13. Conditions d’apparition de développement et de durée des États Passionnels77

Présentation de malade 1923

Infirmerie spéciale, 13 novembre 1923.

Certificat aux fins d’internement (Dr de Clérambault).

C. C., 25 ans. Ouvrier mécanicien.

Délire hypocondriaque avec dépression.

Ruminations sur idée obsédante.

Addition passionnelle (rancune).

Un médecin consulté par lui, Dr M., lui a intentionnellement inoculé la syphilis (toucher rectal avec doigt infecté, érosion de la muqueuse, ouate sale pour infecter le gland).

État émotif lors de cet examen (fatigue, insomnie, angoisse).

Hallucinations auditives, d’origine anxieuse, à ce moment, plutôt qu’illusions du souvenir ; a entendu le médecin proférer plusieurs phrases caractéristiques.

Extension du délire en divers sens (mélancolie, obsession, quérulence).

Indignité (va déshonorer sa famille). Craintes altruistes (a pu contaminer autrui). Velléités de suicide.

Aboulie. Instabilité des concepts, questions, doutes, scrupules, rectifications perpétuelles.

Idées phobiques de persécution ; peur d’être reconnu, suivi, attaqué, cela notamment par ses victimes. Fuite simili-panophobique d’un hôtel ; réfugié au Poste ; hallucinations anxieuses.

Quérulence : lettre et visite au médecin, récriminations véhémentes, demande d’indemnité, intentions processives.

Graphorrhée d’origines multiples.

Depuis deux ans, neurasthénique avec nosophobie et hypocondrie.

Actuellement, prédominance hypocondriaque et quérulente.

Retours constants à des convictions absolues.

Développement probable de la quérulence, au moins par paroxysme, dans l’avenir ; danger d’impulsions homicides (persécuteur-hypocondriaque).

A. H. et A. P. : Famille rurale. Parents, frère et sœur bien portants selon lui. Cultivateurs.

Service militaire à 18 ans (1917). Guerre. Sergent. Une citation. Gazé très légèrement (retour au front après 15 jours). Ictère en 1920.

Mentalité relativement fine. Enfant pensif, jamais turbulent ; lisait beaucoup. Quitte la culture pour le métier de boulanger (déjà légère hypocrondrie). Durant son S. M., peu de sorties en commun, tendance à l’isolement, lectures.

Masturbation modérée. Appréhension des maladies vénériennes et spécialement de la blennorrhagie ; un premier et dernier coït à 22 ans.

En 1921 ou 1922, début de la période maladive. Dépression indifférenciée, de forme surtout neurasthénique, mais avec des virtualités déjà sensibles de mélancolie, d’hypocondrie, d’obsession hypocondriaque. Des obsessions autres qu’hypocondriaques ne semblent pas s’être montrées, cependant le sujet possède nettement les traits profonds de l’obsédé (incertitude, oscillations).

Les mêmes tendances existent maintenant plus accusées, et les proportions sont changées : la prédominance hypocondriaque est devenue nette. En 1922, visites répétées à des médecins. Se plaint de douleurs lombaires, s’inquiète du dépôt de ses urines, achète des livres de médecine. Trait à noter, les maladies réelles, jadis subies ne le préoccupent aucunement ; ni l’atteinte par gaz, ni l’ictère de 1920. En 1922, hantise d’un thème précis, la cystite. Oubli graduel des douleurs lombaires ; aujourd’hui il les explique simplement par la nature du travail qu’il faisait alors (boulangerie). L’hypocondrie se dégage nettement du fonds neurasthénique banal. En 1923, deux voyages à Paris, dont le second exclusivement pour raisons hypocondriaques ; se présente aux consultations d’hôpital, à des consultations privées, enfin à celles d’un Institut Médical. La subanxiété hypocondriaque devient constante ; des crises anxieuses surviennent, un état passionnel surgit, et il devient, provisoirement ou pour longtemps, un persécuteur de médecin.

Dépression mélancolique secondaire, à base morale beaucoup plus que physiologique ; fluctuations. Idées d’indignité et craintes altruistes ; craintivité préparant à des idées de persécution.

L’obsessivité se traduit actuellement non pas seulement par les thèmes hypocondriaques, mais par le développement de la mentalité obsessionnelle : instabilité des concepts, doutes, variations, oscillations, hésitations ; dans les propos, rétractations suivies de reprises, d’additions et de corrections ; enfin état subanxieux dépassant en intensité l’inquiétude hypocondriaque, l’inquiétude mélancolique simple, et présentant des paroxysmes suraigus.

L’état passionnel sera dépeint séparément.

Attitude au Commissariat. – Spontanément, le sujet se présente dans un Commissariat de banlieue, vers 22 heures, l’air effaré. Il déclare que la syphilis lui a été inoculée par un médecin, qu’il vient de s’enfuir de son hôtel, qu’il est un objet de répulsion, tout le monde le reconnaissant pour syphilitique, que l’on chuchote à son sujet, que son nom a été communiqué à tous les hôteliers, et qu’il ne peut plus vivre ainsi. Comme on veut regarder ses papiers, il invite à se désinfecter après qu’on les aura touchés.

Observation à l’Infirmerie spéciale.

Premier jour (9 novembre).

Entrée lente, air fatigué, regards méfiants de droite et gauche ; puis, assis, aspect d’incurie. Nous disons de suite à haute voix : « C’est l’homme aux petits papiers de Charcot. » Il se lève alors brusquement, comme irrité, et déclare avec véhémence : « Autant me jeter à la Seine tout de suite ! », se laisse retenir facilement et pleure.

