2° Un cas de délire collectif ou figure un paralytique général (1)

Article original 1906

Parmi les cas de codélirants amenés ensemble à l’Infirmerie spéciale, s’est rencontré, au début de cette année, celui d’un couple conjugal remarquable surtout en ceci, que l’un des sujets étant un paralytique général, la physionomie du délire chez ce dernier, et même le degré de cohésion entre les deux délirants s’en étaient, sous divers rapports, ressentis.

I.

Le nommé Edmond C…, et sa femme, Marie-Antoinette G…, née R…, nous furent amenés le 17 février 1906, après avoir été l’objet d’une instruction judiciaire, d’une expertise médico-légale et d’un non-lieu.

D’après la procédure d’envoi, ils habitaient, auprès de Paris, une villa leur appartenant, le mari était employé dans une grande administration, ils avaient trois enfants vivants. Ces derniers se trouvaient alors en province, sous la garde de leur grand'-mère paternelle ; leur père, quelques mois auparavant, avait été mis par son administration en position de congé pour raison de santé. L’homme avait 47 ans, la femme 41.

D’après les renseignements de police, l’un et l’autre semblaient étranges, depuis au moins sept ou huit ans. La femme vivait brouillée avec tout le voisinage.

Voici les dépositions des témoins :

« L’homme a toujours semblé plutôt faible d’esprit ; on l’aurait vu il y a huit ans, au bord de l’eau, appeler à lui, en faisant de grands gestes, un bateau vide qui s’en allait à la dérive. Il aurait été interné pendant six mois, il y a quatre ans. 8

Actuellement il est « abruti et malpropre », il ne répond pas aux questions. L’an dernier, au mois d’août, un de ses enfants étant mort, il en promenait le cadavre à travers son jardin, dans une petite voiture ; et sa femme aurait dit alors : « Que le soleil ferait du bien au petit. » L’enfant serait mort d’ailleurs, par suite du manque de soins.

« La femme divague, entend des voix, se plaint de sentir des courants électriques ; depuis le départ de ses enfants, elle est particulièrement surexcitée. Elle creuse des trous dans son jardin, prétendant que des Allemands et des Italiens y sont enterrés ; elle pousse des cris la nuit et fait des menaces avec un revolver. Elle aurait dit, il y a quelques années, à une amie : « Pendant que « mon mari est absent prêtez-moi le vôtre. J’ai justement une « chemise propre », et renouvelé ensuite cette demande auprès de plusieurs voisines. »

Le secrétaire du commissariat, personnellement, garantissait exact l’épisode du petit cadavre (août 1905). De plus, la femme G…, à sa connaissance, avait parlé de voix intérieures et de vagues ennemis inconnus d’elle ; elle se plaignait de vivre dans une maison aimantée, et son mari prétendait entendre, comme elle, des voix injurieuses.

Enfin, une pièce jointe au dossier prouvait qu’une hostilité existait entre la femme G…, et sa belle-mère, que ses père et mère partageaient sa haine, et que tous deux accusaient Mme C… mère, de tentatives de vol précises et de machinations ténébreuses.

Nous interrogeâmes d’abord le mari, comme paraissant le plus expansif, et d’emblée, il se révéla paralytique par son aisance et sa bonne foi, l’inconscience de la situation, un faciès caractéristique, et divers signes plus limités, tels qu’un embarras de la parole et du tremblement fibrillaire. Un examen complet confirma le diagnostic.

Sa paralysie générale affectait la forme démentielle. Pas d’idées de richesse ni de grandeur, pas de dépression, du moins actuelle. Le malade nous dit tout d’abord spontanément être affecté de neurasthénie avec perte de la mémoire. Il semblait donc avoir conscience de sa diminution mentale ; mais comme il arrive d’ordinaire, cette conscience était toute partielle et d’ailleurs plutôt apparente que véritable : il se faisait seulement l’écho des jugements portés sur son compte en sa présence. Ainsi, à deux secondes d’intervalle, il se déclarait déprimé et plein de santé ; il disait « ma neurasthénie » tout en souriant, presque avec quelque teinte de fierté. Il avoue n’avoir plus de mémoire ; mais il compte reprendre son travail d’ici peu de jours, et obtenir de l’avancement. Au sujet des persécutions, il nous déclare : « Ma femme est plus au courant que moi. La maison est électrisée : on entend des bruits de mécaniques. Les passants sont des mal élevés. Je ne crois pas qu’on fasse aboyer les chiens exprès pour nous. Ma femme entend les bruits mieux que moi. Je ne les entends que quand elle est là. Plusieurs fois, je les ai entendus en sa présence. Ce sont eux qui paralysent ma langue ; aussi je bégaie ; mais ça passera.

Au sujet des querelles de famille, il nous répond : « Il y a la guerre entre ma mère et mon épouse. Mais ma mère est une très honnête femme, elle n’a jamais voulu nous voler notre argent, elle aime beaucoup nos enfants, elle a seulement le tort de vouloir nous les prendre. »

Il échappe donc sous quelques rapports, aux suggestions de sa femme. Toutefois il déclare : « C’est ma mère qui a une haine contre ma femme. Ma femme est très bonne, et elle n’en veut pas à ma mère ; mais pas du tout. » Or, on le verra, c’est l’inverse qui est vrai.

Il dit être depuis plusieurs mois absolument impuissant, « mais cela passera ». Il nous confirme sa mise en position de congé « pour neurasthénie », et le fait de son internement. Il aurait vers 1901 passé six mois à l’Asile de Châlons ; mais il ne peut dire pour quelles causes.

La femme, interrogée ensuite, se présente bien différemment. Méfiante, rusée, sans doute silencieuse d’ordinaire, elle se montre aujourd’hui loquace à la façon des névrosées, qu’un interrogatoire irrite. Elle répond à toutes nos questions négativement et se répand en protestations ou divagations inutiles. C’est la réticente excitée nous dirions volontiers, la réticente prolixe.

Son bavardage est, pour une part, intentionnel. Elle s’y abandonne dans l’espoir absurde de faire oublier les questions auxquelles elle refuse de répondre ; calcul qui ne peut naître, d’ailleurs, que dans une intelligence débile.

