Chapitre II. Psychanalyse de la vie amoureuse

A – La réponse freudienne

À la question de savoir pourquoi les hommes éprouvent par rapport aux femmes une peur foncière, la psychanalyse apporte-t-elle une réponse ? Plus précisément, quelle est la réponse freudienne ? C’est celle-ci que l’on va tenter d’exposer maintenant, quitte ensuite à en faire la critique. Auparavant, précisions et rappels

Pertinence et impertinence de la psychanalyse

— La psychanalyse frôle le procès en impertinence dans la mesure où elle prétend tenir sur l’humain un discours à valeur universelle à partir d’une expérience très particulière dont l’invention est récente et contestée, et dont la pratique à chaque fois unique se joue sans témoin à bureau fermé.

— Elle propose un questionnement du monde analogue à celui des enfants, pas seulement en termes de comment, mais surtout en termes de pourquoi, interrogeant davantage le désir que le fonctionnement.

— L’élaboration psychique consiste à traduire, imager, représenter, intégrer psychiquement les stimuli ressentis par le corps. Ces « représentations » sont « affectées » de sentiments variables en intensités et en qualités. Ces représentations ainsi affectées sont soit conscientes, soit « refoulées » dans l’inconscient. Elles sont « symbolisables », c’est-à-dire chargées de significations communicables par le langage. C’est ce que l’homme ne parvient pas à mettre en représentations affectées, refoulables et symbolisables qui déclenche en lui peur, angoisse, terreur.

— Les processus d’identification permettent de négocier altérité et différence.

Toutefois les petites différences dérangent le narcissisme ; c’est dire que l’investissement et l’estime que l’on a de soi même, de son quant-à-soi sont dérangés par l’ « autre », le tout proche – trop proche, le frère ennemi. Freud donne l’exemple classique des guerres fratricides entre peuples pourtant voisins et de culture semblable. D’où l’hypothèse : les hommes ont peur des femmes parce qu’elles sont « pareil-pas pareil », semblables à eux et pourtant différentes. Reste à explorer en quoi et pourquoi cette petite différence dérange les hommes ; serait-elle d’aventure difficile à se « représenter » au point qu’ils en arrivent à se sentir agressés, à s’identifier à l’agresseur et même à agresser l’agresseur ?

Après les recommandations de Nietzsche à la fin du précédent chapitre, trois textes vont nous apporter ici les arguments freudiens en réponse à la question : Si vraiment les hommes ont peur des femmes, pourquoi, et par quels moyens se défendent-ils ?

Il s’agit de trois textes réunis par Freud sous le titre : « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse », écrits en 1910, 1912 et 1918 mais, selon Jones, biographe de Freud, prévus et annoncés déjà en 1906 par Freud à une réunion de la Société de Vienne37. En soi le titre général est inhabituel : « Contributions » est modeste, « psychologie » et « vie amoureuse » ne sont pas des têtes de chapitre fréquentes sous la plume de Freud. Il ne s’agit, à proprement parler ni d’études de cas, ni de textes franchement théoriques, ni vraiment de psychanalyse appliquée. On reconnaît toutefois la réflexion du praticien qui a déjà beaucoup écouté et beaucoup théorisé.

« Un type particulier de choix d’objet chez l’homme »

La perspective est indiquée d’emblée. À l’encontre des poètes, il s’agit de « soumette la vie amoureuse elle-même à un traitement rigoureusement scientifique ». À partir d’observations faites au cours de traitements analytiques, Freud va décrire, et expliquer, un type de choix d’objet amoureux qui est « particulier » mais que l’on rencontre fréquemment chez des sujets à peu près « normaux » ou « même chez des hommes exceptionnels ». Il s’agit donc d’une étude non pas tant de psychopathologie que de psychologie courante éclairée par la psychanalyse.

Quelles sont donc, selon Freud, les conditions de ce choix amoureux ?

— Il faut que la femme ne soit pas libre. Mariée, fiancée, etc., elle appartient à un autre qui, de ce fait, devient un « tiers lésé ». Cette condition est « inexorable », sine qua non, au point que cette femme, tant qu’elle est libre, passe inaperçue.

— Il faut que cette femme ait une réputation douteuse quant à sa vie sexuelle et que l’on puisse douter de sa fidélité, condition que Freud appelle « en termes assez crus », dit-il, « l’amour de la putain ».

Ces conditions sont impératives, quasi compulsives, d’autant qu’elles se doublent d’un « besoin de jalousie ». Les amoureux en question « ne manquent jamais de saisir une occasion qui leur permette d’éprouver des sensations si intenses » (de jalousie). Cette jalousie ne concerne pas le mari mais les autres, amants réels ou supposés, passés, présents ou à venir. La situation est donc triangulaire, avec respect à l’égard du mari et concurrence envers les autres ; plus elle est réalisée et mieux le sujet flambe, s’imposant, de plus, à lui-même une exigence de fidélité, exigence qu’il s’imposera dans la vie chaque fois qu’il se trouvera ainsi amoureux passionné, ce qui, précise Freud, peut se répéter souvent. Une autre caractéristique de ce choix est la tendance de l’amant à vouloir « sauver » la femme aimée, la sauver des difficultés éventuelles de la vie, mais surtout de la déchéance morale.

L’explication générale réside dans une « fixation de la tendresse de l’enfant à sa mère ». Dans ce choix amoureux, pour que le désir s’allume, il faut donc une situation triangulaire avec un tiers lésé, mais ce tiers est respecté et on sauve sa femme de la déchéance morale qui la guette. Quant à la culpabilité, les souffrances jalouses en assurent le prix.

En somme, voilà un compromis qui fonctionne bien : la situation œdipienne est mise en scène, avec un peu de réalisation, un peu de déplacement, un peu de refoulement. Le tragique de l’Œdipe est représenté ; il y a du désir, de l’interdit, du conflit, mais sans angoisse ; le scénario est au point, plaisir amoureux et plaisir masochiste compris ; la manœuvre est jouable, mais est-elle suffisante ? Non, répond Freud ; pour sauver la femme aimée, il faut, de plus, lui faire un enfant. Et, dans les fantasmes de l’amoureux, cet enfant aura évidemment tous les traits et qualités de l’amoureux lui-même.

En somme, le scénario inconscient de ce choix amoureux consiste à déposséder le père mais sans parricide, à posséder la mère mais sans inceste, lui faire un enfant mais pour la sauver, et enfin à être à soi-même son propre père et son propre enfant.

« Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse »

Le thème du deuxième texte se situe, lui aussi, dans le climat œdipien masculin et commence par l’évocation du symptôme qui, avec l’angoisse, induit le plus fréquemment le recours à l’analyse : l’« impuissance psychique », disons : psychosexuelle, sans pathologie organique. Le sujet qui la subit ne comprend pas – parce que c’est refoulé – qu’elle dépend d’une « fixation incestueuse non surmontée à la mère ou à la sœur ». Un interdit intériorisé et inconscient induit à séparer le versant tendre de l’amour et le versant sensuel de telle sorte que la mère et la putain ne soient plus confondues. Il en résulte une bipartition de la vie amoureuse et sexuelle de ces hommes ; ils peuvent coucher avec une prostituée, alors qu’ils sont impuissants avec la femme qu’ils aiment, manière en somme d’éviter l’inceste.

Dans la deuxième section de ce texte de 1912, Freud élargit le débat en posant ce qui, au fond, est la question essentielle : dans le contexte œdipien universel tous les hommes ont une fixation incestueuse inconsciente à leur mère ; donc, logiquement, « on serait en droit de s’attendre à ce que l’impuissance psychique soit une affection universelle dans le cadre de la civilisation, et non pas la maladie de quelques-uns ». On note au passage la référence à la civilisation, rappel de la prohibition de l’inceste, spécifique de l’humain et fondatrice de la « Kultur ».

La première réponse s’appuie sur le « facteur quantitatif du déterminisme de la maladie » : celle-ci est d’autant plus marquée que les fixations sont plus intenses et la poussée pulsionnelle plus forte. Tout en affirmant le bien-fondé de cette explication, Freud cependant annonce qu’il veut élargir le débat encore davantage. L’impuissance psychique étant beaucoup plus répandue qu’on ne le croit, on peut penser qu’un certain degré d’impuissance caractérise la vie amoureuse de l’homme civilisé. Évoquant alors un ensemble allant de la simple défaillance à l’anesthésie psychosexuelle analogue à la frigidité féminine, la non-fusion si fréquente des courants tendre et sensuel, les tendances perverses que l’homme n’ose exprimer à la femme qu’il aime et la tendance à rabaisser celle-ci, Freud avance la conclusion attendue selon laquelle, pour accéder à une vie amoureuse libre et heureuse, « il faut avoir surmonté le respect pour la femme et s’être familiarisé avec la représentation de l’inceste avec la mère ou la sœur ».

