14. Fausse Amoureuse de Prêtre Revendicatrice78

Intervention 1913

Une ancienne maîtresse de prêtre importune celui-ci de revendications d’argent. Elle est encouragée à réclamer par sa famille et son second protecteur, journaliste, qui vivent aux dépens du prêtre. L’abbé a été attiré dans un traquenard et on tente de le faire chanter.

J. F.

J’ai étudié longuement cette malade. Le titre d’Amoureuse de Prêtre, sous lequel elle nous est présentée, ne lui convient qu’en apparence. En effet nous appelons « amoureuse de prêtre » une femme qui s’éprend d’un ecclésiastique en raison de son caractère sacerdotal, qui aime l’atmosphère religieuse, qui le plus souvent aime plusieurs prêtres, successivement, et dans chaque cas, selon l’habitude des érotomanes, croit être l’objet d’avances flatteuses alors qu’elle-même fait les avances. Or notre malade est simplement une femme de mœurs faciles, ayant pour entreteneur un prêtre, indifférente à la profession de celui-ci, et qui semble avoir ignoré, lors du début de leurs relations, sa profession ; d’autre part elle est dénuée de toute tendance mystique, elle n’a jamais parlé religion avec ce prêtre, enfin elle paraît n’avoir eu jamais de grande affection pour lui.

En deuxième lieu, elle nous paraît n’être pas uniquement une perverse. Elle est une Revendicatrice, dont en outre les réclamations ont pour base, au moins partiellement, un Délire Imaginatif. Il nous a semblé qu’elle croit réellement au petit roman du legs sacré ou du dépôt ; convaincu d’abord que nous avions affaire à du mensonge pur et simple, nous avons, au cours de nos nombreux interrogatoires, entendu de très nombreuses variations de ses récits et leurs lacunes ne sont pas une preuve de mensonge, les délires imaginatifs présentent constamment ces traits. Il est d’ailleurs, avec notre malade, souvent difficile de juger si l’on a affaire à une conviction permanente, à une conception transitoire, ou à du mensonge absolu. La malade nous semble parcourir toute la gamme des mythomanies.

L’attitude de la malade dans notre service a été celle d’une hystérique : vaniteuse, versatile, suggestible, tout entière à l’instant présent. Après avoir protesté véhémentement contre sa mise en observation, elle s’est déclarée enchantée de passer le Nouvel An auprès de nous ; et elle s’est désintéressée de ses animaux familiers, restés chez elle, ainsi que de son amant en titre, le journaliste, etc., etc.

Nous ne pouvons dire si ses premières réclamations ont eu pour base la fable du dépôt. Il est possible que cette fable soit intervenue tardivement, suscitée on verra par quelle sorte d’épisode. Mais ce thème fût-il adventice, il n’en est pas moins aujourd’hui, nous l’avons dit, dans quelque mesure, objet de créance.

Les réclamations ont d’ailleurs d’autres bases que cette donnée. Ces bases, ce sont des promesses vagues faites par l’abbé, ce sont même, on le verra, certains de ses mensonges. L’abbé lui aurait dit : « Vous pouvez être tranquille jusqu’à la fin de vos jours », et : « Je ne veux plus que vous travailliez. Je m’occuperai toujours de vous. » Bien que l’abbé soit, paraît-il, très menteur, et qu’il ait disparu maintes fois pour de longues périodes, c’étaient là, selon elle, des engagements fermes. Il lui doit aussi de l’entretenir intégralement et indéfiniment.

Voici comment elle utilise jusqu’à des mensonges de l’abbé. Vers 1908, l’abbé étant en retard de quelques mensualités, la femme H… porta plainte devant l’archevêché, arguant d’une prétendue créance ; et là, ne pouvant avouer la cause des versements opérés par lui jusque-là, l’abbé jura que la dame H… se trouvait être sa créancière pour 12 000 francs. Ce mensonge avait été convenu entre eux par transaction, en cours de lutte. Mais actuellement l’abbé est engagé d’honneur à donner suite à son serment : la malade en est convaincue. Une telle logique est bien du style des Processifs. D’autre part, pour en finir avec l’archevêché, une décharge de dette en faveur de l’abbé fut délivrée par la femme H… : mais d’une telle pièce, l’abbé n’a pas le droit de se servir. Un droit fictif ne vaut qu’au service de la femme.