Elle donne l’impression d’une femme pointilleuse, acariâtre, interprétative, de celles qui troublent les collectivités, et auprès de qui un mari n’a le calme que s’il est nul de caractère. Elle commence par nous supplier obstinément « de ne pas l’enfermer, de la laisser dans la société de son mari », et elle refuse de rien entendre. Ces supplications sont remarquables par leur inutile répétition, l’absence des intonations ordinaires de l’émotion, enfin le calme absolu du visage et de la voix qui leur succède dès qu’elles s’arrêtent. Il s’y mêle des mensonges formels. À nos diverses questions, elle répond que les voisines sont ses bonnes amies, qu’elle est très bien avec elles toutes, qu’elles ne peuvent pas dire le contraire, à moins de méchanceté, qu’elle ne leur parle d’ailleurs jamais, etc. Les négations sont irréfléchies, automatiques, aussi, les contradictions s’accumulent. Ainsi, elle prétend atténuer un fait, tout en niant qu’il se soit produit.

Son mari, n’a jamais, dit-elle, été malade : tout au plus un peu fatigué. On l’a peut-être déclaré neurasthénique. D’ailleurs, il va mieux ; son intelligence revient, son bégaiement a diminué. Son intelligence n’a jamais été atteinte ; jamais il n’a promené de cadavre, il est resté au point de vue sexuel, toujours le même, n’a jamais été fatigué, et jamais on ne l’a interné (sic).

Quant aux faits de persécution narrés plus haut, nous avouons que sans la procédure nous ne les aurions jamais connus, du moins dans leur teneur exacte. Malgré toute l’insistance et toute la précision que nous permettaient les rapports écrits, nous n’obtinmes de ces faits que des confirmations indirectes.

Le lit électrisé ? On avait pu en parler autour d’elle par plaisanterie, ou elle-même parler de quelque chose de ce genre en plaisantant. Les bruits faits la nuit autour de sa demeure ? ils étaient banals ; des aboiements de chiens, ou des conversations de passants ? on avait excité des chiens, mais par hasard.

D’ailleurs les passants ont cessé de parler. S’ils ont crié des grossièretés et des injures, c’était jadis. Quelles étaient au juste ces injures ? cela, elle ne veut pas le répéter.

En femme nerveuse et entêtée, elle joue de son excitation même pour se dérober aux questions ; elle semble, en nous retirant constamment la parole, espérer qu’elle nous empêchera, par le fait même, de rien savoir.

Nous sommes forcé à tout moment de feindre d’ordonner qu’on la remmène pour qu’un instant elle nous écoute.

Le caractère préétabli de ses négations se sent à la vitesse des ripostes, à leur manque d’adaptation, au ton incolore du débit, que ne commande aucune conviction. Elle reste d’ailleurs extrêmement polie, fait peu de gestes, et ses retours instantanés au calme, sa douceur, certains regards en dessous, montrent qu’elle reste simulatrice jusque dans sa véhémence.

Elle ne s’indigne pas, et ne s’étonne pas même d’entendre quels propos et actes nous lui prêtons ; visiblement elle les reconnaît.

Ainsi pour l’incident du revolver, pour les cadavres enfouis chez elle, pour l’enfant promené au soleil par son mari ; ainsi pour les voix intérieures et les demandes d’emprunts d’un mari, dont l’idée la force à sourire assez longuement, et n’amène pas de dénégations bien convaincantes.

Dans l’espoir qu’elle pourra convenir de certains faits, nous lui proposons de lui faire voir, pendant quelques instants, son mari. Elle promet de rester calme et de nous laisser parler. Dès que son mari entre, elle s’élance vers lui, et l’embrasse avec effusion, comme dans l’espoir de lui transmettre tout ce qu’elle voudrait lui conseiller : la méfiance, le négativisme, au moins le silence.

À peine l’entretien commencé, elle essaie de répondre pour lui, et même de questionner pour nous ; elle reprend les questions posées, pour les reposer à sa façon. Son mari lui obéit d’abord. Puis, comme nous lui faisons valoir que sa femme n’est pas raisonnable, qu’elle agit contre leur intérêt à tous les deux, que nous comptons sur lui pour la calmer, et que pour prouver qu’elle n’est pas folle il doit tout dire, il répond qu’il entre dans nos vues, exhorte sa femme à être franche, et nous parle à nouveau des bruits, des voix, des machines électriques. À une de ses interruptions il réplique : « Tais-toi, je comprends très bien tout seul,, soyons raisonnables tous deux. » II ignore si en son absence, sa femme a demandé aux voisines, ou à tout autre, de venir chez elle « pour la garder ». Nous demandons s’il est impuissant, elle répond : « Nous n’y pensions pas. »

Elle proteste en principe contre l’interrogatoire : « Mon mari est trop bon, il croit tout ce qu’on lui demande, il cède à tout le monde. »

Nous demandons : « Lequel de vous dirigeait votre ménage ? – Tous deux. – Lequel de vous est le plus perspicace ? – Elle se fait muette, mais lui dit rapidement : « C’est elle. »

Quand l’interrogatoire prit fin, les séparer fut difficile, Là encore, le mari raisonna son épouse, en lui répétant, après nous, qu’il la reverrait dans un instant, etc.

II.

Les deux époux, dans leur délire, n’étaient pas seuls. Le père et la mère adoptaient au moins en partie les interprétations de leur fille. Lorsque les époux C…, inculpés d’homicide par imprudence au sujet de la mort de leur dernier-né (1905), et laissés libres provisoirement, furent visités à domicile par l’expert et deux autres personnes attachées au commissariat (février 1906), ils adressèrent au oommissaire de police une lettre de protestation typique :

J’apprends par une lettre de ma fille, dit le père, que trois hommes inconnus se sont présentés à son domicile, se disant attachés à votre commissariat. J’ai l’honneur de vous demander sur la plainte de qui et en vertu de quel ordre cette enquête a eu lieu. Ces renseignements me sont utiles pour pourvoir à la défense de ma fille, et mettre fin à l’ignoble machination ourdie par sept femmes à l’instigation de la femme C…, de Troyes (mère du mari). Cette mégère a eu pour but de faire coûte que coûte évacuer la maison pour s’en emparer. D’ailleurs voici le plan :

1° Faire enlever les enfants soit pour affoler, soit pour faire partir ma fille. D’ailleurs elle est considérée comme quantité négligeable bien que légalement mariée ;

2° Faire enfermer son mari ;

3° Prendre possession de la maison. Cela ne souffrira aucune difficulté puisque les légitimes propriétaires seront éloignés.

De plus ; Mme C…, de Troyes, a menacé de faire interdire ma fille, exprimant l’intention de lui assigner un séjour et de lui interdire l’entrée de sa résidence actuelle, afin, je pense, de l’empêcher d’entamer à moins grands frais une action qui pourrait le justifier.

