V. La démence paranoïde par Jules Séglas

Il est peu de questions de pathologie mentale qui aient donné lieu à autant de controverses que celle de la paranoïa. Dans une revue critique13 qui remonte déjà à plusieurs années, j’ai essayé d’exposer l’historique et l’état actuel des différentes théories régnantes à cette époque.

Parmi les travaux plus récents, ceux de Kraepelin14 méritent une attention toute particulière, en raison de l’originalité des vues qui s’y trouvent exposées.

Pour lui, la paranoïa est caractérisée par l’apparition lente d’un système d’idées délirantes bien organisé, qui persiste longtemps sans modifications notables et n’aboutit pas à la démence.

Ainsi se trouvent exclus du cadre de la paranoïa tous les délirants et hallucinés chroniques qui plus ou moins rapidement finissent par tomber dans la démence. Ceux-là forment un groupe à part, la démence paranoïde, que l’auteur rattache à la démence précoce.

Contrairement à la grande majorité des auteurs étrangers, Kraepelin restreint donc beaucoup les limites de la paranoïa, pour élargir, dans d’énormes proportions, celles de la démence précoce.

Il est vraisemblable, à notre avis du moins, que cette conception renferme une grosse part d’exagération ; mais elle ne doit pas pour cela être rejetée dans son ensemble. Elle a du moins l’avantage de mettre en lumière un groupe plus restreint de faits, englobés jusqu’ici, avec d’autres très dissemblables, sous le vocable de paranoïa aiguë, de délire des dégénérés, et qui paraissent cependant avoir réellement une symptomatologie et une évolution spéciales.

Ce groupe de faits, auxquels nous conserverons le nom de démence paranoïde, nous semble surtout caractérisé par un affaiblissement intellectuel de nature démentielle, se développant rapidement et s’accompagnant, parfois pendant un temps assez long, d’erreurs sensorielles et d’idées délirantes variables, dépourvues de tout caractère systématique.

Voici un fait qui pourra, mieux que toute description, servir à fixer les idées :

D…, âgé de vingt-cinq ans, entre à l’hospice de Bicêtre le 18 mai 1899. – Le père buveur, est mort du typhus ; la mère est bien portante. Ils ont eu neuf enfants : un est mort de méningite à trois ans ; un autre, âgé de quarante ans, né avant terme, a eu des convulsions de l’enfance ; il est, dit-on, quelque peu original, sombre, a des manies bizarres. Un cousin est mort aliéné.

L’anamnèse personnelle ne révèle chez notre malade qu’une variole grave survenue vers dix-huit mois à deux ans ; il n’a marché qu’après cette maladie. Étant jeune, il souffrait souvent de maux de tête. On l’a toujours considéré comme intelligent ; mais il était d’un caractère méfiant, soupçonneux, jaloux de ses frères et sœurs, trouvant que ses parents faisaient plus pour eux que pour lui ; il convenait d’ailleurs volontiers du mal fondé de ses préventions et s’en excusait. Un an avant son départ pour le régiment, ces traits de caractère n’avaient fait que s’accentuer ; de plus, il était devenu colère et montrait moins de goût pour son travail. Toutefois, il n’avait jusque-là manifesté aucun trouble psychique caractérisé, aucune idée délirante. Il buvait à l’occasion avec ses camarades, mais sans excès habituels.

Revenu du service militaire, il songea à se marier (octobre 1898). Les parents de la jeune fille ayant appris qu’il aurait eu une maîtresse, et trouvant sa position insuffisante, lui en firent l’objection. Il en fut très affecté et, de lui-même, rompit les pourparlers, craignant d’avoir plus tard à subir les reproches de sa nouvelle famille.

C’est à ce moment qu’ont paru les premiers accidents mentaux. D…n’était plus assidu à son travail. À l’atelier, il restait des heures blotti dans un coin ; il accusait ses camarades de se moquer de lui, de penser à lui faire du mal. Le médecin de l’usine lui fit donner un congé. Rentré dans sa famille, il restait sur sa chaise des journées entières, n’osait pas sortir, se croyant espionné, craignant d’être arrêté. Il avait des hallucinations, disait entendre des voix, se plaignait de sensations étranges, brûlures au cœur, etc. Dès cette époque, il se livrait à des actes absolument extravagants. Il se déshabillait sans motif, descendait tout nu les escaliers ou se promenait en plein jour avec une bougie allumée placée dans un verre.