Ce passage du texte mélange, de façon étonnante, des données psychologiques s’inspirant à la fois de mœurs datées et de considérations universelles. On éprouve d’ailleurs la même impression d’étrangeté par rapport à tant de pertinence en lisant la page suivante dans laquelle Freud envisage la psychologie féminine. Là encore, ce qui apparaît historiquement marqué par rapport à l’évolution des mœurs reste pourtant transhistorique et pertinent. La conclusion à propos des femmes est qu’elles ont besoin d’un interdit : infidèles au mari, elles sont fidèles à l’amant ; l’interdit aurait, pour elles, la même valeur fonctionnelle que, pour les hommes, le rabaissement de l’objet d’amour. En fait, l’analogie est au service de la thèse amorcée, à savoir que chez tous les êtres humains la vie amoureuse est entravée, et cela au bénéfice de la civilisation, thèse dont on sait l’importance pour la vision anthropologique de Freud, et dont l’énoncé ouvre la troisième section du texte : « La domestication de la vie amoureuse par la civilisation entraîne un rabaissement général des objets sexuels. »

Cette troisième section aborde une généralité universelle : de tout temps, et quelles que soient les formes culturelles, les hommes se créent des obstacles à l’épanouissement de leur libido. Et, encore plus précis : « Quelque chose dans la nature même de la pulsion sexuelle (n’est) pas favorable à la pleine satisfaction. » Ce thème est récurrent chez Freud. Ici, il est expliqué avec trois arguments. D’abord, la prohibition de l’inceste interdit l’approche de l’objet « originaire » ; les autres ne sont que des substituts, donc décevants. Ensuite, la sexualité est parasitée par le voisinage des composantes coprophiliques et sadiques (inter urinas et faeces). Enfin, l’insatisfaction induit la possible sublimation, nécessaire, elle, à la civilisation.

Ce texte de 1912 revêt donc une importance spécifique en rapport avec la vie amoureuse des hommes, mais il témoigne aussi d’une option anthropologique fondamentale chez Freud. Pour sa part, notre question de la peur que les hommes ont des femmes y trouve quelques éléments de réponse, que l’on pourrait schématiser selon la « logique des chaudrons » (il s’agit d’une histoire racontée par Freud : un homme à qui son voisin reproche de lui rendre en mauvais état le chaudron qu’il lui a prêté répond que, non, le chaudron n’est pas percé, que d’ailleurs il était déjà en mauvais état lors du prêt, et que de toute façon le voisin ne lui a jamais prêté de chaudron) : non, ce n’est pas ma mère ; d’ailleurs quelque chose dans la nature même de la pulsion interdit sa satisfaction ; et de toute façon la civilisation exige que je sublime…

Le tabou de la virginité

Les deux textes précédents se situaient dans le contexte de l’Œdipe et de la prohibition de l’inceste, avec, en outre, des considérations sur l’insatisfaction pulsionnelle foncière et la sublimation obligée. Dans le troisième texte de la trilogie, écrit après la rédaction de L’Homme aux loups, le thème de la castration se trouve au premier plan. Freud l’aborde par une l’étude du tabou de la virginité, références anthropologiques à l’appui. Dans notre perspective, ici, on résumera seulement l’argumentation freudienne :

— La virginité témoigne d’un droit de possession, et d’exclusivité ; elle a une valeur marchande et sacrée.

— La défloration est un acte particulier, important, sacré, parce qu’il est sanglant (comme les menstrues et le meurtre) et parce qu’il participe de l’ « angoisse des prémisses ».

— Cet acte est tabou et ne peut être effectué, chez les peuples dits « primitifs », que selon certains rituels.

— En fait, le tabou de la virginité et celui de la défloration ne sont que des cas particuliers de la vie sexuelle qui est tabou dans son ensemble.

— De façon encore plus générale, c’est la femme qui est tabou.

Question : Pourquoi ?

Parce qu’elle est autre, différente, donc potentiellement dangereuse. Et Freud s’appuie sur le « narcissisme des petites différences » pour expliquer la méfiance, l’hostilité, la peur que les femmes inspirent aux hommes. La femme est différente parce que dépourvue de pénis. On retrouve la théorie, déjà rappelée précédemment, du pénis universel des Théories sexuelles infantiles de 1908. Stupéfaits, d’abord incrédules, puis bientôt terrorisés quand ils voient le corps de leur mère ou de leur sœur, les enfants garçons se racontent que, s’il n’y a pas de pénis, c’est qu’il a été coupé. L’explication, de plus, réveille les menaces visant la masturbation. Ce fantasme persiste, plus ou moins inconscient, en tout homme adulte : la femme est différente ; si elle n’a pas de pénis, c’est qu’elle est castrée ; et si elle est castrée, c’est bien que la castration est possible. Si, enfin, ce qui est bien évident, elle a envie d’avoir ce qu’elle n’a pas, ou n’a plus, elle est à tout le moins revendiquante et potentiellement dangereuse, c’est-à-dire castratrice (à moins que, dans les rêves et les fantasmes, persiste l’image d’une femme pourvue de pénis, femme ou mère phallique, formidable comme une Marseillaise ou effrayante comme une Gorgone).

Le tableau que propose Freud, on le voit, est sombre : les hommes ont peur des femmes parce qu’elles sont différentes, castrées et castratrices ; elles affaiblissent, elles contaminent, elles sont à la fois faibles, impotentes et redoutables, donc méprisables (et si elles ne le sont pas, peut-être est-ce pire !).

Et, de plus, ajoute Freud, c’est vrai qu’elles sont redoutables, car, dans notre culture, par rapport à la sexualité, elles ont une revanche à prendre, cela dans la mesure où la défloration fut pour chacune non seulement un quasi-viol douloureux, mais surtout une blessure narcissique dont elle gardera rancune envers celui qui l’a effectuée. D’où les rituels de défloration chez les primitifs pour écarter du jeune marié les reproches de la jeune femme.

Les anthropologues contemporains restent dubitatifs quant aux interprétations freudiennes du tabou de la virginité. Toutefois reste l’avancée interprétative : les hommes voient la différence des sexes comme une castration subie par la femme, ce qui reprend chez l’adulte les explications que se donnent les enfants. Ces explications sont universelles tout simplement parce qu’elles sont banales : s’il n’y a pas de pénis, c’est qu’on l’a coupé. L’explication est banale, mais surtout elle est obligatoire : le narcissisme ne connaît pas et n’admet pas de différence naturelle ; il faut qu’il y ait une explication.

En miroir, cette interprétation en termes de coupure déclenche évidemment la peur légitime de subir soi-même cette coupure, et cela d’autant plus que l’on se sent coupable de désirs incestueux. De surcroît, on suppose, tout aussi évidemment, que les femmes, ainsi démunies, veulent à tout prix récupérer sur le corps de l’autre ce qu’on leur a pris. Donc elles sont castratrices, dangereuses, etc. C’est ainsi que, parti du tabou de la virginité, on en arrive, selon Freud, au règne du complexe de castration et de son équivalent féminin, l’envie du pénis.

B – Les relations hommes-femmes selon Freud

Grâce à cette trilogie, on voit bien la position freudienne quant aux relations des hommes et des femmes. Elles sont de tendresse et de sensualité, sentiments négatifs inclus. Elles sont toutefois grevées par la peur fondamentale qu’éprouvent les hommes devant la sexualité : peur de la sexualité en tant que poussée pulsionnelle débordante, difficile à maîtriser et, plus encore, à sublimer ; peur de la sexualité en tant que fonction précaire, vulnérable, incontrôlable dans le meilleur et surtout dans le pire ; peur de la sexualité en tant que pulsion insatisfaite fondamentalement, par nature et en raison de l’interdit qui l’entrave.

Les hommes ont peur de la sexualité aussi parce qu’elle les met en présence des femmes, et que ces relations des hommes avec les femmes sont, dans le contexte œdipien, sous l’emprise du complexe de castration. C’est dire que, pour Freud, la peur foncière des hommes est la peur de la castration. On remarquera que cette option, chez lui, ne varie pas. Quand, en 1908, il décrit la névrose phobique du Petit Hans, il note que, Hans ayant évoqué la castration, son père et le Professeur (en fait, Freud lui-même qui conseille le père) expriment leur horreur en expliquant au malheureux petit garçon que, châtré, il serait « pour ainsi dire comme une femme ». Bien plus tard, en 1937, Freud fait toujours et encore état de ce qui lui apparaît comme l’échec scandaleux de la psychanalyse qui parfois bute chez les hommes sur le refus du féminin, et chez les femmes sur l’envie du pénis. Scandaleux, parce qu’il y a une double erreur : les femmes devraient admettre qu’elles n’ont jamais eu et n’auront jamais de pénis ; les hommes devraient comprendre que se soumettre à un maître n’est pas une position féminine castrée. Mais ils ne veulent rien entendre, parce qu’ils refusent le féminin, c’est-à-dire la castration. L’énigme de la sexualité, le « roc », c’est le refus du féminin, par peur de la castration.

Masculinité et féminité

Bien que ces notions ne soient pas explicitement isolées par Freud, il nous paraît intéressant de les distinguer par rapport au couple masculin-féminin. Il s’agit de l’ensemble des qualités dont sont pourvus les hommes ou les femmes. La masculinité – on dirait plutôt la virilité – comprend l’ensemble des traits physiques et psychologiques caractéristiques des hommes, et de leurs attributs dont, précisément, on redoute la perte. Forte mais vulnérable, la virilité est toujours sous la menace de la castration, qu’elle tente de défier.

