Troisième chapitre. Éther

7° Notes sur l’éthérisme (1)

Article original 1910

Le très petit nombre de travaux qui ont été jusqu’ici publiés sur la psychologie de l’intoxication par l’éther, nous engage à publier, bien que sommaires, les observations suivantes :

Observation I. – Éthéromanie pendant un an.Attaques épileptiformes, vertiges, délire violent.Cessation des troubles par l’abstinence.Retour à l’éther, attaques épileptiformes et délire violent ; mort à la suite d’une attaque.

Sujet de 31 ans, bien portant, autrefois légèrement éthylique. Le nommé R…, garçon de laboratoire, 31 ans, est amené à l’Infirmerie spéciale, le 13 mai 1902, pour violences délirantes ayant éclaté subitement. Il dort dès son entrée, et le lendemain à son réveil il est calmé.

Antécédents héréditaires. – Mère bien portante, mais nerveuse ; cuisinière, cependant non buveuse, dit-il. Père décédé, ne présentait rien d’anormal.

Antécédents personnels. – Convulsions en bas âge, puis diverses maladies fébriles, sans convulsions et sans délire. Aucun indice d’épilepsie larvée, dans l’enfance ni l’adolescence. À 20 ans, étant 46 cuisinier, il s’est mis à boire du vin, des alcools, de l’absinthe ; quelquefois le soir, légèrement ivre ; mais il n’a eu à cette époque aucune attaque, aucun vertige, etc.

À 27 ans, étant garçon de laboratoire, chez un fabricant de produits pharmaceutiques, il a sa première attaque. Celle-ci s’est* produite l’après-midi. Sans aura il a perdu connaissance, il est tombé en s’agitant et poussant des cris répétés. L’épisode, qui dura en tout une demi-heure, fut attribué par l’entourage à des libations alcooliques, qu’il n’avait pas faites, assure-t-il.

Une deuxième attaque, toute semblable, eut lieu la même année, une après-midi, à 2 heures ; puis une troisième attaque survint, cette fois nocturne. L’attaque l’ayant surpris dans un escalier, il tomba de haut sur une barre de fer, une contusion du périnée cause une rupture de l’urètre, et il dut être transporté à l’hôpital.

Durant aucune de ces attaques, il n’y eut ni miction ni morsure. Pendant l’année où elles se produisirent, il croit n’avoir pas eu de vertiges ; jamais de fugue, et jamais d’impression d’égarement.

Il reste pendant quatre années (de 27 à 31 ans) sans aucune attaque et sans délire.

Mais avant-hier, durant la nuit du 12 au 13, il a subitement présenté une excitation véhémente, avec agressivité et violences, sur laquelle la procédure nous renseigne ; il n’a que des souvenirs très confus de cet épisode, et il affirme qu’à son avis, il n’a pas dû avoir d’attaques avant le délire.

Sur ce point, il nous paraît sincère. Il dit n’avoir pas eu d’ennuis ces temps derniers, et n’avoir pas ingéré d’alcool depuis longtemps. Au reste, dit-il, ces jours derniers, il lui était impossible de boire, car il restait à la maison, étant malade. Il avait eu de lu fièvre, par suite de coryza et de bronchite. Il éternuait fréquemment, mais sans présenter à aucun moment de congestion céphalique notable. Après avoir été constipé huit jours, il avait eu la diarrhée. Son médecin l’avait mis au régime lacté. Ses urines étaient claires et non mousseuses.

Aucun stigmate, ni de dégénérescence, ni d’hystérie, réflexe pharyngien peut être diminué (bromure ces jours derniers).

Le malade nie tout, absinthisme comme toute autre intoxication. Il n’était pas même exposé, disait-il, aux vapeurs d’éther, de sulfure de carbone ou autres ; il ne maniait pas de produits volatils ; enfin il ne buvait que du lait depuis quelques jours.

Sa femme décrit ainsi la crise qu’il a présentée avant-hier : Après avoir poussé un cri, il tomba à terre, saisit une chaise, la brise, la mord, frappe dans une porte avec les débris de cette chaise, se cache, tout en frappant derrière le bas de cette porte qui est vitrée, et crie à sa femme : « On veut me tuer, sauvons-nous. » Tandis qu’on le conduit au poste de police, il dit à sa femme : « Il ne faut pas que l’on te fasse du mal à toi » et ne se rend pas compte du trajet qu’on lui fait faire. Au poste son anxiété diminue ; il dit : « Je ne suis pas chez moi ici » et se montre surpris. Depuis environ un mois et demi, il dormait mal et se montrait triste. Il exprimait des craintes de mourir, et au même moment parlait de se suLider notamment par submersion. Il dit à sa femme qu’il a peur de voir ses attaques lui revenir ; il est souvent surexcité, et comme dans son excitation, il parle des élections actuelles, on regarde ces dernières comme la cause de son état.

Cette cause, il la connaît lui-même ; c’est elle qu’il sait pouvoir lui rendre ses attaques, c’est elle qui, suppose-t-il, pourrait amener sa mort ; et parce qu’il ne sent pas sa volonté assez forte pour s’y soustraire, il pense à se tuer. Il se trouve dans cet état de lutte fréquent chez les toxicomanes, souffrant et de l’angoisse du besoin et de l’angoisse d’en devenir victime. Il cherche un sauveur et il le choisit rempli de prestige. Comme il connaît un tant soit peu un ministre et son secrétaire, il écrit à ce dernier : « Dites au ministre qu’il vienne me voir, car je suis presque perdu, lui seul peut me sauver. Je me confesserai à lui comme à un prêtre. Il sera le médecin de mon âme et de mon corps et me sauvera comme un naufragé. »

Sa femme, qui nous transmet cette lettre, n’en comprend pas toute la portée. Elle nous confirme qu’autrefois son mari a fait des excès d’alcool ; mais il n’en fait plus depuis longtemps, nous assure-t-elle. Sur quoi son mari intervient pathétiquement : « Je te demande pardon, lui dit-il, je t’avais promis de ne plus boirey et je m’y suis remis ces temps derniers. »

Interrogé minutieusement, il avoue qu’il a de l’éther sous la main et qu’il en boit. Il fait un récit très étendu, d’où il résulte qu’il ne ressent le besoin de l’éther que par périodes, à la façon du dipsomane, que durant ces périodes, son appétence reste limitée à l’éther, que l’alcool, dont il a usé étant plus jeune, ne l’attire plus et ne l’a d’ailleurs jamais attiré comme le fait par moments l’éther. Il y a cinq ans, pendant deux mois, il s’est adonné à l’éther dont il buvait chaque jour de 20 à 25 grammes mêlés à de l’eau. Il a recommencé par intermittences durant un an. Puis pendant quatre ans, il s’est abstenu ; il aurait recommencé seulement « ces jours derniers ». Il a toujours caché à sa femme cette habitude ; cependant, une fois, il y a cinq ans, elle l’a surpris et lui a confisqué ses bouteilles, qu’il lui réclamait à deux genoux et d’ailleurs avec force menaces. Il avait vu, étant enfant, sa mère s’adonner à l’éther, sous forme de liqueur d’Hoffmann ; mais elle y avait renoncé d’elle-même.

Lui-même se sentait bien portant durant ses périodes d’abstinence ; peut-être était-il sujet à de vagues sensations vertigineuses, sans perte de connaissance. Par contre, durant des périodes d’ingestion, il a souffert de troubles graves : trois crises, qu’il appelle des syncopes, en moins d’un an, et récemment, après quelques semaines d’usage, l’accès délirant que nous avons décrit. Dans ses crises, toujours la perte de connaissance a été subite, la chute a été brusque, le malade ne s’est pas vu tomber, la perte de connaissance a duré dix minutes, ou davantage. Il n’a jamais mordu sa langue ni uriné.

Rien n’annonce les attaques. Sa dose quotidienne n’auraifc jamais dépassé 20 grammes par vingt-quatre heures (?). Personne, à part sa femme, n’a surpris sa passion, et nous en recevons, assure-t-il, la première confidence.

Sur la demande de notre chef, il écrit une relation de sa maladie. « La première fois que je me suis adonné à cette funeste passion (il y a plus de quatre ans), je m’étais senti l’esprit ennuyé. J’ai commencé par petites doses, en augmentant, jusqu’au jour fatal où, ayant sans doute tout le corps imprégné de poison, j’ai eu une première syncope. »

« Pendant l’absorption, je ne ressens pour ainsi dire rien d’agréable, c’est plutôt une ivresse énervante, me forçant à toujours boire de plus en plus, comme s’il y avait quelque chose d’urgent et de tout à fait indépendant de moi.

« Rien ne me fait prévoir que je vais tomber, et une fois la syncope passée, en une heure je ne me ressens plus de rien.

« J’ai eu une première attaque il y a quatre ans et demi, quand je venais de me remettre à l’éther. Elle m’a pris à mon atelier, et on l’a attribuée à la boisson. De même, quand je suis tombé dans les escaliers et me suis écrasé l’urètre, dont on m’a fait la suture à l’hôpital. Alors mon patron voulut me renvoyer ; je lui demandai pardon, sans lui dire la vraie cause de mon malaise, et en assurant que cela ne recommencerait plus.

« J’ai tenu parole presque pendant cinq ans. L’autre jour, je ne croyais pas avoir été si loin, mais l’effet s’est produit plus tôt que je n’aurais cru. Ce n’est pas que la quantité absorbée ait été trop grande ; mais comme je n’avais rien mangé depuis plusieurs jours, la dose a pu être moins forte, elle a produit l’effet plus vite sur mon estomac dégarni.

« Lorsque j’ai bu, je me sens plutôt la tête lourde et le gosier sec. C’est sans doute pour ça que je bois toujours de plus en plus (?) et en colère même après moi, j’ai jeté la bouteille qui me restait. Dans ce moment-là, ayant peur de ma perte, j’ai écrit la lettre que vous avez lue pour tâcher de trouver un autre emploi où j’aurais un peu plus d’air et surtout de distraction, car il ne faut pas que je sois trop sédentaire, et surtout ne pas avoir toujours l’esprit occupé à la même place.

« Je vous assure, M. le Docteur, que je me suis fait de salutaires réflexions, surtout ici, où j’ai vu tout autour de moi des gens plus malheureux que moi, et ayant mesuré toute la profondeur de l’abîme où j’aurais pu sombrer, je vous jure, M. le Docteur, sur la tête de ma petite fille, que je suis guéri à jamais de cette maudite passion ; et me souvenant que je suis jeune encore, je vous prie de ne pas tenir trop rigueur à un pauvre malheureux qui s’est égaré un moment, mais qui s’est ressaisi à jamais, etc.

« J’oubliais encore de vous dire que dans cette espèce d’ivresse nerveuse, le sommeil me fuit jour et nuit, je n’ai alors aucune vision et pas de cauchemars, et ça doit encore influer sur mes parties sexuelles, car j’ai sans cesse envie d’aller au coït avec ma îemme. Mais je ne sens absolument rien, pas le plus petit indice. Je dois sans doute tomber tout d’un coup, et ce n’est probablement que quand la fin de la crise approche que j’ai l’idée d’un sentiment ; puisque je me souviens seulement alors tant soit peu d’avoir eu peur. »

Notre malade, garde quelques jours par manière de traitement moral, fut remis en liberté, sous la surveillance de sa femme.

Quinze jours après, nous apprîmes sa mort, et sa femme vint nous faire le récit suivant :

Rentré chez lui, il avait suivi un régime, sous la direction de son médecin. Il était demeuré irritable ; notamment les mouvements de sa fillette l’énervaient ; à un moment, il la renvoie avec colère, puis brusquement il la rappelle, et lui offre sur-le-champ des bonbons, mais comme elle tarde à les saisir, il lui dit d’un ton emporté : « Prends-en donc, si tu en veux, dis-le » et la bouscule, la veille ou l’avant-veille de sa mort. Il éprouvait divers malaises et répétait : « J’ai trop souffert, je souffre trop, je ne boirai plus, je l’ai promis au Dr Garnier. » Les idées de suicide semblaient ne pas l’avoir quitté. C’est qu’il continuait en cachette à boire l’éther. Il suçait souvent des bonbons afin de masquer l’odeur d’éther, ou encore, dans ce but, il fumait.

