3. Politique orgasmique

« A nostro avviso la famiglia è e deve restare la cellula madré délia società fascista33. »

« La famille qui est apparue dans la phase finale du communisme primitif sera abolie dans le futur. Elle a eu un début et trouvera sa fin. »

Mao Tsé-toung34

La première chose qu’il y ait à dire à propos de l’orgasme, c’est qu’il n’est pas possible d’en parler.

On peut cependant parler de ce qui l’entoure, de ce dans quoi il s’inscrit ; et l’on se rend alors compte que ce discours devient aussitôt politique avec de claires implications pour l’action.

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Je veux dire un petit nombre de choses autour de l’orgasme, en termes d’expérience plutôt que sur le plan – mécaniste – des réactions biologiques où se tenait un Wilhelm Reich, qui a manqué historiquement la perspective des médiations entre micro et macropolitique qu’offre l’expérience-action. Reich, dont on peut beaucoup admirer le courage dans la lutte qu’il mena contre l’establishment psychanalytique réactionnaire, définit par exemple l’étude de l’économie sexuelle comme la théorie des lois fondamentales de la sexualité. Ces lois fondamentales sont déterminées par la formule de l’orgasme, tension-charge-décharge-relaxation… La psychanalyse est une psychologie : et l’étude de l’économie sexuelle, la sexologie. La sexologie est la science des processus biologiques, physiologiques, émotionnels et sociologiques de la sexualité. L’étude de l’économie sexuelle est la première discipline qui permette la création de la profession de médecin du sexe.

« L’abondance des affects émotionnels qui entraîne certains dangers entre les mains de praticiens peu adroits, exige un contrôle extrêmement strict lors de leur formation, et au cours de leur pratique. Par définition, ce contrôle ne peut être exercé que par des médecins et des pédagogues spécialement formés et riches d’expérience (…). Il faut posséder les éléments fondamentaux de la psychiatrie, et connaître particulièrement les mécanismes opérant dans la schizophrénie et dans la psychose maniaco-dépressive » (extrait d’un exposé fait par Reich à l’occasion de l’autorisation gouvernementale de pratiquer la psychanalyse en Norvège, en 1938). Il ne s’agit plus simplement, ici, de l’adoption par Reich d’un langage pseudo-naturaliste scientifique, mis en relation sans médiation avec le macropolitique, mais de la soumission dénaturante de la sexualité à l’expertise professionnelle et spécialement au pouvoir médical.

Comment, quant à nous, aller au-delà de la « formule orgasmique », et revenir aux expériences présentes de sujets réels, situés dans le champ du politique plutôt que dans celui du « scientifique » ?

L’orgasme, c’est l’anéantissement de l’esprit35 au sommet d’une expérience sexuelle. « Dans » l’orgasme il n’y a ni désir, ni instinct, ni passion, ni amour.

Il n’y a pas deux personnes dans l’orgasme puisqu’il n’en subsiste même pas une.

Il n’y a pas d’expérience du moment orgasmique, puisqu’il s’agit précisément d’un moment où est évacuée toute expérience.

Il y a tout un mythe à propos de « l’orgasme simultané », comme si c’était le but à chercher à tout prix. Eh bien, c’est seulement quelque chose qui se produit parfois ; et qui parfois est simulé, sur la base d’une fausse idée de la générosité (c’est-à-dire de la culpabilité sous une de ses formes). Ce qui importe, c’est qu’on échappe totalement à son propre préconditionnement (« la réalité ») grâce au même mouvement chez l’autre, qu’on échappe tous deux à la « réalité » de ce qu’on est. Et il y a plus fondamental encore : le besoin d’avoir en l’autre un témoin de cet état d’abandon du soi. En cela se trouve exprimée une affirmation mutuelle bien plus totale que dans le fameux orgasme simultané. Dans l’expérience qui se joue autour de l’abandon, se trouve réalisée la non-substantialité du soi ; clé pour la démystification et l’élimination de nos structures-de-soi aliénées, où conscience personnelle et conscience macropolitique se nouent.

Pour ce qui est de la sexualité extra-génitale et de l’homosexualité, ce ne sont nullement questions « d’immaturité » ou de « fixation » à un niveau de perversité polymorphe et de prégénitalité. Tous les niveaux et tous les aspects de la sexualité y sont co-impliqués. Il est simplement question de choisir quelle sorte de corps, ou quelle partie du corps, et quelle personne éveille l’érotisme de chacun et l’amène à l’orgasme. On pourrait soutenir que l’incapacité d’avoir une expérience homosexuelle est une « maladie » exigeant un « traitement ». Je dirais plutôt qu’il s’agit simplement que chacun trouve le chemin le plus joyeux vers l’orgasme.

