Chapitre III. Passions filiales

Notre hypothèse selon laquelle les hommes dominent les femmes parce qu’ils en ont peur doit envisager une relation homme-femme d’un type bien particulier, celle du fils et de sa mère. Qu’en est-il en ce cas de la domination et de la peur, quel rôle joue l’angoisse de castration, de l’irreprésentable rôde-t-il dans ces parages ? Dans la même perspective, il nous faut envisager plus précisément la relation de la fille et de la mère en remarquant ce qu’elle a d’incompréhensible aux yeux des hommes dans la mesure où, apparemment, elle efface la différence et rompt l’ordre phallique.

Nous allons donc interroger ces deux relations filiales en rappelant d’emblée, car on a trop souvent tendance à l’oublier, c’est-à-dire à le refouler, que la mère est aussi une femme, et que ce qui est en jeu, c’est le féminin érotico-maternel de la mère.

I – La mère et le fils

A – Le fils et le féminin érotique de sa mère

Le discours de notre culture concernant la relation du fils à sa mère – et réciproquement – procède de l’évidence : il s’agit, sans conteste, d’amour. De toutes les amours qu’un homme peut connaître, c’est le plus ancien, le plus indéfectible, inaltérable, prioritaire, et le plus naturel. Aussi est-il considérablement loué, montré, respecté ; c’est une valeur culturelle et individuelle sûre et fondamentale, propice à la représentation et aux affects, bien que, à noter d’emblée, bordée par deux limites impensables et en tout cas interdites, l’inceste et le matricide.

Comme d’habitude, les exceptions confirment la règle. Mauriac et Folcoche, mais c’est du roman ; l’infanticide, c’est du fait divers médiatique et crapuleux ; la mama méditerranéenne, c’est du folklore et, d’ailleurs, elle a bon fond ; la mère castratrice, c’est la psychanalyse qui l’a inventée. Médée est un cas unique, et encore, si elle tue ses enfants, c’est pour se venger de l’homme qui l’a abandonnée. Oreste est presque aussi victime que sa mère, et plus sympathique ; d’ailleurs à la fin on lui pardonne. Quant à l’inceste, c’est un fait divers encore plus rare. Les anthropologues qui font de la prohibition de l’inceste la clef de la socialisation humaine ne valorisent guère l’inceste mère-fils, sans doute pour éviter d’avoir à établir une échelle de valeurs qui relativiserait leur propos, alors que, semble-t-il, cette forme d’inceste est infiniment plus rare que les autres. Dans cette perspective, il n’y a que deux hypothèses : ou bien c’est la prohibition de l’inceste maternel qui est le pivot du social, ou bien on ne voit pas cet inceste parce qu’il reste secret, non dit non su, ce qui correspondrait bien à sa nature. Enfin, que vaut la crudité d’un Courbet de la Naissance du monde au regard des madones italiennes ?

Une relation idyllique

La cause est entendue ; le fils aime et respecte la mère ; la mère se dévoue pour son fils avec tendresse, au besoin avec acharnement. Ils s’aiment indéfectiblement. Ajoutons que de toutes les relations humaines cet amour réciproque est tenu pour la relation la moins conflictuelle, beaucoup moins que la relation mère-fille qui, elle, n’a pas toujours bonne réputation.

C’est bien ce que pensait Freud de la mère et de la fille, alors que, par ailleurs, il a écrit à plusieurs reprises que l’amour de la mère pour le fils est sans nuage et que, pour le fils, avoir été l’enfant préféré de sa mère est une chance et une force pour la vie. Toujours selon Freud, la relation du fils à sa mère peut être teintée d’une certaine ambivalence ; mais ce n’est que tardivement dans son œuvre qu’il a évoqué la « mère première séductrice ». Par ailleurs, on peut remarquer qu’il ne s’attarde guère sur l’imago d’une mère archaïque. C’est Mélanie Klein qui a surtout désigné cette mère monstrueuse – et qui, bien davantage que Freud, a étudié le cas d’Oreste. Rappelons encore que, dans la galerie de ces portraits maternels offerts par la littérature psychanalytique, Winnicott, dans sa grande sagesse, a ajouté celui d’une mère dont on peut souhaiter qu’elle soit « suffisamment bonne » !

Quoi qu’il en soit, dans la vie d’un homme, sa mère est à l’aube et à la fin ; on en sort et on y revient toujours. Voyez les trois Parques.

Premières mésaventures

Pourtant ce tableau idyllique (d’après Le Robert : aventure amoureuse naïve et tendre), si on veut bien le regarder d’un peu plus près, présente quelques imperfections.

Il faut d’abord se rappeler que la mère, incarnant l’objet primaire, est le lieu et l’objet des premières identifications et des premiers investissements, ce qui a des conséquences majeures : premier objet, première séparation, première perte, paradis fusionnel perdu ; on ne s’en console jamais. Il y a de quoi lui en vouloir, à cette mère ; quelle rancœur et quelle rancune !

De toute manière, et quelles que soient les connaissances anatomo-physiologiques que l’on possède, il faut bien reconnaître que fécondation, grossesse, accouchement, allaitement, etc., cette « folie maternelle » est impensable, inimaginable, irreprésentable. Folie maternelle : le mot est d’André Green ; plus loin on le précisera en termes de « folie érotico-maternelle ». D’autre part, on n’oublie pas non plus que pour l’enfant garçon, dans le cadre de la différence des sexes et des générations, sa mère, pourtant si proche ab origine, est un être foncièrement différent, ce qui ne peut manquer d’aviver le narcissisme des petites différences.