Très rapidement, cet état s’aggrava. Le malade, tantôt triste, tantôt inquiet, tenait des propos sans suite, parlait d’ennemis qui voulaient lui faire refaire son service militaire, d’un général allemand dont il serait l’ordonnance, se disait en communication avec Félix Faure qui lui apparaissait et lui faisait des confidences, accusait sa mère d’avoir assassiné le patron du bazar de l’Hôtel-de-Ville, manifestait des idées de suicide et proférait des menaces contre son entourage.

À l’entrée (mai 1899), l’aspect extérieur, l’attitude ne présentent guère d’indications spéciales. Le malade est calme, ne manifeste aucun symptôme d’excitation, de dépression ou d’anxiété. Il répond assez correctement, d’une façon laconique, aux questions qu’on lui pose sur son âge, sa profession, la date de son placement, etc. Ces réponses ne témoignent pas de désorientation réelle. Mais au bout de quelques minutes, il ne tient plus que des discours incohérents : « Il a été prononcé la peine de mort contre lui. La porte est-elle en bois, en fer, en acier ou en tenue polytechnique ? C’est le téléphone qui l’ennuie. S’il était un aveugle, on le mettrait dans un trou. Il pousse au bien. Il veut inviter le monde, ce qui est la vie romanesque. Demandez, vous serez recommandés. Il est un des sept Cochefert de Paris. Il est facile de rassortir les races. Il doit s’en aller par le détroit de passage. Il n’est pas malade. Il se tient dans sa probité, mais il y a des plats qui se suivent, et par la combinaison des plats on fait avouer des choses aux individus. Il a le cœur en hypertrophie. On le juge. On est souffrant. Il faut planter des fleurs et se mettre au régime végétarien », etc.

Dans tout son verbiage, on arrive à discerner des idées délirantes diverses : persécution, grandeur, hypocondrie, quelques hallucinations, des troubles de la sensibilité générale. Mais toutes ces idées délirantes sont mobiles, variables, absurdes, sans aucun lien réciproque.

De plus, le malade les traduit toutes du même ton, en général indifférent, parfois de satisfaction béate. Il s’exprime avec calme, comme si ses réponses étaient les plus pondérées du monde. Il n’est aucunement loquace ; l’articulation est correcte.

La conformation est régulière. Il n’existe pas de symptômes somatiques, en particulier pas de signes d’alcoolisme ni de paralysie générale.

Les jours suivants, D… reste tout aussi incohérent. Il semble que les idées de persécution soient plus actives, entraînant un certain degré d’anxiété réactionnelle. D… sait par le téléphone qu’on le cherche pour le tuer et il a fixé sur sa poitrine un papier qui doit servir de cible.

Cette crise d’anxiété est très passagère. D… redevient indifférent, mais est toujours aussi dyslogique, comme on peut en juger par la lettre suivante, écrite à cette époque :

« Grand livre. – Je déclare avoir voulu marier ma mère avec mon frère, et ma sœur Léontine avec M. Mollard. Ma tante est morte de peur, appréhendant de voir verser du vin au lieu de larmes. Moi j’ai essayé d’accorder ma femme avec une domestique qui se faisait passer pour sa mère et passer son ombrelle pour un parapluie. Vous dire ce qu’elle avait l’air d’une vraie tour pointue. Voilà six mois qu’on me bourre la tête avec cela. Il y a de quoi se graisser les mains et les chaussures jusqu’’à ce que tout le monde ait vu clair et sache comprendre que M. Loubet a eu besoin d’un ridicule. Le parapluie, c’est moi. Le ridicule, c’est ma belle-mère, car M. Loubet ne peut sortir une fois sans embrasser la sienne. Pour me faire un marché, il faut la terre, l’eau et la lumière électrique ; comme cela, s’il fait du vent, on ne verra pas la poussière dans l’eau et la marchandise. Mais l’on verra de beaux abatis qui sentiront moins fort que le garçon boucher de ta rue des Halles… »

Il est à remarquer que si le fond de cet écrit est absolument incohérent, la forme en est très correcte, le papier propre, les lignes très régulières et sans ratures, l’écriture ferme, nette, plutôt élégante.

