Préface. Clérambault, et les leçons de la passion

« Les lois sont furieuses en Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes. On les fait mourir pour ainsi dire une seconde fois… La vie m’a été donnée comme une faveur ; je puis donc la rendre lorsqu’elle ne l’est plus : la cause cesse, l’effet doit cesser aussi. »

Montesquieu, Les lettres persanes.

« Je décidai de voyager seul… »

G. G. de Clérambault, Souvenirs d’un médecin opéré de la cataracte.

« J’ai étudié longuement cette maladie. Le titre d’Amoureuse de Prêtre, sous lequel, elle nous est présentée, ne lui convient qu’en apparence. En effet nous appelons “amoureuse de prêtre” une femme qui s’éprend d’un ecclésiastique en raison de son caractère sacerdotal… Or notre malade est simplement une femme de mœurs faciles, ayant pour entreteneur un prêtre, indifférente à la profession de celui-ci… Enfin elle paraît n’avoir jamais eu de grande affection pour lui1. »

Étonnant Clérambault ! Secondé par une langue scintillante, en dépit des apparences que des étourdis ont estimées suffisantes pour l’accuser de gongorisme, il met sa plume au service d’un véritable atticisme, parce que son ambition est toute dans un réalisme clinique strict. Son souci de l’étiquette exacte pourtant, comme le goût du mot juste, offre au lecteur d’aujourd’hui l’impression d’une étrange distance qui se répercute en une sorte d’ironie, assurément involontaire. Avec les infortunés, insensés dont en de si courtes lignes il brosse le destin, énonce les fourvoiements, stigmatise la déraison et déploie les tourments, on songe parfois à quelques héros pantelants échappés d’un théâtre de l’absurde : « Le dimanche matin, il se rend à l’écurie pour étriller le cheval, et il voit ce cheval le regarder d’un œil tout drôle, “à la façon de ces chevaux de cartons des cirques, dont l’intérieur contient deux hommes”; le cheval lui paraît se moquer de lui2. » Régression topique au stade du miroir, dirions-nous un peu doctement en puisant dans le « Séminaire » du plus grand élève du Maître !

Mais il apparaît qu’en relisant Clérambault, et en le lisant au milieu de ses pairs, notre sentiment de dérision ne tient pas à son impavidité d’observateur endurci : il est l’effet spécifique, comme le résultat assez fidèle de la prise à la lettre d’une réalité sarcastique et douloureuse propre aux déchirements des images dont témoigne dans la vie quotidienne l’effraction tragique de la psychose, qu’accentuent les conditions médicales et l’artifice brutal qui présidaient à leur examen. Ce n’est pas polémiquer, Clérambault opère sous le couvert de la loi, auprès du préfet de police. Malgré cela, le lecteur est frappé par un style qui tranche, comme jamais depuis Legrand du Saule, sur une littérature psychiatrique caractérisée par l’impasse des mornes redites, à peine cachées sous la vanité d’inutiles reformulations taxinomiques, responsable d’une prolifération de tautologies descriptives et d’adjectifs arbitraires. L’actualité renouvelée de Clérambault tient sans doute à la marge d’une liberté inventive (on s’est bien à tort moqué de ses initiatives lexicales et de ses audaces néologiques) qui contraste avec la pauvreté du vocabulaire sémiologique traditionnel où, pour que la chose fût psychiatrique, il suffisait qu’elle soit écrite par un psychiatre : « l’essentiel de la sémiologie psychiatrique est fixé assez tôt et il suffit de comparer Baillarger et Seglas par exemple, pour s’apercevoir que les études cliniques de ce dernier utilisent un ensemble de signes qu’il considère comme immuablement acquis3 ».

Il n’est guère difficile dans l’histoire de l’aliénisme de remarquer qu’à la manière d’un météore, le « seul maître en psychiatrie » de Jacques Lacan transforme la majeure partie des collègues qu’il avait autour de lui en de fieffés raseurs. Parlant des délirants de revendication qu’ils reconnaissent et isolent dans leur cadre des « Folies raisonnantes », Sérieux et Capgras écrivent : « Tous ces malades sont des dégénérés ; ils en ont les stigmates physiques et mentaux : déséquilibration des facultés, obsessions, impulsions, perversions sexuelles, préoccupations hypocondriaques. Leur défaut de jugement, leur instabilité les font se lancer dans des entreprises téméraires, dilapider leur fortune, s’enthousiasmer de projets ou d’inventions chimériques. Quelques-uns témoignent pourtant d’aptitudes remarquables : imagination brillante, mémoire sûre, raisonnement habile. Nombre d’entre eux enfin, surtout parmi les revendicateurs égocentriques, sont dénués de toute notion du bien et du mal4 ». En regard de cet épinglage pesant, où le prétexte universitaire voisine avec une condescendance mâtine, les récits de Clérambault passeraient presque pour ceux d’un voyant auguste et fraternel ! Ainsi, en 1923, celui-là, qu’il commet au sujet d’un hypocondriaque, justement revendicateur fervent : « durant l’exploration elle-même, il pratique cette endoscopie mentale, à laquelle il n’est que trop enclin ; en anatomiste ignorant et en patient douillet, il suit le trajet du doigt dans la zone ténébreuse où la moindre maladresse pourrait faire des ravages illimités ; il attend la douleur, la pressent, la sent ; la respiration suspendue, le cœur oppressé, il se contraint au maximum pour ne pas fuir, ne pas se défendre, ne pas frapper, et il se laisse martyriser : c’est la passivité anxieuse. Durant cette période l’état émotionnel est double : l’émotion passive (anxiété) et l’émotion sthénique (colère) coexistent ; la seconde est issue de la première ; l’intensité de la première et sa durée feront la force et la durée de l’autre ». Aussi peut-il avancer, quelques lignes après, que « la passion actuelle du Sujet continue sa révolte première contre l’anxiété5 ».

