Chapitre premier. Textes préliminaires (1913)

1° Fausse amoureuse de prêtre revendicatrice (1)

Intervention 1913

Une ancienne maîtresse de prêtre importune celui-ci de revendications d’argent. Elle est encouragée à réclamer par sa famille et son second prolecteur, journaliste, qui vivent aux dépens du prêtre. L’abbé a été attiré dans un traquenard et on tente de le faire chanter.

J. F.

J’ai étudié longuement cette malade (2). Le titre d’Amou-reuse de Prêtre, sous lequel elle nous est présentée, ne lui convient qu’en apparence. En effet nous appelons « amoureuse de prêtre » une femme qui s’éprend d’un ecclésiastique en raison de son caractère sacerdotal, qui aime l’atmosphère religieuse, qui le plus souvent aime plusieurs prêtres, successivement, et dans chaque cas, selon l’habitude des érotomanes, croit être l’objet d’avances flatteuses alors qu’elle-même fait les avances. Or notre malade est simplement une femme de mœurs faciles, ayant pour entreteneur un prêtre, indifférente à la profession de celui-ci, et qui

(1) Cf. Réf. Bibl., n° 45.

(2) Cf. Première Partie, 4e texte, et VIIe Partie, 4® texte.

semble avoir ignoré, lors du début de leurs relations, sa profession ; d’autre part elle est dénuée de toute tendance mystique, elle n’a jamais parlé religion avec ce prêtre, enfin elle paraît n’avoir eu jamais de grande affection pour lui.

En deuxième lieu, elle nous paraît n’être pas uniquement une perverse. Elle est une Revendicatrice, dont en outre les réclamations ont pour base, au moins partiellement, un Délire Imaginatif. Il nous a semblé qu’elle croit réellement au petit roman du legs sacré ou du dépôt ; convaincu d’abord que nous avions affaire à du mensonge pur et simple, nous avons, au cours de nos nombreux interrogatoires, entendu de très nombreuses variations de ses récits et leurs lacunes ne sont pas une preuve de mensonge, les délires imaginatifs présentent constamment ces traits. Il est d’ailleurs, avec notre malade, souvent difficile de juger si l’on a affaire à une conviction permanente, à une conception transitoire, ou à du mensonge absolu. La malade nous semble parcourir toute la gamme des mythomanies.

L’attitude de la malade dans notre service a été celle d’une hystérique : vaniteuse, versatile, suggestible, tout entière à l’instant présent. Après avoir protesté véhémentement contre sa mise en observation, elle s’est déclarée enchantée de passer le Nouvel-An auprès de nous ; et elle s’est désintéressée de ses animaux familiers, restés chez elle, ainsi que de son amant en titre, le journaliste, etc., etc.

Nous ne pouvons dire si ses premières réclamations ont eu pour base la fable du dépôt. Il est possible que cette fable soit intervenue tardivement, suscitée on verra par quelle sorte d’épisode. Mais ce thème fût-il adventice, il n’en est pas moins aujourd’hui, nous l’avons dit, dans quelque mesure, objet de créance.

Les réclamations ont d’ailleurs d’autres bases que cette donnée. Ces bases, ce sont des promesses vagues faites par l’abbé, ce sont même, on le verra, certains de ses mensonges. L’abbé lui aurait dit : « Vous pouvez être tranquille jusqu’à la fin de vos jours », et : « Je ne veux plus que vous travailliez. Je m’occuperai toujours de vous. » Bien que l’abbé soit, paraît-il, très menteur, et qu’il ait disparu mainte fois pour de longues périodes, c’étaient là, selon elle, des engagements fermes. Il lui doit aussi de l’entretenir intégralement et indéfiniment.

Voici comment elle utilise jusqu’à des mensonges de l’abbé. Vers 1908, l’abbé étant en retard de quelques mensualités, la femme H… porta plainte devant l’Archevêché, arguant d’une prétendue créance ; et là, ne pouvant avouer la cause des versements opérés par lui jusque là, l’abbé jura que la dame H… se trouvait être sa créancière pour 12.000 francs. Ce mensonge avait été convenu entre eux par transaction, en cours de lutte. Mais actuellement l’abbé est engagé d’honneur à donner suite à son serment : la malade en est convaincue. Une telle logique est bien du style des Processifs. D’autre part, pour en finir avec l’Archevêché, une décharge de dette en faveur de l’abbé fut délivrée par la femme H… : mais d’une telle pièce, l’abbé n’a pas le droit de se servir. Un droit fictif ne vaut qu’au service de la femme.

