuses consommations au dehors quand il est cocher ; 5 et 6 litres de bière l’été.

Malaises d’alcoolisme chronique, avec parfois subacuité : cauchemars (chutes, incendies, explosions, pas de rixes), sursauts incessants dans le lit, transpiration très abondante ; propos à haute voix de teneur anxieuse, durant le sommeil ; ou encore rêves professionnels (parle à ses chevaux). Pituites.

Les fugues du malade ont coïncidé, dans tous les cas ou presque tous, avec une influence éthylique, soit chronique (malaise général), soit actuelle (imbibition).

Fugues. – La fugue est le mode de réaction personnel à notre malade, dans tous les cas de malaise moral (contrariété, irritation, ennui, tristesse), et cela surtout, peut-être même exclusivement lorsqu’au facteur moral se joint une influence alcoolique soit déprimante (chronicité) soit excitante (ébriété).

Première fugue, semble-t-il, à 19 ans ; alors pourvu d’une très bonne place de secrétaire, il part brusquement pour 5 jours ; au retour, son père lui fait contracter un engagement de 4 ans dans un régiment d’artillerie.

Deuxième fugue. – Élève brigadier à Versailles, il prend à Paris, à 5 heures, avec son père, deux absinthes ; à 7 heures, querelle justifiée avec sa sœur, il la gifle, le père le renvoie à 8 heures. Colère, malaise, au lieu de reprendre le train de Versailles, il va à la gare de l’Est à 9 heures, et se rend en Lorraine chez des cousins. Dans le train, son irritation persiste. Le lendemain, il se trouve dispos ; il reste chez son cousin 3 jours, se disant permissionnaire, et rentre le quatrième jour, pour ne pas être porté déserteur. Reçoit 60 jours de prison ; en fait 14, le reste est levé ; son père ayant obtenu son changement de corps.

Troisième fugue. – Pour rejoindre son nouveau corps à Tarbes, il disposait, réglementairement, de 3 jours ; c’est au 3e jour du voyage, à Bordeaux, ayant bu force vin et absinthe, qu’il décide de ne pas rentrer. Un malaise moral avait part aux libations et eut part ensuite à la fugue, le sujet était contrarié profondément. Très mécontent de sa nouvelle affectation, avec cela furieux de n’avoir reçu de son père que 50 francs, il se mit à boire dès le départ (4 ou 5 absinthes, nous dit-il, le 1er jour). Comme, d’autré part, sa mère lui avait remis, en cachette, 300 francs, il fit le généreux, çà et là, dans les cafés. Au 3e jour, l’idée d’attendre 12 jours encore lui venait et était acceptée sans hésitation (la limite de l’absence illégale, dans le cas d’un voyage de 3 jours, était de 12 jours). De là, 30 jours de punition le jour de son arrivée au corps, punition levée bientôt après par amnistie.

Quatrième fugue. – Encore une absence illégale ; 3 semaines après la précédente. Il part avec un ex-caporal, déjà cassé, l’un emmenant l’autre. Cela un dimanche. Vers 10 heures, ils commencent à boire ; à 3 heures, l’idée du départ leur vient ; 3 jours absents ; libations, femmes, ils rentrent d’un commun accord. Il nous dit : « À ce moment, je n’étais pas triste du tout. Je savais que je risquais les compagnies de discipline. Je m’en moquais. »

Le Conseil de Discipline du régiment l’envoie alors en Afrique, 11 mois à Aumale. Pas de fugues, parce qu’alors enfermé.

Renvoyé ensuite pour 2 ans au 33e d’artillerie (Vannes).

Cinquième fugue. – Désertion. Séjour en Belgique. Il s’y marie, puis rentre en France. Condamnation à 17 mois de travaux publics.

Fugues diverses. – De 1900 à 1910, il aurait fait, suivant sa femme, 3 ou 4 fugues. Un jour de paie quelconque, ou un lundi étant rentré ches lui, il embrassait femme et enfants et repartait sans prévenir de rien. Après 2 ou 3 jours d’absence, il écrivait une lettre humble et repentante, avec idée d’indignité : « Tu ne méritais pas un homme pareil, etc. » Ces fugues ont presque toujours eu pour but de rejoindre sa famille, dans l’Est.