Ces manœuvres ne sont que la reproduction de ce qui s’est passé en 1901.

À cette époque la femme. C…, de Troyes, a fait main basse sur les valeurs qui appartenaient aux époux C… et qui ont été restituées au retour du mari ; elle a tenté d’avoir les clefs, etc.

On n’abuse que trop de la faiblesse morale du chef de famille pour affoler et épouvanter sa femme. Cet abus s’est reproduit, paraît-il, lors de la visite des trois inconnus ; ceux-ci ont rudoyé les époux C… et cherché à épouvanter ma fille.

S’il s’agit réellement d’une enquête, il est difficile de croire, dans ces conditions à l’impartialité du rapport. Je proteste énergiquement contre ces procédés. Enfin, ayant l’intention de porter ces différents faits au parquet, je vous prie de me donner le nom du procureur chargé des affaires de la localité.

Pour Tintelligence de cette lettre, nous devons rappeler que Edmond C…, en 1901, fut interné à Châlons, vraisemblablement sur la demande de sa mère qui habite Troyes, et que dans le courant de l’année 1905, les voisins des époux C… avaient dénoncé au Parquet la négligence dont ceux-ci faisaient preuve à l’égard de leurs quatre enfants, et plus particulièrement à l’égard de leur dernier-né qui était malingre et coxalgique. À plusieurs reprises, des notes avaient été échangées à ce sujet entre le parquet, la préfecture de police et le commissariat compétent ; ce dernier avait transmis plusieurs fois aux époux G… des admonestations et avertissements dont ils n’avaient tenu aucun compte. La mère de Mme G… elle-même, venue plusieurs fois chez, sa fille, était entrée en rapport avec le commissariat^ à ce sujet, au moins une fois ; et la question avait été posée de lui confier la garde des enfants qu’elle aurait emmenés en province. En présence de son attitude, ils furent confiés à l’autre grand’mère, Mme G…, de Troyes, lorsqu’une instruction judiciaire fut décidée.

Il semble que pour rentrer en possession des enfants, Mme R… ait essayé, entre autres choses, d’un stratagème un peu naïf. De la localité où habitait sa fille, elle adressa à Mme G…, de Troyes, une dépêche non signée lui enjoignant de renvoyer les enfants près de leur mère, et rédigée de telle façon qu’elle pouvait croire que cette dépêche émanait des autorités. Mme G… ne donna aucune suite à cette dépêche.

Au cours de l’instruction, Mme R…, présente chez sa fille, fut appelée au commissariat ; mais elle refusa de s’y rendre, prétextant qu’elle ne pouvait marcher ; et son séjour auprès de sa fille ayant cette fois duré quatre jours, comme ultérieurement le commissaire dans son rapport, notait simplement « qu’elle avait dû rester huit jours ». Son mari écrivit à ce sujet, dans une lettre aux autorités : « Ma femme est restée là quatre jours, et on dit huit ; c’est ce qui prouve bien la mauvaise foi du commissaire. »

On voit par là que depuis longtemps les époux C… étaient préparés à se voir séparés de leurs enfants, et que leurs beaux-parents, les R…, avaient toute facilité pour comprendre le caractère légal de cette mesure, mais qu’ils englobaient les autorités dans une suspicion générale. Cette suspicion semblait remonter au moins jusqu’à 1901, date où des actes de Mme C…, conformes à la légalité, leur étaient apparus comme des vols.

Lequel, ou du père ou de la mère, a le premier adhéré au délire de la fille ? Très vraisemblablement la mère. Ses séjours près de sa fille, les confidences plus habituelles de femme à femme, la rivalité naturelle entre les deux belles-mères d’un ménage, tout porte à le croire. En outre, pour diverses raisons, nous regardons jusqu’à plus ample informé Mme R… comme animée des mêmes tendances paranoïaques congénitales qui se sont développées chez sa fille si complètement. Nous ne savons si elle a participé aux hallucinations, ni si elle a créé le délire, ou si elle s’y est seulement ralliée. En tout cas, elle nous semble actuellement capable de faire fructifier à elle seule toutes les convictions délirantes. La véhémence qui perce dans la lettre ci-dessus (bien qu’elle l’ait seulement inspirée) nous autorise à le supposer. Quant au père, signataire de la lettre, rien ne prouve qu’il soit imprégné du délire aussi profondément que sa femme. Nous reviendrons plus tard sur ce point.

III.

Nos diagnostics, quant au mari et à la femme, furent identiques à ceux de l’expert (Dr Roubinovitch). En raison des réclamations qu’on pouvait attendre des parents et des réticences de la femme, nous eûmes soin de rédiger des certificats détaillés.

Voici celui du mari :

Paralysie générale. Démence profonde. Embarras de la parole considérable. Réflexes rotuliens exagérés, inégalités pupillaires avec réactions dissemblables et faibles, etc.

Quelques idées délirantes, superficielles empruntées à sa femme (persécutée, hallucinée). Conscience réelle de l’affaiblissement de sa mémoire. Incompréhension de la situation.

Inculpation d’homicide par imprudence, non-lieu après expertise. Un de ses enfants serait mort faute de soins et aurait été autopsié. Il promenait le cadavre dans une petite voiture.

Le diagnostic de paralysie générale a été confirmé à Sainte-Anne par notre vénéré maître M. le Dr Magnan.

Depuis, notre collègue et ami Guiard, médecin-adjoint de l’asile de Châlons, nous a fourni des renseignements sur le premier internement d’Edmond C… (de novembre 1901 à mars 1902).

D’après le certificat d’entrée, il se présentait comme atteint de dépression mélancolique avec quelques idées de suicide qu’il n’a jamais cherché à réaliser. Attitude concentrée. Dégénérescence, absence de lobule. Père mort de paralysie générale.

Le certificat de quinzaine le montre encore « lypémaniaque », avec des craintes et inquiétudes non ipotivées, anxiétés, scrupules exagérés, troubles dans les idées ; il se tient à l’égard, ne parle à personne ; il n’a aucune initiative. Il a des hallucinations de l’ouïe qui le tourmentent, et des conceptions hypocondriaques. L’amélioration fut progressive, la sortie eut lieu par guérison. Rien, à l’époque ne permettait de penser à un début de paralysie générale. aucun trouble de prononciation n’est signalé. Tout au plus peut-on, a posteriori, se demander si le caractère bénin des idées de suicide n’était pas dû, pour une certaine part, à ^affaiblissement commençant ; mais rien ne le prouve.