Toutes les relations sexuelles orgasmiques sont hétérosexuelles, homosexuelles et polymorphes à la fois. Dans les phases de l’expérience qui précèdent l’orgasme, non seulement nous sommes les deux sexes, sans opposition pénétreur/pénétré, mais nous sommes toutes sortes d’éléments – avant que la plénitude de ces éléments ne se perde dans l’anéantissement des esprits, qui débouche sur notre renaissance sous la forme de toutes les régions, passées comme à venir, de l’être.

Et l’âge, alors ? Certains hommes aiment des femmes plus âgées, bien que la plupart d’entre eux en cherchent de plus jeunes. C’est partiellement dû à ce que l’homme met très longtemps à atteindre la possibilité de l’orgasme – souvent dans son âge mûr, après de nombreuses années de mariage et beaucoup d’enfants. Les changements dus à la ménopause chez la femme sont conditionnés socialement et devraient être socialement et politiquement réversibles. Il n’y a pas de ménopause évidente chez les femelles des autres espèces de primates. C’est une invention humaine, qui passe par le langage de la reproductivité de la force de travail dans le cadre du système de propriété. Le changement politique implique le changement de notre structure endocrinologique, de telle façon que les possibilités orgasmiques soient étendues bien au-delà des limites endocrinologiques actuelles (réduction du potentiel orgasmique postménopausique par atrophie des organes génitaux externes et diminution des sécrétions). Cette chimie politique de nos corps n’a évidemment rien à voir avec de simples changements de régime : elle opère à un niveau évolutif, par l’abolition des structures-de-pouvoir dans les relations humaines et des infrastructures économiques qui les conditionnent.

Les thérapies36 ayant pour but de libérer les corps sont facilement récupérées par le système, non seulement du fait de leur capacité à être des techniques commerciales, mais aussi parce que la libération est fragile et qu’on retombe dans les mêmes pièges au sein d’un contexte social inchangé. C’est un peu comme ces sentiments agréables qu’on éprouve en arrêtant de fumer (certains ont, dans ce cas-là, l’impression d’avoir résolu les problèmes écologiques du monde). C’est également un peu comme la pratique de la méditation dans un contexte capitaliste. La question de la libération doit être posée en d’autres termes : en termes politiques, et particulièrement en termes de temps.

Bien sûr, avant et après le moment où se dissout l’esprit (le moment de non-esprit), où s’annulent les expériences aliénées, se produisent l’expérience la plus intense, le désir le plus intense ; mais il s’agit là d’une expérience à la périphérie de l’orgasme et non « en » lui.

Personne ne peut « avoir un orgasme », puisque personne ne peut avoir ce qui n’est rien. Ce rien étant : être avec ce qui nous constitue comme manque (ce qui nous laisse à l’extérieur). L’orgasme n’est rien, mais il n’est pas nulle part.

Tout comme cet autre rien qu’on appelle « moi », ou « soi » (the self), l’orgasme est dans l’histoire et a une place, sans avoir de substance ; il est repérable à travers l’orientation de certains actes et de certaines expériences. L’orgasme est une objectivation précise du soi comme rien spécifique. Il n’est donc pas possible, même avec les diagrammes et les schémas les mieux conçus, de parler « à propos et au sujet » de l’orgasme, à l’aide de certaines conceptions psychanalytiques du « soi », comme formant une sorte de réceptacle dans lequel des objets sont introduits ou duquel ils sont rejetés (introjection, projection, et ainsi de suite). Il n’est pas plus possible d’en parler à l’aide de conceptions biologiques selon lesquelles l’entité humaine se réduirait à un organisme substantiel, du sein duquel des « tensions instinctuelles » devraient être expulsées par un orgasme ; tous ces éléments étant mis en relation avec la masse sociale sans davantage de médiations.

Nous devons plutôt utiliser le langage de telle façon que l’expression de la conscience normale, qui est anti-orgasmique, en soit subvertie. Nous pourrions, par exemple, user du langage non seulement dans un but d’information, mais de telle façon que, dans notre discours, les mots surgissent pour former des silences parfaits.

