3° Un cas de délire a deux avec modes de début un peu spéciaux. Intoxication aiguë par l’alcool à brûler chez une des co-délirantes (1)

Article original 1907

L’observation qui va suivre est celle de deux délirantes présentant des vésanies distinctes, mais un thème délirant commun^ et n’ayant eu qu’une collaboration intermittente, mais s’étant donné l’une à l’autre une stimulation énergique et des idées à mettre en œuvre.

I. – À l’Infirmerie spéciale du Dépôt, le 14 septembre 1906, une femme de 43 ans, débile, persécutée, mélancolique et réticente, disait à propos des injures que lui adressaient dans la rue des inconnus : « Mme Granet peut en témoigner ; elle en a reçu aussi sa part. » Mme Granet était une dame qui l’avait jadis employée, avec laquelle elle restait liée et qui était « beaucoup plus pieuse qu’elle ». L’intérêt de cette liaison entre deux persécutées, joint au besoin d’être renseigné sur les actes de notre malade, décida notre chef, M. le Dr Legras, à faire convoquer Mme Granet pour sa visite du lendemain. Elle s’y rendit très volontiers, ayant elle-même beaucoup à dire, et nous raconta avec verve tout un roman.

Vers l’âge de 18 ans, elle avait fait la connaissance chez ses parents, alors aisés, d’un ingénieur, client assidu du café dont ils étaient propriétaires ; il l’enleva, et vécut maritalement avec elle aux environs de Paris, pendant dix ans. Mère de trois enfants, elle menait une vie bourgeoise, pensait à régulariser sa situation, et s’estimait en somme heureuse, lorsque survint une catastrophe. Son amant, l’ingénieur Briquet, ayant fait de grosses pertes d’argent dans une affaire industrielle, crut se rétablir en falsifiant des titres frappés d’opposition et fut condamné aux travaux forcés pour dix années, avec interdiction de séjour pendant douze ans. Elle-même, soupçonnée de complicité, aurait été détenue à Saint – 10

Lazare quinze jours, en compagnie de ses trois enfants (?), puis déclarée hors de cause. Au cours de l’instruction, elle aurait connu un certain magistrat dont l’attitude hostile lui aurait laissé une vive impression, bien qu’il ne lui ai dit que quelques phrases et soit celui qui, semble-t-il, l’aurait fait remettre en liberté.

Après sa condamnation, Briquet aurait dit à sa maîtresse qu’il se faisait fort de s’évader, que bientôt on le reverrait, et qu’il possédait encore certains titres, ceux-là authentiques, titres contenus dans une valise en consigne à la gare du Nord. Ceci se passait en 1888. Au bout de quelques mois, les journaux annonçaient l’évasion du forçat Briquet, qui est resté depuis lors introuvable.

En 1889, Mme Granet vit paraît-il entièrement seule, puis vend ses meubles et cherche un ou des protecteurs, « car il faut nourrir ses enfants ». Mais depuis l’affaire Briquet, elle n’a plus que des malchances, et de la galanterie élégante, elle tombe à la prostitution. D’ailleurs, elle se flatte d’y avoir apporté un esprit d’ordre et une décence exceptionnels. Elle ne ramenait chez elle que des hommes distingués, qui lui revenaient comme par roulement ; jamais, nul n’est resté chez elle jusqu’au matin ; elle n’a eu que des rapports d’estime avec ces messieurs de la police, et sa santé est excellente. Le jour, elle faisait de la couture, et s’adonnait à la piété. Dans toutes les églises de Paris, elle connaît les noms des abbés, quêteuses, bedeaux, vendeuses de cierges, ainsi que des dévotes principales. Et elle payait un prix élevé pour l’éducation de ses fillettes, placées par elle en Angleterre, dans un couvent.

Nous n’avons pas de données précises sur ses parents. Elle est certainement une dégénérée, peut-être aussi une hystérique. Superstitieuse, elle aurait éprouvé de tout temps ce qu’elle appelle des intuitions. Par là, elle désigne indistinctement des interprétations fortuites, des associations d’idées soudaines, peut-être des hallucinations psychiques (nous ne disons pas psycho-motrices), des visions plus ou moins précises, ou encore un mélange de tout cela. Ainsi, qu’elle se représente subitement telle personne accomplissant tel acte, c’est signe que tel acte a eu lieu, telle autre vision sera le symbole de tel événement réalisé, telle autre voudra dire simplement qu’elle a raison. « Ces intuitions ne la trompent jamais. » Un jour de l’année 1901, comme elle pensait à des choses indifférentes, simultanément il lui vint la vision du capitaine Dreyfus, emprisonné à l’île du Diable, et l’impression d’une grande souffrance. « Cet homme souffre trop, il est innocent », pense-t-elle.

Une de ces intuitions les plus anciennes lui avait montré le juge d’instruction, son ennemi, tenant en main une valise, la même dont lui avait parlé son amant, et qui devait contenir des valeurs. Elle n’aurait compris qu’en 1903 toute l’importance de cette vision survenue en 1888. Nombre de ses intuitions furent d’origine céleste ; jamais elles n’ont pris le caractère de voix. Elles ont toujours été plus vives et plus nombreuses dans les moments de malaise moral (1888, procès ; 1901, rupture avec un protecteur et mécontentement au sujet de ses filles ; 1903, perse-cutions). Brusques et intermittentes, elles ne sont reliées entre elles par nulle image et nulle idée. Il leur arrive seulement, plus tard, d’être objet d’interprétations syllogistiques. Un sentiment superstitieux, cependant, occupe d’une façon continue Mme Gra-net, celui d’une fatalité acharnée contre elle : « Rien ne lui réussit plus, de tous côtés on la tracasse et on l’espionne ; tout cela dure depuis quatorze ans, depuis le procès qui a tout changé. » Un de ses enfants est mort ; les deux autres tournent mal, trompant ainsi des espérances de près de 20 ans, un amant précieux l’abandonne ; des disputes avec ses deux filles viennent lui porter un dernier coup, elle vieillit, et se trouve moralement très seule (1902).

À ce moment, elle fait la rencontre de sa future codélirante qui lui plaît instantanément. C’est notre malade, Marie Forel, domestique, alors à la recherche d’une place. C’est une débile, avec dispositions mélancoliques, peut-être un peu déprimée à cette époque, mais néanmoins capable d’une bonne activité, sujette à des colères durables, plus que violentes, à des crises de suffocation et de larmes durant parfois « un jour entier ». Elle paraît avoir traversé, il y a quinze ans, une période vaguement délirante, réduction de son état actuel. Un amant, d’un rang supérieur au sien, et qui habitait dans sa maison, lui ayant défendu, sans succès, de fréquenter telle ou telle autre femme de la maison, et lui ayant dit, par jalousie, qu’elle se donnait l’air d’une lesbienne, elle aurait pensé très longtemps que diverses personnes, dans l’entourage, portaient la même accusation. « Cela avait pris dans la maison. » <i Longtemps les gens n’y ont plus pensé, on a recommencé depuis quatre ans. » Elle semblait donc pencher vers la mélancolie plutôt que vers la persécution. En 1902, elle n’était pas dénuée de ressources ; trois vieilles filles, dont l’association ne manquait sans doute pas de pittoresque, lui avaient » sous-loué une de leurs chambres ; elle passait ses après-midi à bavarder dans un certain bureau de placement, et se créait de petits bénéfices en tirant les cartes aux autres femmes, sans places comme elle.

L’histoire de sa jonction avec Mme'Granet illustre cette donnée bien connue des attractions qui réunissent pour ainsi dire aux mêmes l’onds-points, et des sympathies qui signalent les uns aux autres les dégénérés de types divers (Morel, Magnan, Blanche). Cette notion se retrouve à chaque pas dans l’étude de la pathologie collective (toxicomanie, criminalité ou co-délire).

Marie Forel tirait les cartes chez une fleuriste, accessoirement manucure et peut-être autre chose encore, quand se présenta Mme Granet, qui, après quelques mots, lui dit : « Venez chez moi, vous me ferez mon ménage le matin, et en outre, vous me tirerez les cartes. » Marie vint quelques heures chaque jour, et au bout de deux semaines, elle disait à sa maîtresse : « C’est drôle comme tout le monde me connaît dans votre quartier, je n’y comprends rien, je croirais qu’on me suit. » « C’est comme moi, dit Mme Granet. Je ne voulais pas vous en parler. »

Nous nous sommes fait redire par l’une et par l’autre, séparément, nombre de fois cet épisode, et Je récit fut toujours le même. Quinze jours après l’entrée en service de Marie, dialogue entre elle et sa maîtresse. La servante dit de son propre mouvement : « Je crois être suivie. » La maîtresse répond aussitôt : « Je Je suis aussi, je ne voulais pas le dire la première. » Après quoi, la maîtresse raconte l’histoire du père de ses enfants, toutes les deux sont très ennuyées, mais à ce moment-là ne tentent rien pour se défendre, etc. Leur conclusion est : aucune de nous deux n’a été suivie la première ; nous l’avons été en même temps.

