3. Étude d’une famille

Et une femme qui tenait un enfant sur son sein dit : « Parle-nous des enfants. »

Et il dit :

« Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et les filles du désir de la Vie pour elle-même.

Ils viennent à travers vous mais ne viennent pas de vous,

Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.

Vous pouvez leur donner votre amour, mais non vos pensées,

Car ils ont leurs propres pensées.

Vous pouvez héberger leurs corps, mais non leurs âmes,

Car leurs âmes habitent la maison de l’avenir, que vous ne pouvez visiter, même en vos songes.

Vous pouvez vous efforcer de leur ressembler, mais ne cherchez pas à faire qu’ils vous ressemblent.

Car la vie ne revient pas sur ses pas, ni ne demeure dans le passé.

Vous êtes les arcs d’où partent vos enfants comme des flèches vivantes.

L’archer voit la marque sur le chemin de l’infini et Il vous courbe avec Sa puissance pour que Ses flèches aillent vite et loin.

Courbez-vous avec joie dans la main de l’Archer ;

Car autant qu’il chérit la flèche qui vole, Il chérit l’arc immobile.

Kahlil Gibran, le Prophète.

La schizophrénie vient du fait que les jeunes gens n’obéissent plus à leurs parents.

Journal of Mental Science, 1904, p. 272.

Face à un sujet reconnu schizophrène, le problème qui se pose à nous est toujours le même : découvrir dans quelle mesure l’interaction entre la personne malade et d’autres personnes, passées ou présentes, peut nous rendre son comportement intelligible.

Dans les cas que nous avons étudiés23, la notion de « comportement » recouvre très précisément la prétendue « manifestation clinique de la maladie » ou les « symptômes psychotiques » présentés par le patient à son admission en hôpital et juste avant. Par « autres personnes » nous entendrons ici : et la famille nucléaire du patient (père, mère, frères et sœurs), plus dans certains cas le conjoint, et le personnel du service médical, plus les autres patients.

Le « matériel » de l’analyse est recueilli par des observateurs-participants, ceux d’abord qui se sont trouvés en situation de groupe avec les familles. Le terme ici employé indique que l’observateur participe à une interaction de groupe, qu’il est conscient de son mode de participation, qu’il enregistre celle-ci, ainsi que l’effet qu’elle produit dans l’interaction globale, comme une part essentielle de la procédure même d’observation. La participation est un élément à la fois intrinsèque et inévitable de la situation. Aussi, dans la majorité des interactions que nous avons enregistrées, y avait-il l’intention non dissimulée d’opérer une « thérapie familiale ». Pour l’essentiel, les interventions thérapeutiques de ce genre ne visent pas encore à interpréter des fantasmes inconscients, mais plutôt, sous forme de métacommunications (communications sur la communication), à clarifier les confusions qui peuvent s’introduire par les communications de premier niveau, dont un grand nombre sont déjà elles-mêmes des métacommunications. Cependant, il arrive souvent qu’une intervention métacommunicatrice donne conscience au groupe de ses « processus inconscients ».

En second lieu, des observations-participantes sont faites au sein du service même où se trouve placé le patient durant son séjour à l’hôpital. Les principes d’organisation thérapeutique de ces groupes, qui permettent de définir la nature des observations, seront décrits au chapitre 4 (4. Le malade, sa famille et le service).

Les échantillons d’interactions familiales qu’on a choisi d’analyser ont été enregistrés sur bande magnétique et ensuite dactylographiés. Les communications non-verbales, à moins qu’on ait recours au cinéma, doivent être notées à leur apparition par l’observateur du groupe. Certains aspects paralinguistiques (intonation, inflexion de voix, etc.) sont perceptibles sur la bande magnétique.

Généralement, le patient a un premier entretien avec le psychiatre lors de son admission à l’hôpital ; c’est la procédure suivie pour toutes les admissions « d’urgence », du moins quand le patient vient de chez lui. Dans certains cas, lorsqu’il est envoyé pour admission par une clinique où il était déjà suivi en consultation, toute la famille, ou peut-être le patient et l’un de ses parents seulement, sont reçus ensemble une première fois par le psychiatre, qui les invite à exposer leur problème par une question du genre : « Quelqu’un peut-il me dire ce qui ne va pas ou semble ne pas aller ? » Après un entretien en tête à tête avec un médecin, le patient, nouveau venu dans notre unité, s’intègre au groupe communautaire du service et, dans les premières phases du fonctionnement de l’unité auxquelles il participe, se voit rapidement invité à rejoindre l’un des groupes engagés dans un des projets de travail : dans une certaine mesure il devrait pouvoir choisir son groupe de travail, mais il y a naturellement des limites aux nombres maximum et minimum de ceux qui peuvent travailler sur un certain projet. On attend de lui également qu’il fasse sa part de travaux domestiques (nettoyage, mise de la table, lavage). Finalement il participera, généralement en présence du personnel, aux divers groupes sociaux ou récréatifs, organisés ou informels.

L’étude de la famille est une partie de l’étude totale qui, selon les cas, peut durer de trois ou quatre heures à quarante ou cinquante heures de recherche et de thérapie. Pour déterminer le nombre d’heures qu’il doit lui consacrer, le médecin thérapeute procède à une première appréciation des problèmes de la famille et tient de surcroît compte de ce qui est mis en évidence des problèmes du patient dans son interaction avec le groupe du service. Il décide en fait si un certain nombre de séances de thérapie familiale sont indiquées ; par thérapie, on entend une tentative de modification du schéma d’interaction existant dans la famille, ou plutôt, la création d’une situation contrôlée dans laquelle les membres de la famille modifient eux-mêmes leurs relations de telle manière que le membre patient découvre un domaine d’action autonome s’élargissant sans cesse devant lui, tandis qu’au même moment les autres membres de la famille deviennent, de leur côté, plus « indépendants », au moins dans la mesure où ne se trouve pas provoqué un effondrement jugé psychotique.

Dans certains cas (la majorité des cas, en partie du fait des limites de temps qui s’imposent au thérapeute), on peut décider de ne pas engager la famille tout entière de manière directe dans la situation thérapeutique ; le but du travail avec le patient sera plus simplement de réaliser le type de situation dans laquelle il trouvera des expériences sociales, transitoires au regard de son expérience familiale, qui l’amèneront à pouvoir vivre au sein de la communauté sans devenir le pôle d’attribution des maladies mentales du groupe. Si tout se passe bien, il apprendra à vivre indépendamment de sa famille et finalement du service hospitalier. Cet apprentissage se fait le plus souvent par étapes : d’abord hospitalisé à plein temps, le patient est ensuite autorisé à prendre un travail dans les environs, hors du service, puis à vivre en appartement et à ne venir qu’une fois tous les huit ou quinze jours pour une séance de consultation. Dans d’autres cas, en fonction d’une première appréciation des problèmes de la famille, on peut décider qu’un autre membre de la famille, qui prend plus ou moins volontairement le rôle de patient principal, entre en thérapeutique (avec ou sans hospitalisation), et le premier patient admis pour schizophrénie peut alors se voir rapidement libéré : dans l’expérience de notre unité, ce renversement du rôle de malade s’est produit très souvent entre des mères « normales » et des fils « schizophrènes ».