La féminité est aussi un ensemble de qualités, celles que possèdent les femmes, et qu’enrichissent encore beauté, grâce, parures, etc. La féminité d’une femme signifie que celle-ci est pourvue, qu’elle n’est pas démunie, qu’elle a ce qu’il faut et qu’elle est comme il convient pour ne pas évoquer la castration et pour éveiller ainsi le désir masculin sans déclencher d’angoisse.

Dans la vie courante, la publicité, par exemple, vantera la phallicité de la musculature virile, mais, aussi bien, un corps féminin véritablement érigé, corps de la star, femme à qui, aux yeux des hommes, il ne manque rien, et qui, à ceux des femmes, sert de modèle féminin montrant bien que la femme est complète, « narcissique-phallique », rassurant tout un chacun et chacune.

Masculin-féminin

Virilité et féminité indiquaient des qualités, le masculin et le féminin désignent, eux, des catégories de l’humain, c’est-à-dire le genre dont on retrouve des caractéristiques chez l’un et l’autre sexe. Les caractéristiques de chacune des deux catégories s’éclairent par leur genèse. Évitant en somme le piège d’une opposition radicale, le masculin, selon Freud, est le terme dernier d’une série qui comprend l’actif, le sadique et le phallique, chaque terme étant pris à la fois dans une évolution et dans une structure. Il en va de même pour le féminin qui, dans l’évolution du jeu pulsionnel, est précédé et composé du passif, du masochique et du châtré. On est donc en présence conceptuelle de deux séries d’oppositions, dites paires d’opposés, qui sont : actif-passif, sadique-masochique, phallique-châtré et masculin-féminin. On remarquera que chaque élément de chaque paire se définit par opposition à l’autre élément de la paire, mais que chaque élément d’une série se définit par les autres éléments de la même série. C’est ainsi que l’explication devient évidente : les hommes refusent le féminin, chez les femmes et en eux-mêmes, parce que c’est du passif, du masochique et du châtré. À cette vision freudienne, on pourrait ajouter, allant dans le même sens mais apportant plus d’ouverture, deux autres couples d’opposés : pénétrant-pénétré(e) et, par ailleurs, tendance bisexuelle refus du féminin.

Le masculin, et ses antécédents d’activité sadique et phallique, ne semble guère poser de problème aux hommes quand ils ressentent qu’ils en sont pourvus. Ce masculin est alors partie constituante de leur virilité. De même est-il envié par les femmes, chez les hommes, et en elles-mêmes quand elles s’en ressentent quelque peu pourvues. Par contre, comment réagissent les hommes devant le masculin des femmes ? En principe, ce masculin… féminin rassure les hommes, puisqu’il tend à prouver que la partenaire n’est pas châtrée. Pourtant il peut parfois faire peur dans la mesure où il laisse à penser que la possession de quelque pénis pourrait provenir d’une capture. L’avoir, c’est l’avoir pris, et on n’est jamais à l’abri d’une récidive…

Le féminin, lui, est, toujours selon Freud, l’objet d’un refus quasi unanime. Les hommes le refusent en eux-mêmes et le redoutent chez les femmes. Quant à celles-ci, toujours selon Freud, sauf revendication féministe, elles font pareil. D’ailleurs, pensent les hommes, si les femmes acceptent en elles du féminin, ne serait-ce pas pour profiter, sur un mode passif et masochique, de la situation, et si elles l’acceptaient chez un homme, c’est qu’elles l’auraient châtré.

Notons, pour terminer cette présentation de la vision freudienne, que ce refus du féminin-castré, et éventuellement castrateur, motivant la peur que les hommes ont des femmes, rejoint certes l’opinion viennoise de l’époque (voir par exemple la Lulu de Wedekind, Berg et Pabst), mais tout aussi bien des figurations présentes dans tous les mythes de toutes les cultures.

C – Critique de la « castration »

La valorisation de la peur de la castration appelle toutefois des remarques et des réserves. Les remarques porteront sur l’idée même de la castration ; les réserves s’appuieront sur le désaccord des femmes, et de certains hommes, par rapport à l’universalité de la castration telle qu’elle apparaît dans la perspective freudienne.

Blessure, mort, castration

Pourquoi, quand les hommes ont peur, et notamment des femmes, pourquoi outils peur d’être châtrés plutôt que d’être blessés ou, pire, tués ? La question ainsi posée concerne l’investissement phallique, d’une part, et, d’autre part, le dilemme angoisse de mort / angoisse de castration au sein duquel la question du féminin et de la peur des femmes est centrale.

— La blessure : par rapport à la blessure de n’importe quelle partie du corps, l’atteinte des organes génitaux bénéficie, si l’on peut dire, d’une aura particulière. En effet, en plus de la blessure physique proprement dite, le sujet est atteint dans la partie de son corps la plus narcissiquement investie, celle qui lui confère une identité, celle qui l’inscrit dans une filiation comme fils et comme géniteur. Lieu de sa puissance virile, c’est, en quelque sorte, l’étalon à partir duquel se marquent les différences. C’est le lieu, et l’instrument de la plus forte excitation, et du plus grand plaisir, éprouvé, reçu et donné. C’est enfin le lieu et l’organe ayant la valeur symbolique la plus haute, symbole de la coupure qui défusionne et de la séparation, nostalgique peut-être, mais créatrice. Aussi bien, appeler « de castration » la peur foncière de l’homme, inhérente à la nature humaine, était plutôt bien trouvé.

— La peur de la mort : l’idée d’une peur de la « castration » est pertinente mais va à l’encontre des idées habituellement en cours dans toutes les cultures et de tous les temps. En effet, le discours commun dit que la pire peur, c’est celle de la mort.

Or Freud avance qu’il n’y a pas de représentation de notre mort dans notre inconscient et que l’angoisse de mort est à référer à l’angoisse de castration dont elle ne serait, dit-il, que l’analogon. En effet, si l’être humain n’a ni l’expérience ni la représentation de sa propre mort, il connaît et dispose par contre d’une expérience, et d’une représentation de la perte, de l’absence, de la coupure, du manque : perte de l’objet maternel premier, perte d’amour, perte des limites, perte du sein, des fèces, des objets parentaux de l’enfance, du mauvais comme du bon, mais aussi perte de l’idéal et perte du sens. Dans cette perspective, l’angoisse de mort serait plutôt l’angoisse de perdre la vie ; ou de perdre la possibilité de donner un sens à la vie ; ou de perdre la possibilité de se représenter que l’on peut donner du sens à sa vie…

Le berceau de cette angoisse de perte est la présence-absence de la mère ; tandis que son pivot est la menace qui vise l’organe du corps le plus excitable et le plus narcissiquement investi, dont la présence-absence est visible sur le corps et sur le corps de l’autre. Si le féminin, c’est du châtré, l’angoisse foncière est angoisse de castration. Si les hommes ont peur des femmes, c’est bien, dans cette vision, qu’ils ont la terreur de se faire châtrer (sous-entendu : comme elles l’ont subi elles-mêmes, désireuses à coup sûr de vengeance et de récupération !).

Mais la peur de la castration telle que Freud la présente explique-t-elle tout, et notamment la peur que les hommes ont des femmes ? Plusieurs arguments s’inscrivent en contre, tandis que, par ailleurs, des questions persistent à mettre en doute l’assertion freudienne.

Les angoisses

L’affect d’angoisse apparaît dans des situations diverses dont l’angoisse de castration ne répond pas forcément : sidération traumatique de l’appareil psychique incapable d’élaborer l’afflux d’excitations, détresse (Hilflosigkeit), du sujet – ou ce qu’il en reste et qui n’est pas encore « revenu » (au sens où l’on dit, avec stupeur : « Ça alors, je n’en reviens pas ! ») –, débordement passionnel, angoisse latente des troubles somatiques, ébauche insuffisante ou ratée d’identification inconsciente à l’agresseur ou au sauveur (ce n’est pas lui, c’est moi qui…, etc.), ébauche insuffisante ou ratée d’un mouvement projectif rejetant à l’extérieur tout le « mauvais » (ce n’est pas moi, c’est lui qui, etc.). Dans les « bons cas », l’angoisse de castration (peur d’une perte partielle) fait office de signal d’alarme, déclenchant le refoulement des motifs de l’angoisse. Dans les « mauvais cas », angoisse-signal et refoulement sont inopérants ; c’est alors le déferlement d’angoisses de déliaison et d’anéantissement psychique, d’effraction et de morcellement du corps.

Le désaccord des femmes

La critique de la place centrale donnée à la castration doit aussi tenir compte du fait que, sauf quand elles adhèrent par trop au phallocentrisme dominant, les femmes ne sont pas d’accord sur l’acception freudienne du féminin, et cela sur plusieurs points. Pour elles, qui ne confondent pas :

— Le féminin n’est pas du châtré. Une femme est un être entier et non un homme auquel il manquerait quelque chose (une femme est un homme comme les autres, et réciproquement !). Le narcissisme d’une femme peut être qualifié de phallique (Catherine Parat) quand précisément elle se sent complète et utilise à bon escient son envie du pénis (voir, parmi les plus récents, les travaux de Jacques André, Monique Cournut-Janin, Sylvie Faure-Pragier, Jacqueline Godfrind, Florence Guignard, Michele PerronBorelli, Jacqueline Schaeffer)38.

