2. Les familles et la schizophrénie

Un stratège de l’Antiquité a dit :

« Je n’ose pas prendre l’initiative ;

J’aime mieux attendre.

Je n’ose pas avancer d’un pouce ;

J’aime mieux reculer d’un pied. »

C’est là ce qu’on appelle progresser sans avancer,

Repousser sans se servir de bras,

Riposter sans flèches,

S’opposer sans armes.

Lao Tseu, Tao tô king, LXIX, traduit du chinois par Liou Kia-Hway

À une question de Mang Wu relative à la piété filiale, le Maître répondit : « Les parents ne doivent supporter qu’un seul tourment, celui de leur propre maladie. »

Les analectes confucéens, II, 6

Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire de l’institution psychiatrique, on constate que des infirmiers, et parfois des psychiatres, l’avaient compris intuitivement : si troublé que semblât le schizophrène que l’on internait, il n’était pas seul à l’intérieur de son trouble. Très souvent un personnel expérimenté avait deviné que quelque chose de bizarre, ou même de fou, avait eu lieu dans la famille du patient, et ce sentiment se traduisait par des remarques comme : « Peut-être n’est-ce pas le bon que nous avons. »

La procédure la plus courante s’arrête généralement à un entretien du psychiatre avec les parents du malade hospitalisé. Il se peut même qu’ils ne se voient qu’une seule fois et hors de la présence du patient. Dans certains hôpitaux, les formulaires de l’enquête de routine touchant la vie passée du patient et sa « maladie actuelle » sont envoyés par la poste au plus proche parent et sans même que le malade le sache. Éventuellement, un fonctionnaire psychiatre peut rencontrer le patient chez lui, dans sa famille, à un moment quelconque de sa « carrière de patient » ; mais ce n’est nullement la règle et cela se ramène le plus souvent à une étude de cas du type traditionnel, ne tenant aucun compte des plus récentes études sur les mécanismes familiaux dont je traiterai dans ce chapitre. Ces études en effet remettent en question, de manière radicale, certains points de vue traditionnels selon lesquels on considère que les facteurs d’environnement familial affectent la « maladie » du patient seulement dans ses aspects superficiels ou que la famille est elle-même affectée seulement de manière secondaire par la « pathologie » du patient.

Tout d’abord, nous devons essayer de définir ce qu’est une famille et ce qu’elle fait.

De nombreux sociologues depuis Talcott Parsons ont considéré que la famille remplissait essentiellement deux fonctions : fonction de première socialisation du petit enfant, fonction de stabilisation de la personnalité adolescente et adulte. Si la famille et les enfants qui en font partie ne sont pas à classer parmi les « déviants », cette éducation en deux étapes au sein d’une microculture (la famille) doit réussir à imprégner l’enfant des valeurs et des normes de conduite de la macroculture (le monde extra-familial). Dans une société où l’auto-aliénadon est la règle, ces valeurs seront des valeurs aliénées. L’enfant mâle apprendra à se considérer lui-même, ainsi que les techniques qu’il aura acquises, comme autant d’objets sur le marché ; on lui fournira un cadre à l’intérieur duquel il s’identifiera positivement et négativement dans les proportions convenables avec son père, dont le devoir est de représenter au sein du cercle familial un rôle social apte à lui assurer sa propre estime et celle d’autrui. C’est un trait décisif de la société conformiste que la représentation par les parents d’un rôle social acceptable ait la priorité sur la présentation de l’enfant à lui-même. Le père ou la mère s’extériorise dans le monde, déverse sa réalité subjective dans la forme-objet d’un être-dans-le-monde, puis réintériorise cette objectivation. Mais cette présence qu’il réintériorise est quelque chose que le parent a déjà perdu ; c’est en fait une absence qu’il représente dans la famille. La structure existentielle du rôle social représenté est, avant tout, celle d’un être-pour-autrui et seulement, en second lieu, celle d’un être-pour-soi. Par bonheur, les familles ne parviennent pas toutes à échapper complètement à la flétrissure de la déviance.