La malade reproche à l’abbé d’avoir ruiné tout son avenir : sans lui elle serait entretenue par d’autres, et travaillerait. Elle refuse d’ailleurs de se mettre au travail tant que son litige n’est pas réglé. Elle ignore si le total des sommes déjà perçues ne dépasse pas les 12.000 francs avec intérêts composés : l’abbé ne lui en doit pas moins aujourd’hui une somme intégrale de 12.000, et cela pour les raisons suivantes :

1° Les versements échelonnés ont été dépensés par elle au fur et à mesure de la réception ; or l’abbé lui doit non seulement une somme mais le bien-être pour tout l’avenir ; qu’il verse donc encore, en une fois, 12.000 francs ; avec cette somme elle pourra fonder un commerce.

2° Avec les quelques mille francs retenus par devers lui, l’abbé, en jouant à la Bourse, a dû gagner de grosses sommes * elle veut sa part.

Bref les sommes déjà versées ne comptent pas. Il semble certain que le total de ces sommes atteint ou dépasse 30.000 francs. En outre pendant un an environ la femme H… a disposé d’un petit fonds de commerce acheté pour elle par l’abbé.

La femme II… était connue, à l’église où son entreteneur était vicaire, pour y avoir causé du scandale à mainte reprise ; elle est bien connue également au commissariat voisin, et ce n’est qu’après une série de scènes, échelonnées sur une longue période, que le Commissaire l’a dirigée sur notre service. Ses raisonnements et sa conduite sont bien d’une Revendicatrice.

Le journaliste avec qui elle vivait n’aurait pas seulement profité, s’il faut en croire certains témoins, des largesses de l’abbé : il aurait poussé la jeune femme à la prostitution banale. Il lui a en outre fait contracter des habitudes d’alcoolisme.

L’abbé, la femme et le journaliste forment un tryptique invraisemblable. Le journaliste premier en date, apprit f existence de l’abbé quand celui-ci était déjà en exercice depuis 2 ou 3 ans, et se lia d’amitié avec lui. Les manœuvres de chantage auxquelles l’abbé a été en butte par moments n’ont pas ruiné cette amitié. Actuellement l’abbé est brouillé avec la femme, le journaliste fa supplié en vain de la reprendre ; mais jusqu’aux semaines dernières l’abbé et le journaliste ont eu encore des entrevues des plus cordiales, nous en avons eu entre les mains une preuve écrite.

Les deux hommes avaient des affinités : ils faisaient valoir en commun, semblerait-il, l’argent d’autrui, etc., etc. Nou* regrettons de ne pouvoir citer les phrases typiques d’une certaine lettre de l’abbé qui traduisait leur situation, ni les idées invraisemblables que chez chacun d’eux faisait naître un mélange de libéralisme et de jalousie.

Les manœuvres de chantage auxquelles le journaliste, s’il faut en croire certains témoignages, aurait collaboré, semblent être allées jusqu’au guet-apens. Le journaliste a aidé la femme à mettre en œuvre ses conceptions ; nous ne croyons pas qu’il ait eu foi dans les divers thèmes délirants ; mais son esprit intéressé a dû aider à leur genèse. C’est là un mode d’encouragement au délire, autre que la collaboration.

Avant d’être aidée dans ses requêtes par le journaliste, la jeune femme semble avoir été aidée par un membre de sa famille, et celui-là paraît avoir été de bonne foi : présomption en faveur à la fois de l’ancienneté et aussi de la sincérité de l’élément fabulation chez la malade.

La croyance au dépôt peut n’être née chez la femme qu’après le faux serment de l’abbé. Mais les réclamations ont d’autres bases que celle-là. L’esprit de revendication est ancien. L’apport imaginatif peut n’avoir été que secondaire. Tl peut aussi n’avoir pas été entièrement spontané.

Notre certificat fut le suivant :

Déséquilibrée.Débile.Hypotnorale. Délire de revendication avec appoint imaginalif.Un abbé lui doit une renie perpétuelle ou une grosse somme.Il a compromis son avenir.Bases partiellement au moins inconsistantes ; prétend utiliser tel écrit qu’elle-même dit avoir été fictif.Dépôt d’origine romanesque. – Mythomanie, avec départ presque impossible enlre la conviction sincère et le mensonge conscient. —- Réclamations incessantesscandales ; peut-être guet-apens.Manœuvres à aspect de chantage.Influence d’une tierce personne, semblerait-il.Paresse. —• Habitudes éthyliques.Épisodes d’excitation extrême ; plusieurs fois relaxée au Commissariat.Tentative de suicide à 17 ans.Père interné à Villejuif. – Un frère mort tuberculeux. amoral, etc.