Une d’entre elles est restée confinée dans Paris. – Venant d’être payé par la maison Potain, il erre deux jours de café en café pour retrouver des camarades, passe une partie d’une nuit avec une prostituée, prend des voitures continuellement, bref dépense en 2 jours 85 francs. « Quand j’ai bu, nous dit-il, je fais îe libéral comme mon père ; c’est ainsi que mon père s’est ruiné. » Au sujet des femmes, il ajoute : « En dehors de l’ivresse, jamais femme ne m’a fait faire des bêtises. »

Fugue de 1911. – En juin, tant soit peu excité, dit-il, par un camarade contre un chef, il quitte une situation excellente et qui allait encore s’embellir. Le jour précédent (qui était un lundi), il avait bu au moins S litres. Il part avec 50 francs pour Lunéville, dit à ses cousins qu’il est en congé, et boit chaque jour 4 litres de vin plus 3 de bière. Ses cousins le trouvent étrange, – s’informent et le font repartir.

En août, il quitte encore une place excellente, pour une rivalité mesquine. Pas de dispute et pas d’ivresse la veille, assure-t-il. Cette fois-là, il se promène jusqu’à minuit.

Dernière fugue (3e fugue de 1911). – W… avait été fatigué, énervé, intoxiqué tout cet été. Le 25 octobre, se trouvant sans travail depuis 8 jours, il était spécialement déprimé, et par suite subissait une exacerbation de ses malaises d’éthylique chronique (troubles du sommeil, embarras gastrique, légère angine) ; sa femme aurait voulu le purger. Le 26, il accepte une place chez un entrepreneur de livraisons, qui le met avec ses deux chevaux et un camion au service de la maison K. Ce jour-là, il fait pour 1.267 francs de livraisons, rentre chez lui avec ses 1.267 francs d’encaissement, fait ses comptes et remet au lendemain matin (comme c’est la règle, paraît-il), le versement de la somme encaissée. On lui avait offert dans la journée au moins S litres de vin blanc, ce qui est peu, dit-il ; il y avait ajouté du sien, et se sentait, croit-il, très normal. La nuit du 26 au 27, il parle haut et gesticule tout en dormant ; au réveil il croit avoir bien dormi. Sa femme s’inquiétait de son nouvel emploi : « On te fait boire, disait-elle, tu te laisseras barboter ta sacoche (sic). » Il répond avec une noble assurance : « Je suis sérieux maintenant que mon garçon est grand », mange sa soupe et part à 6 heures. À 6 h. 1 /4, il se trouve devant la porte de la maison où il travaille, il entre dans un urinoir, et en sortant de là, subitement, regardant dans la rue, il change de but. Il marche ou il court sur la chaussée, il hèle un taxi et dit au chauffeur de le conduire, non dans Paris, ni près de Paris, mais jusqu’à Meaux. Pourquoi Meaux ? il ne saurait le dire. L’auto le fait passer juste devant sa demeure, il la regarde, personne n’est aux fenêtres. Arrivé à Meaux à 8 heures, il mange deux œufs et se met à boire avec le chauffeur, qui bientôt déclare ne pouvoir lui tenir tête. De Meaux, on gagne Château-Thierry ; il paie le chauffeur (72 francs), <et aussitôt prend le train de Nancy. « Je serais allé jusqu’au

Pérou », dit-il. À Nancy, il se sent à la fois excité et triste, perd tout appétit et regrette son acte. De Nancy, il se rend à Lunéville, où il s’abstient de visiter des parents, mais boit deux bocks. De là à Strasbourg, où il passe une après-midi, buvant force bière sans manger. « Durant mes 15 jours, nous dit-il, je n’ai pas mangé pour 16 francs. »

À Nancy, il avait été pris, le matin qui suivait son départ, de pituites caractéristiques, très abondantes. Il éprouvait en outre, pendant deux ou trois heures après son lever, un tremblement considérable qui le gênait pour tenir son verre, et que les libations dissipaient. Ces accidents se sont renouvelés tous les matins pendant sa fugue.