Ce que nous devons réellement essayer de saisir, c’est en quoi consiste l’autonomie de chaque membre de la famille, au sein de la famille. Être autonome, c’est d’abord poser la règle soi-même et pour soi, ce qui implique un acte de rupture par lequel une personne brise et quitte un système qui la tient prisonnière, dans lequel son rôle, comme celui de tout le monde, se borne à incarner les projections d’une autre personne, pour passer ensuite sa vie à la remplacer dans ses vagues espoirs, ses ambitions, les marques intériorisées de la punition et de la récompense qu’elle-même a reçues de ses parents, etc. Dès lors, la manière la plus simple (bien que très complexe) qu’on ait de se libérer est d’accepter en soi-même cette masse insensée de liens primitifs, de supporter cette intériorisation perturbatrice jusqu’aux limites d’un envahissement du moi, et ensuite de la dépasser en direction d’un champ propre de possibilités. En agissant ainsi, chaque personne doit rester centrée sur elle-même et protéger sa propre existence de ce qui projetterait le centre subjectif de son être vers le monde extérieur. Perdrait-elle le contrôle du centre d’elle-même, qu’elle se perdrait à autrui et cela signifierait sa propre perte à elle-même, ou plutôt hors d’elle-même.

Ainsi l’aliénation se définit-elle par rapport à l’action et à la dénégation de l’action, à l’intérieur d’un groupe, ainsi qu’aux résultats de cette même action. Par étrangeté, nous entendrons l’expérience résultant de cette action aliénée. L’étrangeté est le sentiment d’être pris dans un processus étranger à nos intentions et à nos actes propres, ainsi qu’aux intentions et aux actes propres de chacun dans le groupe. C’est l’expérience faite du sous-produit d’une illusion universelle.

Les familles opèrent une médiation entre la réalité sociale et leurs enfants. Si la réalité sociale en question est riche en formes sociales aliénées, alors cette aliénation sera médiatisée pour l’enfant et expérimentée par lui comme étrangeté dans les relations familiales. Certaines des familles « les plus unies », certains des mariages « les plus heureux » sont celles et ceux où les relations sont vécues comme étrangères. On peut éluder l’étrangeté ou la nier. On peut devenir étranger à sa propre étrangeté. Mais si, pour des raisons que nous pouvons rendre intelligibles, cette négation devient impossible, alors une personne essayera éventuellement d’atténuer sa confusion à l’aide d’une construction « psychotique » : elle peut dire, par exemple, que son esprit est contrôlé par une machine électrique ou par des hommes d’une autre planète. Ces constructions, cependant, sont dans une large mesure des incarnations du processus familial, qui a les apparences de la réalité substantielle, mais n’est rien d’autre que la forme aliénée de l’action ou de la praxis des membres de la famille, praxis qui domine littéralement l’esprit du membre psychotique. Ces hommes métaphoriques du cosmos sont littéralement la mère, le père et les frères qui prennent place autour de la table du petit déjeuner en compagnie du prétendu psychotique. Dans le discours quotidien, nous confondons habituellement le littéral et le métaphorique. Qui peut dire que dans cet exemple le malade est fou parce qu’il se trouve placé au plan métaphorique ?

Ce que je viens de dire des relations familiales aliénées est très bien mis en lumière dans la Cantatrice chauve d’Ionesco (1950). Un homme et une femme se rencontrent, apparemment deux parfaits étrangers. Ils découvrent progressivement qu’ils ont partagé un compartiment de train, une maison, un lit, un enfant. Ils en concluent avec stupéfaction qu’ils forment une seule et même famille. Ici la relation n’est, en tout et pour tout, définie que par le tracé de relations topographiques non humaines : le chemin de fer, les escaliers, le lit ; mais au vrai, combien de maris et de femmes se sont-ils vraiment rencontrés, même vaguement ?

Les familles des patients que l’on appelle schizophrènes présentent cette forme d’aliénation et d’étrangeté de manière particulièrement intense. Sous un certain aspect, très réel, des choses, le problème de la schizophrénie, le problème de l’aliénation et de l’étrangeté au sein des familles sont identiques. On pourrait nous objecter que nous devrions faire d’abord une recherche comparative touchant les familles dont un membre est reconnu psychotique ou névrosé et celles dont aucun membre n’est reconnu malade au sens psychiatrique du terme. Mais mes propres travaux sur les familles m’ont amené à penser que tout autant que les familles « psychotiques » et « névrosées », les familles « normales » sont toutes caractérisées, dans notre société, par un haut degré d’aliénation en ce qui touche la réalité personnelle de leurs membres. On est même tenté de formuler l’hypothèse audacieuse selon laquelle, dans les familles « psychotiques », le membre identifié comme schizophrène serait en train d’essayer, par son épisode psychotique, de se libérer d’un système aliéné et, partant, serait en quelque sorte moins « malade », ou moins aliéné, que la progéniture « normale » des familles « normales ». Cependant, dans la mesure où il entre en hôpital psychiatrique, son effort désespéré de libération devrait être considéré comme un échec, dû à une insuffisance au niveau des tactiques et de la stratégie sociales nécessaires.