— La passivité n’est pas déshonorante ; on peut la considérer comme une activité réceptrice, mais, plus profondément, quand elle est une vraie passivité, elle permet un certain nombre de bénéfices en forme de gains de plaisir.

— Le masochisme n’est pas seulement une perversion ; plus fondamentalement il est utile pour intégrer la douleur et le plaisir, et contribuer ainsi à la jouissance.

— L’envie du pénis vise-t-elle à combler un manque ou à procurer du plaisir et de la jouissance ?

Le désaccord de certains hommes

Certains hommes, apparemment, ne refusent pas le féminin, et semblent s’identifier à des comportements féminins. Toutefois, trois notions sont à discuter : bisexualité, ambivalence, homosexualité :

— La notion de bisexualité, on l’a envisagé précédemment, se trouve souvent récupérée à des fins idéologiques. Elle peut être invoquée tout autant pour expliquer l’attirance que la déviance : l’idée d’une bisexualité originaire et divisée permet d’expliquer, si ce n’est de justifier, l’attirance universelle d’un sexe vers l’autre, et réciproquement. Mais cette bisexualité supposée est requise aussi pour expliquer, si ce n’est justifier, l’homosexualité en assimilant l’homosexuel homme à un être bisexuel chez qui les tendances féminines l’emportent sur les masculines ; et l’inverse pour l’homosexualité chez la femme.

— L’ambivalence. C’est celle de L’Homme aux loups, texte dans lequel Freud écrit, à propos de son célèbre patient39, que « deux courants contraires existaient en lui côte à côte, dont l’un abominait la castration tandis que l’autre était tout prêt à l’accepter et à se consoler de par la féminité à titre de substitut » (in Cinq psychanalyses). Malgré sa terreur, l’Homme aux loups est, en somme, prêt à accepter la castration pour être comme la femme du père, en position féminine.

— L’homosexualité masculine.

En 1922, dans « Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité »40, Freud en donne une explication détaillée qui précise celle du texte de 1910 étudiant le cas de Léonard de Vinci, et que l’on pourrait résumer ainsi :

• intense fixation à la mère sur le mode de l’identification ;

• recherche d’objets d’amour dans lesquels le sujet puisse se retrouver et qu’il puisse aimer comme sa mère l’a aimé ;

• tendance au choix d’objet narcissique ;

• surestimation du pénis et incapacité à renoncer à sa présence chez l’objet d’amour ;

• mépris, aversion et dégoût pour le sexe de la femme, puisqu’elle ne possède pas de pénis.

À ce tableau il faut ajouter la fréquence d’une séduction précoce par un adulte, souvent une carence paternelle, et la propension du fils à se vivre inconsciemment comme étant le phallus de sa mère et à penser ainsi la compléter. On remarque aussi que Freud en l’occurrence ne fait pas de distinction entre la mère et la femme du père. Par contre, il insiste sur le danger redoutable de l’homosexualité latente et la met en rapport avec la pulsion de mort. C’est dit en 1923 et en 1937 ; pourtant cette évocation de la pulsion de mort à propos de l’homosexualité latente n’ouvre pas de brèche dans l’explication générale freudienne pensée en termes de peur de la castration, puisque c’est l’intensité de la poussée pulsionnelle et son refoulement intensif qui provoquent la déliaison mortifère.

En somme, à la question universelle : De quoi les hommes ont-ils vraiment peur ?, la réponse freudienne en termes de castration paraît insuffisante. L’angoisse de castration ne résume pas toutes les modalités d’angoisse ; les femmes ne dévalorisent ni le féminin, ni la série : passif, maso, châtré, et certains hommes ne refusent pas systématiquement le féminin. Encore est-il nécessaire dans notre propos de revoir une plus précise définition du féminin.

D – Le féminin érotico-maternel

Alors que pour Freud, donc, « féminin » signifie « passif, masochiste, châtré, subissant le coït et l’accouchement » (Le problème économique du masochisme, 1924), on est en droit de poser une question, ou plutôt de la poser sous ses deux aspects : – Si oui, et alors ?

— Et si le féminin ne signifiait pas « passif, châtré », etc., qu’est-ce que, dans le vécu des hommes, ce pourrait être ? Autrement dit, les hommes ne se raconteraient-ils pas des histoires de castration et de peur pour éviter de se confronter à autre chose qu’évoquerait inconsciemment pour eux le féminin ?

Mais quoi ? À la question posée sous ses deux formes, quelqu’un répond :

Schreber

Le président Schreber était un haut magistrat qui fit plusieurs épisodes délirants nécessitant des hospitalisations en cliniques psychiatriques. En période de rémission, il écrivit le récit de ses délires dans un livre intitulé Mémoires d’un névropathe41. publié en 1903, à partir duquel Freud écrivit un texte intitulé « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (le président Schreber) »42.

Or, dans son délire, Schreber souhaite exactement le contraire de ce que les hommes en général sont censés redouter. Il raconte qu’un matin, en se réveillant, lui vint à l’esprit ce qui fut la phrase inaugurale de son épisode délirant : « Comme ce serait beau d’être une femme subissant le coït. » Suit un ample développement qui montre bien que, en deçà de toute castration, ce qu’il veut, c’est être femme, mère, coïtée, enceinte, accouchant, mais aussi passive, offerte, pénétrée, battue, humiliée. Il veut être possédé(e) au point d’être dépossédée(e) de soi-même, se désorganiser et se dissoudre comme une femme dans un orgasme infini, putain de Dieu et mère d’une race nouvelle, le tout dans une jouissance ininterrompue, béatitudes non pas mâles (seulement cérébrales, dit-il) mais femelles, c’est-à-dire dans une volupté totale, complète, sans arrêt, sans limite et sans fin.

Le féminin érotique

De cet orage pulsionnel déferlant que décrit Schreber et que les hommes soupçonnent les femmes d’éprouver, il est peu question dans la théorie analytique. Pourtant, ne serait-ce qu’a contrario, cette jouissance pose des questions dans la clinique et dans la pratique, lors des inhibitions, voire des paniques, que souvent sa perspective déclenche. Elle en pose d’ailleurs tout autant au point de vue théorique en positif, quand elle apparaît, tranquille ou sauvage, comme un bouleversement émotionnel bienheureux…

En fait, de la jouissance des femmes, quand elle se produit, et dont Tirésias disait que par rapport à celle des hommes elle est dans la proportion de neuf à un, les hommes n’en savent pas grand-chose. Au mieux, chevaliers servants, ils l’induisent, la contiennent, et s’y associent autant que faire se peut, l’investissement amoureux récupérant alors la tendresse un temps balayée par la tourmente où les identifications inconscientes s’en donnent, si l’on peut dire, à cœur joie. Au pire, le voyeur mesquin regarde, le guerrier de passage ne fait que passer, l’éjaculateur précoce se tire rapidement, les autres se font moines ou marins, à moins qu’une frigidité de sympathie ne vienne équilibrer a minima les partenaires de cette aventure.

Quant aux femmes, elles n’en disent rien, silence que ni Freud ni les analystes femmes n’ont guère noté. Lacan, lui, le reconnaissait mais, tout de suite après, avouait, à peu près dans ces termes, qu’il en va des femmes comme de la vérité : elles ne disent rien et on n’y comprend rien. Aussi bien n’évoque-t-il ensuite que les mystiques. Deux questions se posent donc : Pourquoi les femmes ne disent-elles rien de leur jouissance ? Qu’imaginent les hommes de cette parousie tiréso-schrebérienne ? (Au fait, puisque pour les femmes c’est neuf fois meilleur, pourquoi Tirésias est-il redevenu homme ? À cette question, posée en privé par Guillaume Suréna, la réponse est sans doute que le retour – et la nostalgie – faisaient partie de la punition ; pauvre Tirésias !)

L’indicible

Les femmes ne disant résolument rien de cet extrême de leur éventuel plaisir, on pourrait supposer qu’il s’agit d’un secret farouchement gardé. Mais non, si c’était un secret, cela finirait bien par se savoir. Il s’agit d’autre chose, probablement de plus élémentaire, de plus protopathique. L’orgasme est un phénomène psychophysiologique paroxystique : c’est de l’excitation et de la décharge énergétique à l’état presque pur, tellement intenses que, peut-être, dans certains cas (les bons cas ?), l’appareil psychique débordé ne parvient pas à « traduire » le phénomène physiologique, à l’intégrer psychiquement, à le mettre en représentations inscrites et mémorisables. Les femmes ne disent rien de leur jouissance parce qu’elle est indicible, irreprésentée et trop intense peut-être pour être « représentable » et mémorisable au sens où des représentations pourraient « revenir ». Il faudrait sans doute faire l’hypothèse psychanalytique d’une mémoire du corps et, plus précisément : de traces mnésiques non psychisées, au plus près du physiologique, des instincts et des satisfactions ; traces d’excitation et non mémoire de ce qui, venant du corps, aurait dû être traduit et qualifié, et qui dans l’intensité ne le fut pas.

Le féminin maternel

De en plus, ces femmes, elles sont mères… Pour tout homme la première femme de sa vie, c’est sa mère. Quel étrange personnage dans la vie d’un homme que cette femme dont il est le fils, « le fruit de ses entrailles » ; étonnamment, fondamentalement, définitivement familier, mais étrange.

