Du délire hypochondriaque dans une forme grave de la mélancolie anxieuse

Mémoire lu à la Société médico-psychologique
dans la séance du 28 juin 1880

Nous observons depuis plusieurs années, M. Falret et moi, une malade qui présente un assez singulier délire hypochondriaque. Elle affirme qu’elle n’a plus ni cerveau, ni nerfs, ni poitrine, ni estomac, ni boyaux ; il ne lui reste plus que la peau et les os du corps, désorganisé (ce sont là ses propres expressions). Ce délire de négation s’étend même aux idées métaphysiques qui étaient naguère l’objet de ses plus fermes croyances ; Elle n’a pas d’âme, Dieu n’existe pas, le diable non plus. Mlle X… n’étant plus qu’un corps désorganisé, n’a pas besoin de manger pour vivre, elle ne pourra mourir de mort naturelle, elle existera éternellement à moins qu’elle ne soit brûlée, le feu étant la seule fin pour elle.

Aussi Mlle X… ne cesse de supplier qu’on les fasse brûler (la peau et les os) et elle a fait plusieurs tentatives pour se brûler elle-même.

À l’époque où Mlle X… a été placée (en 1874 ; elle avait alors 43 ans), sa maladie datait déjà de deux ans au moins ; le début aurait été marqué par une sorte de craquement intérieur dans le dos se répercutant dans la tête.

Depuis ce moment, Mlle X… n’a cessé d’être en proie à un ennui, à des angoisses qui ne lui laissaient aucun repos ; elle errait comme une âme en peine et allait demander des secours chez les prêtres et chez les médecins. Elle fit plusieurs tentatives de suicide à la suite desquelles elle fut amenée à Vanves. Elle se croyait alors damnée : ses scrupules religieux la portaient à s’accuser de toutes sortes de faute et en particulier d’avoir mal fait sa première communion. Dieu, disait-elle, l’avait condamnée pour l’éternité et elle subissait déjà les peines de l’enfer qu’elle avait bien méritées, puisque toute sa vie n’avait été qu’une série de mensonges, d’hypocrisies de ce crime.

Peu de temps après son placement ; à une époque dont elle-même fixe la date, elle comprit la vérité – c’est ainsi qu’elle qualifie les conceptions délirantes négatives que j’ai indiquées en commençant – et elle s’est livrée, pour faire comprendre cette vérité, à toutes sortes d’actes de violence, qu’elle appelait des actes de vérité, mordant, griffant, frappant les personnes qui l’entouraient.

Depuis quelques mois, Mlle X… est plus calme ; l’anxiété mélancolique a sensiblement diminué ; Mlle X… est ironique, elle rit, plaisante, elle est malveillante et taquine, mais le délire ne parait, nullement modifié ; Mlle X… soutient avec la même énergie qu’elle n’a plus ni cerveau, ni nerfs ; ni boyaux ; que la nourriture est un supplice inutile et qu’il n’y a d’autre fin pour elle que le feu.

La sensibilité à la douleur est diminuée sur la plus grande partie de la surface du corps, aussi bien à droite qu’à gauche ; on peut enfoncer profondément des épingles sans que Mlle X… manifeste de sensation douloureuse. La sensibilité au contact et les diverses sensibilités spéciales paraissent avoir conservé leur intégrité.

Lorsque M. Baillarger, il y a une vingtaine d’années appela l’attention sur le délire hypochondriaque des paralytiques, ses assertions furent vivement controversées et aujourd’hui encore, tout en rendant pleine justice à ses travaux, il faut bien reconnaître qu’un délire analogue – je ne dis pas identique – au délire hypochondriaque des paralytiques se présente chez certains lypémaniaques, comme chez la malade dont je viens de raconter l’histoire.

Il reste à déterminer quels sont ces lypémaniaques et s’ils forment une catégorie particulière.

Les cinq observations démonomanie qu’on trouve dans Esquirol sont remarquables par leur analogie entre elles et avec l’observation rapportée plus haut.

La première de ces démonomanies a déjà eu deux accès de lypémanie. Le démon est dans son corps, qui la torture de mille manières ; elle ne mourra jamais.