Sécheresse et décevante outrecuidance chez ses contemporains, vigueur dramatique avec Clérambault qui rapporte bien l’ébranlement des sensibilités et le fracas des volontés dans l’âme bouleversée de ceux qu’il rencontrait. Certes, les manières d’écrire sont d’époque : cette même année 1923 est celle où Mauriac, dans « Génitrix », raconte ces « émeutes » du sentiment quand « la passion vaincue consentait à l’abandon de ses privilèges sacrés ». L’amateur savant d’étoffes et de drapés ne s’est pas trompé : il choisit bien son angle d’attaque en s’intéressant à ce qui depuis les premiers temps de l’expérience classique de la folie – (une expérience qu’il termine, sonnant le glas alors qu’il pensait lui, brillant qu’il était, que c’était le tocsin) – est, selon Michel Foucault, le « dernier type de folie : celle de la passion désespérée. L’amour déçu dans son excès, l’amour surtout trompé par la fatalité de la mort n’a d’autre issue que la démence. Tant qu’il avait un objet, le fol amour était plus amour que folie ; laissé seul à lui-même, il se poursuit dans le vide du délire. Châtiment d’une passion trop abandonnée à sa violence ? Sans doute ; mais cette punition est aussi un adoucissement ; elle répand, sur l’irréparable absence, la pitié des présences imaginaires ; elle retrouve, dans le paradoxe de la joie innocente, ou dans l’héroïsme de poursuites insensées, la forme qui s’efface6 ».

Aux côtés de l’écrivain et du poète qui savent ménager, sans les dissiper, les secrets de la souffrance, on voit que Clérambault ne dépare pas : lui aussi témoigne d’une espèce de vérité qu’il recueille dans les démesures qui intimident les sages et les font vétilleux. Ne nous berçons pas pourtant : l’homme demeure homme de pouvoir et d’une autorité estimée abusive aujourd’hui. À la fin d’un court texte de bon sens, rédigé « en faveur de la possibilité du divorce des aliénés », il conclue d’une façon fâcheusement équivoque et qui résonne malheureusement trop avec ce qui a accompagné les plus méchantes aberrations des hygiénistes : « la société a intérêt au divorce des dégénérés. L’avenir de la race n’a pas, jusqu’ici, été pris suffisamment en considération par le législateur7 ».

Ailleurs, dans une « Note sur le régime des aliénés en Angleterre », il s’enthousiasme pour des poêles qui chauffent bien en répondant « à tous les besoins : allées et venues du malade, position entrouverte, éventualité subite d’une lutte avec le malade8 ». C’est qu’il ne prise pas le « philanthrope plus psychologue que clinicien » et « l’esprit de charité (qui) envisage l’individu plus que la classe, et la maladie moins que le malade9 ». Clérambault parle, écoute, note, observe et, sa vie durant interne les hommes et les femmes que les nécessités légales de la protection des biens et des gens ne permettent pas de laisser vaquer. Il est de la corporation de ceux pour qui Freud, au début de la « Traumdeutung », écrit : « la méfiance des psychiatres a mis l’âme en tutelle10 ». Quarante ans après lui, Jacques Lacan, curieusement, traverse aussi la Manche, visite ses confrères britanniques et livre au retour son texte : « La psychiatrie anglaise et la guerre11 ». Il est instructif de consulter côte à côte ces deux récits pour saisir comment la pratique du second a pu hériter quelque peu de certains aspects de celle du premier, parce qu’elle a su rompre, sans retour possible, avec un style qui fait songer à une phrase de Mallarmé : « Le devoir est de vaincre, et un inéluctable despotisme participe du génie. »

Oui, Clérambault par « son verbe prestigieux, la concision substantive de sa pensée, la perfection de ses formules, l’art de “manœuvrer” les malades et celui de draper leurs gestes, leurs propos, dans les lignes exactes et rigides de ses fameux certificats, semblables à des statues, éblouissait l’esprit de ses jeunes auditeurs. Il ensorcelait par un véritable génie clinique12 » celui qui voudra sauver la psychiatrie d’observation de son naufrage annoncé et qui, continûment, lui réservera ses « critiques incessantes » : Henri Ey. Jacques Lacan, on le sait, dès avant la Seconde Guerre mondiale, n’est plus psychiatre et ne se trouve pas dans la même nécessité de truffer ses souvenirs admiratifs d’un « horresco referens ». À d’autres fins, il pourra emporter avec lui ce bagage pris à l’Infirmerie du Dépôt, fait de virtuosité examinatrice, d’une volonté d’aller jusqu’à l’épure, de porter l’exemple d’un cas « au paradigme ». L’œuvre d’élucidation entreprise par son maître, et de rénovation des savoirs trop imprécis retourne encore, il est vrai, toutes les routines d’enquêtes et préjugés fades que tentent d’habiller les reformulations de ses contemporains. Cette œuvre fait de lui le dernier représentant, mais aussi le plus inattendu et talentueux, d’une « école française » qui n’a pas toujours été sans mérite, malgré l’infériorité où on la trouve lorsqu’on la compare à la psychiatrie allemande.

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Le premier travail, qui précède de sept ans la partie de son œuvre consacrée aux psychoses passionnelles, relate le cas de cette femme qui n’est pas à vraiment parler une amoureuse, et dont peut lui chaut que son amant soit homme d’église. Nous sommes en 1913 et l’article s’intitule : « Fausse amoureuse de prêtre. Revendicatrice. » La malade peut-être déclarée faussement amoureuse et au nom d’une clinique qui ne pose pas, loin s’en faut, que toute demande est demande d’amour, le clinicien peut avancer qu’il y en a des vraies, fussent-elles comme celle-là qui « croit être l’objet d’avances flatteuses alors qu’elle-même fait les avances13». Celle-ci, « de mœurs faciles », revendique : donc, elle n’est pas érotomane, laquelle n’est pas femme de requête, mais d’espoir, bien plus assurée de ce qu’elle imagine que forte de ce qui s’interprète : « le délirant interprétatif vit dans un état d’expectation, le délirant passionnel vit dans un état d’effort14 ».

La pertinence de la fondation de ces traits différentiels sera critiquée et demeure critiquable ; il n’en reste pas moins que son ambition est d’importance dans la clinique française. Nul, davantage que Clérambault, n’a fait montre de ce souci résolu d’isoler les unes des autres des manifestations pathologiques, pour atteindre à la diversité des étiologies. D’une façon très sagace, Daniel Lagache, en 1935, au grand dam d’Henri Ey, prouve que par un étrange paradoxe la médecine du maître de l’Infirmerie prend sa part du projet phénoménologique : « il y a aussi, peut-être, du point de vue de l’histoire des idées, une rencontre avec l’attitude et la méthode phénoménologique ; je veux dire que dans cette façon de présenter l’érotomanie, on retrouve les traits de la technique phénoménologique, c’est-à-dire l’élimination des circonstances de personne, de temps et de lieu, et ensuite, à partir d’une formule regardée comme exprimant l’essence même de l’objet étudié, l’explication des propriétés de cet objet15. »