Oubliez un instant les planches d’anatomie et ce que vous avez appris en « sciences naturelles », et lisez en écoutant en vous ce que vous ressentez ; avouez que vous n’y comprenez rien ! C’est, paraît-il, dans son ventre qu’il s’est fait. Il est né, lui a-t-on dit, dans la douleur. Fusionné à elle, et réciproquement, ils ne faisaient qu’un, même sang, même sein, même sexe. Quand il a commencé à se séparer d’elle, elle s’est mise à régner sur lui. Elle était tout pour lui ; elle, elle avait tout, mais il s’aperçut bientôt que c’était grâce à lui. Il la complétait, il la comblait, il était ce qu’il ne savait pas que ça lui manquait. En échange, elle lui a tout donné, tout appris, tout ordonné : sourire, paroles, sphincters. Son image à elle lui sert pour symboliser les bornages de sa vie à lui : Parques, madone, Érinies, pinup, Pièta.

On a parlé de « folie maternelle » (André Green, 1990) pour désigner cet ensemble d’événements incroyables qui se succèdent depuis la conception, la grossesse, la naissance, etc. : folie viscérale du féminin maternel aussi protopathique que la « furie » orgasmique du féminin érotique. La comparaison est d’autant plus valable que, pour vivre cette folie maternelle, il a bien fallu que cette mère « fasse la même chose que la putain ». Car cette mère, elle a trahi son fils d’emblée, dès l’origine, avec un troisième personnage, son père à lui (ou son père à elle ?). De ce rival il a essayé de faire un sauveur ; il lui offre le féminin qu’elle lui a insufflé ; il s’identifie à lui autant qu’elle le lui permet.

D’ailleurs, ce n’est pas vrai qu’elle soit omniprésente ; elle est tantôt présente, tantôt absente ; excitante par excès et par défaut. Plus ou moins suffisamment bonne, attentive mais alternante, elle est séductrice – la première –, puis elle s’en va, omniprésente alors seulement dans ses rêves et ses rêveries. Mais elle lui laisse un message : s’il s’excite trop en pensant trop à elle (masturbation), la rétorsion sera terrible (castration). Il entend mais il faut qu’il voit (la nudité de sa mère ou de sa sœur) pour y croire ; ensuite il renonce, se fabrique ses propres sens interdits, mais sans doute n’y croit-il jamais complètement. Du reste, cette mère, folle, putain et messagère, qui est-elle ? Quand le petit Hans interroge la sienne : « Maman, as-tu aussi un fait-pipi ? », la réponse maternelle est étonnamment ambiguë : « Bien entendu. Pourquoi ? » En fait la mère de Hans ne dit rien ; elle ne précise rien, ni de son sexe, ni de son identité, ni de son désir.

Le fils ne comprend rien au féminin maternel de sa mère, et il est trahi par son féminin érotique. Avec lui, c’est de la folie ; avec l’autre, c’est de la furie. Étrange ambiguïté ; que veut la femme, que veut la mère ? Il est tout seul. En quête d’objet perdu, il s’identifie, s’essayant au maternel et au féminin. Mais encore faut-il qu’il puisse supporter d’être comme sa mère, femme et mère. C’est difficile car ils sont à la fois pareils et pas pareils.

Alors, autre solution : cette mère étant une femme interdite, autant en choisir une autre ; mais voilà que cette autre, elle aussi, saigne, jouit puis devient mère, comme si tout recommençait. Non, pas tout : le féminin érotique a des avantages ; et par ailleurs le féminin maternel n’a pas que des inconvénients. De toute manière, il s’agit de conserver au féminin érotique le plus de printemps souhaitables, car un jour le fils voit que sa mère redevient toute petite, et qu’elle meurt. Il se sentira alors encore plus seul.

Les incompréhensions radicales

On a dit que la différence, toute différence, dérangeait le sujet, son intégrité, la représentation qu’il se fait de soi, son narcissisme ; elle l’oblige à un travail psychique sur les excitations, interrogations et détresses que provoque le constat incontournable de ces différences. On n’oubliera donc pas ce paradoxe de la relation mère-fils : pour celui-ci, la personne la plus proche, indispensable, originaire, objet de tous ses appels et de tous ses désirs, est un être qui lui est fondamentalement différent. Ils n’ont pas le même sexe ; ils ne sont pas de la même génération. Elle est tout pour lui, il n’est pas tout pour elle ; pour lui elle est son seul univers relationnel, alors qu’en fait, si investissante soit-elle, elle est en partie ailleurs, avec le troisième de cette altérité. Si elle lui est trop proche, il la vivra comme trop excitante, étouffante, dévorante ; si elle est absente, ce sera son désespoir et une agonie psychique. Alors, mieux vaut penser qu’elle est défendue ; à cette affaire insensée, il faut impérativement donner un sens, fût-ce un sens interdit, culpabilisant et donnant lieu, s’il le faut, à rétorsion…

Par ailleurs, on sait que ce qui met l’homme en difficulté est de deux ordres : les situations qu’il peut se représenter et qui ont une signification, et celles qui lui restent irreprésentables et insensées. Premier cas : le danger est explicite, reconnu, identifié, on peut, fût-ce en urgence, « se le mettre en représentations » affectées, refoulables, symbolisables. À l’opposé : des situations, phénomènes, processus que l’homme peut, à la rigueur, comprendre intellectuellement et même étudier, mais qu’il ne peut intégrer, dont il ne peut se faire que des représentations en quelque sorte de seconde main, pourvues d’affects d’emprunt et qu’il refoule autant qu’il peut, à moins qu’il ne s’essaye à les symboliser, comme les enfants qui se racontent « n’importe quoi » quand ils ne « savent » pas et qu’ils ont peur dans le noir.

Question vitale : Est-ce possible de passer de la deuxième catégorie dans la première (on notera que c’est aussi toute la question de la cure psychanalytique : faire du représentable là où il est en défaut) ? Réponse freudienne : c’est possible, mais on bute sur un roc, le refus du féminin, parce que le féminin, c’est du passif, du maso et surtout c’est du châtré qui, sauf en cas d’angoisse-signal, déclenche terreur de la castration et sidération de l’appareil psychique. Et ajoutons que c’est ainsi que s’explique la peur que les hommes ont des femmes : elles évoquent la castration, car elles sont castrées et castratrices ! La réponse vaut ce qu’elle vaut, mais elle a l’immense mérite de rester dans le registre de la représentation. Cette histoire de castration des femmes est d’un goût douteux ; c’est un scénario à la manque, mais, vrai ou faux, il est cohérent, intelligible, sensé, représentable.

Nouvelle question : Et si le féminin ce n’est pas du châtré, en présence de quoi se trouvent les hommes ? Si le féminin érotico-maternel n’évoque pas la castration mais davantage une furie de jouissance, si ce grand fou de Schreber a deviné juste, si la mère du petit Hans persiste dans ses réponses ambiguës, si la mère de l’Homme aux loups n’a vraiment pas l’air de souffrir en se faisant pénétrer par son mari, pendant la sieste, « a tergo plusieurs fois répété », ce qu’observe bien sûr son fils, alors on comprend que les hommes aient encore plus peur des femmes que lorsqu’ils s’imaginent qu’elles sont châtrées. Ils ne savent pas quoi se représenter, et les psychanalystes restent, eux, bien embarrassés pour définir un statut du féminin.

Les femmes aussi, mais pas de la même manière : le plus simple pour elles est de penser, elles aussi et comme on le leur a appris, en système phallique, et de s’arranger d’une envie du pénis dont les hommes estiment qu’elles veulent le leur prendre, alors qu’elles veulent seulement mais amplement en jouir. Sinon, hors système phallique, elles ne disent rien ; rien de ce qu’elles vivent en tant que femmes et en tant que mères ; rien parce que ça se vit et ça ne se dit pas. Mais les hommes ? Voilà qu’un travail psychique leur est absolument nécessaire pour mettre en forme, en scène, en scénarios imagés et sensés ce qui leur paraît fou, inimaginable, j’allais dire : sans queue ni tête ! Pardon, mais pourtant c’est bien cela dont il s’agit : pour penser, il faut du pénis sur le corps de l’un et pas sur le corps de l’autre, et du phallus dans les deux têtes – autrement dit, pour élaborer il faut de la différence et de quoi la symboliser.

E – Comment les hommes se protègent

Le « maternel » désigne ce qui essentiellement, chez une femme, est en rapport avec son enfant, donc dans la différence des générations, et en fonction de situations spécifiques telles que conception, grossesse, accouchement, allaitement, soins, etc. Ce maternel inclut de facto un homme-père, ne serait-ce que, disons : dans la tête de la mère, qui, elle, sait bien que, dans cette affaire, il y a eu du père. En contrepoint, le féminin se définit par rapport à la différence des sexes et sans préjuger d’une qualité maternelle chez la femme, ou chez l’homme.

La distinction est conceptuellement nécessaire, mais est-elle suffisante pour rassurer les hommes ? Que le féminin érotico-maternel déclenche l’horreur d’une castration possible ou, pire, qu’il confronte le sujet-homme à de l’irreprésentable, sur la voie d’une déliaison qui le mettrait en danger de mort psychique, dans tous les cas, les hommes organisent impérativement des moyens de repli, si ce n’est de renfort.