Au 5e jour, 1er novembre, des souvenirs funèbres lui revenant, il rentre à Paris, et dépose une croix sur la tombe de ses parents, non sans pleurer abondamment. Au sortir du cimetière, il se trouve passer devant sa maison et il la regarde sans s’arrêter, mais en se promettant d’y revenir quand il ferait nuit. « La secousse du cimetière m’avait réveillé », dit-il. Malheureusement, il part en Belgique aussitôt. À Bruxelles, il boit, pense à se tuer, et fait l’achat d’un revolver ; à Bruges, il boit et il mange. De Bruges, il envoie à sa femme, dans une seule enveloppe, plusieurs vues de la ville, sans y ajouter un mot d’écrit, pas même son nom. Revenu à Paris, il prend une chambre dans un hôtel près de la gare de l’Est, mais ne reste que 2 ou 3 heures et se rend à pied gare d’Orléans. L’idée ne lui est pas venue de passer devant sa maison, et encore bien moins d’y rentrer. « Je n’y ai pas pensé, nous dit-il. Quelquefois je pleurais en pensant à ma famille, d’autres fois, je m’en foutais totalement (sic) ». Gare d’Orléans, il prend un billet pour Saint-Sébastien, mais en route, il s’arrête à Dax, parce qu’il a froid ; il repart pour Saint-Sébastien, y passe trois jours, enfin en 2 ou 3 voyages, rentre à Bordeaux. Assez souvent, parti pour une destination, il descendait en cours de route, perdant une partie du parcours qu’il lui fallait repayer plus tard. Il descendait pour les motifs les plus imprévus et infimes (température, gare lui plaisant, etc.), un peu à l’instar du maniaque.

À Bordeaux, se voyant pourvu de 12 francs seulement, il veut se tuer par le revolver. Il hésite entre se tirer une balle, se noyer ou se constituer prisonnier. Sur le pont de pierre, il donne 6 francs à un mendiant, veut par deux fois s’élancer dans le fleuve, et finalement n’y jette que son revolver, parce que « dans l’intérêt de ses enfants » il opte pour le Commissariat, et que le port d’une arme prohibée aggraverait son cas. Se rendant à un Commissariat, il fait demi-tour devant le poste parce que l’aspect des lieux lui déplaît, prend alors le train pour Libourne où il passe la journée à se promener, et le soir, il se rend au Commissariat de cette ville, où il expose franchement son cas et d’où il écrit à sa femme.

De Saint-Sébastien, il avait envoyé à sa femme une carte postale avec ces mots : « derniers baisers » ; d’autres vues se trouvaient sous la même enveloppe. De Bordeaux, autre envoi de cartes postales avec vues, mais sans suscription. Jamais encore, au cours d’une fugue, il n’avait pensé à se suicider.

Tel est le récit de notre inculpé. Nous ne pouvons le révoquer en doute, parce qu’il constitue un tableau morbide typique, cohérent de toutes pièces, impossible à improviser ou même à exposer après étude, surtout pour un sujet ignare et déprimé. Enfin il peut seul expliquer la conduite bizarre du sujet, et il concorde avec l’état où nos examens l’ont trouvé.

À la date du 26 octobre, W… était en proie aux troubles de l’alcoolisme chronique. Sa légère dépression psychique de fin octobre venait pour une part des malaises et de l’éthylisme, pour une autre part de ses soucis.

Les libations du 26 lui ont valu, au 27, un réveil fatigué. Ouant à l’impulsion à laquelle il a cédé, elle a été dans sa conscience trop schématique pour qu’il puisse en garder le souvenir et la dépeindre.

Pour comprendre une telle impulsion, il faut se rappeler que W… est spécialement prédisposé à la fugue, et que le moindre malaise moral, soit de cause consciente, soit de source physique, le met en imminence de fugue. Avait-il bu l’instant d’avant ? Il n’est aucunement nécessaire de le supposer. L’effet des libations de la veille, suffisait pour fournir toutes les conditions de l’impulsion : tristesse, irritation, besoin d’un changement immédiat.

