Avant-propos

Au moment de rassembler les éléments de ce livre, je me suis assez vite rendu compte qu’il me fallait renoncer à tout idéal d’organisation logique qui aurait permis, entre autres, l’élimination de certaines répétitions. En fin de compte, j’ai l’impression que les répétitions1 sont nécessaires parce qu’il n’est objectivement pas possible de dire toujours d’« autres choses » sur des problèmes qui sont trop graves. Chacun de nous ne peut offrir que quelques simples messages, et tout ce que l’on peut faire en écrivant, si l’on veut éviter la logorrhée compulsive, est de poser, reposer et, peut-être, reproposer, en aussi peu de mots que possible, le peu de choses essentielles.

Les essais que j’ai rassemblés ici proviennent d’expériences extrêmement diverses de parole, de mes conversations avec des groupes de composition largement variée, dans de nombreuses parties du monde, au cours de cette année (1977) et de l’année précédente (1975-1976).

En errant à travers les continents, j’ai découvert la meilleure façon dont je pouvais remplir la promesse de la phrase finale de mon dernier livre, écrit à la hâte : je disais là que mon prochain livre ne serait pas écrit par moi.

Cependant, mettre fin à la manière individualiste d’écrire n’est pas facile à faire. Il y a toujours une personne qui reste, qui « rassemble le tout », qui doit rassembler le tout. J’écris en étant quasiment seul – côte à côte avec une personne que j’aime et quelques autres, quelques très rares autres, qui respectent le « oui » et le « non » de l’entrée : il ne reste pas de possibilité de créativité en commun dans la société bourgeoise.

On écrit des livres devant des pelotons d’exécution intérieurs ou extérieurs – mais ce sont toujours des pelotons d’exécution. Ce qui veut dire : on écrit seul.

Et puis, au moment même où l’on voudrait simplement un endroit bien sauvage, au bord de la mer, pour écrire d’autres sortes de livres, il se produit tel ou tel mouvement en Europe ou à travers le tiers monde qui nous rappelle ce dont les humains ont besoin : à savoir tout ce qui se trouve entre « avoir du riz » et « l’illumination orgasmique ». Nous voilà du coup invités irrésistiblement à la participation et à la lutte, obligés de nous opposer à l’intervention des experts en besoins humains. Si bien que ce rêve d’isolement n’est en définitive jamais réalisable.

La construction ou, plutôt, l’action déstructurante de ce livre est fondée sur un entrelacement d’exposés et de passages formels plus ou moins « bruts » qui exploitent – ou, comme dans le langage de la folie, sont exploités par – un étroit mélange d’ironie, de paradoxes, de métaphores et de métonymies, une sorte de poésie primitive qui concrétise l’abstraction, en mettant à vif l’absurdité essentielle du discours plein de logique, quand il est ce à quoi aboutit l’exclusion d’une déraison vitale. C’est, finalement, la recherche du discours de la folie, qui donne au mot sa richesse.

L’avantage et le but partiel de cette forme de « construction » est que, si vous vous ennuyez, vous vous irritez ou simplement vous vous bloquez à un passage quelconque, vous pouvez tout simplement sauter au suivant ou à un autre ; les pages les plus obscures sont immédiatement identifiables.

Les points que je vais développer comme formant l’essentiel de ce texte sont très simples et, si vous pensez les connaître suffisamment bien, ne lisez pas plus loin mais sortez et agissez politiquement ; bien que beaucoup d’entre nous, qui nous trouvons sur les terrains prospères de la mystification capitaliste, puissions avoir besoin de réfléchir un peu plus, avant de penser que nous savons comment intervenir. Ces points sont les suivants :

1. Agir politiquement signifie simplement récupérer ce qui nous a été volé, à commencer par la conscience de notre oppression au sein du système capitaliste. Je m’adresse moi-même, en premier lieu, aux autres personnes du « premier monde » capitaliste. (Je ferai référence à la répression dans les pays de bureaucratie socialiste plus loin dans le texte.)

2. Cette conscience de l’oppression est avant tout une conscience de notre oppression – et non de celle des autres, les malheureux — ; sinon, nous ferions partie de ces fameux « libérateurs professionnels des autres », que sont certains psychiatres, prêtres, travailleurs sociaux, etc.

3. Nous sommes devenus conscients de notre oppression dans nos expériences quotidiennes les plus immédiates : les relations avec les membres de notre famille, nos amis, les gens qu’on rencontre sur le chemin du marché, etc. Également, en commençant à savoir que des fruits meurent sur les arbres parce que les fermiers ne peuvent travailler dans une structure de marché parasitaire qui empêche les fruits qu’ils ramassent de rejoindre la bouche des autres travailleurs, qui les font vivre en retour par leur travail.

