6° Folie a deux (1)

Présentation de malade 1923

Certificat aux fins d’internement (Infirmerie spéciale)

Léa V., 37 ans. – Débilité Mentale. – Délire Imaginatif. – Optimisme. – Mégalomanie. – Roman puéril. – Trésor caché au Palais-Royal de Berlin. Titres et testament cachés, portant le nom de la Joconde. Révélations à elle faites jadis par un oncle, qui avait approché des souverains. Appoint érotique. Mariage comme condition de l’envoi en possession. Prête à se marier immédiatement avec un homme seulement de profession libérale ; nous demande de lui amener un fiancé. – Confiance, expansivité, cynisme ingénu. – Quelque recherche dans la toilette. Venue à Paris pour demander aux pouvoirs publics une aide dans l’affaire du trésor, et un fiancé. – Voulait aussi donner au Président et aux Ministres des conseils d’ordre financier (politique monétaire). Affaiblissement intellectuel. Incohésion des exposés. Incohérence verbale sensible dans les écrits.

Élément actif d’un Délire à deux ; élément passif, la mère. Chez cette dernière, énergie, vigilance, cupidité ; peut-être proces-sivité antérieurement ; semble avoir inspiré l’ambition financière et déterminé les démarches officielles.

Signé : Docteur de Clérambault, 10 Novembre 1923.

Certificat aux fins d’internement (Infirmerie spéciale)

Victorine H. Veuve V., 66 ans (mère de la malade précédente). – Débilité Mentale. Léger affaiblissement intellectuel.

Élément passif d’un Délire à deux, de forme imaginative et ambitieuse. Élément actif sa fille. Celle-ci, après mariage, entrera en possession d’un trésor caché en vertu d’un testament où figure le nom de la Joconde. Apportait au Délire commun l’énergie, la vigilance, l’initiative, les conceptions venant en principe de la fille ; cependant, préoccupations financières spécialement activées par elle. – Semble s’être montrée processive antérieurement.

Adopte partiellement l’optimisme de sa fille ; mais, personnellement, fonds de méfiance ; serait isolément réticente. – Peut-être curable par l’isolement.

Voyage à Paris, en compagnie de sa fille ; démarches à l’Élysée et dans les ministères pour proposer au gouvernement une politique monétaire (sic).

Signé : Docteur de Clérambault, 10 Novembre 1923.

Mémoires rédigés par la fille (Léa V.)

La loi des Faux pour la Justice d’aller sur les billets de vingt francs en échange de l’or monétaire qui est au nom de la Joconde, déposé au musée du Louvre à Paris, des valeurs authentiques, que le tableau se partage en deux, de moitié avec ma cousine, Camille H., au bureau des Postes, à Chambéry. Elle n’est pas au courant de cette affaire. Mon oncle, H. François, né à C. (Isère), m’a expliqué en parole de Roi et pris pour sa fille en voulant me faire marier. Je vous demande un amoureux, qui se présente pour être mon mari, qui retrouvera mes droits de succession du Palais-Royal de Berlin, en Allemagne, et celui de St-Germain, à partager avec ma cousine, Camille H. Le Château de Laye (Seine-et-Oise), qui a une politique dedans et une machine enrôlée qui a des ordres, des papiers dedans pour changement de Gouvernement, qui communique avec le Ministère de Paris, donnera des ordres et en recevra. Je vous prie de faire donner les clefs à M. D., notaire à B. (Isère), qui en a reçu de mon oncle, François H. C’est à moi de les déclarer, il les a reçues anonymes, mais, veut-il le dire, il est marié. M. Georges D., qui est en Normandie il y a quelque temps, en tient des plans de château, ne sachant pas pourquoi ils sont faits. Je le déclare, il a été Major Docteur au Régiment du 140, à Grenoble ; il a guéri mon oncle d’une maladie à l’électricité. Mon oncle a créé le Ciel et les Étoiles et les petits oiseaux, donc c’est le tampon de l’écriture sur papier. Cet oncle a déposé dans les Tribunaux une boîte contenant, il me l’a dit, pince-monseigneur, têtes jaunes de clous, du Palais-Bourbon, le plumier, la plume, le petit couteau qui partage le gâteau des Rois, et cartes de circulation, et compas et gommes, et mes droits aux avant-dernières pages du document, et l’or monétaire inscrit dedans le document marqué d’une barre à la craie blanche, avec l’homme photographié dedans. C’est un B. il est marié. Pourriez-vous me fournir un garçon à marier qui prendra la renommée ? Je demande un ordre royal et faire ressusciter mon Oncle. En avertir les Messieurs, les chefs d’armées du Rhin de ramener le soldeur universel de toutes les Nations, le Fisc, le sire ; nous désirons le revoir de près et payement de toutes Nations croiseurs et croisades pour une vie longue…