Une fois admis, le patient a un entretien d’au moins une heure seul à seul avec le médecin. La famille au complet, au moins les parents et le patient, des frères ou des sœurs également s’ils sont disponibles, se réunit avec le médecin pour un nombre variable de séances d’une heure. Des groupes de deux ou trois membres de la famille rencontrent le médecin en séances similaires, les principales combinaisons, en dehors de la famille au complet, étant : le père et la mère ensemble ou bien l’un et l’autre alternativement avec l’enfant schizophrène, ou encore le patient et l’un de ses frères (ou sœurs) « non-schizophrène ». Il y a aussi des séances à deux au cours desquelles chaque parent à son tour, et au moins un frère ou une sœur du patient, voit le docteur en tête à tête. Ces dernières séances permettent notamment de bien mettre en lumière des points de vue tout à fait contradictoires touchant le patient, sa « maladie » et la famille24.

Nous disposons de deux salles d’entretien dans lesquelles la famille peut se réunir. Dans l’une, elle s’assoit autour d’une table : dans l’autre il y a un cercle de fauteuils. L’autorisation d’enregistrer les séances sur bande magnétique est demandée avant que le magnétophone ne soit mis en marche ; nous n’avons jamais rencontré de refus ni de préoccupation consciente excessive à propos du magnétophone pendant les séances. Il n’y a pas d’autre structuration formelle de la situation ni d’injonction formulée que la simple phrase par laquelle le thérapeute ouvre la première séance : « Nous pourrions peut-être discuter de ce qui a amené X à entrer à l’hôpital » ou encore, « Peut-être pourrions-nous discuter de ce qui semble ne pas aller ».

L’expérience nous a montré que cette sorte de recherche sur la famille, associée à des observations portant sur les interactions à l’intérieur du groupe du service, peut rendre intelligibles des « symptômes », qu’une conception conventionnelle de la schizophrénie considère comme tout à fait absurdes et dépourvus de sens. De cette manière, nous avons pu bien souvent découvrir la méthode dans la folie et le sens secret du non-sens.

Pour illustrer ces remarques, nous allons choisir le cas d’Eric V. L’étude de la famille a consisté en vingt-cinq entretiens avec Eric et ses parents, deux entretiens avec les parents seuls, un avec Eric et son père, un avec Eric et sa mère, un avec Eric et sa jeune sœur Jeanne, un avec la sœur toute seule, deux avec la mère seule, deux avec le père seul. Nous disposons aussi d’un certain nombre d’observations sur son interaction avec les autres membres de la communauté du service.

Eric V. fut admis dans notre hôpital psychiatrique, comme patient légalement interné, pour la première fois en 1960, à l’âge de dix-neuf ans. L’examen clinique de son « état mental » indiquait, à cette époque, qu’il était impulsif et non-coopératif, qu’il faisait preuve d’une pensée incohérente, qu’il était incapable de parler de lui-même de manière conséquente et ne savait que nier avec véhémence qu’il y eût quelque chose qui n’allât pas en lui ; il demandait, de plus, qu’on l’autorisât à retourner à l’université, au pays de Galles, qu’il avait quittée de son plein gré deux jours auparavant. II faisait (en pyjama) des tentatives très violentes pour s’échapper du service, tentatives que les infirmiers devaient faire échouer par la force et en lui administrant de larges doses de sédatifs. Il avait des idées de persécution et des hallucinations auditives : il croyait que les gens, même ceux qui ne le connaissaient pas, le méprisaient et le jugeaient « mou ». Il croyait entendre le personnel hospitalier lui dire qu’il n’avait aucun droit à être à l’hôpital et qu’il devait rentrer chez lui, ce qu’il essayait d’ailleurs de faire de toutes ses forces, malgré les efforts des infirmiers.

Le motif immédiat de son internement était qu’une semaine plus tôt, quinze jours avant la fin de son premier trimestre, il avait téléphoné à son père, pour lui annoncer sans explication qu’il retournait chez lui à Londres. Il commença effectivement le voyage en train mais descendit à une gare à mi-chemin et essaya de retourner à l’université en auto-stop. Il semblait manifestement déprimé et agité, et fut ramassé par la police qui le mit dans un train pour Londres.

Il arriva chez ses parents très fatigué et affamé. Selon son père, il semblait pleinement « jouir de sa raison », mais peu disposé à parler de lui-même. Sa mère l’accueillit, mais il passa devant elle en l’ignorant ostensiblement. Immédiatement après, il contredit cette attitude de rejet en se retournant, en la prenant dans ses bras et en l’embrassant. Plus tard dans la soirée, il déclara qu’il voulait retourner à l’université et refusa d’aller au lit malgré l’insistance de ses parents. Ceux-ci, se sentant incapables de faire face à la situation, appelèrent le médecin de famille qui donna à Eric un sédatif. Il alla se coucher mais redescendit les escaliers plus tard en pleurant et en demandant : « Que puis-je faire ? » Son père l’assura qu’il avait bien agi en rentrant chez lui, où il pourrait trouver de l’aide pour résoudre ses problèmes. Cependant, Eric nia avoir besoin d’une aide quelconque. Il dormit bien cette nuit-là, mais le lendemain matin, alors que le médecin lui avait conseillé de passer la journée au lit, il proclama de nouveau son intention de retourner à l’université. Il bouleversa sa famille en déclarant qu’il haïssait sa mère. C’est alors que le médecin appela l’officier de la Santé mentale qui prit les mesures nécessaires, avec l’autorisation formelle du médecin, pour faire interner Eric dans un hôpital psychiatrique afin qu’il y prenne « juste un peu de repos ».

Le père d’Eric, quand il vit le médecin seul, peu après l’internement, se montra extrêmement désemparé. Il déclara qu’il n’avait jamais vraiment connu son fils, qu’Eric avait toujours demandé de l’affection mais s’était toujours montré méfiant pour l’accepter, surtout lorsqu’elle venait de lui. II remarqua qu’Eric n’avait jamais voulu être caressé comme un enfant et avait repoussé toute forme d’affection qui lui semblait « efféminée ». Ç’avait été un choc terrible pour le père d’entendre Eric dire qu’il haïssait sa mère. Il semblait très désireux d’apprendre non pas qu’Eric « irait mieux », mais que lui et, dans une mesure un peu plus vague, sa femme, n’avaient rien à se reprocher qui fût en relation avec la « maladie » de leur fils. M. V. ne savait rien de ce qui s’était passé à l’université et les seules « preuves » de la maladie de son fils qu’il fournit furent : a) qu’Eric s’était intéressé à la politique de manière quelque peu excessive l’année précédente, b) qu’il avait quitté l’université pour rentrer chez lui sans raison apparente, c) qu’il avait dit, en arrivant à la maison, qu’il voulait retourner à l’université mais ne voulait pas en discuter avec ses parents, d) qu’il déclarait haïr sa mère. La vie d’Eric à la maison était généralement heureuse, selon le père, et « meilleure que la moyenne ».

Lors de la première réunion de la famille, dans la semaine qui suivit l’admission d’Eric, l’interaction prit une forme assez rigide qui persista durant les deux réunions suivantes : Eric était nettement défini comme « le malade ». Le père adopta une attitude inquisitoriale, interrogeant Eric à propos de ses symptômes sur un ton officiel, très semblable à celui qui est employé lors des examens psychiatriques traditionnels. Eric était malade ; les médecins et ses parents allaient l’aider à guérir ; il devait collaborer, avoir confiance en tous ces braves gens, rester à l’hôpital et accepter le traitement (Eric, à l’époque, faisait des efforts répétés pour quitter le service et retourner chez lui ou à l’université). Pendant ces séances, la mère restait tout à fait en retrait, confirmant à l’occasion les déclarations du père.