Ge délire de 1901 marquait-il la première atteinte de l’infection encore latente, sur un cerveau de dégénéré ? C’est fort probable. La réaction précoce de l’encéphale serait alors à considérer comme preuve d’une susceptibilité spéciale due à la dégénéres-cenc3 (stigmates, débilité native, hérédité connue). Rien n’est plus vraisemblable que la précocité des délires préparalytiques chez ; les dégénérés héréditaires. Quatre années auraient séparé la réaction d’ordre banal de la période symptomatique.

Le fait de la paralysie générale chez ; le père est à noter, soit qu’on admette la transmission d’une infection, ou celle d’une aptitude spéciale, encéphalique et méningée (ce que l’on appelait autrefois prédisposition congestive).

À noter, également, la forme dépressive se manifestant par deux fois (la seconde atteinte qui se manifeste en pleine paralysie générale étant d’ailleurs la plus bénigne). Enfin, il y a lieu de remarquer que le même individu qui présente des hallucinations en 1901, lorsque son délire constitue un processus de réaction tout personnel, n’en présente plus en 1906, lorsqu’il délire comme paralytique confirmé. Ce fait mériterait quelques commentaires, si nous étions plus éclairés sur les différences de nature et de mécanisme que doit présenter l’hallucination chez ; les dégénérés et le paralytique général. Il convient d’ailleurs de remarquer que les hallucinations ont été signalées surtout ches des paralytiques généraux au début, et que dans notre cas les hallucinations auditives, à les regarder comme d’essence paralytique, compteraient comme symptôme initial, on peut presque dire comme prodrome.

Il n’est fait mention, en 1901-1902, d’aucune idée de persécution, a fortiori d’aucun délire communiqué. D’ailleurs, à cette époque, son délire n’est pas d’origine interprétative, loin de là : la dépression, avec ou sans troubles organiques, en forme la base. Ainsi l’influence de sa femme n’est pour rien dans la maladie, qui au contraire, en bonne logique devait plutôt, pour quelque temps, le soustraire aux influences externes. Bref, cette phase de délire lui est toute personnelle.

La femme est une héréditaire, névropathe, quelque peu débile, avec tendances paranoïaques congénitales, accusations contre des personnes déterminées et hallucinations multiples.

Ces hallucinations semblent être apparues, ainsi que les idées délirantes, sans ordre. Elles occupent tous les sens, sauf peut-être celui de la vue. L’existence d’hallucinations psychomotrices est rendue vraisemblable par ce terme de « voix intérieure » dont elle se sert, par sa concentration ancienne, par l’importance de ses paresthésies (elle était admise sans réserve par le médecin expert). Actuellement pas d’idées de grandeur, pas de démence ; mais persécution très active. Début ancien, allure probablement chronique, mais rémittente.

L’hypothèse de délire chronique (psychose systématisée progressive) est écartée par la débilité originelle, par le pêle-mêle chronologique des hallucinations, enfin, par l’absence, dans le délire, d’une systématisation rigoureuse, d’une extension, d’une évolution. Les accusations sont mal liées ; elles traduisent des haines personnelles de la malade ; elles restent limitées à son entourage ; si les procédés sont parfois occultes, les persécuteurs sont connus ; leur nombre ne paraît pas s’accroître : elle reste dans le roman bourgeois tandis que le systématique progressif entre dans un roman politique ou même mondial. Enfin sa défense même n’a pas la belle tenue, la fermeté, la dignité du systématique progressif.

Du délirant polymorphe, elle présente le terrain débile, l’apparition désordonnée des phénomènes, la multiplicité des hallucinations ; peut-être aussi quelques oscillations du tonus émotionnel. Mais là s’arrête l’analogie. Son délire n’a pas débuté d’emblée, il n’offre pas d’idées de grandeur, pas de revirements brusques, pas de contradictions, et pas de périodes d’excitation ou dépression proprement dites. Non seulement les idées de persécution, mais Vêlai d’âme persécuté, ont persisté d’un bout à l’autre, avec une parfaite égalité. Enfin, le délire polymorphe est de nature transitoire, et ici le délire semble chronique.

Il y a lieu de distinguer également son cas de celui de ces femmes subalcooliques chroniques, chez ; lesquelles l’intoxication se traduit surtout par des troubles du caractère ; ces malades haineuses, jalouses, acariâtres, deviennent fréquemment solitaires, paresseuses, ou même apathiques, et se présentent à l’interrogatoire avec des réticences sans nombre et une mauvaise foi incroyable. Elles aussi présentent des paresthésies. Mais, chez elles, les illusions, s’il s’en produit, sont visuelles, au moins autant qu’auditives ; les violences procèdent par à-coups, ne sont jamais radicalement immotivées ; rarement les libations restent inaperçues ; pendant les premiers jours du traitement, le sommeil est encore troublé, on constate des troubles physiques. Enfin, les interprétations, qui sont quelquefois innombrables, restent généralement diffuses. Ici la méfiance, l’animosité sont primordiales ; elles existent d’ailleurs chez la mère comme chez la fille. L’hypothèse de l’alcoolisme est donc inutile, et s’il y a eu, comme nous sommes prêt à le concéder, un appoint d’intoxication, nous le regardons comme secondaire, et en date et en importance.

En somme, ce délire à racines profondes, avec absence d’évolution, absence actuelle d’idées de grandeur, ébauche de coordination, substratum dégénératif, tendance à la chronicité, mérite bien le nom de Paranoïa, qui seul peut le maintenir en dehors des trois catégories ci-dessus.

Nous ne saurions assez insister sur ce fait qu’il résulte directement des tendances personnelles de la malade. Pour cette raison, il est à base de haine plus encore que de méfiance, il désigne comme persécuteurs des personnes réelles et connues, connues même depuis très longtemps, et reste limité à elles. Il n’incrimine pas d’inconnus, ou du moins pas de catégories d’hommes inconnus, comme chez le systématique progressif. Chez le paranoïaque le délire s’étant constitué à l’aide de ses sentiments mêmes reste facilement limité au domaine concret qui l’entoure ; d’autant que la haine, en cela distincte de la méfiance, veut un objet précis et proche.