Le vendredi 30 mai (soit moins de quinze jours après sa sortie) on le ramena chez sa femme abattu, suffoquant, tremblant. Il venait d’avoir à midi une attaque, ou plusieurs attaques successives, sa bouche était encore déviée} et l’avait été davantage, il ne ressentait pas de parésie. Il demanda à prendre le tub, le prit, parut réconforté, et dit : « Je me sens tout à fait bien. » Il se couche, lit et fume dans son lit, et cause. Il répète à sa femme : « Va donc dire à mon patron que je vais bien, que c’est la dernière crise que j’ai chez lui, je n’en aurai plus. Tu devrais y aller. » Il se plaint de souffrir de la faim, et subitement ressent un état vertigineux, il sent que son équilibre lui échappe. II se met à chercher des punaises autour de lui, les voyant mais ne pouvant, disait-il, les saisir ; d’ailleurs, il reste calme ; demande encore des aliments et fume ; à aucun moment sa femme ne perçut l’odeur de l’éther. À 11 heures du soir, subitement, il fit entendre une sorte de stertor « comme un bruit de salive dans la gorge » en même temps qu’il devenait immobile. Comme on lui épongeait la tête à l’eau froide, il put répondre par signes à quelques questions. Puis un stertor continu s’installe, le visage est extrêmement pâle. Un médecin injecte de l’éther, pose des sinapismes, prescrit un lavement purgatif, et finalement fait transporter le malade à l’hôpital. À ce moment le stertor diminue, mais le malade ne reprend pas connaissance. Le lendemain, la femme apprenait que son malade était mort dans la nuit, vers 4 heures.

De cet exposé, nous retiendrons :

1° Certaines conditions personnelles, telles que : hérédité nerveuse, souvenir de l’exemple, indifférence relative à l’alcool, forme dipsomaniaque peut-être héritée ; choix d’un toxique unique dans cette dipsomanie ; absence au moins partielle du bien-être habituel à l’ivresse éthérique ;

2° Certains traits du psychisme, communs aux intoxications, mais prompts surtout à survenir dans les intoxications raffinées (morphine, cocaïne, éther, etc.) tels que : appétence irrésistible, défaillance de la volonté, tendance à la dissimulation et au mensonge. La transformation du caractère dans le sens de l’irascibilité et de la violence semble un effet direct de l’éther. Notons enfin la promptitude avec laquelle ces troubles généraux apparaissent à chaque reprise de l’éthérisme ;

3° Troubles physiologiques dans l’ivresse légère, sensation de fébrilité, état de besoin, absence des hallucinations auditives et visuelles, éternuement, sensation de faim, excitation sexuelle ;

4° Troubles de l’intoxication grave ; crises épileptiformes, vertiges ; caractères spéciaux du délire (angoissé, agressif, excito-moteur), amnésie incomplète ; divers troubles d’ordie respiratoire très accusés. Absence de tous ces troubles en dehors de l’action immédiate de l’éther.

Observation II – Ivresse à forme de delirium.Tuberculose. Alcoolisme.

Le nommé Th…, 33 ans, autrefois journalier rural, actuellement colporteur, nous est amené dans un état de délire suraigu (1902). Tout en sueur, le visage vultueux, les pupilles dilatées, il s’agite, crie et menace sans discontinuer. Ses phrases sont peu variées. « Oui, j’ai enculé ma belle-mère ; j’ai faim, je suis moins fou que vous. » Ce disant, il frappe les murs de sa cellule, on lui met à 6 heures la camisole, et la lui laisse jusqu’à 11 heures. À ce moment, il est calmé, il se couche et dort jusqu’au lendemain matin.

Au réveil, il est un peu déprimé, pas du tout confus, et il a le teint frais relativement à celui des autres ébrieux. 11 ne se rappelle absolument rien des conditions de son arrestation. Il ne sait pas avoir été violent, il ne nous reconnaît pas. « Je ne peux pas me rappeler, j’étais ivre. » Mijdriase presque maxima, tremblement léger des doigts, langue non saburrale. Il sait que la cause de son ivresse était l’éther. « J’en avais acheté, nous dit-il, pour combattre des palpitations. Un médecin m’avait conseillé le sirop d’éther. J’ai acheté de l’éther pour cinquante centimes, je devais en boire une goutte ou deux, j’ai tout bu de suite. Je me sentais mal à l’aise et fiévreux depuis quelque temps ; j’ai une bronchite ; j’avais arrêté mon travail ces jours derniers pour m’aliter, et je me suis encore couché hier en rentrant ; j’étais au lit lorsque j’ai bu. »

Il dépeint son ivresse comme particulièrement gaie, il se sentait léger, délivré de toute fatigue. « Ça me faisait respirer, ce n’est pas du tout la même chose qu’avec les autres ivresses. » Nous lui demandons si au début il a ressenti une brûlure à l’estomac : * Au contraire, répond-il, cela me faisait respirer comme il faut. »

Nous constatons une tuberculose pulmonaire, peu avancée frâles sous crépitants au sommet gauche, légère matité au sommet droit). Cette affection contre-indiquait médicalement l’emploi de l’éther. Il aurait eu une pleurésie, soignée à l’hôpital en 1898. Cette maladie aurait eu pour suite heureuse de le faire renoncer à l’absinthe dont, jusque-là, il abusait.

Il buvait, nous dit-il, de trois à six absinthes par jour, plus du vin, du café, du rhum. Depuis quatre ans, il s’est abstenu de toute absinthe et de toute liqueur. Toutefois il persistait à boire du vin, même en assez grande quantité, et il a été deux fois interné ; il a été, en outre, arrêté une fois pour ivresse, amené à l’Infirmerie spéciale et relâché au bout de quelques jours. Lors du premier internement (1899), il présentait un délire éthylique banal, guérison en six semaines. Le second internement (1901) semble dû à un épisode ébrieux bénin. Depuis six mois, il aurait renoncé à toute libation, il se soignerait. Ainsi, l’éther serait venu surprendre un organisme présentement vide de tout toxique.

L’alcool, même aggravé d’absinthe, ne l’a jamais fait délirer, jusqu’au moment de sa première atteinte tuberculeuse. Depuis, il a pu délirer sous la seule influence du vin. Une recrudescence de bronchite, présentement, a facilité l’effet de l’éther. De plus, les délires antérieurs, dus à l’alcool, n’étaient pas sans avoir rendu ses centres nerveux plus vulnérables. L’éther a trouvé un terrain tout préparé pour le délire ; mais il est à remarquer que l’alcool, dans des conditions identiques, n’a jamais provoqué chez lui des désordres aussi subits, aussi violents, aussi fugaces.

Aucun accident épileptiforme n’est signalé, au début de la crise délirante. Th… n’a pas éprouvé de vertiges. Il n’a jamais d’ailleurs eu d’attaques même par l’absinthe, et toute son enfance s’est passée sans convulsions.

Nous nous sommes demandé si ce malade avait pu réellement passer six mois dans une sobriété complète et si son abstinence du vin n’était pas due précisément à de l’éthéromanie naissante. Mais les assurances d’un ami, avec lequel notre malade habitait, nous ont convaincu du contraire.

L’observation se résume ainsi :

Cerveau taré, organisme affaibli, délire subit et intense dû à l’éther ; propos hostiles, prédominance excito-motrice, hallucinations relativement minimes, sensation de faim, guérison rapide, amnésie ; persistance de la mydriase.

Observation III. – Georges-Louis D…, 25 ans, est à la fois un dégénéré et un « cérébral » au sens de Lasègue. À 16 ans, au cours d’une' scarlatine, il fait un délire hallucinatoire avec agitation intense (tentative de défenestration, etc.). À partir de là, il devient particulièrement bizarre. Vers l’âge de 17 ans il s’adonne à l’éther par passion ; dès le début, il est pris d’une attaque épileptiforme, et il éprouve en outre des phénomènes que sa famille et lui qualifient du nom d’absences.

De 18 à 21 ans, il est condamné plusieurs fois pour abus de confiance (vols de bicyclettes, vol d’une somme de 60 francs ;. En mai 1901, abus de confiance, internement. En 1904, nouvel internement après grivèlerie. Vaniteux, anormal incapable d’adopter une profession, il aurait sa place dans un asile de débiles et d’incapables. (Expertises et certificats : Dr Dubuisson, 1900 ; Dr Valon, 1901 ; Dr Magnan, 1904.)

En dehors de la délinquence, il a accompli divers actes bizarres, comme les suivants. Un jour, il commande un service funèbre, du prix de 1.900 francs, soi-disant pour sa grand-mère ; comme on lui fait remarquer que celle-ci est vivante, il répond : « Voilà quatre ans qu’elle ne sort plus, j’ai fini par croire qu’elle était morte. » Un autre jour, voyant une voiture de déménagement stationner devant sa maison, il y porte les meubles de sa mère.

Nous ne pouvons garantir que l’éthéromanie ou l’éthérisme ait joué un rôle dans la genèse de ces actes absurdes ; le caractère impulsif qu’ils semblent avoir eu permet toutefois de le supposer.

Voici les déclarations du malade : « Je suis très privé de ne plus boire d’éther ; depuis dix-huit ans, je n’ai jamais cessé. J’en buvais tout le temps, surtout le soir au café, où je mélangeais Vélher au sirop de grenadine. J’en buvais 40 à 50 centimes par jour. Cela me grisait, je me serais privé de déjeuner pour en acheter ; depuis que je n’en bois plus je souffre de l’estomac. Je fumais aussi des cigarettes de thé, et je rêvais alors que j’étais riche. À dix-huit ans, j’ai eu une attaque, peu de temps après que je m’étais mis à l’éther. Cette attaque m’a pris subitement, dans la rue, et je suis resté quatre heures, m’a-t-on dit, sans connaissance. J’ai aussi des sortes d’absences. »

Ces absences ont probablement un caractère épileptoïde ; comme l’attaque survenue à 18 ans. Mais aucune n’a pu être observée, ni à l’Infirmerie spéciale, ni dans les Services de Sainte-Anne, où D… promptement amélioré, a pu être employé aux services généraux.

Observation IV (Dr Garnier). – Il s’agit d’une femme de 52 ans, cultivatrice, vivant aux environs de Paris, sans hérédité pathologique connue, et ayant deux fils bien portants. Cette femme qui ne s’est jamais adonnée à l’alcool, travailleuse, et dont le seul trait psychologique un peu marqué a toujours été l’avarice, a donné, vers 49 ans, des marques tardives d’hystérie (1896). Crises psychiques d’allure obsédante et impulsive, dans les conditions suivantes : Après la mort de son mari, elle eut une phase mélancolique avec idée d’auto-accusation, au cours de laquelle elle se reprochait d’avoir mal soigné son mari, et souffrait d’insomnie continue. Ainsi débilitée, et donnant sous forme de soupirs et de gémissements une expansion continuelle à son chagrin, peu à peu elle émit des syllabes stéréotypées, des « oh ! là là » et des « ah ! ah ! », répétés deux ou trois fois de suite, et se renouvelant après quelques minutes de calme. Les marques de son chagrin réel s’étaient en somme émancipées de sa volonté et de sa conscience, pour entrer dans l’automatisme et lui rappeler, en quelque sorte, les pensées dont elles étaient nées. Ces gémissements qui n’avaient de cesse ni jour ni nuit, durèrent trois mois, et ils s’arrêtèrent tout d’un coup, sans cause connue. Au cours des trois mois, le cri « oh ! là là » qui était la formule initiale, avait graduellement disparu pour faire place aux syllabes « ah, ah » qui, survenues un peu plus tard, demeurèrent seules dans la deuxième moitié de la crise.

Période de calme pendant trois ans. Vers janvier 1899, la malade, âgée alors de 52 ans, fut reprise d’un accès de même genre. Une perturbation morale avait cette fois encore préparé l’explosion du tic, mais la cause première des chagrins, cette deuxième fois, était l’argent.

Notre malade, Mme J…, avait alors des dettes et divers paie ments que son esprit de chicane avait rendus difïicultueux, lui causaient des tracas excessifs ; elle accuse un certain huissier de lui en vouloir et entre dans une période d’énervement continu, peut-être avec mélancolie.