Nous ferons remarquer que W… est un émotif, autrement dit que chez ; lui une très faible impression fait, pour ainsi dire, boule de neige en très peu de temps ; il oublie tout, et une volonté passagère, plutôt violente, s’impose à lui. À ce point, l’émotif réagit, selon son aptitude spéciale, par la colère, l’agitation, ou l’idée de suicide, ou la fugue, etc. Pour ce qui est de W…, il réagit par le mouvement qui lui plaît, et sans doute l’anime ; mais ce mouvement est un déplacement, qui satisfait, dans son esprit, un besoin de changement radical. Il y arrive poussé par le sentiment de Vintolérable, comme arrivent ou à un raptus, ou à de l’agitation sur place, ou à une fuite, certains malades éloignés de lui à tout autre point de vue, les anxieux.

Au sujet du besoin de changement, nous ferons remarquer que W. est., foncièrement et continuellement un instable ; il l’est au-delà de la mesure permise habituellement aux émotifs. Aussitôt contrarié, il renonce à son poste, fût-il très bon et dût-il plus tard y revenir ; ainsi, non seulement, il s’excite promptement, mais la forme dans laquelle l’excitation se traduit est le besoin de changement immédiat. Sa démission donnée, généralement il se promène quelques heures sinon une journée : c’est visiblement une ébauche de fugue.

Notre malade mérite d’être rapproché au point de vue fugue, du mélancolique, du dipsomane et de l’ébrieux. Dans ses fugues précédentes, il a pu emprunter des traits à chacun d’eux. Les caractères différentiels seraient trop longs à définir.

W… est actuellement très déprimé, et le regret de ses actes délirants n’en est certainement pas la seule cause ; les fatigues récentes y ont part quelque peu, mais l’état de fatigue remonte plus loin, avant le départ : et l’imbibition éthylique l’a complété.

W… s’est prêté de très mauvaise grâce à l’examen. Il a opposé quelquefois à nos questions une mauvaise volonté puérile, ne pouvant se rendre à nos conseils, exhortations et raisonnements.

Dans cet état, il est certainement incapable de reprendre la vie en commun.

Conclusions de noire Rapport médico-légal. – W. est un dégénéré, émotif, avec tendances dépressives et alcoolisme ; propension foncière à la fugue. Plusieurs fugues depuis ses 18 ans.

Fugue récente de 15 jours ; impulsion, période de malaises physiques et moraux ; pérégrinations bizarres, velléités de suicides, appétition éthylique et malaises très augmentés durant cette période.

Inculpé d’abus de confiance (grosse somme emportée et gaspillée).

Père alcoolique, tendance suicide, déséquilibré, interné.

Démence prématurée chez la mère, etc.

Irresponsabilité quant au délire récent.

Actuellement, dépression marquée. Incapable momentanément de se diriger. Doit être interné, 2 décembre 1911.

M. Legrain (au malade). – Qu’avez-vous bu la veille de votre départ précipité ?

Le malade. – Beaucoup de vin blanc, mais rien que du vin blanc ; je n’avais pas bu d’absinthe.

M. Legrain. – Vous rappelez-vous nettement les circonstances de votre départ et de votre voyage ?

Le malade. – Oui, sauf peut-être ce qui s’est passé entre

Reims et Épernay. Cette partie du trajet n’est pas très précise dans mon esprit. (Le malade quitte la salle.)

M. Pactet. – La sacoche renfermait-elle de l’argent et qu’est devenu cet argent ?

M. de Clérambault. – Le malade en a dépensé le contenu. Je vois où tend la question de M. Pactet, mais il ne faut pas oublier que ce malade a accompli d’autres fugues uniquement à son détriment ; c’est la première fois qu’il emporte l’argent d’autrui.

M. Pactet. – J’ai observé il y a quelques mois un malade analogue à celui-ci. J’ai beaucoup insisté sur le point de savoir s’il avait accompli une fugue préméditée ou une fugue pathologique : il y avait comme ici de l’argent volé et dépensé en cours de route : Je doute encore.

