Chapitre I. Différence et domination

A – Constats universels, transculturels, transhistoriques

Bien davantage que le bon sens, la chose du monde la mieux répartie, c’est la différence des sexes… Sauf rares aberrations, le partage du sexe, partout et de tout temps, est apparemment simple : homme ou femme ; l’anatomie, c’est le destin… (la différence des générations, en théorie, est aussi axiale mais dans la pratique elle est moins évidente ; on n’est pas sûr, on peut se tromper…).

— Depuis Aristote jusqu’à Michel Foucault en passant par Durkheim et Marcel Mauss, un des premiers critères de classification du vivant se formule en termes de masculin-féminin. Toutefois, un autre critère doit être reconnu, car il est spécifique de l’humain : c’est la reconnaissance de cette différence des sexes, par observation objective ou par attribution magique (le soleil est masculin, la lune est féminine, etc.), en tenant compte de ce que cette reconnaissance induit chez les individus et les groupes, dans leurs organisations mentales et leurs réseaux de socialisation. De plus, il faut rappeler que la reconnaissance consciente de la différence des sexes est doublée, en arrière-fond, si l’on peut dire, par le jeu des identifications inconscientes.

— Autre constat, corollaire du précédent : partout et de tout temps, dans toute organisation sociale, les hommes dominent les femmes.

— Chez les Grecs et chez saint Paul, jusqu’à nos sociétés occidentales et aux mouvements féministes, et sans oublier « La sainte famille » de Marx et Engels, on glorifie ou on dénonce la suprématie masculine, mais les travaux se limitent à expliquer les comment sans guère aborder les pourquoi.

Pourquoi cette domination ?

— Hypothèse : les hommes ont peur des femmes. Non pas certains hommes, ou certaines femmes, ou les hommes en général, ou dans telle ou telle circonstance, mais fondamentalement. L’hypothèse avancée est donc : les hommes dominent les femmes parce qu’ils en ont peur ; ils font donc tout ce qu’ils peuvent, par tous les moyens, des plus raisonnables aux plus magiques, pour se défendre contre les dangers redoutés.

— Question : Pourquoi cette peur ? De quoi, et de qui, les hommes auraient-ils peur chez les femmes, ou du fait des femmes. Pourquoi cette valorisation du sexe masculin, et cette dévaluation systématique du féminin, qui, par ailleurs, est pourtant vanté, orné, adoré (et, là encore : par qui et pourquoi ?…) ?

— Remarque : par rapport aux descriptions objectivantes formulées en termes de comment, les questions posées ici le seront en termes de pourquoi, à la recherche d’une cause, d’une hypothèse, et même peut-être d’une interprétation. Notons déjà que ce mode de questionnement, suspect pour les scientifiques, est très précisément celui des enfants à propos des « grandes » questions (la vie, la mort, les origines, la sexualité) (et que ce sont les réponses à ces « pourquoi » des enfants – et des cultures – qu’interrogent la psychanalyse et les études concernant les mythologies).

— Autre remarque : positionner d’emblée notre réflexion dans « l’universel, le transculturel et le transhistorique » est une entreprise ambitieuse par rapport à laquelle il y aura toujours quelqu’un, bien informé et bien intentionné, pour dire que non, dans telle culture, ou à telle époque., etc., ou le contraire. On verrait apparaître alors, utilisés à des fins diverses et souvent contradictoires, les arguments classiques, les soi-disant objectifs (les femmes sont « moins fortes » que les hommes), ou franchement idéologiques (il est « évident que les femmes sont inférieures »), ceux de l’inné et de l’acquis, ceux du partage économique du travail et du chômage, de la richesse et de la pauvreté, ceux du nom du père dans le symbolique et de la maîtrise de la fécondité dans le réel, et cela sans compter les fantasmes qui ornent ou cassent cette maîtrise.).

Les causalités simplistes

On dit que la domination masculine est physique, sociale, politique, économique, etc., mais on souligne peu que chaque terme n’est expliqué que par un autre et réciproquement ! Si l’on s’en tient au sexe anatomique, on pourrait considérer que le sexe féminin, parce qu’il est peu visible, plutôt caché, pour ne pas dire secret, s’avère mystérieux, pour ne pas dire inquiétant On dirait en revanche que le sexe masculin est visible mais sujet à des variations fonctionnelles, miséreux quand il est flacide, glorieux quand il est érigé ; peut-être s’exhibe-t-il et s’excite-t-il d’autant plus qu’il est vulnérable ? Pourquoi est-il, à la fois, symbole de force et vulnérable ? Qui le menace, de quoi et pourquoi, alors qu’il y a indiscutablement du pénétrant et, qu’elle le veuille ou pas, de la pénétrée…

Si l’on envisage la différence des sexes autrement que par l’anatomie, on se confronte à des systèmes de pensée individuels et collectifs, à des organisations sociales, à des assignations symboliques et à une effervescence imaginaire qui fleurit aussi bien dans les fantasmes et les rêves des individus que dans les mythes des cultures. La peur que les hommes ont des femmes et les discours qu’elle leur inspire sont inclus dans ces jeux de représentations. Toutefois, ce sentiment de peur est mal reconnu, souvent dénié et encore plus souvent pas consciemment éprouvé. Quant aux discours concernant cette peur, son origine, ses manifestations, ils sont tissés de non-dits non sus, participant d’une dénégation généralisée à la mesure de l’ampleur existentielle du phénomène. Aussi bien la recherche est-elle suspecte ; hors des sentiers ordinairement battus, elle ne peut guère emprunter que des chemins de traverse et regrouper des pistes comme autant d’autres questions. Par exemple :

On connaît des sociétés matrilinéaires mais pas de société matriarcale. Les hommes ont du muscle ; les femmes, du ventre ; ils chassent debout, elles cueillent courbées. Lucy était plus petite que les autres squelettes voisins. Les femmes sont mères, mais les hommes sont chefs, ou sous-chefs ; ils sont hiérarchisés, elles sont soumises. Le langage courant hésite entre « le beau sexe » et« le sexe faible » ; ou on parle de « cul », et alors tout le monde sait de quoi. il retourne ; de dos, la différence est moins insolente. On formule aussi la différence en termes de :« en a voir ou pas », manière de fonder l’ordre phallique sur un déni, et de penser un ordre social comme s’il était un ordre naturel, de telle sorte que le dominé (race, colonisé, femme, etc.) en soit lui-même intimement persuadé. Aliénation, dépossession, servitude (volontaire ?) : à Athènes les femmes n’avaient pas de citoyenneté ; au fil des siècles, dans notre culture, les planches d’anatomie étayent la croyance en un seul sexe, le masculin, dont le féminin est l’envers, le négatif, la forme en creux, l’anatomie idéologique renvoyant à la théorie sexuelle infantile du pénis universel. Plus récemment, le mlf remarque qu’ « un homme sur deux est une femme » ; les politiques discutent d’une parité légiférée des candidatures aux pouvoirs, établissant ainsi des quotas de « candidates femmes » (le redoublement grammatical est quasi systématique !) ; en période d’expansion économique, on déclare que la liberté de la femme est dans le travail, alors qu’en période de récession on prônerait plutôt la femme au foyer… Par ailleurs on connaît ce dicton africain : « L’homme aime la femme, il est fier de la protéger ; la femme aime l’homme, elle est fière de le servir. »

B – Les hommes ont peur

Cette hypothèse selon laquelle la domination systématique des hommes sur les femmes est motivée par la peur, tout autant généralisée, que les hommes ont des femmes, s’étaye sur des arguments qu’il convient de rappeler :

— La sexualité humaine n’est pas de la sexualité animale, ni de la bisexualité physiologique, avec, en outre des facteurs psychologiques. Elle est caractérisée par la reconnaissance de la différence des sexes et de celle des générations. La différence sépare, mais elle produit. C’est parce qu’il y a coupure qu’il peut y avoir copule. Par ailleurs, on sait que toute différence implique la pensée d’une valorisation (et d’une domination) d’un élément sur l’autre.

— Le genre (données psychologiques et sociales) masculin ou féminin n’est pas obligatoirement adéquat au sexe anatomique. L’ « identité de genre » (Stoller) ne coïncide pas avec l’état de mâle ou de femelle.

— Contrairement aux femelles animales, les femmes n’ont pas de périodes de rut et de non-rut ; leur type d’œstrus les laisse disponibles, physiologiquement, à tout moment de leur cycle (ce qui ne veut pas dire : psychologiquement consentantes, et pas, non plus, potentiellement captatrices, fantasme qui induirait à les tenir captives.).

— La reconnaissance, consciente et inconsciente, des différences a des effets sur l’identité, l’altérité, la séparation, et sur les sentiments qui les colorent. La différence, c’est une situation, c’est aussi du sentiment et du vouloir ; on parlera d’une éthique de la différence.

— On n’oubliera pas que les femmes sont nos mères, et que nos mères sont des femmes. C’est bien là le drame de tous les enfants ; la mère est mère par rapport à son enfant, la femme est femme par rapport à l’homme, troisième personnage du triangle. On peut certes parfois projeter sur une femme des fantasmes terrifiants de mère archaïque ; cet argument serait toutefois par trop réducteur pour expliquer la peur que les hommes ont des femmes. Fantasmes et mythes de fusion, de non-différenciation, d’origine ou d’éternel retour ont pour modèle fondamental le corps-à-corps primaire de la mère et de l’enfant, mais séparation, altérité et identité impliquent un tiers qui défusionne et structure (qui structure parce qu’il défusionne).

Les hommes ont peur des femmes parce qu’elles incarnent, pensent-ils, la sexualité animale, sauvage

Les institutions, en tout temps et en tout lieu, même si les techniques sont différentes, se sont efforcées, par la mise en place, au mieux, de prescriptions morales, de séries d’interdits ou de tabous, de systèmes d’aveux des péchés ou des désirs répréhensibles, au pire de répressions menées par des tribunaux travaillant « à la plus grande gloire de Dieu », de refouler ou tout au moins de canaliser cette sexualité toujours perçue comme désordonnée, afin qu’elle serve à la perpétuation de l’espèce et non à son trouble. Nécessité de l’ordre dans les systèmes de filiation et d’alliance : l’humain, c’est le passage de la nature à la culture. A contrario, c’est le scandale de Sade qui, dans la torture, le viol, le meurtre, mélange les sexes et les générations. Mais la nature, c’est qui ? Ce sont les femmes qui l’incarnent dans ce qu’elle a précisément de plus sauvage, de plus désordonné, et… de plus sexuel. « Tour de passe-passe prodigieux qui aura de bons jours devant lui : les hommes ne parleront plus de sexualité, ils parleront des femmes. » Et, à ce point de vue, « deux seuls destins des femmes s’énoncent. Ou celles-ci seront magnifiées, dans leur différence, ou elles seront honnies, méprisées, tenues en laisse ». Ce constat énoncé par Eugène Enriquez1 est suivi de quelques citations à la fois savoureuses et inquiétantes : « Malheur à l’homme qui se laisse prendre par les femmes, car il ne serait plus un sujet social » (Proudhon). « La foule aime les hommes forts, la foule est comme une femme » (Mussolini). « Le peuple est dans sa grande majorité de disposition à tel point féminine que ses opinions et ses actes sont conduits beaucoup plus par l’impression que reçoivent ses sens que par la réflexion pure » (Hitler). À propos des équivalences traditionnelles faites entre le dégénéré, la femme, le juif, l’autre-qui-n’est-pas-de-chez-nous : « L’émancipation féminine est une invention juive » (Hitler, inspiré par Weininger).