Le préfacier de « l’Œuvre psychiatrique », éditée en 1942 par Jean Fretet, Paul Guiraud, souligne à bon escient que « dans le cadre des psychoses passionnelles, il fallait montrer que les érotomanes ne sont ni des revendicateurs, ni des idéalistes passionnés16 ». On ne doit pas y soupçonner une querelle de carrière ni une volonté d’originalité qui opposerait Gaëtan Gatian à Sérieux et Capgras ou à Dide : séparer l’Érotomanie du Revendiquant permet d’affirmer que la quérulence n’y est ni première, ni cruciale, mais contingente ; isoler l’Érotomanie de l’Idéaliste passionné permet de souligner qu’à tort depuis Esquirol, le Platonisme est requis pour atteindre à l’essence du trouble : « avec une vigueur réitérée, Clérambault a montré que la plupart des érotomanes tendent vers l’amour physique… Il faut en conclure que l’Amour morbide est une passion assez variée pour s’exprimer tantôt dans l’idéal, tantôt et plus souvent dans le réel17 ». Certes l’on ne retiendrait pas maintenant, comme le retenait Guiraud, l’insistance du maître de l’Infirmerie mise à montrer que le Platonisme, exigé par les pères fondateurs, est en réalité accessoire. Sans doute est-ce que nous accorderions plus de soin à ne pas confondre, dans la gamme des passions, le désir et les satisfactions, les plaintes et la jouissance. Nous relisons avec plus d’attention ce que déjà note Hume dans son « Enquête sur l’entendement humain ». « On a prouvé hors de toute contestation, que même les passions jugées communément égoïstes portent l’esprit au-delà de lui-même, directement à l’objet ; que, bien que la satisfaction de ces passions nous procure une jouissance, pourtant l’anticipation de cette jouissance n’est pas la cause de la passion, que, au contraire, la passion précède la jouissance et que, sans la première, la seconde n’aurait jamais pu exister18. »

Clérambault quant à lui doit décider à moindre frais : s’il veut cerner le spécifique du phénomène érotomaniaque et l’inscrire dans la table de classification qui lui permet de le penser en lui donnant un droit de cité dans la tradition aliéniste, il lui faut imaginer qu’on sache le guinder jusqu’à la dignité d’une entité pathologique substantielle et autonome. L’épistémologie clinique de l’époque commandait qu’on en passât par là : Clérambault le constate lorsqu’il identifie cette « étiquette érotomaniaque » : « La décernerons-nous à un Symptôme ou à un Syndrome ? Évidemment à un Syndrome. Notre choix sera encore plus certain si comme critérium de classement, on nous propose un symptôme qui soit incertain et instable, comme le Platonisme19. » Parler de Syndrome permet de mettre en série toutes les variantes, voire d’en trouver la raison grâce à l’exclusion de ce qui ne s’y peut compter : « quant aux cas que nous retirons de l’Érotomanie, les qualificatifs ne leur manqueront pas : érotisme, érotisme banal, érotisme diffus, érotisme orgueilleux diffus, hantise érotique, obsession érotique, etc. Nous réservons le nom d’Érotomanie à ce Syndrome à point de départ, conception et évolution bien définis, et avec ou sans Platonisme20 ».

L’on ne suivra pas ici la virulente critique d’Henri Ey reprochant à Clérambault « sa tendance à considérer les troubles mentaux comme une mosaïque caractéristique d’entités nosographiques21 ». Loin d’y reconnaître, ainsi que l’écrit le médecin de Bonneval, « un antihypocratisme » hérité du XIXe siècle qui considérait les formes particulières de maladie telles des « êtres de raison », et d’y stigmatiser ces « mécanistes (qui) traitent les symptômes comme s’ils étaient des objets du monde physiques, entièrement engendrés par la cause physique dont ils dépendent22 », loin d’estimer que « certaines de ses discussions sur l’autonomie de l’Érotonomie… témoignent de « son Nosographisme de stricte observance23 », nous pensons que cette exigence d’un repérage de l’élément constant, identifié parmi des manifestations pathologiques polymorphes et variables, est le seul chemin qui permet de se réclamer avec honneur, et permettait alors à l’observation des choses mentales de revendiquer sa place dans « ce moment essentiel à la cohérence scientifique24 » qu’est selon Michel Foucault la clinique à sa naissance. Cet impératif, proprement matérialiste, domine sans doute dans ce qui se transmet immédiatement au jeune Jacques Lacan, celui de la soutenance de thèse où il ne peut reconnaître sa dette, pris qu’il se trouve alors dans une révolte, qu’on verra légitime, contre l’autorité du Maître du Dépôt de la Préfecture de Police : « en déclarant cette tendance concrète (ici la “pulsion” auto-punitive jugée originelle dans l’agression criminelle de sa patiente Aimée), nous y trouvons un symptôme physique, c’est-à-dire un objet comparable aux symptômes dont use la médecine générale, à un ictère ou à une algie par exemple25 ».

Aliéniste, le projet de Gaëtan Gatian est de parfaire l’efficace d’un discours naturellement imperméable à l’explication donnée par Freud, dix ans avant lui, dans son analyse des « Mémoires » du Président Schreber : le psychanalyste découvre que l’érotomanie résulte de retournements grammaticaux successifs et d’une prise dans le langage de la libido délirante : « L’érotomanie qui, en dehors de notre hypothèse, demeure absolument incompréhensible, s’en prend à un autre élément de la même proposition : “Ce n’est pas lui que j’aime – c’est elle que j’aime.” Et, en vertu du même besoin de projection, la proposition est transformée comme suit : “Je m’en aperçois, elle m’aime.”26 » On devine sans peine que l’hypothèse freudienne, que retient l’impétrant Lacan, selon laquelle un « fantasme de désir homosexuel… constitue le centre du conflit » dans la causalité de la maladie parce qu’une « perception interne est réprimée et, en son lieu et place, son contenu, après avoir subi une certaine déformation parvient au conscient, sous forme de perception venant de l’extérieur27 », serait apparue abracadabrante à Clérambault s’il avait pris le soin de s’en informer. Il n’est pas nécessaire d’insister sur cela que rien dans son enseignement ne donne à penser qu’il fut atteint par la révolution viennoise…

Cette méconnaissance ne l’empêchait pas de considérer que « l’Érotomanie est un Syndrome presque exclusivement psychologique… Aucun délire ne parodie ou n’utilise à ce degré les processus psychologique normaux28 ». Trop préoccupé de séparer les psychoses passionnelles des paranoïas, Clérambault attire l’attention sur l’exigence et le désir qui caractérisent celles-là alors que l’inquiétude et le mystère enveloppent celles-ci. Lacan se servira de cette distinction, non pour la confirmer, vérifiant comme tous les cliniciens de son époque qu’elle est artificielle et qu’elle n’est pas fondée dans les faits, mais afin de critiquer des théories constitutionnalistes (accréditant le caractère paranoïaque) au profit d’une doctrine matérialiste de la clinique qu’il fait sienne.