La deuxième n’a plus de corps ; le diable a emporté corps ; elle est une vision ; elle vivra des milliers d’années, elle a le malin esprit dans l’utérus sous la forme d’un serpent, quoiqu’elle n’ait pas les organes de la génération faits comme les femmes.

La troisième n’a pas non plus de corps ; le malin esprit emporté n’en laissant que le simulacre qui restera éternellement sur la terre. Elle n’a point de sang, elle est insensible (analgésie).

La quatrième n’est pas allée à la selle depuis vingt ans ; son corps est un sac fait de la peau du diable plein de crapauds, de serpents… ; Elle ne croit plis en Dieu ; il y a un million d’années, qu’elle est la femme du grand diable. C’est une sorte d’immortalité rétrospective.

La cinquième a le cœur déplacé, elle ne mourra jamais.

Leuret rapporte deux cas analogues : une femme se croit damnée, son cœur ne sent plus, elle est une statue de chair immortelle ; elle a été possédée du démon et à ce moment il aurait fallu la brûler, maintenant ce ne serait plus possible.

L’autre a un vide à la région épigastrique ; elle est damnée, elle n’a plus d’âme. Plus tard la pensée lui vint qu’elle était immortelle.

Autre observation recueillie par M. Petit à Maréville (Archives cliniques page 59) : J… se croit damnée ; elle n’a plus d sang ; elle doit vivre éternellement et pour le délivrer de la vie, il faudrait lui couper les bras et les jambes. Elle supplie qu’on veuille bien la couper en morceaux.

Je pourrais citer encore deux observations de Morel (Études cliniques, t. II , pages 47 et 118) et deux autres dans le récent traité de psychiatrie de Krafft-Ebing. (Obs. 2 et 7.)

Chez tous ces malades, le délire hypochondriaque présente la plus grand analogie ; ils n’ont plus de cerveau, plus d’estomac, plus de cœur, plus de sang ; plus d’âme ; quelquefois même ils n’ont plus de corps.

Quelques-uns s’imaginent qu’ils sont pourris, que leur cerveau est ramolli. Tels sont d’eux malades (hommes) que j’observe actuellement ; l’un se croit damné ; il est l’homme damné, le démon, l’antéchrist, il brûlera éternellement ; il n’a plus de sang ; tout son corps est pourri. L’autre se croit également damné, il est infâme, ignoble, coupable de tous les crimes ; son cerveau est ramolli, sa tête est comme une noisette creuse, il n’a plus de sexe, il n’a pas d’âme, Dieu n’existe pas, etc. ; il cherche à se mutiler et à se tuer par tous les moyens possibles et supplie qu’on lui donne la mort.

Ce délire hypochondriaque est très différent de celui qui précède ou accompagne le délire des persécutions, Chez les persécutés, les différents organes sont attaqués de mille manières, soit par des décharges électriques soit par des procédés mystérieux, soit par des influences pernicieuses venant de l’air, de l’eau ou des aliments, mais les organes ne sont pas détruits ; ils semblent renaître au fur et à mesure des attaques. Chez les damnés, l’œuvre de destruction est accomplie ; les organes n’existent plus, Ie corps entier est réduit à une apparence, un simulacre ; enfin les négations métaphysiques sont fréquentes, tandis qu’elles sont rares chez les vrais persécutés, grands ontologistes pour la plupart.

Aux idées hypcohondriaques se joint très fréquemment l’idée d’immortalité qui, dans certains cas, parait s’en déduire suivant une certaine logique.

Des malades disent qu’ils ne mourront pas, parce que leur corps n’est pas dans les conditions ordinaires ; que s’ils avaient pu mourir, ils seraient morts depuis longtemps ; ils sont dans un état qui n’est ni la vie, ni la mort ; ils sont morts vivant. Chez ces malades l’idée d’immortalité est véritablement, et quelque paradoxal que cela puisse paraître, une idée hypochondriaque ; c’est un délire triste relatif à l’organisme ; ils gémissent de leur immortalité et supplient qu’on les en délivre. Il en est tout autrement de l’idée d’immortalité que l’on rencontre quelquefois comme délire de grandeur chez les persécutés chroniques mégalomanes.