Au fur et à mesure que ces réunions progressaient, le père adoptait un ton de plus en plus moralisateur. On ne savait plus très bien dans quelle mesure Eric était considéré comme malade, et dans quelle mesure comme mauvais (fainéant, non-coopératif). Le père signalait quelques ressemblances mineures entre lui-même et son fils et, dans divers contextes, le conjurait de s’identifier à lui, d’affronter les situations sociales de la même façon qu’il l’avait fait, car après tout il avait connu les mêmes difficultés. Il devint de plus en plus évident que dans ces séances, le père essayait de présenter à Eric une sorte de condensé de la manière dont la plupart des pères se conduisent avec leur fils pendant son enfance. Eric avait-il manqué de cette expérience d’un père, autrefois ? De la troisième à la cinquième séance, c’est ce qui fut de plus en plus clairement affirmé par la mère, qui finalement monta une attaque de grande envergure contre le père, l’accusant de ne s’être jamais montré disponible pour sa famille. Quand Eric avait douze ans, son père était parti en Inde, où il était resté dix-huit mois. Cette absence avait été ressentie par la mère comme une menace très sérieuse pour l’intégrité de la famille et elle dépeignit son mari comme n’ayant jamais pris une vraie décision au sujet de la famille : ils étaient partis en Inde rejoindre le père et ç’avait été sur une décision de la mère encore que la famille tout entière était retournée s’établir en Angleterre. Eric se joignit à l’attaque contre son père, l’accusant de fuir ses responsabilités. Le père ne se défendit que très faiblement, mais contre-attaqua en affirmant que sa femme avait trop choyé Eric et ne lui avait jamais laissé la liberté de ses mouvements.

À ce point, les parents furent réunis hors de la présence d’Eric. II était clair qu’entre les séances il s’était passé bien des choses entre eux et qu’à présent ils sentaient leur union et par conséquent la famille, sérieusement en danger. Leur union, dit la mère, n’avait jamais été assurée, cela principalement à cause de l’attitude de « retrait » du père à l’égard de sa famille. Le père, tout en acceptant ces reproches, se plaignait de ce que la mère rejetait toute la responsabilité de la maladie d’Eric sur lui. La façade originale d’une famille dont le fils venait de « tomber malade » sans raison apparente, commença ainsi rapidement à s’effondrer. La mère exprima ses craintes d’avoir une dépression mentale et dit qu’en fait elle était malade « à force de toujours prendre sur elle-même les ennuis des autres ». Un précieux complément d’information concernant le background des parents, était à présent pratiquement établi. Le père était issu de la classe ouvrière du nord de l’Angleterre. Il n’y avait jamais eu la moindre tendresse dans sa famille ; il avait vécu dans la crainte de son père, qui buvait trop, et de son frère aîné. Il était parvenu à un poste d’ingénieur spécialisé, avec un bon salaire. La mère venait d’une famille de petits-bourgeois des Midlands. Son père s’était complètement coupé de la famille. Sa mère, professeur, se montrait très autoritaire avec les enfants et n’avait guère de temps à consacrer au ménage ou au confort de la famille. Elle ne voulait pas que ses enfants se marient, elle voulait des compagnons : « Ma mère était plus adaptée à une vie publique… pas du tout femme d’intérieur, nous n’étions que des visiteurs dans notre propre maison. » Mme V. avait senti que sa mère lui en voulait d’avoir eu Eric. Elle-même se sentit manquer « d’instinct maternel » quand il naquit, et il était clair qu’à travers sa relation avec sa propre mère, elle n’avait pu se construire une attitude d’estime de soi ou de confiance en ses capacités d’adulte féminin. L’année qui précéda la naissance d’Eric, sa jeune sœur avait eu un enfant illégitime et les V. avaient dû s’arranger pour le faire adopter. « Elle dut abandonner son bébé quand j’eus le mien. » La mère de Mme V. avait été bouleversée par toute cette situation et la présence d’Eric avait été pénible pour la sœur de Mme V. qui fit ses bagages et partit. La mère et la famille avaient voulu ignorer complètement le bébé de Mme V. Eric était venu au monde normalement et avait été nourri au sein pendant onze semaines ; mais sa mère avait renoncé à continuer, sentant qu’il ne prenait pas de poids. Elle l’avait élevé dans les règles et ses progrès physiques avaient été bons. Quand la sœur d’Eric naquit, quatre ans plus tard, la situation de la famille était bien meilleure. La mère de Mme V. était partie avec la sœur cadette, les V. avaient leur maison à eux et se sentaient beaucoup plus en paix.

Eric avait été un excellent élève à l’école, mais ne s’était pas fait un seul ami véritable en dehors de sa famille. Il s’était montré toujours extrêmement timide avec les femmes et n’était jamais sorti avec une fille. Il avait obtenu une bourse d’État et décidé d’étudier les langues vivantes à l’université. Ses parents auraient aimé qu’il fît Cambridge, mais il échoua à l’examen d’entrée. Son père lui avait acheté divers périodiques de gauche pour l’aider à passer l’examen de culture générale et c’est de cette lecture que dataient les « préoccupations » d’Eric pour la politique et le désarmement nucléaire. En fait, non seulement cet intérêt pour la politique avait été déterminé par les parents mais c’est également eux qui devaient en définir pour lui les limites ; quand Eric avait déclaré à un petit commerçant du quartier qu’il devrait boycotter les produits venant d’Afrique du Sud, ses parents lui firent savoir qu’ils trouvaient que les choses allaient trop loin. Après avoir échoué à l’entrée de Cambridge, la meilleure université où il pouvait se présenter était celle du pays de Galles, dans la même ville où sa mère avait appris l’enseignement ménager. Son père tenait beaucoup à ce qu’Eric ait des possibilités que lui-même n’avait pas eues. Tout cela semble parfaitement conforme aux normes sociales. Mais de nombreux faits en dehors de ceux brièvement mentionnés ici, inclinent à penser que l’avenir d’Eric lui était précisément et rigoureusement tracé par ses parents en fonction de leur expérience passée et de leurs besoins présents. Eric devait être, à un degré inhabituel, un véhicule permettant à ses parents de vivre par procuration et finalement de satisfaire tous leurs souhaits passés non réalisés, tous leurs besoins frustrés. On lui laissait bien peu de place pour être quelque chose ou quelqu’un en propre. Il lui était virtuellement impossible de se voir comme « moi-même » : « moi-même » avait toujours pour lui la structure existentielle de « vous-même » ; en termes plus philosophiques, son être-pour-autrui (son moi objet) avait priorité ontologique sur son être-pour-soi (moi sujet). Au sommet de la confusion quant à savoir « qui » il était, au moment où il quitta l’université pour rentrer à la maison, il écrivit une lettre aux autorités universitaires dans laquelle il faisait preuve d’« incohérence de pensée », où l’usage des formes pronominales illustre effectivement très bien cette confusion sujet-objet :

« Eric a décidé de partir et, voudrait vous dire combien il est désolé pour la façon dont il a traité chacun, ici, à l’université. Je suis perdu. Je dois agir. Je m’en vais. Donc, encore une fois, s’il vous plaît, professeurs, lecteurs, diplômés et non diplômés, désolé. Je suis tout à fait sincèrement vôtre, enfant gâté, Eric V. »

Dans une autre lettre, remplie d’excuses, écrite à son professeur, il signe lui-même : « Eric V., égocentrique. »

Un des traits les plus importants de l’histoire d’Eric est son « arrivée » et son « départ », son « inexplicable » décision de quitter l’université pour rentrer chez lui, suivie immédiatement de sa volonté de revenir à l’université. Également, pendant son internement à l’hôpital, il devait faire des tentatives répétées pour partir : soi-disant, tantôt chez lui, tantôt à l’université (à deux reprises, il quitta l’hôpital sans permission pour rentrer chez lui, mais souhaita rapidement retourner à l’hôpital).