… Monsieur le Président de la République Française, à Paris, Monsieur le Directeur ou Monsieur le Procureur de la République à Monsieur le Préfet de Paris, au dossier. J’ai à vous expliquer que quand j’ai eu l’âge de me marier, il a existé un partage de famille qui a été annulé des biens des terres de Jacques H., meunier h St-A., demeurant à C. (Isère), que le père H. a dû être détourné., car il soutenait sa belle-fille, Veuve Séraphin H., et ne soutenait pas ses enfants. Plus il voulait l’adoucir, et toujours il avait les ; idées de plaider pour se faire donner de l’argent à son fils François,, et quand il était embrouillé il avait besoin de lui son fils, pour débrouiller ses affaires. Il lui allait contre quand il était dans l’embarras, il n’était possible de lui aider au père qui trahissait son fils, lui faisait sauter sa place dans les trains comme employé, aux heures de service pour aller consulter avocats et avoués. II a mangé la chandelle par les deux bouts. Il se voyait pris des deux côtés ; alors il a dit à mon oncle François : « Je me mets plaideur par force aux trois masques et je plaiderai mon père et sa belle-fille ; le commandement de Dieu défend ; je ne laisserai pas punir mon père, car je me comprends mieux que lui-même. Si mon père est taché, il tachera sa famille et moi. Et je le pacifie et l’arrêterai par force, car la plaidoierie mène à la ruine. Donc, aimons-nous les uns les autres : liberté, égalité, fraternité. Si mon oncle François a fait tort au Gouvernement, il a fait leur travail et leur redonne des valeurs. Il a reçu le mal et leur donne le bon, à condition de retrouver et en sortir le légataire, que je prie M. le Procureur de la République Française de Grenoble, qui était parent avec M. Laroche-Émile, de prêter main-forte pour faire revenir mon Oncle François H. à la vie. Il en aura la récompense. Gela m’a été dit. Et prière de me faire marier. Cette plaidoierie m’a porté préjudice. Alors mon oncle n’a plus voulu porter le nom de H. ; il a fait le mort, vivant en faux nom, mais H. sera toujours H. et tiendra sa tête haute ; il veut faire un don comme Bayard. Messieurs, je vous prie de me rendre ma liberté et à ma mère. J’agis en franche Française. Aidons-nous les uns les autres, marchons dans la bonne voie et dans l’entente. Au plus vite, dans une prière, pardonnons à ceux qui nous ont offensés, car on n’entend des fois qu’une cloche on n’entend qu’un son. Système Débrouille, et laissons filer l’eau par son fil au moyen de tranquillité… Léa, Victorine V…, prisonnier de guerre…

Dans le grand cimetière du tombeau Molière, à Paris, couronne de Roi. Dedans ouvrez. Sortez, prenez pour solder les Nations. Je suis autorisée. Je répète : je n’ai rien vu, je fais mon devoir.

Délire exposé par la fille

« Ma mère m’accompagne, mais c’est moi qui connais le mieux l’affaire. J’ai de belles intentions. Rien ne marche dans le monde, je vais aider.

« J’avais un oncle, frère de ma mère, l’oncle Jean-François, qui fréquentait les Rois, et qui a rendu visite au Roi de Grèce dans son château. Il travaillait aux tramways de Grenoble, mais il s’occupait aussi du Gouvernement. Il m’a montré un livre (mais il faut appeler ce livre un document) qui parlait de moi ; j’y étais appelée la Joconde. J’avais alors 17 ou 18 ans.