C’est ainsi qu’en urgence plusieurs manœuvres sont utilisées par les hommes pour parer au danger : nommer, figurer, dialectiser.

— Nommer : c’est un trajet de restructuration psychique élémentaire et fondamental. L’investissement perdu des choses revient par le réinvestissement des représentations de mots qui les désignent. Aussi bien, dire « castration », mais, de même, dire « folie » ou « furie » enclenche déjà une ébauche de travail psychique.

— Figurer : si la tête de Méduse figure classiquement la castration, on pourrait, par exemple, remarquer que, dans la culture chrétienne, la Vierge Marie est le parangon d’un féminin purement maternel, alors que Madeleine incarne un féminin à forte propension érotique et sans maternité connue. De toute manière, la maternité n’est pas simple : dans l’Ancien Testament, Sarah est vieille et stérile, c’est presque trop tard ; alors que, dans le Nouveau, Marie est à peine nubile, c’est presque trop tôt. L’opposition gréco-latine serait, elle, entre Héra-Junon et Aphrodite-Vénus ; avec, en outre, Athéna, déniant l’érotique et le maternel, investissant l’intelligence, et sans doute pour ces motifs, tutélaire des héros.

— Dialectiser : la tentation est grande de se donner plusieurs définitions du féminin et de se servir de l’une pour en dévaloriser une autre. En général ces tentatives de récupération s’effectuent plutôt au bénéfice d’un maternel qui semble avoir meilleure réputation que le féminin. C’est ainsi que l’on opposerait par exemple un maternel « plein » à un féminin « creux », pour ne pas dire châtré. On pourrait aussi faire du maternel un attribut complétant un féminin dépourvu, ou encore isoler un maternel sans érotique, quitte à faire passer conceptuellement plus tard cet érotique dans la relation mère-enfant. Il y a aussi la valorisation de la « déesse mère », c’est-à-dire d’un maternel originaire, d’avant toute différence ; totale, toute-puissante, elle a des fils mais n’a pas besoin d’homme-père pour les produire.

Dans la pratique analytique on rencontre aussi, bien évidemment, ces tentations d’esquive du féminin par le maternel, et parfois réciproquement. Le maternel bénéficie, si l’on peut dire, de l’antériorité chronologique, ce qui attise la curiosité des origines mais risque de faire oublier qu’il n’est connaissable qu’en après-coup, dans la perpétuelle réélaboration du jeu pulsionnel. Winnicott toutefois plaide pour une théorie d’un féminin pur, originaire pour chacun des deux sexes au contact de la mère (first being, before doing), manière de concevoir l’être avant le pulsionnel, ce qui va à l’encontre de la définition du pulsionnel comme traduction psychique du biologique. Les options théoriques de l’analyste, sa propre formation, ses « préférences pulsionnelles » (le mot est de Freud) orientent son écoute et ses interprétations. Par exemple : « sans contact charnel ». Une patiente raconte à son analyste que sa cousine va adopter un enfant. « Je l’envie, dit-elle ; adopter un enfant, c’est l’amour absolu ! » L’analyste, dubitatif, répète le mot : « Absolu ? » « Oui, reprend la patiente ; sans contact charnel. » L’analyste fait préciser : « Vous pensez donc que l’amour absolu, c’est de l’amour sans contact maternel, sans contact charnel de la mère et de l’enfant ? », et, tout de suite après avoir tenu ce propos, il pense en silence qu’il aurait aussi bien pu dire : « Vous pensez donc que l’amour absolu, c’est de l’amour sans faire l’amour ? » La patiente répond : « Non, sans contact charnel ; ça veut dire : sans les inconvénients de la grossesse. Ma cousine fait un régime pour maigrir, elle ne veut pas être déformée ; elle tient beaucoup à son image…

» Le signifiant « contact charnel » détenait donc la potentialité de désigner du maternel, de l’érotique, ou du narcissique. Le problème technique de l’interprétation consistait à en choisir une, mais de garder les autres en latence, prêtes à servir en cas de pertinence.

Le féminin masculin

Quand, redoutant le féminin, les hommes se défendent par une identification féminine, celle-ci s’avère parfois malaisée. Exemple : un magazine dit féminin présentait récemment les interviews séparées de trois personnes : un homme de lettres, un homme du spectacle et un homme politique. Les questions posées tournaient autour du féminin : « Estimez-vous qu’il y a du féminin en vous ? » Chacun des trois répondit que, bien sûr, il y avait indiscutablement du féminin en lui, que c’était un plus, comme une qualité, une sorte d’antenne qui lui permettait de comprendre les femmes, elles qui, comme chacun sait, sont tellement plus fines, sensibles, etc., que les hommes. D’ailleurs les femmes ne s’y trompent pas : mes lectrices, mes spectatrices, mes électrices sentent bien cette vibration féminine en moi, etc. Subitement, le journaliste pose une question directe : « Si vous aviez été femme, vous auriez aimé être qui ? »

« Si j’étais né femme » : on reprend ici le titre d’un texte de Litza Guttieres-Green, qui illustre bien la question posée. Dans le magazine, l’effet de surprise montre, chez les trois interviewés, un embarras flagrant. Ils tentent de se défiler ; mais, sous la pression du questionneur, les réponses sont les suivantes : l’homme de lettres, George Sand ; l’homme du spectacle, Raquel Welch ; l’homme politique, Mère Teresa. Les réponses, on le voit, sont instructives : une femme – George Sand qui portait des pantalons et fumait le cigare, revendiquant à tout le moins une certaine bisexualité - ; une actrice qui est pourvue de féminité… partout, femme érigée aux formes de laquelle il ne manque vraiment rien ; et, enfin, Mère Teresa dont, grâce à la sublimation sans doute, le féminin érotico-maternel paraît plutôt réduit.

Les homosexualités masculines

On en distinguera, tant dans la clinique qu’au point de vue théorique, au moins schématiquement trois variétés.

— L’homosexualité à deux : la mère, le fils.

Cette forme ou, si l’on veut, ce style, réalise une identification à la mère, sans père. L’identification est totale, narcissique, à une mère entière, maternelle et érotique. Le père est absent, dévalué, dénigré ; le féminin érotique de la mère est soit reporté sur son versant maternel, soit dispersé à tout vent au fil d’aventures sans père, et dont le fils est le témoin ébloui. Dans cette forme d’homosexualité masculine – la plus prégnante –, la triangulation œdipienne est floue ; la problématique de la castration est évitée. Cause ou conséquence : le climat narcissique est prédominant. C’est le bonheur en miroir, mais, faute de complexe de castration, quand il y a blessures, elles ne sont pas partielles mais totales, et la tendance suicidaire non négligeable.

En fait, l’analyse montre que l’identification est bien souvent à l’objet du désir de la mère, rarement le père, parfois le père de la mère, plus fréquemment, la mère de la mère, la grand-mère du sujet. Et c’est ainsi que l’on voit des identifications caricaturales à des styles féminins à la mode quarante ans plus tôt, ou à des devoirs impératifs de réparer ou d’expier une faute supposée commise deux générations auparavant.

— L’homosexualité à trois : le fils et la femme du père.

Dans cette variété, l’identification se fait non pas à la mère, mais à la femme du père, en quelque sorte sans mère. C’est la position féminine érotique par rapport au père qui prime. Le féminin maternel semble élidé ; c’est la problématique « paternelle » de l’Homme aux loups. Même si le fantasme d’avoir un enfant du père, comme la mère, est évidemment présent – persistance de l’identification au féminin maternel –, ce qui prédomine est le vœu de jouir comme une femme, du fait du père et pour son bon plaisir. Cette forme d’homosexualité accentue, à vrai dire, la figure dite de l’Œdipe inversé, père désiré, mère à distance. On ne saurait de toute manière trop se garder de systématiser ; les deux formes sont intriquées en proportions éminemment variables. Il en va de même pour la troisième.

— L’homosexualité ratée.

La non-réalisation dépend évidemment de la force des interdits culturels et de la morale personnelle, mais aussi des conduites phobiques d’évitement. Freud considérait qu’à l’encontre des bisexuels actifs et heureux l’homosexualité latente constituait un des handicaps les plus graves et les plus douloureux pouvant atteindre un homme. En fait, plus profondément, ce qui fait le plus souvent rater l’accomplissement homosexuel est que l’identification à la mère est, elle-même, vécue comme incestueuse. « Avoir » la mère est interdit ; mais « être » la mère l’est aussi pour cause de proximité trop érotisée avec elle. De plus, les fantasmes d’identification à une mère-femme jouissante déclenchent parfois chez le fils des excitations tellement intenses qu’il a bien du mal à les lier autrement que sur le mode masochiste, permettant ainsi un mixte de plaisir et de douleur. Il est, en fantasmes, cette mère-femme prise par d’autres, subissant le coït et connaissant comme Schreber les béatitudes féminines. La douleur de sa solitude œdipienne est érotisée par l’identification jouissante. Ainsi se réalise un compromis masochiste à mi-chemin entre l’interdit œdipien source éventuelle d’impuissance et l’homosexualité, celle-ci restant latente, trop chauffée par une identification devenue tout aussi interdite à la conscience et à la réalisation que n’importe quel vœu œdipien.

