10. Délires passionnels a substratum, associés entre eux, réduits. Essence physiologique de ces formes distinctes des délires systématiques auxquels elles peuvent s’associer.72

Communication 1923

Nous appelons Délires Passionnels tous les délires qui ont pour base une émotion prolongée, à forme de désir ou de colère, quels qu’en soient le thème et l’occasion. Toute conviction émue peut servir de noyau à un Délire Passionnel ; sentiment de propriété, sentiment théorique de la justice, amour maternel, religiosité sous toutes ses formes, etc. L’émotion qui se prolonge a été, dès le début, associée à une idée nette ; et cette association idéo-affective demeure un nœud indissoluble, à prédominance affective, sans altération décelable de l’idéation générale, ce qui n’est pas le cas pour les Interprétatifs et les Polymorphes.

Des Délires Passionnels autonomes sont purs, c’est-à-dire exempts d’hallucinations, d’extension globale et de démence. Dans les cas Mixtes, le D. Passionnel n’est que surajouté ; il peut être soit secondaire, soit prodromique. L’apparition d’un Syndrome Passionnel sur un terrain déjà altéré est éminemment naturelle ; en effet les Aliénés ne perdent pas soudainement toute affectivité, ils peuvent réagir intensément à une donnée soit objective, soit fictive ; les mécanismes imaginatifs jouent chez eux plus librement, leur sens critique est diminué. Que de telles associations ne soient pas plus fréquentes, et que quand elles ont lieu, l’élément passionnel ne soit pas constamment intense, c’est là ce qui peut nous étonner. La prédémence, la prédominance imaginative, la dispersion de l’attention soit par la méfiance générale, soit par les hallucinations, expliquent sans doute l’absence de haine polarisée, du moins sous forme progressive, chez les Persécutés Systématiques ; en fait, l’association de la Quérulence vraie et d’une Psychose Systématique Progressive n’est pas fréquente. Au contraire, l’Érotomanie se superpose fréquemment à tous les délires. Pour ce qui est de l’intensité elle est nettement proportionnelle à la pureté, c’est-à-dire moindre en cas de Passion Surajoutée, et d’autant moindre que la Psychose sous-jacente est plus étendue, plus avancée dans son décours. Cette règle est toutefois moins constante à l’égard des Délires Haineux (quérulence et jalousie) qu’à l’égard des Délires Tendres (spécialement Érotomanie). Pour les uns et les autres, quand ils sont prodromiques, l’intensité peut être maxima, et le rester encore longtemps malgré le développement de la Psychose Fondamentale.

La règle de proportion directe entre intensité et pureté s’explique par des considérants de simplicité arithmétique. Premièrement, l’émotion tendre est susceptible de tous degrés : elle va du désir impérieux à la simple vanité de plaire. Deuxièmement, pour produire une ferme conviction il faut, dans un psychisme à intellect intact, une émotion considérable, tandis qu’une émotion infime suffit dans un psychisme en voie d’altération. Dans ce dernier cas, les mécanismes imaginatifs prennent dans la production du nœud idéo-affectif, une part prépondérante, qui devient même, aux derniers termes de la série, presque exclusive : ainsi chez des mégalomanes subdéments qui, certains d’être aimés d’une reine, feront tout juste l’effort de lui adresser un semblant de lettre et ne s’impatienteront jamais de son absence.

Dans le cas d’illusion Maternelle que nous citions, l’altération préalable du terrain a très certainement favorisé la genèse d’une conviction absurde ; mais le sentiment maternel est resté, dans la prédémence, relativement bien conservé ; de là, activité dans les réclamations (mais il y a lieu de penser que cette activité sera de courte durée). De même dans les Psychoses à tendance démentielle, l’émotivité coléreuse peut être longtemps conservée, et c’est sans doute pour cette raison que quelques persécutés avancés restent capables d’être jaloux ou quérulents, avec la même obstination qui serait celle de Passionnels Purs.

Les Délires Passionnels ne peuvent pas seulement s’ajouter à des Psychoses Évolutives ; ils peuvent aussi s’associer entre eux, et c’est ce genre de coexistence qui mérite pour le mieux le nom d’association, parce qu’aucun des deux délires n’est réellement le support de l’autre. Tous les deux ont pour base commune l’émotivité du Sujet ; l’un résulte de son ambition, l’autre de sa susceptibilité. Bien que tous les deux s’influencent, ils restent purs, aucun n’a de raison d’évoluer, et même la disparition de l’un au profit de l’autre ne saurait être assimilée à sa résorption dans les cas de polymorphisme ou de démence : la loi du terrain reste intacte.