Les hommes ont peur des femmes parce qu’elles incarnent, pensent-ils, la mort (mais aussi la vie et les « vraies » valeurs)

« L’englobement étouffant de l’enfant par la mère, l’inceste qui signifie l’endogamie généralisée et la mort du social, l’énigme mortelle (la sphinge, Turandot), la destructivité partielle (castration) ou totale (la mante religieuse, Penthésilée) de l’homme par la femme dans l’acte sexuel, la vie de l’homme filée par les Moires : la mort a toujours partie liée avec la femme » (E. Enriquez). Mais la femme est aussi du côté de la vie et de la nature en ce qu’elles produisent et incarnent les vraies valeurs de la mère-nature, celles du terroir, de la race, du retour à la terre (travail, famille, patrie).

Ayant peur des femmes, les hommes hésitent à les aborder soit parce qu’ils les idéalisent, soit parce que, pensent-ils, elles sont dangereuses

L’amour courtois, le climat romantique : la femme est tellement idéalisée que l’homme n’ose même pas la toucher. Quand elle est vécue comme dangereuse, on la tient à distance de la vie sociale et de la vie privée, ou bien on ne la touche que pour l’asservir et la soumettre. Maryse Dottin-Orsini montre bien cette opposition : par exemple, dit-elle, les statues allégoriques (la Justice, la Vérité, etc.) sont féminines, alors que par ailleurs la femme est « fatale » pour l’homme. Le sommaire du livre de cet auteur est à cet égard démonstratif : « L’Assomption de la charogne ; Les Boues et l’ordure ; Inter urinam et feces ; Les Bijoux dans la peau ; La Fraude », etc.2.

Les hommes ont peur des femmes parce qu’ils ont peur de ne pas pouvoir les satisfaire (et qu’elles se vengent)

La potentialité subversive de la sexualité, donc des femmes, l’idée que sexuellement les femmes sont insatiables, et que les hommes ont bien du mal à les satisfaire, toutes ces craintes sont universelles. Au Moyen Âge, par exemple, selon Georges Duby3, des documents montrent comment la sexualité – et la femme – sont soigneusement encadrées. C’est ainsi qu’en 829, à Paris, les dirigeants de l’Église franque rassemblés autour de l’empereur Louis le Pieux, fils de Charlemagne, énoncent huit propositions, dont voici les deux premières :

— « Les laïcs doivent savoir que le mariage a été institué par Dieu. » D’emblée, on le voit, l’institution matrimoniale est ramenée vers le sacré.

— « Il ne doit pas y avoir mariage pour cause de luxure, mais bientôt pour cause de progéniture. »

Évoquant le contrôle, vers 1100 dans le Mâconnais, de la nuptialité masculine, G. Duby attribue ce contrôle au souci de ne pas démembrer (sic) les vastes domaines seigneuriaux, et en souligne la conséquence : « Soumettre le féminin au masculin, et, par contrecoup, aviver la terreur secrète que les épouses inspiraient à leur mari. Crainte d’une revanche sournoise par l’adultère et l’assassinat. Combien de princes dont les chroniqueurs de ce temps rapportent que leur femme les empoisonna, combien d’allusions aux “intrigues féminines”, aux artifices “néfastes”, aux maléfices de toutes sortes fermentant dans le gynécée. » À cette peur les chroniqueurs en ajoutent une autre, par allusion, semble-t-il, mais bien présente : « Cette Ève qui chaque soir le rejoint dans son lit, dont il n’est pas sûr d’assouvir l’insatiable convoitise… »

Les hommes ont peur des femmes parce que, pensent-ils, elles sont diaboliques

Cette diabolisation de la femme est amplement présentée par Jean Delumeau4 qui, lui aussi, la voit en contrepoint de la vénération. Mais face aux Madones, Laure, Béatrice, saintes vierges et martyres, combien de Circé, de Médée, d’Érinyes, de Lorelei, de « Margot l’enragée » peinte par Breughel, et de « Kali la sanguinaire », déesse hindoue qui serait à la fois mère originaire et Pandore dévastatrice ! La femme inquiète l’homme « parce qu’elle est juge de sa sexualité, mais encore parce qu’il l’imagine volontiers insatiable, comparable à un feu qu’il faut sans cesse alimenter, dévorante comme la mante religieuse ». En bon historien chrétien, J. Delumeau note la bienveillance et le respect de Jésus pour les femmes. Il nous faut cependant ajouter qu’on ne sait rien de la vie sexuelle de Jésus. Par contre, on connaît la position de saint Paul : « Que les femmes soient soumises à leur mari comme au Seigneur ; en effet, le mari est le chef de sa femme comme le Christ est le chef de l’Église » (Éph. V, 22-24).

À la représentation de cette femme potentiellement satanique et qu’il faut dominer, s’oppose comme antithèse et modèle suprême la Vierge Marie, femme-mère idéale, c’est-à-dire sans péché, c’est-à-dire sans sexualité. Elle, au moins, elle ne fait peur à personne.

L’autochtonie athénienne : les femmes ne sont pas citoyennes

« Naît-on de la terre ou des femmes ? » : telle est la question que pose Nicole Loraux5, donnant d’emblée la réponse des Athéniens. On naît de la terre, « ce qui dépossède les femmes d’Athènes de leur fonction reproductrice. Dépossession imaginaire, certes… dont le bénéfice est d’ores et déjà grand de conter l’origine sans passer par les femmes ». Étrange paradoxe : « Il n’y a pas de première Athénienne, il n’y a pas, il n’y a jamais eu d’Athénienne : la pratique politique ne connaît pas de citoyenne, la langue n’a pas de nom pour la femme d’Athènes. » ; et pourtant la cité est placée sous l’égide d’une femme, Athéna, qui est femme mais vierge, et de plus sans mère, sortie du crâne de son père. Elle est la « sécurité du héros dont elle protège les exploits, du citoyen dont elle protège la polis, du mâle, conforté dans son fantasme d’un monde sans femme par l’idée que la déesse, elle, n’est pas sortie d’un corps de femme. ». Cette insistance dans l’imaginaire civique, cette relation entre la citoyenneté et la division des sexes, remarque N. Loraux, renvoient certes au fantasme d’une vie entre hommes, à la valorisation exclusive de la virilité. Il faut cependant aller plus loin dans l’interprétation en notant que, en face des vierges inaltérables (Athéna mais aussi Artémis), les Tragiques grecs mettent en scène deux autres vierges, violées celles-ci et en rapport étroit avec la mort : Créuse qui expose son fils, et Perséphone qui reste stérile ; à l’encontre d’Athéna et d’Artémis – filles « paternelles », toutes deux sont des filles de mère, Créuse de mère inconnue qu’elle réclame, Perséphone fille de Déméter qui va la chercher aux enfers où Hadès la retient.

Les hommes ont peur du féminin douloureux d’Héraklès, du féminin glorieux d’Hélène et du féminin du miroir

Une autre réponse au pourquoi de l’exclusion des femmes dans la cité athénienne est suggérée encore par N. Loraux dans Le féminin et l’homme grec6. En effet, Héraklès lui-même, le héros à la glorieuse virilité, connaît en lui du féminin. Il file aux pieds d’Omphale, il porte sa robe à elle, et quand il revêt la tunique de Nessos, « c’est en femme qu’il souffre » (dans Les Trachiniennes de Sophocle). Quand le héros masculin exprime sa part féminine, c’est dans la douleur. L’autre intuition concerne Hélène dont N. Loraux dit que son nom « peut servir de nom grec à la chose sexuelle ». Elle est fille de Zeus et de Léda, « on peut même ajouter avec Isocrate que, parmi les enfants nés de l’union de Zeus et d’une mortelle, elle seule présente cette singularité d’être femme ». Non seulement femme, mais la plus belle et la plus désirée, et c’est à cause d’elle que la guerre de Troie a eu lieu, guerre où tant de vaillants guerriers – des hommes – ont trouvé la mort…

Dans l’œil du miroir : Françoise Frontisi-Ducroux et Jean-Pierre Vernant7 montrent que, chez les Grecs, le miroir devient, « sur un plan symbolique », un signifiant du féminin. À preuve, par exemple, le répertoire des rêves établi par Artémidore au iie siècle de notre ère. Y sont énumérés les signes qui indiquent que dans le rêve il s’agit d’une femme : « Un homme épris verra non point celle qu’il aime, mais un cheval, un miroir, un navire, la mer, une bête sauvage femelle ou encore un vêtement féminin. » Rien d’étonnant : « La femme est une créature sauvage, aussi redoutable qu’un fauve. » Il faut donc bien la dompter, et autant que possible durablement, en contenant sa place, et surtout son corps et ses passions, dans la société des hommes.

La liste d’Artémidore montre bien que la femme, « loin d’être pensée dans sa différence, en symétrie par rapport à l’homme, est définie comme radicalement autre, d’une aliénation qui oscille entre deux pôles, celui de la sauvagerie et celui de l’artificiel ». Dans cette perspective, le miroir, signifiant féminin, « féminise l’homme » ; il risque de révéler, comme à son insu, la part féminine secrètement cachée en chaque homme.

Les hommes ont peur des femmes parce qu’elles incarnent, pensent-ils, la passivité pénétrée

Par exemple, dans Le sexe et l’effroi, Pascal Quignard8 apporte des précisions intéressantes, pas seulement sur les mœurs des Grecs et des Romains, mais aussi pour une vue d’ensemble transculturelle de la différence des sexes et des manières dont sa reconnaissance est traitée par les humains. On s’aperçoit que la domination, au moins sociale, des femmes par les hommes se fait au nom d’une passivité attribuée (ou imposée ?) aux femmes, mais que la même opposition entre activité et passivité se retrouve dans les rapports des hommes entre eux, rapports où le sexuel et le sociopolitique sont étroitement imbriqués. « Il n’y a jamais eu d’homosexualité ni grecque ni romaine. Le mot “homosexualité” apparut en 1869. Le mot “hétérosexualité” apparut en 1890. Ni les Grecs ni les Romains n’ont jamais distingué homosexualité et hétérosexualité.

Ils distinguaient activité et passivité. Ils opposaient le phallos (le fascinus) à tous les orifices », le pénétrant au pénétrable, voire au pénétré. « La pédérastie grecque était un rite d’initiation. » À Rome, « la passivité est un crime chez un homme de naissance libre ; chez un esclave, c’est un devoir absolu ». « L’esclave ne peut sodomiser son maître, le maître ne doit pas se faire sodomiser par l’esclave. C’est l’interdit majeur. Ajoutons que l’on pourrait se demander pourquoi. Pourquoi un interdit majeur ? Suppose-t-on une tentation telle qu’elle exige un tel interdit ? Pour sa part, la femme est vouée à la chasteté, n’ayant d’initiative que justifiée par la procréation. La voluptas est destructrice de la castitas ; Vénus est la déesse patronne des « louves » ; Junon, celle des « matrones » (la matrone est serva d’un homme, matrona des gens et domina des servi.

À Rome, le mot fascis (faisceau) désignait les baguettes de bouleau que tenaient les licteurs qui précédaient les Pères se rendant à la Curie. Même racine que fascinus, fascination, fascisme. La puissance sexuelle, l’obscénité verbale, la domination phallique et la transgression des normes statutaires : P. Quignard tient le renoncement à la passivité comme l’équivalent, chez les juifs, de la circoncision en tant que marque d’appartenance symbolique. Renoncement, donc rejet de ce qui incarne la passivité, d’où relégation des femmes.

Reste, en ce qui nous intéresse ici, le pourquoi de ce renoncement ; la question : Pourquoi les hommes ont-ils peur de la passivité ? redoublant celle que nous posons : Pourquoi les hommes ont-ils peur des femmes ?