Notre certificat d’envoi à Sainte-Anne portait :

Dégénérescence et débilité. – Idées de persécution. – Hallucinations auditives et de la sensibilité générale. – Injures proférées la nuit par les voisins, électrisations, influence d’aimants sur sa maison. – Troubles probables de la sensibilité génitale. – Aurait parlé de voix intérieures. – Menaces envers une voisine. – Excentricités. – Il y aurait des cadavres dans son jardin. – A fait partager ses convictions à son mari, paralytique général. – Très réticente.

Le médecin-expert avait conclu visiblement dans le même esprit : Délire systématisé de persécution.

Il nous reste à considérer isolément certains détails.

C’est la femme, certainement, qui en présence du cadavre de son enfant s’est refusée la première à y voir un cadavre. Sa conviction se rattache sans doute à ses idées de persécution : ses ennemis avaient dû essayer de tuer l’enfant à l’aide de l’électricité ; mais les influences les plus fortes restant inefficaces contre elle (car la vie du persécuté électrisé est une perpétuelle renaissance), elle supposait légitimement que cette fois encore ils n’avaient pas dû réussir. Peut-être des hallucinations auditives venaient-elles corroborer son espoir.

Maintenant, sous quel genre d’influence a-t-elle fait ces demandes régulières, aux fins d’emprunter des maris ? Remarquons qu’il s’agit d’une femme de mœurs correctes, que cette idée a été unique en son genre, qu’elle a étonné les voisines, que toutes les demandes ont été faites dans le même temps, et non renouvelées depuis, enfin qu’elles ont été empreintes de la franchise la plus extrême, alors que la demanderesse étant réticente et dissimulée, elle serait arrivée à ses fins, en temps normal, avec plus de prudence qu’aucune autre.

Vraisemblablement, une cause adjuvante et extérieure lui avait conféré une audace particulière. Cette cause devait être ou l’alcool ou bien une hallucination. Mais outre que l’alcoolisme, dans son histoire, ne joue pas un rôle important, ce propos en particulier paraît bien avoir été dit et répété à l’état calme, quoique avec beaucoup d’assurance. Or, ce calme et cette assurance existent au plus haut degré chez l’halluciné. Que l’injonction hallucinante provienne du fond même des malades, nous le nierons moins que jamais dans ce cas ; mais dans son devenir subconscient, dans sa transformation en voix, la velléité érotique dépouille ce qu’elle avait de choquant quand elle semblait surgir du moi ; elle n’éveille plus la résistance, mais elle s’impose.

IV.

Les mesures prises contre les époux C… et commandées, nous l’avons vu, par l’intérêt de l’ordre public et surtout celui de leurs enfants, ont pour effet de stimuler les interprétations délirantes chez le père et la mère de Mme C… Dans des lettres adressées au préfet de police, ils protestent véhémentement contre les « ignobles machinations » qui doivent permettre à leur ennemie de « mettre la main sur le mobilier, les titres et les propriétés des époux G… »

« Elle profite, disent-ils, de la maladie de son fils Georges qui est atteint d’un commencement de paralysie. Du reste, cette femme est très dangereuse. Elle a la manie des internements. Elle a déjà fait interner son mari à Saint-Dizier, où il est mort en 1869 ; elle a également fait interner son fils à Châlons-sur-Marne, et s’est emparée des titres et de l’argenterie. Aujourd’hui, c’est notre fille qui la gênait… elle a fait main basse sur les clefs de la maison et probablement sur les titres. De plus il y a de l’argenterie…, etc.

« Elle s’est associée à sept femmes.

« Le commissaire de police est d’une complaisance excessive à 1*égard de la femme G…, de Troyes. À chaque instant, toujours sur les ordres de cette femme ; il faisait appeler notre fille au commissariat pour l’affoler. Quand cette dernière arrivait, il ne savait que lui dire. Dernièrement, trois hommes du commissariat se sont rendus chez les époux G… et les ont maltraités.

« Us sont étroitement surveillés… Dernièrement, la mère de Mme G… est allée quelques jours ches sa fille. Elle a été aussitôt appelée au commissariat, mais n’a pu s’y rendre ; nous désirons savoir sur quelles dénonciations…

« Nous demandons protection contre la femme G…, de Troyes, et contre Me D…, notaire en cette ville. Nous vous prions de nous rendre la victime des infamies d’une belle-mère. »

Dans une autre lettre, ils demandent au préfet de police que les dossiers de l’affaire leur soient communiqués. « Nous voulons tirer cette affaire au clair. Nous n’avons aucune confiance dans les maisons d’aliénés dont se servent si facilement les personnes sans scrupules pour se débarrasser impunément des personnes gênantes. Connaissant la haine mortelle de l’intrigante femme G…, de Troyes, je suis convaincu que la captivité de ma fille durera autant qu’elle le voudra.

« D’abord le sans-gêne avec lequel le directeur de l’asile nous donne un bulletin de santé accentue ma légitime méfiance. Il m’a fallu le demander, et le laconisme de ce bulletin montre tout simplement que l’on nous considère comme négligeables ».

Un cinquième personnage entre en scène après l’internement des deux malades. C’est un frère de la femme dont nous ignorons l’âge, homme pieux et instruit, vivant à la campagne, et sans doute renseigné par ses parents seulement. Il écrit au préfet de police :

« Je regrette de n’avoir pas été prévenu de la mesure rigoureuse que vous avez prise à l’égard de ma sœur. Il est certain qu’il y a là une vengeance de la part de la femme C…, de Troyes.

« Je n’ai pas voulu accepter les conditions de cette femme autoritaire et violente, qu’elle m’imposait par l’intermédiaire de son agent, Me D…, notaire. Ces conditions consistaient à prendre la mère et les enfants. Elle ne pouvait se venger directement sur moi, elle a pris ma sœur pour victime.

« De plus, ma mère est allée à Nogent-sur-Marne du 14 au 17 février ; elle a trouvé ma sœur dans un état normal.

« L’air de la campagne, le repos et la tranquillité, la protection que nous lui donnerons contre la haine de ma belle-mère sont des moyens sûrs de rétablir sa santé. »

Il nous semble probable que ce frère n’était pas étranger à la rédaction des précédentes lettres, signées de ses parents.

Maintenant, dans notre chorus délirant, cherchons à reconnaître la part d’invention et d’activité qui revient à chacun des acteurs.

Mme C… est nettement, aujourd’hui, la coryphée. Or, son délire comprend trois parties : l’une relative à sa belle-mère, et qui a sa source dans une haine ; la seconde, relative à ses voisines, et qui semble un peu moins ancienne ; la troisième, constituée par les hallucinations. Des deux premières parts, l’une est fondamentale, la seconde semble plus particulièrement due à des interprétations graduelles. Ces deux parts lui sont actuellement communes avec sa mère, son père, son frère.