« Cet oncle plaidait lui-même, lui seul savait comment, c’était son secret ; il marchait par le Tribunal. Il s’est ainsi emparé des Grands Magasins G., à Grenoble, et de bien d’autres. Depuis lors il a disparu et vit sans nom, parce qu’il le veut, ou plutôt il vit sous de faux noms. C’est lui le Grand Patron des Magasins du Louvre, il dirige le tout sans se faire voir, bref, il fait le mort.

« Dans le livre qui est un document figurait la photographie d’un homme qui devait m’épouser. Je l’ai revu au 140e Régiment, à Grenoble, et chez un dentiste. En nous voyant, il a levé les bras au ciel, ce qui voulait dire : « Vous monterez. » On a fait jouer pour nous la Musique Divisionnaire (sic),

« Le document me donne la Villa Monier (?) et les clefs du château de Saint-Germain. Le Notaire de province qui a enregistré les actes a aussi une enseigne dorée à Paris, dans le Palais-Royal.

« J’irai parler à Rome avec ma mère, pour avoir un mari et j’aurai un fils qui sera Roi. »

Elle ne parle pas spontanément des thèmes financiers ; elle les aborde seulement lorsque sa mère l’y invite.

Elle est confiante et expansive ; présentée aux auditeurs de notre Cours, elle se montre quelques instants intimidée, puis laisse voir une joie enfantine d’être présentée à de beaux messieurs. Elle ne veut pas choisir un fiancé parmi eux, mais nous invite à le lui choisir. La veille du Cours, sur invites discrètes de sa mère, elle avait jeté son dévolu sur un interne de Service. Elle est prête à changer de fiancé ; mais elle ne le veut ni grand seigneur, ni trop instruit, parce qu’elle veut pouvoir le comprendre, et nos discours sont beaucoup trop savants pour elle.

La mère et la fille sont venues à Paris en grande tenue de bourgeoises rurales : étoffes brillantes, coupe ajustée et franfre-luches ; pour la fille, satin moiré couleur puce, pour la mère satin noir, àda façon des duègnes. Madame Mère se tient effacée, mais surveille âprement les expressions de sa fille ; parfois elle voudrait les retenir, craignant notre incrédulité ; souvent elle complète ou précise, sans jamais prendre la direction des exposés. À toutes les mentions favorables, elle s’épanouit, approuve, triomphe.

Sa première méfiance dissipée, elle intervient spontanément pour nous demander de marier sa fille ; en cachette de nous, se figure-t-elle, et ayant soin de reprendre un air indifférent et une pose neutre sitôt qu’elle se croit observée, elle tente, par gestes et clignements d’yeux, d’induire sa fille à nous demander la main de l’interne. Elle invite ce dernier à visiter sa fille dans sa cellule ; elle est heureuse de voir sa fille mettre la main sur le cou de l’interne, proclame qu’ils seront heureux à trois et promet de bien faire la cuisine. Nous lui demandons si elle-même voudrait un mari, elle répond que oui. Après notre cours, elle nous envoie une surveillante exprès pour nous féliciter d’avoir si bien parlé pour elle et pour sa fille.

À la séance de la Société clinique, mêmes attitudes et mêmes discours.

Commentaires

Dans notre couple délirant, la division des rôles est évidente. La fille est débile et en voie de démence : ses écrits le prouvent. Livrée à elle-même, elle eût déliré. Les mécanismes générateurs d’une psychose sont en elle, et très probablement en elle seule. La mère, débile, est affaiblie dans son jugement par une sénilité précoce ; mais il ne semble pas que, seule, elle eût déliré. Par contre, énergique et ardente, elle a stimulé et stimule les ambitions, et par suite l’imagination de sa fille. Elle est, par la même énergie, cause du passage du rêve aux actes. D’autre part, elle apporte à sa fille quelques suggestions du fait de sa cupidité ; les thèmes financiers, du moins dans ce qu’ils ont de précis, semblent être d’elle. Si même, au début, elle a émis des suggestions d’ordre purement mégalomane, ces suggestions n’ont pris de proportions délirantes qu’en raison de la nature démentielle du terrain qui les recevait ; la mère a pu aider au délire, elle n’a pas créé la psychose.