On pourrait se demander si la réponse de Mme Granet : « Je le suis aussi » ne serait pas le fait d’une intuition instantanément transformée en illusion rétrospective. Mais divers traits déjà cités et la tendance paranoïaque si accusée à l’heure actuelle prouvent qu’elle a devancé son amie dans la voie de l’interprétation et de la méfiance.

Comme aucune confidence notable n’avait encore été échangée jusqu’à ce dialogue, il faut admettre que la maîtresse a suggestionné sa servante à son insu. Elle a dû le faire par l’attitude, par diverses remarques incidentes, par des recommandations spéciales. Marie Forel déclare nettement : « Avant de connaître Mme Granet, je n’avais pas été espionnée, ni tracassée, j’étais tranquille. » Est-ce à dire que Mme Granet fut cause principale du délire qui se déclarait chez la servante ? Nous ne le pensons pas.

La servante se trouvait d’avance en imminence morbide, cela à un degré tel qu’un adjuvant extérieur quelconque pouvait déterminer chez elle le déchaînement d’une vésanie, et cette vésanie eût contenu, sans doute bien qu’à un degré un peu moindre, quelques idées de persécution. Les preuves de l’imminence morbide, nous les trouvons dans les antécédents de la malade, dans son malaise moral, dans la rapide éclosion de son délire, enfin dans l’évolution ultérieure. Sans la rencontre de Mme Granet, elle serait entrée à coup sûr plus tardivement dans sa vésanie dépressive, elle aurait débuté peut-être par des idées mélancoliques, au lieu d’idées de persécution, l’appoint qui restait nécessaire pour déterminer l’éclosion de la vésanie aurait pu être fourni par un plus long chômage, par la diminution de ses ressources, ou par quelque incident fortuit ; il pouvait arriver aussi que, malgré cette imminence aiguë, nul délire ne se fût déclaré à cette époque ; il n’en serait pas moins vrai que Y imminence existait, et que toute cause pouvait déclencher le délire, autrement dit, que pour la naissance de ce délire t^w,

processus de contagion n’était pas spécialement nécessaire. Ordinairement, dans les délires communiqués proprement dits, le sujet passif apporte pour quote-part l’aptitude morbide, mais non l’imminence morbide ; celle-ci lui est conférée peu à peu par la vie commune avec le sujet actif. Ici, le sujet qui semble passif arrive au contact de l’actif pourvu de son imminence morbide. La genèse de l’état délirant s’est donc faite, chez, le sujet passif, pour la plus grande part spontanément, et pour la moindre, par influence. Entre nos deux codélirantes, il y a simultanéité pour ce qui est de /’imminence morbide, communication pour l’idée seulement.

Déjà sous ce rapport, notre cas participe de deux processus et ressortit à deux prototypes. Mais il faut en outre remarquer que l’idée délirante n’est pas tout le délire. Notre sujet, à demi-passif, nanti d’une idée délirante, y réagira d’une façon si personnelle qu’elle nous prouve qu’il était porteur non seulement d’une diathèse psychique héréditaire, mais encore de cette même diathèse dans un état d’activité.

II. – Marie Forel est restée au service de Mme Granet environ sept mois (du milieu de mai 1902 au 14 décembre de la même année). La découverte de l’espionnage eut lieu quinze jours, au plus trois semaines, après le début de leurs relations, et cela, bien qu’elles ne se vissent que deux ou trois heures par journée. Pendant les six mois qui suivent, elles furent constamment espionnées, on leur jetait des regards suspects. « Nous étions intriguées, nous cherchions d’où pouvait venir cet espionnage, nous ne savions rien, nous pensions que cela finirait. Pour Marie Forel, c’était du nouveau ; elle n’avait jamais connu ça (?). Avant de me connaître, elle était tranquille (?). Depuis, elle ne l’a jamais été. »

Bientôt les deux femmes sont certaines que leurs espions forment une bande ; on cherche quel en peut être le chef ; au bout de quelques mois, la servante déclare « sûrement, c’est le père de vos enfants ». En octobre 1902, Mme Granet change de quartier, tout en gardant Marie Forel à son service.

Chez celle-ci, le délire avait progressé plus rapidement que chez sa maîtresse. Nous croyons aussi que celle-ci, par nature, était assez peu portée à chercher logiquement les raisons de la conspiration ambiante, qu’elle ne posait pas les questions, et qu’elle y répondait seulement par intervalles, avec son imagination. Mais elle tirait de son propre fond une crainte spéciale, celle d’être accusée d’habitudes lesbiennes. De plus, en moins de trois mois (juillet 1902) des hallucinations surviennent ; les gens qui la croisent dans la rue murmurent des insultes « entre leurs dents ». Elle est seule à entendre les sons et à voir le mouvement de la bouche. Sa maîtresse n’entendra des voix que l’année suivante. Par contre, toutes deux ont en commun, après octobre 1902, une grande vigilance auditive, allant jusqu’à des illusions. Ainsi, elles entendent simultanément dans les logements voisins du leur « des toussements, des crachements, des cognements ». Toujours plus positive, Mme Granet voit sa vie menacée, on jette un boulet à l’étage au-dessus, on essaie de forcer sa porte ; d’octobre 1902 à janvier 1903, on met de l’arsenic sur son pain.

Marie Forel, plus déprimée, plus résignée, était aussi plus silencieuse. Elle n’a pas fait savoir qu’elle entendait des mots grossiers, ni qu’on la soupçonnait de lesbisme. Elle ne se cherche pas d’ennemis personnels, ne voit que ceux de Mme Granet ; elle commente les persécutions, sans être personnellement méfiante ; elle a honte d’être mal jugée, elle est très humble.

Dans leur idéation commune, les prières jouent un très grand rôle ; beaucoup de convictions viennent du ciel. La cartomancie les confirme ou les prépare. Les confidences ne vont peut-être pas jusqu’à apprendre à la servante la petite industrie vespérale de la maîtresse, elle connaît seulement l’amant principal, comte fie Gambert, à qui d’ailleurs elle ne plaît pas et qui veut la faire congédier. « Le comte ayant quitté madame », l’argent manque, aussi la persécution redouble, et les deux femmes doivent se quitter ; la maîtresse assure que c’est faute d’argent, et la servante pour mettre fin aux accusations de mœurs saphiques, dont d’ailleurs elle ne parle pas à sa maîtresse (elle n’y fera allusion que plus tard).

Séparées, les deux femmes se rendent visite de temps à autre ; le plus souvent, Mme Granet vient dîner chez Marie Forel, qui ne travaille pas. Mme Granet, active, méfiante, sans cesse occupée de raisonnements, voit se multiplier ses ennemis ; mais elle n’a d’hallucinations qu’après un an de délire actif, et peu nombreuses. Marie Forel, au contraire, a des intervalles d’accalmie, est généralement déprimée ; elle raisonne peu, n’a pas de tendance à organiser son délire ; en revanche, elle a de riches hallucinations, et d’autres formes d’idéation automatique. Mme Granet, toujours de mise correcte et d’élocution abondante, s’adonne à ses occupations sans que rien dans ses allures ordinaires trahisse son délire ; parfois seulement, une plainte lui échappe, ou elle fait une démonstration intentionnelle et limitée ; Marie Forel, au contraire, dans toutes ses allures, trahit ses préoccupations, son apathie, son déséquilibre ; mais elle ne fera d’acte médico-légal qu’en des tentatives de suicide. Mme Granet, nous l’avons vu, a donné le coup de pouce décisif aux tendances délirantes de l’autre ; celle-ci prend sa revanche actuellement en fournissant par intervalles des éléments au travail interprétatif de son amie, en l’orientant à son nsu vers le romanesque, en l’incitant aux hallucinations et peut-être en accélérant l’évolution mégalomane ; car elle l’admire et volontiers (penchant heureux pour une cartomancienne) elle est optimiste pour autrui. Son ex-maîtresse lui garde une vive reconnaissance pour lui avoir fourni telle donnée dont elle fait ultérieurement un grand usage.