La malade reproche à l’abbé d’avoir ruiné tout son avenir : sans lui elle serait entretenue par d’autres, et travaillerait. Elle refuse d’ailleurs de se mettre au travail tant que son litige n’est pas réglé. Elle ignore si le total des sommes déjà perçues ne dépasse pas les 12 000 francs avec intérêts composés : l’abbé ne lui en doit pas moins aujourd’hui une somme intégrale de 12 000, et cela pour les raisons suivantes :

1° Les versements échelonnés ont été dépensés par elle au fur et à mesure de la réception ; or l’abbé lui doit non seulement une somme mais le bien-être pour tout l’avenir ; qu’il verse donc encore, en une fois, 12 000 francs ; avec cette somme elle pourra fonder un commerce.

2° Avec les quelques mille francs retenus par devers lui, l’abbé, en jouant à la Bourse, a dû gagner de grosses sommes : elle veut sa part.

Bref les sommes déjà versées ne comptent pas. Il semble certain que le total de ces sommes atteint ou dépasse 30 000 francs. En outre pendant un an environ la femme H… a disposé d’un petit fonds de commerce acheté pour elle par l’abbé.

La femme H… était connue, à l’église où son entreteneur était vicaire, pour y avoir causé du scandale à maintes reprises ; elle est bien connue également au commissariat voisin, et ce n’est qu’après une série de scènes, échelonnées sur une longue période, que le Commissaire l’a dirigée sur notre service. Ses raisonnements et sa conduite sont bien d’une Revendicatrice.

Le journaliste avec qui elle vivait n’aurait pas seulement profité, s’il faut en croire certains témoins, des largesses de l’abbé : il aurait poussé la jeune femme à la prostitution banale. Il lui a en outre fait contracter des habitudes d’alcoolisme.

L’abbé, la femme et le journaliste forment un tryptique invraisemblable. Le journaliste premier en date, apprit l’existence de l’abbé quand celui-ci était déjà en exercice depuis 2 ou 3 ans, et se lia d’amitié avec lui. Les manœuvres de chantage auxquelles l’abbé a été en butte par moments n’ont pas ruiné cette amitié. Actuellement l’abbé est brouillé avec la femme, le journaliste l’a supplié en vain de la reprendre ; mais jusqu’aux semaines dernières l’abbé et le journaliste ont eu encore des entrevues des plus cordiales, nous en avons eu entre les mains une preuve écrite.

Les deux hommes avaient des affinités : ils faisaient valoir en commun, semblerait-il, l’argent d’autrui, etc., etc. Nous regrettons de ne pouvoir citer les phrases typiques d’une certaine lettre de l’abbé qui traduisait leur situation, ni les idées invraisemblables que chez chacun d’eux faisait naître un mélange de libéralisme et de jalousie.

Les manœuvres de chantage auxquelles le journaliste, s’il faut en croire certains témoignages, aurait collaboré, semblent être allées jusqu’au guet-apens. Le journaliste a aidé la femme à mettre en œuvre ses conceptions ; nous ne croyons pas qu’il ait eu foi dans les divers thèmes délirants ; mais son esprit intéressé a dû aider à leur genèse. C’est là un mode d’encouragement au délire, autre que la collaboration.

Avant d’être aidée dans ses requêtes par le journaliste, la jeune femme semble avoir été aidée par un membre de sa famille, et celui-là paraît avoir été de bonne foi : présomption en faveur à la fois de l’ancienneté et aussi de la sincérité de l’élément fabulation chez la malade.

La croyance au dépôt peut n’être née chez la femme qu’après le faux serment de l’abbé. Mais les réclamations ont d’autres bases que celle-là. L’esprit de revendication est ancien. L’apport imaginatif peut n’avoir été que secondaire. Il peut aussi n’avoir pas été entièrement spontané.

Notre certificat fut le suivant :

Déséquilibrée. – Débile. – Hypomorale. – Délire de revendication avec appoint imaginatif.Un abbé lui doit une rente perpétuelle ou une grosse somme. – lia compromis son avenir. – Bases partiellement au moins inconsistantes ; prétend utiliser tel écrit qu’'elle-même dit avoir été fictif. – Dépôt d’origine romanesque. – Mythomanie, avec départ presque impossible entre la conviction sincère et le mensonge conscient. – Réclamations incessantes ; scandales ; peut-être guet-apens. – Manœuvres à aspect de chantage. – Influence d’une tierce personne, semblerait-il. – Paresse. – Habitudes éthyliques. – Episodes d’excitation extrême ; plusieurs fois relaxée au Commissariat. – Tentative de suicide à 17 ans. – Père interné à Villejuif. – Un frère mort tuberculeux, amoral, etc.