2° Délire de persécution a début érotomaniaque (1)

Communication 1913

A. H. – Névropathie chez divers parents. Otite scléreuse chez le père (mais à 75 ans).

A. P. – Né à terme mais après une gestation pénible (émotions violentes de la mère durant l’occupation prussienne).

Deux traumas céphaliques graves entre 6 et 8 ans (chutes) ; deux cicatrices frontales, l’une très étendue, l’autre plus courte, mais saillante avec cal osseux sous-jacent. Après ces traumatismes, il aurait déliré. Son caractère et son intelligence se seraient considérablement modifiés ; aurait alors perdu toute sa vivacité ; serait devenu en peu de temps un écolier médiocre.

Énurésis jusqu’à 8 ans. Peu d’attaques ni de vertiges.

Somnambulisme durant l’enfance.

Épistaxis très fréquentes (3 à 4 par jour) durant l’enfance.

Échec au baccalauréat. – Engagé volontaire à 18 ans (hussards), sous-ofïieier. Après 3 ans de service militaire, essai de vie civile : association avec son père,* il y renonce et rengage. – À 32 ans (1903) quitte le régiment pour se marier. – Mariage malheureux d’emblée. Avait été capté ; se brouille avec son père. Sa femme le tient très isolé, et elle se ruine. Pendant les 3 premières années du mariage, elle se refuse aux rapports conjugaux. Séparation de fait depuis 5 ou 6 ans.

En 1907, commis chez un entrepreneur ; son patron est extrêmement satisfait de lui ; il lui a confié la gérance d’une sorte d’annexe ou de succursale. Depuis 6 ans ; B… mène une vie solitaire, ultra-modeste, et rigoureusement uniforme ; il se lève à i ou 5 heures, il ne parle qu’à ses ouvriers ou clients, et ne reçoit personne dans sa chambre.

Une cause ajoute à son isolement : c’est une surdité assez prononcée. Cette infirmité l’empêchait, durant sa vie militaire, de bien entendre les commandements. Il parle bas et avec un 81 timbre un peu altéré. Il aurait alors suivi un traitement en 1912. – « Depuis cette époque, nous dit-il, je puis me moucher ; autrefois je ne mouchais jamais. »

D… semble avoir été toujours d’un caractère doux, affectueux, aimant la correction et la justice, se prêtant à la discipline avec plaisir (il est resté très militaire dans ses habitudes et ses allures), mais dépourvu d’initiative.

Idées de persécution. – Symbolisme. – Ses ouvriers, autrefois très gentils, sont devenus impolis ; ils prennent des airs ironiques quand il commande, ne l’écoutent pas, ne lui répondent pas ; ils lui font des farces et des vexations. Ainsi on vient lui demander des clous alors qu’on sait qu’il n’en a pas ; il revient, et à côté de son bureau on a posé un clou. Les garçons le singent, et font des gestes qui signifient : « Tu es un commis, tu mettras comme nous une culotte de velours, et tu traîneras la voiture. »

Dans la rue, une certaine personne détourne la tête à son approche et ne répond pas à son salut.

Des gens passent sans discontinuer devant sa boutique portant les uns des melons, les autres des casquettes galonnées ; cela veut dire : « Tu as encore une place où tu es galonné, on va te mettre un melon sur la tête. »

Des hommes passent, et même des femmes, portant du bois scié ; cela veut dire : « Nous l’avons bien scié aujourd’hui. » Parfois, ils ont passé portant des voliges et repassé portant les mêmes voliges mais sciées.

Le marchand de couleurs se tient sur le pas de sa porte pour signifier : « On va lui en faire voir de toutes les couleurs. » Le même marchand est à cette place le soir quand il rentre ; cela signifie : « Tu rentres, plus de grossièretés à te faire, je ferme boutique. »

Chez le boulanger des pains sont rangés sur une planche, cela signifie : « Nous avons du pain sur la planche », c’est-à-dire :

« Nous tenons en réserve d’autres grossièretés. »

Des gens passent avec deux sortes de chiens : des chiens caniches tondus ou des chiens ordinaires tenus cri laisse ; ce qui veut dire : « Ou en liberté et tondu, ou bien tenu et persécuté. »

On veut sa ruine : c’est un mot d’ordre de ne plus venir dans son magasin ; aussi n’a-t-il plus d’ouvriers, lui qui autrefois en avait quatre ; son patron va fermer l’annexe. Une chose le surprend extrêmement : c’est que son patron le paie davantage maintenant où il ne fait plus rien.