En 1903, dans la nouvelle maison de Mme Granet, fréquentent des individus mystérieux, qui usent de perruques et de fausses barbes, simulent des voyages, des absences. Leur manège semble se ralentir quand revient un peu de prospérité, c’est-à-dire quand le comte reparaît. Mais celui-ci veut défendre à Mme Granet de recevoir les visites de Marie Forel ; en conséquence, il deviendra persécuteur dans quelque temps. Le comte repart, Mme Granet est injuriée par les personnes de sa maison, elle s’en plaint à Marie Forel qui lui répond : « Et moi, on vient de m’appeler soulotte. Pourquoi, ne me l’aviez-vous pas dit ? » En octobre 1903, un grand jeune homme, très distingué, se fait remarquer par ses déguisements. En avril 1904, Mme Granet veut donner congé ; scs ennemis furieux frappent à sa porte, lui envoient des mots orduriers, crachent sur son palier, l’enferment, font tomber de la poussière par les fenêtres. Par crainte des insultes de la rue, elle reste deux mois sans sortir, sa concierge lui apporte à manger. Le 15 juillet, lendemain du terme, on l’expulse. Elle se loge en hôtel meublé, puis part en province, près de sa mère, pour obtenir un peu d’argent ; car ses meubles sont sous séquestre.

Durant le même temps, Marie Forel logeait encore chez ses vieilles filles ; mais elle s’aperçoit qu’un monsieur, elle devinera plus tard lequel, habite une chambre « exceptionnelle » d’où il l’observe. Obsédée, distraite et dolente, elle ne fréquente plus les églises. En mars 1904, elle trouve un emploi chez une jeune femme, qui reçoit des messieurs et à qui elle tire quelquefois les cartes. Ses services sont peu appréciés, on la trouve quelque peu bizarre ; les visites qu’elle reçoit de Mme Granet indisposent contre elle sa maîtresse, finalement, la scène suivante se produit. La maîtresse, Mme Nelly Dor, en entendant que Mme Granet veut voir Marie, défend à celle-ci de la recevoir ; et Mme Granet l’entend dire :

« Ah ! partez, mais qu’elle ne monte pas. » Marie Forel perd sa place (juillet 1904) et Nelly Dor, dans quelque temps, va devenir une persécutrice.

En août 1904, Mme Granet, qui a déménagé encore, aperçoit dans un restaurant deux femmes suspectes ; l’une est la mère, l’autre est la sœur de Nelly Dor.

En septembre 1904, soit six semaines après son renvoi, comme Marie Forel parlait de Nelly Dor à son amie, elle ajouta incidemment : « Que je vous dise, elle a au Crédit Lyonnais un coffre-fort. Mais je ne sais pas si le contenu lui appartient, à plusieurs reprises elle a dit : « Quel malheur, s’il arrivait quelque chose à ce coffre-« fort, ma sœur Marguerite a mis différentes choses dedans, tout « serait perdu. »

Mme Granet en conclut vite que les valeurs de ce coffre-fort lui appartiennent. Apprenant par Marie Forel que Nelly Dor a habité rue du Printemps, elle fait dans cette rue une enquête sur le passé et sur les relations de Nelly Dor. Des concierges plus ou moins rusés lui fournissent des indications illimitées. Dans les descriptions qu’on lui fait, elle reconnaît diverses personnes, et

tout un roman s’organise, avec, pour centre, l’idée de richesse.

En octobre 1904, on l’enfume, on urine à sa porte, on s’étonne de la voir vivante ; les figures se renouvellent sans cesse autour 4’elle. Dans toutes les églises de Paris, dont elle visite plusieurs chaque jour, des prêtres toussent ou font des signes. De même les bedeaux, les quêteurs et les dévotes ; des femmes déguisées en religieuses simulent la truie ou la brebis et un ministre radical les encourage ; il tient en main un chapelet rouge, un homme fait le *coq pendant la messe, etc. De sa chambre, elle entend des voix dans les chambres voisines ; un éditeur et un magistrat, qui la regardent comme la personne la plus dépravée de l’univers, excitent ses filles à l’injurier et probablement abusent d’elles.

Ce même mois, elle adresse une plainte au procureur, cherche à intéresser à sa cause la direction d’un grand journal, puis pensant que, pour toucher les fonds qui l’attendent au Crédit Lyonnais, il lui faut un extrait de son acte de naissance, elle part dans son pays natal. Durant tout le trajet, elle rencontre des gens que d’une parole, d’un geste, d’un regard, elle fait pâlir, ou met en fuite. En décembre 1904, deuxième plainte au procureur. En janvier 1905, troisième plainte ; puis démarche auprès d’un publiciste.

En février 1905, plainte au commissaire de police de son quartier. Quatrième lettre au procureur, et départ soudain pour Dunkerque à la recherche d’un Dr Mollenbecque, ancien médecin de l’armée. En mars, lettre au ministre de la Justice, visite à un grand avocat.

Le 2 avril 1905, manifestation dans la rue. Mme Granet attend la sortie de Nelly Dor, et, la saisissant par le bras, lui dit : « Vous êtes une voleuse, vous ne vivez qu’avec ma propre fortune, venez avec moi chez le commissaire. » Les concierges dégagent Nelly Dor, et Mme Granet, sortant de sa poche une nouvelle lettre au procureur, la lit aux passants rassemblés dont plusieurs lui donnent ce conseil : « Portez donc cela à tel journal » ; elle a d’ailleurs, dit-elle, voulu faire un peu de bruit, mais non se livrer à des violences. En août 1905, le comte de Cambert lui donne rendez-vous au Trocadéro, mais il a soudoyé des gens pour l’étrangler, elle n’y va pas. À la même date, elle met à la porte ses deux filles, qu’elle a continué de recevoir jusqu’à maintenant. Vers novembre 1905, on commence à l’appeler « Lesbienne », comme son amie. En 1906, on installe auprès de son lit un appareil électrique, grossière imitation de celui qui fonctionne chez Marie Forel ; celui-là se contente de chauffer la tête et d’exhaler des « odeurs d’hommes », elle doit coucher la fenêtre ouverte : c’est miracle si elle vit encore. D’ailleurs, depuis longtemps, elle ne chauffe plus sa chambre ; ce qui, joint à ses réclusions intermittentes, a nui beaucoup à son commerce.

En résumé, aux interprétations se sont ajoutées des illusions auditives nombreuses, quelques hallucinations auditives, des troubles de la sensibilité générale. L’exemple de Marie Forel n’a pas été sans activer la genèse des hallucinations et influer sur leur contenu.

Un trait curieux est celui-ci : des clients de passage, anciens ou actuels, aucun n’a été enrôlé dans la bande des persécuteurs. Donnée explicable sans doute par l’occupation de l’attention en leur présence, et par une sorte d’indifférence professionnelle à leur égard, eux disparus. En termes d’école, elle les pense sans un rapport exclusivement, sans prendre la peine de leur trouver neu personnalité quelconque.

De la vérité de ses conceptions, elle trouve des preuves par l’induction, l’intuition ; les assurances formelles de certaines gens. Preuves inductives ; les airs effarés de tel concierge, le silence subit de tel prêtre à qui elle montre deux doigts en croix, l’air de surprise de telle personne qui s’étonne de la voir debout, ou encore l’absence de telle autre. Ainsi quand elle se rend dans son village natal pour avoir un extrait de son acte de naissance, aux fins de toucher une certaine somme qui peut-être bien est à elle, comme le secrétaire de la mairie chicane un peu sur les prénoms, comme en outre le maire est absent, et qu’il y a une contradiction entre son secrétaire, qui le prétend sorti pour une affaire sérieuse, et lui qui dit en arrivant : « Je reviens de la chasse », aussitôt ses Joutes disparaissent, le coffre-fort est bien à elle. De telles sautes d’idées dépassent les limites de la paralogie banale.

Voici des preuves par intuition : En 1888, j’ai vu la valise entre les mains de Prévost. Une autre fois, j’ai revu Prévost et la valise juste sur le pont Saint-Michel, par conséquent il arrivait de la gare du Nord, car il habite rue Bonaparte, il a donc volé la valise. En mars 1905, j’ai vu Briquet déguisé en Mollenbecque. J’ai vu Briquet en train de consigner tous ses actes, tels que je les raconte, sur un registre. D’autres intuitions sont seulement suggestives (ainsi celles relatives à l’affaire Dreyfus, au général de Cambert, etc.).