Celles que l’on échange et celle que l’on n’échange pas

Avec Mauss et Lévi-Straus le social se fabrique par l’échange, des marchandises, des signes et des femmes (pas des hommes, sauf les esclaves, mais, passifs et obéissants, ceux-ci ne sont pas des hommes). La prohibition de l’inceste impose l’exogamie et sa « plus-value », le lien social. Ce terme de « plus-value » est, en l’occurrence, de Serge Moscovici : « Les hommes vivent dans un monde de symboles, les femmes vivent dans un monde de valeurs », manière de dire que les femmes sont des valeurs échangeables et que leur possession témoigne d’une accumulation de richesse. L’auteur9 laisse entendre – à juste titre – que les femmes sont prises en somme dans une économie de marché à vocation capitaliste, mais que leur possession est censée témoigner aussi de la virilité de leur propriétaire, ce qui nous ramène encore une fois à notre question : l’étalage de tant de signes de suprématie ne témoigne-t-il pas de quelque secrète incertitude, peur de ne pas avoir, de ne pas paraître avoir, peur de perdre et de se trouver dépossédé ? Question subsidiaire qui rejoint celle du maternel (et de ses secrets) et celle de la possessivité : on échange les femmes, c’est-à-dire les sœurs et les filles, mais pas les mères ?

Les hommes ont peur des femmes parce qu’elles ont des secrets et des talismans

Dans ces flux d’échanges qui font le socius, il y a toutefois des choses que l’on donne et des choses que l’on ne donne pas. Critiquant la suprématie du symbolique chez Lévi-Straus aux dépens de l’imaginaire, Maurice Godelier10 insiste, bien davantage que sur la structure des échanges, sur la valeur de ce qui est échangé – ou de ce qui ne l’est pas. D’où sa recherche concernant ce qui échappe au jeu du don et de la réciprocité, et qui garde une valeur propre, secrète, inaliénable. Appuyé par de nombreux exemples observés dans diverses cultures, l’auteur avance que c’est l’imaginaire, individuel et collectif, qui invente ses propres réseaux d’échanges réels et symboliques destinés à donner et à garder. Avec A. Weiner, il constate que les biens précieux, les trésors, les talismans qui ne sont pas donnés sont des objets qui « concentrent en eux le plus grand pouvoir imaginaire et par conséquent la plus haute valeur symbolique ». Or, constatent les auteurs, ces objets précieux, associés aux rituels de naissance, de mariage et de mort, sont des biens féminins, des « biens produits par les femmes et sur lesquels elles ont des droits particuliers ».

Partant du constat bien admis que l’existence sociale de l’homme n’est possible que grâce à deux processus de refoulement concernant, l’un, la sexualité et sa répression, l’autre, le pouvoir et ses exclusions, Godelier avance que les procédés de la pensée symbolique, le recours à la métaphore et à la métonymie, sont au service d’entreprises de totalisation et d’explication imaginaires de l’ordre qui règne dans l’univers et qui doit régner dans la société. Cet ordre imaginaire, c’est l’affaire des dieux ; ce que l’on ne donne pas, c’est ce qui est réservé aux dieux : nous voilà dans le registre du sacré, c’est-à-dire l’intouchable, le secret, ce qui échappe à la pensée rationnelle, ce que l’on a du mal à se représenter et qui, peut-être, n’est pas représentable. Cet irreprésentable, Godelier semble le mettre au compte des dieux, alors qu’il remarquait lui-même que les objets, signes, indices, symboles qui l’indiquent sont précisément des objets féminins.

Il est évidemment tentant de rapprocher ici ce « sacré » de… quelque chose du côté du féminin, de l’intime du féminin, qui d’aventure intriguerait les hommes, qu’ils auraient du mal à se représenter, qui peut-être leur ferait peur et les inciterait à surveiller les femmes. L’éternel féminin serait du côté du sacré, de l’incompréhensible, de l’irreprésentable, de ce que l’on garde et que l’on n’échange pas, d’autant que les objets précieux, biens magiques et talismans ont un rapport explicite avec la naissance, la sexualité et la mort, et que, ce qu’ils ne comprennent pas, les hommes ont tendance à l’attribuer aux dieux, ou à Dieu.

Les hommes ont peur des femmes parce qu’elles sont, pensent-ils, elles-mêmes un secret

Le sacré, c’est à la fois l’intouchable et l’impur. En lisant les anthropologues, on voit bien que, si le féminin est du côté du sacré, du saint, du magique, il se situe aussi du côté de l’impur, du maléfice, du tabou. Le sang de la défloration et celui des menstrues, tout comme les choses du sexe et de la maternité, sont tabous. La femme tout entière est tabou, constatait Freud en 1919, tabou parce que mystérieuse ; elle a des pouvoirs que les hommes, pour leur survie, doivent lui arracher. D’ailleurs, dans toutes les mythologies, les femmes-mères sont originaires, mais bientôt reléguées par les hommes, ou par des dieux masculins. De même, le sentiment, la passion, le goût du plaisir sont l’affaire des prostituées ; elles le « font », comme on dit, pour l’argent, maison les soupçonne de le« faire » aussi pour le plaisir et la luxure. Du reste le fantasme de prostitution est présent, plus ou moins enfoui et refoulé, dans l’inconscient de toute femme, et, directement ou par identification, en tout homme. Certaines femmes le disent, certains hommes le reconnaissent, mais là aussi pèse un interdit « majeur ». Ce n’est d’ailleurs pas seulement l’exploration de l’inconscient qui révèle éventuellement de tels fantasmes ; on remarquera qu’en témoigne, dans nombre de cultures et sans équivoque, la relation institutionnalisée de la prostitution et du sacré. Tout temple a ses prostituées, et le proxénétisme des prêtres ne fait qu’exploiter une dimension fort bigarrée de la condition humaine qui mêle la luxure et le sacrifice, la souille et la jouissance, la honte et la rédemption.

Les hommes ont peur des femmes parce que, quand elles jouissent, ils ont l’impression que ça ne va jamais s’arrêter

C’est un fantasme fréquent chez les hommes, celui de l’orgasme infini des femmes qui les laisserait, eux les hommes, sur le rivage, alors que les femmes semblent partir pour la haute mer. Parfois l’intensité qu’ils constatent, orage pulsionnel qui déferle et défait, les amène à soupçonner quelque supercherie. Cette femme que la jouissance exalte, elle en fait trop, ce n’est pas vrai ; ou si c’est vrai, c’est qu’elle est folle : passion maladive, hystérie !

Les hommes ont peur des femmes parce qu’ils ont peur qu’elles ne soient pas fidèles

En deçà, au-delà, ou côtoyant ces fantasmes sulfureux et océaniques, persiste l’insistance des hommes à s’approprier chacun au moins une femme, à la posséder – ou à se faire posséder – pour le meilleur et pour le pire, et à s’unir à elle, et à y tenir, et à la garder, ce que communément on appelle l’amour. Or cet amour, s’il est un tant soit peu lucide, se sent toujours, peu ou prou, si ce n’est menacé, à tout le moins vulnérable. Pourquoi ce soupçon persistant d’infidélité, même quand tout porte à croire que la sérénité est de mise autant qu’une confiante réciprocité ? À moins qu’elles ne soient circonstancielles ou personnalisées, les explications en termes de légèreté constitutionnelle des femmes seraient idéologiques Si, dit-on, « souvent femme varie », encore convient-il de noter que dans cette affaire il en va de la responsabilité de tout un chacun… avec sa chacune. Les explications en termes de paranoïa candidate permanente à la jalousie et à la persécution, elles non plus ne sauraient avoir de pertinence systématique. Par contre, ce qui a et garde une valeur universelle, c’est le précédent que tout homme a connu avec la première femme de sa vie, à savoir sa mère. C’est, enraciné au cœur de l’homme, un sentiment de propriété, mais d’une propriété perdue, car cette femme l’a trompé avant même sa naissance, avant même sa conception et le jour même, ou la nuit, de sa conception. Premier amour, première perte, manque à jamais : depuis il est méfiant. Il le devient encore davantage quand, père à son tour, il voit le couple mère-enfant dont il est exclu, même si c’est avec lui, le père, que cette mère a trahi cet enfant.

Les anthropologues diront que dans certaines cultures l’attachement à la mère n’est pas tel et que l’enfant ne se sent pas trahi. Certes, tous les degrés d’intensité sont certainement observables ; cependant la différence des générations rattrape tout individu quels que soient les façonnages culturels et les modes d’arrangement du triangle humain fondamental.

Les hommes ont peur des femmes parce qu’ils ne sont jamais parfaitement certains de leur paternité

Si, d’une part, il y a l’enfant trahi, il y a, de l’autre, le pater incertus. Devant la réalité toute crue de la grossesse et de l’accouchement, les hommes ne comprennent rien. Face à la plénitude d’un ventre d’où sort, dans la douleur puis avec bonheur, un petit être vivant, les hommes se demandent comment peuvent bien se produire de tels phénomènes. Comment ? c’est l’éveil de la science ; on oublie le pourquoi du désir, et on cherche. Évidemment on n’est sûr de rien. Alors les hommes ont inventé le symbolique, en compensation de ce qu’ils ne comprenaient pas. À ce nouveau-né, je donne plus que la vie, je lui donne un nom, mon nom, celui de mes ancêtres, de mon sang, de mon sol. Que les femmes restent femmes et que les mères nourrissent, désormais l’ordre phallique règne. Il n’en reste pas moins que, si la maternité est incontestable, la paternité biologique procède du flou, de la pétition de principe, du vœu, de la pensée magique, celle de la conception virginale sans péché et celle de la royauté de droit divin. Freud notait que les enfants se fabriquent des « théories sexuelles » pour s’expliquer ces choses-là ; mais, sous couvert de travaux scientifiques, les adultes en font autant. L’enfant dans l’adulte : ce sont ces « théories » qui persistent en secret dans l’inconscient des « grandes personnes ».

Les hommes ont peur des femmes parce qu’ils pensent qu’elles ont envie de leur pénis à eux les hommes

Les hommes sont persuadés que les femmes, quand elles regardent les hommes, sont persuadées qu’il leur manque à elles quelque chose, à savoir ce pénis qu’elles n’ont pas, dont les hommes sont pourvus et que, elles, les femmes, leur envient au point de vouloir à tout prix, si ce n’est le leur prendre, mais à tout le moins en avoir un aussi. Ils ont peur, on les comprend. Cette envie du pénis est, dans la vision freudienne, le fleuron théorique qui correspond à l’angoisse de castration chez l’homme. C’est la réponse à la question : Que veut la femme ? Elle veut le pénis qu’elle n’a pas, et elle le veut tel quel, ou sous la forme d’un enfant (si possible un fils !). À ce qui se présente, en fait, comme une « théorie sexuelle », on peut répliquer par plusieurs arguments.

— C’est vrai que le pénis est l’organe qui fait la différence visible entre les sexes, et qu’il en acquiert une valeur symbolique majeure, déterminante pour toute pensée de la différence, et même pour toute pensée.

— Si les femmes en effet sont dépourvues de pénis, on remarquera cependant qu’elles sont pourvues d’autres choses, organes et fonctions, que les hommes, eux, ne possèdent pas et devant quoi ils restent toujours étonnés, souvent obtus et à tout le moins pensifs.

— On n’oubliera pas non plus que, si les femmes désirent avoir en elles ce pénis qui, éventuellement, les induira en jouissance, cela ne veut pas forcément dire qu’elles souhaitent l’arracher à son propriétaire, même si la violence du plaisir vire d’aventure à la passion.

— L’importance axiale donnée par Freud et de nombreux analystes, surtout français, au complexe de castration est contestée par de nombreux auteurs, surtout anglo-saxons, qui s’intéressent davantage aux aléas de la relation primaire de la mère et de l’enfant ; cependant la notion d’ « envie » reste pour tous les analystes une donnée fondamentale, qu’elle soit l’envie du sein maternel chez Mélanie Klein, ou celle du pénis chez les freudiens.