Le futur inventeur de la tripartition méthodologique qui permet de sérier les phénomènes en distinguant l’imaginaire, le symbolique et le réel, s’attarde, dès 1932, sur le sens du Platonisme dans l’Érotomanie de la malade qu’il étudie ; sans prendre véritablement le contre-pied de Clérambault, ni faire de ce point un élément constitutif du tableau, Lacan en déplace l’accent pour y trouver l’occasion d’une nouvelle exigence de recherche dans l’analyse des passions : il faut, selon lui, en passer par une nouvelle considération de l’objet, puis repérer la valeur inconsciente du lien que le sujet entend voir se nouer avec lui. Dans le cas d’Aimée, l’association de « l’attitude mentale du platonisme pur29 » et de la condition sociale élevée qui est la marque de l’Objet supposé amoureux (trait relevé par nombre de classiques) semble notable : le rapprochement de ces deux traits – platonisme du sujet et élévation de l’extraction sociale de l’objet – révèle qu’une abstraction de la situation pathologique (« un caractère d’utopie transcendantale ») ménage pour le sujet des conditions de jouissance articulées par les nécessités logiques et les impératifs inconscients de son délire : ce trait de la situation supérieure de l’objet, loin d’être attribuable comme on l’a dit à « l’orgueil sexuel », n’est que l’expression du vœu inconscient de la non-réalisation sexuelle et de la satisfaction trouvée dans un platonisme radical30.

« Comme on l’a dit », le médecin des psychoses passionnelles est « visé » par le jeune chef de clinique, médecin du futur « retour à Freud » : « c’est que l’Amour, quoiqu’il en semble, n’est pas la source principale du Délire Érotomaniaque ; la source principale est l’Orgueil, l’Amour n’est que la source accessoire. Orgueil sexuel certes, mais Orgueil principalement31. » Ainsi qu’on le dira plus loin, l’élève le plus célèbre du Maître, en même temps qu’il prend dans un premier temps ses distances et se montre délibérément critique, manifeste qu’il est lui-même sensible à l’immédiate fécondité du débat qu’avait su engager Clérambault. Avec l’impératif d’Aimée d’une « non-réalisation sexuelle » comme avec la notion « d’utopie transcendantale », on sent poindre ce que sera, une fois la logique du signifiant établie (le dépouillement des phénomènes de leur gangue de circonstance et la recherche des « Éléments générateurs » du syndrome, chez Clérambault, sans préfigurer cette logique lacanienne, mérite pourtant de figurer sur l’une des branches de son arbre généalogique), l’« amour mort » qui caractérise la passion psychotique dans le Séminaire de 1955, l’« érotomanie mortifiante » notée à propos du transfert au milieu des années soixante, et la « faillite de l’amour » relevée dans la psychose à la fin des années soixante-dix. Aussi peut-on affirmer que c’est rabattre les choses et n’y rien saisir que prétendre que Lacan n’avouera sa dette envers Clérambault dans ses Écrits qu’à des fins de légende et de posture. Il n’y a chez lui ni calcul, ni simple oscillation du jugement lorsque, sans barguigner, il proclame en 1935 devant Lagache, Ey et Minkowski qu’il « se félicite d’avoir pu se trouver d’accord avec un Maître qu’il a toujours admiré et peut-être le mieux suivi au moment où il croyait le plus s’en écarter32 ».

« La non-réalisation sexuelle » et la « satisfaction trouvée dans un platonisme radical », sont la distance que Jacques Lacan prend avec Clérambault pour expliquer que l’érotomanie d’Aimée rend compte de manière psychotique « des embarras du sexe ». Il y a là quelque chose de trop connu pour que l’on insiste, mais il faut rappeler que la principale découverte de Clérambault, celle du « Postulat » par lequel le sujet se croit aimé et s’en trouve certain, sera l’une des pierres de touche de l’enseignement clinique sur les psychoses du psychanalyste français : « Supprimez… dans le délire du passionnel cette seule idée que j’ai appelée le Postulat, tout le délire tombe… Ce délire est semblable à la larme batavique, qui s’évanouit si vous cassez seulement la pointe » Dans un récent travail, presque définitif, remarquable en tout cas pour sa concision et sa clarté constante, Colette Soler précise ce que l’histoire de la clinique et Lacan doivent, sur l’Érotomanie, à Gaëtan Gatian : « Clérambault n’est pas le seul dans la psychiatrie européenne, ni même française à s’être intéressé à l’érotomanie. Il est pourtant à part… parce qu’il fut dans les années vingt à l’origine et au centre d’un débat sur cette question, parce qu’il lui revient d’avoir donné la formule logique du phénomène passionnel. En France, c’est lui qui élaborera le syndrome érotomaniaque dont il crut pouvoir décrire une séquence-type : espoir, dépit, rancune, en même temps qu’il forgeait la catégorie nosographique des psychoses passionnelles, où l’érotomanie se range à côté des délires de jalousie et de revendications… Cependant, ce qui reste d’unique dans son apport, au-delà de ses descriptions du syndrome, de leur enrichissement et de leurs corrections successives, c’est la formulation, non pas grammaticale, mais logique, de l’érotomanie. La passion érotomaniaque est un postulat, dit-il, à quoi s’ajoutent, par voie de déduction, des propositions dérivées, évidentes ou démontrées. Postulat, évidence, démonstrations, Clérambault 33 rompt avec le vocabulaire psychologique de la croyance. Postulat, point fondateur hors démonstration, auquel toutes les significations sont appendues. Il rend ici justice à la logique psychotique. Ce n’est pas que le sujet psychotique soit rebelle aux leçons de l’expérience ou qu’il raisonne mal, comme le supposait une certaine psychiatrie. Au contraire, il s’emploie à ajuster les faits, et notamment les démentis qui lui viennent de l’objet et qu’il constate aussi bien qu’un autre, avec une prémisse – il ou elle m’aime – qui les lui fait apparaître paradoxaux et qui, elle, est transexpérimentale, constituante de son rapport à l’Autre. Avec le postulat passionnel que Lacan en ses Écrits place aux côtés de l’automatisme mental, de Clérambault aura isolé les deux traits élémentaires de la structure qui spécifient le lien du sujet psychotique à l’Autre34 »

La distance entre le sujet et l’objet, la dépersonnalisation du premier et l’abstraction du second, autant de traits notés avec Aimée, ne sont pas problématisés chez Clérambault, mais sont pourtant bien vus. À propos d’une femme qui s’estimait adorée, non du Prince de Galles comme la malade de Lacan, mais… du roi d’Angleterre, sans l’avoir jamais approché, il relève la dimension particulière de cette inclination forcenée, privée de concrétude ; il en déduit superbement : « la plupart des Érotomanes reçoivent en présence d’une personne donnée un coup de foudre, et sont par-là des passionnels (avec la différence toutefois qu’ils reportent en autrui ce coup de foudre), notre malade a pour ainsi dire découvert l’astre par le calcul35. »

Quelques lignes plus loin, le clinicien formule cette proposition décisive, quoiqu’hélas bien négligée par ceux qui auraient du relever le gant de sa pratique : « La différence d’intensité n’empêche pas l’identité qualitative des processus36 » Écouter Clérambault nous aurait épargné une littérature assommante consacrée aux « cas limites » !