Voici enfin, comme preuves, certains aveux formels des affiliés de la bande Prévost. « Dans l’église Saint-Michel, une jeune fille blonde, 18 ans, me suivait. Je lui ai demandé ce qu’elle me voulait, alors elle m’a demandé pardon pour tout ce qu’elle m’avait fait : « J’étais forcée de le faire. » Je dis : « C’est la bande à Prévost ? » Elle me répondit : « Oui, madame, pardonnez-moi. » À Saint-Roch, j’étais suivie par un homme âgé, à qui j’avais souvent donné des pièces de 50 centimes. Je lui dis un jour : « Vous n’êtes pas assez payé pour cette besogne-là. » « Je n’ai que 20 sous », me répondit-il. J’ai dit à Blanche Briquet elle-même, un jour : « À bas ces criminels ! » je le lui ai dit tout bas à l’oreille, dans une église ; la vendeuse de cierges m’a dit aussitôt : « Elles sont quatre ou cinq comme celle-là, mais moi je dois me taire. » Une autre fois dans une église, en province, elle rencontre Nelly Dor, qui disparaît, et une autre jeune femme effarée qui reste pour lui demander pardon. Ce sont là de véritables « hallucinations du souvenir » (Kraft-Ebing).

Malgré les troubles sensoriels, le délire reste à prédominance intellectuelle. La sensibilité profonde n’y entre pas en jeu, il n’y a aucune tendance à la dépression, la délirante conserve sa santé qu’elle regarde comme exceptionnelle, et une sérénité d’esprit mêlée d’un certain enjouement. Optimiste, elle a des moyens de défense qui sont tout d’abord des neuvaines, ensuite des gestes conjuratifs, tels que les deux doigts mis en croix, des élévations spirituelles, des oraisons jaculatoires. « Combien de fois ai-je dit ces paroles : Dieu Tout-Puissant, faites arrêter ces criminels, qu’ils soient confondus, terrassés, obligés d’avouer tous leurs crimes ! » Alors les gens disparaissent blêmes comme la mort. Enfin, elle compte sur la police qui veille tout spécialement sur elle. « La bande à Prévost voulait venir dans ma maison ; mais la police y a porté ordre. » L’optimisme lui est si inhérent qu’elle étend ses idées de richesse hors des limites de son roman de persécution. En plus du trésor qui est la cause de ses tribulations, il existe une deuxième fortune à elle léguée par un M. Piératoni, et une troisième probablement, appartenant à une demi-sœur qu’elle s’est découverte, et qu’elle cherche. Un ton orgueilleux se manifeste, accessoirement, dans des pensées telles que celles-ci : « J’ai dû renvoyer mes deux filles, le monde comprendra ma souffrance. » Peut-être des idées de grandeur se feront-elles jour incessamment.

Grâce à cet optimisme, elle reste dans l’hôtel où on veut sa mort. Un appareil fonctionne, la nuit, contre son lit, elle a entendu les patrons dire un jour, en enlevant ses draps : « Quand sera-ce fini ? », mais persuadée qu’elle survivra, elle n’essaie pas de changer d’hôtel, nous donnant pour cela comme raison « que là au moins on lui fait crédit ». Bien des persécutés, à sa place, tomberaient dans le vagabondage plutôt que de rentrer dans leur chambre ; bien d’autres, dans des crises d’anxiété, fuiraient ou appelleraient au secours ; jamais elle n’a rien fait de semblable.

Elle passe les journées renfermée, ne vivant, dit-elle, que de pain sec, grâce à quelques pièces que lui prête une couturière qui est sa voisine. Sa mise est pauvre, mais reste soignée. Bien éloignée de la réticence, elle expose volontiers son cas, soit oralement, soit par écrit. Nous ayant proposé elle-même de nous rédiger ses mémoires « en vingt-cinq pages », elle ajoute : « Ce sera pour la vingtième fois, j’en ai donné dix-neuf copies aux magistrats et journalistes. Ils seront finis pour demain soir. »

Au Service de la Sûreté, où elle s’est rendue « plus de cent fois », elle se flatte de recevoir toujours un accueil aussi favorable ; ces visites l’occupent, la rassurent et lui donnent à ses propres yeux une importance, autant ou plus peut-être que ses visites aux gens d’église. Elle appartient à cette série des aliénés encore tranquilles bien connus du 5e bureau de la préfecture, où ils ont déjà leur dossier, et dont ils sont, qu’on nous permette cette expression, Us malades libres.

Voici l’exposé global de sa thèse : Son ancien amant, l’ingénieur

Briquet, s’est lié, après son évasion, avec son ancien juge d’instruction, actuellement le conseiller Prévost, et il a acheté la personnalité du Dr Mollenbecque. Prévost a, jadis, enlevé la valise pleine de titres laissée par Briquet à la gare du Nord.

Lorsque Nelly Dor habitait rue du Printemps, elle recevait les visites d’un ancien ami de Briquet, nommé Piératoni et surnommé dans la maison le « Petit Bossu », d’un monsieur surnommé le « Petit Vieux », et qui n’était autre que Prévost, d’une grande dame, d’un grand avocat, etc. Nelly Dor a déménagé, les visites se sont continuées, au temps où elle avait pour servante Marie Forel. Le Petit Vieux semblait entretenir cette Nelly Dor ; le Petit Bossu se donnait pour professeur, en réalité tous vivaient sur le contenu du coffre-fort, propriété de Mme Granet. Pour toucher ses titres, ils s’étaient munis d’un extrait de son acte de naissance, que sa mère leur avait livré. Marie Forel a été congédiée parce qu’elle avait livré trop de secrets. Un procès a lieu en ce moment, on ne sait pas bien à quel sujet, mais l’ingénieur Briquet et le conseiller Prévost sont tous les deux sous les verrous, ce qui n’a d’ailleurs nullement amoindri leur influence.

Accessoirement, ils sont intervenus dans l’affaire Dreyfus pour mettre des faux en circulation ; le général Cambert, frère du comte, s’est joint à eux ; ils ont des complices dans diverses villes.

Par contre, Mme Granet a une sœur de père qui est riche. Un ancien ami de Briquet, M. Piératoni, a légué à Mme Granet la propriété d’une grande fabrique, parce qu’il a eu pitié d’elle et de ses enfants et s’est repenti de ce qu’il a jadis dénoncé jes faux Briquet.

Enfin, pendant ces derniers temps, Mme Granet a découvert qu’un certain comte de Brinois, qui habite dans la maison de Marie Forel, est l’auteur de l’installation des graphophones dont elle se plaint. Ce personnage est le seul persécuteur non anonyme attaché à Marie Forel : c’est un cadeau de Mme Granet. 11

Cet état d’esprit a deux causes, d’ailleurs connexes : la malade est mélancolique, et son délire n’est pas à base intellectuelle. L’hostilité ambiante l’a, dès le début, affligée plutôt que révoltée ; naturellement humble, elle se sent à charge à ceux qui la méconnaissent, elle est prête même à se trouver des torts, nous la verrons en dernier lieu s’accuser de fautes imaginaires. Son vague délire d’il y a douze ans (la crainte d’être accusée de lesbisme) était déjà d’un être inerme, disposé à l’humilité.

Conjointement à la dépression, de nombreux phénomènes d’automatisme se sont emparés d’elle et la font vivre dans un état de passivité. « Elle a toujours été beaucoup plus injuriée que moi », djt Mme Grainet. Ce ne sont pas seulement des mots isolés qu’elle lit sur la bouche des passants, ce sont des phrases et des discours qu’elle eniehd) sans discontinuer (un phonographe est installé dans sa chambre). La désagrégation mentale se traduit encore par l’écho de la pensée, par des obsessions impulsives, et par ces associations psycho-sensorielles spéciales dont le résultat est de prêter des voix aux choses. Son réveil lui tient des discours.

En dernier lieu, les dessous dépressifs du délire se font jour formellement dans des phrases ; la malade croit à certaines accusations, s’accuse par exemple d’avoir jadis frappé et peut-être fait mourir sa mère. Elle se regarde comme une criminelle. Son réveil lui donne à présent des ordres. « Fais tes paquets, va-t-en, jette-toi par la fenêtre, empoisonne-toi. » Effectivement, elle fait plusieurs tentatives de suicide.

Bien différente du persécuté ; elle a une demi-conscience de /’irréalité des voix. « On aurait dit que c’était une voix, quelque chose me parlait à l’oreille comme une voix d’homme, on énonçait ce que j’allais faire ou ce que je pensais. Quand j’avais faim, il me semblait que des gens dans la cour disaient : « Je vais manger, j’ai faim. » Quand j’allais au lit, on disait : « Je vais me coucher. » On a dit aussi qu’on connaissait mes pensées, mais je ne savais que croire, ce n’était peut-être qu’une idée à moi. Je n’y suis plus. » La malade dit ceci avec hésitation, par suite de son état de doute et de malaise, mais sans réticence.