Calmé, il écoute la lecture du dossier, et y apporte, plus en scrupuleux qu’en protestataire, quelques corrections inutiles.

Dit être venu à Paris pour organiser un stand dans une exposition : d’où surmenage musculaire et veilles.

Nous lui demandons s’il est toujours pensif. R. : « Pas toujours, mais je fais de telles bêtises. » Sur questions, il dit avoir quitté son village pour un chef-lieu, être venu à Paris deux fois, avoir consulté un médecin d’hôpital, puis des médecins à prix divers. « Tous les médecins m’ont dit que je n’avais rien ; alors je suis allé au restaurant et si j’avais été sûr d’avoir quelque chose, je n’y serais pas allé. »

Quand lui est venue l’idée qu’il est syphilitique ? Quand l’est-il devenu ? Sur ces points, il se contredit constamment. Lors de sa première venue, il croyait avoir la syphilis, il l’avait ; non, il ne l’avait pas, et ne croyait pas l’avoir.

Pourquoi est-il inquiet ? Parce qu’il a confié son secret et que la chose a été redite. Comment le médecin lui a-t-il communiqué la syphilis ? En pratiquant le toucher rectal avec un doigtier infecté. « Il a posé son doigtier sur de la ouate au lieu de le poser sur la pommade, puis il a prononcé quelques paroles qui ne m’ont pas plu. »

A-t-il écrit au médecin ? Oui, une fois, une lettre de plainte. Lui a-t-il écrit ? L’a-t-il revu ? Oui, une (?) fois ; il lui a dit ses craintes, le médecin l’a d’abord sermonné, puis l’a mis à la porte. « Je crois avoir compris qu’il disait en lui-même, en me renvoyant, que sûrement j’avais bien quelque chose. »

Interrogé au sujet des idées de suicide, il oppose un silence absolu.

Durant toute la deuxième partie de cet entretien, son attention est vive, son regard prompt, ses réponses faciles. Comme nous conversons un instant avec un de nos assistants sur un thème tierce, croyant que la conversation se rapporte à lui, il intervient pour rectifier et reconnaît promptement son erreur. Plusieurs fois, comme nous parlons de lui, il ajoute : « Je comprends très bien. »

Nous prescrivons un vomitif et lui demandons, comme il se retire, s’il a confiance : « Oui, j’ai confiance ; tous les médecins ne sont pas charlatans. »

Deuxième jour (10 novembre).

Présenté aux auditeurs du cours, il s’en montre satisfait ; il affirme sa confiance en nous et en nos aides.

Ses récits confirment notre subdivision de sa carrière d’hypocondriaque en deux parties : d’abord hypocondrie diffuse, ensuite hypocondrie spéciale. Celle-ci reconnaît elle-même trois étapes : il vient à Paris craignant d’avoir la syphilis, il est certain de l’avoir, enfin il la reçoit d’un médecin.

Le médecin a voulu faire sur lui une expérience, à moins qu’il n’ait agi par pure méchanceté.

La troisième étape a pour origine une émotion. La seule attente du toucher rectal l’a rendu anxieux. « Je me demandais si je devais le laisser faire, mais j’étais tellement fatigué que je n’ai osé rien dire. Le médecin en pratiquant le toucher avait un air de se moquer de moi, et il m’a dit que je n’avais pas de motifs pour me faire examiner. »

Depuis le jour du toucher rectal, il a les lèvres perpétuellement sèches, et il a observé quelque chose à sa verge. Rentré en province, il a écrit au médecin une lettre de reproches, puis il est revenu à Paris pour lui exposer ses doléances.

Il se dit heureux d’être présenté à des médecins, mais en même temps qu’il affirme sa confiance en nous, il la dément. D’une part : « J’ai une confiance pleine et entière en vous » ; d’autre part : « Les médecins ne sont pas forts, puisqu’ils m’ont dit que je n’avais rien. »

Une illusion négative de sa mémoire consiste en ceci qu’il ne peut se rappeler fermement ce qui remplissait sa pensée à telle époque ; il en doute, ou même il le nie ; ainsi par moments il affirme ne s’être jamais cru syphilitique avant le fameux toucher rectal.

Nous évitons de l’interroger sur les intentions homicides qu’il peut avoir.

Nous rappelons à nos auditeurs le Pr Pozzi et le Dr Guiard, tombés victimes de Persécuteurs Hypocondriaques.

Cinquième jour (13 novembre).

« Je me porte bien, mais le moral n’est pas bon. » Prétend n’avoir jamais été malade avant sa 23e année (1920). Se montre indifférent aux thèmes de ses premières obsessions (douleurs lombaires, cystite, etc.). Dépression ; retard dans ses réponses tant négatives qu’affirmatives, au sujet des choses les plus simples ; indécision mélancolique et scrupuleuse, en outre torpeur.

La stratification mélancolique s’étend. Indignité : il déshonore sa famille pour deux motifs : l’un est son passage dans notre service, l’autre est qu’il aurait pu être cause d’un scandale ; quel scandale ? attaquer le médecin en justice. Indignité encore : il n’a pas tenu parole ; dans quelle circonstance ? c’est une faute qui se relie à une autre faute. Il a promis à ses compagnons de restaurant de faire analyser leur sang, car il les a contaminés, mais étant pauvre il ne peut assumer de tels frais. Il n’est pas digne de prononcer le nom de Dieu. Il regrette de ne pas s’être suicidé.