Personne ne lui parle ; on lui tourne le dos ; une personne qu’il connaît détourne la tête quand il la salue.

Les avanies sont continuelles, et les défilés « ne décessent pas ».

Tout ceci se déroule en silence. Il a bien entendu des bruits, mais qui n’avaient pas d’autre but que de le gêner ou de symboliser quelque chose : par exemple on secouait des tapis ou on cassait du bois avec bruit (c’est-à-dire : « Tu vas être secoué », et : « On te casse du bois sur le dos »).

Jamais, en passant auprès de lui, les promeneurs ne disent une parole ; il en est lui-même étonné ; il s’attendrait à entendre des allusions, il désirerait même en entendre, parce qu’elles l’éclaireraient un peu sur la cause de ces agissements. Mais jamais il n’a pu surprendre une seule parole. Jamais une parole, rien que des signes : « C’est un mot d’ordre de ne pas parler. »

C’est probablement en voyant qu’il ne voulait prendre ni une épouse, ni une maîtresse, que des personnes auparavant bien disposées lui sont devenues hostiles. On cherche à lui faire perdre sa place pour le punir.

Parfois, il a vu la nuit, dans sa chambre « des papillonnages sur les murs », des silhouettes d’hommes ; anxiété considérable à ces moments-là (apport toxique).

Conscience du délire.Humilité. – Une première singularité du délire de Persécution chez B… c’est la conscience au moins partielle de l’inanité de ses conceptions, c’est le doute spontané au sujet de ses prétendues constatations.

Il nous a dit spontanément : « Je crois être un Persécuté. » Il a écrit spontanément : « J’ai la maladie de la Persécution, c’est évident. Maintenant me fait-on réellement des grossièretés comme je me l’imagine, c’est un cas que je ne puis trancher. Suis-je vraiment un persécuté ? Il me semble que tous m’en veulent ; mais comme je suis un être très sensible, peut-être je m’alarme sans raison… »

Souvent le doute et la conviction se mélangent ou alternent de près, comme dans ces phrases : « Pour moi, cela s’adressait à moi ; mais je ne peux pas en décider. Tel fait est certainement exact, à moins qu’à l’époque où il a eu lieu je ne fusse déjà un peu malade… Certainement j’ai dû être malade, mais d’autre part on a tout Jait pour entretenir et aggraver ma maladie. »

Une dernière singularité, c’est le caractère humble du malade. Il est prêt à se donner des torts ; il demande des explications pour mettre sa conscience à couvert. « Peut-être ai-je offensé des personnes sans le vouloir, et sans le savoir ; mais alors qu’on m’en parle franchement. J’ai cherché souvent à avoir des explications avec des personnes dont l’attitude avait changé ; souvent j’ai été sur le point de demander des explications aux inconnus qui s’occupent de moi. Je suis prêt à répondre à tous s’ils sont polis. »

Il semble avoir été toute sa vie enclin au scrupule. Il est soumis et respectueux. D’autre part, il s’anime aisément ; il devient facilement enjoué dans les causeries ; on ne peut pas le dire mélancolique. Il est habituellement doux et serviable. Il souffre de n’être pas entouré. On ne nous l’a dépeint ni comme orgueilleux, ni comme porté à se croire lésé. Nous ne trouvons ni dans son passé ni dans son attitude présente les marques du caractère paranoïaque.

Il s’est assez bien dépeint dans ces lignes : « J’ai la maladie de la Persécution, c’est évident… Ma maladie est le résultat de trois phases successives : chagrin, affection, maladie. Dans tout cela, il n’y a aucune chose malpropre, étant au contraire très scrupuleux et désireux que tout se passe convenablement et d’une façon honorable… Si j’ai pu faire des fautes et commettre des injustices même graves, c’est involontairement de ma part… De plus, ayant porté la tenue militaire avec plaisir, j’entrerai dans les ordres avec non moins de plaisir. »

Il nous a dit cette phrase typique : « Je peux être grossier sans le vouloir pour les passants ; je voudrais pouvoir leur serrer la main et m’excuser. » Ce n’est pas là une idée qui se rencontre souvent chez les persécutés classiques.