C’est là le langage orgasmique : et c’est d’une façon pratiquement semblable que les actes orgasmiques détruisent le temps répressif bourgeois, le temps normal, pour ne pas être détruits par lui.

Dans les sociétés capitalistes, il faut le répéter, la normalité est définie par ceux qui possèdent les moyens de production, et elle n’est définie que dans l’intérêt de leur classe ; de surcroît, leurs définitions sont acceptées, bien que ce ne soit pas leur intérêt, par tous ceux que désorientent et plongent dans la confusion une fausse information systématique, plus ou moins subtile, ainsi que les élucubrations mensongères de la presse capitaliste, de la radio, de la télévision et du système éducatif. De sorte que les victimes de ces mensonges ne se révoltent pas contre le mode de production capitaliste et ses rapports de production, et qu’elles sont obligées d’accepter la version répressive de la normalité qui fait partie de ce système.

L’usage répressif du temps va avec cette normalité répressive. Le temps capitaliste, totalement conditionné par un système de production recherchant le profit sur la base de la rentabilité des individus, emprisonne la vie sexuelle et détruit les conditions de possibilité de l’orgasme. La condition principale de l’orgasme, c’est la destruction du temps régulier des pendules, et la redécouverte des horloges infiniment variables de nos corps. L’homme qui rentre à la maison à la même heure tous les jours après sept heures de travail routinier, et passe la soirée d’une façon routinière (routine de la cuisine, routine de la télé), dans le cadre de la routine familiale, va de même au lit avec sa femme ; laquelle, au mieux, bouillonne de colère contre les conditions oppressives d’une routine quotidienne mise en place pour détruire sa personnalité et son autonomie et, au pire, accepte passivement sa condition. De toute façon, quand ils « font l’amour », une ou deux fois par semaine, ou par quinzaine, ou par mois, pendant dix minutes37 ou moins encore, c’est toujours confrontés à la destruction des conditions de temps nécessaires à l’orgasme. L’homme qui a intériorisé la routine mécanique de ses heures de travail, en vient à exprimer cette routine dans son corps et confond le plaisir d’éjaculer, qui est du même ordre que de bien chier, avec un orgasme. Reich, bien sûr, reconnaissait que l’éjaculation ne représente pas à elle seule l’orgasme : mais l’orgasme dépasse encore cette « détente appropriée des tensions (du corps) » où Reich, en mécaniste, s’arrêtait. Dans l’expérience, l’orgasme est un mouvement de renouveau, qui nous fait sortir d’un vieil esprit, et nous ramène vers un esprit neuf, en présence d’une autre personne avec qui l’on instaure de la « confiance », sans qu’il y ait pour autant besoin de fausses promesses d’« avenir ». La femme de l’homme que nous décrivions tout à l’heure, avec son clitoris plus ou moins vierge, a été conditionnée à accepter ça « comme ça » ; une routine et rien de plus. On pourrait inverser « l’éthique protestante du travail » et dire : « Tôt couché et tôt levé, cela mène un homme à l’impuissance, à la pauvreté et à la mort38. » « La santé, la richesse et la sagesse », ici, sont bien entendu pour les « autres ».

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Telle est la sexualité procréatrice, visant à produire, avec le moins de plaisir possible, de la force de travail masculine pour le marché du travail et de la force de travail féminine pour le maintien de la famille : médiateur privilégié de la violence répressive à travers quoi on enseigne en premier lieu aux individus à se soumettre avec obéissance, à renoncer à leur autonomie et à abandonner tout espoir. Leurs oppresseurs, les parasites non productifs, sont dissimulés aux regards par d’autres systèmes de médiatisation de la répression, le jardin d’enfants, l’école, les usines-casernes avec leur travail aliéné, les universités technologisées – ainsi que par tous les agents de répression, bureaucrates, policiers, psychiatres et psychologues experts en relations humaines et en « sexologie », éducateurs, etc. – eux-mêmes victimes de cette répression dont ils sont les fonctionnaires.

La sexualité procréatrice est une sexualité soumise, en contradiction totale avec la sexualité orgasmique. La sexualité procréatrice, peut n’être (et n’est habituellement rien de plus) qu’un pénis se masturbant dans un vagin – le clitoris restant virtuellement et virginalement intact. Forme de sexualité pour laquelle la « position du missionnaire »39 (l’homme couché sur la femme) est idéale : l’homme peut y accomplir son pompage masturbatoire sans que la femme puisse du tout bouger. La sexualité orgasmique implique qu’il y a bien d’autres choses à faire avec nos corps-en-relation. La sexualité orgasmique est une sexualité révolutionnaire40.