Quand elle sort, elle est peut-être moins entourée que Mme Gra-net, étant moins interprétative. Elle ne se livre plus à aucun travail ; au bureau de placement on la regarde comme inutilisable, mais elle continue de s’y rendre, souvent accompagnée de Mme Gra-net, pour tirer les cartes aux domestiques sans place. Ses ressources sont épuisées, mais Mme Granet paie son loyer, par reconnaissance pour les indications capitales qu’elle lui a fournies. Finalement, elle reste enfermée toutes ses journées ; Mme Granet lui conseille de sortir, de se fatiguer, afin d’échapper à ses insulteurs, pendant la nuit, par le sommeil ; elle lui conseille aussi de ne jamais leur répondre, de garder toujours son froid (Marie Fôrel lui donne d’ailleurs le même conseil, sans qu’elle le suive). Plusieurs fois, Marie Forel se précipite échevelée et peu vêtue dans l’escalier, la concierge constate qu’elle ne se nourrit plus, les locataires demandent son expulsion. Un jour, elle entend la voix d’une voisine lui ordonnant de se précipiter par la lucarne de sa mansarde, mais la lucarne trop étroite ne la laisse pas passer entièrement, on est forcé de la dégager. Le lendemain, elle essaie de s’empoisonner. « J’ai bu une grande tasse d’alcool à brûler et j’ai dû rester trois jours endormie. À mon réveil, la tasse n’était plus à sa place et beaucoup d’objets avaient été dérangés. Pendant mon sommeil, on était entré chez moi et on m’avait opérée. On m’avait coupé, puis recousu les deux talons, en outre on m’a enlevé une fesse, et on l’a recousue, je l’ai bien senti. Peut-être étaient-ce des malfaiteurs, peut-être a-t-on voulu me soulager. Quand je me suis réveillée, il y avait dans mes draps comme un liquide gommeux et visqueux. On m’avait peut-être fait vomir. J’ai été autrefois domestique chez un chirurgien des hôpitaux, il était peut-être avec ces gens. » Dix jours plus tard elle était amenée à l’Infirmerie spéciale du Dépôt.

Toute la portion mélancolique de son délire et une grande partie de ses hallucinations apparaissent à son amie, Mme Granet, comme de la folie pure et simple ; mais cette folie elle-même était l’œuvre des persécutés.

« Songez qu’à la fin elle dialoguait avec son réveil. Elle se disait une grande criminelle, elle croyait qu’on lui avait coupé et recousu une fesse. C’est ce phonographe qui l’a rendue folle. Elle aurait dû sortir, se fatiguer, dormir, et surtout faire comme moi, ne pas répondre aux voix. »

Dans le délire de Marie Forel, il n’y a pas place pour la mégalomanie : elle ne croit pas à la possibilité d’un événement heureux pour elle, elle croit seulement à la richesse de son amie, et encore, s’en préoccupe peu. Cette faible portion de ses convictions constitue un fragment de délire imposé, c’est-à-dire une idée délirante reçue d’autrui, mais sans aptitude délirante connexe, par conséquent inerte et stérile. Aucun travail d’esprit antérieur, aucune tendance personnelle ne la préparait à s’assimiler l’idée de richesse, même après quatre années de délire, alors que dès avant la rencontre de Mme Granet, elle était mûre pour les idées de persécution.

Les délires des deux associées sont bien différents dans leur base, leur composition, leur nature. Le délire de Mme Granet semble au premier abord répondre au concept de la paranoïa, persecutoria de Kraft Ebing (Traité de Psychiatrie, irad. franç., p. 444 et 599) et de Krœpelin (Lehrbuch der Psychiatrie, 6e éd., allemande, vol. II, p. 437) en raison de la prédominance intellectuelle, de la mise en jeu toute superficielle des sensibilités, de l’origine assez personnelle de certaines tendances, du peu d’étendue des hallucinations, enfin de la progressivité jusqu’ici continue ou très faiblement rémittente.

Mais, à l’examiner de plus près, le degré avancé de dissociation intellectuelle sur lequel le délire s’est fondé, le rôle important des phénomènes d’automatisme intellectuel, l’oubli facile des conceptions et leur facile renouvellement, la systématisation trop faible, le fonds de méfiance originelle trop peu marqué, obligent à le laisser en dehors du cadre de la paranoïa. D’autre part ce n’est point un délire polymorphe. Le titre de délire de persécution chez un dégénéré lui convient indéniablement, mais il s’agit d’un délire de dégénéré avec des caractères spéciaux, dont plusieurs rappellent la paranoïa.

L’absence de tout élément érotique est ici remarquable. Comme particularité, nous noterons la rapide apparition des idées de grandeur, qui si elle a pu être aidée par le fait du délire à deux, n’en a pas moins son origine dans le caractère même de la malade. Tl est à remarquer en effet que la malade n’est par nature ni acariâtre, ni haineuse, que le sentiment de sa résistance miraculeuse, ébauche d’une mégalomanie, a existé dès le début, et que son optimisme, dès le début, va de pair avec sa tendance interprétative. Il y a certainement un lien entre la stabilité du tonus, chez certains délirants, et leur tendance aux idées de grandeur. Un intermédiaire non syllogistique, mais psychologique, est le sentiment de leur infrangible résistance. Les syllogismes s’adaptent au sentiment de grandeur, marquent son développement et le consacrent ; mais il était préétabli. Cette donnée expliquerait peut-être qu’une partie seulement des paranoïaques (un tiers pour Kraft Ebing) verse dans la mégalomanie.

Cette égalité du tonus contraste avec la dysesthésie, qui se signale dès le début du délire chez Marie Forel. Nous ne saurions l’appeler exactement ; mélancolie avec idées de persécution, puisque les idées de persécution ont été précoces ; les idées mélancoliques tardives, que la malade a conservé longtemps une activité notable, qu’actuellement encore elle n’a pas atteint le degré de souffrance morale avec inhibition qui est le fait de la mélancolie vraie. C’est une sorte de persécution mélancolique, avec crainte, humilité, sentiment d’innocence côtoyant la tendance à l’indignité, troubles de la nutrition importants dans l’étiologie, confusion légère, enfin probabilité de marche rémittente.

Si nous examinons ces délires au point de vue de leur genèse, nous verrons de suite que Mme Granet a incubé le sien sans auxiliaire, que tout au plus Marie Forel Ta aidée à en mieux prendre conscience, à la manière d’un confident qui ne nous sert qu’à parler tout haut avec nous-même. Sans Marie Forel, elle eût déliré à peu de chose près à la même date.

En est-il de même pour Marie Forel ? À la date de mai 1902, elle était en imminence de délire, l’imminence était à la limite, mais un appoint était encore nécessaire, pour que le délire se déclarât. Cet appoint pouvait être interne (fièvre, névralgies, chagrins intimes) ou exogène (choc moral, accident, chômage). En l’absence de cet appoint, l’échéance morbide pouvait être ajournée ou ne pas se produire.

Dans l’espèce, l’appoint fut fourni par quelques heures de conversation avec son amie nouvelle, Mme Granet. L’idée nette de persécution, déposée en elle par cette dernière, fut un terme assorti à son malaise et l’aidant à en prendre conscience, à le faire durer. L’idée, telle quelle, n’était qu’un ferment assez faible, qui n’a vécu et prospéré que parce qu’il tombait dans un esprit déjà rempli de ferments analogues ; qu’on nous permette cette expression : il a réveillé des cultures. L’idée a pu être communiquée, mais non à proprement parler l’idéation. Le terme de « délire communiqué », au sens intégral du mot, ne convient donc pas à un tel cas, il n’est que partiellement admissible. En effet, pour une contingence de plus ou de moins, tout le délire de Marie Forel se fût développé isolément, sans auxiliaire, sans témoins même. Le terme de « délire simultané » ne serait pas exact, lui non plus, (malgré l’isochronie notoire) parce qu’il désigne généralement des délires issus des mêmes causes au même moment. Or, ici les délires sont bien contemporains, mais les préparations des deux délires se sont faites, pour la plus grande part, séparément. Ce sont presque deux aliénées de forme différente qui sont venues en contact, et dont l’une a exercé sur l’autre une induction, en ajoutant à sa dépression commençante une trame de persécution plus solide que celle qu’elle aurait tissée à elle seule. Nous renonçons à dépeindre d’un mot une relation aussi ténue, et en même temps aussi complexe ; nous nous contenterons de constater, grosso modo, que l’importance de l’apport psychique a été réduit, dans notre cas, au minimum imaginable.