Il considère que c’est un devoir d’attaquer le médecin en justice, il est forcé de le faire tout en se sentant d’avance déshonoré.

Par indécision d’obsédé, il doute de la syphilis même. Nous lui demandons s’il se croit l’esprit dérangé ; il nous répond : « Je suis bien un peu maboul, sans quoi je ne serais pas ici. Mes parents m’ont bien dit aussi à peu près ça. »

Confrontation avec le Dr N.

En apercevant le Dr N., le malade ne sursaute pas et ne sourcille pas ; seulement ses traits s’animent un peu. Il ne prend pas l’initiative de la parole, bien qu’on l’y invite ; des deux parts silence prolongé. Sur notre invite, le médecin lui demande ses griefs et insiste pour les entendre. Silence obstiné, puis soudain, délibérément, offensive. « Etait-elle propre, la ouate ? » Elle était sur une planche, elle ne devait pas être fraîche. « Pourquoi cette idée ? » « Cette idée m’est venue parce que vous m’avez fait mal en me touchant la prostate. » Le médecin avait-il l’intention de faire sur lui une expérience ? « Peut-être pas. » Alors a-t-il agi par pur plaisir de nuire ? Le malade, refusant de répondre par oui ou non, répond enfin : « Il ne l’a peut-être pas fait par plaisir. » Puis spontanément, il ajoute : « Je crois que le Docteur m’a pris pour un peu sourd. »

Il regrette la parole donnée et que faute d’argent il ne peut tenir, celle de faire faire le Wassermann de ses compagnons de restaurant.

Quelles sont les dates de ses deux venues à Paris et de ses visites au médecin ? Sur tous ces points hésitations. « J’ai vu le Docteur deux fois (inexact : 3), la première fois le 4 octobre. »

D. – Que vouliez-vous demander en revenant chez le Docteur ?

R. – S’il est probable, comme c’est probable que le sang le démontrera, je réclamerai…

D. – Quel sera le montant de l’indemnité ?

R. – Je n’y ai pas bien pensé, mais je suis plus inquiet pour mes voisins de restaurant que pour moi.

Sur questions encore : « J’ai pensé que le Docteur l’avait fait exprès, qu’il y a nécessité de procès, et que ce procès va déshonorer ma famille… Je ne sais pas encore ce que je ferai ; je n’ai pas bien envie d’aller aux tribunaux… Ce qui m’ennuie c’est pour les autres ; mais je ne crois pas qu’ils soient malades.

D. – Vous n’avez pas de preuve de ce que vous avancez ?

R. – Je ne voulais pas dire ce que ce Docteur m’a fait, mais on m’y a presque forcé.

D. – Regrettez-vous d’avoir calomnié le Docteur ?

R. – Je le regrette si je n’ai rien. Je le regrette parce que s’il voulait me faire mal, maintenant, il ne le pourra plus ici.

D. – Voulez-vous lui exprimer vos regrets ?

R. – Si je m’arrange avec lui, je le pourrai.

D. – Vous voulez dire : « Si je change d’avis je m’excuserai, mais si je ne change pas je ne dis rien. »

R. – Oui, c’est bien cela.

D. – Serrez la main au Dr N.

R. – Je veux bien, mais à condition d’être sûr que je n’aie rien.

D. – Vous maintenez vos dépositions écrites : il a bien cherché à vous écorcher ?

R. – Oui.

D. – Quel gros scandale prévoyez-vous ?

R. – Un procès avec du bruit autour.

Nous jugeons au moins inutile de le questionner sur des projets de vengeance violente.

Spontanément il s’adresse à nous et s’excuse d’avoir pu dire que nous le regardions comme maboul ; il craint que nous ne lui gardions rancune d’avoir dit cela.

Dans tout cet entretien, tendance mélancolique et besoin de doute.

Renseignements du Dr N.

Lors de sa première visite le malade a paru normal, ses dires étaient précis et nets. Il se plaignait de douleurs du petit bassin, principalement consécutives à la miction. Peu de jours après il écrit une lettre de reproches ; deux jours plus tard il se présente dans un état d’excitation. « La ouate que vous m’avez donnée après l’instillation avait servi à un autre malade, on me l’a dit ; vous m’avez contaminé ; alors il faut vous arranger avec moi, ou cela se passera ailleurs. » Une deuxième fois, il se présente récriminant ; ce jour-là, le médecin s’irrite, croyant à un chantage, et sa colère calme le malade, qui répond : « Je ne dis pas que c’est vous ; je ne dis pas que vous l’avez fait exprès ; j’ai encore confiance en vous, je viens vous demander de me guérir de ce que j’ai. » Il exhiba alors une petite ecchymose à peine visible sur sa verge. Il se montra passagèrement influençable, parut reprendre confiance et se tut quelques instants, puis subitement revint à la charge avec colère. « Alors vous ne voulez pas vous arranger ? vous m’avez donné une maladie… » Le médecin le chassa de son cabinet – Le médecin avait cru devoir répondre à la lettre du malade ; mais le malade en raison de ses déplacements n’a pas reçu la lettre.

