IV. Les psychoses hallucinatoires chroniques II

Communication (1924)

par G.G. de Clérambault

I. – Analyse

Certificat aux fins d’internement

Infirmerie spéciale. – W. Marguerite, 32 ans, employée.

Automatisme mental. – Éléments psychiques, idéo-verbaux, sensitifs, sensoriels et moteurs. Pensées étrangères, séries de pensées surtout fragmentaires, velléités étrangères. Arrêts de la pensée et vide de la pensée. Dévidage muet des souvenirs. Sentiment d’étrangeté et fausse reconnaissance. Écho de la pensée, énonciation des actes. Mots explosifs, phrases parasites. Questions perpétuelles, souvent allusions et reproches, questions absurdes.

Paresthésies externes et internes, impulsions et inhibitions motrices. Actes suggérés, avec ou sans commandements. Gestes kleptomaniaques, dit-elle.

Visions en séries à l’état de veille.

Troubles olfactifs, semble-t-il. Hypnagogisme. Réveils brusques avec kyrielles de mots et de non-sens.

Perplexités, doutes. Sentiment perpétuel d’influence et de fatigue.

Irritation épisodique.

Conservation actuelle de l’attention spontanée et de la vivacité intellectuelle. Troubles de l’attention soutenue et du travail. Conscience souvent totale de l’irréalité et de la morbidité. Confiance et affectuosité. Nous demande de la guérir.

Hyperthyroïdie. Ligne surrénale. Dermographisme prédominant dans la région thyroïdienne. Légère hypertrichose. Pouls 80. Réflexe oculo-cardiaque 84.

Début il y a au moins cinq ans. Troubles anciens du caractère, indiscipline, tendance à la simulation.

Soliloquie nocturne, exaspération, agitation, injures et menaces, impulsions agressives envers les personnes de son hôtel.

Dr de Clérambault, 15 janvier 1924.

Antécédents héréditaires et antécédents personnels. – Frère somnambule, semblerait-il. Pas de maladie grave ; rougeole. Brevet élémentaire. Séjour en Angleterre. Instabilité ; employée dans divers magasins ; scribe dans diverses administrations. Premier amant vers 20 ans ; rupture venue d’elle ; probablement autres liaisons avant 30 ans ; à 31 ans, liaison avec un collègue, rupture. Selon toutes probabilités cette rupture et aussi son renvoi de diverses places ont eu pour cause première ses troubles mentaux ; elle-même le dit. Dans une lettre adressée à son hôtelier, la mère la dépeint comme fantasque, indisciplinée, mythomane ; elle pense à de la simulation.

Infirmerie spéciale. – Observation

Premier jour (10 janvier). – Au début de l’entretien aisance, hypertonie, légère méfiance, ensuite expansive et amène, ou bien fatiguée et perplexe ; passe instantanément de l’un à l’autre état.

« Je n’ai pas manqué à beaucoup de monde et tout le monde me manque ; c’est depuis que j’habite dans cet hôtel. Je n’ai pas de suite dans les idées ; on me donne des idées qui ne sont pas à moi. Je suis toujours égarée. [Air fatigué.] Je suis dans l’impossibilité de parler. Je mets cela sur le compte du spiritisme. Je vis dans la suggestion. Je ne sais plus où retrouver ma pensée à moi dans tout ce qu’on me souffle. Je sais que je subis des influences ; on me tire, on me tire, et je ne sais où j’en suis. »

Ici sourire spontané. « Je ris de choses qui portent à rire et que l’on me met dans l’esprit. Je repense des choses déjà pensées. Des choses me reviennent pour des raisons infimes. Cette idée de la Fille de Roland vient de me traverser la tête en une seconde. C’est très vague, tout cela passe avec une telle rapidité toute la journée. C’est incohérent, cela n’a pas de suite. C’est ordinairement du Français bien articulé. On m’a dit cette semaine que j’avais dû lire la Fille de Roland et paraître sur un Cinéma. On me fait perdre la tête à courir après un tas de choses. Je dois déjà être bizarre. Je ne peux pas penser, je ne peux rien préciser. »

« D : – Quand vous voulez prendre une résolution, votre pensée est-elle arrêtée ? R : – Oh ! bien oui ; je suis toujours distraite. Je cherche à régler ma vie, mais je ne peux jamais penser, toujours quelque chose vient contrecarrer mon idée, [geste de la main devant le front, indiquant un défilé de choses]. Il me vient brusquement des tristesses, des envies de frapper ; on me donne des oublis. [Un soupir, puis voix exténuée.] Je ne peux plus. On m’apporte constamment une idée. Oui, oui, cela passe avant que je n’aie eu le temps de comprendre. [Songerie.] Et on m’a fait faire beaucoup plus que je n’aurais pu faire. Je ne suis pas capable de battre, je sens que ce n’est pas dans ma nature, je n’en ai pas envie. On m’y pousse et on me le commande. On m’y pousse parfois sans le commander ; d’autres fois je sens le mouvement et en même temps un ordre. »

Comme nous conversons un instant avec l’interne, et, revenant à elle, lui demandons si elle a écouté, elle dit : « On m’avait égarée. D. : – Vous parle-t-on en termes clairs ? R. : – C’est toujours là-dedans que cela se passe [elle montre son front], D. : – Vous transmet-on des pensées sans mots ? R. : – On m’empêche de penser. D. : – Répète-t-on votre propre pensée ? Énonce-t-on vos gestes ? R. : – Non [elle dira différemment un peu plus tard]. Je suis fatiguée. Je dirais beaucoup mieux, mais ce que vous me dites m’effleure, et on m’empêche de creuser ; j’ai toujours sur l’esprit un nuage. C’est cela qui me gêne terriblement dans mon travail. Il me vient toujours des pensées que je ne voudrais pas. On m’a donné cette habitude de penser toujours à côté de ce qu’il faut. Je devrais être à mon travail et l’on m’empêche de travailler. Je suis là à chercher une chose, une autre ; je suis là, je suis là, non, je suis là-bas [geste] ; ma pensée est toujours dispersée ; je voudrais sonder une pensée, mais je m’en vais [sic]. » Elle accompagne ce mot d’un sourire, et d’un geste exprimant des idées de pluralité et de dispersion ; elle a souvent des gestes semblables.

« J’ai peut-être tout de même le cerveau un peu dérangé. Je suis victime de choses que je ne connais pas ; c’est du spiritisme, de la suggestion. D. : – Entendez-vous des menaces précises ? des injures ? » Après réflexion elle répond non. Puis elle ajoute : « Ce ne sont pas mes voisins qui me parlent, cela vient de ma part, cela ne parle pas aux oreilles, cela vient de loin. J’ai vu des gens qui me regardent dans la rue avec un drôle d’air. Tout le temps dans la rue je reconnais des gens ou des objets. Quand je suis fatiguée je trouve aux gens des airs drôles. Comment se fait-il que dans la rue on trouve tant de sosies de personnes que j’ai connues ? Au début, dans la rue, je reconnaissais des gens que je croyais avoir été mis là exprès pour me donner à penser. Non, devant des lieux nouveaux je n’ai pas cette impression de chose déjà vue. D. : – Vous fait-on de l’électricité, des piqûres ? R. : – Oui, et, oh ! des sensations de toutes sortes. J’ai connu des tas de choses que je ne voudrais pas connaître. Je me dis que c’est extérieur parce que ce n’étaient pas des habitudes de mon organisme [sic], [Spontanément.] Je viens d’entendre dans la rue une bien vilaine expression, que je veux pas redire. Je sens que ce mot n’est pas de moi, je ne parle jamais ainsi. Ce que j’ai entendu ? “On chiait.” Je ne pensais à rien de ce genre-là et je ne parle jamais ainsi. À chaque instant on m’en envoie, on m’en envoie… des termes dégoûtants, des propos de femmes de la rue. D. : – Pourquoi vous fâchez-vous contre les gens de l’hôtel ? R. :Je m’en prends aux êtres extérieurs. D. : – Pourquoi menacez-vous les locataires IR.: – Parce qu’ils sont toujours à ma porte. Je suis obligée de toujours parler. Je parle toute seule, je parle tout haut, je me parle à moi-même, je me tiens des raisonnements tout exprès pour me prouver que je ne suis pas folle. D. : – Vous vous barricadez dans votre chambre. R. : – Oui, ils ont des façons de s’introduire chez moi qui ne sont pas très honnêtes. Non, je n’ai pas été violée pendant le sommeil [?], mais on me réveille régulièrement à deux heures du matin, et je sens que cela ne vient pas de moi ; on me réveille pour me mettre des idées, c’est idiot. Oui, pour ce qui est de violer à distance, on essaye bien, mais alors j’essaye de dormir [elle n’emploie nul moyen de défense physique ni même mental]. On me force à parler, et je parle pour ne rien dire. On me pose sans cesse des questions, c’est comme une confession forcée ; on peut m’arrêter comme aussi me faire continuer. »

Nous lui demandons si la médecine peut quelque chose contre son état ; elle répond en se touchant le front : « Oui, certainement, on doit pouvoir travailler ça. » Pendant le reste de l’entretien elle nous expose, avec de la retenue mais non de la réticence, son passé sentimental. Premier amant vers 20 ans, quitté par elle. Amant plus récent, l’ayant quittée, dit-elle, parce qu’il la jugeait folle : « Il me disait de ne pas me préoccuper de cette musique-là. »

Dans sa chambre, elle se montre subitement arrogante, voire menaçante, refuse d’écrire, semble vouloir se jeter sur la surveillante. Le lendemain elle dit n’être pas méchante, mais être parfois poussée à faire des choses qu’elle ne ferait pas elle-même.

Deuxième jour (11 janvier). – Elle entre avec solennité, les bras croisés. Invitée à faire sa toilette au poste d’eau, elle s’exécute et devient gaie, voire expansive.