4. Dans les pays capitalistes, nous luttons contre toutes les mystifications de l’état de censure capitaliste des mass media, contre le processus d’éducation (spécialement, dans le « libéralisme avancé ») et l’idéologie du familialisme : vous êtes payé si vous faites des enfants qui deviendront des fournisseurs bon marché de travail, réserves d’une force croissante de travail non employée, des êtres conditionnés à devenir des victimes de la psychiatrie, des délinquants, de la chair à canon pour le capitalisme, des mercenaires pour ces « hommes » dont les durs visages fascistes d’hommes d’affaires expriment la tragédie de leur violente et violatrice impuissance.

5. Nous réalisons que la foule de savants en « sciences humaines » : psychologues, psychiatres, professeurs de toutes sortes, réformateurs et dirigeants, se perpétue dans les pays capitalistes-fascistes-impérialistes pour renforcer les définitions de normalité établies astucieusement (à court terme) et stupidement (à long terme) par la classe dirigeante. La normalisation impose les besoins plutôt qu’elle ne les reconnaît.

6. Les pays capitalistes ne peuvent désormais plus contenir les forces libératrices au sein de leur propre prolétariat (c’est-à-dire en Europe latine), guère plus qu’ils ne peuvent contenir celles du tiers monde (c’est-à-dire en Chine, à Cuba, au Vietnam, en Mozambique, en Angola, etc.).

7. Les agonies mortelles du capitalisme doivent être contenues, et ses contradictions développées pleinement, par toutes les forces socialistes révolutionnaires des peuples qui sont à la recherche d’autre chose : leur propre révolution sociale, une libération qui ne soit pas juste un autre libéralisme.

8. C’est une bonne chose, par exemple, qu’en 1936 l’Union soviétique ait interdit les tests psychologiques comme une technologie de classe (maintenant nous savons qu’ils sont également racistes et sexistes). Mais c’est une meilleure chose encore que toutes les techniques psychologiques (y compris chimiques et de manipulation corporelle) – sans exclure toutes leurs versions commercialisées dans le monde capitaliste (les « thérapies alternatives ») – soient abandonnées. Elles doivent être dépassées par une réappropriation politique (à partir du système répressif) du désordre et la découverte de l’orgasme et de la folie (y compris la « folie » des artistes), comme besoins radicaux pour la transformation des êtres. Cela, seulement, reliera la révolution politique (infra-structurelle) du changement des rapports de production à la révolution sociale ; et alors, les gens vivront leur vie pour aimer leur vie. Si, en 1917, cela n’était pas possible, ce l’est maintenant. La folie est une propriété sociale commune qui nous a été volée, comme la réalité de nos rêves et de nos morts : nous devons reprendre politiquement ces choses de façon qu’elles deviennent créativité et spontanéité dans une société transformée.

9. Il est absurde de parler de l’abolition de la dictature du prolétariat. Dans certaines situations, cette abolition n’est évidemment pas possible ; dans d’autres, nous pouvons commencer à explorer les limites de l’action possible à l’intérieur du système du pouvoir bourgeois. L’internationalisme prolétarien signifie le respect du droit à des modèles nationaux différents de la « pratique du communisme » – qui convergent sur un but : celui de l’opposition totale au capitalisme, au fascisme et à la guerre impérialiste. Mais d’abord, c’est à travers une certaine agonie que nous trouvons le prolétaire en chacun de nous. Dans la Rome ancienne, le prolétaire était la personne du dernier échelon de la société dont la seule utilité était de produire une progéniture en bonne santé pour l’État : maintenant, en percevant notre nature de prolétaires (exactement comme aujourd’hui nous situons le tiers monde dans notre propre cœur, et pas seulement en Asie, en Afrique ou en Amérique latine), nous produisons de beaux monstres capables de dévorer le système qui nous opprime.

10. La moralité révolutionnaire signifie le dépassement du moralisme établi de la famille, du devoir basé sur la culpabilité ; cela signifie l’élaboration d’une solidarité et d’une confiance entre nous, fondée sur une connaissance pleinement consciente (et donc méfiante) des systèmes répressifs dans lesquels nous sommes pris. Cela signifie éviter les pièges familiaux de la jalousie, de l’envie, de la possessivité et, avant tout, de la culpabilisation (faire en sorte que les autres se sentent coupables de façon à les contrôler ; mais aussi la violence agressive de « se sentir coupable » soi-même). La moralité révolutionnaire signifie la conquête de l’autonomie ; et l’autonomie, par définition, ne peut pas dépendre de la diminution de la liberté de qui que ce soit d’autre.