En tout cas, s’il est une peur masculine universelle, c’est bien la peur de la castration, davantage que la peur de la mort. La castration désigne une perte que l’on peut se représenter, alors qu’on ne peut se représenter sa propre mort, sauf en termes de « perte » de la vie. Cette peur de la perte en forme de castration est tellement foncière que les hommes, voyant que les femmes n’ont pas de pénis, projettent sur elles leurs propres théories : elles n’en ont pas, donc elles sont châtrées, donc évidemment elles revendiquent ce qu’elles ont perdu.

C – Des femmes répondent

En écho, si ce n’est en réponse aux affres des hommes, des travaux contemporains, écrits par des femmes approfondissent la formule du mlf : « Un homme sur deux est une femme », une femme dans tous ses états, si l’on peut dire avec Nathalie Heinich dont le livre États de femme11 a, pour sous-titre : L’identité féminine dans la fiction occidentale. Le mot important est : fiction ; en effet, c’est par la lecture d’œuvres littéraires que l’auteur décrit « ces états offerts à la carrière féminine : jeune fille à marier, épouse et mère, maîtresse, vieille fille ». Plus précisément encore, elle propose une étude du « complexe de la seconde », « équivalent féminin et romanesque du complexe d’Œdipe : Comment, maîtresse, prendre la place de la femme mariée ?

Autre thème : la culture fabrique, pour justifier ses propres choix, une représentation de la nature. « On mélange ainsi, sans même s’en rendre compte, le rôle spécifique des femmes dans la reproduction de l’espèce, et leur statut dans une société donnée, comme si avoir des seins obligeait à faire la vaisselle » : le propos est de Roger Pol Droit12 rendant compte du livre Politique des sexes dans lequel Sylviane Agacinski13 rappelle opportunément que la formule « un homme sur deux… » n’a rien à voir avec la statistique, mais avec « la nécessité de penser l’humain comme double. L’homme est un couple ».

En épigraphe de son livre intitulé Le féminin, Véronique Nahoum-Grappe14 place ce joli mot d’enfant :

« Tu sais quelle est la différence entre les garçons et les filles ? »

« Les garçons disent ouais, et les filles ûi ».

(Louna, 4 ans)

L’auteur pose bien le problème : « Il existe trois spécificités du rapport homme/femme : la présence transversale des femmes dans tous les domaines, à cause du hasard à peu près égalitaire des naissances ; la difficulté à trouver un modèle non biologique, mais aussi visible que lui, de différenciation entre homme et femme, capable d’expliquer la domination des hommes et de rendre compte de la protection sociale des femmes ; enfin, la présence dans la constitution de ce rapport social homme-femme de la question du lien affectif. » On est tenté de dire : enfin ! Enfin, après tant de constats objectifs des rapports sociaux, après tant d’études des structures symboliques de parenté et d’alliance, l’imaginaire reprend son souffle et le sentiment sa vérité ! Sa vérité mais pas sa visibilité, ou plutôt pas celle du féminin : « Dans la société réelle, c’est bien l’invisibilité du féminin à tous les niveaux, excepté celui de l’emphase esthétique et sentimentale, qui marque l’histoire des femmes : comme s’il était impossible de penser ce féminin avec les mêmes critères épistémologiques et moraux que l’on pense le reste. » Nous voilà donc encore dans les zones obscures du difficile à penser, et encore plus à se représenter. Il y a de l’invisible, et donc bien du secret et du sacré dans cette affaire…

L’auteur cependant propose une hypothèse, celle d’une « différence d’habitus ». Cette différence est nuancée par chaque culture, mais fondamentalement l’habitus féminin, induit par la maternité (le rapport de plus grande proximité pensable entre deux êtres), est orienté vers précisément le « soin de proximité » (la nourriture, la santé, la maison, la vie quotidienne, la survie, tout cela à condition de bien distinguer les stéréotypes et les emprises idéologiques qui profitent de cet habitus pour en faire une évidence de nature.

Redéfinir le statut du masculin

Élisabeth Badinter15 prend, elle, la question à l’envers ; au lieu de : Qui est la femme ?, elle demande : Qui est l’homme ? Mutation des cœurs et du couple : alors que longtemps, dit-elle, l’unité sociale de base était le couple, on assiste maintenant à une « suprématie du moi » qui cherche l’autre et le rencontre, mais pas à n’importe quel prix, ce qui, évidemment, est une option nouvelle prise par les femmes : « Plutôt la solitude que la contrainte ! »

Cette complémentarité raisonnée s’est jouée dans une libération des mœurs grâce à la contraception facilitée, la possibilité légale de l’interruption de grossesse, le divorce plus fréquent et le gain économique de ce que l’on a appelé les « Trente Glorieuses ». En fonction de ces acquis, l’auteur prédit l’avènement d’un homme nouveau dans un nouveau rapport du masculin et du féminin. « Il y a encore peu, c’était la femme le continent noir de l’humanité et nul ne songeait à questionner l’homme. » Cette révolution du masculin, É. Badinter la voit d’abord dans un arrachement du garçon, et de l’homme, hors l’univers maternel. Comment ne pas l’approuver, d’autant qu’elle reprend à juste titre sa critique du « mythe ravageur de l’instinct maternel », ce qui, notons-le, introduit – si l’on peut dire – la mère dans cette affaire d’hommes et de femmes. On reste, par contre, perplexe devant la place du père, dans le nouveau style de relation espérée entre la mère et le fils. Du père : et de l’ « homme réconcilié » dans un hymne à l’androgyne, celui-ci n’étant ni le féminin, ni le neutre, ni l’homosexualité banale, encore moins l’hermaphrodite, ni fusion ni synthèse, mais mélange harmonieux de masculin et de féminin.

La pensée de la différence

Dénonçant, elle aussi, et avec fermeté, dans tous les aspects de la vie quotidienne (salarial, politique, moral, symbolique, évidences incontrôlées, etc.), Françoise Héritier16 replace la subordination des femmes à la domination des hommes dans un contexte universel : « Il s’agit de débusquer, dans les ensembles de représentations propres à chaque société, des éléments invariants dont l’agencement, bien que prenant des formes diverses selon les groupes humains, se traduit toujours par une inégalité considérée comme allant de soi. »

Le constat de la différence des sexes est tenu pour premier et fondateur de la pensée humaine : « C’est l’observation de la différence des sexes qui est au fondement de toute pensée, aussi bien traditionnelle que scientifique. La réflexion des hommes, dès l’émergence de la pensée, n’a pu porter que sur ce qui leur était donné d’observer de plus proche : le corps et le milieu où il est plongé. Le corps humain, lieu d’observation de constantes – place des organes, fonctions élémentaires, humeurs –, présente un trait remarquable, et certainement scandaleux, qui est la différence sexuée et le rôle différent des sexes dans la reproduction. »

On connaît l’ampleur des développements de l’auteur quant aux jeux des différences et des oppositions qui, à partir de la différence sexuée, séparent les représentations collectives du monde : chaud-froid, sec-humide, fort-faible, etc., et, en dernier, ou en premier, opposent le différent et l’identique, catégories ainsi diversement qualifiées dans l’imaginaire et donnant lieu à recommandations et à interdits. Plusieurs remarques sont à formuler face à la pertinence de ces propos.

— Dans la série quasi inépuisable des oppositions (chaud-froid, etc.), on trouve signalée, sous la rubrique masculin-féminin, l’alternative : présence-absence de pénis. On reste dans le registre du constat et du « comment » de la différence. Si, par contre, devant ce constat, on pose la question : « Pourquoi » il y a, et « pourquoi » il n’y a pas, on quitte l’observation et on passe dans le registre de l’interprétation, ce à quoi se refuse l’anthropologue, mais à quoi s’autorise le psychanalyste. Pour celui-ci l’interprétation la plus élémentaire et la plus courante de la différence sexuée, c’est-à-dire l’absence de pénis, est celle que formulent les enfants garçons devant la nudité de leur mère ou de leur sœur : Pourquoi il n’y en a pas ? Parce qu’on l’a coupé, mais il repoussera, il est encore trop petit, on ne le voit pas, etc. Cependant cette interprétation appelle plusieurs réserves.

— Elle est le fait des seuls garçons ; l’écoute des filles, ou celle des femmes (même au cours d’une analyse), ne ramène pas systématiquement, loin de là, la même réponse.

— Cette réponse en termes de castration possible rappelle non seulement le complexe du même nom dont on suppose qu’il est organisateur de la psyché, mais elle rappelle aussi que l’idée et la représentation d’une coupure sont consubstantielles au langage, à la temporalité, à la spatialisation, et à la pensée en général ; c’est la reconnaissance d’une différence, donc d’une coupure, qui fabrique l’humain.

On voit bien ici les enjeux d’une discussion problématique. Les anthropologues constatent la différence des sexes et la tiennent pour le prototype de toutes les différences, mais ils n’avancent pas d’hypothèse universelle concernant l’interprétation de cette différence. Ils en voient seulement le traitement dans diverses cultures, y compris sous la forme d’un agencement collectif, ou d’un mythe, prenant en compte un imaginaire de castration et des appartenances symboliques marquées sur le corps sexué (circoncision, par exemple). À l’opposé, les psychanalystes tiennent l’hypothèse de la castration, explication possible de la différence des sexes, pour fondamentale et fondatrice de l’humain, le complexe de castration se conjuguant avec le complexe d’Œdipe dans le scénario « triangulaire » des sentiments qui unissent et opposent le père, la mère et l’enfant. Dans la même perspective, il faudra toutefois se demander si la peur de la castration ne serait pas une manière pour les hommes de s’expliquer la peur qu’ils ont des femmes et du féminin qu’elles incarnent.

D’ailleurs, F. Héritier remarque que toute définition de la femme et du féminin est formulée en termes négatifs, ou plutôt inversés par rapport à ceux qui désignent l’homme et le masculin. La femme est ce que l’homme n’est pas ; elle est celle qui n’a pas ce qu’il a, etc. La conclusion est qu’il s’agit « moins d’un handicap du côté féminin (fragilité, moindre poids, moindre taille, handicap des grossesses et de l’allaitement) que d’une expression d’une volonté de contrôle de la reproduction de la part de ceux qui ne disposent pas de ce pouvoir si particulier. Ce qui nous amène à parler de la procréation ». On ne saurait mieux dire pour évacuer le féminin au bénéfice du maternel ou, plus exactement : du paternel !

L’autre hypothèse proposée ici est que le besoin pour les hommes de contrôler la fécondité des femmes n’est qu’un indice supplémentaire en rapport avec la peur profonde qu’ils ont des femmes, peur de ce qu’ils ne comprennent pas, de ce qu’ils ne parviennent pas à… concevoir du fonctionnement érotico-maternel.

D – Biologie de la différence

L’exploration du socle biologique, anatomique, physiologique de la sexualité, et plus particulièrement de la différence des sexes, est-elle susceptible d’apporter quelques informations ? Celles-ci ont-elles la capacité d’éclairer le problème psychologique posé, à savoir que la domination généralisée des hommes sur les femmes aurait pour motif la peur tout autant généralisée que les hommes ont des femmes ?

L’anatomie idéologique et le pénis universel

Dans son essai sur le corps et le genre en Occident, Thomas Laqueur17 montre comment l’iconographie, au fil des siècles dans notre culture, reflète bien davantage les représentations imaginaires que l’on se faisait de l’anatomie des organes sexuels, que les réalités que l’on aurait pu observer. D’une manière générale, la croyance la plus répandue – et cautionnée par les observateurs – est celle en un seul sexe, le masculin, dont le féminin est l’envers, le négatif, la forme en creux. « (…) aucun ensemble de faits historiquement donnés en matière de “sexe” n’impliquait la manière dont on comprenait et représentait à l’époque la différence sexuelle. » Par rapport à ce qu’écrit T. Laqueur, on note que tous les enfants garçons imaginent que tous les êtres humains sont pourvus comme eux d’un pénis. Cette croyance en un pénis universel est l’une des « théories sexuelles infantiles » (le mot est de Freud en 1908) d’observation courante chez les enfants et retrouvée facilement dans les souvenirs lors d’une cure psychanalytique. Les fantasmes fleurissent, y compris sur les tables de dissection, et les planches d’anatomie montrent la théorie du pénis universel, telle que les enfants mâles se la racontent et, adultes, la perpétuent (précision à rappeler : ces planches sont dessinées par des hommes).

