Appendice

8° Les hallucinations lilliputiennes (1)

Interventions 1909-1910

M. Leroy ayant décrit une variété d’hallucinations visuelles « rarement observées », celle d’un monde aux dimensions exiguës mais dont tous les éléments ont conservé leurs proportions relatives, il propose le terme d’hallucinations lilliputiennes.

J. F.

Les hallucinations visuelles décrites par M. Leroy sont intéressantes par leurs dimensions absolues et par l’échelle des proportions ; il est rare que le champ hallucinatoire mesure seulement de 40 cm. à 1 mètre, il est rare aussi que les objets se présentent comme rapetissés.

Je puis citer cependant plusieurs cas d’hallucinations de ce genre.

Sauvet, qui a écrit une des premières auto-observations d’ivresse éthérique (Ann. Méd.-Psych., 1847), a vu se mouvoir sur le couvercle d’un piano une danseuse lilliputienne, hallucination unique, et qui persista sans déformation pendant toute une moitié de l’ivresse. Le sujet dansait avant de la voir, et continuait de danser en la regardant : il se sentait irrité par elle. L’ivresse avait débuté par un état maniaque et de multiples illusions de la vue (objets déformés et grimaçants). La durée totale de l’ivresse fut de vingt minutes.

Un alcoolique, interrogé en crise subaiguë, m’a dit avoir vu plusieurs fois chez lui, au cours des nuits précédentes, de petits pantins hauts comme la lampe, et qui se mouvaient tout autour d’elle dès que l’abat-jour était baissé. Pour les faire disparaître, il levait l’abat-jour. Un autre alcoolique m’a parlé d’une vision toute semblable. Un troisième m’a parlé de lutins très agiles, mais ayant la consistance du carton, qui, la nuit, se mouvaient sur ses draps et dans les draps, essayant d’introduire des objets en carton dans les parties sexuelles de sa femme. De tels faits sont rares dans l’alcoolisme (1).

Le cocaïnisme semble présenter toutes les échelles de réduction.

Le chloralisme m’a présenté, chez deux malades, des hallucinations lilliputiennes très abondantes, presque continues. Des images hautes de 20 à 40 cm. se succédaient sans relâche ; si quelques-unes représentaient des insectes, de menues plantes grandeur nature, beaucoup représentaient de gros animaux ou des personnages en miniature ; ainsi deux petits bonshommes cabalistiques qui jouaient aux grâces, avec de petites vulves en or (sic). Ces images se suivaient sans lien et disparaissaient rapidement. Un des malades les qualifiait « des images libres » ; il les disait aussi tracées « par des peintres-décorateurs, qui disparaissent avec la plus extrême facilité ». En effet, pour les deux malades, ces images adhéraient aux murs, elles étaient plates ; la tendance aux rayures, aux stries et aux lacis était frappante ; elles se présentaient à hauteur du regard, beaucoup plus rarement sur le sol ; les malades les regardaient avec une quiétude bien chloralique, et se plaisaient même à les décrire. D’autres images, plus proches du type alcoolique, avaient des dimensions plus vastes, se projetaient plus en profondeur, se montraient souvent aériennes, et toujours le contenu était tant soit peu émouvant.

Nous avons rencontré des hallucinations visuelles à forme d’inscriptions, donc allongées, mais peu élevées, et lumineuses, chez un persécuté devenu aveugle. Nous avons rencontré chez un ou deux tabétiques non aveugles et aucunement alcooliques, 73 des hallucinations visuelles de taille restreinte, et aussi, croyons-nous, chez une tabétique aveugle, des inscriptions.

Un malade à double forme, âgé de quarante ans environ, au cours d’un accès mixte, qui l’a fait prendre pendant longtemps pour un paralytique général (affaiblissement moteur, congesti-vité, idées hypocondriaques, troubles de l’élocution, gâtisme), a vu non plus des images hallucinatoires lilliputiennes, mais lui-même et toute son ambiance réduits à de petites dimensions. « Je suis rapetissé comme un rat, disait-il avec anxiété ; le plafond est abaissé et il va m’écraser ; nous sommes tous petits comme des rats. » Le même jour, il faisait sur notre personne des remarques hostiles et caustiques du genre maniaque. Cette micropsie généralisée, et non pas hallucinatoire, mais perceptive, est un phénomène évidemment très différent des hallucinations lilliputiennes, mais il mérite d’en être rapproché (1).

Durant ses hallucinations lilliputiennes, le délirant perçoit l’ambiance avec ses dimensions réelles. Toutes les images hallucinatoires d’un même moment sont également lilliputiennes ; nous ne voyons pas dans nos exemples d’hallucination lilliputienne mélangée à des hallucinations d’une autre échelle. Dans le cas de Sauvet, l’hallucination lilliputienne est mêlée à des illusions. Elle est, de plus, unique et durable. Suivant la remarque de Leroy, les hallucinations de petite taille ont coïncidé dans nos cas avec des états d’âme indifférents, ou avec des émotions relativement faibles.

Les hallucinations toxiques présentent parfois une singularité inverse, l’amplification des objets imaginaires. Le fait a été signalé dans le cocaïnisme (une tortue géante, etc.), dans un cas de chloralisme, peut-être aussi dans le délire des solanées, qui offre, croyons-nous, toutes les échelles. Dans l’alcoolisme, cette particularité nous semble rare ; je n’en rappelle pour le moment qu’un seul cas : le malade voyait des escargots géants, et munis de pattes « comme des lapins ». 74

9° Les hallucinations dans la psycho-polynévrite de Korsakoff (1)

Intervention 1911

On vient de signaler l’absence d’hallucinations chez certains confus polynévritiques. Je ferai remarquer que lorsque les hallucinations existent, elles sont le plus souvent dépourvues du type alcoolique classique : pas terrifiantes, pas même dramatiques. Leur contenu est indifférent (ainsi oiseaux, papillons de feu, etc.), ou même assorti au ton euphorique qui est fréquent chez de tels sujets (féeries splendides, fantasmagories, groupes de parents et groupes d’amis, etc.). Ces visions sont courtes et brillantes. Leur teneur s’accorde avec le tonus du malade qui est exempt, la plupart du temps, de frayeur ou même de subanxiété. La fabulation de ces malades est indifférente ou enjouée. Leurs visions font pendant à leur fabulation ; elles en présentent les caractères ; elles sont comme une fabulation transportée dans le domaine visuel.