Rien ne prouve que sa mère puisse être hallucinée, ni le père, et la question, pour le frère, ne se pose même pas. Si anciennes que puissent être les convictions du père, elles nous paraissent (et a fortiori celles du frère) consécutives à celles des deux femmes ; il semble même que ce soit la mère, Mme R…, qui ait influencé son mari, et consécutivement son fils. D’ailleurs, elle’a fait matériellement la navette entre la résidence de sa fille et celle de son mari.

Par contre, les délires de la fille et de la mère pourraient être contemporains, toutes deux pourraient avoir une part égale dans la genèse des conceptions et dans leur coordination. Ce qui nous porterait à l’admettre, c’est que la haine dont le délire est né leur était vraisemblablement commune, que les événements de 1901 les trouvèrent toutes deux réunies ; qu’elles ont pu poursuivre leurs déductions isolément, et qu’elles devaient surenchérir l’une sur l’autre, continuellement dans leurs dialogues, au point que ni l’une ni l’autre ne peut sans doute réclamer une idée comme appartenant à elle seule. Leur cas serait donc celui de folie simultanée au sens exact du mot ; mais nous n’en avons pas la preuve. De plus, le fonds paranoïaque, présent chez la mère et la fille, constitue une tare familiale.

Si la fille, aujourd’hui, est la plus délirante, elle le doit vraisemblablement à une dégénérescence plus accusée, du fait d’avoir été atteinte plus directement par les soi-disant injustices ; peut-être aussi à un séjour parmi les adversaires présumés, et à une solitude morale plus complète.

Le système délirant de Mme R…, bien que semblant, au premier abord, dépourvu de cet égocentrisme qui caractérise les délires en général, et plus particulièrement les paranoïas, est au fond stimulé par diverses sortes d’intérêts, et d’ailleurs prend son origine dans une haine toute personnelle. En réclamant, soit pour sa fille, soit pour elle-même, la gestion ou la possession de divers biens meubles ou immeubles, et la direction des enfants, elle contente et sa jalousie, et un sentiment de copropriété au moins morale. Elle méconnaît d’ailleurs la légalité de diverses mesures conservatrices et autres, d’ordre banal. Elle est donc une paranoïaque dépourvue d’hallucinations, à délire tout intellectuel et passionnel, une sorte de dépossédée, revendicatrice pour aujourd’hui, et peut-être demain processive. Nous regardons son délire comme susceptible de persister, peut-être même d’évoluer hors de l’influence de sa fille, ce qui est le cas pour certains délires communiqués, mais doit être plus fréquent encore dans le cas de folie simultanée.

Le père de la malade, M. R…, peut être, avec grande vraisemblance, considéré comme un débile. Sa crédulité nous est connue, et en nous rappelant cette tendance (signalée maintes fois par Magnan) qu’ont les dégénérés de tout genre, à s’associer dans l’existence, nous ne serons pas surpris que Mme R…, si nettement déséquilibrée, se soit pris un mari débile, comme devait le faire plus tard sa fille. Par l’intermédiaire de sa femme, il reçoit et il s’assimile les interprétations de sa fille ; il met à leur service sa petite part d’expérience ; avec elle deux, il méconnaît le caractère administratif, ou médical, ou judiciaire de certains actes. Toutefois, nous n’avons pas la preuve qu’il apporte dans toute l’affaire autant de passion, ni surtout que la passion, chez lui, ait précédé les convictions. Il doit bénéficier de notre manque d’informations, et nous supposerons volontiers que s’il cessait d’être circonvenu, il ne serait plus irréductible. Il différait donc de sa femme, tant dans le passé qu’à l’heure actuelle, par un élément important, savoir Y énergie passionnelle ; or, c’est cette énergie qui crée, en tout cas qui meut les idées.

Dans cette hypothèse, appeler ses erreurs un cas de folie communiquée serait beaucoup dire. Bien plutôt, il tiendrait le milieu entre la folie communiquée et la folie dite imposée.

La même remarque s’applique, a fortiori, au frère ; s’il méconnaît des mesures légales, s’il se rend mal cômpte de l’état de santé de son beau-frère G…, s’il attribue à Mme G… mère des machinations impossibles, et s’il voit dans une simple démarche qui est tout à l’honneur de celle-ci, un nouveau piège, du moins, il convient de remarquer qu’il ne paraît intéressé à aucun degré dans l’affaire, même moralement. Son ton relativement modéré permet de croire qu’il n’adopte pas toutes les suspicions de ses parents, il juge peut-être sur des pièces incomplètes à la façon des gens de bonne foi circonvenus par des processifs. Nous ne saurions trop insister sur ce point, que le sentiment qui l’anime est, jusqu’à nouvel ordre purement altruiste. Les dangers ne convergent pas vers lui ; vraisemblablement il échappe à la terreur superstitieuse qu’inspire aux trois autres femmes G…, il ne redoute rien pour lui-même ; du moins nous voulons l’espérer.

Ainsi donc, nous ne sommes pas fondés à le regarder, pour le moment, comme délirant. II semble être aux limites de l’erreur et du délire ; son délire ne dépasserait pas, dans tous les cas, le cadre de ce qu’on appelle la folie imposée.

Nous aurions, en somme, dans notre cas, quatre formes diverses de déraisons établies sur les mêmes données, et toujours rangées dans le même ordre, qu’on les classe par complexité, par ordre de date, ou par énergie passionnelle. Nous ferons remarquer qu’à leurs différences de gravité correspondent des différences de nature que les termes de folie simultanée, de folie communiquée et de folie imposée ne font pas pressentir par eux-mêmes.

Il est intéressant de remarquer que la transmission s’est accomplie, pour une très grande part, à distance. Elle avait été amorcée par les contacts intermittents ; de plus, la solidarité familiale préparait et le retentissement des épanchements épis-tolaires et l’idéation parallèle.

Le délire fut commun à la mère et à la fille dès l’origine (nous pourrions dire qu’il leur était commun d’avance) ; sinon, il a été transmis en très peu de temps de la fille à la mère. La mère a contagionné le père, tous deux ont contagionné le fils. Nous parlerons plus tard du mari.

Il existe entre eux ces différences d’âge et ces rapports si soigneusement mis en lumière par Marandon de Montyel (Ann. méd.-psych., 1894). La misère ici est absente. Le milieu est à demi-rural.