Les « tares » familiales, conséquences de la consanguinité ?

Signalons au passage que l’évocation de la prohibition de l’inceste est souvent fondée sur la croyance selon laquelle, de tout temps, les humains ont connu et redouté les effets de la consanguinité et de l’endogamie, réputées reproduire et multiplier les « tares » familiales. Voici ce que répond Albert Jacquard : « Il apparaît au total peu probable que ces conséquences de la consanguinité soient à l’origine des règles qui prohibent, dans presque toutes les sociétés, les unions “incestueuses” ; leurs amplitudes sont beaucoup trop faibles pour qu’elles puissent être empiriquement constatées. » Quand elles ont lieu, ce qui est rare, l’endogamie systématique et la consanguinité ont sûrement des effets de transmission génétique, mais ceux-ci ne semblent pas assez spectaculaires pour induire la pensée d’une causalité et provoquer la mise en place d’interdits.

Hormones et différence

Dilemme : étant entendu que la répartition des hormones mâles et des hormones femelles est variable, par exemple, chez les hommes où l’imprégnation et la circulation de testostérone sont évidemment plus importantes que chez les femmes, mais sont variables d’un individu à l’autre, et chez un même individu d’un moment à l’autre, qui règle ces distributions, en fonction de quoi et pour quels motifs ?

À ce genre de questions, on rencontre trois types de réponse : celles qui récusent, celles qui exploitent, celles qui sont intéressantes… On peut évidemment dénier les questions formulées en termes de « pourquoi », les considérer comme quasi métaphysiques, et en tout cas infantiles et naïves, et se retirer en disant que la science ne mange pas de ce pain-là, puisqu’elle s’astreint, au ras des faits, à objectiver. Cependant les questions persistent ; la vérité, souvent, sort de la bouche des enfants ; et, par ailleurs, interroger les désirs humains entre de droit, si l’on peut dire, dans tout projet de ce que Dan Sperber, par exemple, désigne comme « histoire naturelle » des sciences humaines18.

L’autre type de réponse, le moins intéressant, consiste à annoncer la nouvelle fracassante qui va, incessamment, bouleverser les données reçues, et c’est ainsi qu’à peu près tous les mois on découvre les gènes ou les virus de l’homosexualité, de la dépression ou de l’instinct maternel !

Plus sérieusement, Jean-Didier Vincent19 s’approche du problème posé : Quid de la différence qui fabrique, non pas seulement de l’homme et de la femme, mais qui produit du masculin et du féminin chez l’un et chez l’autre ? à partir de quels seuils ? Et pourquoi se raconte-t-on tant d’histoires à ce sujet ? Des recherches en laboratoire permettent de localiser « un “état central fluctuant” sur lequel sera fondée notre description biologique des passions ». On observe chez le rat une différence de « signification fonctionnelle » dans l’hypothalamus entre un « centre masculin » impliqué dans la genèse des comportements d’approche et d’autostimulation, et un « centre féminin » impliqué dans les comportements de fuite et d’aversion, « réactions de défense avec une forte composante orthosympathique qui contribuent finalement à faciliter la pénétration du pénis ». Toutefois, « une hormone ne fait pas la passion », écrit joliment l’auteur ; aucune anomalie endocrinienne ni génétique ne peut rendre valablement compte, par exemple, de l’homosexualité ; et il ajoute : « On nous pardonnera enfin de faire silence sur les interprétations psychanalytiques de l’homosexualité. » Il s’agirait d’un « déficit de la fonction d’altérité ». On s’en doutait !

En fait, plus largement, même si la conception d’un « état central fluctuant » semble pertinente et riche de perspectives, le problème foncier demeure celui, si l’on peut dire, de la poule et de l’œuf : étant entendu qu’un état psychique ne se conçoit pas sans substrat biologique, est-ce une modification hormonale qui induit telle passion, ou l’inverse ? est-ce qu’un état psychique se traduit par…, ou détermine telle ou telle fluctuation de l’état humoral, le tout se répercutant en chaîne ? J.-D. Vincent résume fort bien la question en un exemple caricatural : « De nombreuses études insistent sur le fait que l’agressivité et les activités sexuelles des chefs sont presque toujours associées à un taux élevé de testostérone dans le sang. Il est difficile d’affirmer a priori si la position sociale détermine le taux élevé de testostérone ou si l’inverse se produit. »

Dans un ouvrage ultérieur20, J.-D. Vincent évoque la « triade diabolique ». « Dès son installation sur la terre, le vivant est défini par l’affrontement des contraires : croissance et reproduction d’un côté, destruction et mort de l’autre. La sexualité, sans avoir un caractère aussi universel, offre le troisième élément du trépied sur lequel s’appuie l’évolution des espèces : la vie, le sexe et la mort. » On l’aura compris, le symbolique réunit, alors que le diabolique oppose ; mais c’est précisément la séparation qui permet la réunion ; la différence (re)productive va à l’encontre de la répétition du même. Dans cet ouvrage, est bien montrée l’ampleur du problème épistémologique posé qui implique, on le voit, une théorie, certes de la sensorialité, mais aussi une théorie de la représentation et de la mémoire. La question persiste, celle du passage, ou du saut conceptuel, du neuro-hormonal à un modèle théorique « psychique » de la représentation et de la mémoire, et aussi, dans le même mouvement, de l’inconscient, toutes questions impliquées dans la reconnaissance des sexes, la peur et l’exploitation de l’un par l’autre.

Biologie de l’inconscient ?

Alors que poètes, magiciens et hypnotiseurs savent de tout temps que l’esprit rationnel de l’homme n’est pas maître en la demeure et que d’étranges phénomènes se trament dans les cavernes platoniciennes, les greniers de l’enfance et les failles de la maîtrise, les hommes sérieux, en l’occurrence aussi bien les scientifiques que les adeptes du bon sens commun, ont du mal à admettre que des processus psychiques échappent à la conscience.

Des travaux tels que ceux de Marcel Gaucher21, par exemple, montrent comment, par la reconnaissance de la folie, de la névrose, des comportements pervers et de la subjectivité de l’individu, « l’inconscient surgit comme clé de la psychologie de l’individu pur ». L’auteur ensuite distingue : un inconscient « philosophique », issu du romantisme allemand ; un inconscient « héréditaire », remis au jour par les travaux néodarwiniens et ceux de la psychologie sociale ; et, enfin, un inconscient « cérébral », encore peu exploré. Celui-ci nous en dira beaucoup sur la nature de l’être humain ; mais pas tout, reconnaît notre auteur ; ce qui, toujours selon lui, ne serait tout de même pas une raison pour tomber dans les fascinations irresponsables, et « courtes », de la psychanalyse. Le propos, on le voit, s’avère orienté…

Avec Gérard M. Edelman22, l’ampleur du problème apparaît sur un mode plus radical. « L’esprit est un processus d’un type particulier qui dépend de certaines formes particulières d’organisation de la matière. » D’autre part, « l’existence et le fonctionnement de l’esprit dépendent de la conscience ». Celle-ci, « apparue à l’issue d’une sélection naturelle », « naît d’un ensemble particulier de relations existant entre la perception, la formation des concepts et la mémoire. Ces fonctions psychologiques dépendent des mécanismes de catégorisation existant dans le cerveau ». G. M. Edelman distingue deux types de conscience : une conscience primaire, « confinée au présent remémoré », et une conscience secondaire, qui « naît avec l’apparition de compétences sémantiques au cours de l’évolution des espèces, et s’épanouit avec l’acquisition du langage et de références symboliques ». Ces deux modes de conscience débouchent évidemment sur les théorisations de la mémoire et sur la question de l’inconscient, celle-ci ne pouvant faire l’esquive de l’apport freudien. Pour G. M. Edelman, « la notion freudienne de refoulement est compatible avec les modèles de la conscience présentés ici ». Mais il ne va pas plus loin et nous ne sommes guère renseignés, par exemple, sur l’intégration de la différence des sexes, et encore moins sur des rapports de domination que la biologie n’a pas (pas encore) les moyens d’expliquer.

De l’auto-organisation à la naissance du désir

Dans un livre cosigné, Jacques Hochmann et Marc Jeannerod23 tentent, eux, une confrontation entre psychanalyse et neurosciences, « sans chercher à triompher l’un de l’autre ». Ils rencontrent évidemment la question qui, ici, nous intéresse, celle de l’intentionnalité. « Comment se forment les représentations qui internalisent les buts que l’individu se fixe ? » « À quel motif obéit le cerveau pour s’auto-organiser en sondant le monde extérieur ? » Au neurophysiologiste le psychanalyste répond en parlant de « formation de l’objet interne pour désigner un mécanisme d’appropriation et d’intériorisation de l’objet du désir qui devient, par identification du moi à l’objet externe, une partie de soi ». La réponse, on le voit, fait intervenir deux notions que le neurophysiologiste, lui, n’utilisait pas : celle d’identification et celle de désir.

Dans l’ensemble de leur ouvrage, les auteurs plaident pour une non-confusion et contre l’établissement à tout prix de passerelles conceptuelles. Sages et pertinents, ils disent, le premier : « un seul cerveau » ; l’autre : « deux réalités ». Cependant on notera que, en introduisant la notion de désir, Hochmann introduit celle de la différence et de la présence-absence, ce qui nous fait signe, ici, par rapport à l’appréhension et à l’intégration de la différence des sexes, de ce qui la signale, des représentations qu’elle induit, et du désir qu’elle implique. Et du langage qui la dit.

E – La bisexualité : une passerelle ?

L’idée selon laquelle des caractéristiques de chacun des deux sexes pourraient coexister en une même unité concerne en général tous les êtres, notamment les êtres vivants, et en particulier les humains. Cette idée, par ailleurs, est vieille comme le monde ; elle est présente dans toutes les mythologies, et, dans notre culture, elle est à forte prétention scientifique ; elle couvre un certain nombre de récupérations idéologiques émanant de registres divers et d’intentions variables ; on la retrouve dès l’aube de la théorisation psychanalytique dont elle reste une épine théorico-clinique non négligeable.

Il est de fait que la différence des sexes et leur répartition posent à l’humanité quelques problèmes.

La double altérité

Il y a moi et l’autre ; moi ou l’autre ; moi avec, contre, dans l’autre, et réciproquement. C’est bon ou insupportable, mais de toute manière pour mon narcissisme c’est un scandale. Ce que Freud appelait le narcissisme des petites différences est d’autant plus exacerbé que cet autre, qui me ressemble, est non seulement différent, mais doublement différent.

En effet, l’altérité – ce qu’oublient volontiers les philosophes – est double ; c’est une altérité à trois, dans la différence des sexes et celle des générations ; trois personnes dont deux ont le même sexe et la troisième un sexe différent ; dont deux sont de la même génération et pas la troisième ; dont les contacts physiques se font deux par deux (la mère étant la seule à avoir un contact nécessaire avec le corps des deux autres). Je pourrais dire par exemple que mon père, ma mère et moi, trio familial très uni, nous formions des couples parfaits…

Les retrouvailles

Le fantasme de la bisexualité pour tous est non seulement un déni de la différence, mais encore, par voie de conséquence, un déni de la séparation. Que celle-ci se formule en termes de séparé de qui ou de quoi au bénéfice de qui ou de quoi, pour qui, avec qui, etc., si l’on croit qu’il n’y a pas de différence, alors il n’y a pas vraiment séparation. On est tous pareils et on reste tous ensemble. Au scandale des différences répond le fantasme d’une uniformité universelle. On est tous pareils, égaux et frères. Égalité, fraternité, bisexualité.