M. de Clérambault. – Entre son arrestation et mon expertise, ce malade n’a pas revu sa femme. Or, en ce qui concerne les fugues antérieures, les récits du mari et de la femme ont été absolument concordants. Cet argument me paraît avoir beaucoup de valeur. D’autre part, dans quel état se trouvait le malade de M. Pactet, à l’époque de l’observation ?

M. Pactet. – Au moment de mon observation, le malade auquel je fais allusion ne pouvait guère être considéré comme un aliéné !

M. de Clérambault. – Celui que je vous présente aujourd’hui, était lorsque je l’ai vu à la prison nettement déprimé, hostile, obstiné dans le silence ; ce n’est pas lui qui m’a livré tous ces détails ; il a fallu que je les lui arrache.

M. Vigouroux. – Je suis un peu surpris d’entendre qualifier de fugue pathologique quelque brusque et inopiné qu’ait été le départ, cet épisode au cours duquel le malade est demeuré conscient, et a volontairement dépensé tout l’argent volé. Toutes les « bordées » des ivrognes deviennent-elles donc des fugues pathologiques ?

M. de Clérambault. – Le chiffre élevé de la somme d’argent que W. a emportée ne doit pas nous faire oublier le caractère pathologique de son départ. Il a fait déjà plusieurs fugues à ses dépens. C’est bien moins l’acte qui permet de juger le terrain, que le terrain qui fait juger l’acte. D’ailleurs, l’acte de W. porte en lui-même un caractère d’incoordination ; ce trait avait frappé le magistrat instructeur. La possibilité pour W. au cours de certaines fugues anciennes, de conserver quelque prudence, ne suffît pas à exclure l’état pathologique : certains hypoma-niaques sont certainement capables des mêmes calculs.

Toutes les fugues de W. ont eu une forme impulsive, survenaient de façon imprévue, étaient foncièrement inutiles et même nuisibles.

On nous dit que d’excuser de tels actes serait d’un exemple dangereux. C’est le reproche qu’adressent les profanes à l’expertise médico-légale en général ; la réponse est que nous sommes capables de reconnaître les simulateurs presque toujours. On ne doit pas retrancher de la Médecine légale un chapitre très important de la Psychiatrie : la Justice nous demande de lui signaler tout ce qui dans un prévenu est morbide.

Je ne puis admettre qu’on veuille restreindre le terme de fugue aux cas où la fugue s’accompagne d’une amnésie. Il serait aussi illogique de restreindre le terme amnésie aux cas d’amnésie avec fugue. Le mot fugue, dans le langage courant, est clair, il désigne un départ peu motivé, ou n’ayant que des motifs cachés, et plutôt brusque. Dans la littérature scientifique, ce mot a couramment le même sens ; pour préciser les nuances du cas on y adjoint une épithète, fugue mélancolique, fugue sénile, fugue démentielle, fugue comitiale, fugue amnésique, etc. Ce mot est nécessaire ; il est irremplaçable ; il est compréhensible pour tous. Lui imposer un sens arbitraire serait d’autant plus inopportun, que les termes ne manquent pas pour désigner îe déplacement avec amnésie : état second, somnambulisme, automatisme ambulatoire, au pis-aller, fugue amnésique.

Le terme de fugue ne doit pas non plus être limité aux cas où le sujet fait à pied tout son trajet. Fugue et ambulation ne sont nullement synonymes. Ce qui est caractéristique de la fugue, ce n’est pas le moyen employé, c’est le besoin de déplacement, c’est l’impulsion au départ, c’est l’inutilité de tout l’acte. Nous avons vu nombre de fugues d’alcooliques, d’hystériques et même de mélancoliques où une bonne partie du parcours s’était accomplie en chemin de fer. Un de nos délirants et confus alcooliques, amnésique ensuite, fit une fugue moitié en courant et moitié dans une voiture à mulet dont il s’était emparé sur la route ; n’y avait-il qu’une moitié de son acte qui fût une fugue ? Le vagabond qui fait lin voyage sans billet cesse-t-il d’être, pendant le parcours, un vagabond ?

