11. Ce qu’il faut entendre par « Passion » lorsqu’on parle de « Délires Passionnels »74

Intervention 1923

M. Mignard présente sous le titre « Une Psychose Passionnelle » l’observation d’un délire romanesque de rêverie avec quelques hallucinations et réactions occasionnelles et vengeance.

J.F.

Le titre de Délire Passionnel ne me paraît guère convenir à cette observation. Je n’y vois ni l’amour ni la rancune portés à un degré passionnel. J’y vois un Délire Imaginatif, basé sur une rumination à point de départ apparemment émotionnel, avec appoint seulement affectif dans la suite. Le sujet se plaît à se figurer des scènes actives où sa rancune serait satisfaite ; mais tous les délires utilisent des sentiments. Les mécanismes dominateurs sont ici la rumination et le travail imaginatif. Si ce délire donne lieu un jour ou l’autre à un épisode véhément, l’épisode en question pourra mériter le nom de passionnel, sans que tout le délire soit passionnel : tel est le cas des phases de revendication se manifestant au cours d’un délire de persécution banal.

La Passion est essentiellement une émotion intense, prolongée, sthénique, et tendant à passer aux actes. Elle peut être sthénique soit directement (amour, goût du jeu, etc.) soit indirectement (jalousie, colère). Tel est le sens littéraire et aussi les sens vulgaires du mot passion. J’ai employé ce mot dans le même sens en créant la rubrique des Délires Passionnels.

Un trait fondamental des Délires Passionnels, c’est l’Effort : la volonté entre en jeu dès le premier moment, et tous les caractères ultérieurs du délire (précision du début, extension polarisée, graphorrée, initiatives, etc.) sont en relation avec ce trait initial et constant, l’Effort.

Le terme Passion implique un état affectif d’intensité et de forme données. Je ne trouve ici ni l’intensité ni la forme. Si le cas actuel est passionnel, le terme « passionnel » va devenir synonyme de « affectif » ; un paranoïaque, un persécuté passif, un persécuté actif, un persécuteur, seront tous appelés des Passionnels, alors que le Persécuteur est seul un Passionnel.

Le malade de M. Mignard semble avoir été, au début, tout au plus un sentimental, et sa rancune actuelle ne sort pas des limites du sentiment ; c’est pourquoi elle se satisfait dans un domaine imaginaire. Je le classerais, jusqu’à plus ample informé, parmi les Délirants Imaginatifs ; cela d’ailleurs sans préjuger des causes profondes de la Psychose. Le fait des Hallucinations doit présenter son importance ; j’ai peine à les croire psychogènes : elles jettent un doute sur le substratum du délire. Il en est de même de la marche paroxystique. Il faudrait pouvoir observer ce malade dans un Asile, et le revoir dans quelques années.

M. MIGNARD. – Je ne puis souscrire à la définition trop étroite, me semble-t-il, que donne M. de Clérambault de l’état passionnel. La notion d’hypersthénie ne le définit pas plus que celle d’hyposthénie. Comme l’indique l’étymologie, la passion est caractérisée par l’état passif de la volonté, que l’affectivité domine. L’érotomanie de M. de Clérambault n’est qu’une partie des états passionnels ; ces états, très variés, sont loin d’être calqués sur le même modèle. Quant à notre sujet, ce n’est pas un déprimé, un mélancolique, mais un violent réticent, qui rêve de vengeance. Le sentiment dominant chez lui, c’est la colère.

M. G.-G. DE CLÉRAMBAULT. – Le présentateur confirme ma critique. Il vient d’employer le mot Passion dans le sens d’affectivité en général. Dans son Traité des Passions de l’Ame (1649), Descartes comprend parmi les passions les représentations ou perceptions de l’âme (sic) des émotions comme la peur et des sentiments comme la lâcheté. Cette acception du mot, bien que conforme à l’étymologie, ne s’est pas maintenue ; le mot « passion » et le mot « passif » ont actuellement des sens constamment opposés, ou qui ne peuvent être qu’exceptionnellement conciliables. Sur le sens du mot « Passion » la littérature, la langue vulgaire et le langage psychiatrique sont d’accord jusqu’à aujourd’hui ; pourquoi troubler une harmonie si favorable à la clarté ?

Je ne refuse pas au malade l’épithète de Passionnel parce qu’il fut modéré en amour, mais parce qu’il l’est dans sa rancune, et que je ne suis pas certain de voir dans le domaine affectif la source principale du délire. – Loin de restreindre au domaine amoureux le vocable de « passionnel », j’ai étendu ses applications. – En février 1921, j’ai publié dans le Bulletin de la Société Clinique de Médecine Mentale, un article intitulé « Les Délires Passionnels : Érotomanie, Revendication, Jalousie ». Cet article commençait ainsi : « Le Délire Érotomaniaque est un Syndrome Passionnel Morbide ; ce n’est pas un Délire Interprétatif. Il y a lieu de réunir ce syndrome aux délires de revendication et aux délires de jalousie, sous la rubrique Délires Passionnels Morbides. »

C’était la première fois, à ma connaissance, que le Mécanisme Passionnel était donné comme le générateur commun de psychoses diverses, que l’épithète de Passionnel apparaissait comme terme classificateur, et que les trois délires susdits étaient groupés.

Dans mon esprit le mot revendication a le sens le plus étendu : il comprend toutes les formes de protestation ou de vindication possibles. Récemment encore (21 sept. 1922) dans un Certificat aux fins de placement, je qualifiais de « Délire Passionnel Spécial » un cas d’inquiétude maternelle avec jalousie toute morale, se traduisant par des suppositions, des réclamations et des poursuites absurdes. Loin de méconnaître l’aire d’extension et des poursuites absurdes. Loin de méconnaître l’aire d’extension de la pathogenèse passionnelle, je crois l’avoir indiquée le premier. Avant mes exposés de 1920 et 1921 (Société Clinique de Médecine Mentale) la rubrique « Délires Passionnels » n’existait pas, le groupement qu’englobe cette rubrique n’existait pas ; et l’on m’a contesté l’origine passionnelle de l’Érotomanie elle-même.

La formule « Délires Passionnels » contient implicitement toute une théorie concernant la pathogenèse et la classification de certains délires. Cette formule et cette théorie semblent actuellement tendre à entrer dans le domaine commun.