Lettre adressée au Dr N., 8 octobre 1923

Dr N. ! Ah ! Quel malheur j’ai eu d’aller chez vous me faire soigner jeudi soir : je n’avais pas grand-chose, et maintenant je suis peut-être en train d’incuber une bonne vérole. Comme j’étais fatigué, après deux nuits sans sommeil, en travaillant je ne me rendais pas bien compte de vos actes, ni bien de vos paroles ; ce n’est qu’en me remémorant certaines de vos paroles que je pus me rendre compte de la grosse bêtise que vous avez faite, je ne veux pas croire volontairement. Je veux dire que vous m’avez fait essuyer avec de la ouate ayant servi à un client précédent ; vous ne pouviez pas mieux m’infecter… Il y en a qui vont chercher la vérole vers quelque sale femme, et moi c’est le médecin qui me la met, ça c’est un peu fort. Peut-être vous êtes-vous trompé, mais j’ai la certitude que vous vous êtes aperçu de votre faute. Alors pourquoi n’avez-vous pas cherché à m’immuniser en me brûlant avec quelque désinfectant et en me faisant laver les doigts ? voilà ce que je ne vous pardonne pas. – Vous devez juger dans quel état je suis, vous qui me savez nerveux ; quand même j’aurais la chance de ne rien attraper, songez que j’en ai encore longtemps à ne pas être tranquille. Et rien qu’à me faire du mauvais sang, j’ai chance d’attraper quelque chose, moi déjà si affaibli, et que le souci met encore en plus grande réceptivité.

Si la vérole ne tue pas physiquement, elle tue moralement.

Veuillez donc juger et me dire ce qu’il faut faire… De grâce, écrivez-moi de suite. Je vous salue.

Lettre écrite quelques minutes avant sa fuite au Poste

8 nov. 1923. Je soussigné déclare avertir la police qu’au cas où il m’arriverait malheur, qu’on me trouve tué par exemple et démuni de mes papiers d’identité, le coupable ou le meurtrier à rechercher ne pourra être autre ou autres que le Dr N. de l’Institut Médical et un acolyte. Ce en quoi ma famille pourra demander dommages-intérêts et se laver les mains de tout ce qui a pu m’arriver à Paris de par la faute de ce soi-disant N., que j’accuse d’avoir tout fait pour m’inoculer la syphilis, le 4 octobre 1923, en son Institut où j’avais été le consulter. – Fait le 8 novembre 1923, pour servir à ce que de droit. – C., né à…, le…

Mémoire rédigé à l’Infirmerie spéciale

Le 4 octobre 1923, me trouvant à Paris pour le compte de mon patron, j’eus l’idée, en voyant dans le métro les affiches d’un Institut Médical disant avoir des spécialistes pour chaque maladie, je me rendis à l’Institut ce même jour, à 6 heures du soir, j’expliquai à l’infirmière de service ce que j’avais, elle me dit de revenir à 7 heures. À 7 heures je revins, j’attendis. Le Dr. N., spécialiste des voies urinaires, me consulta, écrivant tout ce que je lui disais. Il m’emmena dans son cabinet chirurgical et me fit un toucher rectal. J’ai la conviction que son doigtier n’était pas propre, car il l’essuya sur de la ouate qui se trouvait sur une planche, comme par hasard, ayant dû être laissée par le malade précédent. Un docteur ne doit pas avoir de la ouate qui traîne : à mon idée, il doit l’avoir dans une boîte ou dans un bocal. De plus il attira mes craintes, au moment où il passait son doigt sur ladite ouate, en me regardant sournoisement, et ensuite au moment où il me faisait le toucher en disant : « Il ne faudrait pas qu’il s’en doute. » Il est aussi évident qu’il chercha à m’écorcher, car il me força énormément ; il retira ensuite son doigt en le recourbant probablement, car j’eus l’impression qu’il me déchirait l’anus. Il me fit ensuite une exploration du canal de l’urètre ; ce fut la même ouate qui servit à m’essuyer après l’instillation ; je la trouvai un peu humide et m’en servis peu, finissant de m’essuyer avec ma chemise. Pendant ce temps, le Docteur revint et dit doucement : « Je lui ai donné la ouate de l’autre, il n’avait pas de raison de se soigner ça lui en fera une. »

Je ne dis rien cependant. Il est vrai que j’étais très fatigué, ayant travaillé 20 heures sans arrêt au stand, ayant passé 3 jours et 2 nuits sans dormir. Donc je ne me rendais pas bien compte.

De plus, quand il fit mon ordonnance il me donna de nouveaux doutes, en disant : « C’est un bon gars, j’en aurai peut-être du remords. » Ensuite, il me dit : « Si cela ne va pas mieux dans un mois, vous m’écrirez, ce sera gratuit »-, et même je crois qu’il ajouta : « Les médicaments aussi. » Il m’a donc pris pour dur d’oreille plus que je ne suis. De même en me serrant la main à la porte, je crus l’entendre dire doucement : « Je lui ai serré la main, je ne pouvais pas faire autrement, il faudra que je me lave. » Sorti dehors, j’hésitai un instant, puis je me dis : « Ce n’est pas possible, il a voulu te faire peur pour que tu n’ailles plus voir les médecins. »

Néanmoins une fois dans le train des doutes me reprirent, je fus me laver les mains et allai aux cabinets.

Quelques jours après, me voyant un petit bouton sur la verge, je fus épouvanté et partis le lendemain matin pour Paris. Le soir du même jour avant j’avais déjà écrit une lettre au Dr N. lui demandant des explications.

Pendant mon voyage je me rappelai une conférence du régiment, où on nous disait que le microbe ne vivait pas. Je fus tout de même voir 2 Docteurs, qui me dirent que je n’avais qu’une simple ecchymose provenant de ce que je m’étais pincé en dormant ou avec mon pantalon.