Étudions maintenant leur évolution. Marie Forel n’a pas contribué à la direction du délire, ce serait même plutôt malgré elle qu’il a pris une allure, expansive, chez Mme Granet. Elle a fourni ingénument quelques détails (adresses, description de personnages) que Mme Granet a seule mis en œuvre.

Ce rapport n’a jamais été qu’intermittent et parcellaire.

Elle a accéléré le délire par le contact de son émotion, par son adhésion aux conceptions, par les suggestions innombrables et les confirmations puissantes tirées de sa science cartoman-tique. Par les cartes peut-être, et par là seulement, elle a pu seconder l’optimisme de Mme Granet (si nous ne comptons pas l’influence trop vague d’une amitié réconfortante et d’une constante admiration).

Leur entente a été aidée, au début par un ton de familiarité assez fréquent, dans les milieux de la galanterie entre la maîtresse et la servante, mais aussi par le caractère affectueux et expansif (malgré ses méfiances subsidaires) de Mme Granet, et par leurs suggestibilités respectives, dues chez l’une à l’humilité déjà connue, chez l’autre, aux troubles de l’association des idées (paralogie, intuitions, etc.). Ces conditions ont suppléé à la cohabitation continue (leurs contacts n’étaient au début que de deux à trois heures par jour ; ils ont été ensuite plus prolongés, mais par contre, plus espacés).

La communauté de délire entre maître et domestique (tous modes de contagion compris) est relativement rare (3 %) ; entre amis ou amies, elle est plus rare encore (pas un seul cas sur une série de 72) alors que, entre sœurs, elle est de 28 % et entre mère et fille 29 % (Marandon de Montyel : Des Conditions de la contagion morbide, A. M. P., 1894, I, p. 481).

Les évolutions des deux délires étaient nettement préétablies. Les différences mêmes qu’ils ont montrées dès le début sont une preuve entre autres de l’indépendance de leur genèse. Ce sont deux imminences morbides et non pas seulement deux constitutions pathologiques, qui se sont rencontrées et associées. Marie Forel n’a pas d’activité mégalomane. Mme Granet a peu de troubles de la sensibilité générale, elle ne connaît pas non plus l’écho de, la pensée ni le langage des choses. Les symptômes différents correspondent à des substratums organiques différents. Aucun des codélirants n’a éprouvé par le seul fait de l’imitation, un seul des phénomènes auxquels il n’était pas constitutionnellement préparé. Seulement, Marie Forel croit à la richesse de Mme Granet, et celle-ci croit au phonographe de son amie ; leurs croyances dépassent donc un peu les limites de leurs aptitudes ; ces aptitudes toutefois tendent à limiter leurs croyances ; Mme Granet ne croit pas au langage du réveil, ni aux résections mystérieuses ; elle ne croit pas non plus à la culpabilité de Marie Forel, et elle n’a aucune tendance à se rechercher une culpabilité à elle-même. L’aptitude limite donc l’envie d’irritation et en même temps la crédulité., De son côté, Marie Forel* si elle croit à l’existence des richesses de Mme Granet, n’en fait pas un objet de pensée bien important ; a fortiori ne s’est-elle cherché à elle-même ni des richesses ni des grandeurs. Dans le cas particulier, aucune n’a créé à l’autre d’aptitude. La communication du délire est restée pour chacune limitée aux séries d’idées qu’elle aurait pu produire elle-même. Nous comptons pour rien en effet la transmission de certaines conceptions fabuleuses, si elle n’est pas accompagnée ou précédée de la transmission de l’aptitude à les exploiter.

Par certains traits, notre cas se distingue des cas habituels. Les deux codélirantes vivent la majeure partie du temps séparées, elles n’ont aucun intérêt commun ; même leur solidarité morale était encore peu accusée quand leur délire s’est révélé (preuve nouvelle d’une préparation déjà très avancée chez le sujet même le moins actif) ; l’idée de l’hostilité ambiante a satisfait d’emblée chez l’une des deux une tendance mélancolique plutôt qu’un caractère paranoïaque. Elles ont toutes deux les mêmes ennemis ; mais ces ennemis ont visé pendant très longtemps une seule d’entre elles. Enfin, elles n’ont jamais éprouvé en même temps d’hallucinations auditives (seulement des illusions auditives).

Par contre des données bien classiques sont l’influence considérable de la misère soit dans l’éclosion du délire, soit dans son accélération (recrudescences, hallucinations). La misère a d’ailleurs agi différemment chez les deux délirantes ; Mme Granet, seulement irritée, a gardé sa santé intacte ; Marie Forel, toujours profondément affectée, a présenté rapidement toutes les suites physiques et psychiques de la malnutrition.

À considérer chez Mme Granet les conceptions mégalomanes et chez Marie Forel les phénomènes de désagrégation, on reconnaîtra que l’évolution a été plutôt rapide. Elle l’est d’ordinaire, semble-t-il, dans les cas de délire collectif. Dans tous les modes de délire, les délirants collectifs, suivant la remarque de Marandon de Montyel « brûlent les étapes ». En particulier, l’évolution mégalomane semble être, chez eux, plus précoce. Elle semble en même temps plus fréquente.

Peut-être le passage de l’idée délirante aux actes médico-légaux est-il pour cette raison plus prompt. Sans l’exaltation qu’elle a reçue de ses dialogues avec son amie, peut-être Mme Granet ne se serait-elle pas livrée à l’agression contre Nelly Dor.

Nous avons dit renoncer à qualifier d’un mot le mode de collaboration de nos deux délirantes. Un grand nombre des cas de délire collectif présente cette même difficulté, et cela pour une raison bien claire. S’il est relativement facile de dénommer une maladie due à un processus unique il est par contre très difficile de résumer en un seul mot les éléments disparates, et pour une part contingents qui constituent une individualité (un surnom par exemple n’est jamais entièrement satisfaisant), à plus forte raison est-il impossible de synthétiser les modes de réaction de plusieurs individualités connexes.

Pour cette raison, nous croyons que les délires, en tant que collectifs, offrent une infinie variété ; si les types simples existent, et doivent servir de repères, autour desquels groupes les autres, par contre, les cas intermédiaires, contrairement à ce qui se passe ailleurs, sont forcément les plus nombreux.

Dans chaque cas, les individualités s’influencent par leurs qualités psychologiques, autant que par leurs traits délirants, et l’ensemble, pour cette raison, appartient à la peinture de mœurs presque autant qu’à la psychiatrie.

Il nous reste à dire quelques mots de la tentative d’empoisonnement accomplie par Marie Forel. Pour avoir ingéré environ un tiers de litre d’alcool à brûler, elle est jetée dans un état de narcose dont elle estime la durée à trois jours et qui, en tout cas, a dépassé trente-six heures. Cette période de narcose semble s’être installée, brusquement sans période initiale d’excitation motrice, ni de délire. Elle a été accompagnée, au début, de vomissements copieux. Cette marche des phénomènes est-elle attribuable seulement à la massivité de la dose ? Faut-il mettre en ligne de compte la composition même du produit ? Cette dernière hypothèse mérite d’être examinée. L’alcool à brûler contient, outre l’alcool éthylique ordinaire qui en constitue environ les 8 /9, du méthylène 1 /9, de la benzine 1 /20 (Barbe). Notre malade aurait absorbé ainsi environ 15 cc. de benzine et 30 ou 35 cc. de méthylène. Il semble que la benzine ne soit pas toxique à faible dose pour les animaux supérieurs (8 grammes par jour absorbés sans inconvénient par dose de 2 grammes. Manquât). Ingérée, elle serait moins active qu’inhalée. Enfin, elle serait convulsivante. Le méthylène contient 65 % d’alcool méthytique, 15 % de matières organiques et 20 % d’acétone. Notre malade aurait ingéré 8 grammes d’acétone. De nombreux auteurs, entre autres Küssmaül, Cantani, Marro, ont attribué à l’acétone la production du coma diabétique. Pour Albertoni, West, etc., la toxicité de l’acétone est assez faible ; 6 à 8 grammes par kilogramme d’animal seraient une dose à peine nuisible (voir Lailler, Annales médico-psych.} 1892, I, 206). Cependant, d’après Jofïroy et Servaux, la dose de 5 grammes par kilogramme serait déjà toxique (Arch. de Méd. expér. et d’Anal. path., 1895).

Peut-être aussi existe-t-il parfois dans l’alcool à brûler une notable quantité d’alcools dits supérieurs ? Il y aurait alors lieu d’incriminer ces derniers, leur toxicité étant énorme (alcool amy-lique 40 fois plus toxique que l’alcool méthylique : 0,63 pour 1 kilo) et précisément leur action est spécifiquement narcogène (Magnan et Laborde, 1887. Magnan, Recherches sur les centres nerveux, 2e série, p. 64. Eaux-de-vie de maïs et de betterave).