Il existe des Cas Réduits de Délires Passionnels. Certains Érotomanes, avant de trouver leur délire définitif, ont eu des délires passagers de même forme, mais de courte durée.

Les cas, depuis longtemps connus, de Calomnie Hystérique, sont des cas de Passion Amoureuse, d’où l’espoir a vite disparu et qui arrivent au stade de dépit en quelques heures. La nature du terrain explique leur peu de durée. Quand ils durent, ce ne doit pouvoir être qu’en devenant, par la présence du Postulat, de vrais cas d’Érotomanie.

Puisque les Délires Passionnels ont une constitution spéciale, ils doivent prendre dans la classification, une place spéciale. Cette même constitution indique de quels autres troubles mentaux il convient de les rapprocher.

Puisqu’ils sont des Délires à Base Physiologique, nous les rapprocherons des autres troubles délirants dont la base est physiologique, c’est-à-dire, d’une part, la Psychose à Double-Forme, d’autre part les Obsessions, Phobies et Impulsions.

Dans la Psychose à double forme, Stade Maniaque, nous trouvons un tonus fondamental stable, de forme hyper, exactement comme chez les Passionnels. La différence réside en ce que l’hypertonus dans un cas est, cliniquement parlant, primitif, tandis que dans l’autre cas, il est idéogène. Une fois le processus déclenché, les analogies nous paraissent plus nombreuses que les différences. Il est possible que les analogies se découvrent encore dans deux ordres de phénomènes : celui de l’imminence morbide et celui de l’aptitude à former subitement des convictions de longue durée, des nœuds idéo-affectifs (idées fixes dans la manie, idées fixes post-maniaques, obsessions véritables dans la mélancolie).

L’autre groupe de troubles mentaux à base physiologique nous présente un tonus variable. C’est le groupe des phénomènes déjà réunis autrefois sous le nom de Délire Émotif par Morel. Ici, l’émotivité préétablie présente certes des nuances spéciales, les nœuds idéo-affectifs sont peu stables ; alors que l’émotion morbide ne varie pas, l’idée associée peut changer. Le nœud idéo-affectif devient plus stable si l’idée possède un support physiologique particulier (éreutophobie, etc.) ; or, les Passions reposent sur des bases physiologiques profondes, et sont stables pour cette raison73. Du nœud idéo-affectif les mécanismes sont mystérieux également pour les obsessions et la passion. Une différence importante réside en ce que dans les obsessions nous trouvons, non pas une augmentation, mais une diminution de la volonté ; cette diminution se constate jusque dans l’Obsession Impulsive ; mais celle-ci met en jeu, dès son origine, un élément moteur, et il en est de même pour l’idéation passionnelle.

En résumé, la formation d’un nœud idéo-affectif et sa persistance obstinée sont deux traits communs aux Passions et aux Phénomènes Obsessifs, et ces traits s’expliquent par une Base Physiologique.

Envisagés au point de vue de leur composition les Délires Passionnels se montrent très différents des Délires Systématiques, et les différences idéiques se déduisent tout naturellement des différences d’ordre affectif.

Les Délires Passionnels présentent des thèmes circonscrits parce qu’ils portent sur un intérêt limité ; cet intérêt est d’ordre social, et met en jeu les sentiment sociaux du sujet.

Les Délires Systématiques offrent des thèmes multiples, et ramifiés, mettent en question la valeur globale du sujet, sa sécurité, sa vie même ; ils mettent en jeu, primitivement ou tout au moins essentiellement, son instinct de conservation. Pour cette raison, l’idéation sera rayonnante, et difficilement admettra une polarisation partielle ; l’animosité se dépensera en réclamations dispersées et agressions épisodiques, mais non, sauf exception, en quérulence suivie.

En d’autres termes, les Délires Passionnels ont une base étroite qui explique l’extension en secteur, l’absence de persécution générale, la mégalomanie globale.

Les Délires à Base Physiologique surgissent, du moins dans les cas purs, sans altération intrinsèque des mécanismes idéatifs. Ils diffèrent en cela des Délires Paranoïaques, Imaginatifs ou Hallucinatoires. Ils ont leurs sources dans d’autres zones du psychisme. Ils peuvent s’associer aux Délires susdits pour la raison que les Délirants conservent leur émotivité. Leur intensité et leur durée dépendent de la mesure dans laquelle ces délirants conservent leur émotivité. Dans cette association, ils perdent soit dès le début, soit dans la suite, tout ou partie de leurs qualités.