Phase ambitieuse. – Une troisième particularité des idées de persécution chez notre malade est d’avoir été précédée d’une idéation optimiste, ambitieuse, érotomaniaque. Enfin, son érotomanie se présente elle-même comme atypique.

Au début, c’est-à-dire vers 1908, les personnes qui s’occupaient de lui lui voulaient du bien et non du mal. Leur intention était de lui procurer une femme légitime ou illégitime. À cette époque, les ouvriers ne se moquaient pas de lui, mais ils faisaient, en lui parlant, des allusions à la possibilité d’un mariage. « Tout le monde était pour lui gentil et respectueux. »

Une jeune femme qui passait fréquemment lui souriait ; les gens du quartier désiraient qu’il l’épousât. Mais il ne pouvait l’épouser, puisqu’il n’était pas divorcé, et il aurait désiré avoir à ce sujet une explication.

Il y eut ainsi 2 ou 3 femmes qu’on voulut lui faire épouser. Des femmes surtout s’intéressaient à cette question. Quand certaines dames âgées passaient près de lui avec leur fille, d’autres femmes semblaient dire : « Choisis. » C’étaient des personnes du quartier ; il les connaissait au moins de vue. Les passants inconnus ne s’occupaient pas de lui à cette époque. Les inconnus ne sont entrés en action que tardivement ; et ce fut immédiatement dans un esprit hostile. Il nous a dit : « Les inconnus, c’est très mauvais. »

L’épisode érotomaniaque fut le suivant :

« Après mes déceptions conjugales et dans mon existence misérable, j’étais accablé de solitude et mon rêve était un foyer. Aussi me suis-je pris d’affection pour une jeune fille qui habitait dans ma maison ; à vrai dire j’étais épris aussi, mais moins, de sa sœur aînée ; et même j’étais charmé moins par ces personnes mêmes que par l’atmosphère familiale dont elles me semblaient entourées ; j’aimais leur mère presque autant qu’elles ; mon affection était filiale et fraternelle. Je n’ai jamais parlé ni aux unes ni aux autres.

« Ces jeunes filles ont semblé m’aimer ; du moins l’aînée. La cadette m’aimait-elle aussi ? il m’a semblé. Elle m’aimait, à moins qu’à ce moment déjà je ne fusse malade. J’aurais épousé l’une ou l’autre. La mère pensait à un mariage, je m’en suis souvent aperçu. Je voulais parler à la mère, non pour lui demander une des filles, mais au contraire pour l’avertir loyalement que, n’étant pas encore divorcé, je n’étais pas libre. C’était pour moi un cas de conscience. »

« Plusieurs fois j’ai fait dire à la mcre, par notre concierge, que j’étais à sa disposition pour lui parler. Pas de réponse. Je n’ai pas écrit ; je n’ai pas cherché à rencontrer ces trois personnes.

« Un jour comme j’avais insisté près de la concierge, la mère me fît dire qu’elle me recevrait, mais dans la loge de la concierge. « Vous venez pour mes jeunes filles ? dit-elle. Elles sont casées. « — C’est entendu, lui répondis-je ; c’est terminé des deux cotés ; « je vous remercie. »

Vers 1907, B… est devenu neurasthénique. Les idées délirantes sont apparues il y a 5 ou 6 ans (1907-1908).

Ceci se passait vers 1907. De cette déception B… fait dater if^rtains phénomènes dépressifs, et il la regarde comme une des causes de ce qu’il appelle sa maladie.

Il est évident au contraire que c’est le délire qui a engendré cet épisode. La note délirante était à cette date optimiste, ambitieuse, érotique.

Il semble bien que celle phase oplimisle el érotique, ambitieuse en somme, ait précédé la phase des idées de persécution.

Envisagé comme épisode érotomaniaque, le cas ci-dessus nous apparaît comme non classique. En effet, le sujet se croit aimé de deux femmes, il n’est pas absolument sûr d’être aimé de celle qu’il aime le mieux, il est prêt à épouser l’autre, enfin il perd avec facilité sa conviction, ou tout au moins, la conservant, après une première rebuffade il n’insiste pas : il ne déclare pas, suivant la coutume, la jeune femme malheureuse, illogique, encore occupée à lui donner des signes d’amour tout en paraissant le repousser, etc. Ici encore il est modeste.