Si, toutefois, force est de reconnaître qu’il y a séparation, on pensera alors qu’elle n’est que temporaire. Autrefois c’était l’union, la sphère platonicienne, l’androgyne originaire malencontreusement et douloureusement séparé en deux.

À la fin des temps, la nostalgie ne sera enfin plus ce qu’elle aura été si longtemps, et ce sera la réunion retrouvée, l’âge d’or, le paradis perdu et enfin retrouvé.

Si toutefois ce fait de l’altérité et des différences induit la première rupture, la première perte, le premier deuil à faire, il crée la première différenciation moi – non-moi, indispensable à la constitution d’un sujet. Celui-ci est donc, originairement et obligatoirement, un être séparé ; d’où les fantasmes en forme de : et si on restait pareils, comme des jumeaux, mieux, comme des siamois, tout sexe confondu ?…

La question des ressemblances est voisine. En langage courant on dit qu’il « ressemble à sa mère » ou qu’elle « est » le portrait de son père. L’objectivité des ressemblances est une affaire de consensus ; par contre, il faut bien considérer que trouver une ressemblance est un phénomène intentionnel. On fait, inconsciemment, que x égale y, ou presque, par-delà les différences. L’idée d’une bisexualité constitutionnelle favorise l’opération ; mais encore faut-il préciser ce que l’on entend par « constitutionnelle » : génétique ou identificatoire ?

Attirance et déviance

L’idée d’une bisexualité originaire et divisée permet d’expliquer – si ce n’est de justifier – l’attirance universelle d’un sexe vers l’autre, et réciproquement. Mais cette bisexualité supposée est requise aussi pour expliquer – si ce n’est justifier – l’homosexualité en assimilant l’homosexuel homme à un être bisexuel chez qui les tendances féminines l’emportent sur les masculines ; et l’inverse pour l’homosexualité chez la femme.

Très systématiquement dans notre culture, l’idée de bisexualité cherche à se fonder sur des données biologiques, embryologiques, anthropologiques, génétiques, etc. C’est ainsi que l’on entend partout, y compris chez les analystes, que, par exemple, à l’origine, tout embryon est d’abord féminin et qu’il le restera sauf s’il est arrosé d’hormones mâles, auquel cas il devient masculin. On a, paraît-il, émis récemment l’hypothèse inverse. Mais cela, pour la psychanalyse, n’a évidemment aucune importance. Non pas que les analystes ne respectent pas les travaux scientifiques sérieux, mais, en fait, ils parlent d’autre chose.

À propos de la bisexualité, la position de Freud resta plutôt embarrassée. En 1929, dans Malaise dans la civilisation, il reconnaît que « la théorie de la bisexualité demeure très obscure », mais il écrit : « L’homme est lui aussi un animal doué d’une disposition non équivoque à la bisexualité. » Quand elle veut banaliser la sexualité, notre culture pratique volontiers l’analogie entre celle de l’homme et celle de l’animal : chez les humains, c’est tout comme pour les animaux ; la séduction est en somme un phénomène naturel, voyez la parade, le paon qui fait la roue et le miaulement de la chatte en chaleur ; les hommes et les femmes font pareil, mais en mieux. C’est ce mieux, ce plus raffiné qui est censé caractériser la condition humaine ! On néglige ainsi les interdits, la transgression, et on ne remarque pas que, si les humains ne coïtent pas dans la rue comme les chiens, ce n’est pas seulement parce que dans un lit c’est plus confortable. Le discours est voisin en ce qui concerne la bisexualité : c’est pareil, mais chez les humains, c’est quelquefois plus compliqué… C’est comme ça, et il faut bien reconnaître que les animaux sont plus nature que nous !

En réalité et en l’état actuel des sciences, on sait comment telle émotion « psychologique » se traduit par tel ou tel mouvement « physiologique » mais on ne sait pas dire lequel induit l’autre, ce que précise Claude Aron24 : « Le problème n’est pas de savoir si on peut assimiler la brusque passion amoureuse de Pelléas et Mélisande aux interactions sexuelles de l’animal en faisant appel à des mécanismes chimiques. Il réside dans l’impossibilité où nous sommes de définir la nature de l’émotion provoquée chez la rate œstrale par la présence du mâle. »

Un autre argument en faveur d’une bisexualité foncière s’appuie sur l’existence des transsexuels. Dans le discours courant, l’idée que des individus puissent changer de sexes désigne l’exception qui confirme la règle, à savoir que les « normaux » ont une identité sexuelle bien définie. Quand cette base rassurante est bien. assurée, on peut la mettre en doute et évoquer une bisexualité « rentrée », refoulée, originaire peut-être ; et l’on s’appuie alors sur l’existence des hermaphrodites.

Psychanalyse et psychobisexualité

Fasciné par les mystères et les découvertes de la biologie et de la génétique, et déculpabilisé à bon compte, on en oublierait presque que la psychanalyse ne dit strictement rien sur la sexualité à proprement parler. Son discours et sa pratique traitent de la représentation inconsciente que l’on se donne des phénomènes biologiques sexuels. La pulsion, concept limite entre le soma et la psyché, représente le somatique dans le psychique, et par le fait même constitue celui-ci. La psychosexualité, c’est ce que l’appareil psychique met en représentations affectées, refoulables et symbolisables à partir d’une donne sexuelle biologique, anatomique, génétique, etc. Ce modèle théorique que l’on se donne exige un changement de paradigme. La psychanalyse ne s’occupe que des destins psychiques du destin physique, étant entendu que ces destins sont colorés, marqués, induits par l’environnement, la culture, etc., et tout ce qui est passé et transmis par la vie psychique des parents, êtres de langage et de socialisation. Dans cette perspective, on se gardera de confondre une éventuelle bisexualité anatomique, génétique, etc., et les fantasmes, rêves, mythes et rationalisations qui s’élaborent à son endroit…

Ainsi débarrassée de références extradisciplinaires, la bisexualité psychique désigne alors la coexistence, chez un même individu, de désirs apparemment contradictoires, masculins et féminins. Toutefois le mot de « coexistence » n’en dit pas assez. Des questions persistent : non, la bisexualité psychique, ce n’est pas que de l’homosexualité ; non, ce n’est pas par moitiés égales, le mélange est très variable. C’est à la fois et en même temps de même nature et différent ; coexistence pacifique et harmonieuse, sinon c’est le déchirement, le conflit.

Après ces considérations, on pourrait proposer la définition suivante de la psychobisexualité : c’est la capacité de l’humain – quel que soit son sexe – à s’identifier inconsciemment, très précocement, au long cours mais selon des modalités variables, à des personnes ou à des caractéristiques de l’un ou l’autre sexe. Le mot « capacité » étant faible, il faut préciser : c’est l’investissement, par un appareil psychique – fût-il encore rudimentaire ou déjà évolué –, de fantasmes d’identifications inconscients à des objets sexués, quel que soit leur sexe, réel ou supposé, et plus particulièrement à la représentation de leur psychosexualité.

On saura – et cela fait partie de la définition – que cette définition est constamment guettée par des envies – disons : des fantasmes – de détournements idéologiques plus ou moins récupérateurs, tels que, pour ne citer que les grands classiques : confusion biologisante, espérance morale de complémentarité, ou encore reste magique de fusion totalisante. Dans ces diverses perspectives, la notion de bisexualité peut évidemment servir à tout, y compris à la caricature : les hommes n’ont pas peur des femmes, puisqu’ils sont eux aussi un peu bisexuels ; ils ne dominent pas les femmes, puisqu’elles sont bisexuelles et donc capables de prendre leur destin en main ; mais peut-être ne le sont-elles pas assez, il faut les aider et leur montrer ce que c’est qu’un homme, etc. Par contre, la question des identifications inconscientes continue d’intriguer, car, semble-t-il, les identifications ne résolvent pas vraiment la peur que les hommes ont des femmes. Le processus d’identification à l’agresseur répond partiellement mais renvoie à une autre question : De quelle agression s’agit-il, pourquoi les hommes se sentent-ils agressés par les femmes, ou par le féminin ?

F – Sexe et genre

Selon Stoller

En cours de travaux sur les déviations sexuelles et les manières qu’ont certains individus de vivre une sexualité apparemment contraire à leur nature anatomo-physiologique, Robert J. Stoller a proposé une distinction qui s’est imposée comme fondamentale entre le sexe et le genre.

Sexe (état de mâle et état de femelle) : c’est le registre biologique – chromosomes, organes génitaux externes, gonades, appareils sexuels internes (par exemple, utérus, prostate), état hormonal, caractères sexuels secondaires et cerveau.

Genre (identité de genre) : c’est un état psychologique – masculinité et féminité. Pour Stoller, « le sexe et le genre ne sont nullement nécessairement liés ».

« Le terme identité de genre renvoie au mélange de masculinité et de féminité dans un individu, ce qui implique que l’on trouve et la masculinité et la féminité chez chacun, mais sous des formes différentes et à des degrés différents. » « Ce n’est pas la même chose que l’état de mâle et l’état de femelle, qui ont une connotation biologique ; l’identité de genre implique un comportement psychologiquement motivé. »

Stoller25 définit la masculinité et la féminité comme une somme de qualités dont un sujet se sent possesseur et qui fonde la croyance qu’il a d’être masculin ou féminin, croyance qui résulte de la disposition biologique, des attitudes parentales dans l’enfance et des influences sociales. Cette option prise par Stoller est imparable ; cependant elle mérite d’être affinée. Par exemple, on précisera que la disposition biologique renvoie à une auto-information et à une autoreprésentation, narcissiques certes, mais aussi objectales dans la mesure où la représentation de soi passe par le regard de l’autre. On précisera aussi que, davantage que des attitudes parentales, la croyance du sujet dépend des désirs inconscients des parents, et des multiples réseaux d’identifications. Enfin, plus que les influences du social, ce qui définit le sujet est du registre de l’assignation symbolique (nom, place dans la parenté, la communauté, la classe sociale, etc.).

En somme, est dit masculin l’individu :

• qui a un sexe masculin ;

• qui se sent lui-même du genre masculin ;

• qui est reconnu par les autres comme masculin et assigné à une place d’homme.

On devrait ajouter, à cette liste :

• qui a des fantasmes et des comportements majoritairement masculins, et aussi des fantasmes et comportements féminins, mais avec une moindre intensité ;

• qui est reconnu comme homme dans l’imaginaire collectif et le symbolique, ce qui ne l’empêcherait pas, à l’occasion, d’avoir des qualités reconnues comme féminines par cet imaginaire collectif, et par ailleurs de tenir éventuellement un rôle socialement marqué de féminité.

On aura évidemment remarqué que la définition de l’ « individu féminin » est la même à un mot près, mais que, spontanément, on a présenté les choses (Stoller aussi) du côté masculin. On a procédé comme les anatomistes d’autrefois : on a pensé le féminin et le vagin comme s’ils étaient un masculin et un pénis en creux… !

Perturbations identitaires

Pourtant la vie pourrait être belle si toutes ces conditions définissant l’identité de genre concordaient harmonieusement ! En fait, bien souvent, la situation est perturbée. Pas seulement dans les formes dites d’aberration sexuelle telles que transsexualité et travestisme, pas non plus dans ce que l’on appelle déviance (les homosexualités, les perversions, les perversités), mais aussi dans la masculinité

— ou la féminité – la plus banale, hétérosexuelle et ordinaire… : on constate qu’il peut y avoir discordance entre le sexe biologique et le genre en tant qu’état psychologique. Il semble que, si la proportion du masculin et du féminin est mal équilibrée, pas harmonisée, le sujet ressent un malaise, vis-à-vis de lui-même et/ou envers les autres. Malaise, à tout le moins marginalité, parfois décalage existentiel important : il s’agit d’une tendance, d’un désir, parfois même d’une conviction de ne pas être ce que l’on est, de ne pas être complètement conforme à ce dont témoigne l’anatomie, ni à ce qui est écrit sur le livret de famille et sur la carte d’identité.