« C’est très drôle, c’est à vous que je parlerais le mieux, mais on m’empêche de vous parler, toujours les mêmes. Par quels procédés ? on agit sur ma pensée. On me donne des ordres et des défenses. Si ce sont des voix d’hommes ou de femmes ? c’est la voix d’un homme mal appris. D’où vient cette voix ? elle vient d’en haut [sic], il se passe des choses dans ma tête ; on essaye d’influer sur mes idées. » Constamment ainsi, ayant affirmé le caractère objectif d’un phénomène, elle revient de suite à la notion de subjectivité. Spontanément elle nous demande : « Vous n’avez donc jamais entendu cela ? Je crois pourtant qu’il y a des gens qui sont comme moi. On m’empêche de dire… et vous ne connaissez pas ce mal-là ? Je pense beaucoup à vous depuis que je suis ici ; on m’empêche de vous dire ce que je pourrais vous dire, et aujourd’hui encore je ne puis parler. »

« D. : – Vous donne-t-on des pensées sans phrases ? des désirs, des gaietés sans cause ? R. : – Oui, oh ! oui ; on me rend des pensées que j’ai eues, en y ajoutant et surajoutant continuellement ; j’ai idée qu’on repasse sur le chemin que j’ai dû traverser déjà, et puis qu’on retrace ma vie. D. : – Vous donne-t-on subitement des colères et des haines ? R. :Oui. On me fait faire aussi des mouvements désordonnés ; on essaye de changer mes mouvements à moi, et de me changer. J’occupe toujours une place qui n’est pas la mienne ; je suis toujours dans une sphère qui ne convient pas [sentiment d’une étrangeté objective et subjective]. Mais enfin vous aussi on vous empêche de dire, n’est-ce pas Monsieur ? On m’enlève ma pensée de ma tête et on m’a ancré là-dedans [elle montre son front] je ne sais quelle idée. »

Parlant d’un secret qu’elle ne veut confier qu’à nous seul, et invitée à venir nous le dire à l’oreille, elle appuie sa tête puérilement sur notre épaule et prononce : « Vous et moi nous sommes environnés de gens qui nous en veulent à tous deux. » Elle parle à nouveau d’un grand secret et verse des larmes. « On a dû me donner l’envie d’être voleuse, et je ne veux pas. » Elle fait effort pour dire son secret : « On m’empêche encore de parler. Je ne peux pas vous dire ce qu’on me fait. Si on me donne des idées d’injurier, je ne sais plus. Je dois subir toutes sortes d’interrogatoires tous les jours. Vous n’avez pas été au courant, on ne vous a pas révélé ma vie, je ne sais pas [larmes, sanglots]. Comment se fait-il que tout ce que je fais soit contrarié ? comment se fait-il que je ne sois pas comme tout le monde ? » (larmes).

Troisième jour (samedi 12). – Présentation au cours de l’Infirmerie spéciale. Un peu intimidée par l’assistance, sourit néanmoins et s’épanche, quand elle ne fait face qu’à nous. Elle demande pourquoi nous sourions « D. : – Êtes-vous tranquille ici ? R. : – Jusqu’à un certain point ; oui, quand je suis à côté de vous. » Songeries, soupirs, puis doléances sur l’insuffisance des moyens de toilette.

« Voyez comme je suis. Je n’ai pas de suite dans les idées, on me tire ailleurs. Je ne peux pas m’appliquer longtemps. Je suis tout de suite fatiguée. J’ai idée qu’on essaye d’accaparer mon esprit, de m’embêter avec des idioties. Au lieu de travailler, je suis accaparée par elles ; on me tiraille, on me tiraille, je sens bien que cela ne m’est aucunement utile. C’est pour m’égarer ; on fait de ma volonté tout ce qu’on veut ; on me conduirait, on me dit à l’instant : “Au bagne.” [Spontanément :] Dès que je pense une chose on y répond et on y surajoute des mots grossiers tant et plus. Je suis obligée d’entendre cela. Je sens bien que cela ne doit pas m’atteindre : ce sont des termes qui ne sont pas les miens ; on veut m’éduquer ; j’entends cela depuis longtemps. On me reproche des choses auxquelles je n’aurais jamais dû penser [vols]. Toute la journée je sens une pensée extérieure [sic], une double pensée [sic], qui traverse mon cerveau. Cette pensée-là emploie un drôle de dictionnaire. »

« D. : – Est-ce que l’on commente vos gestes ? R. : – Oh ! partout : en tout lieu on est toujours là. Et puis on me montre tous mes souvenirs, on me les fait voir ».

Dévidage muet du passé. [Spontanément :] Ah ! qu’ils m’embêtent ! on vient de m’empêcher de penser et de me dire : “Je vous marche sur le pied.” Maintenant je suis égarée, je ne peux plus revenir à la question que vous m’aviez posée. On me tourmente à tort, on m’empêche de travailler. [Spontanément :] Comment se fait-il que j’aie des odeurs si bizarres ? je hume en ce moment des gaz ; d’autres fois ce sont des odeurs de mandarines ou de bananes [enjouement, sourire] ; d’autres fois une haleine fétide. Cette nuit devant mes yeux j’avais comme une vision. C’était quelque chose d’abject et de dégoûtant. On me donne à considérer des images historiques. Continuellement on me fait penser à autre chose ; en voulant lire l’Émile j’avais deux lignes sous les yeux. On veut m’amener à faire certaines choses et je me demande si je ne les ai pas faites réellement [ici ombre de réticence]. Je me dis : on m’a prêté un geste que je n’ai pu faire. Je crois que l’on m’inciterait à faire de vilaines choses. On a voulu me donner tous les désirs possibles et imaginables. J’ai des mouvements qui ne viennent pas de moi. J’ai eu envie de donner des gifles. J’ai rencontré sur mon chemin des personnes qui ressemblaient à d’autres que j’avais vues. J’entends causer. »

« D. : – Est-ce du dehors que l’on fait marcher votre esprit ? est-ce votre esprit qui marche tout seul ? seriez-vous une persécutée ? R. : – Pour moi, il y a de l’un et de l’autre. D. : – Pensez-vous que cela doive durer ? R. : – Vous devez y pouvoir quelque chose. »

Quatrième jour (13 janvier). – La malade dans sa chambre, rêveuse, nous voit entrer avec plaisir et nous déclare : « On est bien en train de me faire causer. On me fait aussi voir des bêtes, des animaux, rien de plus. Ce sont des vipères, des rats, des souris. Et puis, toujours les mêmes questions. Je voulais vous écrire, je n’ai pas pu commencer. On me parle constamment de vol ; je serais donc une voleuse ? Je ne le crois pas [rire]. Ils reviennent à la charge tout le temps, et veulent toujours avoir raison. Ils sont si assommants que je les appelle mes Boches. Non, ces voix-là n’ont pas de timbre articulé, tout se passe là-dedans [dans son front]. Quand je dis “on”, je parle toujours du même personnage, cet esprit du mal qui tantôt parle avec une voix de comédie, tantôt avec une voix réelle. Parfois on me parle en patois normand ; ainsi on dit ail’ a boulé, ail’ a “voulé”, ce qui veut dire “elle a volé”. J’en ris, tellement c’est saugrenu ; cela ne m’amuse pourtant pas. Hier soir c’était brouillé fort, ce n’était même plus du patois, cela allait mal. On me racontait des histoires pas mal drôles. Je me suis fâchée, ils ont crié plus fort que moi. Ils font des déformations de mots. Mais, monsieur, vous-même n’employez-vous pas des mots déformés ? Vous avez parlé d’affectuosité ; ce n’est pas français : seriez-vous atteint de la même maladie ? parlez-vous ainsi quand vous faites l’école ? Eux ont toujours des mots nouveaux ; ce sont des mots pas toujours possibles ; ils ont un dictionnaire à eux ; c’est très rigolo. Tenez… [distraction passagère]… Que disiez-vous ? j’étais absente. Ils ont parlé en même temps que vous ; ils ont parlé de poudre de riz et de peau d’Espagne, et pourtant je n’en emploie jamais. Vous avez entendu comme moi ? vous entendez ? pourquoi souriez-vous ? vous souriez de me voir sourire ? Ça y est, je suis encore absente. On dit…, On dit… et puis alors… vol…, vol… On m’arrête. Je voudrais vous dire… croyez-vous que je… On m’arrête. J’ai souvent des arrêts comme ça ; je, cheucheucheu… oh ! qu’est-ce que je ne dis pas ! On va me faire boche à mon tour ! Que me disiez-vous ? j’ai été encore absente. Ils me font aussi me tromper de mot ou prononcer mal. Par moments il ne m’est plus permis de regarder personne, ni de rien penser. Ils me donnent des colères, des envies, des gaietés ; ils m’en donnent trop. J’étais versatile, mais pas si outrée. Ils m’imposent aussi des souvenirs. Quand j’avais 25 ans, ils m’ont fait chiper un mouchoir. J’étais alors une gosse malade. Après cela on me l’a fait jeter, et m’a fait trépigner autour. On m’a fait jeter d’autres objets encore. Quand je l’ai pris on aurait pu me le demander, je l’aurais donné ; je n’y tenais pas. J’ai pris plusieurs autres objets, on me faisait remuer ceci et ça. Ces jours-ci on m’a fait remuer de la poudre, on pouvait me commander de la prendre, je n’aurais pas pu la laisser ; enfin j’aurais pu prendre pire. J’étais comme une poupée malade. Je n’aime pas être commandée ainsi, car j’ai toujours voulu agir à mon idée, c’est peut-être même mon défaut. Vous demandez si j’ai bien volé ou si je me le laisse persuader ? c’est arrivé, mais uniquement par ce truc-là ; je l’ai fait étant commandée. Si je suis menteuse ? oh ! c’est insupportable, on me rend impossible de penser ; non, je ne suis pas trop menteuse, je ne sais pas même assez mentir. Je ne vais pas inventer tout cela pour le plaisir ; c’est bien réel, cela me torture ; je voudrais être débarrassée. »

Sixième jour (15 janvier). – Assurance, fermeté, aménité. [Spontanément :] « Ah ! j’en ai entendu des choses, mais je ne puis plus vous dire. De suivre cette musique tout le temps, c’est assommant. Je suis toujours suggestionnée d’une façon, oui, meilleure [phrase elliptique, qui signifie : « Je suis suggestionnée, mais moins, mon état est meilleur » ; elle nous le confirme]. Je me demande comment il me vient des idées à moi dans la tête ; je reconnais mon style. M’en a-t-on glissé dans la tête ! On me passe même de mes idées. C’est très drôle, c’est un peu moi. Je pense à quelque chose, j’ai une idée, je ne peux l’exprimer, et le lendemain cette idée me vient avec l’expression que je n’ai pu lui donner la veille. Je sens très bien qu’on m’interrompt comme si je ne devais pas continuer ; je ne peux communiquer ce que j’ai envie de dire. »

Debout, immobile, elle semble articuler à voix basse quelques mots. Que lui a-t-on dit ? elle ne veut pas nous le répéter, non pas que ce fut inconvenant, mais cela était près de le devenir : « Comment se fait-il que l’on me pose continuellement ces questions indiscrètes ? on voudrait me faire raconter mes secrets d’amour… » Lavant ses mains au poste d’eau, elle regarde obstinément un tableau mural qu’elle semble vouloir épeler et ne pas pouvoir comprendre : « Les mots n’arrivent pas ; c’est drôle ; je ne peux parler. »

Elle confirme que des gens lui suggèrent des pensées et les lui retirent avant qu’elle les puisse exprimer, que parfois elle sent venir une idée et que cette idée n’apparaît pas, qu’on lui pose sans cesse des questions, et que ce sont souvent des questions biscornues. « On borne mes idées… on me transporte dans des régions éthérées… je partirais volontiers sous un ciel plus pur. »