C’est un moment révolutionnaire que celui de l’extase, où l’on échappe à son propre esprit et au système de temps répressif. Moment fondé sur la confiance ; élément central comme origine de l’autonomie et de la liberté dans les relations humaines, et donc de la solidarité révolutionnaire. Je n’aime pas les connotations moralistes et financières du terme « confiance » qui sous-entend, et davantage encore dans les langues latines, quelque chose de proche de la fidélité et de la croyance religieuse. Aussi en italien au lieu de confiance peut-on utiliser affiatamento (du latin flatus : souffle vital) au sens d’une harmonie entre des sujets qui se reconnaissent mutuellement. On parlera ainsi de l’affiatamento de camarades capables de risquer ensemble leurs vies. En italien encore, orgasmo a un sens plus large, celui d’un grand enthousiasme qui se retrouve dans nombre d’expériences humaines : si l’on dit « ma mère a eu un orgasmo avec le nouveau prêtre, à l’église, ce matin », cela n’implique pas d’activité sexuelle (encore qu’on puisse toujours l’espérer). L’oppression rapportée à d’autres besoins matériels – la nourriture, la chaleur, le gîte – n’est pas suffisante pour provoquer une révolution totale. Il nous faut faire la révolution contre le système capitaliste mais, une fois encore, il nous faut aussi demander avec insistance : « la révolution pour quoi ? » Évidemment, pas seulement pour briser l’un ou l’autre tabou, comme le tabou de l’inceste ; mais un tabou que nous choisirions de briser ensemble et par consentement mutuel. Quelqu’un m’a récemment suggéré, comme un point de rupture, qu’à un moment donné un enfant devrait être « autorisé » (mais comment distinguer entre autorisation et obligation ?) à briser le tabou de l’inceste, un point c’est tout. Mais « ce » n’est pas « tout ». Qui conditionne les besoins d’un enfant ? Des façons nouvelles, libérées, de vivre nos relations, n’amènent pas automatiquement un changement dans la propriété des moyens de production, pas plus d’ailleurs que la possession de ces moyens de production n’implique une modification de nos relations. Le temps répressif capitaliste doit lui aussi être détruit, et ce n’est pas par accident que les communards de Paris, en 1871, avaient « instinctivement » tiré sur les horloges qui représentaient le temps bourgeois, avant de tirer contre des individus41.

Le plus radical des besoins radicaux, est le besoin de dénormaliser la société : il faut attaquer non seulement quelques-unes des structures répressives, mais les attaquer toutes, maintenant. Comment ce besoin le plus radical des besoins radicaux s’élève-t-il au rang de besoin ? Dans les termes du besoin d’expériences spécifiques de libération propres à l’orgasme, qui refuse la répression procréatrice familiale, comme aussi à la folie créative (ou à la créativité folle), qui refuse la répression psychiatrique.

Ces façons de perpétuellement évacuer nos esprits et de les renouveler, bien que ce ne soit jamais complètement possible, sont subjectives et se situent sur un plan qualitatif ; mais leur base est matérielle et leur mode d’être celui de la conscience individuelle et sociale (collective) ; elles sont déterminées historiquement et appartiennent à l’ordre des faits, non de la métaphysique. La difficulté, et quelquefois l’impossibilité, d’en donner une expression traduit le niveau le plus avancé des contradictions au sein de la société capitaliste ; mais les mêmes difficultés existent au sein de ces pays socialistes où une conscience révolutionnaire inadéquate a mené à une situation dans laquelle la révolution sociale traîne loin derrière la révolution politique.

Si nous produisons pour nous-mêmes, et non pour dégager de la plus-value, nous créons du temps pour nous-mêmes, du temps pour faire des rencontres, pour jouer l’un avec l’autre et y prendre l’un et l’autre plaisir, hors de l’oppression des heures régulières42. En tout cas, beaucoup trop de biens de consommation sont produits pour abuser et amener à une illusion de bonheur, en détournant de la réalité du bonheur dans des relations libérées. Et tout à fait comme il est absurde d’être un consommateur de biens inutiles (par exemple, toutes ces pseudo-nécessités qui sont identiques, malgré leurs différents noms flamboyants), c’est une absurdité qu’il y ait des millions de travailleurs dans des immeubles de bureaux, dans la publicité, les banques et les couloirs bureaucratiques sans fin de l’État capitaliste, qui ne produisent rien d’autre que du profit et des illusions à l’usage des patrons. Il y a beaucoup de temps à libérer dans tous ces immeubles de bureaux : du temps libre, qui non seulement est la condition nécessaire de l’expérience orgasmique mais doit être déterminé par elle.