Nous croyons que l’usage de l’éther était déjà pour quelque chose dans les désordres de son esprit, et dans l’embarras de ses affaires. Quoi qu’il en soit, l’éther fut sa consolation à partir d’un moment donné, et son agitation devint extrême. Elle perdit le sommeil, fut prise de soubresauts avec agitation musculaire continue, d’impulsions à briser et à brûler, enfin d’idées mélancoliques et de propension au suicide.

« Les nerfs me travaillaient, dit-elle, et je faisais des bonds dans mon lit, en me retournant comme un poisson. Dans le jour, j’étais tout le temps excitée à marcher, la nuit aussi, je me levais pour tourner en marchant. J’avais des envies de mettre le feu, et de jeter des objets dans le feu. Je me suis abstenue d’allumer du feu dans ma cheminée pendant longtemps pour cette raison. Je me disputais avec tout le monde. J’ai battu mon fils aîné, j’ai voulu l’étrangler ; j’étais comme une lionne. Je ne pouvais pas m’en empêcher. Je voulais le mettre à la porte de chez lui. Ce sont pourtant de si bons enfants, qui ont fait ce qu’ils pouvaient pour moi. Je les ai bien mal récompensés.

« Dès le début, j’ai voulu me suicider. Vers le 8 avril, j’ai bu un litre de rhum, presque en entier (?) dans l’intention de me tuer.

« Vers le 10 ou le 12, dans la nuit, comme je me retournais toujours dans mon lit, je me suis mise à pousser des cris comme autrefois, et à faire des gestes malgré moi. Ces cris étaient beaucoup plus forts qu’il ij a trois ans et plus fréquents. Toute une nuit,, j’ai crié ainsi sans arrêter. »

Les cris consistaient en des « heu, heu » qu’elle répétait continuellement. Elle les accompagnait de gestes de désespoir à peu près stéréotypés. Quand son fils voulait la calmer, elle répondait : * Je ne puis m’en empêcher. » Elle ne les poussait jamais dans la rue. Dans l’intervalle entre les cris, elle gémissait et se lamentait.

Gomme on le voit, les cris stéréotypés sont dans cette deuxième crise un élément secondaire. Ils succèdent à des troubles toxiques,, s’accompagnent de troubles moteurs, de cause toxique, et s’ils sont plus violents que jadis, ils doivent leur intensité au toxique.

Deux ou trois jours après l’apparition de ces troubles, la malade prit une décision pour une part d’ordre raisonnable, et due pour une autre part à des idées d’indignité. Se jugeant incapable de gérer désormais ses affaires, elle les cède moyennant contrat à un de ses employés, charretier (15 avril 1899) ; cette cession, de tout point régulière, et nullement désavantageuse pour elle, devient aussitôt un prétexte à divagations mélancoliques. « Elle s’est ruinée ; elle a ruiné ses enfants, elle s’est mise elle-même à la porte. » Elle est d’ailleurs plus irritée que mélancolique. Un de ses fils apprenant la vente, et lui en faisant quelques remontrances, elle le frappe et querelle son autre fils. Elle accuse d’ailleurs son charretier d’avoir abusé de sa faiblesse, de s’être entendu avec un notaire et des experts pour la voler, etc. Elle continue à vaquer aux soins de sa maison. Enfin, un jour, son fils cadet, l’ayant amenée à Paris pour la distraire, une crise de désespoir la prit, dans une gare, et elle fut amenée à l’Infirmerie spéciale. Cette crise consistait à se lamenter avec force gestes et à pousser des cris « heu, heu » qu’elle ne poussait pas en public jusqu’à ce moment.

À l’Infirmerie spéciale (23 avril 1899), elle fait avec assez de calme un exposé de son cas. Mise en présence de son ancien charretier, elle reconnaît qu’elle l’accuse à tort, qu’elle seule a eu l’idée de la vente et qu’elle a même dû insister beaucoup pour que son charretier l’acceptât. Elle-même demande à être soignée dans un hospice.

On ne put pas établir nettement à quelle date remontait la première ingestion d’éther, ni sous quelle influence elle avait eu lieu. La malade dit seulement que, plusieurs fois « ayant acheté pour quatre sous d’éther, elle avait bu cela tout d’un coup ».

Le rapport de l’éther avec l’agitation motrice, l’impulsivité et l’insomnie, fut par contre nettement établi.

Observation V. – La malade Clémence S…, femme K…, âgée de 30 ans environ, présentant depuis longtemps des troubles du caractère liés à des consommations d’éther, a fait en 1901 un délire polymorphe avec prédominance d’excitation et d’angoisse.

Elle s’enfuit chez une voisine, disant que son mari veut l’empoisonner avec du réglisse, qu’il n’est pas son mari, qu’elle demande pardon à la sainte Vierge, etc. Idées de grandeur. Troubles de la sensibilité générale : son mari couché auprès d’elle vient de tenter de l’étouffer avec un oreiller, elle suffoque. Internée trois mois, sort améliorée.

Deux mois après sa sortie, excitation de forme maniaque avec accès de violence (elle saisit un enfant et le maltraite). Se dit magnétisée, hallucinations et troubles divers (on l’appelle femme-poisson, on lui fait des croix dans le dos). Internée un an environ.

Troisième accès en 1904. Manie (verbomanie, divagations, assonances, obscénités, idées de grandeur absurdes et mobiles), menace de frapper. Six mois après, à l’asile, mélancolie et mutisme.

Bien que la plupart de ces accidents appartiennent vraisemblablement à la folie intermittente avec double forme, nous croyons que l’éther a joué un rôle dans les délires. Il en a provoqué ou hâté l’éclosion ; peut-être est-il pour quelque chose dans l’agressivité maniaque ; en tout cas, il nous semble la cause de la sensation d’étouffement notée lors du premier accès ; nous retrouvons dans ce symptôme l’influence élective de l’éther sur les centres respiratoires. Cette paresthésie est dans l’espèce d’autant plus importante qu’elle représente, avec l’énervement et les sensations d’angoisse, le seul trouble accusé de la sensibilité. (Goût de poison douteux, pas d’hallucinations à cette date.) Excès d’éther considérables, et depuis longtemps connus de l’entourage.

Observation VI. – Jeune fille de 17 ans, Mélanie M…, dégénérée, intelligente, assez active, mais avec tendance à la dépression, fugues, ébauche de doromanie. Amenée à l’Infirmerie spéciale en janvier 1903, s’adonnait depuis deux mois à l’éther, tantôt le respirant, tantôt le buvant ; s’en est vantée à une voisine, marchande de vins, chez qui elle est allée en respirer, pour échapper à la surveillance de ses parents.

Depuis ce temps, son caractère est devenu irritable, elle veut sortir, marcher, et ne peut rester en place ; à la moindre contrariété, elle parle de suicide. Trois fois, elle aurait réellement tenté de se suicider, une fois par submersion, deux fois avec de l’éther, une fois avec un mélange d’éther et de rhum. Ses parents ont demandé son placement en raison des troubles du caractère qui ont pris ces jours derniers une acuité nouvelle. À l’Infirmerie, elle se montre calme, douce, obéissante. Ses parents assurent qu’elle est toujours ainsi en temps normal, et demandent à la reprendre.

La tendance suicide existe chez elle en dehors des abus d’éther. Le goût de l’éther lui a été donné par l’exemple d’une éthéromane, précisément cette Clémence S…, femme K…, qui est le sujet de notre cinquième observation. Elle déclara même avoir bu de l’éther exprès pour se faire interner, et rejoindre son amie à Sainte-Anne. À plusieurs reprises, elle a subtilisé chez ses parents des pièces d’argent ou des objets qu’elle revendait, afin de donner des bijoux à son amie, Mme K…, ou à la marchande de vins sa voisine (doromanie).

Observation VII. – Une jeune femme de 20 ans, la nommée Augustine D…, femme L…, dégénérée avec développement probablement incomplet des facultés morales et affectives, et déjà une fois internée, fut amenée en décembre 1899 à l’Infirmerie spéciale, comme impulsive très dangereuse. Depuis plusieurs mois elle devenait hostile et agressive en permanence, elle proférait des menaces de mort envers diverses personnes de son entourage, contre son mari en particulier. Elle avait porté à ce dernier un coup de couteau. Elle éprouve, dit-elle, par moments, un besoin de tuer, une impulsion toujours dirigée contre ceux qui sont présentement l’objet de son animosité.

Ces impulsions, bien caractérisées, succèdent aux ingestions d’éther et ne se produisent pas sans elles. Elle abuse de l’éther depuis de longs mois, consommant chaque jour pour 1 franc de sirop d’éther. Elle use aussi de l’alcool, mais moins ; et si l’alcool a sa part dans les troubles généraux du caractère, par contre l’agressivité, l’impulsivité sont nettement dues à l’éther. Internement par certificat du Dr P. Garnier (7 décembre 1899).

Observation VIII. – Une femme de 32 ans, appartenant à une famille distinguée, et qui est une dégénérée hystérique avec stigmates permanents et attaques, devient violente sous l’influence d’ingestions répétées d’éther. Aux syndromes épisodiques d’allure obsédante, qu’elle avait présentés jusque-là (anxiété, perplexité, interrogations mentales), viennent s’ajouter des impulsions extrêmement violentes et des épisodes d’excitation avec menaces contre les personnes qui l’entourent (certificat du Dr Garnier).

Cette malade présentait, en dehors de l’éthéromanie et des syndromes ci-dessus mentionnés, une particularité remarquable. Elle écrivait à profusion et dans un style incohérent, toutes sortes de pensées bizarres, sur des chiffons de papier qu’elle conservait ensuite précieusement dans une malle, déjà toute pleine à cette époque. Cette passion, mélange de graphorrhée, de désagrégation idéative, de désordre des actes limité, et de collectionnisme électif, chez un sujet jeune, non dément, méritait d’être signalée. Nous ne sommes pas assez documenté sur ce point pour pouvoir préciser ses rapports avec l’imprégnation toxique. Mais en nous rappelant, d’une part, les écrits désordonnés qu’on rencontre chez les submaniaques avec appoint alcoolique ou encore les cocaïniques, et, d’autre part, le collectionnisme que nous avons rencontré chez quelques alcooliques chroniques, nous sommes très porté à penser que l’intoxication n’y était pas étrangère.

Observation IX. – Une femme de 22 ans, Henriette M…, intelligente, assez instruite, mais peu équilibrée, s’adonna l’an dernier à l’éther, par suite de chagrins. Un amant semblait l’abandonner, et elle venait d’apprendre qu’il était marié. Un pharmacien qu’elle était allée consulter crut faire œuvre de psychologue en lui conseillant de respirer de l’éther, et en lui faisant, séance tenante, deux injections de morphine. Tout d’abord, elle éprouva divers malaises dus à la morphine (envie de vomir, etc.). Le lendemain elle a des hallucinations auditives (hystérie ?).

Après un séjour en province elle revient à Paris, croyant y trouver du travail, et elle passe un mois à l’hôtel, dans la solitude la plus complète et l’inaction. Elle se remet alors à l’éther. Un jour, elle entre chez un pharmacien, lui demande de l’éther et prétend le consommer sur place. Comme le pharmacien veut l’obliger à sortir, elle fait une scène de violence telle, qu’on l’emmène au commissariat.

À l’Infirmerie elle se montre douce et docile. Pas de phénomènes d’abstinence chez elle, non plus que chez aucune autre de nos malades ; simple regret de n’avoir pas d’éther. Mydriase. Pas de signes certains d’hystérie.