Ajoutons que D… ramasse et collectionne tout ce qu’il trouve sous sa main, chiffons, épingles, morceaux de papier, dont il emplit ses poches ou qu’il fixe à ses vêtements. Il déchire son linge et ses habits, arrache tous ses boutons, enlève la visière de sa casquette, met ses souliers comme des savates, est toujours absolument débraillé.

Très tranquille, il passe son temps à errer sans but dans la cour ou reste assis sur son banc, quelque temps qu’il fasse. Il ne manifeste jamais aucun sentiment affectif. En un mot, on peut le considérer comme un véritable dément (juin 1899).

Depuis lors, cet état démentiel n’a fait que s’accentuer. La tenue du malade est encore plus négligée et plus malpropre. Il est tranquille, indifférent ; souvent il cause seul à mi-voix ; par intervalles, il refuse de répondre lorsqu’on lui adresse la parole et se renferme dans un mutisme absolu. Le plus ordinairement il répond ; mais son discours, de plus en plus incompréhensible, n’est qu’une suite de mots disparates, sans aucune signification (Wortsalat). Par exemple : « Félix Faure avait une effusion d’un ménagement du sang dans un comptoir d’escompte de vaporisation ». S’il s’exprime d’une façon inintelligible, D… semble cependant comprendre encore les paroles qu’on lui adresse, car il exécute assez convenablement et sans hésitation les actes commandés.

L’état physique est toujours excellent.

Idées délirantes polymorphes, mobiles et absurdes, accompagnées de quelques hallucinations, démence incohérente à marche rapide, absence de signes physiques : tels sont les points capitaux qui résultent de l’observation clinique.

À quel diagnostic peuvent-ils conduire ?

Au début, la multiplicité, la mobilité, l’extravagance des idées, l’incohérence des actes, les signes d’affaiblissement intellectuel pourraient faire penser à la paralysie générale. Mais les signes physiques font défaut, et, par la suite, ne se montrent pas davantage, bien que l’état mental s’aggrave et que la démence s’accentue.

D’autres diagnostics sont à discuter, ceux de confusion mentale primitive, de délire hallucinatoire, de paranoïa aiguë.

En effet, la confusion mentale primitive, en plus des troubles intellectuels fondamentaux d’obnubilation des idées, de désorientation, d’incohérence des actes, comporte fréquemment des symptômes accessoires, idées délirantes mobiles, multiples, hallucinations. Il existe parfois aussi des phénomènes dyslogiques assez accentués pour que l’ont ait pu signaler une variété pseudoaphasique et paraphasique de la confusion mentale (Meynert).

Or, dans la confusion, les idées délirantes ont un caractère de rêverie très spécial et restent toujours empreintes d’un doute, d’une incertitude qu’on retrouve dans leur expression verbale, dans les réponses hésitantes, inachevées. Chez D…, au contraire, le délire semble bien n’être que l’expression de la pensée désordonnée du malade, qui ne trouve dans la conversation que prétexte à divagations traduites sans hésitation, de la façon la plus naturelle du monde. En même temps le ton du discours est naturel, indifférent, au lieu d’être, comme chez le confus, monotone, indécis, interrogateur.

J’ai décrit autre part15 les troubles dyslogiques du confus : ânonnement, hésitation du langage par lenteur et embarras de la pensée, amnésies verbales, difficulté d’adapter les mots à l’idée et de les coordonner pour exprimer une pensée. Rien de semblable chez D… qui converse sans le moindre effort. Les troubles dyslogiques offriraient plutôt chez lui une certaine analogie avec le bavardage incoercible et incohérent de certains confus qui marmottent automatiquement des paroles décousues. Mais alors on ne note guère que des mots sans suite, se reliant par assonance, ne pouvant arriver à constituer une phrase même incohérente. Cette distinction est surtout frappante pour l’écrit de notre malade. Un confus paraphasique n’aurait même pas pu penser ni construire des phrases aussi longues et il eût été totalement incapable de les écrire.

Ajoutons que la physionomie niaise, indifférente ou béate de D… est bien plutôt celle d’un dément et n’est pas distraite, égarée, étonnée, stupéfaite comme chez le confus.

Nous avons eu soin aussi de noter l’absence chez lui de cette désorientation dans le milieu et dans le temps qui, chez le confus, manifeste d’une façon si frappante le trouble intellectuel fondamental.