J’ai déjà employé le terme « d’aliénation », mais si nous voulons mieux comprendre en quoi consiste la violence, il nous faut en approfondir la signification. Comme concept philosophique, « aliénation » fut utilisé d’abord au début du XIXe siècle, par Fichte et par Hegel. Dans les années 1840, il fut appliqué par Marx à l’analyse de la société. De l’avis général, cependant, la notion d’aliénation telle quelle apparaît dans les premiers travaux de Marx, fut masquée ensuite par certains aspects de sa théorie postérieure et, dans les dernières décennies du siècle, la notion demandait à être reprise.

La notion originale d’aliénation (Entfremdung), était, chez Hegel, enracinée dans l’analyse de la conscience. Dans les travaux de quelques-uns de ses successeurs, elle prit le sens d’une condition dans laquelle les pouvoirs humains apparaissent sous une forme extériorisée, comme des entités non-humaines autonomes, dominant la vie humaine « de l’extérieur ». Dans l’analyse de la religion que fit Feuerbach, par exemple, les dieux et les démons sont considérés comme des projections de certains aspects de la nature humaine. À partir de quoi, Marx étendit le concept d’aliénation à de nombreuses autres formes de la vie sociale. Marx ne conçoit pas l’État comme un pouvoir extérieur autonome dominant les hommes, mais comme une forme aliénée de l’action humaine, à savoir : la praxis concertée par laquelle une classe en domine une autre. L’État, en ce sens, est ce qui est « établi », mis en place, construit par ceux qui sont ses hommes liges.

Sartre (1960) a recherché le fondement ontologique de l’aliénation, considérant que la définition donnée par Marx de l’aliénation fondée sur l’exploitation et sur les produits sociaux qui en découlent, ne rendait compte que d’une aliénation secondaire. Pour Sartre, l’aliénation première, qui est une forme nécessaire de toute action et de toute expérience humaines, se définit en termes d’« altération » (le fait que mes « actes pour moi » deviennent des « actes pour autrui ») et d’« objectivation » (le fait que mes actes sont réellement et durablement imprimés sur la réalité physique et sociale du monde). Sartre développe alors ses premières conceptions (1943) touchant l’hémorragie existentielle : lorsque je suis regardé par une autre personne, il y a un mouvement vers l’extérieur, un « saignement », de mon état intérieur d’être-pour-soi, vers un état extérieur d’être-pour-autrui comme objet du monde. Cela implique un jeu d’échanges entre deux sortes d’espace. L’espace où « je » suis comme être-pour-soi est très différent de celui que j’occupe, « moi », comme objet pour autrui. Les yeux de l’autre lorsqu’il me regarde peuvent être situés, disons, à deux mètres, mais son regard va droit à l’intérieur de moi, pénètre l’espace de ma subjectivité et cherche à faire totalement de moi un objet pour lui. II ne s’agit plus de distance mesurable. Habituellement, cet écoulement de soi-même est arrêté par mon objectivation réciproque d’autrui, qui fait que sous mon regard, son existence à lui saigne à son tour dans le monde des objets pour moi.

Certains souffrent d’une perpétuelle invasion de leur espace subjectif par autrui, au point que, finalement, leur existence semble se réduire à celle d’un objet situé dans les systèmes géométriques du besoin des autres membres du groupe. Ils n’ont plus d’espace qui leur soit propre. Certes, un tel mode de vie relève encore largement d’une décision, mais, selon toutes les apparences, de telles personnes ne font jamais rien, ne sont que l’effet global des mécanismes du groupe (et éventuellement de mécanismes organiques) qui obscurcissent tout ce qu’elles font réellement (leur praxis) et par là même tout ce qu’elles sont. Elles sont totalement aliénées ; reste que ce sont toujours des personnes qui sont aliénées, et qu’elles le sont à travers une intentionnalité perpétuellement consentante. Cette réserve étant faite, nous devons voir clairement à présent le lien entre l’aliénation et la violence qui existe dans les familles.