10° La notion de toxi-infections causales dans l’œuvre de Chaslin sur la confusion (2)

Intervention 1911

Il est d’usage, dans l’historique de la question des délires par auto-intoxication et infection, de citer abondamment certains pathologistes récents et de ne pas remonter dans le passé (exception faite pour le travail très isolé de M. Briand, 1881) plus haut 75

que les rapports de MM. Régis et Chevallier-Lavaure (1893),, Carrier, etc. Or, le travail de M. Chaslin sur la confusion mentale contient expressément toutes les idées actuelles sur les infections, intoxications et insuffisances sécrétoires ; il est synthétique, doctrinal, global ; en fait c’est de lui que tout le mouvement aliéniste contemporain dérive. Pour juger du degré de nouveauté qu’il présentait à cette époque, il suffit de voir quelles objections lui ont adressées, au Congrès de Blois (1892) tels auteurs qui se sont montrés depuis des plus zélés à en propager les idées. Tout le monde en connaît au moins le titre. Cependant,, c’est comme un usage consacré, dans les publications récentes, de ne pas le citer. Notre Société se doit de réagir contre cette tradition regrettable.

11° Délires et actes saugrenus consécutifs a l’intoxication par l’oxyde de carbone (1)

Intervention 1913

Garnier a parfois noté l’existence de délire dans les observations d’intoxication par l’oxyde de carbone qu’il a publiées. Il citait des actes saugrenus accomplis durant le premier stade de l’ivresse oxycarbonée (par exemple se cacher sous un lit). Le Dr Garnier enseignait aussi que des accidents cérébraux dûs à l’oxyde de carbone pouvaient survenir à longue échéance plusieurs mois après les accidents initiaux ; ils consistent en démence, le plus souvent torpide, et fréquemment en mort subite.

12° À propos du sevrage brusque d’une morphinomane (1)

Intervention 1913

La toxicomane déclare qu’elle préfère, si jamais elle rechuteT la suppression brusque « parce qu’elle guérit plus vile ».

J. F.

Il est difficile de comparer les doses de souffrance supportées dans l’un et l’autre mode de sevrage. Certains malades ayant subi plusieurs cures ont pu préférer le sevrage brusque. Un malade de Ghambard disait : « Supposez un chien à qui l’on couperait la queue par morceaux en plusieurs jours, il souffre plus que si on la coupe en une fois. » La chute brusque d’une dose à une autre procure en effet toujours une souffrance, et celle-ci ne semble pas croître exactement en proportion de la différence.

Dans bien des cas la suppression brusque est la seule possible, ou encore les circonstances se chargent de l’instituer sans nous : ainsi pour les prévenus incarcérés.

Dans le cas d’un prévenu, nous devons a priori soutenir le fonctionnement cardiaque, car la surveillance continue est impossible, et d’autre part, l’état moral est généralement mauvais.

La Spartéine et la Caféine sont alors indiquées.

Ces toniques vasculaires agissent sur l’état psychique et pour cette raison, croyons-nous, sont toujours utiles. En effet, le tonus psychique est fonction des divers tonus de l’économie ; musculaire, vasculaire et autres. Tous, sans nous en douter, nous recherchons toute notre vie par l’exercice physique, par des plaisirs variés ou par des toxiques, la stabilité de notre tonus vasculaire.

Une autre médication un peu trop oubliée à notre avis, esl l’administration du bi-carbonaie de soude à haute dose. Cette médication a été recommandée par Jennings, qui a fait remarquer que les morphiniques en cours de cure souffrent d’une hyperacidité extrême, celle-ci aidant aux vomissements, etc. Là encore la médication nous semble avoir un effet psychique immédiat. L’acidité stomacale nous paraît être un facteur important dans la genèse de l’énervement et de l’anxiété, que ce soii par irritation des terminaisons du plexus solaire ou par tout autre mécanisme. La pratique médicale courante montre des états de malaise psychique être instantanément modifiés par un lavage d’estomac, par une tasse d’eau très chaude et bicarbonatée, par l’application de linges très chauds sur la région épigastrique, etc.

Nous pouvons nous demander si l’hyperacidité stomacale n’est pas un élément important dans l’anxiété des mélancoliques, et si nous ne devrions pas chercher plus fréquemment à la combattre.

Nous devons dire que la déprivation brusque nous a paru presque toujours accompagnée d’assez grandes souffrances ; mais au quatrième jour, au plus tard au cinquième, la cure, physiquement et moralement, était complète.

Nous avons vu des sujets guéris, ou du moins sevrés (une aliénée internée par exemple) se faire en cachette des injections d’eau ou même d’urine. D’autres se font des piqûres avec des épingles ; ceci peut relever à la fois du souvenir de la toxicomanie et de l’algophilie véritable.

Il nous semble que les morphinomanes, tant qu’ils restent en état de besoin, ne peuvent guère être trompés par nous sur les doses que nous injectons, car leurs sensations les renseignent. En fin de cure, il est plus facile de les tromper. Le malaise lié à toute diminution des doses est une raison pour préférer à la cure graduelle la cure très rapide, ou même fréquemment la cure brusque.