F – L’ordre phallique

La solution fétichique

Si le féminin, c’est du châtré, alors le fétiche remplace ce qui manque. Face à la peur de la castration si facilement réveillée par les différences, les absences, les blessures et les coupures, la solution fétichique est là, toute prête ; il suffit d’un déni. Non, il ne leur manque rien ; les femmes sont des hommes comme les autres.

Spectaculaire chez le pervers sexuel, le fétiche, en fait, n’est pas seulement un objet. Trace d’une excitation d’autrefois, fixation éventuellement exclusive, brillant phallique ou noir anal, le fétiche à vrai dire ne remplace pas, il est ce qui manque. Concrétisant le déni d’une castration, davantage qu’un objet, dans la vie courante il est un scénario qui joue et rejoue la présence et l’absence, le « il y en a – il n’y en a pas ». Il revêt des formes variables, depuis la métonymie classique de la chaussure jusqu’à la métaphore étincelante : c’est alors le corps féminin tout entier érigé. Mais c’est aussi le corpus théorique que l’on construit dans les trous du savoir, l’argument que l’on brandit, la croyance sans faille, le logos en somme comme fétiche généralisé, béquille de la condition humaine.

Exclusion, excision, exhibition

Un fantasme, un comportement, une idéologie peuvent avoir valeur de fétiche. Mais parfois la mise en place de celui-ci n’est pas suffisante. Le fétiche dénie l’absence de pénis et le fantasme de castration, mais il répond mal à l’irreprésentable, surtout s’il s’agit de l’irreprésentable féminin érotico-maternel. Et encore les interrogations sur le maternel sont-elles le plus souvent à peu près colmatées par tout ce que la culture véhicule concernant l’amour maternel, l’instinct du même nom, l’amour filial, etc. Le féminin érotique serait-il plus redoutable à affronter ?

« Amoureux fervents ou savants austères », admiratifs, parfois inquiets, quand les hommes déclenchent et contemplent la jouissance des femmes, ils ont d’aventure le fantasme d’un orgasme infini43 : elles naviguent en haute mer, alors qu’ils restent sur le rivage. Cet inconnu du plaisir de l’autre ne fait qu’accroître le sentiment d’une différence à la fois minime et pourtant immense, comme si les femmes détenaient non pas un savoir ni un pouvoir, mais un mystère, indicible secret du corps jailli du fond des âges et défiant toute symbolisation. De l’irreprésentable féminin maternel il sort quelque chose : on n’y comprend rien mais ça fait des enfants ! Alors que cet irreprésentable féminin érotique ne produit rien ; c’est une furie et c’est tout.

Il apparaît donc indispensable à tous les hommes dans toutes les cultures de prendre des mesures : ce déferlement, on ne peut l’interdire, mais on peut le limiter, le cantonner, l’empêcher.

En dépit de l’intensité de leurs propres sensations et malgré les phénomènes d’identification, le fait que les hommes se sentent dépassés par une quantité et une qualité de plaisir auxquelles ils restent relativement étrangers n’est certainement pas pour rien dans les mesures d’exclusion dont, de tout temps et partout, les femmes sont l’objet. L’exclusion civile et civique connaît de multiples formes depuis la hors-citoyenneté jusqu’à l’accusation de sorcellerie. Une autre forme est encore plus radicale, appliquée sur le corps même des femmes ; c’est l’excision, pratiquée sur 2 millions de fillettes chaque année, s’ajoutant aux 120 millions qui de par le monde l’ont déjà subie (selon l’onu, Le Monde, 10 août 1997). Autre forme possible d’exclusion féminine pour cause de jouissance intempestive : l’exhibition. Les hommes se racontent que cette femme, elle est douée, elle est exceptionnelle, mais, passé un certain seuil, elle en fait trop, serait-elle folle, malade, nympho ?… Mais non, c’est Barbarella qui fait exploser les machines à mesurer la jouissance, ou Emmanuelle qui compte ses orgasmes pour savoir jusqu’où elle ira trop loin.

Nécessité des fantasmes originaires

Au sein des avatars et aléas identificatoires, avant de se fabriquer des fétiches pour colmater leur peur de la castration, en deçà des histoires qu’ils se racontent pour désembrumer un féminin érotico-maternel auquel ils ne comprennent rien, et des comportements qu’ils trament pour dominer les femmes, respecter les mères et circonscrire le féminin en eux-mêmes, les hommes – ou, si l’on veut : la condition humaine – élaborent aussi, ou plutôt déjà, des fantasmes originaires.

Il s’agit de scénarios imaginaires inconscients donnant du sens aux réalités humaines. Ces fantasmes sont dits originaires dans la mesure où ils répondent aux pourquoi des enfants, à leurs questions sur les origines, sur les désirs des parents et, plus généralement, sur les réseaux imaginaires, identitaires et symboliques qui tissent le monde. Pour ces mêmes motifs, ils sont organisateurs de la vie psychique.

Chaque individu brode ces fantasmes à sa manière en fonction de son équipement biologique et culturel, de sa préhistoire générationnelle et de sa propre histoire infantile. Cependant, quels que soient leurs modes d’expression, ces fantasmes sont au nombre de quatre : séduction, scène primitive, castration, retour au ventre maternel. Comme les théories sexuelles infantiles, ils sont tous les mêmes pour tous les individus. En effet, dans la mesure où ils répondent aux grandes questions de l’humain, on s’aperçoit que chacun induit la nécessité du suivant et qu’il n’y a, en fait, pas d’autre réponse pensable. On notera d’abord les trois premiers, et plus loin le quatrième.

— Le fantasme de séduction de l’enfant par l’adulte « représente » (« psychise ») dans la différence des générations les excitations inhérentes aux premiers contacts physiques et affectifs de l’enfant et de sa mère, dite ainsi « première séductrice ».

— Le fantasme de scène primitive : par rapport au précédent, il introduit la différence des sexes, et donc le père dans une scène originaire de coït parental dont le sujet est le metteur en scène, s’identifiant à tous les personnages à la fois, à leurs désirs et à leurs rôles. C’est inéluctablement une scène de violence ; lors de ce big-bang de l’origine, le sujet projette son excitation pas encore « psychisée », son désir à lui d’être déjà là et sa frustration de n’être pas encore là. Il y projette aussi la question du désir de ses parents et de son identité à lui : Pourquoi font-ils ça, pour leur plaisir à eux, ou pour me faire, moi et pas un autre

— Le fantasme de castration : dans le chaos de la scène primitive, il faut mettre de l’ordre, de la cohésion, du sens. Le fantasme de castration, lui qui fomente le complexe du même nom, propose un scénario structuré : trois personnes, du désir, un interdit, une menace entendue, le vu de la différence des sexes, un renoncement motivé et salvateur, et l’intériorisation de l’interdit sous forme d’instance siégeant en permanence – surmoi vigilant, protecteur, et producteur pour le travail de la culture parce qu’interdicteur pour l’individu.

Le recentrement phallique

Ainsi pourvus d’une bonne organisation de bons fantasmes originaires, on pourrait espérer que les hommes aient moins peur des femmes, cela dans la mesure où ils sont bien équipés et aptes à mettre en représentations et en sens cet irréprésentable féminin érotico-maternel. En effet, ils érotisent le trop excitant de la relation maternelle et font du représentable avec un scénario de séduction où c’est la mère qui est responsable et l’enfant innocent. Ensuite ils construisent une scène de folie et de furie où le féminin est tout à la fois et ardemment érotique et maternel. Enfin, ils dramatisent (au sens théâtral du mot : mettre en action) une « action » qui aboutit à une latence sexuelle : passé le temps d’efflorescence des fantasmes originaires vers la fin de la période œdipienne, les enfants entrent, dans une période dite de « latence », c’est-à-dire de renoncement pulsionnel durant jusqu’à la puberté. Cette police des familles ayant une vertu civilisatrice, ainsi s’instaure l’ordre phallique qui précisément fait la culture.

Effectivement, on l’aura remarqué, ces fantasmes originaires sont, tous les trois, surtout le deuxième et encore plus le troisième, centrés sur le phallique. Si l’on s’en tenait à l’imagerie naïve de l’observation, accidentelle par l’enfant, d’un coït parental, on dirait qu’il y a du pénis ; si on symbolise l’imaginaire humain par rapport aux grands axes de sa condition, on dira qu’il y a du phallus. Évidemment, puisque c’est ce qui fait le scandale de la différence qui permet de penser la différence.

G – Les hommes et l’envie du féminin

Le scandale des femmes entre elles

Il y a une relation que les hommes, en dépit de ce qu’ils cogitent, ne parviennent absolument pas à se représenter, parce que, précisément, elle nie la différence, c’est celle de la mère et de la fille (le « pacte noir », selon la belle expression de Jacqueline Godfrind), et, plus généralement, celle des femmes entre elles. Il y a là, semble-t-il, un féminin érotico-maternel encore plus incompréhensible qui ne « marche » pas dans l’ordre phallique. Certes, on peut se représenter que des femmes se caressent ou se déchirent, que la mère et la fille s’aiment ou se haïssent, on comprend, mais jusqu’à un certain point. Car, passé un certain seuil, se pose la question de la jouissance des femmes entre elles. Avec quoi font-elles ? On ne peut les imaginer sans truc, sans prothèse, sans méthode illusoire (de même que l’on s’imagine mal les homosexuels hommes sans sodomie).