L’aliénation (ainsi définie) est au principe de nombreuses mythologies propres à la pensée sociale et psychologique : le groupe humain y est posé, implicitement ou explicitement, comme une sorte d’hyperorganisme, auquel on attribue la capacité d’agir et même d’expérimenter, en quelque sorte indépendamment des membres qui le composent. Cet hyper-organisme semble n’obéir qu’à ses propres lois. L’avantage évident de cette manière de penser est quelle fournit une échappatoire factice à la responsabilité personnelle. En fait, les lois du groupe sont élaborées par et à travers l’interaction de chaque membre avec chaque autre et ont leur origine dans la liberté de chacun, dans l’obéissance librement consentie ou le rejet des lois déjà établies. À l’inverse, l’aliénation comme échappatoire au trouble et à l’angoisse que provoque la reconnaissance d’une responsabilité personnelle, a fourni à un Eichmann l’argument de sa « défense », quand il prétendait n’être qu’un « rouage dans une machine ».

De l’autre côté, on trouve l’exemple, cité par Bruno Bettelheim dans The informed heart (1961), de cette jeune fille qui, en un moment d’extrême clairvoyance, prit conscience d’une des plus formidables entreprises d’aliénation de l’histoire humaine et s’en libéra. Cette jeune fille faisait partie d’un groupe de juifs qui attendaient, nus, d’entrer dans la chambre à gaz. L’officier SS qui surveillait l’opération apprit qu’elle avait été danseuse de ballet et lui donna l’ordre de danser. Elle dansa, mais progressivement elle s’approcha de l’officier, s’empara soudain de son revolver et l’abattit. Son sort ne laissait aucun doute et il était également évident que rien de ce qu’elle pouvait faire n’était susceptible de changer la situation dans sa réalité matérielle, à savoir l’extermination du groupe. Mais elle investit sa mort d’une signification personnelle intense, où s’exprimait en même temps l’occasion historique, tragiquement perdue dans le processus massif des camps d’extermination.

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On peut considérer, pour des raisons pratiques, que l’étude systématique des familles de schizophrènes a débuté il y a quinze ans aux États-Unis, et cela est un point sur lequel nous reviendrons. Le psychiatre Kraepelin, en 1896, avait groupé tout d’abord divers « portraits cliniques » sous le vocable, suggéré plus tôt par C. Morel, de « démence précoce » (que Bleuler devait plus tard changer en « schizophrénie »). Depuis lors, un grand nombre de recherches ont été menées sur la constitution intestinale, la fonction thyroïdienne, etc., des schizophrènes. Un savant démontra, ou crut démontrer, statistiquement, que la plupart des schizophrènes étaient nés au mois de mars et il fournit une série d’hypothèses pour rendre compte de ce « fait ». Des psychiatres ont divisé et sous-divisé les « portraits cliniques » en trente ou quarante types et sous-types, utilisant toutes les ressources de l’étymologie grecque qu’ils purent mobiliser pour ce marathon taxinomique. Il peut sembler quelque peu étrange pour le profane que personne n’ait cru bon, jusqu’à ces quinze dernières années, de regarder vraiment, de près, ce qui se passait dans les familles d’où venaient les patients. Ou plutôt, cela peut sembler étrange tant qu’on ignore la curieuse collusion que les médecins et les autres agents de la société ont établie avec les membres de la famille du patient, généralement ses parents.

Les premières études faites en 1949 et dans les premières années 50, se concentrèrent sur la nature des relations entre les parents du schizophrène, et montrèrent, que dans la grande majorité des cas, ces relations étaient nettement insatisfaisantes à divers titres. Certaines de ces premières études essayèrent de décrire les traits prédominants des membres de la famille : la mère du patient était généralement considérée comme une personne manipulatrice au plan des émotions, dominatrice, surprotectrice en même temps que rejetante, tandis que le père était fréquemment vu comme faible de caractère, passif, préoccupé, malade, ou, d’une manière ou d’une autre « absent » comme membre effectif de la famille.