J’en pourrais citer un qui prétend que la nature de son organisation est telle, par le fait de privilèges qui lui ont été accordés par Napoléon 1er en 1804 (26 ans avant sa naissance), qu’il est sûr de ne jamais mourir. Un autre est persuadé qu’il sera enlevé au ciel comme le prophète Elie et qu’il ne mourra jamais.

Si les malades dont je viens de rapporter les observations diffèrent manifestement des persécutés1. Ils se rapprochent au contraire beaucoup des mélancoliques anxieux : ils sont dans un état d’angoisse et d’anxiété intenses ; ils gémissent, parlent sans cesse, répètent constamment, les mêmes plaintes et implorent du secours ; leurs idées hypochondriaques semblent n’être qu’une interprétation délirante des sensations maladives qu’éprouvent les malades atteints de mélancolie, anxieuse commune. Ceux-ci se plaignent de sentir leur tête vide, d’avoir une gêne à la région précordiale, de n’avoir plus de sentiments, de ne plus rien aimer, de ne plus pouvoir prier, de douter de la bonté de Dieu ; il y en a même qui se plaignent de ne plus pouvoir souffrir ; enfin ils sont persuadés qu’ils ne guériront jamais. Les malades dont j’ai rapporté les observations n’ont plus de cerveau ; leur cœur a éclaté (dans une observation de Krafft-Ebing) ; ils n’ont plus d’âme ; Dieu n’existe plus ; ils souffriront éternellement sans pouvoir jamais mourir, enfin la plupart sont réellement analgésiques. On peut les piquer, les pincer sans qu’ils accusent de sensation douloureuse et il n’est pas rare de les voir se livrer sur eux-mêmes à des mutilations effroyables.

La mélancolie anxieuse commune est une forme symptomatique fréquente des vésanies d’accès ou intermittentes ; elle guérit ordinairement.

Il n’en est pas de même lorsque le délire hypochondriaque vient s’y ajouter ; dans ce cas le pronostic est beaucoup plus grave. Cela arrive quelquefois dès le premier accès ; souvent c’est au second, au troisième accès que se développe le délire hypochondriaque et alors la maladie passe souvent à l’état chronique.

Cependant Krafft-Ebing cite deux cas de guérison ; j’en trouve également un dans Leuret.

Il est remarquable que tous les malades chez lesquels j’ai trouvé mentionné le délire hypochondiaque avec idée d’immortalité étaient dominés par des idées de damnation, de possession diabolique, en un mot présentant les caractères de la démonomanie ou de la folie religieuse.

Je n’ai pu trouver de cas rigoureusement semblables dans les quelques démonographes que j’ai pu consulter ; peut-être devrait-on rattacher à cette forme de folie les aliénés vagabonds qui paraissent avoir donné naissance à la légende du Juif-Errant (Cartaphilus vers 1228 ; Ahasverus, 1547 ; Isaac Laquedem, 1640) et qui se croyaient coupables d’une offense envers Jésus-Christ et condamnés à errer sur la terre jusqu’au jour du jugement dernier2.

Pendant les siècles derniers, plusieurs genres de folie étaient confondues sous le nom de possession démoniaque ; la plupart des cas qui nous ont été conservés appartiennent à l’hystéromanie épidémique ou au délire de persécution. Doit-on établir une autre variété de folie religieuse se développant dans ce que j’appellerais volontiers la mélancolie anxieuse grave ?

Si cette espèce de lypémanie méritait d’être détachée, on la reconnaîtrait aux caractères suivants :

  1. Anxiété mélancolique.
  2. Idée de damnation ou de possession.
  3. Propension au suicide et aux mutilations volontaires.
  4. Analgésie.
  5. Idées hypochondriaques de non-existence ou de destruction de divers organes, du corps tout entier, de l’âme, de Dieu, etc.
  6. Idée de ne pouvoir jamais mourir