Observation X. – La nommée B…, veuve D…, 43 ans, amorale, hystérique, atteinte d’un certain degré de frigidité sexuelle, et ayant présenté une ébauche d’hétéro-sexualité toute psychique, a commencé à boire de l’éther à 38 ans, pour calmer les douleurs de la ménopause et faire diversion à l’état de dépression concomitant. À la suite des excès d’éther, un nouveau syndrome dégénératif, éréthisme sexuel au contact de la soie, se déclarait et provoquait des impulsions au vol. « Mes vols de soie ne sont venus qu’après que j’ai bu de l’éther. » À 38 ans, mes règles se sont arrêtées, alors je me suis mise à l’éther. J’ai essayé aussi, par moments, de la cocaïne et de la morphine, que j’avalais, je n’ai jamais continué longtemps. Je buvais de l’éther par périodes, par exemple pendant huit jours à raison de 100 à 125 grammes par jour ; souvent un grand verre dans la journée. L’éther me rendait fébrile et violente. Par exemple, dans les magasins, j’aurais battu les employés qui me regardaient. En même temps que l’éther, je buvais du rhum, surtout pour en masquer l’odeur ; et pour masquer l’odeur du rhum, je buvais du vin blanc, car le vin blanc n’a pas d’odeur comme le vin rouge. J’ai essayé dans le même but de l’eau deBotot et de l’eau de Cologne, c’est fade, et je voulais des choses fortes. Je les aimais aussi pour elles-mêmes, à ce moment-là ; et cependant, en temps ordinaire, je n’aime pas l’alcool ; ainsi maintenant, je n’en voudrais pas. C’est d’ordinaire en novembre que cette passion me prend ; je me sens alors toute déprimée. Peu de temps après, je deviens toute autre, excitée et insupportable, etc.

La ménopause a dû jouer un rôle très important dans la genèse du délire du toucher et des impulsions kleptomaniaques ; on peut attribuer à elle seule le déclenchement de deux autres troubles : loxicomanie à forme dipsomaniaque, ébauche de folie à double forme. Mais l’éther a dû ajouter à l’hyperesthésie tactile et il a créé l’impulsion.

Observation XI. – Éthéromanie. – Ivresse avec anxiété et agitation. – Hystérie. – Épuisement.

Marie-Louise N…, 33 ans, ancienne fille soumise, fut amenée, en octobre 1908, pour une crise éthérique survenue au cours d’une psychose d’épuisement. Celle-ci avait pour causes une déchéance physique (début de tuberculose pulmonaire, syphilis, amaigrissement extrême), aggravée par de l’ennui (solitude morale, souvent solitude absolue) et des discussions avec son amant.

À notre visite, elle se présente comme une confuse, mais consciente de la maladie et assez lucide encore pour renseigner. Elle répond à des questions simples ; fréquemment elle répond non à toute la question, mais seulement à un mot quelconque de la question, ses dires sont souvent indécis, contradictoires. Elle répète fréquemment : « Je n’ai vu personne, personne ne m’a fait mal », allusion vraisemblablement à des délires dont elle a gardé un souvenir. Un sentiment de doute la domine, avec les sentiments connexes d’un monde étrange, d’un moi étrange (étonnement, dépersonnalisation). Elle lève sa jupe pour vérifier si elle est femme, examine une vieille cicatrice pour se convaincre qu’elle est elle-même, et raisonne sur sa filiation pour trouver son identité. Son tonus psychique est indifférent, elle ne s’inquiète ni de son amant, ni du sort que l’Administration lui réserve ; elle joue familièrement avec divers objets qu’elle nous a pris, et d’ailleurs, docile, nous les remet sitôt demandés ; elle fait montre d’affectuosité envers la surveillante, et d’afféterie dans divers gestes. Elle présente tout à fait un degré et une forme de l’obnubilation psychique qu’on rencontre plus spécialement dans l’hystérie.

Revue la nuit, dans sa cellule, elle est encline à l’anxiété, les bruits l’inquiètent, elle dit avoir entendu les voix des morts ; demande à partir, veut rester debout ; contrainte à s’asseoir, elle se calme et se met à éplucher du fil. Sa diction est lente, espacée, elle soupire fréquemment, longuement, et les intervalles sont remplis par une certaine anhélation, qu’elle nous paraît exagérer volontairement. Sans exaltation, elle est théâtrale ; le dramatisme et le maniérisme la distinguent d’une mélancolique ou d’une confuse non hystérique.

Dans ce tableau, rien ne nous semble relever de l’éthérisme, mais voici les troubles éthériques que la malade a présentés :

« Je suis devenue éthéromane depuis que j’ai vécu en maison. J’ai pris de l’éther pour me consoler, et apaiser les étouffements, les crises cardiaques, qu’un chagrin de cœur m’avait donnés. Un terrassier devait m’épouser, malgré ma vie de désordres, mais il s’est marié ailleurs. Je me suis donc donnée à l’éther ; jamais de morphine ni de cocaïne. Je vis maintenant avec un autre terrassier, mais il ne me plaît qu’à demi et il n’est jamais là. Je reste donc enfermée et seule, je travaille à faire des postiches pour les coiffeurs. Ordinairement une voisine vient travailler avec moi, ou je vais chez elle. Cette fois je suis restée seule quatre jours, et je ne pouvais pas travailler. Je me rappelle très bien avoir été malade hier. M’étant couchée avec mon homme (elle revient sans cesse à ce repère), je me suis réveillée toute tremblante, je me suis préparée une boisson chaude, mon homme est parti au petit jour, alors je suis allée vers le placard où sont toutes les bouteilles, et j’ai vu un grand désordre dans la chambre. Quand ai-je bu de l’éther, je ne sais plus au juste. Je sais bien que je me suis agitée, j’ai fait du bruit. En effet j’ai vu des diamants, oh ! pas beaucoup ; mais si, beaucoup de diamants par terre et dans le placard ; j’ai vu une bague. Mais ce n’était pas la peine pour cela de m’amener ici, plusieurs fois déjà j’avais été folle, parce que j’avais bu de l’éther, à chaque fois je me suis crue entourée ou menacée ; je croyais toujours avoir quelqu’un autour de moi. »

Le procès-verbal confirme son exposé. « Elle voyait des diamants partout, etc. » Son placard avait été trouvé rempli de petites bouteilles. Il ne nous paraît pas prouvé que ses délires antécédents aient été hallucinatoires ; il semble s’être agi d’anxiété simple, peut-être avec un sentiment de présence plus accusé que dans les anxiétés non toxiques.

Observation XII. – Éthérisme tardif avec toxicomanie multiple,

d’origine partiellement légitime.Aptitude délirante, tardivement révélée par Irauma.Débilité mentale.Épilepsie.

Hystérie.

Georgina S…, 46 ans, sans profession. Histoire psychopatique des plus intéressantes. Et d’abord, nous ne savons si ses excès d’éther peuvent être appelés éthéromanie, tellement peu ils résultent d’une appétence spéciale ; ils ont eu lieu exclusivement, semble-t-il, pour apaiser les retours de douleurs extrêmement aiguës, suites d’un trauma ; jusqu’à 34 ans la malade avait vécu, bien que dégénérée indéniable, sans perversion de la volonté et sans psychose. À partir du trauma, elle s’adonne à l’alcool, et à des toxiques raffinés, toujours pris soit par diversion, soit dans un but thérapeutique ; l’alcool seul est devenu l’objet d’une appétence continue. Une fois, la malade qui usait de préparations belladonnées, en a ingéré d’un seul coup une dose considérable, un délire violent s’ensuivit.

Mais le goût d3S toxiques ne fut pas le seul trait morbide révélé, ou plutôt créé par le trauma. Des vésanies, non attribuables aux seuls toxiques, et même n’en portant pas l’empreinte, ont exigé à plusieurs dates, toujours depuis ses 34 ans, l’internement de Georgina R… Mélancolique, avec les idées spécifiques, elle a fait trois tentatives de suicide, et passé une moitié de son temps dans les asiles. Au cours du premier internement, une intervention chirurgicale fut pratiquée (Dr Picqué), l’œil droit, gravement traumatisé et qui avait été le point de départ de tous les troubles, fut énucléé. Mais des douleurs variées persistèrent.

La nature dégénérative du terrain était prouvée par des attaques ; les unes comitiales (début à 14 ans, inconscience complète, miction), les autres hystériques (simples étouffements avec larmes) ; ces deux types sont toujours distincts et jamais ils ne s’additionnent. Dès sa jeunesse, douleurs aiguës (migraines typiques) sans toxicophilie aucune. Premières règles à 18 ans. Dysménorrhée. Actuellement solitude profonde, dépression, affaiblissement intellectuel.

Amenée cette fois à l’Infirmerie à la suite d’une crise convulsive un peu spéciale : la malade, dans son agitation, semblait vouloir mordre. Cette excitation massétérine est plus fréquente dans les ivresses excito-motrices que dans l’épilepsie ; la malade nous assure cependant n’avoir bu que de l’eau depuis assez longtemps.

Suivant elle, ses attaques ont été prises souvent, par les autorités, pour des manifestations ébrieuses, et de fait elle a été condamnée plusieurs fois pour « ivresse publique ». Quelle que fut la nature des crises incriminées, la nature du sujet aurait bien justifié une expertise.

Observation XIII. – Éthéromanie chez un persécuté. – Agitation violente, agressivité.

Charles W…, 25 ans, artiste peintre, d’origine anglaise, est un dégénéré aux stigmates physiques multiples, état neurasthénique, idées de persécution systématisées, chez qui les inhalations d’éther ont provoqué à maintes reprises, sinon la réapparition, tout au moins l’exacerbation de phénomènes d’automatisme mental, et des accès d’agitation. Lorsqu’il est sous l’influence de l’éther, des pensées nombreuses et étrangères lui arrivent, on fait sur lui des transferts de pensée, vraisemblablement aussi ses pensées sont entendues et répétées. En raison des réticences du malade, nous n’avons pu préciser ces deux derniers points : le caractère hallucinatoire des phrases pensées (résonance, dialogue, etc.), nous semble donc seulement probable. Nous ne pouvons affirmer non plus que ces phénomènes d’automatisme ne se produisent pas à l’état calme, nous ignorons enfin en ce cas dans quelle mesure l’éthéromanie avait collaboré à leur genèse, ainsi qu’à celle de tout le délire. Ce qui est certain, c’est que les transferts de pensées prennent une activité inouïe, selon la remarque même du malade, quand il vient d’inhaler de l’éther. Ses conceptions délirantes, à l’état calme, sont celles-ci : la plupart des passants sont suspects, on vole ses lettres, on écrit des lettres calomnieuses à son sujet, on se concerte pour le faire chanter.

Après des inhalations, le malade a défoncé la porte d’une voisine, et s’est précipité chez elle, dans un état d’agitation où nulle pensée directrice n’a pu se faire jour. Plusieurs personnes furent nécessaires pour le maintenir. Un sentiment d’hostilité survivait à cet épisode, sans que nous ayons pu le rapporter plus spécialement à l’éthérisme qui a d’autres causes :

Cachexie, maigreur, mydriase, internement.

Observation XIV. – Éthéromanie. – Ivresses publiques. —

Dégradation morale.

Le hasard nous a donné l’occasion d’observer sur la voie publique une certaine éthéromane, au moment où elle venait d’absorber le contenu d’un flacon d’éther et continuait à le respirer. Elle était affalée, heureuse, la face uniformément congestionnée, tendue, rose et comme vernissée, l’œil vitreux, le cou et les mains flasques ; elle ne répondait pas aux questions et voulait être laissée seule, mais la force lui manquait pour tout effort, et elle se laissa sans résistance arracher des mains et briser, par une spectatrice remplie de zèle, sa petite bouteille. Un agent de police et un pharmacien nous renseignèrent sur cette personne. Elle s’enivrait d’éther, fréquemment, dans les rues, achetant de petites fioles du toxique dans les quartiers les plus divers ; souvent aussi en une seule matinée, elle se représentait dans une même officine trois et quatre fois. Ses fioles achetées, elle s’installait aussitôt que possible sur un banc, souvent dans un cercle de curieux ; après une ivresse de quelques quarts d’heure elle se retirait en titubant. Plusieurs fois ses ivresses avaient fini au poste, mais toujours assez rapidement ; cette femme, âgée de 30 ans environ, nous avait paru d’abord en bonne santé ; cette apparence lui venait de l’ivresse, qui momentanément rendait la peau de son visage bouffie et rose ; en réalité elle était maigre, et même quelquefois-émaciée. Habillée comme une ouvrière, elle semblait tirer toutes ses ressources d’une prostitution clandestine.

Nous regrettâmes qu’il nous fut, par convenance, interdit d’intervenir auprès de l’agent et ensuite au poste de police, pour obtenir que cette personne fut dirigée sur notre Service. La toxicomanie, si par elle seule elle ne légitime pas forcément la séquestration dans un asile, en tout cas justifie un examen mental en des conditions provisoires, tel qu’on le pratique dans notre Service. L’éthérique peut à tout moment devenir violente ou encore commettre un suicide involontaire, enfin l’article 16 de la loi de 1838 permet l’internement, donc a fortiori légitime la simple mise en observation de toute personne qui devient un trouble pour l’ordre public sans cependant commettre de délit, ni menacer la sécurité des personnes.