L’ampleur de ces perturbations est variable, depuis le doute discret jusqu’à la croyance foncière.

— Le transsexuel a un sexe anatomique mais il est profondément persuadé qu’il appartient à l’autre sexe, et fera tout pour revendiquer sa « véritable » adéquation ; tout, y compris l’intervention chirurgicale et hormonale.

— Le travesti n’a aucun doute sur son propre sexe mais il jouit de se montrer avec les atours et caractéristiques de l’autre sexe, celui qu’il n’a pas mais fait semblant d’avoir.

— L’homosexuel(le) éprouve une attirance érotique préférentielle pour des personnes pourvues du même sexe que lui (ou elle), attirance sur le mode de l’investissement et/ou de l’identification.

— Le pervers sexuel trouve son plaisir dans des fantasmes et/ou des comportements correspondant à des « fixations » très précises et stéréotypées sur un objet fétiche, une zone érogène, un geste infantile, une composante sadomasochiste ou exhibo-voyeuriste de la sexualité, ou encore sur un type de personnes (l’enfant que l’on caresse ou celui que l’on viole), etc. Le dénominateur commun de ces pratiques est la polarisation exclusive sur le scénario pervers au détriment de la personne du ou de la partenaire (par exemple, pour le fétichiste de la chaussure vernie, peu importe la femme qui porte la chaussure pourvu que celle-ci soit vernie).

— La perversité dite morale ou narcissique n’utilise la sexualité que pour faire le mal, créer l’ambiguïté qui, en jouant du sexe et du genre, mettra l’autre en porte-à-faux, à découvert, et aux abois. C’est le théâtre du qui pro quo ; poussé à l’extrême, il dissout l’autre en le détruisant en tant que sujet.

Mis à part ces troubles, ces déviations, ces fixations, reste le vaste ensemble des fantasmes et comportements de tout le monde concernant les rapports en soi et chez les autres du sexe et du genre, et du masculin et du féminin sans que leur étude – fût-elle seulement survolée – ne nous renseigne sur cette étrange et systématique domination des groupes masculins sur les féminins, et encore moins sur notre hypothèse d’une peur que les hommes éprouveraient à l’égard des femmes et qui les inciterait à les asservir, ou tout au moins à le croire et à le leur faire croire, autant que faire se peut…

G – Éthique de la différence

Puisqu’on cherche à comprendre pourquoi, à partir de la différence des sexes, les hommes ont tendance – par peur, peut-être – à dominer les femmes, encore convient-il de s’entourer de précautions éthiques et de repérer quelques pièges. Par exemple :

La valorisation

Quand F. Héritier énumère les couples d’opposés qu’elle retrouve de par le monde dans toutes les cultures (le chaud – le froid ; le sec – l’humide ; le blanc – le noir ;, etc.), elle remarque que systématiquement l’un des deux éléments du couple est valorisé au détriment de l’autre.

L’attribution de cette valeur ou si l’on veut, de cette plus-value, est éminemment variable dans le temps et dans l’espace, mais, quoi qu’il en soit, il y a toujours valorisation, donc inégalité. C’est dire que toute opposition induit et s’inscrit dans un système de valeurs, et que tout système de valeurs crée des oppositions et des inégalités de considération et de traitement. De la valorisation à la domination, il n’y a pas loin, et l’on sait que la peur est un bon inducteur de valorisation – et de rejet.

Un reste d’animalité

Lors du constat d’une différence, et au premier chef celle des sexes, il faut aussi prendre en compte les idéologies moralisatrices et pseudo-humanistes qui positionnent l’homme et l’animal. Dans cette opposition, la spiritualité, l’intelligence, etc., sont évidemment attribuées à l’homme, alors que la sexualité serait ce que l’homme et l’animal ont en commun. Dans cette perspective, la sexualité serait, chez l’homme, un reste d’animalité qu’il faut dompter dans la mesure où elle est propice aux désordres et « aux instincts les plus bas », surtout si l’on considère dans le même mouvement, si l’on ose dire, que la femme est plus près de la nature que l’homme, ou que sa « nature » est restée plus animale que celle de l’homme.

Ce qui se dit de l’animal s’entend aussi à propos du « primitif » souvent considéré comme étant plus près du singe que de l’homme civilisé. On pense qu’il ne connaît pas grand-chose et qu’il coïte comme une bête sans savoir ce qu’il pourrait savourer s’il était un tant soit peu civilisé ; ou bien on l’imagine comme un… superman sexuel et une femelle chaude dont les humains affadis par la civilisation envient les prouesses ! En fin de compte, le critère apparemment imparable de la domination sexuelle de l’homme sur la femme résiderait dans la force musculaire : il est le plus fort ; la preuve, il peut violer, alors qu’une femme ne peut guère violer un homme que si elle l’allume. En fait, plus précisément que dans la force, le critère est dans la pénétration, avec, dans le couple pénétrant-pénétrée, la valorisation du baiseur et de l’enculeur sur le – ou la – baisé(e), etc. C’est indiscutable, mais tout le problème est de savoir si c’est suffisant pour résumer les rapports, sexuels et généraux, des hommes et des femmes En effet ce n’est qu’à courte vue que l’on peut avancer une suprématie du pénétrant ; la psychopathologie la plus quotidienne prouverait que cette suprématie est bien souvent vulnérable, menacée et incertaine. Mais que de rituels, que de discours pour conjurer cette incertitude !…

La préférence « humaniste »

L’autre précaution éthique sera ici présentée sous forme de question : en dépit de l’objectivité affirmée par les chercheurs et, du reste, revendiquée aussi par le bon sens commun, pourquoi, en général, préfère-t-on que les affaires du sexe, des différences, des dominations mais aussi des désirs, des compulsions, de la folie parfois et en tout cas des secrets de famille, soient plutôt en rapport avec le biologique, l’héréditaire, la soif des cellules, les bosses du cerveau ou l’anomalie génétique, plutôt que dans les méandres psychologiques où les engagements et les responsabilités voisinent ? Cette préférence ou, si l’on veut, ces idéologies ont le grave inconvénient d’inciter à des oppositions conceptuelles stériles et à des exclusions. Il est de fait que, même à un haut niveau scientifique, on a tendance à penser, par exemple, que tout est biologique, explicable en termes biologiques objectivants et qu’il convient de se méfier des « interprétations » fumeuses et irresponsables, psychologiques ou, pis : psychanalytiques. De l’autre bord, il est de fait également que l’on tombe volontiers dans le même travers, négligeant les propos des biologistes et des philosophes en fonction de leurs « résistances » personnelles. Plutôt que des ignorances ou des attaques ad hominem, il conviendrait de penser dans des registres épistémologiques divers, en définissant des niveaux d’approche différents, en admettant les incompatibilités, quitte à repérer les articulations possibles.

Dans cette perspective, il faut ainsi faire son choix entre trois options fort répandues, les unes et les autres, surtout les deux premières, dans les mentalités, et cela très probablement davantage dans la culture occidentale moins enserrée que les cultures orientales par des réseaux de traditions et d’interprétations qui apportent des réponses en quelque sorte préventives. Ces trois options concernent en fait la vision que l’on se fait de ce que l’on appelle la « nature humaine », à tort puisque, en fait, sur fond de nature, elle est une culture.

— La première option consiste à affirmer une opposition manichéenne et musclée entre les bons et les mauvais, les normaux et les fous, et, en général, ceux qui font… comme tout le monde devrait faire, et les autres.

— La deuxième option est pessimiste : elle consiste à penser que le genre humain est malade, pervers, destructeur et qu’il court à sa perte, ce qui n’est sûrement pas faux, mais semble par trop simpliste.

— La troisième est l’option que l’on pourrait qualifier d’humaniste ; et qui consiste à voir l’être humain dans la globalité de ses différences, de ses singularités et de ses mouvements de vie et de mort. Le choix de cette dernière option est évidemment indispensable pour aborder les manières dont chaque être humain se dépêtre, en tant qu’être social et en tant qu’individu singulier, de problèmes tels que la différence des sexes, celle des générations, l’inadéquation éventuelle de son genre à son sexe, le déséquilibre en lui du masculin et du féminin, la peur et l’envie d’un genre pour l’autre, les réactions des uns et des autres à l’amour tendre, à la sexualité, à la destructivité, à la perte partielle ou totale, à la sublimation, à la jouissance, à la passivité, etc.

La différence dérange

Le mot vient du grec phorein et du latin ferre : porter (y compris porter dans son ventre ; c’est d’ailleurs la même racine que « fertile ») (Le Robert étymologique, 1993). « Di » marque la séparation (comme par exemple di-(a)bolique et symbolique). « Différer » signifie séparer et porter dans des sens divers, et différer dans le temps : retarder, surseoir. La différence, c’est l’écart, le non-identique, la séparation et la distinction, dans l’espace et dans le temps (voir Jacques Derrida qui écrit « différance » et marque ainsi le décalage dans le temps, la latence, l’opposition du principe de réalité au principe de plaisir).

On dit que la différence produit, crée, fait exister, c’est vrai, mais on le dit… après ; après avoir assumé la différence : parce que d’abord la différence dérange ; elle dérange parce qu’elle dit qu’il y a séparation ; elle pose qu’il y a deux, qu’il y a de l’autre. Elle intrigue, elle apporte de l’étrange, parce que l’autre est fondamentalement étranger (de exterus : du dehors) à mon intimus. La différence est irréductible : version pessimiste ; ou elle est promesse : version optimiste, mais promesse de quoi, annonciation mais peut-être renoncement ? Avec l’autre (personne, objet, instrument, situation, etc.), on pourra s’associer, à moins que l’on s’exploite ; mais, en ce cas, qui sera la possession de qui, et que souhaiter, posséder ou être possédé ? L’objet naît dans la haine, écrivait Freud : haine de la séparation et de la différence qui fondent un objet en face d’un sujet, et réciproquement. La rencontre est « frontale » ; le mot est de Lévinas qui ne voit pas, lui, le rapport intersubjectif initial comme un conflit mais comme une interpellation de l’un à l’autre. L’altérité commande : Tu ne tueras point, ce qui prescrit une éthique à l’individualisme, égoïste par nature.

Différence et certitudes

La différence dérange les certitudes. Perspectives voisines : on remarquera que dans les sciences « dures » le déterminisme est sérieusement ébranlé. « Tant en dynamique classique qu’en physique quantique, les lois fondamentales expriment maintenant des possibilités et non plus des certitudes » (Ilia Prigogine). Avec les vacillements que l’aléatoire et le dissipatif introduisent dans le déterminisme, on retrouve les inquiétudes de la différence : « La question du temps et du déterminisme n’est pas limitée aux sciences, elle est au cœur de la pensée occidentale depuis l’origine de ce que nous appelons la rationalité. » « Comment concevoir la créativité humaine ou comment penser l’éthique dans un monde déterministe ? Cette question traduit une tension profonde au sein de notre tradition, qui se veut tout à la fois celle qui promeut un savoir objectif et celle qui affirme l’idéal humaniste de responsabilité et de liberté. » Et plus loin, Prigogine26, à propos d’Einstein, évoque « l’opposition entre la connaissance objective et le domaine de l’incertain et du subjectif », tandis que, pour sa part, Jean-Marc Lévy-Leblond rappelle qu’ « un énoncé, aussi élémentaire et compact soit-il, ne prend sens que dans son cadre conceptuel global ; il n’est pas “vrai” ou “faux” en lui-même »27.