À l’une des premières séances, on note la discussion suivante :

Dr B :… Eh bien, hier, par exemple, le fait le plus important semblait être que vous désiriez quitter l’hôpital.

Eric : Oui, je le souhaite vraiment. Mon séjour ici ne me servirait à rien. Et ne servirait à personne d’autre, en fait. Je crois qu’il faut que je fasse quelque chose de réellement positif à présent… une action positive qui… qui vienne de moi, qui n’ait pas été préparée pour moi. Je crois que je dois retourner à l’université.

Dr B : Hum.

Eric : Je dois retourner tout droit à l’université et me coller au travail.

Le père : Est-ce que tu sens, Eric, que… que tu peux te coller au travail en ce moment ?

Eric, après quatre secondes : C’est-à-dire que ma tête ne ne semble pas toujours très solide.

Le père : Il y a eu un net progrès depuis que tu es ici. Ne penses-tu pas, en suivant les conseils du Dr B et du Dr C, que le mieux serait d’accepter de rester ici plus longtemps, jusqu’à ce que tu te sentes vraiment capable de t’atteler de nouveau à tes études universitaires ?

La mère : Qu’en pensez-vous, docteur ?

Dr B : Eh bien… Je… Eric et moi nous en avons beaucoup parlé et, à plusieurs reprises, Eric m’a répété qu’il sentait qu’il devait faire un pas en avant de lui-même. C’est bien ce que vous disiez, n’est-ce pas ?

Eric : Oui.

Dr B : Que vous deviez retourner à l’université. Je pense que… c’est probablement cette différence de point de vue que nous devons maintenant examiner. Vos parents pensent que vous devez rester ici et vous pensez que vous devez aller à l’université et travailler…

Eric : Je pense que… c’est ce que je sens qu’il faut que je fasse est vraiment important. Je dois… je dois prendre… je veux dire, je ne dois pas m’appuyer sur les autres. Je sens que… je dois agir par moi-même, ne pas avoir les choses toutes faites pour moi.

La mère : C’est tout à fait juste, Eric. Mais, nous voudrions que tu comprennes que – quand tu retourneras à l’université il y a deux choses qui seront essentielles à comprendre – que tu fais des progrès en revenant, et que tu poursuis tes études avec succès, et une autre chose, que tu te sens tout à fait heureux avec, disons, les gens que tu y rencontres. Tu ne dois pas penser que les autres te méprisent de quelque manière que ce soit. Tu dois avoir confiance en leur approbation et – autrement, si tu ne sens pas cela tu auras une rechute, n’est-ce pas ? Et crois-tu que ces deux conditions seraient réunies si tu retournais à l’université ? Es-tu convaincu que les gens… te voudront, fonderont des espoirs sur toi et que tu n’auras aucune de ces impressions désagréables à propos des sentiments des gens pour toi. Qu’est-ce que tu en penses ?… Je t’assure, les gens là-bas t’aiment bien, sans aucun doute.

Eric : Je ne crois pas que les gens – ne penseraient pas… penseraient comme cela à propos de moi.

La mère : Crois-tu… que ce serait comme cela ?

Eric : En considérant ma conduite, ils pourraient bien ne pas se faire une très haute idée de moi. Mon… départ de l’université, etc. ne peut pas me faire bien voir, pas bien du tout.

La mère : Je t’assure que lorsque tu retourneras là-bas, Eric, ce sera exactement comme tourner une nouvelle page. Et tu feras un départ tout à fait neuf.

Le père : Oui, tu devras supposer qu’ils comprennent que tu es parti… que les circonstances dans lesquelles tu es parti étaient que tu étais si troublé que tu ne pouvais faire autrement. Et ils verront cela comme c’est réellement, une maladie. Quand tu reviendras, ils…

Eric : J’étais tout à fait dérangé quand je suis venu ici, n’est-ce pas ?

Le père : Oui, je crois.

Eric : Hum. Je me le demande.

Le père : Et Eric, pour en revenir à cette question, ce désir que tu as… dont tu as parlé, d’être indépendant et d’agir de toi-même. C’est un… heu… désir très recommandable et admirable, sans aucun doute. Et tu…, nous avons tous été impatients de réaliser notre indépendance. Mais plus nous acquérons vraiment cette indépendance, plus nous réalisons en même temps combien nous sommes dépendants des autres. N’importe comment, on ne peut pas être complètement et absolument indépendant des autres. Tu es forcé de dépendre des autres dans une certaine mesure. Je veux dire, même si tu prends les choses les plus banales, tu grimpes dans un bus, tu dépends du conducteur pour qu’il te mène au bon endroit… La vie moderne et l’existence grégaire sont impossibles sans une certaine dépendance à l’égard d’autrui.

Eric : On ne dépend pas d’eux pour s’en aller.

Le père : Savoir où cette dépendance commence et finit, c’est une autre question.

Eric : Tu dépends de lui pour t’emmener où tu veux aller, pas pour quitter le bus.

Le père : Soit, ce n’est qu’une image, une très simple image.

Eric : Mais dépendant de lui pour t’emmener là, cependant.

La mère : Soit, tu es tout à fait capable de décider les choses pour toi-même, Eric, et il me semble que le point vraiment important dans tout cela est que tu te sentes heureux parmi les gens avec lesquels tu vis, que tu n’ailles pas penser que ces gens ne veulent pas de toi… Si tu étais heureux sur ce point, ce serait un tel progrès.

Eric expose son besoin de réaliser un acte autonome significatif. Ses parents lui opposent la donnée opaque de sa maladie, en particulier ses idées de persécution, et nous reviendrons sur ce point. La vérité, cependant, est qu’Eric n’a jamais réalisé un seul acte indépendant dans sa vie. Tout ce qu’il a fait, devait correspondre et se conformait à un système complexe d’injonctions parentales, extériorisées et intériorisées, explicites et implicites. Eric n’est jamais allé à l’université : ses parents l’y ont envoyé. Il est vrai qu’il a passivement absorbé et reproduit une certaine quantité de connaissances pour ses examens, et qu’il l’a très bien fait, mais toujours dans le contexte des projets de ses parents pour lui, jamais à la poursuite d’un projet qui soit le sien. Le mystère de son retour de l’université devient tout à fait intelligible, si on ne le voit pas comme un acte étrange et déraisonnable, mais comme une négativité, un non-acte ou l’envers d’un acte positif, par lequel il plantait le décor pour son premier grand acte autonome. Il est revenu de l’université où on l’avait envoyé, afin d’aller à l’université. Aussitôt arrivé chez lui, il a voulu y retourner, mais y retourner de lui-même. Il allait à l’université pour la première fois. Pour ce faire, il devait se dégager du projet dévorant où ses parents l’attendaient ; il fit semblant de ne pas voir sa mère et ne parla pas à ses parents, ni ne les laissa « l’aider ». C’est cette affirmation autonome de lui-même qui l’amena à l’hôpital. Cette dramatique résolution d’agir librement et personnellement menaça toute la structure de l’existence familiale : il fallut l’invalider en inventant une maladie. S’il était malade, toute l’affaire se ramenait à un processus neutre dont il était victime. La praxis gênante, l’intention et l’acte s’évanouissaient.