Nous donnons cette observation, bien que trop sommaire, parce qu’elle représente, croyons-nous, la forme d’ivresse la plus fréquente, celle de l’extase.

Généralités

Nous comptons parmi nos 14 malades, 4 hommes, âgés de 18, 25, 30, 31 et 33 ans, et 10 femmes, âgées de 17, 20, 22, 30, 32, 33r 46 et 52 ans. Ainsi tous nos sujets, à part deux, sont jeunes.

Trois des hommes appartiennent à la classe populaire, ainsi que 6 femmes : 4 femmes appartiennent à la classe bourgeoise.

La dégénérescence est constatable chez tous. Elle est démontrée en dehors de l’appétition pour l’éther, par du délire polymorphe ou maniaque dans un cas (femme, obs. V), un délire de persécution (homme, obs. XIII), par le déséquilibre des idées et le désordre des actes (2 femmes, obs. VI et IX), par l’amoralité, jointe à ce déséquilibre (4 femmes, obs. IV, X, XI et XIV ; homme, obs. III), par l’hystérie (4 femmes, obs. IV, VIII, X et XII), par une disposition dipsomaniaque héréditaire (homme, obs. I), par la débilité mentale (obs. II et XII).

Deux hommes avaient été, antérieurement, alcooliques (obs. I et II), mais ne s’adonnaient plus qu’à l’éther ; deux femmes (obs. IX et X) buvaient simultanément de l’éther et de l’alcool, mais l’alcool en quantité minime. Une femme avait usé de tous les toxiques (obs. XII).

La passion pour l’éther s’est déclarée à la fois dans une période de dépression soit physique (obs. X), soit physique et morale (dipsomane h., obs. I ; f., obs. XI et XII), soit morale (2 f., obs. IV et IX).

La dépression existait au moment de l’apparition des troubles délirants dans 5 cas : l’observation I (h., tendance dipsomaniaque) ; observation II (h., tuberculose état fébrile) ; femmes (obs. IV, VIII et IX). Dans 4 cas, les troubles délirants ont pu être imputables à l’éther seul (la dégénérescence mise à part). Enfin l’éther a provoqué plusieurs fois l’explosion de phénomènes dégénératifs tels que obsessions (obs. X) ; kleptomanie (obs. X) ; tics hystériques (obs. IV), d’autres fois il a provoqué l’explosion d’un délire de dégénérescence (obs. V), ou de crises aiguës d’automatisme mental (obs. XIII).

À l’origine de l’idée, du goût et de l’habitude nous trouvons dans nos divers cas la tentation ambiante (obs. I, homme, magasin produits chimiques), l’exemple immédiat (obs. VIII), le souvenir de l’exemple (obs. I), un conseil pseudo-médical (obs. IX), le souvenir d’une prescription médicale (obs. II). L’origine de l’idée du goût et de l’habitude n’a pu être déterminée dans 8 cas.

L éther a été surtout au début de l’habitude inhalé, mais l’inhalation ne s’est jamais rencontrée sans l’ingestion. La préparation choisie pour l’ingestion était du sirop d’éther dans deux cas (obs. II et IV), de l’éther pur mais mélangé au moment de la prise dans les autres cas ; le mélange avait lieu avec de l’eau pure dans la plupart des cas, avec une consommation banale (sirop de grenadine) dans un seul cas. Nous n’avons rencontré dans aucun cas, l’ingestion des perles d’éther, comme si le goût brûlant du liquide était une portion nécessaire de la jouissance.

L’ingestion est faite sans méthode aucune, sans doute parce que les malades, isolés et cachant leur passion, sont privés de ces échanges de vue qui accélèrent les perfectionnements. Les éthéromanes irlandais, nombreux et buvant ostensiblement, étaient arrivés au contraire, il y a trente ans, à des procédés judicieux devenus classiques, presque rituels (1).

La consommation avait lieu ordinairement en plein air (obs. I et XIV), au magasin (obs. II) ou chez soi, en cas de maladie (obs. I, II, XI, XII et XIII), chez une amie (obs. VI), au café (obs. III).

Le choix de l’endroit semble être dicté par le besoin de dissimuler, chose que l’odeur si expansive de l’éther rend particulièrement difficile. Pour masquer l’odeur de l’haleine, les malades ont parfois recours à des subterfuges : ingestion de vin blanc ou d’alcool (obs. X), abus de bonbons acidulés (obs. I), fumée du tabac ou d’autres produits (obs. III). Les malades semblent mieux aimer passer pour des alcooliques, que de se montrer affligés d’une passion qui n’a pas d’exemple autour d’eux (2), et qui deviendrait d’ailleurs pour eux plus difficile à satisfaire, une fois connue. Trois de nos malades ont réussi à tenir leur habitude secrète pendant longtemps, même lorsqu’ils s’y adonnaient chez eux (obs. I, II, IV). On voit que, comme la plupart des poisons raffinés, l’éther développe chez ses adeptes une force de dissimulation considérable.

I. Ivresse éthérique

L’augmentation de l’appétit a été observée par Trousseau. Elle a été constatée chez des chiens (Beluze). Elle est particulière à l’ivresse éthérique ; l’alcool ne la produit pas. Deux de nos 47 malades Font éprouvée en restant au repos absolu : l’un au cours d’un accès fébrile (obs. II), l’autre peu avant l’attaque épileptiforme dont il est mort (obs. I).

L’excitation génitale (obs. I) avait été déjà une fois signalée, dans des états d’imprégnation plus profonde (Longet).

Notre observation XIV présente la forme d’ivresse vraisemblablement la plus répandue : imprégnation superficielle s’arrêtant au stade de l’extase. L’extase comprend deux éléments : sensitif et intellectuel, dont le second prend, selon les terrains, une importance plus ou moins grande. Ainsi, évidemment, chez de nombreux dilettantes, mondains ; littérateurs et autres (1). L’élément intellectuel de l’extase ne prime d’ailleurs jamais l’élément sensitif qui le précède et qui l’entretient. C’est pourquoi la forme extatique est possible et sans doute fréquente chez des éthéromanes nullement raffinés (obs. I, Il et XIV).

Le complexus contradictoire, décrit plus haut (obs. XVI), d’une extase véritable avec un regard neutre, dans un faciès congestionné sur un corps flasque, ne s’est jamais offert à nous dans les ivresses alcooliques ni aucune autre. Seul peut-être le chloral donne un aspect semblable.

Nous avons dit que la forme extase résulte d’une imprégnation superficielle. Facilement l’ivresse change de forme, elle devient excito-motrice (cas de Sauvet : agitation, hilarité ; cas de Christian et Legrand du Saulle : agressivité ; notre cas XIII : motricité désordonnée, etc., etc.). Toutefois, dès la période d’euphorie, la plupart des malades observent en eux une fébrilité foncière, germe d’une agitation possible, et qui nous semble être bien distincte de la simple irascibilité commune, à toutes les ivresses.

II. Éthérisme chronique

Troubles généraux intrinsèques : Insomnie, dyspepsie, sensations vertigineuses, troubles du caractère et de l’humeur. L insomnie ne consiste peut-être pas tant en interruptions et altérations du sommeil une fois commencé, comme dans l’alcoo – 48 lisme (cauchemars, réveils anxieux), qu’en une impuissance radicale à s’endormir, due à un état d’énervement fondamental. Les sensations vertigineuses ressemblent à celles de l’alcoolique. Les troubles du caractère ne consistent pas seulement en irritabilité, versatilité, tristesse, dissimulation ; ils ont pour substratum un état de fébrilité, d’impatience, d’énervement, d’agacement, qui a très rarement son analogue dans l’alcoolisme chronique (1). Il consiste en une inquiétude à la fois musculaire et psychique. L’inquiétude musculaire se traduit par des sensations de frémissement, des vibrations, qui amènent des crispations et des sursauts ; elle montre bien le caractère discontinu et plus particulièrement fibrillaire de l’excitation du muscle ; l’immobilité prolongée est impossible, de même l’activité suivie : il y a comme une irradiation sthénique mal ordonnée. L’inquiétude psychique se traduit par des idées plutôt nombreuses, mais inachevées et instables, ici encore l’agitation a un caractère parcellaire, élémentaire et discontinu. Au fond de ce psychisme gît un certain degré de malaise viscéral avec sensation d’angoisse commençante, et d’irritation toujours prête à grandir. Le sujet est comme préparé à deux agitations diverses, l’une impulsive, l’autre anxieuse, dont il présente, pour ainsi dire, perpétuellement des poussées infinitésimales. Le terme qui caractérise le mieux cet ensemble physique et mental est peut-être celui de trépidation. Les aboutissants naturels de cet état seront, suivant celui de ses éléments qui prédomine, l’excitation motrice pure, l’impulsion, l’anxiété ou l’élat maniaque (2). Dans les observations IV, VII et VIII, l’irritabilité se complique d’une agressivité véritable. La malade de l’observation X nous a dit tout spontanément : « L’éther me rendait fébrile et violente : dans les magasins, j’aurais battu les employés qui me regardaient. » L’agressivité, à tous les degrés, semble faire partie de tous les temps de l’intoxication éthérique. Elle figure déjà dans l’ivresse simple. (Exemple le malade de Legrand du Saulle et Christian (3), les élhéromanes irlandais (4), etc.) 49

L’état continu d’énervement a pour résultat, dans l’ensemble, un état d’aboulie que l’impulsivité ne doit pas nous faire perdre de vue, et qui est d’ailleurs banal dans les dysesthésies.

L’éthérisme prolongé amène, comme toute autre intoxication, une obtusion du sens moral (1). Enfin l’affaiblissement intellectuel se fait sentir dans quelques cas. Chez notre malade n° 7, le collectionnisme semble avoir pour base une diminution psychique globale (2). On a remarqué déjà que la démence survenait, dans l’éthérisme, plus tardivement que dans l’éthylisme.

Dans le domaine somatique, nous trouvons (obs. IV) des spasmes laryngés et des étouffements, des suffocations (obs. V) (électivités éthériques).

Troubles surajoutés. – Toute intoxication peut réveiller chez un sujet des aptitudes morbides. Ainsi l’éther a provoque chez nos sujets des obsessions et impulsions (obs. IV, VII, VIII), des impulsions (obs. X), des spasmes ou tics (obs. IV) ; peut-être aussi a-t-il été partiellement cause, dans un cas (obs. X), de l’éclosion d’un trouble du toucher, et a-t-il, dans un autre cas, créé de toutes pièces une graphorrée.

L’éther semble avoir conféré aux obsessions et impulsions un caractère violent et agressif. L’idée obsédante est de mettre le feu (obs. IV), de frapper ou même de tuer (obs. VII, VIII). Les spasmes ou tics (obs. IV), les cris et mouvements de désespoir nous semblent la résultante directe de l’énervement éthérique.

Chez la malade de l’observation X (délire du toucher, impulsion kleptomaniaque, etc.), l’état de fébrilité n’est peut-être pas sans avoir aidé à l’hyperesthésie tactile, de même pour la graphorrhée (obs. VII) (voir plus haut).

Dans notre cas XIII, les ingestions d’éther, bien loin de conférer au malade une euphorie transitoire, exacerbaient régulièrement en lui des phénomènes d’automatisme mental préexistants, et avec eux le sentiment de possession psychique. Dans ce cas, et dans tous les autres cas, l’éther, suivant une loi commune, a favorisé l’émancipation d’automatismes partiels et inférieurs, aux dépens de la personnalité, en d’autres termes la formation 50 de synthèses partielles, et inférieures, aux dépens de la synthèse globale ; désagrégation qui, si elle existe, est un agent de diminution intellectuelle, puisqu’elle annihile et supprime les fonctions les plus délicates, les plus élevées.

Troubles aigus dans l’éthérisme chronique

A) Ivresse

L’ivresse de l’éthérique chronique semble être presque constamment sombre et violente ; elle a certains des caractères dus aux impuretés des alcools et spécialement aux substances convul-sivantes (absinthe, anis, etc.).