« Pourquoi de temps en temps ne puis-je pas suivre votre pensée ? Vous avez là une image… [le tableau de tout à l’heure], vous voyez, c’est épatant, je ne puis, j’ai… c’est une figure de grammaire… j’ai dû, il n’y a pas longtemps… quand fait-on l’Œdipe ? c’est un… qui veut dire… un littérateur… oh ! ce n’est pas cela, pourquoi ne me dites-vous pas le mot, vous m’empêchez de le dire… Œdipe, c’est un philosophe grec. » Passive dans son idéation, elle persiste à regarder du côté du tableau, intriguée et cependant inerte ; elle a lu le titre : « Morts pour le Devoir », et plusieurs fois elle nous redemande : « Qui sont ces hommes ? » Stimulée, elle nous répond : « Je suis une folle qui va beaucoup mieux. Comment se fait-il qu’ici, avec vous, je suis bien, et que quand je retourne avec eux, il m’arrive de Folayer [sic], comme eux ? Quand monsieur m’auscultait [l’interne], j’ai remarqué qu’il avait un parfum dans les cheveux… Vous me faites parler comme une voyante… C’est drôle que je me sente toujours attirée : on me porte à penser, on m’attire sur monsieur [l’interne]. J’ai en ce moment une vague de froid qui n’est pas un froid naturel ; ils m’envoient de drôles de sensations de temps en temps. D. : – Vous a-t-on questionnée à mon sujet ? R. : – Oui, toujours les mêmes, tous ces jours-ci. On me fait rêver, et puis on me réveille tout d’un coup. Avant, je me demandais si cela sortait de mon cerveau ou d’un autre. À présent je me rends bien compte que cela ne peut sortir du mien : on me magnétise. »

Elle montre ici quelque fatigue, et dit ne plus pouvoir s’exprimer ; mais elle s’exprime d’une façon étrange : « En ce moment j’éprouve du mieux ; aussi je ne sais plus définir comme au moment où je suis entrée. [Spontanément :] Cela m’a rendu service que vous m’ayez privée un certain temps de ma liberté : j’ai appris à mieux me connaître. Je ne veux pas être ce que l’on me dit, être une voleuse ; on veut que je sois une voleuse ; on m’a fait voler deux ou trois fois. D. : – Mais pour vous rendre amoureuse, on a pas eu à vous forcer ? R. : – Ah, pour cela, non ! »

Pages rédigées à l’infirmerie spéciale

M. le Docteur,

Je vous prie instamment de me rendre ma liberté… en me donnant la marche à suivre pour combattre cette suggestion qui ne peut que me lasser. C’est trop de bruit autour de moi. Veuillez me dire ce que je puis faire contre les ennemis qui m’environnent jusque chez vous, car je crains d’être obligée de cesser de travailler. Beaucoup de calme je demande ; il ne m’est pas plus facile de vous écrire que de m’exprimer verbalement, les mêmes m’empêchant de vous répondre. Je ne puis rien ajouter, ne pouvant exactement comprendre ce qui m’arrive.

Ma chère maman,

Depuis 4 jours j’ai pensé cent fois à demander où je suis, sans pouvoir le faire. 11 m’a été impossible, non pas de penser à toi, mais de réunir des idées assez claires. Je ne puis guère penser qu’’à trop de choses, et tu ne comprendrais rien de ce que je voudrais te dire. Trop fatiguée par la suggestion qui ne cesse d’accabler mes esprits, tu aurais à me reprocher le manque de clarté…

J’ai des ennemis qui sont plus forts que toi. Je suis confiée aux soins d’un Docteur qui tente de me guérir. Puisse-t-il y réussir… il m’était devenu impossible de travailler. Tu as dû écrire à quelqu’un qui m’a invitée à répondre à ce qu’on voulait de moi. Je pense retrouver mon entrain, ma tranquillité… d’ici peu je suppose, car j’éprouve parfois du mieux… À mon hôtel on ne retient jamais ma correspondance, toutes les lettres me parviennent… J’ai pu lire hier soir, alors que ces jours derniers on m’en empêchait. Je veux lire, mais il semblerait que tout soit trop aride pour moi ; des musiques étranges font que je ne me délecte dans rien du tout… C’est trop penser, et cependant on me l’impose.

Ma chère maman,

J’ai été invitée à me reposer et à répondre à tout ce qui pouvait combattre mes suggestions… Je pense, grâce aux soins de plusieurs docteurs, retrouver mon allure d’autrefois… je crois comprendre ma maladie et bientôt m’en débarrasser. J’étais victime d’une suggestion à laquelle mes nerfs n’offraient pas assez, parfois pas du tout de résistance. Je crois pouvoir m’aider davantage et parvenir à un parfait résultat. Mes correspondances m’ont toujours été remises…

N.B. – La confiance manifestée au sujet de sa correspondance est contraire aux habitudes des véritables persécutées. D’autre part les deux lettres à sa mère sont remplies de questions et de commentaires relatifs à la santé et aux occupations de tous ses proches ; elle entre, à ce sujet, dans de minutieux détails ; les sentiments affectifs sont donc intacts. Enfin, elle commente intelligemment les événements du jour, par exemple, les inondations ; l’intérêt aux faits généraux reste donc normal.

Sainte-Anne. Admission. – Dr Colin, 16 janvier. Délire de persécution. Idées d’influence. Actes automatiques. Hallucinations auditives, etc. Conscience relative de son état.

Sainte-Anne, service du Dr Sérieux, 17 janvier.

Notes du Dr Sérieux. – « Je fais des gestes qui me sont commandés. J’ai des mouvements trop désordonnés pour qu’ils viennent de chez moi ; on me pousse. On me fait tenir une conduite que je n’aurais pas toute seule. J’écris des mots d’autrui. Malgré moi j’écris avec une main qui n’est pas la mienne. J’ai des distractions… je suis égarée. Je voudrais conduire moi-même ma tête, mais je ne suis pas maîtresse de ma pensée. Je suis préoccupée par toutes sortes de suggestions ; parfois je distingue des voix. Je ne puis répondre par suite d’une impossibilité de penser. La suggestion, ce sont des idées qui passent et qui se succèdent très vite, comme au cinéma. On vient de me rappeler que l’on m’a fait prendre un chapeau. J’ai mal à la tête. Je suis électrisée. La nuit ils ont essayé d’avoir des rapports avec moi, mais je les envoie promener. On s’amuse à mes dépens. Qui sont ces suggestionnistes ? je l’ignore. Je me suis demandée si j’étais tapée. Mon cerveau travaille trop. Je ne suis pas mes idées personnelles. »

21 janvier (avant la séance de la Société Clinique). – La malade nous accueille froidement. Elle se montre constamment distraite ; elle répond irrégulièrement ; ses réponses sont énigmatiques ; souvent nous ne savons si sa phrase s’adresse à nous ou à ses interlocuteurs mentaux, ou à elle-même ; si, tout en s’adressant à nous elle lui est dictée, ou si enfin elle vient de plusieurs sources à la fois et s’adresse simultanément à plusieurs buts.

« Ah, c’est joli ! vous m’incitez à bavarder. Si, si, je suis persécutée. C’est toujours la même chose. Je suis parfaitement cette musique-là. C’est cela que nous travaillons. Je n’ai pas besoin de parler ainsi. Oui je dis nous. Je ris, et je n’en ai guère envie. Ce sera long cet ouvrage-là, interminable, je crois que cela se débrouillera pourtant bien. Oh ! oui, je comprends la supercherie tout de même. Je veux sortir de cette maison, je n’y suis pas soignée plus qu’ailleurs. Je me plains des bains. Je n’ai rien pour faire ma toilette, je n’ai pas de nécessaire à ongles, etc. [la coquetterie insatisfaite compte pour beaucoup dans son mécontentement actuel]. Non, je n’ai pas écrit à ma mère, parce que je ne sais pas encore le nom de la maison où je suis. Non, je n’ai pas pu le demander, on m’en empêche [?]. On me parle tout le temps… [Ici, geste d’un dévidage rapide et comme interminable, puis soliloquie à mi-voix, se terminant par ces paroles lancées dans le vide :] Enfin, oui, je sais bien ! [Spontanément :] Je ne pourrai jamais aller chercher un compas. D. : – Qu’appelez-vous un compas ? R. : – Vous n’êtes pas dans le secret. D. : – Que feriez-vous d’un compas ? R. : – Je parle d’un accessoire de toilette. D. : – Il n’y en a pas qui ressemble à un compas. R. : – Si, partiellement cela ressemble à un compas [?]. »

« Dans votre service, j’ai vu des anormaux ; on me les faisait voir sans doute pour me divertir, mais je ne les aime pas. Ici, j’ai vu des hallucinées, elles ont de fausses idées dans la tête, mais ce n’est pas mon cas, je ne suis pas encore de cet acabit. Moi on me donne des visions qui ne sont pas des visions. On me porte l’esprit sur une image, dont la forme rappelle quelque peu un animal auquel on pense, je vois tout de même bien ce que cela peut être, ce ne sont pas des idées que je me fais, ou alors, je serais complètement piquée [rire]. [Rêverie, puis subitement à voix haute et sans but :] Il est trois heures. Bien. Comment cela se fait-il que… vous voyez, on me donne l’heure en ce moment [elle regarde alors la pendule], La pendule dit seulement trois heures moins dix. Tout le monde est content avec ça… Comment cela se fait-il que l’on m’empêche de lire ? Et pourquoi me donne-t-on des colères ? Ici, je m’en prends à tout le monde. Cela ne change pas. Les attaques sont toujours les mêmes. On m’embête tout le temps avec cette musique. Où veut-on m’amener ? À n’avoir plus de volonté ? On m’adoucira tant et tant que j’en deviendrai veule ; ce sera idiot. Ce n’est pas vrai, je ne veux pas être comme ça, je veux avoir une volonté libre [rire]. C’est cela. Comment entendre ? Je ne sais pas où ça se loge. Je ne suis pas si têtue. On me turlupine, je suis en révolution tout le temps. Pourquoi me fait-on toujours des arrêts de ma pensée ? [Ici, rêverie]. Quand est-ce que je suis en colère ? en colère, cela ne s’explique pas ; je suis en colère ? il faut se faire très malléable et très docile. Mais je ne suis pas docile à ce point, j’aime ma volonté. Je ne m’appartiens plus à moi-même, on me mène, on m’entreprend à un tel point que… je ne sais pas, moi… après qui ? [bas :] on m’agace [rire]. Il y a bien de quoi. Je me révolutionnerai toute l’année. On voit des choses insupportables… Je voudrais reprendre mes occupations, j’en suis capable. Oui, c’est vrai, j’en suis empêchée. Par qui ? mais par ceux qui vous parlent tout le temps. Il faudra bien que je m ’habitue à leur présence et que je les envoie balader. Hier j’ai lu une heure ; j’ai été dérangée ; toujours l’arrêt venait du dehors ; ce n’est pas que par moi-même je ne puisse pas m’appliquer, mais on m’empêche, je lis autre chose, on me fait lire dans les interlignes les bêtises des uns et des autres. Ils ont toujours besoin de savoir quelque chose de moi, c’est pourquoi ils m’arrêtent. Je ne peux pas travailler, je ne peux pas m’occuper, je ne peux pas même me récréer ; cela m’embête [rire]. Et j’en ris ! »

Présentation à la société clinique

La malade sourit, rit et refuse de parler. Elle est non pas intimidée, mais mécontente, et elle nous en dit une des causes : sa robe d’asile est très vilaine. Dans ses négations elle laisse voir une intention de taquinerie. Elle nie qu’elle ait pu nous parler de céphalée. Cependant elle confirme par signes et à voix basse, certaines données que nous énonçons : pensée étrangère, paroles absurdes, impulsions. Elle confirme particulièrement le dévidage muet des souvenirs. Elle nie en riant la conscience de la maladie ; mais elle admet qu’elle est empêchée de travailler, parce que de tous côtés on la tire [sic] et elle excuse son mutacisme par ces mots : « Je ne peux pas parler. »

Constamment, elle rit, d’un rire solitaire, automatique, d’origine certainement complexe, lié probablement à son opposition et à son automatisme mental. Elle monologue à voix basse, et profère à mi-voix ces mots, qui ne s’adressent aucunement à nous : « Je sais ce que je dois faire… si j’avais su… » et quelques autres. Au sujet de ses voix elle déclare : « Je suis toujours absente. » Sur la question et de la maladie et de guérison, elle veut se taire, et le fait en souriant. Sa réticence est nettement du genre capricieux. Ses réactions ne sont nullement d’une persécutée.