Les doses actives d’acétone, de benzine, et l’alcool ont été d’ailleurs beaucoup moindres que les doses ingérées, puisque la malade a vomi abondamment, mais par suite de sa malnutrition, elle présentait évidemment une résistance très affaiblie

Cette rapidité de l’intoxication, avec dose infinie de toxique, celte absence d’agitation, cette narcose durable, se retrouvent dans une observation du Dr Barbe (Arch. Méd. navale, mai 1906. Compte rendu Journal des Praticiens, 27 juin 1906, et Revue pratique des Connaissances médicales, septembre 1906). Il s’agit d’un adulte ayant pris en lavement deux cuillerées d’alcool à brûler (croyant prendre de la glycérine). Narcose immédiate et prolongée, trismus, myosis, cyanose, réflexe aboli, analgésie. Pendant quarante-huit heures, déglutition impossible.

L’examen physique de notre malade réservait des surprises. Ses talons présentaient, au premier aspect, des ampoules sous lesquelles il était facile de reconnaître un processus gangréneux au début. L’odeur en était caractéristique. La fesse gauche, dans la région rétro-trochantérienne porte un placard ecchymotique compact et beaucoup plus large que la main. Enfin, dans le pli interfessier, nous découvrons sur la fesse gauche deux lésions exactement contiguës : l’une est une plaque de gangrène sèche, violacée, de forme vaguement trapézoïde, avec un de ses côtés rectiligne ; l’autre une ulcération ovalaire légèrement creusée en entonnoir, et exhalant comme les talons une odeur de gangrène humide. Nous cherchâmes inutilement à cette dernière lésion une origine syphilitique. De plus, selon toute vraisemblance, cette ulcération, la plaque de gangrène sèche, l’ecchymose fessière et les lésions calcanéennes devaient être contemporaines et avoir une même origine. Nous proposons cette hypothèse : durant sa période de narcose, la malade est tombée de son lit ; après cette chute, plusieurs points ont été, grâce à son immobilité, soumis à une pression prolongée ; les talons et la paroi gauche du pli interfessier. En ce dernier point, il y a lieu de croire qu’un objet dur, reposant sur le sol, a produit une compression toute locale (ulcération circonscrite, placard rectiligne). La mortification des tissus a été aidée par l’inanition, la cyanose, l’intoxication générale, et, sans doute, consécutivement, par un certain degré de névrite.

Un fait digne de remarque est l’indifférence de la malade pour ses lésions. Elle marche, enlève et remet ses bas sans paraître aucunement souffrir. La piqûre est à peine perçue. Pour comporter un tel degré d’insensibilité et d’apathie, il faudrait une mélancolie bien plus profonde (la malade va et vient, se prête volontiers aux dialogues, sourit, etc.). Seul un certain degré de névrite nous les explique. Il est à remarquer que cette analgésie ne s’accompagne pas de douleurs spontanées. Ce fait, assez fréquent dans les névrites dues à l’alcoolisme, éthylique chronique, ne doit pas nous surprendre dans ce cas suraigu. L’absence de douleurs spontanées sert jusqu’à un certain point de signe distinctif entre la névrite alcoolique et des névrites d’autre origine, la névrite arsenicale par exemple (Pr Raymond, Journal des Praticiens, 14 juillet 1906). Légère dysphasie au début, aucune douleur dans les jambes ; seulement quelques douleurs gastriques. Réflexes rotuliens presque nuis, hypoalgésie à la piqûre et hypoesthésie très marquée : légers troubles de l’équilibre vraisemblablement dénués de toute origine centrale.

Le lecteur se rappelle sans doute que durant sa période de narcose, notre malade a cru se sentir opérée. Ses talons et ses fesses ont été coupés, puis rajustés et recousus (elle a senti très bien les tiraillements de la couture). C’est là une illustration bien nette de l’origine périphérique de certaines hallucinations de la sensibilité générale, causes elles-mêmes d’idées de persécution corporelle ou d’idées hypocondriaques. Ces sensations nous montrent d’ailleurs que les lésions ont eu sûrement leur origine dans le cours de la narcose toxique.

En résumé, ce cas met bien en évidence certains traits de l’intoxication par l’alcool à brûler. Ce sont : l’effet intense d’une dose peu élevée, la narcose brusque, en coup de massue, l’absence de motricité et de délire, et la névrite consécutive (analgésie, gangrène).

Il convient, en outre, de remarquer l’atteinte d’une portion du pneumogastrique (innervation des voies digestives supérieures) atteinte ici légère, beaucoup plus marquée dans le cas de Barbe. Peut-être y aurait-il là une sorte de localisation élective qu’il conviendrait de rechercher désormais dans les cas d’intoxication par l’alcool à brûler. Cette même localisation a été signalée dans un cas d’intoxication massive par de l’eau-de-vie de bonne qualité. La paralysie se serait manifestée dès le début par de l’inertie stomacale, les filets respiratoires et cardiaques du pneumogastrique restant intacts. Guérison infiniment plus rapide et plus complète que dans nos deux cas d’intoxication par l’alcool à brûler. {Voir observation et commentaire in Bulletins de la Société de Méd. Lég. de France, t. VI, 1881, p. 294. Dr Leblond, Besançon.)

L’observation de ces deux malades était entièrement rédigée, lorsque, le 24 octobre 1906, Mme Granet fut à son tour amenée dans notre Service. Son interrogatoire confirma notre opinion touchant la genèse des deux délires ; il ne nous apprit rien d’essentiel quant à la trame des conceptions ; par contre, l’attitude de la malade fut un peu différente de celle qu’elle était six semaines avant, et ses propos nous révélèrent une curieuse variabilité du délire.

1° Le début des deux délires associés a été bien celui que nous avons exposé. Chez Mme Granet existait une tendance interprétative ancienne, à plusieurs reprises elle a été suivie pendant de courts laps de temps, deux ou trois jours par exemple. Après quoi, elle restait huit ou quinze jours tranquille. (Ainsi la tendance interprétative a manifesté dès le début une allure nettement rémittente, que nous retrouvons à quelque degré, bien plus tard, dans le délire lui-même.

Ces suivages ont été particulièrement continus et fréquents en janvier, février et mars 1902 ; elle s’en est aperçue un soir, seule, comme elle revenait du cirque ; ils étaient à leur maximum au début d’avril 1902, époque où elle a rencontré Marie Forel. « À ce moment, Marie Forel ne se doutait absolument de rien, elle ne supposait pas de pareilles choses, elle était à cent mille lieues d’y penser. Quand elle m’en a parlé, elle a bien pensé tout de suite qu’elle était suivie uniquement à cause de sa liaison avec moi. Je lui ai dit : « Ma pauvre fille, comme je suis contrariée ! » En bonne personne, elle a continué à me servir. Nous nous sommes parlé de cela au bout d’une quinzaine de jours (ici, réédition textuelle des récits déjà entendus). Je lui ai expliqué plus tard l’histoire du père de mes enfants. Depuis lors, nous avons été très suivies. »

2° Les hallucinations auditives ont été, chez Mme Granet, relativement rares, toujours courtes et peu distinctes.

Ce sont des cris d’animaux égorgés, des injures comme « vache, sorcière, gougnotte », de courtes formules, comme « elle déménage » ou encore « ça brûle les bicots » (c’est-à-dire elle va mourir). Ces phénomènes ont été plus accusés, il y a six mois. Jamais elle n’a entendu de phrase un peu compliquée. Des chuchotements prolongés se sont fait entendre une fois ou deux dans la chambre voisine, tout récemment, ce devaient être les voix des gens bien intentionnés, les fonctionnaires de la police, en train de surveiller l’appareil. Les hallucinations, en un mot, semblent être restées toujours proches de l’illusion. Une chose diminue, d’ailleurs, l’importance de ses affirmations quant aux faits hallucinatoires, à savoir la facilité avec laquelle elle transforme ses idées en rconvic-tions, et ses convictions en souvenirs ; la preuve en est dans les variations de ses récits dont nous donnerons plus loin des exemples. – Les notions importantes sont celles-ci : jamais elle n’a entendu de phrases ; un processus d’illusion semble figurer à Forigine de ses quelques hallucinations ; ces dernières ont été incomparablement moins nombreuses que celles de Marie Forel. Enfin, jamais nos deux malades n’ont entendu simultanément les mêmes voix, mais seulement parfois les mêmes bruits.

3° La déformation des conceptions et des souvenirs se montre bien, avons-nous dit, dans les divergences des récits faits à quelques semaines d’intervalle.