Étal neurasthénique. Hypocondrie morale. – Depuis 5 ou 6 ans au moins, B… supporte mal sa solitude. Ses idées sont lugubres, dit-il, et il est forcé de fuir sa chambre, ce qu’il explique par le besoin d’air. Il marche alors dans les rues, de jour ou de nuit, il dort peu et mal. « Je me couche accablé et m’endors de suite, mais une heure après je me réveille avec un besoin de mouvement, je me relève alors et me promène dans mon quartier. Autrefois je me levais de très bonne heure, comme au service, actuellement j’ai de la peine à me lever à 7 heures. Autrefois je pouvais lire et travailler la nuit ; je faisais notamment mes comptes : je ne le puis plus. Même dans le jour je ne peux plus penser : ma pensée ne se transmet plus (sic) ; je n’aboutis pas, je reste sur l’idée du début sans pouvoir avancer plus loin et ne voyant plus même où j’en suis ; en dépit de toute ma volonté, il faut quitter mon bureau. J’en suis arrivé à une extrême sensibilité qui fait que tout me surprend et me cause une impression désagréable, comme une occasion de grande fatigue. »

La difficulté de penser que B… nous signale se montre dans ses interrogatoires. Il répond tardivement et par mots isolés, ne continuant jamais dans le sens de la question et supportant toute réprimande avec douceur, mais sans effort pour mieux répondre. Sa sœur nous a dit : « Depuis son accident il a toujours eu l’esprit lent. »

Le malade n’a jamais pensé qu’on agissait sur son esprit.

Causes de cet état : surmenage, isolement et subéthylisme.

Épisode amnésique (résumé). – Le 22 février, B… après une nuit de subéthylique léger, est entré, vers 7 heures, dans une sorte d’état second qui a duré jusqu’à 11 heures. Vers 10 heures, il s’est présenté à la Préfecture de Police, demandant à être protégé. « Il est persécuté depuis 1906, et il est prêt à se suicider. Il déclare être sujet à des crises nerveuses durant lesquelles il ne sait plus ce qu’il dit, ni ce qu’il fait, en sorte qu’on ne peut pas Iw tenir rigueur de tous ses actes. » – Il renseigne très exactement. – À l’Infirmerie spéciale, amnésie de cet épisode : négation de toute tendance suicide.

Cet épisode constitue un état second d’origine à la fois toxique et névropathique. Les thèmes dépressifs habituels au sujet s’y retrouvent amplifiés à l’extrême, et il s’y ajoute l’idée de suicide. Nous y retrouvons en outre nettement la tendance à l’auto-accusation : « Peut-être a-t-il commis des fautes, dans des étals dont il ne garde pas le souvenir. » La croyance à une faute possible a trouvé ainsi, au cours de l’état second, sa formule la plus expressive.

Alcoolisme. – Boit 1 litre et quelquefois 1 litre 1 /2 par jour depuis des années. – Troubles subéthyliques légers.

Pas d’hallucinations auditives, ce qui s’explique peut-être par le peu d’activité de ses centres auditifs (surdité).

Il juge à leur valeur ses visions et ses anxiétés, ce qui est banal. Les phénomènes sensoriels sont restés sans liens avec le délire. Pas de phénomènes cœnesthésiques.

Les conceptions délirantes ont pu être favorisées par l’alcool. Mais nous ne trouvons pas chez D… l’activité interprétative ni le degré de méfiance qui sont habituels chez les subéthyliques persécutés. Enfin la conscience du délire appliquée à tout un ensemble de conceptions serait une rareté à signaler, même pour un délire éthylique.

Composition et Modalités du Délire. – L’ensemble des conceptions est du type imaginatif, non du type interprétatif.

Le sujet a été, au début du délire, optimiste et érotomane, et non méfiant. Actuellement les persécutions dirigées contre lui sont modérées, on ne le hait pas, on n’en veut pas à sa sûreté, on respecte son domicile, le motif des persécutions est bénin et les procédés employés sont d’une extrême bénignité.

Nous ne trouvons pas chez B… le caractère paranoïaque. Il n’a jamais été, semble-t-il, ni ombrageux ni récriminateur ; ü était assez accessible aux suggestions et influences.

Actuellement, il n’éprouve de haine contre personne ; il est humble, prêt à s’accuser, à s’excuser.