En 1958, M. Bowen décrivit ce qu’il appela le « divorce émotionnel » des parents dans ces familles et il montra clairement que cette sorte de rupture pouvait ne pas être immédiatement évidente. La même année, L.C. Wynne et al. employèrent le terme de « pseudo-mutualité » pour rendre compte de la manière dont certaines familles présentaient l’apparence de la « mutualité » et de la concorde, à seule fin de couvrir une intense hostilité, une inflexibilité et une volonté de destruction réciproque. Dans ce travail, Wynne a développé de manière très pertinente et utile la théorie sociologique du rôle, en tenant plus soigneusement compte qu’on ne le fait habituellement de l’expérience subjective de celui qui adopte le rôle. Lui et ses collaborateurs ont distingué trois types de complémentarité dans les familles : mutuelle, non-mutuelle et pseudo-mutuelle. Dans le cas dit de mutualité, on observe une plus grande différenciation et une plus grande souplesse dans le réseau des liens familiaux, ce qui permet un approfondissement des relations (que Wynne conceptualise en termes empruntés à Martin Buber). Dans le cas dit de non-mutualité, on constate dans la famille un manque général d’intérêt pour tout ce qui concerne la non-complémentarité. Dans les familles de certains schizophrènes, il y a, au contraire de ce dernier cas, une pseudo-mutualité qui (c’est l’hypothèse) prend une forme particulièrement durable et intense, et se trouve renforcée par une sous-culture familiale fondée sur des mythes et une idéologie idiosyncrasique d’une étendue inhabituelle, comportant d’atroces châtiments mythiques pour le membre de la famille qui oserait ne pas se conformer au système. Wynne indique, mais dans une simple esquisse, comment l’intériorisation de ce système familial de relations conditionne le développement de l’expérience personnelle de chacun.

Un nouveau pas, décisif, dans l’étude de l’interaction familiale a été accompli en 1956 par Gregory Bateson, Don Jackson, J. Haley et J. H. Weakland, chercheurs de Palo Alto (Californie), dans leur article « Vers une théorie de la schizophrénie ». Ils y développent l’idée qu’une manœuvre de « double contrainte » (double blind21) s’exerce dans les familles des schizophrènes et constitue un facteur qui contribue à la genèse de la schizophrénie chez l’un des membres, spécialement élu, de la famille. Weakland (1960), a résumé ce qu’il entendait par « double contrainte » :

« Les caractéristiques générales de cette situation (de double contrainte) sont les suivantes :

1. Quand un individu est engagé dans une relation intense ; c’est-à-dire une relation dans laquelle il sent être d’une importance vitale pour lui de distinguer avec précision quelle sorte de message lui est communiquée, afin de pouvoir y donner la réponse appropriée ;

2. et lorsque cet individu est mis dans une situation où son partenaire, à l’intérieur de la relation, émet deux ordres de messages dont l’un contredit l’autre ;

3. alors, l’individu est incapable de commenter les messages émis, pour mieux distinguer auquel des deux il doit répondre ; c’est-à-dire qu’il est incapable de formuler un jugement qui relève de la métacommunication. »

Le dilemme dans lequel est enfermé le schizophrène, ou le schizophrène en puissance, lorsqu’il est confronté à une telle manœuvre par l’un de ses parents, ou bien par les deux, est à tel point impossible à résoudre que la seule réponse qu’il peut faire est considérée en général comme psychotique. Dans la réalité sociale de la famille où il vit et au sein de laquelle il a grandi, il n’a pu qu’intérioriser une limitation (chaque fois particulière) de son champ de possibilités en sorte que les réponses « psychotiques » sont bien capables de constituer les réactions les plus raisonnables possible, jusqu’à ce que le terrain social change, soit à travers un changement dans la famille elle-même (éventuellement provoqué par une intervention extérieure), soit par son déplacement (à lui) dans un groupe social où la prise de conscience d’ordre métacommunicatif est chose courante. Il se peut agir, dans ce cas, soit d’un groupe thérapeutique idéologiquement avancé, soit de tout autre groupe relativement non mystifiant.

Un exemple assez banal de double contrainte se rencontre fréquemment au cours des entretiens collectifs où le patient rencontre à la fois ses parents, éventuellement ses frères et sœurs, et le thérapeute. Un des parents demande au patient de rappeler quelque incident de l’histoire familiale ayant un rapport avec la question dont on discute, mais clairement chargé d’émotions et de menaces pour le reste de la famille ou l’un de ses membres. En même temps qu’on lui demande de se souvenir, on lui fait savoir par des signes paralinguistiques ou même entièrement non-verbaux (par exemple, des signes de grande anxiété perceptibles pour le patient), que s’il ose se souvenir et raconter, il menacera dangereusement, ou même détruira, la famille, ou l’un de ses membres au moins. Dans le même instant, le patient reçoit des ordres contextuellement formulés, à la fois de ne pas commenter l’injonction non-verbale secondaire, et de ne pas échapper à la question. Et le patient alors de répondre par une déclaration faisant preuve de « désordre mental », d’incapacité intellectuelle et d’inaptitude à se souvenir d’un événement manifestement significatif et éventuellement assez récent. Il fait l’expérience de la confusion dans le temps où il exprime le désordre.