Considéré au point de vue de son thème, ce délire collectif à base de haine et d’intérêt, avec réactions du genre processif, nous semble présenter un caractère plutôt moderne. Non que les délires de dépossession, de revendication et de récrimination n’aient pu de tout temps devenir collectifs ; mais il nous semble que dans l’avenir ils seront les plus susceptibles de contagion. Le délirant superstitieux ou mystique, le délirant spirite et même les persécutés scientifiques nous semblent devoir de plus en plus rester isolés dans leurs délires. Leurs troubles sensoriels rencontrent plus de scepticisme, l’individualisme croissant diminue les solidarités intellectuelles, les préoccupations ambiantes sont de moins en moins idéalistes. Bref, les habitudes et croyances, dans la mesure où elles peuvent influer sur l’aliénation, doivent à l’avenir tendre à restreindre la propagation des délires où figurent des forces occultes. Par contre, le sentiment de propriété plus répandu, les notions de droit et d’intérêt plus habituellement agitées, la complexité des relations financières ou juridiques doivent favoriser la production et encore plus le retentissement des délires d’allure processive. L’éloignement, fréquent désormais, des divers membres d’une même famille, n’affaiblit, pas entre eux les liens de l’intérêt commun ; des groupements autres que la famille (associations, collaborations, ateliers, etc.) préparent des solidarités fondées encore sur l’intérêt. Pour ces raisons nous sommes tentés de croire que les délires collectifs évolueront dans le sens réaliste, plus vite encore que les délires individuels, et que la haine ou le sens juridique y prendront de

plus en plus la place de l’angoisse et de la crédulité mystique.

Revenons à la femme G… et à ses ayants cause. Les caractères de leurs délires une fois posés, quel paraît en être l’avenir ?

Chez la femme G…, probablement, le délire sera de ceux qui procèdent par accalmie et par reprises sans guérir jamais tout à fait. Sa constitution paranoïaque nous en semble être une garantie. Dès maintenant les certificats constatent son intention formelle d’en appeler de son internement à la justice, aussitôt qu’elle sera libérée. Trouvera-t-elle plus d’excitation dans l’internement prolongé, ou dans la reprise de la vie libre ? Quelles chances de durée a le délire chez ses parents ? Quels actes médico-légaux sont à appréhender de la part, soit des parents, soit de Mme G… ? Quelle influence aurait sur l’ensemble du délire la mort d’un des codélirants, et principalement de Mme C… ?

Enfin quels résultats produirait la disparition de la personne qui est le thème dominant de leur délire, Mme G…, de Troyes ? Leur délire se dissiperait-il faute d’objet, ou trouverait-il à s’employer sur des données circonvoisines (les sept femmes, les aliénistes, l’administration des biens des aliénés, etc.) ? Ces questions d’un ordre pratique, seraient intéressantes à scruter, mais sortiraient de l’exposé clinique auquel nous voulons nous borner.

Une question clinique par contre, est celle-ci. Les deux principales délirantes resteront-elles persécutées, ou se mêlera-t-il à leur délire des idées nouvelles de grandeur ? aucun indice de mégalomanie n’a pu être décelé jusqu’ici. Toutefois, il est bon de rappeler que l’évolution mégalomane est fréquente au cours des délires collectifs, et que suivant la remarque de Marandon de Montyel (Ann, méd.-pstjch., 1894) les délirants collectifs parviennent particulièrement vite à la période méga-lomaniaque de leur délire, quand il est dit qu’ils doivent l’atteindre (1).

Nous avons paru perdre de vue, au cours de ces appréciations 9

notre paralytique général. Il le doit au rôle effacé qu’il a joué dans le délire commun.

D’abord, son entrée en scène est tardive, ensuite, il n’a pas adopté toutes les conceptions délirantes de son épouse ; enfin, il n’apporte au trouble émotif aucun appoint.

La première partie de délire lui est étrangère. Soit par suite de son éloignement, soit par suite des rapports constants avec sa mère, soit qu’il eût réellement conscience d’avoir été un aliéné, il n’a pas pris part aux interprétations dont il fut lui-même l’occasion ; il n’en veut nullement à sa mère ni de son premier internement, ni d’aucun fait qui s’y rattache. Par contre, il adopte la deuxième partie du délire de persécution, la plus récente, celle qui est relative au voisinage, aux voix, à l’électricité.

Gomme il a été de tout temps un débile, son immunité prolongée est un problème. Nous pouvons d’abord supposer que sa femme, extrêmement renfermée, n’ayant que sa mère pour confidente, est animée de quelque dédain envers lui, n’a pas cherché à le circonvenir ; elle lui a seulement communiqué ses conceptions les plus tardives, et d’ailleurs les plus expansives, celles relatives à ses voisins. La transmission alors fut d’autant plus facile qu’à sa débilité native s’ajoutait un affaiblissement intellectuel.

Quelle que puisse être l’explication, un fait subsiste : c’est qu’il n’a pris part au délire ou mieux à une part du délire, que quand sa démence commençait.

Du fait de cette démence spéciale, résultent certains traits dignes de remarque. D’abord son adhésion au délire de sa femme est peu profonde ; son esprit ne peut continuer seul le travail commencé à deux ; il n’entend les bruits, par exemple, que par une suggestion actuelle ; lorsque sa femme n’est pas présente, il n’entend absolument rien ; fait plus considérable encore, il demeure exempt de toute méfiance.

Par une indépendance bien inattendue, il repousse les jugements de sa femme, quant au caractère de sa mère ; il va jusqu’à la blâmer pour peu qu’on l’aide. Même en présence de Mme C…, si son esprit prend point d’appui sur d’autres personnes, il peut encore lui résister. Il est suggestionnable enfin, par d’autres qu’elle, peut-être autant que par elle. C’est d’ailleurs en vertu de cette suggestibilité toute générale, qu’il a adopté son délire, sans recommencer le travail d’esprit, ni s’assimiler l’état d’âme dont il provient. L’idée chez lui n’a pas de racines, aussi elle ne ramifie pas ; un rien suffit pour l’arracher. Qu’on nous permette cette expression, l’idée n’est pas même implantée : c’est Je rameau piqué dans du sable.

Cette absence de tout état d’âme connexe à l’idée apparente est fréquente dans la paralysie générale ; on la retrouve par exemple avec les idées de suicide et avec l’auto-accusation, dans la plupart des cas où des paralytiques en présentent.