Enfin, alors que la confusion mentale s’accompagne toujours de signes somatiques, chez D… aucun signe de ce genre ne se montre à un moment quelconque de l’observation.

Très voisine de la confusion mentale primitive, se trouve une forme que j’ai essayé de distinguer sous le nom de délire hallucinatoire16, étudiée plus complètement depuis par M. Farnarier17, et se caractérisant par des hallucinations, des conceptions délirantes, de la confusion des idées.

Sans nous attarder à ce diagnostic, nous rappellerons qu’alors c’est l’hallucination multiple, incessante, qui constitue très manifestement le phénomène capital, caractéristique. Le délire n’en est que le reflet et souvent ne consiste qu’en de simples interrogations que se pose le malade à propos de ses hallucinations. De même la confusion des idées, toute secondaire, n’est que la conséquence directe de la répétition et de l’intensité des troubles hallucinatoires.

Il est évident que cette interprétation ne peut s’appliquer au cas de D… ; l’existence chez lui d’un délire hallucinatoire toxique (alcool) se trouve exclue du même coup.

Un dernier diagnostic différentiel, le plus difficile, est celui de paranoïa aiguë.

Il importe d’abord de bien déterminer la signification de ce vocable. En effet, les opinions des auteurs sont loin d’être concordantes à cet égard. Il en est même qui se refusent à admettre l’existence d’une paranoïa aiguë : tel Kraepelin, que nous citions tout à l’heure. Cette intransigeance ne nous semble nullement en accord avec l’observation clinique.

Pour bien comprendre ce que peut être la paranoïa aiguë, le plus simple est de prendre pour terme de comparaison la paranoïa chronique.

La définition de Kraepelin, citée plus haut, n’envisage que les caractères et l’évolution du délire.

Or, si important qu’il puisse être, le délire paranoïaque n’est qu’une phase, le point culminant de l’affection. Celle-ci a pour base nécessaire une déviation particulière des fonctions psychiques les plus élevées, une constitution psychique spéciale qui se retrouve dans les prodromes, dans le délire, dans les phases de rémission, et qui parfois même constitue à elle seule toute la maladie (paranoïa dite indifférente, indéterminée, sans délire). Elle consiste surtout dans des anomalies de l’intelligence (associations d’idées bizarres, paradoxes, jugements absurdes, illogiques) et du caractère (égoïsme, méfiance, susceptibilité, orgueil, caractère égocentrique).

Le délire n’est là qu’un symptôme et nullement autonome. Il a, bien au contraire, son origine dans l’intimité même de la personnalité individuelle, dont il ne fait que mieux mettre en relief tous les traits anormaux, et se développe ainsi à titre primitif, sans cause occasionnelle nécessaire, sans état émotionnel morbide antérieur.

Une fois apparu, ce délire progresse lentement, se systématise, puis devient stéréotypé, passant ainsi à l’état chronique par une évolution plus ou moins régulière qui se poursuit pendant de longues années, et ne tendant pas en général par lui-même à une démence absolue. Cependant l’affaiblissement intellectuel n’est pas une exception et peut survenir en raison de causes diverses, sous des aspects différents que nous n’avons pas à examiner ici18.

Telle est la paranoïa dite chronique, en raison surtout de la chronicité du délire.

À côté de ces faits, il en est d’autres dans lesquels on voit se développer sur le même fond constitutionnel un délire qui apparaît en général assez rapidement, pour disparaître de même. Ce sont ces faits qui nous semblent mériter bien justement la dénomination de paranoïa aiguë, laquelle n’a rien de paradoxal, du moment qu’on se rend bien compte que ce qu’il y a d’aigu, en fait, c’est l’accès de délire paranoïaque, tandis que la constitution psychique spéciale sur laquelle il repose, et qui est l’élément nécessaire et indispensable de la paranoïa, le précède, l’accompagne et persiste après lui, tout aussi immuable que dans la paranoïa chronique.

Comme le chronique, le délire paranoïaque aigu reproduit, en les exagérant, les traits du caractère individuel ; il se développe ainsi à titre primitif. Mais la systématisation, toujours plus rapide, est parfois moins nette. Cela pour deux raisons.