L’importance de ce travail réside dans le fait que les auteurs ont finalement réussi une analyse microscopique de chaque déclaration et même de chaque nuance non verbale d’une interaction familiale. Ils ont aussi montré comment le patient, en intériorisant ces systèmes de signaux contradictoires, peut à la fois faire l’expérience intime de la confusion et extérioriser cette confusion en s’objectivant lui-même, dans le groupe familial et dans sa périphérie sociale (qui comprend la situation de l’interview psychiatrique), comme une « personne dérangée » ou un « schizophrène » au plein sens de ce terme.

Cependant, dans leur développement théorique consécutif, les auteurs me semblent ne pas parvenir à une conceptualisation adéquate du processus sous-jacent. Ils ont recours à la notion de « type logique22 » telle qu’elle est formulée dans les Principia mathematica de Bertrand Russell, 1913 : ils prétendent que les deux messages contradictoires présentés au patient sont de types logiques différents, et que le patient a été conditionné pour ne pas percevoir cette différence, qu’il est par conséquent sujet à la confusion de type logique et constitue ainsi une victime toute désignée pour la double contrainte. Cela me semble être une combinaison ad hoc de concepts, qui n’ajoute rien à la description très claire de la situation de double contrainte, telle qu’elle est expérimentée. Le fait est que, pour autant que cela concerne la logique, la partie « doublement contraignante » propose implicitement un faux modèle logique à la partie « doublement contrainte » : en bref, une rationalité analytique bien appropriée aux systèmes d’action et de réaction physiques et biologiques, mais non à l’interaction personnelle. L’interaction personnelle, particulièrement dans la mesure où l’on veut tirer des inférences logiques la concernant, doit être considérée dialectiquement. L’anthropologue logicisant doit observer que les objets de son système sont bivalents, en ce sens que celui qui impose la double contrainte à la fois veut et ne veut pas, ou plutôt demande et ne demande pas une réponse de la part de l’autre. Dans notre exemple, la demande faite par les parents à leur enfant de se souvenir de l’événement fatal est une demande réelle socialement conditionnée et non une parole en l’air. Mais elle va à l’encontre d’une autre demande socialement conditionnée, celle, pour l’enfant, d’oublier. La vérité est que ceux qui exercent la double contrainte sont en fait ceux qui sont doublement contraints par la convergence à leur endroit de forces sociales contradictoires : d’abord, des demandes conditionnées par l’ensemble général des attentes au milieu desquelles ils ont été élevés, ensuite des demandes de préservation de la structure familiale (il s’agit de la famille « conjugale ») telle qu’elle est, face à la menace représentée par le membre malade qui oserait s’affirmer de manière autonome. Cependant, les parents, niant le moment contradictoire de leur propre situation, croient que lorsqu’ils demandent « te souviens-tu ? » ils posent une question unique, simple et non ambiguë (encore qu’il y ait dans d’autres et nombreux cas une duplicité consciente). De plus, invoquant les droits et les devoirs conventionnels de la famille, ils exigent une réponse simple et non ambiguë. En agissant ainsi, ils demandent tout simplement la lune.

Le véritable illogisme, ou la maladie de la logique, se révèle donc être le fait des parents, dans la mesure où ils ont recours à un type de rationalité inapproprié (et qui inclut la typologie logique de Russell) pour défendre leur position. La vérité, cependant, est que la société en général commet la même erreur, chaque fois qu’elle parle des relations personnelles intimes, aussi bien que de son propre développement historique à grande échelle. Cela peut s’observer dans les déclarations qui sont faites sur les motivations humaines dans les cours de justice, aussi bien que dans les jugements politiques portant sur des ensembles. Ce déplacement, défensif, d’une rationalité dialectique vers une rationalité analytique, se trouve opéré chaque fois qu’un individu ou un groupe menace de s’affirmer lui-même de manière autonome. Or, la menace qui pèse de manière omniprésente est celle d’une rupture indépendante, quelque forme qu’elle prenne.

Si l’on pose le problème de la schizophrénie de cette manière, c’est-à-dire comme celui d’une personne aspirée hors d’elle-même par les autres, ou exprimée hors d’elle par elle-même (dans l’amoureuse soumission à l’ingestion vorace d’autrui), de telle manière qu’à la fin plus rien d’elle-même ne lui soit laissé puisqu’elle appartient entièrement à autrui, alors nous devons constater que, si l’internement en hôpital constitue un destin particulier, la schizophrénie n’est rien moins que notre lot à tous.