Il y a un lien, à notre avis, entre deux au moins de ces données. Les imaginatifs sont le plus souvent optimistes : on le constate dans la psychologie courante, et dans le domaine délirant, ce sont surtout les conceptions ambitieuses que les processus imaginatifs favorisent. C’est pour nous un fait d’expérience. En l’espèce, notre malade a été optimiste et ambitieux (sous la forme érotomaniaque) tout au début de la maladie. D’autre part, chez les persécutés, la prédominance imaginative restreint toujours au minimum le sentiment de l’hostilité et la tendance aux réactions ; il semble que les dangers révélés au sujet par la seule imagination soient moins urgents que ceux révélés par d’autres voies ; la haine n’atteint jamais chez eux l’intensité qu’elle présente chez les Systématiques complets, ou chez les Revendicateurs. La forme du présent délire a donc été plus propice qu’un autre au développement du sentiment d’humilité ; mais elle ne saurait expliquer son existence. Ce sentiment résulte du fonds même du sujet.

Actuellement encore, il est peu méfiant. Ses persécuteurs sont nombreux, mais restent distants et discrets dans leurs procédés ; ils respectent son domicile ; ils n’ont ni chef ni organisation même élémentaire.

Leur procédé de persécution presque exclusif est le Symbr-lisme. Tout est démonstration occulte, mais tout se borne aux démonstrations ; les persécuteurs prennent ainsi des peines énormes pour un résultat minimum. Cet usage excessif du symbole est un des traits originaux de notre malade. L’interprétr-tion symboliste représente la forme la plus humble de l’esprit interprétatif, celle où l’effort d’observation et de déduction est minimum : elle suppose un travail d’esprit bien plus constructif qu’analyste. La préoccupation des symboles est fréquente chez l’homme primitif, chez les personnes superstitieuses, chez les débiles.

Le mode de début optimiste, l’absence du caractère paranoïaque, la prédominance imaginative, l’emploi des symboles, l’humilité, la conscience partielle du délire, nous semblent avoir un lien causal.

L’absence de systématisation et le caractère fruste des interprétations ont également un lien causal avec ces mêmes modalités.

Ces deux derniers traits peuvent aussi, pour une certaine part, résulter de la débilité intellectuelle du sujet. Mais il ne faudrait pas vouloir les expliquer exclusivement par ce facteur, car la débilité mentale, généralement, rend extravagants et extrêmes les essais de systématisation, bien plutôt qu’elle ne les supprime.

Peut-être la gravité des persécutions ira-t-elle, dans l’avenir, croissant ; la conscience du délire disparaitrait alors, elle n’aurait été que transitoire et initiale. Elle n’en resterait pas moins une curiosité rare.

Origines du délire. – Le délire n’est pas dû en entier à l’alcool. Une bonne part en est subjective. Pour cette part, on peut se demander si elle est de la formule commune, ou si elle serait psychogène.

La thèse psychogène serait la suivante : préoccupations affectueuses du sujet développées par la solitude, concentra tien de son attention sur sa seule personnalité, optimisme banal, déception sentimentale, interprétations ultérieures.

Nous ne croyons pas à cette thèse. Elle n’explique ni le degré de l’erreur ni les – formes spéciales de l’humeur ; elle n’expliquerait intégralement qu’une dépression mélancolique. Ici comme dans les cas habituels du délire de persécution, la viciation des mécanismes intellectuels doit être primitive. Les préoccupations habituelles ou circonstancielles n’ont fourni que des thèmes idéiques à mettre en œuvre.

Des deux mécanismes adjuvants, Neurasthénie et Éthylisme, le premier est certainement le moindre. La persistance de tout ou partie du délire après amélioration de l’état général nous renseignera sur la part respective des facteurs.

La psychose est née dans un cerveau doublement invalide : D… est à la fois un dégénéré et un cérébral au sens de Lasègue.

Interrogé devant la Société Clinique, le malade reconnait qu’il peut avoir déliré et qu’il peut délirer encore, mais il en semble moins convaincu qu’un mois avant. Il assure n’avoir plus pensé aux persécutions depuis son entrée ; il est heureux d’être à l’Asile, s’y reposant de corps et d’esprit, et faisant son possible, dit-il, « pour vivre comme un jeune animal, sans rien penser ». Il a reçu avec plaisir la visite de tous ses parents et de sa femme.

Pour le Service de l’Admission (Dr Briand) la chronicité ne fait pas de doute.