Du reste, on en dirait autant dans les sciences humaines, quand on assiste à l’effondrement des certitudes et des idéologies minées par l’infiltration des différences inquiètes, par l’aléatoire triomphant et le retour des croyances ignares. Le postmodernisme, selon Jean-François Lyotard28, prédit la fin des certitudes sans différence et des totalités sans rupture, et Michel Serres ne voit de véritable objectivité – celle qui maîtrise les différences – que dans la géométrie29… !

Différence et identité

Il y a pire : la différence ne sévit pas seulement entre moi et l’autre, entre moi et l’extérieur, l’étranger ; la différence, elle est aussi en moi ; entre moi et moi. Différences de rythmes, de potentiels, d’excitations, d’humeurs, de sentiments, d’opinions, etc., d’un jour à l’autre, d’une minute à la suivante, d’aujourd’hui par rapport à hier, et sans préjuger de demain : mon identité se construit et perdure, comme elle peut, sur, grâce et malgré un débat constant entre mes objets internes, ne serait-ce que les aléas de mon identité de genre par rapport à mon anatomie, et sans parler de ma carte immunologique ni de mes identifications inconscientes !… Qui suis-je, et pour qui ? Où est le centre, l’origine, la limite ? L’anatomie ne fixe pas mon destin ; celui-ci est déterminé par le conflit constant – au mieux : la négociation – entre les effets de cette anatomie et la fluctuation de désirs que je connais mais dont je pressens que je ne les connais pas tous. De toute manière, je m’efforce de fabriquer du sens, alors que je suis animé de forces souvent contradictoires. La vie n’est pas simple ; ni au masculin, ni au féminin !.

De plus, il y a ambiguïté : la séparation n’est pas toujours nette ; la différence n’est pas toujours franche. Est-elle jamais vraiment précise, la limite en deçà ou au-delà de laquelle c’est encore à peu près identique ou déjà un peu différent ?

Où commence la différence ? À partir de quel seuil une dérive probable, possible même, se dessine-t-elle ? Quand un soupçon se met-il à surgir : pareil, pas pareil ? Et si ce n’était pas sûr, et si les choses n’étaient pas tout à fait à leur place, sur le corps et dans la tête ? Où commence l’autre en moi et moi en lui ? Quand je parle, qui parle en moi ? De quels objets le sujet est-il construit ? Plus précisément ici : l’homme ne serait-il fait que de masculin ? Le masculin définirait-il totalement un homme – et réciproquement pour le féminin chez les femmes ?

La différence sexuée

Il faut encore y revenir : la différence dérange, elle est scandaleuse, elle est incompréhensible parce qu’elle est sexuée. Certes, l’amour et la femme sont glorifiés et les mères sont adorées, mais persiste foncièrement une peur sexuelle des hommes envers les femmes. En tout cas, en témoigne une surabondante littérature sociologico-historico-psycho-anthropologique qui, en contrepoint ou en accord avec la littérature romanesque, procède à des constats tant dans l’actualité que dans les diverses époques et lieux repérables dans l’Histoire. On en a cité quelques exemples ; ajoutons encore au florilège trois textes, chacun indiquant une approche différente, mais au demeurant complémentaire.

Traçant les « figures de la femme fatale dans la culture fin de siècle », Bram Dijkstra30 insiste sur cette peur, sexuée, ou sexuelle, en l’occurrence comme on voudra, de la femme dévoreuse insatiable, tigresse, mante, vampire et vamp : « Cette bête prédatrice et démente, ce monstre régressif désire absorber le mâle, l’asservir à ses besoins physiques élémentaires. » Tout, ou plutôt toutes ont leur portrait : Judith, Salomé, mais aussi, plus sournoisement, celles, Léda, Pasiphaé, qui, sous couvert du mythe où le dieu se fait animal, s’adonnent à des accouplements monstrueux.

Plus politique, on rappelle que le national-socialisme valorisait la virilité aryenne pure et conquérante, tandis que le communisme, en Europe de l’Est, voulait « inventer un homme nouveau » et perpétuer l’image du beau kolkhosien qui bat les records de productivité pour la plus grande gloire du Parti. Mais les prolétaires restent ce qu’ils sont, et on ne sait quels beaux jours le mâle, petit ou grand bourgeois, plein-temps ou déjà chômeur, a encore devant lui – et devant elles.

Dans une perspective différente, J. Kristeva écrivait31; « Aragon homosexuel ? On l’a dit, on l’a vu. Lesbien plutôt, kleptomane de la volupté féminine. » Le mot mérite d’être retenu, mais le propos est, aussi bien, valable pour le cas Schreber étudié par Freud et aussi, mais en douce et sans se l’avouer, pour n’importe quel homme, en tout lieu et en tout temps…

L’expérience amoureuse

S’inspirant de Platon, Alain Badiou classe les lieux « où se constituent des pensées » en quatre catégories : la science, l’art, la politique et l’expérience amoureuse. Celle-ci, à condition d’être « non romantique, c’est-à-dire non fusionnelle »…, « est le lieu où la différence des sexes non seulement s’éprouve, se souffre et se parle, mais aussi se donne à la pensée ». « C’est dans l’amour que la pensée se délivre des pouvoirs de l’Un, et s’exerce à la loi du “deux”, à ce qui fait effraction de l’Un. »32!

Dans le même temps, Jean Baudrillard exige une « chirurgie esthétique de l’Altérité »33. « Peut-être l’altérité et la relation duelle disparaissent-elles progressivement avec la montée en puissance des valeurs individuelles et la destruction des valeurs symboliques ? Toujours est-il que l’altérité vient à manquer et qu’il faut, de toute nécessité, produire l’autre comme différence, à défaut de vivre l’altérité comme destin. »

Peur du Un, de la fusion, de la non-différence : si la différence n’existait pas, il faudrait l’inventer. Ambiguïté et hésitation de la pensée : la différence dérange mais elle est nécessaire pour penser, pour se représenter. L’autre est toujours intrusif, scandaleusement pas pareil ; il m’intrigue mais j’ai besoin de son regard, de son existence pour me sentir vivre et me reconnaître. Sans altérité, je ne peux ni me représenter, ni me reconnaître, ni m’identifier. Mais il faut payer le prix de l’altérité nécessaire ; et ce prix, c’est celui de la différence et de tout ce qu’elle charrie de désarroi, car la différence est d’abord sexuée, ce qui accentue encore ce que l’autre a d’irreprésentable, d’impensable, solitude seulement côtoyée. C’est sur cette question de l’impensable, de l’irreprésentable, de l’inconnu(e) que bute l’humain ; tous les philosophes le disent, mais tous ne précisent pas que la différence est située sur le corps, le mien et celui de l’autre, ou plutôt de deux autres. Car dans cette altérité, nous sommes trois : deux ont le même sexe : le ou la troisième, non.

La différence constructive

La différence dérange parce qu’elle sépare ; mais elle est constructive précisément parce qu’elle sépare. Elle structure, elle crée, elle fait avancer, elle ouvre l’espace nécessaire pour penser ; elle permet le mouvement, elle est le mouvement qui brise la monotonie répétitive et mortifère du même, du clone, du toujours déjà là pour toujours, sans changement. Cette différence constructive casse la répétition. Celle-ci, rappelait Gilles Deleuze, « exprime une puissance propre de l’existant, un entêtement de l’existant dans l’intuition, qui résiste à toute spécification par le concept ». « La répétition apparaît comme la différence sans concept. »34

On voit le malaise : on affronte bien plus qu’une contradiction, bien davantage qu’un conflit ou une opposition. La différence scandalise mais elle sauve de la répétition ; l’entre-nous-tous-pareils serait reposant, tranquille mais stérile, comme la mort. À l’opposé, l’altérité me met radicalement en question face à tout ce que l’autre manigance et dont une part me reste impensable, irreprésentable, face cachée que l’on espère approcher par la commensalité, la relation, voire l’amour, mais qui, fondamentalement, persiste comme une menace de mon identité, de mon intégrité. Sans parler déjà de narcissisme et d’identification, on constate que cette menace, incarnée par une altérité pourtant nécessaire, est difficile à élaborer. Il est probable que les idéologies tentent de colmater le problème ; d’où l’accroissement de la difficulté quand celles-ci s’effondrent. Comme dirait Jean-François Lyotard : « Le postmoderne serait ce qui dans le moderne allègue l’imprésentable dans la présentation elle-même. »

La domination masculine

Après plusieurs décennies de luttes des femmes, les hommes commencent à s’interroger et à étudier le caractère systématiquement androcentrique du discours qu’ils tiennent à propos des femmes. Un livre de Pierre Bourdieu en témoigne ; l’auteur parle en sociologue, ce qu’il est ; on ne peut que le suivre quand il écrit, par exemple : « L’ordre social fonctionne comme une immense machine symbolique tendant à ratifier la domination masculine sur lequel il est fondé. »35

Dans ce registre du sociologique, Bourdieu en dit évidemment bien davantage que les références présentées ici. Quand il avance que « la domination masculine est le produit de l’effort des hommes pour surmonter leur dépossession des moyens de reproduction de l’espèce et pour restaurer la primauté de la paternité en dissimulant le travail réel des femmes dans l’enfantement », on ne peut qu’être d’accord, d’autant qu’Euripide déjà le faisait dire à Oreste et à Apollon. Cependant, pour Bourdieu, le fondement de ce travail « idéologique » (les guillemets sont de lui) est à rapporter aux « contraintes de l’économie des biens symboliques qui imposent la subordination de la reproduction biologique aux nécessités de la reproduction du capital symbolique ». Certes, mais si ce capital symbolique fonde le socius, c’est-à-dire le caractère social de la « nature » humaine, encore pourrait-on se demander où le symbolique prend sa source et sa nécessité : ce qui nous renvoie au thème de la différence, inséparable de celui de la domination. Du reste, P. Bourdieu laisse poindre une intuition, celle à partir de laquelle l’interprétation prend le relais de l’approche sociologique : « La virilité, on le voit, est une notion éminemment relationnelle, construite devant et pour les autres hommes et contre la féminité, dans une sorte de peur du féminin, et d’abord en soi-même. » Bourdieu n’en dit pas plus. Nous avions en somme commencé là où il s’arrête.

La « chienne sensualité »

Déjà Nietzsche avait tenté de penser la situation grâce au mythe de l’éternel retour que Deleuze précisait ainsi : « La répétition dans l’éternel retour apparaît comme la puissance propre de la différence. » Il élimine « le Même et le Semblable, l’Analogue et le Négatif ». Il répète mais par là affirme la différence. Nietzsche, à sa manière, disait aussi que cette différence est sexuée, et que ce qui la menace est précisément dans ce qui est à la fois le modèle de la différence – celle des sexes – et sa perdition (« la chienne sensualité »). Peur à la fois philosophique et viscérale : « Ne vaut-il pas mieux tomber dans les mains d’un meurtrier que dans les rêves d’une femme en rut ? »36

Zarathoustra rencontre une vieille femme et lui dit : « Tout dans la femme est une énigme » ; envie du pénis, jouissance, maternité, tout est dit et la bonne question est posée : « Tout dans la femme a une solution : son nom est : “grossesse”. L’homme est pour la femme un moyen, le but est toujours l’enfant. Mais qu’est la femme pour l’homme ? » « Chienne sensualité » ou maternité qui l’utilise et le jette ? Décidément pour l’homme l’altérité sexuée est bien difficile à gérer… Reste la solution sado-masochiste, pour tenter de lier plaisir et douleur, mise en scène et irreprésentable, rapport des forces et recherche du sens. On se souvient qu’au terme de leur rencontre la vieille femme confie à Zarathoustra une secrète recommandation : « Tu vas chez les femmes ? N’oublie pas le fouet !