Elle peut s’accompagner d’excitation sexuelle (obs. I). L’excitation sexuelle peut se retrouver même au cours du delirium Iremens. Elle a été signalée aussi dans le cas d’intoxication isolée,, profonde (Longet) (1).

L’ivresse est parfois suivie, au moins chez l’éthérique chronique, d’une sensation de sécheresse et de constriction de la gorge ; cette sensation qui, dans l’alcoolisme, peut faire partie des lendemains d’ivresse, offre, dans l’éthéromanie, cette particularité de se présenter isolément de tout autre malaise (obs. I).

L’absence ou la bénignité de l’état de besoin, dans l’éthérisme^ est bien connue.

B) Delirium tremens éthérique

L’éther peut causer un véritable delirium tremens comparable au delirium tremens alcoolique. Deux de nos observations le démontrent. Cette donnée a été niée jusqu’ici par les auteurs (2). Dans notre observation II, les hallucinations sont manifestement dues à l’éther.

Dans notre observation l’on pourrait être tenté de rattacher le délire à l’attaque épileptiforme, au lieu d’y voir l’effet direct de l’éther. Mais le contenu du délire est bien d’allure toxique : les accalmies au cours du délire, la disparition rapide de ce dernier, l’absence d’état crépusculaire, la conservation de certains souvenirs sont en faveur de l’intoxication directe.

2° Le contenu des hallucinations rappelle manifestement l’alcool et l’absinthe.

Dans nos deux cas de delirium tremens éthérique, les hallucinations ont été surtout visuelles ; elles ont semblé moins abondantes » 51 52 moins mobiles, plus discontinues que dans le delirium Iremens alcoolique.

Dans le cas de B… (obs. I) les ennemis (peut-être plus grands que nature) se tenaient pour ainsi dire immobiles derrière une porte.

Dans le cas de T… (obs. II) la monotonie des propos prouve également la monotonie des hallucinations ; le malade se tenait dans sa cellule, mobile par excitation plus que par effarement, tenait tête à ses ennemis et les bravait (attitude excessivement rare chez l’éthylique), évidemment ceux-ci étaient à ses yeux peu nombreux, peu mobiles, assez lointains. Par contre, il avait opposé la violence la plus extrême aux infirmiers, quand on le portait dans sa cellule : il s’était montré, en un mot, plus agité gu53 halluciné.

Seuls, les malades B… et M… (obs. I et XI) ont présenté une micropsie diurne (insectes, diamants) à l’état de calme. Nous n’avons pas pu la provoquer chez le malade Th. (obs. II). Il est à remarquer que Yangoisse ne suffit pas constamment à provoquer Vhallucination visuelle chez Véthérique délirant ; nous voyons en effet le malade B… continuer d’être anxieux, dans le trajet de sa maison au Commissariat, sans éprouver d’hallucination visuelle.

Il semble donc que les centres sensoriels soient ici moins fertiles et moins suggestibles que sous V influence de Y alcool ; les images produites sont, en outre, probablement moins innombrables que dans les visions éthyliques.

Dans l’ivresse éthérique dont il a laissé la relation (1), le Dr Sauvet a vu l’image d’une seule danseuse et non de plusieurs,. Elle s’agitait beaucoup, il est vrai, mais sans changer de place. Elle mesurait 20 cm. de hauteur, pas davantage. Quelques éthyliques nous ont dit parfois, apercevoir des personnages de cette même taille, des marionnettes, « des diablotins moins grands que la lampe » (2).

Les hallucinations auditives nous ont paru bien moins nombreuses que les hallucinations visuelles. Le malade Br… (obs. I) paraît avoir eu des adversaires muets, nous n’avons pas vu non plus le malade Th… dialoguer avec ses ennemis ; sa phrase stéréotypée ne répondait qu’à une idée, la femme M… était entourée, non insultée (obs. XIV).

3° Le délire hallucinatoire a surgi brusquement dans les deux 54 55 cas. Les idées qui le dirigent sont à base d’anxiété, mais l’accroissement pur et simple de la motricité commande une part des réactions. Anxiété, motricité, hostilité, conditionnent l’agressivité de l’éthéromane.

L’angoisse existe, par intervalles, sans causer d’hallucinations. C’est pour nous un fait important, que cette apparition d’accalmies sensorielles avec persistance de l’angoisse (1). On ne voit guère chez l’alcoolique de périodes anxieuses dépourvues d’hallucinations. L’anxiété sans images visuelles est compatible parfois avec la mélancolie d’origine éthylique, mais non avec le delirium tremens éthylique proprement dit.

Chez le malade Th… (obs. II), la monotonie des pensées était montrée par le retour fréquent d’une même phrase ; d’autre part, le malade Br… (obs. I) est resté un fort long temps derrière la porte menacée ; une pareille fixité de l’idée délirante produisant une sorte de stéréotypie des paroles et des gestes, se rencontre fréquemment dans ceux des états psychiques qui comportent ou la violence motrice ou l’angoisse (mélancolie anxieuse, délires épileptiques) ; or l’éther produit l’un et l’autre.

Le malade Th…, on l’a vu, tenait tête à ses ennemis ; il les défiait. Nous ne nous rappelons pas avoir rencontré un pareil trait dans le delirium tremens alcoolique. Peut-être est-il la traduction de cette sensation de force musculaire si prononcée dans les délires éthériques.

L’éthérique est anxieux, il semble anxieux à vide, et d’autre part il se sent fort, l’éthylique, lui, est surtout terrifié par les visions et par les voix : de là découleraient toutes les différences constatées dans leurs attitudes.

Nous avons constaté pendant le délire peu de sueurs, et un tremblement sans caractère propre ; après la crise il y avait mydriase. Le malade Th… (obs. II) éprouvait une sensation de faim impérieuse au cours de la crise délirante ; pareil trait serait exceptionnel dans le delirium alcoolique, ou l’anorexie est la règle.

4° Le sujet ne garde qu’un souvenir très imparfait de la période hallucinatoire (obs. I, II, XI et XIII).

L’amnésie semble prédominante au lendemain du delirium tremens éthérique. L’éther présente, à notre étude, d’ailleurs, un autre genre d’amnésie : celui qui porte sur les périodes de désordres épileptiformes (obs. I et II). 53

5° Le besoin de mouvement est constant, mais l’activité y peut être très peu variée. Le malade B… (obs. I) reste étendu une demi-heure derrière la porte, frappant d’une façon aveugle.

De même le malade T… (obs. II) si violent dans ses réactions ; lorsque les infirmiers veulent le manier, reste droit au milieu de sa chambre, ou marche avec monotonie ; ses adversaires semblent lointains.

L’alcoolique, dans les mêmes conditions, change de place et de posture plus souvent, parce que, si son excitation motrice est moindre, en revanche son idéation hallucinatoire est plus active. Mais pour un même degré de terreur, il paraît être plus maniable.

Nous avons vu bien souvent des alcooliques aigus, au lieu d’aller et venir dans leur cellule, se tenir durant des heures derrière la porte ; d’autres, au dire de leur famille, s’étaient tenus longtemps cachés sous un lit ; il nous a semblé que constamment chez ceux-là régnait un degré avancé de confusion, ils s’adonnaient non à des mouvements de destruction raisonnés contre la porte, mais à un automatisme indécis, et plutôt lent ; pour savoir le sujet de leur préoccupation, il fallait les interroger.

Fréquemment leur station prolongée à une même place avait pour cause une illusion assez curieuse et que nous n’avons pas encore vue signalée par les auteurs ; ils voyaient la porte ou le pan de mur pencher vers eux, et ils s’employaient toute la nuit à les soutenir. Toujours il s’agissait de cas graves chez des malades ayant dépassé leur période d’agitation maxima pour entrer dans la confusion. Bien des nuances, on le voit, les séparent de nos éthériques. Toutes ces nuances une fois accusées, il convient d’avouer qu’à bien des moments, et notamment durant les crises panophobiques, le diagnostic différentiel à première vue doit être à peu près impossible.

À côté de cette activité délirante, il s’est montré au cours du delirium iremens chez le malade B… (obs. I) une crise motrice à peu près pure, c’est-à-dire dépourvue d’onirisme, mais vraisemblablement empreinte d’un certain degré d’anxiété. Le malade resté à terre, s’est mis à mordre et à briser ; la conscience devait être alors des plus réduites, le souvenir de ce moment fut presque nul ; toutefois il n’y avait pas amnésie totale : le sujet savait s’être agité.

Cette période de folie musculaire doit-elle être regardée comme partie intégrante du délire hallucinatoire, ou comme partie intégrante d’une attaque convulsive ? Elle participe à notre avis de l’une et de l’autre. Le caractère de décharge motrice aveugle, redoublée, dénuée de but, se retrouve dans plusieurs ivresses excil o-motrices ; le caractère de décharge musculaire circonscrite existe en particulier dans l’ivresse pseudo-rabique, décrite par notre maître Garnier (excitation massétérine) (1).

Les sujets qui la présentent sont des moteurs (P. Garnier) prédisposés aux troubles épileptiformes ; les breuvages qui la provoquent sont surtout des épileptisants. Il y a des traits communs et de nombreuses gradations entre décharge localisée et adaptée, décharge localisée aveugle, décharge générale aveugle et délire hallucinatoire.

L’hostilité semble fondamentale ; si l’éthérique et l’éthylique dans leur délire ont à se défendre, l’éthérique semble plus susceptible à'attaquer.

La durée du delirium iremens éthérique est beaucoup moindre que celle du delirium alcoolique. Après une nuit de sommeil nos malades se sont réveillés calmes. Aucune confusion n’avait accompagné la fin du délire. La mémoire du délire semblait moins conservée qu’après le délire alcoolique.

C) Les attaques dans l’éthérisme

Deux de nos malades ont présenté des attaques épileptiformes. La crise convulsive (avec cris et chute) qui avait amené le malade B… (obs. I) dans notre Service a été excessivement courte : la phase excito-motrice qui suivit se rattache peut-être plus à l’intoxication qu’à l’attaque ; toutefois il n’y a pas de limite absolue entre les deux phases.

Les premières attaques de B… ont duré une demi-heure environ ; l’une d’elles a été l’occasion d’un traumatisme des plus graves. La morsure de la langue et la miction ont fait défaut ; mais pareille absence est assez fréquente dans les épilepsies, surtout par intoxication exogène. L’absence de toute aura est plus curieuse.

La brièveté extrême d’une des dernières attaques est à noter. Une période excito-motrice lui succède (briser, mordre) mais relativement coordonnée, stéréotypée, partiellement amnésique, et déjà entremêlée de délire ; l’attaque, l’agitation et le délire sont tous trois également hybrides. L’absence de caractères absolus et de périodes tranchées n’est pas une des moindres curiosités de cet épisode ; il convient de remarquer aussi l’absence d’état crépusculaire, de confusion proprement dite, avant le délire hallucinatoire, et consécutivement à lui.

Chez le malade D… (obs. III) les premiers abus d’éther ont 56 provoqué une perte de connaissance de plusieurs heures, vrai-semblablement épileptiforme (brusquerie, amnésie, vertiges ultérieurs).

Les attaques de Br… ne peuvent pas s’expliquer par une méningite chronique d’origine toxique, ni non plus l’état de mal final.

Ce sont même deux données remarquables, que la lucidité très grande et le sentiment positif de bien-être dont le malade faisait preuve, alors qu’il était saturé d’éther, capable de micro-zoopie, enfin en imminence de mort.

Les attaques ont toujours été suivies d’une amnésie, peut-être celle-ci est-elle moins profonde que dans le mal comitial vrai ou l’absinthisme. La brièveté des attaques chez Br… (cri et chute) mérite d’être notée ; de même le caractère lipoihymique, chez le malade D… (quatre heures d’inconscience).