Commentaires

Automatisme sensitif banal (olfactif, gustatif, génésique).

Faits banals d’automatisme moteur : gestes forcés, inhibitions : « J’ai été forcée de piétiner ce mouchoir. On m’arrête… », etc.

Faits banals d’automatisme moteur : « Je suis forcée de parler, je parle pour ne rien dire, c’est la confession forcée, on me fait prononcer mal. »

Faits idéo-verbaux banals : pensées devancées, pensées répétées, pensées adventices (lire dans les interlignes) ; pensées rappelées ; actes énoncés : allusions, questions.

Fait banal : tendance des troubles idéatifs à prendre un contenu thématique et une valeur objective.

Des processus plus rares, ou moins étudiés, ou inédits, de l’automatisme mental sont les suivants :

A.Processus positifs subcontinus.

1) Émancipation des abstraits ;

2) Dévidage muet des souvenirs ;

3) Idéorrhée.

B. – Processus positifs épisodiques, accompagnés de sentiments intellectuels.

Ressemblances ; fausses reconnaissances.

Étrangeté des gens et des choses.

C. – Processus négatifs divers (accompagnés de sentiments intellectuels).

Disparition de pensées, oublis.

Arrêts de la pensée. Vides de la pensée.

Perplexité sans objets. Doutes.

Aprosexie.

D. – Processus mixtes (négatifs et positifs).

Substitutions de pensée, oublis et apports.

Peut-être idéorrhée.

Passage d’une pensée invisible.

E. – Automatisme affectif, émotif et volitionnel.

F. – Automatisme visuel.

G. – Jeux verbaux parcellaires.

Commentaires sur quelques-unes de ces données

1. – Émancipation des abstraits. La pensée s’émancipe sous forme soit indifférenciée, soit totalement muette ; c’est là l’hallucination strictement psychique (Baillarger, Séglas, Kandisky) ; on pourrait l’appeler peut-être aussi hallucination abstraite. Le phénomène est bien connu en soi ; son intérêt est de figurer au début et à la base d’un automatisme mental ; nous le croyons fréquent en cette place (voir Bulletin de la Société clinique de la médecine mentale, décembre 1923 – cf. supra).

2. – Dévidage muet des souvenirs. Ce processus est constitué d’éléments idéiques, représentatifs et affectifs ; il se rattache aux hallucinations psychiques. Nous le croyons également fréquent dans l’automatisme mental.

3. – Disparition de pensées, oublis. « Ma pensée disparaît subitement, on me donne des oublis, on m’arrête. » La malade pense à tel objet ; une pensée connexe se présente et disparaît ; elle va venir et elle disparaît avant d’être claire ; l’objet de la pensée lui-même disparaît subitement, et le malade ne sait plus à quoi elle pensait.

4. – Arrêts de la pensée. Vide de la pensée. Perplexité. Attentes. La malade ne sait plus à quoi elle pense. Elle perçoit des fragments de pensée qui ne se rejoignent pas ; elle attend des pensées qui ne viennent pas ; un nuage sur son esprit ne lui permet d’entrevoir aucune pensée. De tels états s’observent parfois chez des paralytiques généraux aux débuts.

5. – Fausses Reconnaissances, Ressemblances, Étrangeté. On me force à reconnaître les gens. Quand je suis fatiguée, je trouve aux gens un air drôle. De tels faits sont, en soi, bien connus ; leur intérêt ici est d’être partie intégrante d’un automatisme mental. Lorsqu’ils sont constatés chez des persécutés, on les explique par l’interprétation ; l’expectation, l’émotion, en un mot par des processus physiologiques ; ils pourraient bien avoir une cause plus mécanique.

6. – Passage d’une pensée invisible. C’est la reconnaissance appliquée à vide ou à un objet subsconscient et transitoire. C’est la combinaison d’une reconnaissance anticipée et d’un oubli. Le sujet croit à l’immicence d’une pensée qu’il reconnaît sans pouvoir encore la définir, cette idée reconnue disparaît sans avoir été définie. Ce phénomène est pour ainsi dire, la perception de l’ombre d’un objet qui vient de passer. Nous le décrirons en une autre place plus longuement.

7. – Substitution de pensée. Perpétuellement, une pensée se substitue à la pensée en cours. Le sujet n’a dans l’esprit que des commencements de pensée : « Toujours quelque chose vient contre mon idée. On m’a donné cette habitude de toujours penser à côté de ce qu’il faut. Je souffre d’une pensée extérieure, je souffre d’une double pensée. »

8. – Idéorrhée. Il est difficile de déterminer si l’idéorrhée dont parle la malade est une réalité ou une apparence. Les pensées adventices de la malade ne sont probablement pas autres que celles qui, chez le sujet normal, seraient refoulées ; elles sont plus remarquées parce qu’elles s’imposent. Peut-être cependant parce qu’elles sont régies par des procédés mécaniques élémentaires, leur rapidité de succession est-elle plus grande que celle des pensées synthétiques qui sont la pensée claire normale.

9. – Aprosexie. Peut-être faut-il distinguer une aprosexie primaire, de cause organique, qui pourrait, comme celle des paralysies générales, subsister dans l’idéorrhée, et une aprosexie secondaire, résultat de la multiplicité des idées ou des images : « Mes idées se succèdent trop vite. Impossible de penser, on me tire, on me tire. Je ne peux penser qu’à trop de choses. Ma pensée est toujours dispersée. Je ne sais où retrouver ma pensée dans tout ce qu’on me souffle. » Cette dernière formule est typique. Un processus curieux aggrave l’aprosexie. Tout effort d’attention a pour seul résultat de multiplier la dispersion : le sujet, en s’efforçant de lire, ne fait que stimuler les voix ; l’effort volontaire, dérivant, se disperse et ne profite qu’aux synthèses, parasites.

10. – Jeux verbaux parcellaires. Dans le domaine verbal pur, avec ou sans objectivation, notons l’émancipation de phrases articulées mais vides, de fragments de phrases, de mots, de syllabes. Parmi les phénomènes les plus parcellaires, notons les mots explosifs, les mots déformés, les mots biscornus, les kyrielles de mots, les jeux syllabiques variés et les intonations bizarres. Ces jeux syllabiques ou verbaux ont constamment deux caractères, le goût du saugrenu et le sens harmonique. Ces deux traits sont fréquents dans le travail subconscient (hypnagogisme, insomnie, manie) et dans la pensée primitive (poésie, sorcellerie). Dans la série des phénomènes de l’automatisme mental ces jeux verbaux parcellaires sont précoces. C’est là un argument de plus contre l’idéogénèse ancienne des délires de persécution, et en faveur de notre conception mécanique.

11. – Automatisme affectif, émotif et volitionnel. Notre malade éprouve, comme phénomènes imposés, des gaîtés (besoin de rire, besoin d’ironie), des tristesses, des anxiétés, des étonnements, des attractions vers des personnes et des colères : « Pourquoi me donne-t-on des colères ? J’étais en colère malgré moi. Je suis en colère, et je m’en prends malgré moi aux êtres extérieurs. » Tous ces sentiments lui apparaissent comme étrangers, en raison de leur soudaineté, de leur inopportunité, de leur illogisme, leur accroissement incoercible, leur excès, leur disparition spontanée. Quelquefois, ces sentiments brusques sont nettement l’amplification d’une faible impression personnelle, mais ne sont pas reconnus pour tels. Par exemple, la malade a spontanément contre nous une nuance d’ironie ou d’irritation, parce que nos questions l’agacent ; mais elle éclate alors de rire ou s’irrite fortement dans le vide, et dit que cela ne vient pas d’elle.

Par un phénomène d’avalanche, ces impressions se sont amplifiées et détachées de leurs origines. Chez des malades à scission du moi, on observe parfois très nettement la lutte d’un sentiment contre un autre, l’un des deux sentiments étant considéré comme étranger ; une personne intérieure conseille de se taire, l’autre veut continuer à parler. L’inconscient se charge ainsi d’amplifier à l’extrême et de libérer des velléités survenues dans le moi conscient. Mais ce n’est là, probablement, qu’un processus épisodique : le plus souvent les sentiments, les émotions et les volitions exogènes semblent contingents.

12. – Automatisme visuel. Cet automatisme consiste en un dévidage des souvenirs, sorte de mentisme représentatif, probablement avec appoint idéique et affectif ; il consiste aussi en des représentations purement imaginatives : « On me montre tous mes souvenirs. On me montre des images historiques. »

Remarques. – Parmi les processus énumérés ci-dessus, tant négatifs que positifs, il en est plusieurs qui figurent, du moins sous forme réduite et exceptionnellement, dans le jeu de la pensée normale ou subnormale. Ce sont, d’une part, le dévidage muet des souvenirs, les ressemblances, fausses reconnaissances et étrangetés, les substitutions de pensées et idéorrhées, d’autre part, les disparitions de pensées, oublis, arrêts et vides de la pensée, les attentes, doutes, perplexités, aprosexies. Il y faut joindre les jeux verbaux parcellaires. Tous ces phénomènes sont fréquents dans les états de fatigue légitime, d’insomnie et de neurasthénie, très fréquents (sauf, bien entendu, l’aprosexie et le doute) dans les états hypnagogiques et dans les intoxications. Le vide de la pensée, nous le rappelons, est fréquent dans la paralysie générale au début. Dans l’automatisme mental, l’ensemble de ces phénomènes deviennent la norme : ils sont érigés en système.

Notons de plus qu’ils sont initiaux : ils précèdent dans l’automatisme mental les données thématiques et les données objectivées. S’ils passent inaperçus, c’est d’abord parce qu’ils sont subtils, et ensuite parce qu’aux stades avancés de la psychose, le malade les néglige pour d’autres plus inquiétants.

Aux formes banales de l’automatisme mental, notre cas ajoute cette série de troubles, plus l’émancipation des abstraits, plus l’automatisme visuel, plus enfin un automatisme affectif et émotif. Nous voyons ainsi non seulement la parole intérieure et les sensations, mais toutes les fonctions du psychisme troublées dans leurs opérations, et dans leur annexion au moi. Nous n’avons plus seulement un triple automatisme (verbal, sensitif et moteur), mais des automatismes multiples, d’ordre idéique ou affectif, émotif ou volitionnel.