11. Aimer d’une façon révolutionnaire peut signifier assassiner, mais comme une contre-violence, non comme une violence. Aimer de façon révolutionnaire signifie la violation de la violence bourgeoise sous toutes ses formes oppressives, mystificatrices, imposture fondamentale, universellement répandue. L’une des armes les plus efficaces de la contre-violence est notre poésie personnelle et collective, notre créativité (poiesis) : le meurtre métaphorique mais extrêmement efficace de nos assassins.

12. Nous disons beaucoup trop de mots quand nous avons trop peu de choses à dire. Savoir cela est presque assez, presque trop ; ce n’est qu’alors que nous pourrions commencer :

Il n’y a pas d’espoir.

Il y a seulement une lutte permanente.

C’est cela notre espoir.

C’est une première phrase dans le langage de la folie.

***

Beaucoup de lettres que je reçois2 sont des cadeaux, bien que certaines d’entre elles témoignent de l’ambiguïté du « cadeau ». Une véritable lettre-cadeau, à laquelle j’avais répondu, était celle d’un clown anglais à la retraite, le clown Roma, qui vit avec son petit chien Bobby Hooligan dans une caravane, sur les berges d’une rivière, dans le Norfolk.

Il m’envoyait un remède d’acrobate, un remède qui marche vraiment bien, contre le mal au dos : de l’huile d’olive chaude, appliquée fermement par la paume de quelqu’un ; l’effet dépend évidemment de qui est ce quelqu’un.

Une des expériences critiques de ma vie se situa à l’âge de quatre ans lorsque, au cirque de Cape Town, j’éclatai en sanglots parce que je pensais que le clown avait été réellement blessé par le méchant maître de piste. Je ne fus consolé que par le clown qui pénétra dans l’assistance pour me dire que cette « blessure » n’était qu’une illusion, un artifice. J’avais quatre ans, et il avait vraiment réussi à me faire croire qu’il souffrait.

Je mentionne ce fait parce que nous sommes tous en représentation dans des cirques ou dans des camps de concentration.

Comment réussir à nous faire croire sans fabriquer trop de crédulité ?

Le but de ce livre, entre autres choses, est d’aider à créer de la méfiance quant à l’inéluctabilité de ce qui nous opprime.

Un dernier avertissement pour les personnes désespérées qui pourraient lire ce livre : il n’y a pas d’exemple à suivre, et certainement pas le mien. Ce qui est nécessaire à quelqu’un n’est en aucune façon nécessaire à qui que ce soit d’autre. Nous avons chacun nos propres folies, nos propres parcours.

Nous ne pouvons découvrir nos propres parcours qu’en assumant, dans la joie et malgré le désespoir, notre propre autonomie, ainsi que la totale responsabilité de nos vies. Nous trouvons notre liberté dans un monde que nous transformons en utilisant notre liberté. Il n’y a pas d’autre liberté, sinon d’occasionnelles absences de contraintes. La liberté est une production humaine. Elle ne nous est jamais accordée. Nous la forgeons envers et contre tout.

Toutes les contradictions de ces pages m’appartiennent en propre ; cependant, certaines d’entre elles relèvent du genre humain tout entier.

***

Le chapitre deux, sur les « besoins radicaux », est largement extrait de séminaires que j’ai donnés au Collège de France, en décembre 1975.

Le chapitre trois, sur la « politique orgasmique », est une version complétée d’une conférence que j’ai faite au Congrès international de psychanalyse sur Sexualité et Politique, à Milan, en novembre 1975.

Le chapitre cinq, sur l’invention de la « non-psychiatrie », comprend certains éléments d’un article intitulé « Hypothèses pour une non-psychiatrie », écrit pour la revue italienne Vel (éditée par Armando Verdiglione, à Milan, 1975).

L’annexe I, « Qu’est-ce que la schizophrénie ? », est extraite d’un discours que j’ai prononcé sous ce titre au Congrès de la Société japonaise de neurologie et de psychiatrie, à Tokyo, en mai 1975.

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Bernard de Fréminville et Nicole Frey ont traduit ce livre, mais beaucoup plus qu’une traduction ils ont fait un rare et magnifique travail collectif avec Marine Zecca et moi-même. J’ai trouvé dans ce travail le privilège d’avoir la plus fidèle approche d’une pensée et d’un style parfois trop opaques. S’il y a des passages qui défient résolument toute traduction, il y en a certainement qui sont plus clairs et parfois meilleurs dans la version française produite par Bernard et Nicole.

Je tiens particulièrement à remercier François Wahl pour l’attention stimulante qu’il a apportée à la mise au point de ce manuscrit.

Je remercie Franca Crespi (de Milan) des efforts héroïques qu’elle a dû faire pour dactylographier ce manuscrit.

Et les étudiants de l’université de Paris VlII-Vincennes, pour avoir résolument attendu de moi que je ne leur enseigne pas la psychopathologie.

D. C.

Paris, février 1977.