Ni au cours des délires aigus, ni avant, ni après les attaques nous n’avons noté des symptômes confusionnels ; nous avons même vu un délire mnésique suivre immédiatement une attaque, l’éther paraît donc en somme peu enclin à produire l’état de confusion. Il n’est pas sans intérêt de remarquer que l’éther, qui produit presque à tous les temps de son action l’agitation motrice, l’agressivité et l’amnésie, possède aussi une aptitude à produire l’attaque convulsive. Il semble bien que tous les toxiques qui se signalent par le développement de la motricité tendent aussi à produire la perte de la conscience, Vagressivité, Vamnésie ; il en est ainsi pour l’absinthe ; le mal comitial vrai montre ce même complexus : il semble que ces divers facteurs possèdent entre eux une étroite solidarité. L’ivresse excito-motrice, d’une part, est essentiellement agressive, ses gestes désordonnés se, localisent souvent à un domaine musculaire et se répètent alors par série, sorte de jacksonisme, d’autre part les toxiques épilep-tisants sont les plus aptes à les produire ; l’impulsion homicide inattendue au cours d’une ivresse sans agitation générale se rencontre aussi spécialement sous J’influence des toxiques épi-leptisants ; enfin l’intoxication chronique par les produits épi-leptisants (absinthe, cocaïne, furfurol, etc.), confère, beaucoup plus que l’éthylisme simple, au caractère de ses victimes, le besoin d’agitation, le tremblement, l’angoisse, l’hostilité.

Les auteurs français n’avaient pas encore signalé (du moins à notre connaissance) d’attaques épileptiques dues directement à l’éther, ni a fortiori de cas de mort en état de mal purement éthérique. Peut-être des cas de ce genre ont-ils été méconnus et attribués à l’alcoolisme.

À vrai dire, un cas fort intéressant a été déjà publié, de mort en état de mal épileptiforme chez un vieil éthéromane (1) ; mais, d’après l’anamnèse et l’autopsie, les convulsions ont eu pour cause un état de méningite chronique ; au moment où les convulsions se sont déclarées, le malade était depuis deux semaines privé d’éther, il présentait un affaiblissement intellectuel.

La présence de crises convulsives et de mort au cours d’une crise a été signalée par des aliénistes anglais, chez les éthéromanes d’Irlande (2). Mais l’éther consommé en Irlande était, paraît-il, mélangé presque constamment à du whisky, celui-ci fabriqué avec les résidus de la distillation des alcools de grains, et comme tels épileptisants au plus haut point (3).

Peut-être de telles crises ont-elles été signalées en Allemagne (Endémies d’éthérisme, Sommer) (4).

III. Revue analytique des symptômes
Appareil respiratoire

L’action de l’éther sur l’innervation respiratoire s’exerce à tous les temps de l’intoxication, tantôt sous forme stimulante, tantôt sous forme inhibitrice.

L’illustre écrivain Maupassant, dans une auto-observation, note la stimulation des muscles thoraciques comme une des premières sensations provoquées par l’inhibition. (Sur VEau, lre éd., p. 142.)

Par contre, Trousseau a observé sur lui-même une sensation de suffocation. Notre malade S…, femme K…, croit se sentir étouffée. La femme J… éprouve une dysesthésie de l’innervation respiratoire et phonatrice, laquelle devient une cause d’appel pour l’hystérie.

Selon Pouchet (5) l’excitation respiratoire est due « partie à l’excitation des centres de myélencéphale, partie aux excitations sensitives périphériques qui exercent une action dyna – 57 mogénique propulsive ». La tétanisation des muscles thoraciques a été observée chez les animaux.

La mort chez les animaux (Longet) et chez l’homme (cas chirurgicaux) a lieu par arrêt de la respiration. C’est un aphorisme connu, qu’au cours de l’éthérisation, le danger est au centre respiratoire, et non au cœur.

Il n’est peut-être pas sans intérêt de remarquer que les toxiques épilepiisants en général produisent la mort par arrêt de la respiration, non par inhibition cardiaque ; ainsi, dans les expériences du Dr Magnan (1) le furfurol (p. 72), certains produits de distillation du rhum (p. 73, 74, 75), l’aldéhyde salicy-lique (p. 80) ; or, ces produits sont épileptisants ; les poisons tétanisants s’en rapprochent au point de vue respiratoire comme au point de vue musculaire (salicylate de méthyle, essence de noyau, pp. 84 et 86). Or, les poisons épileptisants se distinguent, nous le savons, par la précocité du délire et par son agressivité (absinthe, cocaïne, etc.). Cette agressivité se retrouve dans le poison tétanisant. Nous trouvons donc, dans les toxiques qui influencent le plus le système moteur, en même temps que des effets psychologiques spéciaux, une électivité spéciale pour le centre respiratoire. Il est d’ailleurs bon d’ajouter que bon nombre des bouquets artificiels, qui contribuent pour une si grande part à la nocivité des alcools d’industrie, appartiennent à la formule éther (p. 59). L’héroïne semble susceptible d’être ajoutée à cette série (2).

Sensibilité périphérique

Certaines parésies ont été notées par les observateurs avec une concordance frappante. La peau donne la sensation d’être vide, tout le corps semble par suite plus léger. Cette sensation de vide et de légèreté se manifesterait d’abord dans la poitrine (Maupassant), puis dans les membres. Cette sensation est probablement en partie tactile et en partie musculaire (3).

Gerdy parle d’engourdissement, de chaleur, de fourmillements très nets et d’un tremblotement continu, comparable à celui d’une corde vibrante (4). Les muscles éprouvent eux aussi une trépidation, une sorte de détachement (sic). 58

Harl (1890) noie chez les ébrieux éthériques l’illusion de légèreté et le besoin de locomotion (1).

Sensibilité douloureuse

Les premiers expérimentateurs ont été frappés du caractère particulier qu’offre dans l’éthérisation, la notion de la douleur. Longet (1847) (2) note l’analgésie pure, c’est-à-dire sans anesthésie, chez les malades opérés par Malgaigne et Velpeau.

Moreau de Tours (1847) (3) a observé sur lui-même, une analgésie spéciale, différente de l’hypoalgésie et consistant en une douleur perçue1 mais non assimilée, comme par suite d’un état de distraction ; dans la période qui vient ensuite, de l’analgésie absolue, il y a somnolence, etc.

Maupassant observe bien que les douleurs par lui éprouvées (migraine ophtalmique) commencent par lui être indifférentes avant de devenir nulles.

L’anesthésie chirurgicale par l’éther est plus courte que celle produite par le chloroforme.

Motricité

Les sujets éprouvent, dès le début de l’ivresse, une sensation de trépidation, signe d’une irritation musculaire inharmonique telle que nous la rencontrons à un haut degré dans l’énervement proprement dit. L’agressivité résulte pour une part de la sensation de puissance musculaire (vraie ou fausse), elle se rencontre, pour cette même raison, chez nombre de maniaques.

Nous avons rencontré, chez le malade B…, à la suite d’une chute avec cri, une agitation plus comparable aux ivresses excito-motrices qu’à une attaque épileptique (mouvement du bras et de la mâchoire, observés d’abord dans l’attaque, continuant dans la demi-conscience et persistant dans le délire hallucinatoire).

La nature épileptiforme du trouble initial est certaine, et cependant il se continue sans démarcation avec un trouble purement toxique (délire) ; celui-ci, d’autre part, possède nettement la psychologie comitiale. L’attaque est fruste et elle fait partie d’une crise composite. De même l’ivresse excito-motrice classique de Garnier, qui débute par une sorte d’attaque encore plus fruste, devient psychique dans son décours, elle aussi par consé – 59 quent est hybride. Fruste et hybride semblent deux termes s’appelant l’un Vautre. Dans l’épilepsie vraie, les phases motrices et délirantes sont plus tranchées.

En résumé, attaque, ivresse excilo-molrice et delirium tremens sont ici en continuité. La faible fixation de l’éther dans les tissus explique peut-être le dégagement rapide des diverses zones d’abord touchées. Quant au phénomène important de la psychologie comitiale, il résulte d’électivités simultanées et solidaires, comme il ne s’en trouve pas seulement dans l’étude des épilep-tisants, mais dans celle de tous les toxiques.

Moreau de Tours, ayant provoqué des attaques hystéri-formes chez deux femmes, conçut de ce fait l’idée que l’éther pouvait être convulsivant ; puis imaginant à ce sujet sa méthode de substitution, voulut guérir des malades convulsifs par l’emploi de ce convulsivant (1). Chez un épileptique homme, il ne réussit, par l’éther, qu’à provoquer régulièrement des attaques épileptiques graves. Chez un autre homme épileptique, il aurait obtenu la guérison ; il est bien évident que dans ce cas, s’il y a eu vraiment guérison, la substitution n’y est pour rien.

Selon Parchappe et Besseron (2), dans des cas de méningite spinale l’éther aurait calmé l’insomnie, la céphalée et l’agitation musculaire (?)

Nos observations contredisent cette assertion ancienne (Grasset, 1885, Semaine médicale) que « dans l’ivresse éthérique, les actes de violence n’ont pas le temps d’être accomplis » (obs. I, II, IV, VIII et IX). L’observation de Legrand du Saulle l’avait d’ailleurs déjà réfutée (même malade, Christian, 1886).

La graphorrhée rencontrée par nous chez une malade (obs. VIII) doit se relier d’une part à l’idéorrhée, d’autre part à la subexcitation motrice continue vibratoire, fibrillaire.

Nous avons vu, en effet, de cette double origine, se constituer chez deux maniaques alcooliques, des hallucinations graphiques. Tous deux présentaient de l’écriture subconsciente. L’un, circulaire avec appoint alcoolique nous invitait à étudier ce phénomène ; il y voyait une preuve des théories spirites. L’autre malade présentait un délire mystique avec hallucinations auditives, légère hypomanie, hallucinations motrices communes, hallucinations graphiques. Sous l’inspiration des esprits, non seulement il écrivait, mais il traçait de bizarres zigzags ou des dessins d’un grand mérite. 60

Le nystagmus a été observé au début de l’éthérisation chirurgicale (Duret, Lenoble). La trépidation épileptoïde existerait comme le nystagmus, selon Lenoble, dans un cas sur deux (1).

Sens spéciaux

Diverses paresthésies, d’ordre tactile, ou moteur ont été déjà signalées (légèreté, décompression, frémissement). Le sens de l’équilibre paraît un peu atteint : certains sujets ont accusé dans l’ivresse éthérique des sensations de lévitation.

À propos de l’ivresse légère, Maupassant remarque qu’il ne s’y produit « pas de rêves comme dans le haschich, pas de visions comme dans l’opium ». Notre malade B… croyait voir dés punaises et cherchant à les attraper, s’étonnait de ne pas les saisir ; un éthylique, en pareil cas, y réussit presque toujours ; notre éthérique, probablement, ne pouvait voir les punaises qu’à une dislance déterminée.

Les troubles auditifs étaient dans nos deux cas de delirium peu accusés ; Maupassant a constaté sur lui-même, dans l’ivresse légère, comme signe premier, « un murmure vague qui devient bientôt du bourdonnement », puis, à la période d’analgésie, il entend « des voix, quatre voix, deux dialogues, sans rien comprendre des paroles ; tantôt ce n’étaient que des sons indistincts, tantôt un mot me parvenait ; mais je reconnus que c’étaient là simplement les bourdonnements accentués de mes oreilles ». Finalement le sujet se sent être « le champ de lutte des idées ». Le caractère d’hallucinations élémentaires de siège périphérique, avec illusions auditives intermittentes et appoint psycho-moleur subcontinu est net ; le centre auditif verbal n’entre en jeu que secondairement et par éclairs. Dans l’intoxication profonde le centre auditif protubérantiel semble rester le dernier à s’endormir (comme dans la chloroformisation) : peut-être les centres auditifs corticaux sont-ils aussi particulièrement réfractaires à l’intoxication éthérique. La teinte crépusculaire n’existe pas, ou n’existe qu’au minimum dans l’éthérisme.

Cénesthésie. – Tonus psychique

Le début de l’ivresse esl seul euphorique ; plus profonde, elle reste sthénique ; mais devient fébrile et même hostile. La stimulation musculaire semble s’accompagner d’une dysesthésie musculaire ; elle n’est pas complète, mais partielle et tend moins à l’action 61 qu’au mouvement ; le mouvement est plutôt nécessaire que facile, et n’entraîne pas de satisfaction. Cette dysesthésie musculaire fondamentale joue certainement un rôle dans la pathogénie de l’énervement (1).

Nous trouvons une dysesthésie viscérale très prononcée dans l’éthérisme chronique (obs. I et IV).