Cependant, Eric n’accepta pas tout cela passivement. Il ne cessa de vouloir quitter l’hôpital et n’accepta jamais complètement l’étiquette de malade par laquelle sa famille l’invalidait, étiquette inévitablement confirmée par sa situation de dépendance quasi médicale à l’hôpital (lors de son premier séjour, il était entré au service général d’admission ; ce n’est qu’à sa deuxième admission qu’il vint dans notre unité). Cependant, la situation tout entière devint plus complexe, dans la mesure où ses parents l’invitèrent constamment à s’affirmer de manière indépendante dans tous les domaines, tout en restant insensibles aux efforts qu’il faisait dans ce sens. S’il souscrivait à leur invite, il tombait dans un piège ; car il n’eût fait une fois de plus que suivre simplement leurs directives. La libération qu’on lui offrait était en fait un cheval de Troie. Agir librement impliquait la soumission à l’ordre d’être libre ; liberté et non-liberté finalement s’équivalaient.

Pour considérer Eric comme un malade, on s’appuyait principalement, outre ses allées et venues « irrationnelles », sur ses idées inexplicables, selon lesquelles des gens faisaient des remarques sur lui et le trouvaient inutile, égocentrique, paresseux, sexuellement anormal. Or, quelques-unes des répliques suivantes peuvent rendre ces idées moins inexplicables : (Eric parle de son manque de confiance en lui-même et de son incapacité à se concentrer.)

La mère : Et as-tu essayé de t’expliquer tout cela ?

Eric : Non… Je l’ai mis sur le compte de mon égoïsme, tu vois. De mon égocentrisme.

La mère : Et tu n’as pas essayé de voir si cela pouvait venir d’autre chose ?

Eric : Si, tout récemment j’ai pensé que cela pouvait venir de ma masturbation.

La mère : Hum…

Eric : Tu vois…

La mère : Hum…

Le père : Tu m’as parlé de cela pour la première fois l’autre semaine, Eric, et il semblait évident que cela te tracassait, cette histoire de masturbation. Euh… je pense… et je sais par ma propre expérience, comme je te l’ai déjà dit, je pense vraiment que chaque… chaque… euh… que chacun l’essaie à un moment ou à un autre. Et encore une fois je… je… j’ai lu et je suis tout prêt à croire que, euh, que, euh, si ça devient… si., si… tu perds ta propre estime en la pratiquant régulièrement, alors cela peut avoir des effets très nuisibles sur ta santé générale. Je veux dire, c’est quelque chose… quelque chose de vraiment… quelque chose qui… c’est un grand manque de respect, c’est vraiment toi-même, je pense. Et pour cette raison cela peut saper ta… ta propre confiance en toi.

La mère : Ne penses-tu pas qu’un grand nombre de ces excès sont des reflets de… de ces tensions… et peut-être d’une période que tu traverses où tu es soumis à d’autres tensions et que ces… excès sont des symptômes et… je me rappelle que tu disais que tu t’achetais beaucoup de sucreries. Et il y a eu dans ma vie une seule fois où je me suis trouvée soumise à des tensions très grandes, en fait c’était le tout premier travail que je prenais dans ma vie et je dépensais tout mon argent dans les pâtisseries, ce que je n’avais jamais fait auparavant et que je n’ai plus refait depuis. Et c’était un symptôme, tu vois. C’était une sorte de compensation de la tension que je subissais. Et je crois que la masturbation est un de ces excès qui sont des symptômes de tensions et de conflits. Ce n’est jamais une cause.

Eric : Quand j’étais à l’université, je ne me masturbais jamais dans le lit de qui que ce soit… enfin… je l’ai fait une ou deux fois… oui… une ou deux fois au début. Puis j’ai arrêté, arrêté, vraiment. Mais alors je me suis mis à acheter des chocolats et des barres Mars…

Le père : Je pense que cette masturbation correspond à une phase, tu sais, par où beaucoup de gens passent à un moment ou à un autre, Eric Je crois que c’est, je ne sais pas, je pense qu’il peut y avoir… je peux me tromper tout à fait, mais j’ai dans l’idée que c’est une phase… que tout le monde connaît. Mais encore une fois, Eric, tu dois…

Eric : J’ai toujours été timide avec les filles, n’est-ce pas ? Je veux dire, je n’ai jamais eu de relations saines avec les filles… Je ne me suis jamais mêlé à elles parce que j’étais timide.

La mère : Est-ce quelles t’attirent, de loin, Eric ?

Eric : Elles me plaisent comme individus… J’aime juste ce qu’elles font, etc.

Le père : Mais d’un point de vue sexuel, les vois-tu comme… je veux dire comme quelque chose, tu sais, de très doux et réservé, très désirable et romantique ?

Eric : Pas maintenant

Le père : Pas maintenant. Mais ça t’est arrivé ?

Eric : Oui, à certains moments.

Le père : Oui, je pense que c’est un aspect très sain des femmes, tu sais, un point de vue très sain sur les femmes. Je sais que j’ai eu le même, et je crois que c’est le cas pour la plupart des jeunes gens (trois secondes). Mais tu sais, pour en revenir à cette question – calme-coi, Eric —… (Eric pleure)… peux-tu me dire ce qui te bouleverse particulièrement ?

Eric : Non… (en pleurant)… Ça m’arrive par moments, parfois, quand je suis assis en bas dans la… tu sais… la salle de repos, là, quand j’écoute de la musique. Il y a certains accords, tu sais, certains sons qui soudain me font pleurer.

Le père : J’ai connu ça des milliers de fois, Eric, un morceau de musique particulièrement émouvant me fait monter les larmes aux yeux, et je ne pense pas que ce soit quelque chose de très rare.

La mère : Nous regardions un film, n’est-ce pas, à la télévision, l’autre soir, et je n’ai pas pu m’en empêcher, c’était si beau. Et j’ai pleuré. C’est très, très naturel, Eric. Nous avons tous besoin, je pense, de soupapes comme ça.

Le père : Est-ce qu’en ce moment, Eric, tu as l’impression que dans tes larmes, il entre un peu d’apitoiement sur toi-même. Que tu pleures sur ton propre sort ?

Eric :… Je crois que c’est juste une émotion renfermée.

Le père : Nous en avons tous souffert, et ces deux dernières semaines j’ai pleuré, tu peux me croire, quand je suis venu voir le Dr B à ton entrée ici. Je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer, et c’était mon… tu sais, un choc émotif, que je n’ai pas pu retenir mes larmes.

La mère : C’est une des voies de la nature.

Dans ce passage, les parents affirment simultanément que la masturbation est normale d’une part et d’autre part quelle est un symptôme de quelque chose qui pourrait être la cause du manque de confiance en soi d’Eric. Le père semble imperméable au désarroi que donne à Eric son manque d’identification masculine et passe rapidement sur ce point pour formuler (sous l’apparence d’une question) l’accusation d’auto-apitoiement. C’est justement l’une de ces choses qu’Eric croit « irrationnellement » que les « autres gens » pensent de lui. De même que pour tout ce qui lui est attribué péjorativement, la culpabilité inhibe Eric, et l’empêche d’identifier ses parents comme ces « autres gens ».