Absence de paranoïa. – Notre malade est exempte de constitution paranoïaque. Elle a confiance en ses hôteliers et voisins, en notre personnel, en nous-même ; elle ne nous reproche nullement de l’avoir internée. Tourmentée physiquement et psychiquement, elle n’incline pas d’emblée vers l’explication hostile, ne personnifie pas ses ennemis, ne leur trouve pas de but, en un mot, ne systématise pas. Si elle ne le fait pas, ce n’est pas faute d’intelligence, mais faute du stimulant et faute des directives que donne le goût de l’hostilité. Un débile a toujours assez d’intelligence pour prêter un plan raisonné à ses ennemis, s’il a l’esprit paranoïaque : la systématisation est fonction principalement du caractère.

Si les hallucinations tendent peu à être objectivées, la cause en peut être partiellement l’absence d’esprit paranoïaque. En effet, l’ardeur combative favorisant la foi en l’exogénie, est facteur d’objectivation.

L’absence d’esprit paranoïaque, jointe à la subtilité et à la diffusion des automatismes, limite l’interprétation à la notion d’influence (voir plus loin).

Conscience de la maladie. – La malade reconnaît parfois spontanément la subjectivité de tous ses troubles. « Il se passe des choses dans ma tête. Cela vient de ma part. Je suis une poupée malade. Je me tiens des raisonnements tout exprès pour me prouver que je ne suis pas folle. Pourquoi ne suis-je pas comme tout le monde ? Je suis une folle. » Elle expose son cas d’un ton de plainte découragée, pleure contre l’épaule du médecin et demande à être guérie. Elle offre le spectacle pénible d’un être qui assiste à l’agonie de ses facultés.

Voies d’acheminement vers l’idée de persécution. – « Je reconnais que ces pensées ne sont pas de moi, parce que je ne pense pas ainsi ; ces mots ne sont pas de mon langage, ces sensations ne sont pas celles de mon organisme ; ces inclinations et colères, je les réprouve ; et puis tout cela vient subitement. Comment se fait-il que tout ce que je fais soit contrarié ? Je m’en prends aux êtres extérieurs… » Ces phrases montrent comment tout sujet, même amène, est poussé vers l’explication exogène. C’est d’ailleurs une tendance naturelle à l’homme que d’expliquer tous les mystères par une intervention extérieure, et spécialement anthropomorphe (animisme). Pour les autres causes de la tendance à l’explication exogène, voir nos exposés antérieurs (Société clinique de la médecine mentale, avril 1920 et décembre 1923).

La malade oscille actuellement entre la notion de subjectivité et celle de réalité objective ; cette dernière admise semblerait devoir être hostile ; elle ne l’est pas. Il peut s’agir d’une simple épreuve, et de peu de durée ; on peut ne vouloir qu’assouplir sa volonté, seulement on a dépassé le but, on va la rendre incapable de toute volonté.

Elle parle seulement d’influences, sans doute parce que les phénomènes sont restés subtils et diffus jusqu’à maintenant. Tel est le cas ordinaire des délires d’influence ; ils semblent être constitués par des automatismes non évolués.

Pronostic. – Le cas est atypique. Il tient de la démence précoce simple, de la démence paranoïde et des psychoses hallucinatoires systématiques. La fatigue, l’aprosexie, le rire semi-automatique, les impulsions de tout ordre, font penser à un stade avancé d’une démence simple ; mais la conservation de l’affectivité, la volonté d’attention, le désir de travail, l’intérêt général pour l’existence sont inusités dans de tels cas, même au début de la maladie. Ils sont de même une rareté, bien qu’à un moindre degré, dans la démence paranoïde ; cette forme comporte en outre plus de troubles du caractère et aussi moins de conscience morbide. Par ses intégrités diverses, notre cas ressemble à une psychose de 40 ans ; il en diffère par l’atteinte de l’attention, par divers malaises (aprosexie, céphalée), par la conscience de la maladie, par l’importance de l’automatisme affectif et émotif, et de l’automatisme visuel, enfin par la marche rapide. L’âge de début de la maladie (27 ans) est intermédiaire entre les âges ordinaires de début des psychoses auxquelles elle ressemble.

Il ne semble pas que le malade évolue vers une psychose systématisée (au sens Magnan). Elle arrivera probablement à la démence vésanique sans avoir passé par un délire thématique. Probablement aussi elle présentera des altérations du caractère ; elle sera la malade habituée du même coin, qui téléphone continuellement et qui frappe si on la dérange ; ses quelques idées délirantes seront saugrenues, comme il convient aux idées de source hallucinatoire.

Étiologie. – Au facteur dégénérescence s’ajoutent sûrement des troubles endocriniens. Il nous semble voir une note toxique dans les oscillations affectives et émotionnelles, dans les accès impulsifs (notamment accès de rire), dans la céphalée et le visualisme.

Les deux malades dont les observations vont suivre corroboreront cette induction.

Résumé. – Ce cas confirme nos vues sur l’automatisme mental, noyau des psychoses et sur les formes initiales de l’automatisme mental. En outre, il nous montre des formes spéciales de l’automatisme mental, spécialement de l’automatisme mental au début.

II. – Pathogénie

Certificat aux fins d’internement

Infirmerie spéciale. – S… Marie, domestique, 27 ans.

Délire d’influence avec automatisme mental fruste et hallucinations datant d’au moins un an, semble-t-il. États anxieux. Prédominance hypnagogique au moins nocturne.

Appels de son nom, sentiments étrangers, idées exogènes, mots parasites, non-sens ; voix, propos alternativement flatteurs et injurieux. Influences cœnesthésiques et génésiques. Influences motrices.

Épisodes nettement oniriques, avec états anxieux.

Interprétation superstitieuse (diabolisme, spiritisme, etc.). Moyens de défense : chapelet, eau bénite, reliques, etc. Pseudo-observations multiples.

Conscience partielle de la maladie.

Doutes, aménité, affectuosité, expansivité. Pouls 80, réflexe oculo-cardiaque 80. Paraît sobre.

Probabilité d’acheminement vers une psychose hallucinatoire systématique.

Probabilité de cause endogène précise : ovariotomie à 19 ans ; hypertrichose déjà notable. Opportunité d’un traitement glandulaire intensif et prolongé.

Dr G.-G. de Clérambault, 5 janvier 1924.

Antécédents personnels. – Pas d’attaques, pas de somnambulisme. Beaucoup de cauchemars. Nombreuses maladies de l’enfance et de l’adolescence. Angine, scarlatine, anémie avec albumine. Premières règles à 15 ans, puis aménorrhée jusqu’à 17 ans ; de 17 à 19, ménorragies qui duraient la moitié de chaque mois. Ovariotomie complète à 19 ans (kystes ovariens) ; 4 mois alitée ; eschares lombaires ; cachets ovariens. À 20 ans, bien portante. À 25 ans, période dépressive de 3 semaines, à la suite d’une querelle en service (était alors infirmière). Vers la même époque polypes nasaux ; ablation des cornets. Jusqu’à 25 ans infirmière, puis domestique.

Dès après l’ovariotomie, semble-t-il, période obsessionnelle ; ayant pour base les malaises post-opératoires et pour thème la sexualité. À 23 ans, exacerbation de la hantise et période interprétative. À 27 ans (1923), début de l’automatisme mental.

Observation à l’infirmerie spéciale

« Après mon opération [19 ans, 1915], j’ai eu pendant 3 ou 4 ans des bouffées de chaleur ; je prenais alors un verre d’eau. Tout le monde savait que j’avais été opérée, mais je n’en étais pas ennuyée et pas honteuse. Seulement je me posais des questions. Je me demandais pourquoi on m’avait opérée, si je n’avais pas été trompée, si je n’avais pas été violée pendant le sommeil, si je n’avais pas eu un enfant, si le chirurgien ne m’avait pas fait faire une fausse couche, si je n’avais pas eu un amant et un enfant dans mes sommeils naturels ou chloroformiques. Je me suis demandé cela et on se le demandait autour de moi. J’ai entendu dire à l’époque : « Tout le monde se trompe » ; ce qui signifiait que moi j’avais été trompée. Mais cette idée n’a pas duré. Après cela on s’est mis à me faire du tort par médisance. On faisait allusion à mon opération, devant moi, bien en face, à voix haute. On croyait que mon opération avait dû me monter au cerveau parce qu’il y a des femmes que cela rend hystériques ; j’en riais ; on me croyait hystérique parce que j’étais gaie et que j’aimais le chant. Ils pensaient à moi plus que moi, et se faisaient des illusions. Je ne pensais pas du tout à mon opération, mais les autres y pensaient toujours [sic]. Il n’y avait pas encore de spiritisme dans l’affaire, on ne m’envoyait pas de sensations, j’en ai maintenant, mais je les repousse, étant pratiquante. »

En résumé, hantise sexuelle inconsciente et interprétations liées à cette hantise. Pour ce qui est des interprétations le caractère morbide est soupçonné. « Il me semblait que tout le monde me connaissait et me regardait, mais je sentais que cela venait de moi. » Les interprétations s’étendent à des thèmes autres que sexuels ; on la soupçonne d’improbité, on lui attribue un certain vol, elle est mêlée à une discussion sur des clefs, on la croit dangereuse, on le dit même une fois derrière sa porte : « Tout cela était fait pour agir sur mon cerveau mais cela ne réussissait pas à cette époque » [sic].

À 27 ans (janvier-mars 1923), crises anxieuses et début d’automatisme mental. Deux fois au moins, elle se sent mourir, ayant le cœur serré par quelqu’un (sic) et en même temps ou peu après on lui fait penser, voir, entendre des choses absurdes (voir plus loin). Peu après, au cours d’une soirée familiale, où elle avait peut-être (elle est toujours buveuse d’eau) pris un peu de vin, elle s’aperçoit de ce qu’un jeune homme de 28 ans, bien connu d’elle, cherche à l’attirer avec « de drôles d’airs ». Ensuite on lui fait « tout un drame » (autrement dit un scénario) en lui montrant des choses qu’elle ne devrait pas voir ; elle les voyait, on les lui montrait en pensée ; elle sentait en même temps « des choses lui passer sur les nerfs ». Dans la rue elle croyait souvent voir ce jeune homme, le reconnaître parmi les passants, et elle ressentait de grandes émotions. Il lui semblait aussi que le jeune homme la suivait, ou qu’un sosie de ce jeune homme la suivait par ordre ; en outre, elle pensait que si le suiveur était bien le jeune homme lui-même il agissait sur l’ordre d’autrui et non de sa propre inspiration. Elle se sentait influencée. « Au début, j’ai cru toutes ces choses réelles, puis je me suis dit que j’avais peut-être l’esprit troublé. Je me disais que vu mon opération j’avais un cerveau dérangé ; je voulais aller voir des docteurs. Des personnes, en Bretagne, m’ont dit que c’était de la physique, je me suis dit après tout que cela ne me gênait pas trop et que j’étais bonne encore pour soigner les malades. Je ne pouvais pas me mettre dans l’idée qu’on me livrait, je n’aurais jamais eu cette pensée. » Les préoccupations en question sont cause toutefois de nombreux changements de place et même changements de ville, au cours de 1923 : elle se replie sur sa région d’origine (Bretagne).