En notant enfin que le platonisme ou, à l’inverse, la réalisation sexuelle ne tiennent qu’une place subalterne dans l’architectonie de la maladie, Clérambault modifie le rapport du savoir clinique à la question de l’acte, à la question du passage à l’acte plutôt : ne provenant plus seulement d’une causalité syndromique ou d’un déterminisme purement idéïque, l’accès à l’autre sexe dans la maladie érotomaniaque dépend du choix du sujet et implique qu’au-delà des généralités pathologiques, on doit appréhender la stricte particularité de chaque cas, et leur disposition foncière : il s’agit d’une véritable éthique de la rencontre qui justifiait la pratique des leçons publiques dont on sait qu’en la modifiant évidemment de fond en comble, Jacques Lacan l’a maintenue jusqu’à sa mort, pour lui faire passer le fleuve d’une autre tradition. « Il faut rechercher non pas spécifiquement les faits (que le malade peut toujours nier), mais bien les points de vue du malade ; or ces points de vue tiennent dans des formules spécifiques. En interrogeant de tels malades, il ne suffit pas de les questionner, il faut encore les actionner. Il faut en particulier penser à faire jouer l’élément Espoir du syndrome érotomaniaque. Faute de cette manœuvre, nombre d’érotomaniaques restent classés parmi les persécutés-persécutrices, alors qu’elles devraient être classées parmi les persécutrices amoureuses37. »

Il convient de faire étape sur ce : « Il ne suffit pas de les questionner, il faut encore les actionner », qui mène à la croisée des chemins, celle où la psychiatrie du siècle apprend comment elle a manqué de saisir l’opportunité qui aurait retardé le naufrage de son classicisme : occasion ratée avec panache chez Clérambault, par calcul involontaire chez Henri Ey et tous les tenants de la psychopathologie dynamique. À la fin des années 60 Jacques Lacan en dresse le constat : « C’est bien frappant que depuis une trentaine d’années, il n’y a pas eu dans le champ psychiatrique la moindre découverte ! Pas la plus petite modification du champ clinique, pas la moindre découverte ! Pas la plus petite modification du champ clinique, pas le moindre apport… Maintenant si vous allez chercher jusqu’à la plus extrême pointe, là où ça devient complètement minuscule, vous prenez cette dernière retouche : ma thèse, la paranoïa d’autopunition. J’ajoute un petit truc à l’emmanchure Kraeplin-Clérambault38. »

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« Fausse amoureuse de prêtre. Revendicatrice », titre Clérambault dans le travail que l’on évoquait au début de cette préface. C’est donner à supposer qu’en matière de prêtre et d’amoureuse il y a les vraies, chez lesquelles l’amour l’emporte et celles qui ne le sont que par ostentation de sentiment ; qu’il y en a chez qui l’état de la prêtrise importe et d’autre qui n’ont cure de ce que l’habit fait. Le lecteur est constamment interpellé, avec l’œuvre du psychiatre de l’Infirmerie spéciale, par un mélange d’apparente ingénuité d’observation cheminant avec un effort ininterrompu pour hisser le cas traité au-dessus de l’anecdote rudimentaire, à la hauteur de l’exemple absolu qui procède du repérage répété des régularités et du souci que l’ordonnance des faits permette, dès l’humble recueil des phénomènes observés, de passer du contingent au nécessaire. La distance entre l’énoncé : elle était amoureuse d’un prêtre et : il s’agit (ou non) d’une amoureuse de prêtre, est celle que l’on trouve entre la banale rédaction d’une fiche de police ou l’établissement d’une chronique peu soucieuse de s’informer de la constitution implicite de ce qu’elle transcrit, et la plume qui sur le papier court dans la promesse d’un savoir transmissible qui sait classer, montrer à quoi renvoie les choses, dire ce qu’indiquent les signes ; un savoir capable de nommer ce qu’un vain peuple ne distingue pas et de trouver dans cette nomination la source d’un pouvoir effectif, la justification d’une action immédiate sur les personnes, sur leurs destinées ou plus trivialement sur leurs allées et venues. Davantage que la plupart de ses pairs, sans doute trop obnubilés par l’aveu du soubassement moral de leurs doctrines, Gaëtan Gatian de Clérambault illustre à la perfection l’ambition médicale d’édifier une clinique hantée par le goût des décisions à prendre, peu encline, quoiqu’elle en ait, à la recherche des causes (ainsi que l’a remarqué Jacques-Alain Miller, le « mécanisme » chez Clérambault n’a jamais été que « de métaphore39 »), moins préoccupée par la démonstration de son aptitude à déceler quel est le sens véritable des phénomènes, une clinique prête à s’allier avec celui qui dit le droit afin de légitimer un exercice qui ne peut rien connaître de l’ordre social qui l’abrite et le fonde. « A-t-il jamais existé de domination qui ne paraisse point naturelle à ceux-là même qui l’exerçaient », écrit John Stuart-Mill dans « L’asservissement des femmes » et que cite Thomas Szasz au début d’une de ses longues et douloureuses dénonciations.