D’abord, l’acuité même du délire le rend plus touffu, plus exubérant ; les différentes idées qui se succèdent lentement dans la forme chronique apparaissent rapidement, d’emblée, constituant ainsi comme un raccourci, un abrégé de la forme chronique, et donnant au délire un aspect polymorphe. Mais, sous cet aspect, on peut toutefois saisir un lien, un enchaînement entre les différentes idées délirantes, une systématisation, certes moins parfaite que dans les cas chroniques, mais cependant réelle et s’accentuant d’une façon très évidente lorsque le délire vient à se prolonger quelque peu.

D’autres fois, il arrive que le délire se développe chez des sujets qui sont de profonds débiles intellectuels. La systématisation en reste alors imparfaite, plus encore dans la forme que dans le fond. Mais est-on vraiment autorisé pour cela à l’exclure du cadre de la paranoïa, du moment qu’il en présente les autres caractères ? Le degré de systématisation comporte toujours, en plus de l’élément inhérent à la forme morbide, un élément dû au terrain individuel. Et l’on ne peut vraiment pas exiger dans les idées délirantes d’un débile un enchaînement plus rigoureux et plus logique que dans l’expression de sa pensée normale.

Ainsi comprise, l’existence de la paranoïa aiguë nous paraît d’autant plus acceptable que la paranoïa chronique débute souvent par un stade de paranoïa aiguë, ou présente dans son cours des épisodes du même genre à titre d’exacerbations.

Ajoutons que la terminaison ordinaire est la guérison après une durée parfois de quelques jours, le plus souvent de quelques semaines ou quelques mois, exceptionnellement de plus d’une année.

Si brèves qu’elles soient, ces considérations peuvent suffire à montrer que le cas de D… présente de notables différences.

Sans doute, nous trouvons dans son histoire quelques détails habituels aux cas de paranoïa : antécédents héréditaires imprimant à la maladie un fond constitutionnel ; certains traits de caractère, méfiance, jalousie, reproduisant ceux de la constitution paranoïaque ; des accidents psychopathiques d’origine purement intellectuelle, primitifs comme le délire paranoïaque, et des idées délirantes de formule analogue.

Mais d’autre part, ces idées délirantes sont absolument dépourvues de systématisation même rudimentaire. Dès le début, elles sont, comme les actes, empreintes d’une incohérence qui ne peut s’expliquer ni par un état maniaque, ni par un état de confusion mentale primitive ou secondaire à des hallucinations multiples et incessantes, mais relève d’un état démentiel dont les symptômes ne tardent pas à dominer toute la scène.

Il semble donc bien s’être agi là d’un processus morbide particulier qui nous paraît justement mériter la dénomination de démence paranoïde.

Jusque-là confondus avec d’autres, ces cas ne constituent pas des exceptions. On en trouve des exemples dans les auteurs et, depuis moins de deux ans, nous avons pu observer quatre malades du même genre. Sans reproduire ici ces différents faits, nous nous contenterons de les utiliser pour tracer rapidement le tableau clinique.

L’étiologie nous paraît résider presque exclusivement dans l’héridité morbide. Les causes occasionnelles sont nulles ou par elles-mêmes insuffisantes.

L’anamnèse individuelle permet d’ordinaire de retrouver les manifestations d’une constitution psychopathique, en particulier les traits de la constitution paranoïaque.

Il est à remarquer que tous nos malades étaient d’un niveau intellectuel ordinaire ; l’un d’eux même avait obtenu certains succès scolaires ; un autre était étudiant en médecine.

L’affection se développe en général rapidement. Dès le début apparaissent des idées délirantes avec alternatives d’excitabilité, de dépression, d’anxiété, se traduisant par des discours bizarres, décousus, et conduisant à des actes incohérents. Bien que les malades aient parfois l’apparence des confus, il n’y a pas de désorientation, de confusion réelles, pas plus que de manie ou de mélancolie.

Les idées délirantes sont polymorphes (persécution, grandeur, hypocondrie) et s’accompagnent ordinairement d’hallucinations précoces. Très rapidement leurs caractères cliniques s’affirment ; par leur multiplicité, leur mobilité, leur niaiserie, leur extravagance, elles égalent, si même elles ne dépassent, celles du paralytique général.

Ce n’est que très exceptionnellement, et seulement au début, qu’elles s’associent à une réaction émotionnelle adéquate. D’ordinaire, le malade est indifférent, ou même invariablement satisfait et béat.