En juin 1923, nouvelle crise anxieuse, avec prédominance du sentiment d’étrangeté. « J’avais l’impression que tout le monde allait mourir ; les gens étaient pâles. Dans l’après-midi on a commencé le drame du mois de mars ; vers 5 heures il est venu dans le café où je servais un jeune homme grand, qui a dansé une drôle de danse, et qui riait d’un air mort, comme le diable. À six heures et demie, les passants m’influencent, ils ont l’air de vouloir mourir, je vais chez deux dames et leur demande de l’eau bénite, aussitôt tout est dissipé. Dans la nuit, j’ai encore vu ce diable ; il gouvernait toutes mes pensées et je sentais ma jambe droite attirée vers lui ; ensuite il m’a prise comme un homme, mais je l’ai surmonté ; en pensée je le pilais aux pieds. Le lendemain j’avais envie de danser comme lui. En août 1923, j’ai senti deux fois des odeurs de gaz. En septembre, j’ai senti de l’électricité dans les jambes. J’ai pris un chapelet et tout a cessé. En septembre et octobre, j’entendais mon nom prononcé la nuit ; la voix me paraissait lointaine. On agissait sur mon cerveau par la physique, on me faisait penser et voir des choses que je n’aurais pas dû. La nuit une dame venait m’appeler derrière la porte… J’entendais ma patronne courir… d’une salle à manger j’ai vu sortir une dame en noir, que je n’avais jamais vue, et qui faisait des signes de croix. Ma patronne courait, fermait l’électricité, faisait de drôles de-z-yeux, que je ne pourrais jamais imiter ; peut-être me jetait-elle des sorts ; une fois je suis restée endormie une heure de plus, j’ai cru que c’était par influence de ma patronne. » Ici, faits réels déformés non par un travail interprétatif suivi, mais par des interprétations anxieuses exclusivement épisodiques. – Une scène de tentative de viol, dans un hôtel, paraît réelle.

« En septembre 1923, j’ai entendu mon nom, plusieurs nuits de suite, toujours de loin. J’ai entendu des choses absurdes. Depuis un an, ils lisent avec une grande facilité dans mon cerveau ; on sait ma pensée, on la devine ; on répète surtout mes pensées les plus intimes, ce qui concerne ma toilette, les cabinets, etc., on dira : tiens, elle fait telle chose ; tiens elle cause avec le docteur. On me fait des compliments et des critiques ; je suis une jolie fille, une vilaine fille, plusieurs voix se répondent, les unes me défendent, les autres m’attaquent ; un instant c’est une chose, ensuite c’est tout le contraire ; on me dira aujourd’hui : “Tu es folle” ; demain : “tu es fine.” Les compliments sont nombreux quand je me déshabille ; j’entends également des injures ; souvent les compliments me déplaisent, ainsi quand j’entends dire de moi : “C’est une belle poule.” On veut me faire passer pour une poule. On me met dans la tête des pensées qui ne sont pas de moi, et spécialement des idées d’hommes dont je ne veux pas. Il me passe aussi dans la tête des séries de mots, des bouts de phrase qui n’ont aucun sens. Cela dira, sans que je pense à rien : “Il veut se tuer… ses droits vont lui être retirés… il sera ci ou il sera ça… on réclame” Je ne comprends pas plus le sens de cela qu’on ne comprend trois mots échangés entre deux passants. Souvent ce ne sont pas même des phrases, ça n’est ni breton ni français ; non, ce n’est pas une langue inconnue, mais c’est très drôle. À un moment cela me gênait pour travailler ; cela commençait à devenir tragique [sic]. En octobre, j’ai encore entendu mon nom, mais de près. J’ai vu la nuit un autre jeune homme qui prenait une tête de sorcière et qui montrait un trousseau de clefs. Ils tâchent de m’attirer. On m’envoie des fluides. J’ai l’impression qu’on m’a livrée au démon. Si je pourrais devenir enceinte du démon dans ces conditions ? Je ne le crois pas. On me donne souvent l’illusion de reconnaître des gens, particulièrement ces jeunes gens que j’ai vus la nuit. J’ai eu cela dans le train, et à Nantes, et à Paris. Je me raisonnais, en me répétant : c’est impossible. Actuellement j’espère être débarrassée de tout cela ; je l’emporte souvent sur ceux qui m’influencent ; je crois que par le travail je pourrai être tranquille. »

À l’asile, service du Dr Sérieux, la malade est calme et sociable. Le 17 janvier, nous lui demandons : « Vos persécutions, est-ce réel, ou bien est-ce de la maladie ? » Elle répond : « C’est de la maladie. Je vois ici des malades hallucinées ; moi aussi je suis hallucinée, mais moi je sais que mes hallucinations n’existent pas ; heureusement, car si j’y croyais-je serais furieuse, je serais devenue une folle furieuse. D. : – Croyez-vous qu’on peut vous guérir ? R. : – Il me semble que cela ne doit pas être difficile ; rien qu’en travaillant je guérirai ; cela ne me gêne pas pour le travail, cela cessera. D. : – Mais si cela continuait ? R. : – Ah ! voilà… ces choses m’ennuient. »

Présentée à la Société clinique de médecine mentale, elle ne se départ pas de sa franchise : « Oui, on connaît mes pensées et mes intentions. Oui, on me donne des pensées défendues. On me dit des choses, mais elles ne m’effrayent pas du tout. Les gens qui me parlent ne sont pas bien méchants. Si je suis une persécutée ? Je ne demande qu’à sortir d’ici pour ne plus l’être. » Ses réponses sont rapides et nettes ; elle sourit, elle écoute avec grande attention et elle accepte avec confiance toute appréciation sur son cas, elle se laisse comparer à deux autres malades qui sont présentes, reconnaît les analogies et se montre, pour elle-même, optimiste ; son attitude à l’égard du présentateur, auteur de son internement, est amicale. Elle n’a rien d’une paranoïaque.

Commentaires

Les automatismes sensitif et moteur sont ici banals. Aux phénomènes banals de l’automatisme mental (pensée devinée, actes énoncés, etc.) s’ajoutent des phénomènes spéciaux, qui sont d’une part les fausses reconnaissances et les perceptions de ressemblance, d’autre part, des kyrielles de mots, des jeux syllabiques, des non-sens. On peut parler aussi d’un automatisme affectif et émotif, d’abord à propos de sentiments intellectuels comme ceux d’étonnement, d’étrangeté, de reconnaissance perpétuelle, ensuite à propos d’anxiétés. Ces anxiétés sont jugées tantôt comme personnelles, tantôt comme étrangères. De cet automatisme émotionnel relèvent encore les obsessions et les interprétations émotives à point de départ obsessionnel ; toutes ont pour cause non point une idée légitime (opération), mais l’émotivité accrue et l’imminence d’un automatisme mental plus étendu. Notons enfin un automatisme visuel, constitué uniquement par des représentations. (Cf. la malade précédente.)

Cette malade n’est pas, à l’heure actuelle, une persécutée ; ce n’est qu’une fausse persécutée. Elle est aimable, confiante et franche. Ses tourmenteurs sont peu méchants, très peu gênants ; elle ne construit à leur sujet, bien qu’intelligente et, de plus, superstitieuse, aucun roman ; elle ne systématise ni ne personnifie. Elle n’a pas de rancune envers l’auteur de son internement, elle est très sociable dans l’asile. On peut lui faire admettre facilement l’absence de toute hostilité dans son ambiance et de toute objectivité pour ses voix ; elle oscille même spontanément dans ses croyances, au sujet de l’objectivité et de l’hostilité, ne leur accordant jamais un degré maximum, jamais même un degré moyen, et les ramenant spontanément tout près de zéro. Tout cela, parce qu’elle n’est pas, par nature, paranoïaque. Le peu de tendance à croire à une hostilité diminue la tendance à croire en l’objectivité des voix et favorise la conscience de la maladie.

Cette conscience est ici très nette. Elle a porté dès le début sur les interprétations émotives, elle porte actuellement sur l’automatisme mental. « Je me sentais le cerveau dérangé, je voulais aller voir des docteurs. »

Les premiers troubles manifestés ont été de forme obsessionnelle, puis interprétative, puis anxieuse. Les interprétations n’étaient qu’une amplification de l’obsession. La malade craignait que sa pensée ne fût aussi celle de son ambiance, et croyait en trouver des preuves. Détail curieux, son obsession était, au début, subconsciente, et elle n’en a eu connaissance que par le reflet qu’elle en a projeté dans autrui : « Je n’y pensais jamais, eux y pensaient toujours. » Ces interprétations de nature émotive, groupées autour d’une obsession, furent assez promptement corrigées.

La psychose se développe surtout par paroxysme. Avec les crises anxieuses coïncide une suractivité des automatismes divers (et cela non par voie de conséquence, mais par causalité commune). Dans ces paroxysmes, l’automatisme idéo-verbal jette à l’esprit des conceptions saugrenues ; de leur côté, l’imagination et le jugement créent des conceptions plus plausibles ; la crise laisse après elle des reliquats idéiques que l’intelligence n’exploite pas, faute de passion, qui sont fréquemment mis en doute, et qui, même acceptées, ne constituent qu’un délire rétrospectif ; l’automatisme mental, qui persiste dans les périodes calmes, mais en veilleuse, n’apporte pas d’éléments nouveaux importants. Dans ces intervalles, le sujet oscille entre la notion de subjectivité, d’une part, et d’autre part les notions connexes d’objectivité et d’hostilité. Elle combine fréquemment les deux explications ; elle n’est pas encore arrivée à cette étape, qui est celle de la malade suivante, l’idée d’une folie imposée.

Probablement, elle y viendra, et peut-être la dépassera. Ce sera en vertu de la tendance inévitable de l’esprit humain à l’explication exogène, et, plus encore, à l’explication animique (voir plus loin) ; ce sera aussi en vertu des motifs spéciaux inhérents aux automatismes mentaux et sensitifs (voir nos exposés à la Société clinique de médecine mentale, avril 1920 et décembre 1923). Toutefois, on ne doit attendre d’elle qu’une hostilité modérée ; elle entre lentement, malgré elle, et pour ainsi dire à reculons, dans le délire de persécution.

Malgré son âge, la malade n’a rien d’une démente précoce. Elle a réagi à la ménopause opératoire prématurée comme les autres femmes à la ménopause naturelle. Les seules données exceptionnelles auront été l’automatisme visuel et l’automatisme affectif ou émotif. Ces deux sortes d’automatisme lui sont communs avec la malade précédente. L’automatisme émotif lui est commun, à un plus haut degré encore, avec la malade qui va suivre. L’âge peu avancé des malades à l’époque du début des troubles est à retenir.