J’avais lu que la contagion par contact ne pouvait avoir lieu que si la peau était excoriée ou entamée, donc je me dis que si même j’avais la syphilis, je ne pouvais être contagieux ; pas de plaques et la salive ne peut être infectée avant que le microbe ne soit dans le sang, ce qui demande 20 jours. Je ne crois donc pas avoir pu infecter quelqu’un 10 ou 12 jours après la prétendue infection (sic). Puis la vaisselle était bien faite… Je ne dois pas être contagieux. Je présente tout de même mes excuses à ceux qui ont mangé avec moi ; je suis très sincèrement affecté de leur avoir fait faire du mauvais sang, car je sais par moi-même ce que c’est que la peur d’une telle maladie. J’espère que personne n’a porté plainte. Me croyant à un moment donné réellement atteint, j’ai été dire que je ferais faire l’analyse du sang à ceux qui le désireraient. À tous je vous demande bien pardon de n’avoir pas tenu mon engagement, la faute en est à ce que je me suis fait arrêter bêtement, et fait amener à l’hôpital où l’on se moque de moi et me regarde comme maboul. C’est pourquoi je n’ai pas tenu parole. J’espère que vous m’en tiendrez compte. Au cas où il y en aurait un, parmi vous, sans scrupule, c’est-à-dire qui aurait eu la syphilis avant la date où je suis venu au restaurant, j’espère qu’il voudra bien le déclarer, afin que ma famille déjà si éprouvée n’en subisse pas les conséquences. Voyez mon désespoir et ne cherchez pas vengeance, car ce qui m’empêche de remplir mon engagement, c’est l’impuissance. Car si même je ne suis pas malade, je ne peux pas survivre sans être déshonoré, et ce serait jeter sur ma famille, qui n’est que pauvre, le poids de mon ignorance, et me faire maudire à jamais. Et vous, messieurs les juges, songez au désespéré qui s’en va pour ne plus ternir l’honneur de sa famille et part sans pouvoir dire adieu. – Au cas où il y en aurait un par malheur qui ait la syphilis, je demande qu’il soit fait une enquête pour savoir si réellement il ne l’avait pas déjà avant que je ne vienne manger au restaurant ; s’il y a de braves gens, qu’ils le disent, non pour moi, mais pour mes parents.

Explication sur la déclaration faite à M. le Commissaire de Nanterre.

Cherchant une chambre, ayant abandonné celle que j’avais rue S…, rapport à ce que je n’osais plus me laisser voir, je me suis rendu à pied à la porte Maillot à Nanterre pour trouver à coucher. Dans un hôtel, j’ai demandé une chambre, j’y suis monté un instant pour écrire et pour souper. Pendant le souper, il m’a semblé entendre quelque chose de louche sur moi. J’ai compris que j’étais signalé, et que le Dr N. ou ses acolytes cherchaient à me jouer un mauvais tour. J’ai vu un homme regarder par la devanture et j’ai entendu dire : « Ils sont là, il faudrait qu’il sorte. » J’ai compris qu’il fallait que je sorte dans la rue afin d’éviter un scandale. Alors tout de suite j’ai demandé un papier pour faire une déclaration à la Police. J’ai réglé mon souper et je suis parti au Commissariat. Là l’hôtesse m’a réclamé le prix de ma chambre ; j’ai dit que je n’y coucherais pas, après ce qui aurait pu m’arriver, et que par la suite je ne paierais pas. Néanmoins j’ai offert 2 francs pour les 10 minutes environ que j’y avais passées à écrire.

Billet. – 1° Je désire engager ma responsabilité au sujet des poursuites judiciaires et demandes de dommages-intérêts pouvant résulter du fait de mon ignorance, c’est-à-dire de ce que j’ai mangé au restaurant sans faire mettre mon couvert à part, et toutes autres poursuites pouvant provenir du fait de la maladie du 10 octobre au 5 novembre 1923, et reporte ceci sur le Dr N., responsable de tous mes malheurs.

2° Le Dr N. prendra l’engagement de ne tenter aucune poursuite contre moi (sous prétexte de calomnie).

3° Pour mes parents que je ne pourrai plus embrasser et pour me faire soigner, je demande… (inachevé).

Autre billet. – Vous avez devant vous un malheureux comme il ne peut pas y avoir plus malheureux, qui a perdu sa famille, la déshonore et prépare un gros scandale. Vous seuls, messieurs, s’il n’était trop tard, pourriez me sauver de là. Je partirai m’engager dans la Légion, et tâcherai d’envoyer de l’argent à mes parents par des moyens quelconques ; je ne paraîtrai pas, hélas ! il vaudra mieux qu’ils me croient mort. Oh ! mes chers parents, à qui j’aurais dû tâcher de procurer une vieillesse tranquille, eux qui ont tant souffert pour nous, j’empoisonne leur vieillesse, ils sont capables d’en mourir. Dire qu’ils étaient si fiers de moi quand j’étais soldat. J’ai tout perdu, j’ai brisé ma vie et celle de mon frère et de ma sœur, comment ai-je fait, mon Dieu ! « Mon Dieu »… je ne suis plus digne de prononcer de mot, ce n’est plus le moment, j’aurais dû le faire plus tôt, et aller brûler éternellement. Non, je lutterai, Dieu me pardonnera, je vais tâcher de vivre en chrétien afin de recevoir ma mère au Ciel… Pourquoi ai-je été donner une parole que je ne pouvais pas tenir ? Au moment de la tenir, j’ai perdu la tête. Je l’avais déjà perdue avant, par la faute de ce charlatan qui est peut-être parti maintenant. Ce qu’il y a de plus malheureux, ce qui va me tuer, c’est que je suis lucide ce matin, et que tout à l’heure peut-être je ne saurai plus ce que je fais… Vous seuls, messieurs, pourriez me tirer de là ; j’irais en Afrique dans la Légion, je donnerais l’exemple de ramener des malheureux comme moi dans le devoir. Au lieu de rester en prison ou de se tuer, ne vaut-il pas mieux servir son pays ?