Il ne semble pas que l’oncle Jean-François, dont l’autorité est sans cesse invoquée par les deux femmes, ait pu leur suggérer les thèmes qu’elles prétendent actuellement lui devoir. Selon toute apparence, elles font à son sujet des constructions rétrospectives et dénuées de base. Aurait-il même fourni les thèmes, que nous devrions voir encore dans la démence de la fille Léa la cause unique et suffisante de son délire ; de toutes façons, sans l’oncle susdit, elle délirerait ; elle le ferait dans la forme imaginative, et sur des thèmes de même valeur, ce qui seul importe.

Dans l’étude de la Folie Collective, on ne distingue pas assez la Psychose du Délire, et le Délire des Thèmes Idéiques. Le Délire est l’ensemble des Thèmes Idéiques et des sentiments adéquats ou inadéquats, mais connexes, ainsi que du tonus morbide qui les supporte. La Psychose est ce même Délire, plus le fonds matériel (histologique, physiologique), nécessaire pour le produire et le développer ; fonds histologique dans le cas des Psychoses Hallucinatoires, fonds physiologique dans le cas de la Mélancolie Périodique, physiologique encore dans les Confusions Mélancoliques. Les Thèmes Idéiques sont donc loin d’être la Psychose, ils sont des productions secondaires, secondaires aux deux sens du mot. Ce sont des produits intellectuels surajoutés. Dans le cas des Psychoses Hallucinatoires Chroniques, leur ensemble forme un roman, et n’a que l’intérêt d’un roman.

Le plus souvent, un seul des codélirants est affecté d’une psychose ; quelques fois, il y a deux psychoses simultanées, de fonds et d’avenir différents, exploitant le même thème idéique. Ainsi l’un des codélirants sera un Persécuté Chronique, l’autre un P. G. ; l’un un Persécuté, l’autre un Mélancolique ou un Confus ; nous en avons publié des cas. Le mode d’exploitation du thème et sa durée seront fonction de la psychose en jeu chez l’un et chez ; l’autre des malades.

Seuls, se transmettent d’un individu à l’autre : 1° les thèmes idéiques ; 2° une partie minime du fonds affectif correspondant (optimisme, pessimisme, dépression, anxiété, etc.). Les Thèmes Idéiques ne peuvent être le véhicule que d’une part minime du fonds affectif, parce que ce fonds affectif tient à d’autres causes que ces idées. C’est pourquoi, chez le sujet qui paraît passif, les Thèmes Idéiques ne sauraient après séparation prospérer seuls, sauf substratum inaperçu. Il en est de même, sauf exception, pour les états affectifs transmis (pessimisme, dépression simple). Des systèmes idéiques erronés (interprétations, récriminations), peuvent survivre chez le Sujet Passif, mais alors seulement à l’état cristallisé. C’est là un fait presque normal : le temps apaise les sentiments sans corriger les conceptions.

L’étude de la Folie Collective est ainsi liée très étroitement à la question de la part que peut prendre l’Idée proprement dite à la genèse des diverses psychoses. Cette part est nulle dans la genèse des Psychoses Hallucinatoires Chroniques, faible dans le cas des États Affectifs profonds (mélancolie, confusions mélancoliques), importante seulement dans le cas des États Émotionnels et Passionnels (anxiété, extase, haine). Dans le domaine ainsi circonscrit (émotif et intellectuel), s’élabore ce que nous appelons le Roman. Dans la construction du Roman, la collaboration comporte tous les modes et tous les degrés d’action et d’interréactions. Généralement, il y a division du travail : le Sujet N° 1 représentera l’imagination, ou les postulats sensoriels ; le Sujet N° 2 représentera la méfiance ou l’anxiété ; le sujet N° 3 la volonté, la vigilance, l’ardeur combattive, etc. Chaque cas comporte une analyse qui lui est propre. Seule, la Loi de la Non-Transmission des Mécanismes Générateurs nous semble fixe.

Les Hallucinations vraies ne se transmettent pas. La suggestion produit seulement des illusions de la perception ou du

souvenir. L’Hystérie seule peut faire quelquefois exception.

Dans notre cas, la mère et la fille n’ont en commun qu’un fonds banal de dégénérescence et de débilité. Il n’y a pas de Psychoses Similaires donc pas de Psychose Familiale au sens étroit du mot.