Tel est le nouveau facteur révolutionnaire ; qu’on commence à faire l’amour au lieu de simplement « baiser » pour faire des enfants au service des patrons. L’orgasme est une folie bonne et contagieuse. La libération dans l’orgasme signifie la fin du système familial étriqué, suffocant, servile : la création de vraies familles de « sœurs » et de « frères ». Encore ce « vrai langage familial », bien qu’à l’évidence ironique, est-il trop suspect. Assez de « saluts fraternels »…

Quand il s’agit d’amour, il n’y a pas de problème de promiscuité. Il n’y a pas de problème de perversions sexuelles43. Les relations sexuelles perverses n’existent pas, parce que rien de ce qui mène à la confiance et à l’orgasme ne peut être pervers. Seuls le sadisme et le masochisme, quand ils sont poussés jusqu’à entraîner des dommages corporels, constituent des relations non orgasmiques, de soumission et d’oppression, des perversions non sexuelles, qui sont des produits typiques du système capitaliste de production et de tout système maître/esclave.

Baisez toutes les horloges des patrons et faites l’amour44 avec votre voisin (cela dépend aussi de votre voisin, bien sûr).

Le monde a immensément souffert du fait que le Christ est censé être mort pour le sauver ; il aurait bien mieux valu qu’on ait pu se le représenter historiquement comme ayant eu un orgasme pour se sauver lui-même45. La crucifixion n’était pas un orgasme mais plutôt, dans les structures de pouvoir des débuts de l’Église, l’inauguration historique de la soumission aux intérêts de la société féodale naissante.

La condition personnelle de l’orgasme est la confiance – une harmonie à laquelle on parvient par un travail personnel – entre deux sujets. Cette exigence est totalement différente du modèle de la « fidélité » matrimoniale bourgeoise. Avec la confiance, nous façonnons des relations non exclusives, non possessives, qui lancent un défi mortel à la répression. Avec la confiance orgasmique, nous renforçons en définitive les liens de la solidarité qui nous unit. Dès lors nous ne serons pas simplement mêlés à un processus révolutionnaire, nous créerons la révolution permanente.

Les experts du psychisme parlent de la sexualité des autres et fuient désespérément toute conscience ou toute présentation de leur propre sexualité. Nous devrions, sans doute, nous débusquer nous-mêmes quand nous agissons ainsi, ou nous débusquer les uns les autres ; nous rappeler qu’il y a des façons orgasmiques et non orgasmiques de parler et de se regarder les uns les autres. Certains d’entre nous, tout au moins si l’on s’en tient aux termes de notre formation, sont des psychanalystes du Grand Phallus46 – dont la seule fonction semble être la clitoridectomie des femmes. D’autres parmi nous sont des psychiatres dont les crimes contre l’humanité comprennent la castration, non pas la castration mythique dont les psychanalystes parlent, mais la castration littérale des patients, aussi bien du fait de certains neuroleptiques qu’avec le progrès antisexuel de l’institutionnalisation, tant dans les hôpitaux que dans les centres communautaires et les secteurs. D’autres encore, parmi nous, sont les victimes ou les futures victimes de ces mêmes formes de violence répressive.

En fin de compte, la révolution sociale se joue maintenant, pas dans un ou deux ans. Elle se joue dans chaque institution qui médiatise la répression capitaliste, dans chaque école, chaque université-usine, chaque famille et chaque lit.

Nombre de personnes ne vont pas aux congrès internationaux47 sur « sexualité et politique » non pas pour éviter d’affronter les formes de la sexualité, mais pour éviter leur sexualité. D’autres viennent certainement pour éviter d’affronter la sexualité, grâce à beaucoup de mots lourds de mystification.

Peu importe que vous n’ayez pas de temps pour une telle évasion hors de notre réalité sexuelle, pour un dépassement sauvage des limites de nos corpsou que je n’en aie pas le temps.

L’Histoire, elle, n’en a pas le temps.