Le procès est aujourd’hui ancien, il est aigu, difficile à ignorer après les années soixante : « La caractéristique économique majeure de la psychiatrie institutionnelle est le fait que le psychiatre institutionnel est bureaucrate… sa caractéristique sociale la plus importante est le recours à la force et à l’imposture40. » De manière moins injurieuse et plus… vraisemblable, on a pu soutenir que l’inanité de l’aliénisme provenait de son souci d’user du modèle médical que cherchent à reconstruire les signes psychiatriques, et de l’incapacité à décrire le malaise à vivre d’un savoir acharné au découpage qui obture sans pardon la pénétration de l’intimité d’autrui : « Dans la foule des signes, le psychiatre privilégie les éléments sûrs, établis comme constantes, pour soutenir le diagnostic positif… Loin de dégager la signification des symptômes en les opposant les uns aux autres, il les prive de leur sens en les rattachant à une maladie substance, en les hypostasiant. Dès lors les symptômes deviennent les traits grossiers d’un tableau pathologique passe-partout, derrière lequel on chercherait en vain le dessein d’une vie particulière41. » Il faut noter que ce procès, celui de la psychiatrie, semble n’avoir pas fait long feu et qu’à l’heure où il ne reste plus qu’à compter la succession des « D.S.M. » (D.S.M. : « clinique De Standing Mondial », nous souffle notre ami Eric Laurent), on ne sait plus vraiment s’il faut se réjouir ou se lamenter de ce que la Faculté n’a jamais été aussi puissante depuis qu’elle ne dissimule plus qu’elle sait se passer de l’argumentation discursive et qu’elle ose enfin proposer de définir le symptôme « comme n’importe quel phénomène anormal dans le comportement, le contact ou les propos du malade. Anormal non en ce qu’il est le signe ou le témoignage d’une quelconque maladie, mais en ce qu’il a retenu l’attention de l’observateur42 ».

On peut montrer que les choses ont filé en quenouille en partie parce que les psychiatres français n’ont pas su profiter de l’enseignement de Clérambault en ne cherchant pas à voir dans quel paradoxe secret se logeait sa singulière valeur. Élisabeth Renard, la biographe du Maître, rappelle qu’il montrait qu’« on n’interroge pas les malades, on les manœuvre, telle était sa formule d’examen… Par un mot, par un simple geste ou un silence, il guidait l’aveu réticent d’un délirant. Il fut “un confesseur de génie”, et l’on ne pouvait guère échapper à la perspicacité de son investigation43 ». Quarante ans après sa mort, Léon Michaux, ancien élève du maître ne peut évoquer les séances de l’Infirmerie spéciale sans user d’un style à bien des égards révélateur : « L’Infirmerie siège près de la Conciergerie. Sombre elle doit être éclairée à peu près à toute heure. Elle est peu spacieuse, ne comprenant que onze cellules d’hommes, sept cellules de femmes. Le nombre des malades ne dépasse pas une vingtaine, chiffre qui contraste avec le “débit” annuel de deux mille malades environ… Pareille disproportion entre la contenance de l’Infirmerie et le nombre des malades exige des décisions rapides… C’est dans ce cadre que l’œil d’aigle de Clérambault va saisir le cas de l’Infirmerie… Il passe tout l’après-midi soit dans l’éclaircissement d’une série de malades, soit dans l’approfondissement apparemment nonchalant d’un cas. Son art de la manœuvre est d’une infinie subtilité et engendre un pittoresque inépuisable. Il ne consent pas à ce que ses malades aient été vus par un interne avant son premier abord ; il “les veut vierges”. Il guette leur entrée dans la salle de consultation… se heurte-t-il, ainsi qu’il est fréquent à une réserve hautaine ou guindée, il fait appel à la familiarité, voire à l’argot… et il est rare qu’il ne suscite pas le sourire et que le contact ne s’établisse pas44. »

L’hommage est tout de compliments qui, à côté de l’habileté reconnue, du génie clinique deviné, prêtent le flanc à la critique. Relire Clérambault ne déboute pas celui qui s’alarme légitimement d’une manière de rencontrer l’autre qui le maintient dans ce que Michel Foucault nomme « les régions du silence », en lui confirmant implicitement la fatalité de sa plainte avec la soudure qu’elle opère entre sa souffrance et son existence. À ce niveau très probable se tient la critique sévère que Lacan adresse à Clérambault dans sa thèse de 1932 : « Les plans d’interrogatoire dont certains se targuent d’apporter le bienfait à la psychiatrie, n’ont que peu d’avantages auprès de gros inconvénients. Celui de masquer les faits non reconnus ne nous paraît pas moindre que cet autre qui est d’imposer au sujet l’aveu de symptômes connus45. » Nul doute que son maître est désigné et les deux explications habituellement données à cette rupture ne sont pas satisfaisantes. La première, anecdotique, fait état d’une pénible et publique admonestation de Clérambault reprochant à Lacan, qui l’avait correctement cité, d’être un plagiaire. Nous tenons personnellement d’un entretien avec Henri Ey que Lacan en fut sur le moment affecté. Son ami n’assistait pas directement mais tenta, quelques instants après, de contribuer à rasséréner le futur psychanalyste. Lacan lui-même fait état dans sa thèse d’une discrète amertume : « Au reste, toutes les productions de son auteur, fût-ce les plus publiques, sont placées sous la sauvegarde d’une exclusivité à laquelle nous nous garderons d’attenter désormais46. » Cette explication pourtant ne résiste pas à l’examen car elle ne rend compte ni de l’incroyable ampleur des moyens que consacre l’impétrant Lacan à défendre un autre abord des psychoses que celui qu’illustre Clérambault, ni de la modification quasi complète de sa position à l’égard du clinicien des érotomanies et de l’automatisme mental, quelques années seulement après sa soutenance ; cette modification et l’hommage rendu à « son seul maître en psychiatrie » prendra l’ensemble de ses contemporains à contre-pied, surpris de n’avoir pas observé que depuis le début la chose pouvait être attendue.

En 1932, Lacan, engagé dans une cure psychanalytique, condamne un style de rencontre. Ses remarques contre l’autorité évoquent bien autre chose qu’une simple rébellion œdipienne : Clérambault, en effet (certes de la manière la plus étincelante : Henri Ey, très critique, ne retenait pas sur ce point son admiration, qui le faisait vibrer encore en l’évoquant devant nous, peu avant sa mort), pour faire parler coûte que coûte le patient colloqué, ne reculait pas devant une stratégie qui excuse les stratagèmes. À propos d’une malade : « Sur le point de la congédier, nous nous avisons de mettre en jeu certains subterfuges, qui nous ont toujours réussi avec les malades de ce genre47. » De quoi s’agit-il : « Il est fréquent que les érotomanes… soient réticents… comme d’ailleurs tous les délirants intellectuels ; d’autre part la réticence est fréquente… chaque fois qu’un sentiment érotique est en jeu… L’expert, en face de tels malades est d’autant plus embarrassé, que la façon de les examiner n’a jamais été codifiée48. » Voudrait-on un exemple précis, Clérambault l’offre avec l’érotomane d’un vicaire de Saint-Philippe-du-Roule. Le subterfuge est de lui proposer de faire venir à l’Infirmerie l’ecclésiastique supposé énamouré de la malheureuse, afin d’aménager une rencontre entre l’Objet et son élue : « Il faudra lui enlever la soutane », dit la femme. « Et vous vous chargez de la culotte », rétorque l’aliéniste, héritier sans doute d’une tradition aristocratique qui n’a fort heureusement jamais confondu l’honneur avec les mœurs, obscène pourtant lorsqu’il commente : « À cette réflexion, la malade éclate de rire… elle est radieuse. Elle part, nous laissant libre de négocier pour elle et montrant qu’elle a pleine confiance en notre succès… Il faut aller vite dans ces coups de sonde, pour ne pas laisser au sujet le temps de cacher ses réactions. Les plaisanteries sont très souvent en psychiatrie d’excellents tests49. »