Messieurs, laissez-moi partir et éviter le scandale, aussi bien pour l’honneur de la médecine que par pitié pour ma famille. Je me soignerai si je suis malade, et je guérirai… Quant au Dr N., je crois qu’il n’osera pas rester ici, à empoisonner les Français ; il est peut-être Russe, qu’il aille donc chez les Bolcheviks ! Ah ! l’assassin !

Déclaration du malade C. (sic). – Je déclare rétracter mes idées de suicide, et tâcher de guérir afin de pouvoir, si ma santé le permet, gagner quelque argent pour réparer le tort que je fais à mes parents. Je demande donc qu’on fasse le nécessaire pour me soigner, si le docteur le juge utile, ou qu’on me mette en liberté, pour que je me fasse soigner ailleurs.

Déclaration du malade C. (sic). – Je voudrais rétracter ce que j’ai écrit rapport à l’hôpital, la phrase où je dis qu’on me traite comme un maboul. Je le suis bien un peu. Je parle de faire des bêtises, j’en écris de plus grosses. – C.

Présenté à la Société et interrogé sur sa santé, le malade répond : « Cela va mal », et accompagne sa réponse d’un sourire. Ce sourire, rapide et amer, n’est pas d’un mélancolique mais d’un hypocondriaque ; bien que simple nuance, il a une valeur pronostique.

Réactions mélancoliques : le malade hésite à nous serrer la main, par peur de nous contaminer. Apprenant qu’il va, s’il le veut, être présenté à des médecins, il répond : « Je dérange tout le monde. » Il se montre toutefois satisfait d’être présenté à des médecins.

Il répète sa ferme conviction de ce que le médecin l’a volontairement contaminé. Il a droit à indemnité.

Commentaires doctrinaux

I. – Notre malade présente simultanément 5 ordres de phénomènes classés : hypocondrie, neurasthénie, mélancolie, mentalité obsessionnelle, obsession hypocondriaque. Son cas se prêterait pour le mieux à des définitions différentielles de ces 5 ordres de phénomènes.' Il nous suffit de constater que le facteur, non pas seulement prédominant à l’heure actuelle, mais basal, est l’hypocondrie proprement dite.

À l’hypocondrie se surajoute présentement un État Passionnel, la Quérulence.

C’est là un processus spécial, distinct du fonds hypocondriaque, et différent de lui par le caractère sthénique, ce caractère se manifeste dans l’apparition de la volonté, la notion de but, la tendance aux actes. Entre l’état dépressif et l’état sthénique, il y a continuité idéique, mais opposition affective : l’hypocondrie est de l’ordre des émotions tristes, la quérulence est de l’ordre de la colère. La part d’éléments dépressifs qui se trouve contenue dans la colère ressort de l’étude générale des émotions ; il nous suffit de la mentionner.

II. – La passion de notre sujet sera-t-elle de longue durée. Il existe des quérulences courtes ; ce sont des colères prolongées et délirantes, qui rétrocèdent en quelques jours ou semaines.

Un condamné sort du Dépôt après remise de tous ses papiers d’identité ; un passeport dont l’idée lui revient subitement lui semble avoir pu être gardé au Greffe du Dépôt, avoir dû l’être, l’avoir été ; de là insistance abusive, retours obstinés, suicide impulsif (immersion). Lors de cet épisode, dépression de causes multiples (inquiétudes familiales graves, isolement moral, pénurie, jeûne relatif, incubation d’une infection).

Désagrégation cle la cristallisation idéique peut-être en partie spontanée, adjuvée en tout cas par une diversion émotive (submersion), une diversion affective (maladie) et des processus physiologiques (noyade, état fébrile).

Les conditions de durée d’un état passionnel nous semblent dépendre de 5 facteurs, dont 2 généraux, 3 spéciaux. Ces facteurs sont :

1. Viabilité intrinsèque du Thème Idéique (nature et rappels par l’ambiance).

2. Ténacité habituelle du Sujet.

3. État affectif du Sujet lors de l’émotion déchaînante.

4. Profondeur de cette émotion.

5. Conformité de cette émotion avec le caractère du Sujet.

Les facteurs 1 et 2 (facteurs généraux) peuvent parfois être appréciés dès le début (différences entre un accident ou une injure et une dépossession totale).

Les facteurs 3, 4 et 5 échappent le plus souvent à toute appréciation, ou au moins ne peuvent être appréciés que par leurs suites. Or, ces facteurs sont capitaux.

En particulier, pour le facteur 5 (conformité de l’émotion avec le caractère du Sujet), il peut fort bien n’être reconnu qu’après coup ; ainsi surtout pour les Délires Érotomaniaques, et pour les Délires Passionnels de Cause nettement occasionnelle (délires maternels par exemple). Souvent le caractère récriminateur ou raisonneur s’est manifesté bien avant la Processivité proprement dite, et presque toujours la jalousie bien avant le Délire Jaloux ; mais cette règle n’est pas constante ; et même les tares d’un caractère étant connues, le plus souvent rien ne permet de dire si elles aboutiront ou non à un délire.