Lors de notre premier entretien, il était admis que le comte de Gambert avait soudoyé des individus dans le but de la faire étrangler, dans un guet-apens en plein air. Maintenant, nous apprenons qu’il a voulu l’étrangler de ses propres mains, et la scène s’est passée dans un cabinet particulier d’un restaurant ; après lui avoir serré la gorge inutilement, il aurait dit : « Voilà longtemps qu’on a voulu te tuer ; Prévost aurait pu et dû le faire ; on a tué déjà plus de cent bêtes dans l’appartement proche du tien. » Elle répond : « Je le sais bien, j’en ai été malade. »

Certains numéros du feuilleton sont oubliés. La malade est très étonnée quand nous lui demandons des nouvelles de Vhéritage de sa demi-sœur. « On ne m’avait jamais parlé de ça. J’ai bien une demi-sœur, que j’ai perdu de vue, mais j’ignore si elle est riche, je ne compte pas sur sa succession, je n’en ai jamais parlé. Seulement, j’attends toujours le legs de Piérantoni. » De même, au sujet des deux principaux persécuteurs : « Gomment ? Prévost et Briquet ont été à la conciergerie ? en prison ? Je ne me le rappelle past je ne savais pas, je ne l’ai pas dit, j’ignore ce qu’ils sont devenus. »

4° Depuis notre entretien, elle a écrit au ministre de l’Intérieur, à un député, à divers personnages de la préfecture de Police, enfin au procureur.

« Elle est persécutée depuis quatre ans, un instrument surchauffe sa chambre, et répand une odeur de poisson ; le comte de Gambert et les hôteliers lui ont enlevé ses lîlles. Elle est sans ressources, une amie à elle a vu des multitudes de changement de monde, tant et si bien que la voilà folle. »

À bout de ressources, mais toujours confiante dans la police, elle adresse au commissaire de son quartier une demande de secours. Le secrétaire la prie de revenir le lendemain lundi, ce qu’elle fait volontiers ; on l’envoie alors à l’Infirmerie spéciale.

Parmi les dépositions recueillies, celle de l’hôtelier est à citer. « Elle mène une vie régulière, je n’ai rien remarqué d’anormal chez elle ; elle sort pendant la journée, à mon avis, elle doit posséder de petites rentes ; elle est toujours calme et correcte. » Ainsi, elle ne s’était livrée à aucune manifestation d’animosité, même minime, contre cet important persécuteur.

Dans notre service, elle s’étonna modérément d’être gardée, nourrie, logée ; sa confiance en la préfecture restait entière. Nous la revîmes optimiste, souriante, améliorée, comme on va le voir, sous quelques rapports, mais physiquement fatiguée, vieillie, se plaignant de troubles dyspeptiques. « Je ne vis plus, depuis des mois, que de croûtons de pain. Une bonne personne me prêtait de temps à autre une pièce blanche, c’est une des marchandes de cierges de telle église, j’étais une de ses bonnes clientes, et elle sait bien que je lui rendrai son argent. N’en parlez pas, à cause de son mari. »

5° Une accalmie remarquable s’est produite dans les persécutions ambiantes.

Depuis six semaines, on ne m’insulte plus dans la rue ; dans les églises on ne fait plus de toussotements ni de crachements ; tout le monde est très poli maintenant, il faut que j’en convienne, je suis juste. Je rencontre même des gens qui ont des airs de repentir ; ils voudraient me demander pardon de ce qu’ils ont simulé la truie, et ils se rangent avec courtoisie. Chez moi, l’électricité chauffe moins, l’odeur de poisson a diminué, les hôteliers ne causent plus entre eux comme auparavant. Quelle est la cause de ces changements ? Je suppose que vous aurez eu la bonté de faire un rapport. C’est la police qui modère le chauffage, je me demande seulement pourquoi on ne l’arrête pas tout à fait. J’ai adressé des remerciements par écrit à MM. W… et B… (de la préfecture et du parquet). Je comprends tout ce que vous avez fait pour moi, je vous remercie mille fois, je vous en serai toujours reconnaissante.

Non seulement les phénomènes sensoriels, mais les intuitions même sont devenues rares. Ce doit être encore la police qui s’oppose à ce qu’on les lui envoie.

Les intuitions ont fonctionné cependant au service de ses protecteurs. On lui a donné à entendre que Nelly Dor était arrêtée, que nombre d’individus de la bande avaient été chassés de leurs places, etc. Dans l’ensemble, tous les phénomènes morbides ont diminué.

Mais l’euphorie actuelle ne provient pas seulement de la suppression de divers malaises. Pour une part, elle est positive. Elle marque selon nous l’accroissement de l’optimisme morbide, qui a déjà produit des idées de richesse et qui produira peut-être des idées de grandeur. Mais par un contraste curieux, tandis que l’optimisme augmentait, les idées optimistes sont devenues plus vagues, elles ont en outre changé d’orientation. La malade n’attend plus autant de richesses, et cependant elle a plus de confiance dans son avenir. Elle a écrit, avec l’espoir (mais non encore la certitude) de trouver en eux des protecteurs, à divers personnages en vue, notamment au commandant Dreyfus, qui l’a tant occupée jadis. Elle ne serait pas étonnée, s’il lui prêtait des fonds, elle le rembourserait après procès gagné.

7° Le plus curieux de ses changements consiste dans un certain état de doute au sujet de ses tourments passés.

Je me trompe peut-être, on peut se tromper sans être folle, j’espère bien que je ne me suis pas mise dans l’erreur. J’avais pourtant des raisons sérieuses de croire ; l’attitude de M. W… (Service de la Sûreté) m’a bien fait voir que j’étais dans le vrai ; au sujet de mes enfants, toutes mes intuitions se sont réalisées (ainsi les filles ont mal tourné, etc.). Le célèbre avocat Me D… ne m’aurait pas reçue s’il m’avait jugée démente ; au Service de la Sûreté on m’a bien donné à entendre qu’il s’agissait de plusieurs centaines de mille francs ; le concierge de Nelly Dor a dû convenir qu’il y avait passé beaucoup de monde. Si je me suis trompée qu’on me le dise, je vous croirai, je vous promets de ne plus écrire, je travaillerai. Je ferai n’importe quoi ; je me mettrai fille de salle, j’en ai assez de la misère, il est temps de penser à gagner mon pain, je vais chercher une place quelconque, les choses suivront leurs cours toutes seules.

Ces déclarations faites spontanément, dès les premiers mots de l’entretien, nous ont paru dénués de toute hypocrisie. Motivé sur le moment, par la conviction que la police voulait son bien, et d’autre part ne pouvait se tromper en la conduisant chez les folles, l’état de doute avait été préparé par l’optimisme et l’accalmie.

L’accalmie était due, certainement pour une part, à l’éloignement de Marie Forel ; la stimulation réciproque n’existait plus. Il faut donc admettre, comme nous l’avons dit, que Marie Forel. si activement suggestionnée au début, avait à son tour influencé Mme Granet par l’écho de son approbation, par le spectacle de sa tristesse, par le récit émouvant de ses hallucinations, enfin par la cartomancie, cette dernière constituant une source inépuisable d’hypothèses, de renseignements, d’incitations à une collaboration inventive.

D’autre part, l’accalmie pouvait aussi se produire, par la seule tendance rémittente propre au délire.

Enfin, l’optimiste morbide, bien différent par son origine de l’accalmie véritable et d’un pronostic juste inverse, avait pu collaborer avec elle pour favoriser momentanément, grâce aux conceptions énoncées, cet état de doute.

8° Nous avons dit que le délire nous semble sujet à des rémittences spontanées, suivies d’une reprise du même thème. Ce thème lui-même, à chaque reprise, parait devoir subir des additions et suppressions telles, que dans quelques années il pourrait être (à ne parler que de persécution) méconnaissable.

La variabilité du délire a pour cause non pas un travail de logique, mais Vinstabilité intrinsèque des conceptions. Celle-ci est visiblement en rapport avec la facilité de leur formation. Mais il y a plus.

Les troubles les plus délicats de la perception et de l’idéation, illusions, fausses reconnaissances, intuitions, déformation du souvenir, nous semblent avoir un lien originel commun, à savoir l’instabilité des synthèses élémentaires. Cette lésion du mécanisme mental doit avoir joué un rôle primordial dans la production du délire, comme aujourd’hui dans son décours.

Étudier de plus près cette lésion et ses effets nous entraînerait à comparer, au point de vue de la pathogenèse, les différentes formes des délires de persécution ; travail d’analyse et de synthèse peut-être en soi trop ambitieux, en tout cas impossible ici.