Bien que la notion de dégénérescence ne puisse être écartée, une part causale prépondérante nous semble devoir être accordée aux troubles endocriniens, suite de la castration, c’est-à-dire, autant que nous pouvons savoir, à une cause d’ordre toxique. Des marques de cette causalité semblent résider dans les paroxysmes anxieux, dans la note obsessionnelle, dans les fluctuations émotives et affectives, enfin dans le visualisme (automatisme visuel).

Ce cas confirme nos vues sur l’automatisme mental comme syndrome indépendant, sur les faux persécutés, sur la causalité toxique et infectieuse des psychoses hallucinatoires chroniques à marche lente.

Certificat aux fins d’internement

Infirmerie spéciale. – C… Maria, 48 ans, corsetière.

Délire de persécution présentement atypique.

Automatisme mental et roman surajouté. États anxieux très marqués. Phénomènes obsessionnels phobiques et impulsifs, partiellement autonomes.

Appréciation très nette de ces derniers symptômes.

Conscience presque complète de la morbidité de l’ensemble. Présentation amène, expansivité fréquente, parfois subanxiété.

Depuis 8 ans, écho de la pensée, idées étrangères, voix, machinations ambiantes ; électricité, radium, suggestion.

Accuse des inconnus, mais déclare charmants ses voisins.

Accès anxieux simulant le délire onirique. Vigilance nocturne, garde montée sur une échelle, revolver manœuvré à vide pour effrayer. – Parfois est contrainte à crier, à discourir et à s’agiter malgré elle [sic].

Contrainte aussi à écrire. Lettre de plaintes aux autorités. Exacerbations depuis 1 mois, avec état subfébrile.

Phénomènes hypnagogiques déjà anciens. Craintes de poison. Refus d’aliments. Se déclare elle-même une persécutée, demande si elle est curable, se réjouit de son internement.

Ovariotomie à 22 ans.

Somnambulisme dans l’enfance.

Dr G.-G. de Clérambault, 23 décembre 1922.

Examen physique. – Faciès bouffi, de type myxcedémateux, en outre, congestionné. Œdème prétibial. Hypertrichose. Pouls 100 et 108. Langue saburrale. – Buveuse d’eau.

Observation à l’infirmerie spéciale

Automatisme sensitif. – Mauvaises odeurs. Goûts de poisons ; sublimé dans ses aliments, microbes dans son verre. « Depuis un mois la Police veut m’empoisonner ; depuis trois semaines je ne mange plus. »

Électrisée, se défend par des signes de croix et des prières. Depuis 3 jours radium sur la tête, électrisation abdominale.

Automatisme idéique. – « On me donne des fausses reconnaissances. On me dit qu’on me suggestionne la nuit. Ils écoutent tout ce qui se passe dans mon esprit. J’entends parler, bien parler, mais je n’entends pas de voix ; c’est dans l’esprit.

« Ils savent toute ma vie. Ils passent le temps à tout regarder et à tout dire ; ils disaient tout devant mon ami, c’est pour cela qu’on ne s’est pas mariés [sic]. Oui, autrefois, ils me faisaient des compliments ; maintenant j’entends surtout des menaces. On m’annonce qu’on me fera arrêter, qu’on me mettra au cabinet noir, qu’on me fera sauter du plafond à la cave. »

Automatisme émotif et idéo-moteur. – « On me donne des peurs. On me suggestionne pour que je crie à l’assassin dans la rue et que je sois arrêtée comme folle. On me force à me plaindre. Des fois je voulais me plaindre de quelqu’un et ne voulais plus, j’étais alors forcée de le faire. » – Il s’agit là d’intentions obsédantes et impulsives plutôt que d’impulsions motrices circonscrites. – Qu’on veuille bien spécialement remarquer le caractère soudain, impulsif, presque exogène, des émotions. Ce trait nous a paru assez net pour légitimer cette rubrique inusitée : automatisme émotif.

Caractères paroxystiques. – Il n’existe pas chez le sujet d’interprétativité autonome ni d’hostilité continue. Les convictions délirantes surgissent par bouffées, et c’est l’automatisme mental exacerbé qui les fournit.

On va l’enlever de chez elle. Une voiture d’ambulance est prête à l’emporter, on va l’assassiner, son affaire sera vite faite, elle n’en aura pas pour longtemps, on la jettera dans un trou noir, elle sera en cellule toute sa vie. A 4 heures juste on l’arrêtera.

On remarquera dans ces formules un caractère d’imminence presque égal à celui des anxiétés toxiques. Nous y trouvons même cette formule verbale presque spécifique de l’anxiété alcoolique : « Nous ferons l’affaire demain, telle heure. »

Elle puise ses convictions diverses, non pas dans des cogitations, mais dans ses voix : c’est là une ressemblance de plus avec les onirismes toxiques.

Dans ses crises anxieuses et hallucinatoires, la malade s’enferme, se barricade, fait le guet armée d’une hachette et d’un revolver non chargé, s’enfuit si l’on vient à son secours, s’abstient de nourriture pendant 8 ou 10 jours. À peine entrée dans notre Service elle dut être camisolée, ce qui est rare pour les persécutés ; calmée et parlant posément, en entendant remuer un trousseau de clefs elle se retourne avec effroi et demande si nous ne voulons pas l’emprisonner, la faire mourir ; que va-t-on faire d’elle ? elle le demande d’un ton modéré, peu en rapport avec l’idée ; elle ajoute d’ailleurs aussitôt : « Je suis très calme. » – Comme on lui offre de l’eau, elle la repousse, mais se laisse raisonner, déclare : « Cette eau ne semble pas empoisonnée », et boit d’un trait ; le lendemain, elle déclare d’elle-même que sa méfiance était absurde.

Données subcontinues. Réactions habituelles. – On est jaloux de sa clientèle. On va faire une révolution tout exprès pour la supprimer. Les journaux font allusion à elle. Ces conceptions semblent être subcontinues ; elles doivent avoir leur origine dans les voix. Que les journaux contiennent des allusions à elle, cette conception peut avoir la même origine, ou résulter d’une constructivité secondaire, celle-ci très faible (voir ci-dessous). Réactions corrélatives : a écrit à plusieurs journaux, à la Préfecture de police, au président de la République. Plusieurs fois, a changé de tramways pour dérouter des poursuiveurs.

Absence de constructivité. – Nous ne constatons ni systématisation ni même efforts d’explication. Qui dirige les persécutions ? Quels sont seulement les principaux persécuteurs ? à cette demande elle lève et laisse tomber ses bras comme quelqu’un qu’une question dépasse. « C’est impossible de les trouver, parce que je ne connais pas leurs noms et adresses. » Ce ne sont pas les voisins, ce ne sont que les gens qui passent, des gens lointains, des anonymes : voituriers, boueux, balayeurs, gens à casquette, ouvriers des postes [sic], agents, enfants. Les voix les lui ont désignés. Que veulent-ils ? on lui a parlé de choses politiques, on l’a traitée de Boche en raison de son accent. Elle ignore le plan de ses ennemis, non qu’elle ne soit intelligente assez pour leur en prêter un, mais parce qu’elle ne reçoit des voix que des renseignements fragmentaires, et ne cherche pas à compléter.

Elle ne construit pas parce qu’elle est dénuée d’hostilité. Sa sociabilité foncière apparaît dans ce trait singulier, qu’elle n’incrimine pas ses voisins. « Tous mes voisins sont gentils pour moi ; tous me rassurent, tout le monde s’efforce de me calmer. » – Dans notre service, elle trouve tout le personnel charmant, et plaisante avec ceux qui l’ont camisolée. « Pour une corsetière, me voilà bien corsetée ; précisément j’aime être serrée. » Décamisolée, elle fait montre d’aisance en même temps que de réserve, demande gentiment qu’on lui apporte son manteau, nous demande à s’approcher du feu, badine, raconte des anecdotes, fait des confidences, s’intéresse aux aliénés que nous faisons amener (justement afin de l’éprouver), se mêle à leur interrogatoire avec l’intention de nous aider, se laisse traiter de folle, se dit moins folle que nos malades, bref se montre dénuée de méfiance, de rancune et d’amour-propre.

Elle semble, par nature, optimiste. La jalousie ne figure pas dans son délire. Elle s’est armée d’un revolver, non pas dans l’intention de faire feu, mais seulement pour intimider : « le revolver n’était pas chargé » (fait avéré). La bienveillance et l’optimisme de la malade l’ont préservée de devenir une interprétative ; elle ne réfléchit que par intermittences à ses épreuves, ou même elle ne réfléchit pas, mais sommairement elle imagine. Pour devenir une systématique, il lui manque la ténacité que donne seule la constitution paranoïaque. Son idéation procédant par paroxysmes, est incapable d’un agencement complexe et ferme. Dans les moments où elle croit le plus à la réalité des voix et des poursuites, elle est prête à admettre qu’on veut non pas la perdre, mais l’éprouver, et que l’épreuve n’aura qu’un temps. Elle n’a ni le sentiment d’un combat sans merci, ni non plus la foi absolue en l’objectivité des voix ; au sujet de l’objectivité comme du danger, elle oscille constamment d’un degré à un autre. Toutes ces oscillations ont une raison unique : non hostile par nature, elle n’admet pas sans peine une hostilité maxima ; son caractère modère d’avance sa conviction. Nous voyons ainsi intervenir, dans l’objectivation des troubles de l’automatisme mental, un facteur autre qu’idéatif ou sensoriel, le caractère : la foi est fonction de la passion.

Conscience de la maladie. – La malade a parfois conscience d’une subjectivité presque totale. Exemple le dialogue suivant : « D. : – Vous êtes une folle persécutée ; répétez-le. R. : – Probablement, je dois être une persécutée, puisqu’on me tracasse. D. : – Jouissez-vous de la plénitude de vos facultés mentales ? R. : Mon ami me dit que je lui fais des misères depuis trois ans. Est-ce que ces maladies se guérissent ? Le fou que vous m’avez montré ne m’a pas l’air de devoir guérir ; je crois être bien moins folle que lui. D. : – Je vous envoie chez les folles. R. : – Ne m’envoyez pas chez les trop folles. Je veux pouvoir travailler un peu ; je sais tout faire, et notamment bien la cuisine. Cela me fera du bien d’être dans une maison, où je pourrai dormir, où je serai tranquille. D. : – Écoutez votre certificat [nous ne lui lisons]. R. : – C’est bien moi. Il faut me guérir, pour que je puisse travailler ensuite. D. : – Serrez-moi la main. R. : – Je voudrais bien, mais mes mains ne sont pas assez propres. Au revoir, monsieur, et merci. D. : – Merci de quoi ? R. : – D’avoir été gentil avec moi. »

Séjour à Sainte-Anne (service du Dr sérieux)

Calme ordinairement, présente en un an deux courtes périodes d’agitation, avec hallucinations très actives. « On la travaille par les rayons de lune, il y a un caveau sous le saut-de-loup ; elle va être enterrée vivante » (mars 1923). Même agitation 9 mois plus tard (décembre 1923). Ses conceptions ne sont pas rectifiées dans la suite ; elle conserve ainsi un délire rétrospectif (Dr Sérieux).