Le facteur 2 n’est, lui non plus, pas décisif, parce que la ténacité d’un Sujet n’est pas égale pour tous les ordres de motifs et de désirs.

Rien ne permet de dire à l’avance qu’un Délire Passionnel donné sera de courte durée. L’immense majorité des probabilités veut qu’il doive être de longue durée.

Dans notre cas, nous voyons comme présomptions de ténacité l’habitude de rumination et d’isolement. Si le sujet n’est pas spécialement rancunier, il peut être à tout le moins intransigeant ; et si l’aboulie s’oppose chez lui le plus souvent au passage aux actes, elle ne saurait cependant prévenir les paroxysmes coléreux. L’état global au moment du choc déchaînant était profondément morbide ; et ce choc émotif a lui-même été violent.

Il y a conformité entre le choc initial et les innéités du sujet. Cette conformité s’étend même à tous les temps préparatoires : hypocondrie dans le fonds antérieur du sujet, l’état récent, l’état actuel, et le choc lui-même. Dans ces conditions, le résultat du choc présente des chances de fixité particulières.

III. – Le choc émotionnel a été le point de départ de l’état passionnel durable. L’aptitude à ce choc a été préparée en 3 phases : ancienne, récente et actuelle. La préparation ancienne a résidé dans le cumul de formes dépressives déjà décrit ; la préparation récente a résidé dans la fatigue surtout nerveuse (sentiment de hâte dans le travail et insomnies) ; la préparation immédiate a consisté dans une expectation anxieuse (méfiance, angoisse, révoltes intimes).

Cette préparation immédiate mérite d’être dépeinte en détail. Le malade vient, s’apprête, s’est apprêté pour rien, attend une heure en ruminant ses inquiétudes ; il voit le médecin qui tient dans les mains son avenir, il ravive et intensifie toutes ses inquiétudes à la fois en les exprimant pêle-mêle ; il croit peut-être n’être pas assez écouté et en ressent un premier dépit ; il voit approcher le moment de l’exploration que lui-même a sollicitée comme une épreuve solennelle par ses résultats, effrayante par ses procédés ; il sent à la fois les angoisses du candidat et de l’opéré ; il observe tout et tire de tout un pronostic : c’est de l’expectation passionnée.

Durant l’exploration elle-même, il pratique cette endoscopie mentale à laquelle il n’est que trop enclin ; en anatomiste ignorant et en patient douillet il suit le trajet du doigt dans la zone ténébreuse où la moindre maladresse pourrait faire des ravages illimités ; il attend la douleur, la pressent et la sent ; la respiration suspendue, le cœur oppressé, il se contraint au maximum pour ne pas fuir, ne pas se défendre, ne pas frapper, et il se laisse martyriser : c’est la passivité anxieuse.

Durant cette période, l’état émotionnel est double ; l’émotion passive (anxiété) et l’émotion sthénique (colère) coexistent ; la seconde est issue de la première ; l’intensité de la première et sa durée feront la force et la durée de l’autre.

C’est dans cette période que le sujet a fait les interprétations qui lui servent de thème actuellement. Elles ne sont pas le résultat de cogitations rétrospectives. Elles ont été la cause des hallucinations épisodiques ; nous n’en pouvons douter, car de telles hallucinations se sont ultérieurement produites, plus intenses même, plus objectives, accompagnées d’une certitude non seulement actuelle, mais durable. Ces hallucinations nous permettent de mesurer la profondeur de l’anxiété dont elles sortaient.

IV. – Cristallisation passionnelle au cours de l’émotion diffuse. – La Passion actuelle du sujet continue sa révolte première contre l’anxiété ; elle n’est que sa double émotion cristallisée. Pourquoi cette cristallisation ? Il ne suffit pas d’invoquer l’intensité du choc subi ; il faut encore envisager le moment où il s’est produit : un moment d’émotion diffuse ; pour cette raison un choc unique a suffi à cristalliser une émotion cette fois précise, l’émotion double déjà décrite. Nous connaissons' un mode de genèse de la passion très différent, celui où des chocs modérés et répétés produisent la cristallisation ; mais n’envisageons aujourd’hui que la genèse brusque : elle reconnaît pour condition préparatoire, avons-nous dit, l’état émotionnel diffus. L’identité de nature entre l’émotion diffuse et l’émotion finale précise n’est pas totalement nécessaire, la Réceptivité Passionnelle dans les États Émotionnels est, le plus souvent, omnivalente.

Cette réceptivité existe dans les États Émotionnels Diffus, comme ceux qui accompagnent l’Hypomanie et les Ivresses Pathologiques. L’hypomanie présente non seulement des thèmes idéatifs suivis, mais des sentiments et passions néoformés et devenant fixes, ainsi des haines qui prennent l’aspect d’un délire de persécution, et parfois même survivent longtemps à l’état qui les a produites (Idées Fixes Post-Maniaques).

Les Ivresses de Forme Psychique présentent aussi une cristallisation affective subite se produisant au cours d’un état émotionnel diffus sous l’influence d’un choc minime. On y constate instabilité, déterminabilité, détermination soudaine et fixation. La cristallisation est surtout émotive, mais parfois l’immixtion d’un certain degré de volonté la rapproche du type passionnel. D’autre part, la cristallisation ainsi formée n’est pas seulement de longue durée, comme le paroxysme dont elle naît, mais elle peut survivre quelques jours à ce paroxysme.