Cette inacceptable conception du dialogue entre les personnes était probablement inévitable et l’on ne saurait trop s’étendre sur une polémique, facile dès lors qu’aujourd’hui la psychanalyse a interposé entre elle et nous une possibilité de s’adresser différemment à la folie livide « dans sa nature de ténèbres 50 ». Nous pouvons reconstituer un peu l’indignation des jeunes Turcs de « l’Évolution psychiatrique », Ey, Lacan, plus tard Sivadon, Daumézon, Bonnafé, etc., devant ce psychiatre à la pénétration époustouflante, sa vie durant campé en un lieu théâtralisé où les malades lui sont conduits, pour les protéger assurément, mais davantage afin que le savoir clinique décide de leur sort que pour les y écouter vraiment. Praticien solitaire, célibataire altier et ombrageux, Clérambault, l’homme d’un grand style représentait aussi l’ultime maillon d’une discipline sûre d’elle-même, à la pratique parfois ravaleuse, à l’ambition d’élite.

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L’homme, ici, n’a pas à être mis sur la sellette, ni l’excellence de ses dispositions. Quoique dans un style alourdi par une naïveté fascinée, sous l’emprise manifeste des charmes d’une si étrange carrière, la biographie d’Élisabeth Renard, écrite en 1942, a pu rendre certain ce que la fierté d’un caractère qui s’enorgueillissait d’être bien né, s’efforçait de dissimuler : les élégances d’une générosité cachée, l’efficacité compatissante et sobre pour les malades qu’il connaissait, le tact continu avec l’ami dans l’épreuve, la fraternité délicate et choisie avec qui savait susciter son estime, les charités anonymes, la faconde révélée à qui n’abusait pas de ses fidélités secrètes, le courage physique, semble-t-il hors du banal et l’effort tendu d’un esprit régulièrement secoué par le refus des médiocrités montraient que l’orgueil n’était pas celui d’un gourmé ni ne le tenait en marge des sympathies humaines, et que la distance exigée pour qui le côtoyait disait correctement qu’il expérait de l’autre la réciprocité d’une même hauteur de ton et de vue.

Avec les choses du cœur – comment faire silence là-dessus : nous essayons de traiter du clinicien de l’Érotomanie – les inclinations connues paraissent plus ordinaires que ne le laisse attendre la passion des gestes, de la forme et de l’étoffe. Leste à l’occasion dans ses confidences, tolérant que soit parfois découverte son indulgence envers les gaillardises clandestines, satisfait, nous dit-on, de ces exploits à la sauvette qui nourrissent la réputation de savoir transformer des ombres fugitives en bonnes fortunes, Gaëtan Gatian avouait son « horreur du mariage » et son peu de considération pour la durée dans le commerce avec le Sexe. Pensant peut-être, comme dans « Le Temps retrouvé », que « ce qui est dangereux et procréateur de souffrance dans l’amour, ce n’est pas la femme elle-même… c’est l’habitude », Clérambault n’enseigne guère du nouveau sur les emportements de l’âme du commun et sur nos chavirements quotidiens, semble de peu de secours à côté de Freud et de la reprise lacanienne51. Épris de sa condition de ci-devant, nous le sentons incomparablement moins avisé lorsque, songeant à lui, nous relisons les « Métamorphoses » : « la majesté et l’amour n’habitent pas la même demeure. »

Brisons là ! Les inventions du psychiatre de l’Infirmerie sont bien autre chose que la « somme de ses préjugés ». C’est l’entêtement à dresser le constat compendieux des folies observables sans s’informer de ce qui, des symptômes du fou s’adresse au médecin en personne qui n’en peut mais, qui est à mettre en question dans cette clinique. Sur ce point, Clérambault est solidaire de ses collègues : héritier d’une vocation que Kraeplin, son contemporain indispensable, ordonne définitivement, contribuant au niveau le plus élevé et le plus sûr à achever une tradition dont, amateur de draps et de tissages, il veut reprendre le savoir afin d’y effectuer le parfilage qui accomplisse les promesses originelles faites au bout du siècle des Lumières, alors que l’urgence depuis Freud était d’abolir une pratique stérilisante, le cousin de Vigny, homme en trop dans l’histoire de la psychiatrie, mais sans qui la psychiatrie serait bien moins, s’obsède de ce que les malades ne souhaitent pas avouer comme de ce qu’ils ne parviennent pas à formuler : « Il est fréquent que les Érotomanes soient réticents au lendemain de leur internement… Il en résulte que de tels malades, comme d’ailleurs tous les Raisonnants, peuvent faire aisément illusion à des Magistrats ou des Médecins… L’Expert, en face de tels malades, est d’autant plus embarrassé, que la façon de les examiner n’a été nulle part codifiée. Nous possédons des questionnaires systématiques à l’adresse des Mélancoliques et des Persécutés divers ; à l’égard des Érotomanes il n’y en a pas. La cause en est évidemment que ces cas sont rares. En face de tels cas, l’Expert est livré à son ingéniosité personnelle… Grâce au nombre des cas de ce genre qui ont passé à l’Infirmerie spéciale, j’espère pouvoir donner un jour ce questionnaire…52 »