Bien vite apparaissent d’autres signes de chronicité et d’affaiblissement démentiel : actes baroques et sans motifs, tics, stéréotypies, échomimie, négativisme, collectionnisme, débraillé de la tenue, lacération des vêtements, soliloques, néologismes, verbigération. Mais le symptôme le plus frappant est sans contredit cette incohérence du langage, cette dyslogie particulière dont nous avons reproduit plus haut des exemples, et qui fait du discours une suite de phrases décousues, presque incompréhensibles, débitées le plus naturellement du monde, d’un air même plutôt satisfait, sans qu’il soit possible un instant d’obtenir la moindre phrase correcte et sensée.

Puis le langage, les actes deviennent de plus en plus incohérents, la démence progresse suivant une marche uniforme ou parfois entrecoupée de rémissions, pour devenir complète dans un laps de temps qui peut varier de quelques mois à un ou deux ans.

À aucun moment, on n’observe de signes somatiques.

On voit par cet exposé rapide que les phénomènes démentiels tiennent dans le tableau clinique une large place. Mais quelle est leur interprétation nosographique ? S’agit-il simplement d’un période de démence secondaire, terminale ?

On pourrait dire, par exemple, que ce sont là des cas de paranoïa aiguë à délire asystématique, en raison d’une débilité mentale native, profonde et, pour la même raison, aboutissant exceptionnellement à une démence rapide. Or, nous ferons remarquer que ces malades ne sont pas plus, et souvent même sont beaucoup moins débiles que d’autres, qui font des délires paranoïaques chroniques et systématisés, si bien que la démence ne paraît pas tant dépendre de la faiblesse mentale antérieure que de la forme vésanique elle-même.

Nous inclinerions volontiers à penser qu’il s’agit là d’une démence primitive s’accentuant progressivement, mais existant dès le début, masquée par des symptômes aigus (idées délirantes, hallucinations) qui, eux, au contraire, sont sujets à rémissions et peuvent même disparaître complètement.

En fait, il se passe ici la même chose que dans la paralysie générale avec délire, et les rapports des deux ordres de troubles intellectuels, délire et démence, sont exactement les mêmes.

Dès le début de la maladie, on peut retrouver des symptômes démentiels qui ne font que s’accentuer par la suite sans imprimer au tableau clinique une modification radicale.

Les idées délirantes elles-mêmes, qui peuvent les masquer à une observation superficielle, ont cependant des caractères cliniques qui ne peuvent dépendre que d’un état démentiel sous-jacent. En effet, il n’y a pas d’état fondamental de confusion, de manie qui puisse expliquer le désordre des idées, l’incohérence du langage et des actes. L’explication par un état natif de débilité intellectuelle profonde ne s’accorde pas non plus toujours avec la notion de l’état mental antérieur et surtout avec le contraste créé dès le début par la maladie. D’ailleurs, les idées délirantes disparaissent souvent très vite en laissant à nu le fonds démentiel.

La notion de cette démence primitive, ses caractères cliniques, en même temps que l’âge auquel elle apparaît (de dix-huit à trente ans dans nos observations), pourraient donc justifier l’opinion de Kraepelin qui la considère comme une forme de la démence précoce.

Il importe toutefois de faire des distinctions et de ne pas trop généraliser.

Dans sa forme paranoïde de la démence précoce, Kraepelin décrit deux groupes19:

le premier nous semble à peu près correspondre aux cas que nous venons d’étudier ;

le second comprend tous les cas rangés sous le nom de phantastiche Formen ou de « formes hallucinatoires » de la paranoïa.

À notre avis, ces derniers cas ne peuvent être assimilés à ceux du premier groupe, mais présentent bien les caractères de la paranoïa. Et ce n’est pas sans quelque étonnement que nous voyons ranger dans la démence précoce toutes ces variétés plus ou moins systématiques et hallucinatoires de la paranoïa, qui n’aboutissent parfois qu’au bout d’un temps très long, et pour des causes diverses, à un certain degré d’affaiblissement intellectuel, et qui comprennent pour Kraepelin jusqu’au délire chronique de Magnan, c’est-à-dire la plus longue, la plus systématique de toutes les formes vésaniques, et dans laquelle la démence véritable, même à la période terminale, est encore l’objet de bien des controverses.

Extraits des Annales médico-psychologiques, 1900, p. 232-246.