Les obsessions et impulsions sont agressives (obs. IV et VII). L’exag3ration de cet état nous donne l’anxiété du delirium. (L’énervement contient, en effet, à dose minime, certains des éléments de l’angoisse, et d’autre part l’agitation des anxieux nous présente, à un haut degré, certains des traits de l’énervement). Par contre, le développement de l’élément sthénique de l’énervement éthéré peut donner un tableau maniaque au cours de l’ivresse par exemple. Un état de manie durable a pu succéder à une seule séance d’inhalation éthérique, chez un garçon de quinze ans et chez une femme de trente-deux ans (2). Un accès maniaque très violent s’est déclaré aussi chez le malade de Christian, à la suite des derniers excès d’éther.

La persistance de la stimulation proprement dite au cours même du delirium iremens et de l’état anxieux se montre chez le sujet Th… (obs. II) dans le caractère purement réflexe de sa résistance aux gardiens, et l’assurance avec laquelle il attend ses persécuteurs.

Idéation

Au début de l’ivresse éthérique se développe un véritable état de manie intellectuelle. Maupassant observait en lui « une acuité prodigieuse de raisonnement », une logique nouvelle, étrange, irréfutable, « une lutte d’idées et une joie d’esprit, une ivresse venue de ce décuplement des facultés mentales ».

Le malade de Frerichs et Ewald, étudiant en théologie, voyait le monde sous des aspects synthétiques, et se croyait dans l’éternité. Sauvet éprouva dès le début un véritable accès maniaque, avec idéorrhée, attention pénétrante, jugements rapides, logorrhée, causticité prononcée. La graphorrhée d’une de nos malades (obs. VIII) s’accompagnait très certainement d’idéorrhée. L’estimation du temps, au cours de l’ivresse avec idéorrhée, est modifiée profondément. Le théologien de Frerichs et Ewald se croyait placé hors du temps. Sauvet s’étonne, après l’ivresse, de n’avoir vécu que vingt minutes. Nous ne savons 62

si la notion de l’espace est également troublée (haschisch).

Dans l’intoxication plus avancée, il convient de remarquer en deux de nos cas une certaine stabilité des concepts, accompagnée de monotonie dans les hallucinations.

Sens génital

Longet (1) a signalé un des premiers (1847) l’excitation érotique se produisant sur des femmes au cours de l’éthérisation chirurgicale. Beluze parle de rêves érotiques consécutifs à l’ivresse éthérée. L’excitation sexuelle paraît pouvoir se produire chez des femmes au cours d’une dipsomanie éthérique (Ritti) (2) ; mais l’éther peut alors ne pas être seul incriminé. Un de nos malades hommes (obs. I) a présenté fréquemment une excitation génitale de cause éthérique.

L’excitation génitale chez des femmes au cours de la chloroformisation a été observée souvent. Elle a pu devenir une source d’accusations imaginaires de l’opérée contre diverses personnes (Baillarger).

Au cours de l’alcoolisme chronique, l’excitation génésique est assez rare ; elle coïncide d’ordinaire avec une prédominance hypomaniaque. Dans le delirium tremens éthylique elle est alors rare, du moins chez l’homme ; nous l’avons cependant observée.

Divers

Nous avons rencontré la sensation de striction de la gorge chez le malade Br… Le pneumogastrique paraît bien en cause dans les sensations d’étouffement et d’oppressions accusées par notre malade S… K… (obs. V) et constatées déjà par Trousseau. Une localisation élective sur certains rameaux du pneumogastrique (rameaux œsophagiques) a été constatée dans l’intoxication par l’alcool à brûler ou même par l’eau-de-vie (3). La striction de la gorge, au lendemain de l’ivresse chez le malade B…, a ceci de remarquable qu’elle ne s’accompagne d’aucun autre malaise.

Nous avons vu la pupille en mydriase chez le malade Th… pendant le décours et au lendemain du delirium, et chez d’autres malades après l’ivresse.

Enfin, fait qui a frappé déjà tous les auteurs, l’accès délirant 63

est de courte durée, les éthériques irlandais profitaient de ce retour rapide à l’état lucide pour s’enivrer cinq ou six fois dans le même jour.

IV. Parallèle avec d’autres toxiques

Dans les ivresses alcooliques de forme aberrante, l’excitation soit motrice, soit intellectuelle, ne s’approche jamais autant du type maniaque que le fait l’ivresse due à l’éther. Excito-motrice, onirique, sensorielle, ou délirante, l’ivresse d’origine éthylique est généralement composite : notamment, elle est presque toujours mêlée d’un certain degré d’onirisme (c’est-à-dire de visualité et de confusion) (1). Un thème délirant subit et suivi, comparable à l’auto-accusation ou à la mégalomanie éthylique, n’a pas été rencontré jusqu’ici, à notre connaissance, au cours des ivresses éthériques ; mais il est juste de supposer que si Vivresse éthérique était plus fréquente et mieux connue, elle nous montrerait, elle aussi, à côté d’une forme classique un certain nombre de formes aberrantes.

Suivant les auteurs anglais, la cachexie et l’affaiblissement intellectuel seraient moins profonds dans l’éthérisme chronique que dans l’alcoolisme chronique.

Dans le delirium tremens alcoolique, les hallucinations semblent plus variées et plus mobiles, les hallucinations auditives plus abondantes, les accalmies hallucinatoires sont peu durables, chaque retour de l’anxiété réveille des hallucinations, il n’y a pas, sauf exceptions, d’anxiété « à vide », aussi le sujet est-il toujours plus terrifié qu’anxieux ; ordinairement il fuit devant ses persécuteurs, il est bien rare qu’il leur tienne tête ou les défie.

Dans les moments de calme, où il sourit, il présente peu ou point d’excitation motrice, en tout cas pas d’énervement. Une phrase du malade ou du médecin réveille facilement des pano-phobies, facilement aussi des images visuelles isolées ; le sujet présente en un mot une suggestibilité considérable par lui-même ou par autrui.

L’onirisme est presque constant, ou toujours proche ; quand il s’accompagne d’hallucinations monotones, il s’agit générale-

(T) Ivresse psychique avec transformation de la personnalité, d’après le Dr P. Garnier, par Glér.ambault, Annales Médico-Psych.,, 1907.

ment d’un état grave, auto-toxique confusionnei. L’éthylisme est anorexique.

Voici par contre ce qui nous semble, jusqu’à nouvel ordre, caractériser le delirium tremens éthérique. Hallucinations auditives rares ; hallucinations visuelles moins abondantes, relativement stables et monotones, pas de confusion.

Les accalmies hallucinatoires sont fréquentes, durables ; elles n’entraînent pas la cessation de l’angoisse. L’idée ne suffît pas toujours à réveiller l’anxiété ; la suggeslibiliié émotionnelle paraît donc moindre que dans l’éthylisme. Il en est de même pour la suggestibilité sensorielle, il n’y a pas d’onirisme, pas de subactivité onirique. L’halluciné se sentant plus fort peut tenir tête à ses adversaires. Enfin il est capable non seulement d’appétit, mais de boulimie momentanée.

Les caractères différentiels des délires absinthiques, par rapport à l’éthérisme, se résument dans une teinte comitiale plus accentuée (schématisme, stéréotypie, confusion, amnésie totale). Voir à ce sujet Magnan, Garnier, etc. (1 et 2).

L’intoxication par sulfure de carbone, les états urémiques, les délires chloraliques (3) se distinguent par un caractère onirique plus accentué, une exaltation moindre de la motricité, du trouble confusionnei, le sentiment fréquent de l’irréalité, enfin des désordres spéciaux (4).

4° Le besoin de mouvement est provoqué par toutes les ivresses, mais spécialement celles dues à Y Aniline, au Datura, au Gaz Hilarant, à YAnamirla-Cocculus (Legrain) (5). L’Aconiline, Y Atropine, la Coca, le Café, le Thé, le Haschisch, donnent des sensations de fourmillement (Legrain), le siège de ces sensations paraît plus particulièrement cutané avec l’atropine et l’aconi-tine (Pouchet, leçon orale) ; le Thé, le Café, la Santonine causent un tremblement visible ; le Haschisch donne des frémissements (Legrain) de siège vraisemblablement musculaire. Le Camphre donne des illusions de légèreté et de lévitation. Des excitations localisées, portant sur le masséter, le pharynx, la région cervicale ou le diaphragme, ont été rencontrées dans les cas d’intoxications par les produits suivants : Aconit, Aniline, Copahu, Cgiise, Cantharides, Digitale, Oenanthe, Santonine, Térében – 64 65 66 67 68 ihine (Legrain). La Cocaïne, convulsivante à haute dose, pio-duit la mort en asphyxie par tétanisation des muscles respiratoires (Magnan). L’Absinthe produit avec une intensité bien plus grande les mêmes sentiments d’hostilité et d’anxiété que nous avons rencontrés dans l’Éthérisme.

5° Le toxique dont la comparaison avec l’éther s’impose le plus nécessairement, c’est le Chlorojorme ; il est admis que l’excitation des hémisphères cérébraux est moins fréquente, moins intense, dans l’anesthésie par le chloroforme que dans l’éthérisation.

Nous pouvons nous demander si les caractères intrinsèques du délire observé dans les deux cas ne sont pas eux-mêmes différents : vraisemblablement l’ivresse chloroformique doit être moins lcgorrhéique et d’une allure moins agressive ; probablement aussi l’élément sensoriel y est plus abondant. De fait, le goût, l’odorat et l’ouïe nous ont paru y être plus intéressés. La motricité est moins exaltée ; les attaques semblent moins fréquentes (hystérie à part), la réflectivité serait plus conservée. Le domaine respiratoire est moins intéressé, par contre le cœur est plus menacé (syncope chloroformique secondaire).

D’après Nicloux (1) tandis que le bulbe et les hémisphères montrent, pour l’éther, in globo, une affinité à peu près égale, une différence considérable existe entre ces deux organes, à l’égard du chloroforme ; le bulbe en retiendrait deux fois et demie autant que les hémisphères. (Leurs électivités dans le bulbe sont d’ailleurs différentes).

Maintenant, dans l’attaque épileptiforme éthérique, quelle part revient aux hémisphères, quelle part au bulbe el à la moelle ?

À propos de l’Héroïne, Pouchet admettait récemment que les convulsions avaient lieu, avec ce toxique, sans participation des hémisphères (2). Or l’héroïne est un double éther de la morphine. C’est, il est vrai, un éther acide, mais les propriétés physiologiques des éthers oxydes et des éthers salins semblent la plupart du temps suffisamment comparables. Les éthers salins simples ou composés sont presque tous des excitants et anesthésiants connus (chlorure et bromure d’éthyle et de méthyle, etc.).

Nous ignorons cependant si l’éther acétique des officines (C65 H66, O65 CH68) ressemble vraiment dans son action à l’éther ordinaire dit éther sulfurique. Nous rappelons que ce der – 69 70 71 nier (C2 H5 0, G2 H5) est un éther oxyde ; il est de beaucoup le plus répandu, le seul employé pour l’usage interne et au cours de tout cet article, c’est lui seul que nous avons eu en vue.

V. Résumé

Nos observations, malgré leurs lacunes, mettent bien en relief certaines particularités des intoxications éthérées graves.

Dans le domaine somatique, l’excitation motrice est prédominante ; il existe une sensation presque spécifique d’énervement ; on rencontre de l’excitation sexuelle, des troubles respiratoires, et une sensation de faim.

Dans le domaine psychique, on constate de l’énervement, de l’agressivité, des impulsivités diverses, dont la conséquence ultime pourrait certainement être l’homicide. Certains traits de ce psychisme le rapprochent partiellement de celui que créent les poisons épileptisants ; et en effet l’éther est capable de provoquer à lui seul des attaques ; ces dernières semblent, d’ailleurs, rares.

Les traits ci-dessus indiqués du psychisme éthérique paraissent se rencontrer dans quelque mesure à tous les stades de l’intoxication. Ils sont manifestement le résultat de la prédilection de certaines formules toxiques pour certains domaines nerveux, en un mot d’électivités, et la comparaison de l’éther avec d’autres toxiques dont les effets sont analogues nous a montré que certaines de ces électivités se trouvent être matériellement solidaires entre elles, sans qu’aucune considération psychologique puisse nous expliquer leur liaison (1). 72