Au moment de notre interrogatoire, c’est-à-dire il y a 15 jours, W. était tellement déprimé que son interrogatoire a été pour nous des plus pénibles. Il pleurait, mais ne se souciait pas de sa défense ; l’état physique était mauvais. Aujourd’hui, nous avons eu peine à le reconnaître, tellement le repos l’a transformé. Lors de notre examen, la profondeur de l’imbibition, la dépression, l’émotivité, rendaient nécessaire l’internement. Il ne pouvait ni travailler, ni supporter en liberté les regrets, les soins et les reproches ; il se serait sûrement remis à boire et peut-être se serait suicidé.

5° Note sur les alcooliques chroniques a internements multiples (1)

Communication 1911

Sous le titre suivant : « Alcooliques et Épileptiques à réactions dangereuses et violentes », M. le Dr Colin a présenté à la Société, le 19 juin 1911, certains spécimens de malades pour lesquels son Service (3e Section de Villejuif) a spécialement été créé.

Ces individus ressortissant à plusieurs catégories morbides ne sont définis entièrement par aucun nom. Antisociaux, violents, paresseux, éthyliques, tels sont pratiquement leurs aspects les plus frappants.

Ils présentent, peut-on dire, deux syndromes associés, l’un clinique, l’autre social.

Cliniquement, on note chez ; eux dès l’enfance : anesthésie morale, scolarité irrégulière, fugues, éthylisme précoce, hystérie ou épilepsie, parfois les deux, le plus souvent symptômes ambigus qu’on regarde tantôt comme hystériques, tantôt comme épileptiques, instabilité et paresse.

Socialement, nous trouvons dans l’adolescence : querelles, apprentissages multiples, rupture avec la famille, et pour finir engagement volontaire à 18 ans.

Dans leur vie militaire, nous trouvons : destruction d’effets, outrages, désertion, dégradation ; Travaux publics, Bataillons de Discipline, Légion Étrangère, plusieurs condamnations à mort ; des grâces, des amnisties, des rengagements dans la Légion ; plusieurs réformes, plusieurs simulations de troubles physiques et mentaux. Passage à la Légion Hollandaise. Parfois quelques décorations. Séjours aux Asiles de Marseille ou d’Aix. Pédérastie, absinthisme, paludisme, syphilis exotique. Cicatrices de coups de couteau, tatouages multiples.

Dans la vie civile : absinthisme ; multiples condamnations 24 pour outrages, coups et blessures ; parfois interdiction de séjour. Plusieurs fois delirium Iremens caractérisé. Internés dans diverses régions. Parfois infirmiers en province.

À Paris, manœuvres, débardeurs, etc. Ivresses pathologiques, et surtout excito-motrices. Attaques convulsives en état d’alcoolisme. Nombreux passages à l’Infirmerie spéciale. Nombreuses ivresses intentionnelles. Nombreuses simulations. Ont le plus souvent perdu leur Livret militaire, mais portent constamment sur eux leur bulletin de sortie d’un Asile. Demandent leur internement au Commissariat et se disent ensuite victimes d’une séquestration arbitraire. Parasitisme sous toutes ses formes. Hôpitaux, Asiles d’Aliénés, Maison de Nanterre, Asiles de Nuit.

Si un sujet présentait réunis tous ces commémoratifs, toutes ces tares, il serait complet. Un certain nombre des habitués de l’Infirmerie spéciale nous les présentent presque au complet. Ainsi, le nommé Étienne C…, 38 ans, dont nous allons citer les déclarations.

La simulation chez ; de pareils sujets est souvent mixte, nous voulons dire mêlée à des troubles subaigus réels. Exemples. Ils sont amenés par une ivresse excito-motrice et amnésique, mais cette ivresse a été volontairement cherchée, le sujet lui-même en convient. Ils sont amenés dans un état d’hypomanie à substratum alcoolique, mais ils exagèrent leur loquacité et leur violence, ils allèguent des hallucinations et une insomnie absolue qu’ils n’ont pas en réalité. Ils sont amenés dans un état de délire hallucinatoire subaigu, mais il est visible qu’au Commissariat, et parfois encore devant nous, ils exagèrent leur anxiété et leurs terreurs.