Revue par nous en janvier 1924, elle montre une combinaison singulière de conscience de la maladie et de convictions maladives : « Elle a bien été délirante, mais parce qu’on la rendait telle, peut-être même est-elle encore folle, mais c’est d’une folie imposée. » Elle s’accommode de cette idée et n’y apporte pas d’additions, sauf dans ses périodes d’anxiété. L’automatisme mental persiste, pour ainsi dire, au ralenti, en temps normal, et paraît alors supportable.

« Quand vous m’avez vue l’an dernier, je n’étais plus moi-même, je ne m’appartenais pas. Les ennuis rendent peureux, et on me faisait peur avec tout. J’ai reconnu tous mes symptômes dans les malades autour de moi ; seulement chez elles, tout est imaginaire probablement, tandis que chez moi, c’est réel. Mon ami a été complice, il m’a mis la main au cou plusieurs fois la nuit ; je me suis acheté un lit pliant pour coucher seule ; mais il ne voulait que me faire peur, pour me rendre folle. On m’a donné ainsi des hallucinations pour m’interner. On m’a inoculé des maladies. J’ai eu en 1922 une dysenterie artificielle ; j’ai été empoisonnée, électrisée ; après l’explosion de La Courneuve, on m’a traitée de Boche. On me parle d’affaires politiques où je ne comprends rien. Je suis très douce, j’ai mis bien longtemps à me défendre ; avant de porter un revolver j’ai demandé la permission au commissaire, et je n’ai pris un revolver que pour faire peur, puisque je ne l’ai jamais chargé. »

Nous voyant prendre des notes, elle s’alarme soudain, craint de se voir refuser la sortie qu’elle demande, et prend le parti de nier tous les faits du dossier, mais elle le fait sans fermeté, sans arguties, et quand elle se voit réfutée, avoue en souriant qu’elle nous ment parce qu’il le faut.

Nous lui lisons une lettre d’elle où elle parle des rayons de lune et du caveau, qu’elle vient de renier ; elle sourit, minaude et réplique : « J’ai eu grand tort d’écrire. Toutes ces dames me disent bien de garder mes secrets pour moi, sans quoi je ne sortirai jamais. Si vous continuez d’écrire tout vous ne me laisserez jamais sortir. Je vous en prie, ne prenez plus de notes, soyez gentil. Je suis une grande persécutée ? ne dites pas cela, je ne sortirais plus. Lorsque vous m’avez internée, vous m’avez dit que je le serais peu de temps (?). J’ai été camisolée dans votre Service ; on m’avait créé des ennuis pour me rendre folle. Il en est résulté des hallucinations, ce qui a permis de m’amener ici. Je veux sortir et retrouver ma clientèle. Voulez-vous bien ne plus écrire ! Monsieur arrêtez-vous d’écrire, je ne pourrai plus m’en aller si vous en mettez trop long. »

En résumé, conscience du caractère subjectif pour une partie des phénomènes paroxystiques et des phénomènes permanents, mais explication exogène non rectifiée à l’heure actuelle, et gagnant lentement du terrain ; idée d’une folie imposée ; persistance de l’aménité du caractère.

Présentée à la Société clinique de la maladie mentale, elle avoue en souriant un parti pris de réticence qu’elle n’arrive même pas à garder. « J’ai tout écrit au Dr Sérieux. On s’est servi de la persécution. On m’a poussée à me faire plaindre, à écrire des lettres. Si c’est spiritisme ou suggestion, je n’ai pas à chercher. » En refusant de répondre, elle sourit et minaude ; en exposant ses tribulations, elle n’est aucunement indignée. Elle se laisse comparer aux deux hallucinées qui sont présentées avec elle, et conclut : « Cela ne se guérit pas, seulement je demande ma liberté, car cela ne m’empêche pas de travailler. » Elle se montre tolérante, amicale envers le présentateur, auteur de son internement.

Commentaires

Automatisme sensitif ici banal. Automatisme intellectuel en partie banal (pensée répétée, pensée étrangère) et en partie original. Données originales : le caractère abstrait des voix (« c’est dans l’esprit ») et un sentiment intellectuel : « On me donne de fausses reconnaissances. »

Automatisme émotif : bouffées d’anxiété sans motif. « On me donne des peurs pour que je crie, et je suis forcée de le faire. »

Automatisme volitionnel (à la fois idéo-moteur et idéo-affectif) : intentions obsédantes (écrire, se plaindre).

L’anxiété apparaît par crises très espacées (intervalles de 3 à 8 mois) coïncidant avec une exacerbation de l’automatisme mental ; anxiété avec terreurs et suragitation, rappelant l’anxiété éthylique par son acuité et par certains détails de forme (formule verbale). C’est dans ces paroxysmes que naissent les conceptions délirantes, qui persévèrent, mais sans recevoir de développement, dans les périodes intercalaires ; l’automatisme mental vit alors en veilleuse, l’esprit n’exploite pas ses souvenirs ; le délire est, à peu de chose près, rétrospectif.

Bien que suffisamment intelligente, la malade ne systématise pas. Elle regarde ses persécuteurs comme introuvables, impossibles à identifier, et incrimine pas ses voisins ; son indifférence est bien proche de l’optimisme. L’absence chez elle du caractère paranoïaque explique qu’elle n’aille pas jusqu’au bout des explications exogènes, et qu’elle ait une conscience partielle du cas morbide. « Il faut me guérir… ces maladies-là ne guérissent pas ; néanmoins je puis travailler. »

Elle trouve parfois des conceptions cumulatives des deux thèses inverses : objectivité, subjectivité. Elle est folle, mais c’est d’une folie artificielle, une folie qu’on lui a imposée. Les formules mitigées de ce genre, chez les malades pensant comme elle, mériteraient d’être cataloguées ; ils parlent d’expériences temporaires, d’une épreuve morale, d’un dressage, etc. Chez un même malade, la formule se modifie chaque fois que l’une des deux conceptions antagonistes prend l’avantage.

Il y a treize mois, la malade doutait davantage de son délire. La préférence pour l’explication exogène se sera développée sous nos yeux. Elle doit avoir eu pour raisons les caractères désagréables de l’automatisme sensitif et de l’automatisme mental (inquisition), le contenu graduellement plus thématique des voix (ironies, grossièretés, menaces), enfin, les crises anxieuses qui accroissent temporairement l’apparence objective des voix. Au début (c’est-à-dire vers ses 40 ans ou avant), la malade, en dehors de ses crises, ne pouvait croire ses tourmenteurs ni très méchants ni très tenaces ; actuellement, elle les croit tenaces et n’espère plus s’en délivrer, mais se résigne à les supporter. Elle sera entrée à reculons dans le délire de persécution.

L’origine endocrine de la psychose est évidente. Elle offre certains traits toxiques : anxiété, marche paroxystique, tendance obsessionnelle, visualisme ; la malade présente un aspect partiellement myxoedémateux.

Cette observation est superposable à la précédente. Elle semble ne présenter qu’un stade plus avancé de la même psychose. Il serait intéressant de revoir dans vingt ans les deux malades, pour rechercher : 1) s’il y aura eu altération de leur caractère ; 2) s’il y aura eu systématisation de leur délire ; 3) le degré de liberté laissé à leur esprit par l’automatisme mental.

Commentaires communs

Nos deux malades ont en commun des traits essentiels : automatisme émotif (obsessions, crises anxieuses), marche paroxystique, absence de paranoïa et de systématisation, conscience étendue de la maladie, tendance graduelle à perdre cette conscience. Tous ces traits, sauf la progression paroxystique chez la malade de l’observation précédente, la malade W. Cette malade W. avait, en outre, en commun, avec une des deux malades actuelles, un éréthisme intermittent des représentations visuelles.

La marche paroxystique est du type suivant : pendant des crises anxieuses(12), l’automatisme mental exacerbé jette des conceptions saugrenues dans la conscience, en même temps qu’un travail d’esprit personnel ébauche quelques explications ; dans les intervalles calmes, ces données restent inexploitées, ou peu s’en faut ; elles sont en partie rectifiées ; la persistance de l’automatisme mental ne suffit pas à entretenir un travail interprétatif ni un sentiment d’hostilité. La gradation dans l’idée d’une objectivité et d’une hostilité se traduit en formules variées, elles-mêmes fluctuantes.

La conscience de la maladie tend à se perdre, d’abord sans doute par l’extension du processus histologique causal, ensuite pour des raisons multiples dont quelques-unes psychologiques : tendance taquine de l’automatisme mental, contenu graduellement thématique de cet automatisme, irritation, crédulité, superstition. La tendance à l’explication exogénique est, nous l’avons dit naturelle ; comme l’homme primitif, le vulgaire l’applique encore à tous les faits physiologiques ou psychologiques qui le surprennent : convulsions, sursauts musculaires, cauchemars, rêves banals, états d’excitation divers, pressentiments.

Chez nos deux malades, la causalité est évidemment endocrinienne (ovariotomie) ; chez l’une, le début des troubles a été presque immédiat, chez l’autre tardif.

Nous croyons reconnaître l’influence toxique dans certaines particularités de nos deux malades : importance des troubles affectifs et émotifs, marche paroxystique, conscience partielle de la maladie, malaises physiques, et, chez l’une d’elles, éréthisme visuel. Le facteur prédisposition a été certainement adjuvé par un facteur précis, d’ordre toxique, et d’origine endocrinienne. Ce facteur toxique semble régler le décours de formes cliniques que l’on peut résumer ainsi : pas de paranoïa, début obsessionnel, décours mêlé d’obsessions, céphalées, crises émotives, progression en échelon, caractère non modifié, conscience de la maladie, nuances nombreuses et spéciales de l’automatisme mental.

Le caractère rémittent de la maladie, que les familles affirment parfois, non sans d’ailleurs l’exagérer, et que nous nous refusons d’ordinaire à admettre, est donc bien une réalité pour certains cas.

Ces deux cas confirment notre conception de l’automatisme mental noyau des psychoses. Ils nous montrent aussi, à côté de l’automatisme verbal, sensitif et moteur, un automatisme affectif et émotif ; ils montrent aussi un automatisme idéique pur ; bref, ils contribuent à étendre notre compréhension de l’automatisme mental.

Si à nos deux malades actuelles (S. et C.) nous joignons celle de l’observation précédente (malade W.), nous conclurons : l’automatisme mental comprend des processus non décrits ou peu commentés, non estimés à leur valeur au point de vue, soit de la fréquence, soit de leur place dans l’évolution de l’automatisme. Ces processus sont positifs ou négatifs, et du domaine le plus intellectuel ou au contraire le plus animal : domaine neuro-végétatif. Les cas de ce dernier genre semblent devoir procéder principalement par progression paroxystique, sous forme de crises à la fois anxieuses et hallucinatoires, séparées par des périodes calmes durant lesquelles les malades comptent parmi les persécutés inermes. Ces cas confirment nos vues sur la pathogénie mécanique des psychoses de persécution et des psychoses en général.

Extrait de G.G. de Clérambault, Œuvre psychiatrique, PUF, 1942, t. Il, p. 495-526.