Une manœuvre assez courante de la part des parents consiste à désarmer la critique en la provoquant :

Le père : Vous savez, j’ai souvent été exaspéré par le manque… euh… d’intérêts d’Eric et par ce qui me semblait être chez lui… une incapacité à… euh… je croyais, vous savez. Et je… j’ai fait des remarques assez méprisantes sur son inaptitude à empoigner la vie et à montrer un peu de bon sens, des choses comme ça, vous voyez. Et je lui ai dit qu’il était muet et Dieu sait quoi encore. Vous savez, et bien sûr, vous voyez, il a ressenti quelque chose, mais il n’a jamais rien dit, il ne m’a jamais répondu. Je me rappelle lui avoir dit des choses une fois, Mon Dieu, Eric je voudrais seulement que tu aies de temps en temps perdu patience avec moi quand je euh… te parlais comme ça. Je voudrais que tu sois sorti de tes gonds et que tu m’aies attaqué, tu vois, en représailles. Mais il… il… ne l’a pas fait. Il avait l’habitude de… il ne l’a jamais fait. Je ne sais pas si c’était par un respect exagéré pour moi… ou je ne sais quoi. Mais j’ai souvent eu l’impression de m’être conduit de façon indigne dans mes… vous voyez, dans les choses que je lui disais.

Dr C : Qu’est-ce que tu penses de ça, Eric, de ce que ton père vient de dire ?

Eric : Oui, il a dit parfois des choses qui m’ont fait beaucoup de peine. Mais… c’est difficile de… de définir… cela peut avoir eu une cause… vous voyez, être parti de… cela peut avoir été déclenché par quelque chose qui… qui peut m’avoir mis dans cet état. Et maintenant je ne peux pas me rappeler où et quand ça a commencé.

Le père : Oui, je me suis senti honteux de certaines choses que je t’ai dites, tu vois, et j’ai pensé que la plupart des gens, nous tous, on nous avait dit ce genre de choses et que ce qu’il fallait apprendre en grandissant, et c’est un processus assez douloureux, c’est à leur donner une juste place et à les balancer pour peser ces mots, pour savoir si ces choses étaient dites sous la colère du moment ou si elles étaient vraiment sincères, si elles, tu sais, quand on les considère par rapport aux choses agréables que l’on dit, aux expressions de respect et de dévotion, d’amour même, etc., si elles méritent une place dans ta mémoire, tu vois. Toutes les choses pénibles qu’on m’a dites, tu vois, je te l’ai dit l’autre jour, quand nous avons eu cette conversation avant…

Le stratagème du père a pour effet qu’Eric, tout en reconnaissant qu’il a été blessé par les remarques de son père, est complètement aliéné de ses sentiments de colère en retour. Il médite, mystifié, sur quelque « condition » sans lien avec elles, ou quelque processus, dont il serait le champ.

À mesure que le groupe progresse, la relation entre les remarques « hallucinées » d’Eric et les accusations effectives de son père, devient plus claire. Le père en accepte toujours davantage la responsabilité et se met dans une position plus exposée au sein de la famille, où la mère le confronte à une image de lui-même totalement opposée à celle qu’il s’était d’abord forgée :

Eric : C’est ainsi que je me sentais à l’université, pourtant. J’avais l’impression que tout le monde m’avait dans le nez.

La mère : Mais tu n’avais pas cette impression avant d’y aller ?

Eric : J’avais l’impression que tout le monde m’avait dans le nez.

Le père : Tu m’as dit, Eric, que…

Eric :… une façon de me regarder fixement, tu sais.

Le père : Hum.

Eric :… et d’entendre les gens dire des trucs à mon sujet : idiot… tu vois… il a insulté tout le monde à l’université… Ces choses je m’en souviens très précisément.

La mère : Est-ce que tu les crois à présent, que tu les as vraiment entendues ?

Eric : Oh oui, je crois quelles ont vraiment été dites. Je m’en souviens très nettement. Et… qu’elles m’ont réellement blessé.

Le père : Tu y faisais attention ?

La mère : Bien sûr.

Le père : Oui.

Eric : Alors j’essayais de m’excuser auprès d’une ou deux personnes… tu vois… que je croyais avoir insultées et j’essayais de raccommoder les choses de mon mieux.

La mère : Te souviens-tu de ce que tu as dit quand tu as eu les résultats, pour la bourse d’État ? (trois secondes).

Eric : Oui.

La mère : Sais-tu ce que tu as dit ? Cela prouvait quelque chose (deux secondes). Tu ne t’en souviens pas maintenant ?

Le père : Allez, dis-lui.

Eric : « Cela prouve que je peux y arriver » ou quelque chose… Qu’ai-je dit ?

La mère : Tu as dit « Cela prouve à papa que je ne suis pas idiot ». Tu as dit « Je voulais obtenir la bourse d’État pour prouver à papa que je n’étais pas idiot ».

Le père : Tu sais, Eric, je crois volontiers qu’en t’accusant d’être idiot parfois je… je t’ai vraiment bouleversé et euh… je ne sais pas comment réparer. Je veux dire… ce n’est pas… je ne crois pas que… tu vois… j’ai accusé… Et tu sembles avoir des doutes, te demander si ce que j’ai dit était parfois sincère. Tu sais, quand j’ai voulu te taquiner et que j’ai dit, franchement Eric, je crois vraiment et sincèrement du fond de mon cœur, tu sais, et j’ai senti, tu sais que je ne t’ai pas taquiné. Je me demande si cela a un quelconque rapport avec la euh… la frivolité dont je me suis rendu coupable, je ne pense pas que je devrais dire coupable, à laquelle je me laissais parfois aller à la maison. Quand je pensais que cela pourrait faire rire quelqu’un et qu’en fait cela le faisait pleurer.

La mère : Mais nous avions une conversation l’autre jour n’est-ce pas, à propos de… comment convaincre les gens de votre respect pour eux. Le dire ne suffit pas. Ce n’est pas convaincant. Te rappelles-tu cette conversation ? Et je disais qu’on ne pouvait convaincre les gens de notre considération qu’en leur prouvant qu’on pensait à eux, et qu’on était désireux de préserver au moins quelques-uns de leurs intérêts, et que lorsqu’on n’était pas avec eux on pensait à eux, et qu’on se souvenait des choses auxquelles ils avaient pris part, et tu avais admis que tu ne te fatiguais pas beaucoup pour tout ça. Je veux dire, par exemple, avec Jeanne, elle allait à un club le mercredi soir, pendant un certain temps, n’est-ce pas ? Et un soir elle avait mis son manteau, elle était prête à sortir et tu as dit « Oh bonsoir, tu sors ? » Et elle a dit « Oui, c’est le club. » « Ah oui ». Tu vois. Eh bien, je veux dire si tu étais devenu plus familier, si tu t’étais familiarisé un peu plus avec ses habitudes, tu aurais compris où elle allait. Mais c’est assez caractéristique de ta part, n’est-ce pas ? Je veux dire, par exemple, je vais faire quelque chose dont on a même parlé, quelque chose, tu sais, d’un peu spécial, et toi tu rentres à la maison et tu ne m’en parles pas. Alors je dis : « Oh, j’ai fait ceci et cela. » « Ah oui, je me rappelle maintenant, tu avais dit que tu irais. » Tu es un peu éloigné de la vie des autres. Et quand tu es éloigné de la vie des autres comme ça, cela tend à donner l’impression que tu ne t’intéresses pas réellement à eux. Et c’est le genre d’impression que as donnée à Eric aussi bien, euh… je suppose que nous avons tous eu la même impression, n’est-ce pas ? Jeanne, moi, Eric, nous l’avons tous eue. Et parfois, j’ai fait des efforts terribles, n’est-ce pas, pour te ramener au sein du groupe familial et te faire t’y intéresser un peu plus. D’être l’un des quatre au lieu de trois plus un. Et tu m’as dit : « Oh, c’est plus facile pour toi, les enfants rentrent les premiers à la maison et ils te disent tout d’abord et je n’entends les choses que de seconde main. »

Le père : Eh bien, c’est un fait exact

La mère : Mais en même temps, tu as des occasions multiples de t’intéresser toi-même aux affaires de la famille, si seulement tu es assez intéressé pour en tirer profit ; mais tu es un peu comme ça

Le père : Oui, je suis peut-être un peu solitaire25 moi-même… mentalement.