Nous en avons vu des exemples indubitables.

Dans tous ces cas, les signes physiques, les caractères du sommeil, l’attitude générale, finalement leur transformation en très peu de jours démontrent la réalité de l’imprégnation alcoolique ; mais pendant la période morbide leurs ironies, leurs exigences, et bien d’autres signes, prouvaient l’exagération volontaire.

D’autres fois, amenés dans un état d’ivresse ou d’hypomanie intégralement authentique, c’est seulement 3 ou 4 jours après l’entrée que l’idée leur vient de simuler. Calmes et lucides quelques heures, ils deviennent soudain agités, bruyants, destructeurs et insolents, plus qu’ils ne l’étaient dans le délire. Nous avons vu ce cas fréquemment chez les nommés A… et C…

Les actes de ces malades sont le plus souvent stéréotypés. Mais il est malaisé de savoir si au moment où on les observe on a affaire à une stéréotypie ébrieuse, ou bien à celle de l’entêtement. Une stéréotypie commune à A… et G… est la lacération d ’ effets.

Ces sujets manifestent leur volonté d’être internés avec une insistance et une violence particulières. G… a été ramené à notre Infirmerie spéciale 5 ou 6 fois dans un même mois ; il rentrait quelques heures après être sorti. Il avait annoncé, d’ailleurs, avant de sortir, qu’il reviendrait dans quelques heures. « Je me dévêtirai sur le quai, sitôt sorti ; ou je frapperai le premier passant venu, il faudra qu’on me ramène ici. » Le procédé adopté par G… pour nous revenir est la lacération totale de ses effets ; pourvu d’effets nouveaux, il les déchire encore pour rendre impossible sa sortie ; renvoyé vêtu d’un vieux pantalon et d’une chemise, il est, par son irritation, confirmé dans le dessein de revenir. Il menace de tuer ou le médecin de l’Infirmerie spéciale ou un passant. Son hostilité, jadis intermittente et instinctive, est devenue maintenant raisonnée et continue ; ses exigences de parasite sont devenues hautaines et menaçantes.

Voici un échantillon de ses propos, recueilli par un de nos surveillants. Il montre à quel degré, se sentant assuré de l’impunité, il prétend se jouer des institutions et des personnes, et combien il importe que ses conditions de vie ne soient pas soumises à ses caprices.

Rapport du Surveillant L. G… (26 nov. 1911). Après la visite…

Après la visite, il s’est mis à crier et à chanter parce qu’il n’avait pas été mis en liberté ; disait qu’il reviendrait aussitôt qu’il serait libre.

« On me fait perdre mon travail et je n’aurai plus d’argent pour payer ma chambre ; ils veulent m’envoyer à Villejuif, mais je sais qu’on ne me gardera que le temps que je voudrai ; j’ai du monde plus malin que les Médecins de l’Infirmerie spéciale et qui ont plus d’autorité qu’eux pour me donner ma liberté ; je ne veux plus bouger de mon lit ; je veux être servi ici et j’en ai assez,. Il faut que je fasse un mauvais tour au Dr Legras. Qu’est-ce que ça me fait de tuer quelqu’un ! on ira chercher mes antécédents et on verra que j’ai été interné plusieurs fois, que j’ai été en Afrique… Et puis on peut m’interner a vie après cela ; au moins j’aurai rendu service à l’humanité en tuant une crapule et une canaille. Ah ! ils ne veulent pas me lâcher avant lundi ; eh bien je reviendrai mardi, et d’abord je viendrai quand je voudrai ; on ne peut rien me faire, je me fous de tout le monde,, je les emm… tous. Tas de crapules, etc. »

Il fait ses besoins au milieu de la chambre, ne veut pas se lever pour venir prendre sa gamelle à la porte ; il fait tout ce qu’il peut pour être le plus désagréable possible avec tout le monde.

Il dort et s’alimente bien.

Ce ne sont pas seulement des Sections Spéciales qu’il faut créer pour ces malades, mais de multiples Asiles Spéciaux, avec législation spéciale, qui seront les Asiles de Sûreté.