En fait, la question « Avec quoi font-elles ? » troue l’ordre phallique. L’homosexualité féminine est impensable pour les hommes ; ils ne peuvent que penser qu’elles font comme les hommes. Dans la même perspective, l’inceste mère-fille est un mot qui n ’a aucun sens. Pas de différence, pas de copule pour pénétrer, pas de coupure pour penser, du même sur du même : c’est probablement là l’irreprésentable radical et terrifiant. Prenez la bonne littérature : vous trouvez à l’infini de la relation mère-fille mais pas d’inceste à proprement parler, pas d’inceste « sexuel » ; c’est irracontable. Prenez le premier magazine porno venu : vous trouvez plein de filles qui se caressent : ce sont des « salopes », elles « aiment tellement ça » que, à défaut d’avoir un mec sous la main, elles se font jouir avec un godemiché, comme avec un phallus. C’est du moins ce que se racontent les hommes et qui les rassure par rapport à ce qui vient inquiéter leur système, et cela d’autant plus que face au féminin érotico-maternel, peut-être dans leur for intérieur, éprouvent-ils quelques vacillations.

Les hommes et leur envie secrète

Résumons : le fantasme de castration tente d’expliquer tant bien que mal le féminin ; il n’y parvient en fait ni pour le maternel plein et pourvu, ni pour la jouissance infinie, et encore moins pour se représenter une fusion sans coupure ni copule. Alors faudrait-il que les hommes, comme les femmes, ne confondent pas. Tout compte fait, qu’il soit ou ne soit pas du passif, du maso, du châtré, le féminin n’est peut-être ni péjoratif, ni catastrophique. Au contraire : c’est bien, du reste, ce que dit Schreber, lui qui veut connaître et vivre les « béatitudes féminines », bien supérieures et délicieuses que les masculines, insipides et cérébrales. Schreber veut tout : être passif, battu, dévirilisé, coïté, accouchant, mère d’une race nouvelle, et le tout avec plaisir, dans une jouissance… infinie.

Alors, question : Et si derrière cette peur que les hommes ont des femmes et qui les induit à les dominer, si, en arrière-plan de cette angoisse de l’irreprésentable féminin érotico-maternel, flambait une envie secrète ? Autrement dit et si un Schreber sommeillait en tout homme ?

Ne plus refuser le féminin, ce serait connaître et vivre ce que la passivité permet de ressentir et que, dans le feu de l’action, l’activité étouffe ; ce serait lier la douleur et le plaisir, et réciproquement ; ce serait non plus s’ériger et tenir droit mais, au contraire, se laisser aller à recevoir ; ce serait s’abandonner, bienheureux, sur le sein d’une toute jeune femme, fût-ce au prix de la mort : c’est bien ce que figure la Piéta de Michel-Ange à Saint-Pierre de Rome ; c’est bien le quatrième fantasme originaire, celui du retour au ventre maternel.

Cette envie pourtant est pleine de risques :

— La bonne passivité, à ne plus bouger, devient mortelle.

— Le masochisme est inépuisable ; gardien de la vie dans une certaine mesure, passé un certain seuil, il vire à la destruction de soi.

— Quand la peur de la castration ne fonctionne pas (ou plus) comme angoisse-signal, elle est, reste (et redevient ?) terreur d’être mutilé, tel un Narcisse amputé qui perd son image et sa vie.

— Quand la séparation d’avec l’objet maternel n’est pas médiatisée par un complexe qui sacrifie une partie pour sauver le tout – ce qui est le cas très général de la fille par rapport à sa mère –, la relation est à plein canal, symbiotique ; l’amour entier peut s’y épanouir, la haine aussi, et se transmettre. L’objet maternel perdu devient envahissant, de génération en génération. Équivalent fonctionnel du complexe de castration chez l’homme, l’envie du pénis servirait alors aux femmes à couvrir le noyau mélancolique de cette perte foncière (M. Cournut-Janin). C’est en ce sens que complexe de castration et envie du pénis luttent chez les uns contre la terreur innommable d’une perte partielle, et chez les autres contre la terreur encore plus innommable d’une perte totale. Dans cette perspective, on pourrait penser que l’ordre phallique et la domination des femmes par les hommes rend peut-être service aux femmes en les aidant à relativiser leur perte ; mais il ne faut pas le dire, car on aboutirait à cette idée – politiquement peu correcte – que la servitude des femmes par rapport aux hommes rendrait aux femmes le service de les sauver de leur mère. Peut-être même qu’elles font peur aux hommes exprès, pour qu’ils leur servent de surmoi ! De surmoi paternel, évidemment.

La protection communautaire

Si d’aventure les hommes, un par un, ne limitaient pas leur envie secrète de féminin érotico-maternel et ne désamorçaient pas les risques qu’elle leur ferait courir, une intervention extérieure serait nécessaire. Heureusement, pourrait-on dire, et c’est bien ce que l’on constate, la communauté intervient, celle des hommes, ces êtres de langage et de société ; elle ne tolère pas la jouissance solitaire, d’abord parce qu’elle la croit dangereuse, ensuite parce qu’elle la sait improductive (une analyse sociopolitique dirait la même chose, mais dans l’autre sens).

Cet impensable féminin – ce que des femmes les hommes ne parviennent pas à se représenter et qui leur fait peur – a pour conséquences directes, audibles dans le discours commun et la psychologie collective de la vie quotidienne :

— La valorisation phallique des hommes par les hommes, et par les femmes, prises elles aussi dans l’ordre phallique même si elles n’en « sentent » pas moins qu’il y a autre chose que l’on peut vivre sans obligatoirement en parler.

— La dévalorisation de la jouissance féminine, fortement suspectée d’analité vénale et captatrice.

— La dévalorisation, patente ou sournoise, des femmes avec une dénégation du fantasme de castration : elles ne sont, bien sûr, ni castrées ni castratrices, et si elles sont exclues des lieux de pouvoir et de décision collective, c’est parce qu’il faut bien se partager le travail ; d’ailleurs elles se rattrapent à la maison dans le privé, matrones et/ou insatiables.

— La valorisation des mères que l’on chérit, que l’on vénère et que l’on fête (c’est d’abord à sa mère que Gilgamesh raconte ses rêves).

La société exige des bras actifs, des esprits concepteurs et des sexes productifs. Si le féminin érotico-maternel auquel les hommes ne comprennent rien leur fait trop peur et trop envie, la société tiendra alors un discours tendanciellement fasciste (on se souvient de l’étymologie du mot !) : refuser le féminin, l’exclure, dominer les femmes qui l’incarnent, les enfermer au gynécée, séparer les mères et les filles en prônant l’exogamie qui expédie les filles au loin alors qu’on garde les mères, faire taire les enfants qui posent des questions insondables, exclure les homosexuels qui font semblant, favoriser l’envie du pénis chez l’homme et brandir l’épouvantail de la castration, promouvoir des fétiches sous toutes les formes, beaux discours, belles machines, beaux enfants, femmes-mères qui ne font pas peur parce que l’on peut – ou que l’on croit – les combler d’un baiser, d’un bijou et d’un bout de pouvoir.

Ce discours évidemment est dangereux ; certes, c’est sa caricature qu’on a tracée ici ; cependant il ne faut pas oublier un instant que la peur profonde qu’éprouvent les hommes face au féminin, au différent, à l’étranger, à l’inconnu, à l’impensable, à l’irreprésentable, entretient dans la société des humains la potentialité d’une sorte de coup d’État permanent, avec les conséquences que l’on sait…

Néo-genèse, suite et fin

Adam avait peur parce qu’il ne comprenait toujours pas… Dieu avait pourtant dit à Ève : « Ton homme te gouvernera », et, de plus : « Tu enfanteras dans la douleur. » Ève ne disait toujours rien et de temps en temps semblait partir, dans un cri, pour un plus haut service et un septième ciel, ou bien, avec quoi, comment, pourquoi, elle jouait avec ses filles (ces filles que la Genèse n’évoque guère). Un jour, n’y tenant plus, Adam dit à Dieu : « Fais-moi connaître les béatitudes féminines. » Et Dieu lui fit connaître les béatitudes féminines.

Elles étaient telles qu’il s’enfonça dans des délices sans nom et sans image, savourant l’étonnant mélange de la douleur et du plaisir ; il ne bougeait plus. Ses fils qui, eux, s’activaient, se battaient, faisaient des enfants, vinrent lui reprocher son état : la communauté ne peut tolérer qu’un individu jouisse tout seul, qu’il soit inactif, qu’il ne se reproduise pas ; c’est inadmissible ! Adam leur répondit : « Agitez-vous si bon vous semble mais laissez-moi savourer ce qui me comble. »

C’est alors que Dieu dit à Adam : « Attention, tu vas trop loin… » Adam répondit qu’il s’en foutait radicalement. Alors Dieu dit que c’était le début de la déliaison.

Adam mourut ; aussitôt les autres mirent la table pour le repas totémique, entre hommes.