Dans ces conditions, point n’était besoin d’une longue habitation commune, d’une communauté de sentiments et d’intérêts, pour rendre son esprit réceptif, à l’égard des idées absurdes. Le premier venu, à condition de peser sur lui continuellement, eût pu lui inculquer un délire. Il eût approuvé, accepté, et formulé plus ou moins bien les conclusions. Nous avons dit qu’aux conceptions qu’il assimile il n’apporte aucune addition ; c’est faute d’activité mentale, et faute surtout d’un état d’âme concomitant. Il en résulte qu’il ne craint point pour sa personne, mais seulement pour celle de sa femme. Tandis que les délires collectifs restent en général égoïstes chez chacun des codélirants (Marandon de Montyel, Ann. Méd.-Psych., 1894), ici nous avons un délire dont le centre n’est point chez le délirant, mais hors de lui.

On peut se demander si le paralytique, par sa suggestibilité, ne pourrait pas constituer entre les mains d’un aliéné ou criminel un instrument dangereux, et poser pour lui la question à peu de chose près dans les mêmes termes qu’au sujet des autres infirmes de l’esprit ou de la volonté. Mais un trait capital, d’emblée les en distingue : tandis que ces sujets de tares diverses, sont capables de synthèses partielles, d’une longue durée, che& le paralytique général toute synthèse est forcément instable. Il en est ainsi des synthèses même spontanées, même dictées par un sentiment tout personnel (vengeance, colère), a fortiori pour toute synthèse artificiellement imposée. Sauf, exception, les caractéristiques des actes médico-légaux chez les paralytiques généraux sont l’instantanéité et l’incohérence. Nous ne connaissons pas d’acte commis par un paralytique général sous une influence étrangère, du moins prolongée et distante ; certes de tels actes sont possibles, et l’on a dû en publier ; mais ils ne sauraient être fréquents. (Au sujet de l’agressivité et de la préméditation chez les paralytiques généraux, voir Ann. Méd.-Psych., 1904 : Pactet, Vigouroux, Vallon, Christian, etc., passim.)

Le mode ordinaire d’actes suggérés par lequel le paralytique général se signale, ce sont les excentricités, excès ou imprudences dus à l’exaltation collective ; dans les mouvements des foules, quelle qu’en soit l’origine, des paralytiques généraux brillent aux premiers rangs, avec certains autres aliénés. (Bouchereau et Magnan, Ann. Méd.-Psych., 1882. Lunier, ibidem.} Mais là, la suggestion est diffuse, son acceptation est instantanée> enfin, elle ne heurte pas les sentiments et convictions qui constituent la personnalité antérieure du malade ; ou bien, si elle leur est contradictoire, l’affaiblissement de son sens critique l’empêchent d’en prendre conscience.

Cette remarque n’est pas sans importance au point de vue qui nous occupe ? En effet, on aura remarqué que la participation, ou plutôt la non-participation de notre paralytique général aux idées délirantes de sa femme, a un caractère électif. Les idées qu’il refuse d’admettre sont celles qui contrarient chez lui une affection primordiale, l’amour filial. Peut-être n’est-ce pas là un hasard ; de plus les raisons de circonstances que nous avons données plus haut n’expliquent pas son indépendance suffisamment ; enfin, si les exemples de ce genre se répétaient, il faudrait bien chercher dans la paralysie générale elle-même la cause de cette électivité. Voici quelle pourrait être selon nous, l’explication. Une suggestion n’attaque les profondeurs d’un esprit qu’en se servant de matériaux empruntés à la surface même de cet esprit. Or ici la surface est inconsistante et friable, alors que le fond, c’est-à-dire la personnalité affective, est resté relativement ferme. Des circonstances ordinaires de la suggestibilité, il manque au malade l’aptitude à continuer un raisonnement, autrement dit, à s’adonner au travail d’interprétation qui est nécessaire pour attaquer avec le temps les sentiments préétablis. Si des convictions, soit conformes à ses sentiments, soit indifférentes, ont pu lui être communiquées, en revanche, il oppose, sans même le savoir, une force souveraine d’inertie aux suggestions qui le contrarient. Ainsi il croira aisément que son enfant, qu’il aime, n’est pas mort, et que des voisines, dont il n’a cure, sont des ennemies ; mais il ne se laissera pas persuader que sa mère le vole. La suggestibilité du paralytique général, qui est si étendue en surface, peut donc avoir des limites en profondeur ; et cette limitation paradoxale reconnaît en réalité la même cause que la suggestibilité elle-même, savoir la faiblesse des synthèses intellectuelles proprement dites.

Nous ne prétendons certes pas que cette manière d’être doive constamment préserver le paralytique général de toute suggestion profonde. L’absence du sens critique, l’exaltation, et surtout l’altération démentielle des sentiments eux-mêmes peuvent, avec ou sans pression extérieure, le faire agir de la façon la plus contraire à sa personnalité primitive ou même actuelle.

Gomme manifestation absurde et dangereuse due à la crédulité seule, nous relèverons, dans le cas présent, la conservation du cadavre.

Il est permis en outre de se demander jusqu’où aurait pu aller la résitance, si sa femme, à de certains moments, lui eût mis en main ce même revolver dont, elle a menacé ses voisines. Peut-être aurait-il obéi, les sentiments d’ordre social n’ayant pas la même profondeur, ni par suite la même résistance, que les sentiments primitifs de l’âme humaine.

Conclusions

En résumé, nous venons de décrire un cas de délire collectif avec dégénérescence prouvée chez deux au moins des codélirants (mari et femme) similitude congénitale chez deux d’entre eux (la femme et sa mère), origine passionnelle du délire, développement d’abord interprétatif, part inégale des délirants dans la systématisation, enfin disparité des espèces morbides.

La femme présente un délire de persécution proprement dit, la mère un délire du genre processif, toutes deux sont congénitalement douées du caractère paranoïaque ? Le délire commun de la mère et de la fille semble un délire simultané, ou un délire tenant le milieu entre les délires simultanés et les délires communiqués. L’adhésion du frère au délire peut actuellement ne pas dépasser les bornes de la crédulité ordinaire. Le père semble débile et passif.

Le mari, sujet entièrement passif, ne montre d’originalité que par les imperfections même de sa passivité. On pourrait appeler sa folie, abstraction faite du substratum paralytique, une sorte de folie empruntée ou adoptée ; et dans ses rapports avec le terrain paralytique, c’est un délire additionnel.