Un individu ayant très peu bu, mais échauffé par les conversations et le jeu, se trouve soudain seul dans la nuit ; il pense qu’il pourrait avoir peur, et aussitôt une anxiété formidable s’empare de lui, il voit un drame ou croit être lui-même dans un piège, d’où fuite au poste et narrations extravagantes. Le même, dans les mêmes circonstances, se rappelant son procès de divorce, ou une maladie de sa fillette, croit sa femme ou sa fillette mortes et s’accuse de les avoir tuées ; ou, songeant à une échéance, se voit ruiné et se jette à l’eau ; ou enfin, se rappelant son père mort, le reconnaît dans un personnage qui apparaît à une fenêtre, et insiste pour voir ce dernier. Dans tous ces cas, une contingence insignifiante, idée, parole, rencontre, souvenir, développe soudainement dans des centres en état instable un état émotif intense, qui, à lui seul, crée une conviction absolue, qui durera aussi longtemps que lui ou plus que lui.

Ces Ivresses Monoidéiques sont calmes ou relativement calmes, et fréquemment laissent après elles une idée fixe. D’après notre expérience, la Fausse Reconnaissance laisse après elle la conviction la plus durable. Elle se rapproche le plus de l’état passionnel, parce qu’elle met en jeu spécialement la volonté : le Sujet s’efforce d’approcher l’objet reconnu, et de lui imposer sa conviction.

Les analogies de mécanisme entre les Délires Passionnels et les Ivresses à Forme Psychique sont :

1° Le retentissement excessif d’un choc émotif ;

2° La fixation de l’émotion ;

3° Un état d’instabilité précédent le choc.

Cet état d’instabilité, dans le cas de l’Ivresse Psychique, a une cause double : cause actuelle et cause antérieure. – La cause actuelle est l’imbibition. La cause antérieure, selon nous presque spécifique, réside dans le surmenage nerveux, tout spécialement par insomnie et par chagrin ; l’isolement moral, les regrets, l’inquiétude, sont constamment à l’origine des Ivresses Psychiques. Il n’y a pas forcément continuité entre la teneur des soucis réels et la teneur du thème délirant ; l’inquiétude d’un procès en cours pourra avoir pour conséquence la reconnaissance délirante d’une maîtresse longtemps oubliée ; les émotions antécédentes et l’émotion néoformée seront ainsi d’un ordre différent.

La durée d’une Ivresse Morbide est, nous le prouverons en d’autres places, d’autant plus longue qu’elle est d’une forme plus sublimée.

Les formes motrices, agressives ou grossièrement oniriques sont courtes.

Les Formes Psychiques, c’est-à-dire Onirismes Calmes et Formes Émotives Prolongées, sont plus durables. La durée des Formes Psychiques est elle-même en rapport direct avec leur degré d’affinement tant intellectuel qu’affectif.

Aux ivresses les plus prolongées appartiennent les idéations les plus suivies et les sentiments affectifs les plus élevés, savoir les sentiments sociaux : les ivresses à idée de culpabilité ou à désespoir familial se prolongent 4, 5 ou 6 jours ; les fausses reconnaissances ébrieuses durent 8 jours. Les causes de cette durée semblent résider dans la systématisation intellectuelle et dans le rapport de cette systématisation avec le moi permanent.

Les Délires Passionnels à explosion brusque ont en commun avec les Ivresses Délirantes plusieurs données :

1° État préliminaire de fatigue surtout morale et d’émotivité diffuse ;

2° Choc minime amplifié sans mesure ;

3° Systématisation instantanée durable.

Au sujet de l’état préliminaire, nous ferons remarquer :

1° L’émotion ébrieuse diffuse crée l’état de réceptivité pour tous les ordres d’émotion ;

2° L’émotion ébrieuse diffuse et le choc émotif subséquent peuvent être de qualités inverses ;

3° La cristallisation ne suppose pas forcément une continuité thématique entre l’état préalable et le choc.

Une démonstration claire de ces propositions se rencontre dans la vie courante : ce n’est pas constamment dans un état heureux, c’est souvent dans un état triste que survient le coup de foudre amoureux.

Ainsi l’état préparatoire peut être selon les cas un état de dépression, d’euphorie ou d’expectation. Nous espérons pouvoir un jour montrer un Délire Passionnel surgi au sein d’un état émotif inverse.

Le rapprochement des états hypomaniaques, ébrieux et passionnels purs, nous permet de formuler ces règles :

1° Un état d’instabilité émotive favorise l’éclosion de synthèses passionnelles durables ;

2° Il n’y a pas nécessairement un rapport affectif ni idéique entre les causes de l’état instable et la synthèse passionnelle qui en surgit ;

3° Cependant une similarité entre l’état préliminaire et le choc favorisent la stabilité de la synthèse.

V. – Émotivité et caractère. – Les Délires Passionnels ne dérivent pas exclusivement du caractère. Le caractère crée seulement une tendance à un genre d’émotion donné.

Le caractère le mieux défini peut ne jamais aboutir à un délire de la même forme, et d’autre part un caractère en apparence nullement spécial peut aboutir à ce délire.

La notion générale de l’Émotivité ne suffit pas non plus à expliquer les Délires Passionnels. En effet, l’immense majorité des émotifs, ne fait pas de Délires Passionnels ; une crise spéciale est nécessaire entre l’émotivité banale et la Passion.

Tous les Délires Passionnels ont en commun des lois de développement et de décours, plus un élément capital, la volonté.

Il y a là des raisons sérieuses pour voir dans les Délires Passionnels un groupe clinique, tandis que Caractère et Émotivité appartiennent à l’étiologie générale, au même titre et avec à peine plus de précision que la notion de Dégénérescence.