La mère : Et si tu es solitaire, c’est terriblement difficile de convaincre les gens que tu es réellement… que tu leur attaches de l’importance, que tu es fier d’eux, et quand l’attaque se produit, tu dis quelque chose que tu ne penses pas vraiment, et ils sont sans défense. Ils n’ont pas construit de défense contre cela, tu vois, et on est très vulnérable à ces attaques quand on n’a pas eu ces périodes de confiance en quelqu’un pour vous aider à supporter le choc.

Dr C : Que penses-tu, Eric, de l’aspect « solitaire » de ton père ?

Eric : Je pense que c’est peut-être quelque chose dont j’ai hérité, je pense que j’en ai hérité.

Le père : Tu penses que c’est vrai que je suis plutôt comme ça, plutôt retiré ?

Eric : Oui, oh oui tu l’es.

Le père : Penses-tu que c’était toujours ainsi ?

La mère : Pas dans le cercle de famille en tout cas.

Le père : Je ne sais pas quelle impression nous donnons au Dr B et au Dr C, ici, mais le fait est qu’à la maison c’est souvent maman qui parle et moi qui écoute. On peut le dire d’une manière générale… Maman aime parler à fond de tout, tout amener à la surface et le retourner dans tous les sens, etc., et moi j’ai plutôt tendance à croire que si une chose est dite, une fois qu’elle est dite, les gens doivent vous accorder le crédit de la sincérité et quand c’est dit, c’est dit et il n’y a pas à le répéter… Mais bien sûr, on dit des choses…

La mère :… Des problèmes nouveaux surgissent tout le temps, n’est-ce pas ? Particulièrement avec une famille qui grandit. De nouveaux problèmes se présentent pour… à votre famille, que tu dois… cela offre des occasions pour… pas forcément des occasions… mais des discussions sont nécessaires. Je veux dire, une fois que tu as dit les choses tu ne vas pas penser à dire et redire les mêmes vieilles choses, n’est-ce pas ? Je veux dire, Jeanne, à quinze ans, le genre de conversations qu’il y a entre vous, entre elle et ses parents à quinze ans, est tout à fait différent de ce qu’il était quand elle avait dix ou douze ans, etc. La vie change tout le temps et de nouveaux sujets à débattre surgissent sans cesse.

Le père : Tu as trouvé difficile de me parler, Eric… difficile d’évoquer un problème avec moi, de parler avec moi sur n’importe quel sujet, pour cette raison ?

Eric : Oui.

Le père : As-tu senti que, quel que soit le moment, toute conversation entre nous tournerait à la controverse ?

Eric : Oui.

La mère : Tu te tiens sur la défensive devant le monde, n’est-ce pas ? Et ta manière de voir les choses est que l’attaque est la meilleure tactique de défense. Et c’est ce que tu fais. Tu pars à l’attaque, tu vois, et tu rognes les arguments de ton adversaire et le réduis petit à petit à ton point de vue. Et tu te vantes toi-même, tu vois, de n’avoir jamais encore perdu dans une discussion.

Le père, riant : Tu vas un peu loin.

Eric : C’est peut-être… honnêtement, papa, peut-être ne peux-tu pas t’en empêcher, mais il a dit parfois des choses terriblement cruelles.

La mère : Oui, il en a dit de vraiment cruelles.

Dr C : Il semble avoir eu le dessous dans cette discussion.

Le père : Oui, il semble, n’est-ce pas ? Vous savez, l’image vertueuse que je me fais de moi-même, c’est que d’une manière générale je suis tranquille ; je ne discuterai pas, parce que – ou parfois même je n’exprimerai pas une opinion – parce que je – parce que cela créerait une discussion. Et que la discussion mènerait à un malaise. Et je me vois plutôt comme quelqu’un qui veut la paix à tout prix.

La mère : Oh, oh…

Le père : Bien sûr, il y a eu des discussions entre nous à certaines occasions et… chez moi je ne peux jamais gagner dans une discussion.

La mère : Oh si, tu le peux.

À la fin de cette séance, on note un moment de tension. La mère a parlé d’un incident qui lui a permis de voir en sa propre mère une personne avare :

La mère : Je veux dire, même si vous êtes en colère contre les gens comme ça, et je pense, vous savez, qu’il vient toujours un moment où l’on voit ses parents avec ce recul. On sait qu’ils ont été bons pour vous de bien des manières quand vous étiez jeunes, qu’ils vous ont aidés, et j’admets qu’elle m’a aidée et donné un foyer agréable, mais il vient un moment où vous les voyez comme des adultes et où vous les critiquez en adultes, en les détachant de vous. Vous ne les voyez plus à travers les verres teintés de rose de l’enfance. Et tu en viendras là aussi, Eric, à voir le bien et le mal en nous, sans les verres roses de l’enfance.

Eric : Eh bien, je suis…

La mère : Tu as tout à fait le droit de le dire.

Le père : Absolument, tu as le droit.

Dr C : Qu’est-ce qui te donne l’impression de ne pouvoir le dire, Eric ? Tes parents t’invitent tous deux à les regarder d’un œil objectif, à dire ce que tu penses d’eux.

Eric : Eh bien… je… j’ai… de l’affection pour eux. Gêné de dire ce que je sens réellement… de l’affection pour papa – (long silence) – mais j’ai souvent ressenti de la haine pour lui.

Le père : C’est bien, Eric, c’est une émotion humaine que nous avons tous eue, ce sentiment de haine, et j’en ai discuté avec maman – maman croit que lorsqu’on aime quelqu’un, c’est un sentiment permanent, toujours présent. Et moi je répliquais que, que, que,… parfois sous le choc d’une émotion et d’une tension, on pouvait réellement haïr un moment la personne aimée.

Eric : Non, on peut haïr quelqu’un qu’on aime.

Le père : Pas en même temps ; pas au même moment.

Cette invitation à critiquer ses parents est « doublement contraignante26 » en ce sens qu’elle est formulée explicitement, en même temps qu’une injonction implicite de ne pas critiquer est communiquée non verbalement par des signes évidents d’anxiété. Une partie de la contrainte a été levée, toutefois, dans la mesure où, peu auparavant, le père a plus ou moins accepté le rôle du coupable, sous la pression de la mère. La mère a contrôlé la situation de telle manière qu’Eric puisse avouer ses sentiments d’hostilité – mais seulement ceux qu’il nourrit envers son père. Les choses ont donc avancé, mais la difficulté majeure demeure, à savoir la dépendance quasi symbiotique d’Eric à l’égard de sa mère. Il lui faudra une nouvelle crise pour commencer d’apprendre à s’en libérer lui-même.