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Ah, la réticence ! Obsession des maîtres des élèves qui furent nos maîtres jusqu’à la fin des années soixante, absorbés par la poursuite d’une conscience morbide incapable de se transformer en conscience de sa morbidité, Clérambault n’y échappe pas. Sa leçon entonne la leçon des psychiatres : puisqu’il y a refus du malade de livrer ce qui permet de circonvenir le malheur qui lui échappe, pénétrons son intimité sans offenser son consentement, en décrivant le refus lui-même : remords inavoués de l’intempérant dégrisé, concessions du passionnel prêt à faire mine de se renier pour préserver ce qui l’enflamme, dissimulation suicidaire chez celui qui met son honneur dans sa volonté de mener le drame à son terme, éloquence trompeuse des confusions, pudeurs de l’oligophrène où se mire la peine des proches, fausses pistes du maniaque, esquive courtoise du déficitaire, style même des redoutes autistiques interrogent le médecin des maladies mentales, convié à approfondir sa pratique au rythme de ses soupçons. L’autre se dérobe, examinons ses faux-fuyants : qu’on scrute ses indignations artificieuses, qu’on analyse ses interrogations intolérantes, qu’on ne se prenne pas aux mots de ses fausses connivences, de ses résipiscences fallacieuses, qu’on se garde quand il enjôle, qu’on y aille quand il se débride, qu’on s’attache aux indices d’un débit ralenti et par trop calculé, d’une intonation contrainte, d’une explosion inexplicable, qu’on trouve enfin la vérité où elle est : dans le discord entre ce qui est dit dans la parole et ce que trahissent mouvements et visages, entre l’aveu et les rumeurs, entre les manières et les actions, là où l’ordre du savoir la tire vers la lumière afin de ne rien connaître de sa cachette calfatée.

Comment imaginer que la médecine de Gaëtan Gatian ne prenait pas sa part de ces défis suspicieux, lui qui concevait pourtant que « les brutalités sont moins de mise en littérature que dans la vie53 ». Lacan en fait le diagnostic en 1965 : la psychiatrie classique est morte (sans qu’aucune n’ait su la remplacer), parce qu’elle a manqué ce que la psychanalyse aurait pu lui enseigner : les symptômes s’adressent au psychiatre qui en est la moitié car, sauf à se vouer à n’en rien dire de pertinent, il ne peut en parler qu’en acceptant de les compléter.

S’éloignant, entre 1932 et 1935, d’un abord rudimentaire et peut-être impérieux de la souffrance morale, une courte période séduit par la philosophie simpliste d’un Karl Jaspers54, Jacques Lacan réutilise Clérambault et, sitôt que l’occasion s’y prête, énonce le paradoxe d’avoir été conduit à Freud par lui et par « Kraeplin qui l’avait formé, où le génie de la clinique était porté plus haut55 ». L’hommage est connu, il date de 1966, alors que commence le déferlement des thèses antipsychiatriques. Penser, ainsi que cela a pu être écrit, que Lacan agit par afféterie est penser petitement et dire le faux : le 3 janvier 1932, il dédicace sa thèse de doctorat à Freud en lui écrivant qu’il voit dans son œuvre l’aube d’une nouvelle ère de la psychiatrie et qu’il se reproche encore de trop sacrifier à l’ancienne56.

Au-delà du goût retrouvé pour l’œuvre de Clérambault, pour son style daté mais marqué d’une frappe impeccable, le retour de Lacan à l’enseignement du maître, amorcé dès 1935, confirmé en 1946, contribue à permettre de comprendre de quelle manière le médecin de l’Infirmerie passe à l’histoire de la clinique. Opposé au seul parti pris descriptif et à l’indifférence nosographique (parti pris qu’un Chas-lin prend et indifférence qu’il affiche) Clérambault parvient à déployer « un magnifique éventail de structures57 » : « La classification doit être commandée, ici, comme sur tout autre terrain, par un ensemble cohérent qui doive lui-même sa cohérence à l’Élément générateur58. » Avant 1930, il pose quelques jalons pour l’enseignement d’un élève qui accomplira ce qu’il n’aurait très probablement pas oser avancer ; ainsi, cette intuition qui formule presque que la cause du trouble érotomaniaque est dans le rapport que le sujet entretient à la jouissance de l’Autre : « La condition tant suffisante que nécessaire d’un délire érotomaniaque (est) la conviction de polariser à son profit l’Idéation Sexuelle de l’Objet59. »

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Vigoureuse pourvoyeuse d’affects et grande consommatrice de significations intimes, la passion amoureuse a été une voie royale pour cet aliéniste célibataire. S’il a parfois bien décrit le travail de sape de la haine chez l’éconduit et les atermoiements du transi, il est moins un clinicien de l’amour que de ce qu’il nomme, un peu drôlement selon nous, « l’Élément Amour ». Avec le génie ombrageux d’un homme aux émotions domptées, il était sans doute celui qui pouvait dégager, entre les aléas de la rencontre traumatique et l’horizon de l’être en déroute, l’ossature véritable et la cause prochaine du lien du sujet à la signature de sa fracture.

L’inventeur de la notion de Postulat, explorateur habile de la mésaventure de ceux et de celles qui aiment en délirant, clinicien des passions contraires aux réussites, Clérambault n’en livrera pas le fond. « L’amour, s’il est vrai qu’il a rapport avec l’Un, ne fait jamais sortir quelqu’un de soi-même60 », enseignera Lacan. Son élégance assurée est aussi la limite de son œuvre. Peut-on lire, dans ce qu’il trouve, les secrets reportés qui rendraient compte de la logique d’une vie ? On se gardera bien de s’y risquer, notant néanmoins qu’Élisabeth Renard écrit de sa mort qu’elle « est la sereine raison de l’idéaliste pur61 ».

On sait que, déchaînant les humeurs mesquines, l’homme s’est tué, encourageant la manie des diagnostics improbables, appuyés sur le court moment d’un délire d’indignité et sur l’expression du sentiment erroné d’une dette impayée. Dans sa célèbre analyse de « L’homme aux rats », Freud a pourtant montré que, loin de signer la psychose, la chose désigne, par une transe anxieuse, l’affolement extrême d’une névrose longeant l’insupportable. Gaëtan Gatian est mort selon les coutumes de ceux-là qui ne conçoivent pas que la facticité leur dispute l’empire qu’ils pensaient avoir d’eux-mêmes.

Il emporte avec lui sa hantise, n’ayant autorisé personne à en connaître la raison ; mais il laisse après lui l’exemple d’une intelligence des choses mentales qu’un élève inespéré, Jacques Lacan, a placé à l’endroit d’où l’on peut aujourd’hui en découvrir la profondeur exacte.

François Leguil

Médecin et praticien hospitalier à l’hôpital Sainte-Anne de 1976 à 1986, François Leguil est membre titulaire de « l’Évolution psychiatrique ». Il exerce la psychanalyse ; membre de l’École de la Cause freudienne, il enseigne à la « Section Clinique » du Département de Psychanalyse de l’Université Paris VIII, dirigé par Jacques-Alain Miller.