Le premier séjour d’Eric à l’hôpital fut de quatre mois et demi. Il put ensuite rentrer chez lui et travailla dans une usine d’industrie légère de la région pendant quelques mois. Puis il retourna à l’université, où il acheva assez brillamment un trimestre.

Quelques jours avant de rentrer chez lui pour les vacances, toutefois, il écrivit une lettre à son père, l’accusant d’être paresseux et de ne pas avoir fait son devoir à l’intérieur de sa famille. Il écrivait qu’il haïssait son père à cause de sa « paresse », continuait en déclarant qu’il lui écrivait cette lettre parce qu’il l’aimait réellement. Les déclarations de cette lettre (qu’un psychiatre jugea contradictoire et « confuse ») étaient copiées exactement sur les accusations que la mère avait formulées contre son mari, lors des entretiens réunissant le groupe familial. Immédiatement après avoir envoyé cette lettre, Eric fit ses bagages et annonça qu’il partait pour l’Afrique du Sud aider les Noirs dans leur lutte contre le régime (il n’avait pas de passeport et n’avait que très peu d’argent). Il fut retenu par ses camarades d’université et admis sur ordre de détention dans un service d’observation mentale de la région. Il aurait dit avoir entendu des voix, qu’il n’avait pu identifier, lui ordonnant de cesser de penser à lui-même, de s’occuper plutôt des autres et d’aller en Afrique du Sud. Il aurait prétendu que chacun dans le monde était au courant de ses moindres gestes et parlait de lui. Il manifesta un « blocage de pensée », se montra confus et impulsif, attaquant le personnel et les autres patients. On diagnostiqua un épisode de schizophrénie aiguë et on lui administra de larges doses de tranquillisants. Quand il fut un peu plus calme, on le transféra à notre hôpital, sur l’initiative des parents.

À nouveau, lors de cette seconde crise, Eric avait tenté de s’affirmer par un acte autonome – son projet de départ pour l’Afrique du Sud. Mais de nouveau, parce qu’il avait été conditionné à sentir qu’il n’avait pas réellement droit à un acte autonome et parce qu’il lui manquait l’expérience transitoire entre son monde familial livré à l’insécurité et la réalité sociale courante, il se sabota lui-même en procédant d’une manière considérée selon des critères ordinaires comme non-réaliste, attirant ainsi davantage sur soi la qualification invalidante de folie. Ayant créé cette situation et assuré son admission en service psychiatrique, il put exprimer librement alors en « acting out » son besoin d’être traité comme un enfant par des « figures parentales » qui le toléreraient et, jusqu’à un certain point, contrôleraient ses actes agressifs – sans lui en faire éprouver de culpabilité.

Les voix « non-identifiées » qu’il aurait « entendues » l’accusant d’égoïsme, étaient une série d’intériorisations des jugements réellement formulés par son père et enregistrés par nous dans l’interaction familiale. Des impressions plus vagues concernant ce que les « autres gens » éprouvaient à son égard, à savoir qu’il était sexuellement anormal et répugnant, avaient été déclenchées par des sentiments que ses parents entretenaient envers lui et qui furent clairement sous-entendus par eux, à défaut d’être explicitement exprimés, lors des réunions suivantes, comme ils l’avaient été lors des précédentes. Eric reconnaissait que ces jugements et sentiments intériorisés n’étaient pas de son fait, mais il était très difficile pour lui de mettre le doigt sur leurs véritables auteurs. Son père avait été presque mis en avant par sa mère, comme une offrande sacrificatoire : et, pour Eric, identifier son père comme la source de la diffamation revenait quasiment à commettre un parricide. Ainsi, dans la lettre à son père, il rétractait à moitié ses accusations. Mais dans le premier entretien de famille après son retour à l’hôpital, il parla de son père au passé – « Tu aurais pu être grand comme Lénine, mais tu étais un fasciste comme Verwoerd » (le manque d’expérience sociale transitoire rendait difficile pour Eric la découverte d’une réalité humaine intermédiaire entre sa famille et des personnages historiques universellement connus).

Seulement, à ce stade, la famille était prête à apporter des changements supplémentaires dans son propre sein. Les positions de chacun étaient considérablement modifiées depuis la première séance, où Eric était si clairement défini comme le malade et où, par voie de conséquence, ses parents se définissaient comme sains. D’abord le père et ensuite la mère s’étaient déplacés sur les positions « malades ». Plus tard, Eric se mit en position « forte » par rapport à sa mère ; quand elle fut manifestement « malade », il fut capable de la « soigner » mieux que ne le fit son père ; en même temps, il montra une plus grande indépendance envers sa famille. Il ne vint plus régulièrement passer ses week-ends à la maison et réussit à conserver un travail dont cependant le caractère subalterne était complètement contraire à l’image que ses parents se faisaient d’une carrière convenable. Il fit des tentatives réalistes pour trouver un meilleur travail, mais pendant quelque temps son thérapeute dans l’unité commit l’erreur de lui faire sentir qu’il devrait trouver un meilleur travail pour lui plaire (à lui, le thérapeute). Une fois encore l’avenir d’Eric était tracé pour lui par quelqu’un d’autre et ce n’est qu’après une mutuelle reconnaissance de ce fait au sein du groupe, qu’Eric put faire son propre choix pour améliorer sa situation. Les progrès furent rendus plus aisés quand la mère prit elle aussi un travail, qui lui donna un centre d’investissement émotif en dehors de la famille.

Pour nous résumer, nous pouvons dire que nous avons essayé de suivre, selon une méthode dialectique, un mouvement dialectique au sein du groupe familial V. De la dialectique constituée qu’était la présentation d’Eric par lui-même, nous nous sommes déplacé « régressivement » jusqu’à la dialectique constituante (la praxis familiale), en incluant le schéma tel que nous avions pu l’observer de l’interaction familiale dans l’histoire passée et présente de la famille et en dégageant un schéma historique à travers le réseau des différents témoignages fournis par les divers membres de la famille. Ensuite, en nous déplaçant « progressivement », nous avons esquissé une totalisation totalisée – la vérité de la famille et la vérité de la crise d’Eric. Cette vérité repose dans la tension désespérée entre, d’un côté, la position finalement intenable où son existence même, à ses propres yeux, se confondait avec son existence pour les autres (ses parents), et, d’un autre côté, la position dans laquelle il tentait d’affirmer son existence autonome en développant sa propre vision de lui-même et en accomplissant ses propres actes. Cette vision et ces actes étant invalidés pour des raisons que nous avons essayé de rendre intelligibles.

Certes, les échanges dans les groupes familiaux appellent une interprétation psychanalytique27 et pour parfaire la pleine compréhension de ce segment de l’évolution de la famille V., il nous faudrait comprendre les relations, entre les systèmes fantasmatiques de ses divers membres. Mais nous avons exclu cette façon d’étudier les interactions, afin de pouvoir clairement mettre en lumière la relation complexe existant entre les actes et les intentions – la relation entre les systèmes de décisions. Sans ce dernier cadre de compréhension, un travail « purement » psychanalytique pourrait patauger loin de la solution centrale, à savoir le choix progressif de lui-même par Eric, indépendamment des choix faits pour lui par les autres.