Sans même évoquer un surmoi kleinien issu des premières identifications à cet objet à la fois pareil et différent, il faut rappeler les jeux, tendres certes mais impitoyables, du nourrissage, depuis l’attente jusqu’au gavage, et ceux non moins impératifs de l’éducation sphinctérienne. Un peu plus tard, cette mère qui, dans les fantasmes du fils, encore selon Mélanie Klein, a des pénis et des enfants plein le ventre, continuera de régner sur la vie sexuelle de son fils. Égérie, modèle, excitante et protectrice à la fois, boîte à bijoux et boîte aux secrets, même absente, même morte, elle est toujours là.

Un jeune homme raconta : « La première fois que j’ai couché avec une femme, tout de suite après je me suis précipité chez ma mère pour lui annoncer que j’avais eu une éjaculation précoce ! »

De quelques services rendus

En dépit de ces mésaventures, la mère et le fils se rendent service l’un l’autre. Sans préjuger du fait que c’est, ou non, un cadeau, la mère donne la vie, et l’entretient. À vrai dire, elle donne tout : le lait, les soins, le langage et, bien sûr, l’amour. Comme disait Winnicott, un enfant sans une mère, cela n’existe pas.

Elle est la source des premières excitations ; elle envoie des signifiants énigmatiques (Jean Laplanche) ; elle détoxique l’appareil psychique de l’enfant (Wilfred R. Bion). Celui-ci existe, s’identifie, se reconnaît dans son regard ; il se sent désiré. Il désire son désir à elle pour lui, qui répond à son désir à lui pour elle. De plus, elle est messagère. C’est la mère qui met en garde le fils contre ses excitations et ses propensions incestueuses ; elle lui communique le fantasme d’une castration possible et lui conseille un renoncement en principe salutaire pour toute la famille.

Le fils, en retour, n’est pas en reste. Il complète sa mère ; c’est ce qu’elle fantasme ; lui aussi, sans doute. Si d’aventure elle avait une envie de pénis, voilà, elle le possède. Le fils est « le » complément phallique, au sens d’un accomplissement narcissique-phallique (Catherine Parat). Il est enfin ce qu’elle souhaitait que son père à elle lui donnât ; et ce qu’elle voulait faire à sa propre mère. En rivalité de production avec celle-ci, et dans un contexte phallocentrique, elle est gagnante : elle a fait un fils, alors que sa mère n’avait réussi qu’à faire une fille.

À la mère messagère de la castration répond le fils messager de sa mère. Il est son porte-parole, son prête-nom ; il assure les prescriptions de l’idéal du moi (« tu seras et tu feras, tu es chargé de mission ») et du surmoi maternels (« tu ne seras pas, tu ne feras pas, c’est interdit »). Et c’est ainsi que le fils répare, transmet, réalise, venge, ambitionne ; dans les mauvais cas, il rate et se détruit.

Le fils et la femme du père

À qui pensiez-vous ? : à la belle-mère, à Phèdre et Hippolyte, à La Curée de Zola ? Non, la femme du père, c’est la mère ; et il s’agit encore de la passion qui lie le fils et la mère, et réciproquement.

On fait comme les enfants : on refoule, on dénie le fait que la mère est aussi une femme. C’est une mère alternante : mère le jour, amante la nuit (Michel Fain et Denise Braunschweig) ; comme disait Freud : la mère et la putain font la même chose. La face cachée de la mère, c’est son érotique. La relation mère-fils est prise dans la situation œdipienne du fils, et aussi dans celle de la mère ; celle-ci est l’objet du désir, et elle est l’objet interdit. Sa représentation affectée est surinvestie mais obligatoirement refoulée au terme d’une négociation dramatique dont on se demande si elle n’est pas toujours à recommencer.

Cette relation est même l’objet de l’interdit sexuel le plus rigoureux : la prohibition de l’inceste. On l’a déjà remarqué, les anthropologues n’insistent guère sur la particularité de l’inceste mère-fils, ne voulant probablement pas en faire un super-inceste ; mais il est de fait qu’il s’agit de l’inceste le plus universellement prohibé, et le plus « intime ». Sans doute est-ce pour ces motifs que, tout compte fait, on en parle peu. Les cas en sont rares dans les traités de psychiatrie, dans les médias, dans la production cinématographique (Louis Malle, Visconti). Une seule exception, célèbre : Œdipe.

La trahison originaire

Elle est tout pour lui ; il n’est pas tout pour elle. Elle l’a trahi dès l’origine, en le faisant. Et encore, avec le troisième larron de l’histoire, pendant qu’elle le faisait, ce fils, à qui et à quoi pensait-elle, quel plaisir donné et reçu dans cet échange triangulaire à tiers exclu ? Et voilà que l’on est à nouveau confronté aux fantasmes de scène primitive ; et plus précisément au fantasme originaire de séduction qui fleurit dans celui de la scène primitive, le tout s’organisant ensuite dans celui de la mise en forme dramatisée d’une castration possible. Par le fait même, on est forcément confronté aussi à la nécessité vitale de séparer le maternel et le féminin, autant que faire se peut, pour tout un chacun dans sa tête et en dépit des poussées de son inconscient. C’est, du reste, ce à quoi nous aide la culture ambiante en distinguant l’amour, la vie, la tendresse, l’amour maternel, la piété filiale, d’une part, et, de l’autre, la sexualité.

Camouflée derrière les apparences d’une libération des mœurs exploitées par le commerce, cette marginalisation de la sexualité est foncière dans la culture occidentale. Foncière mais, sans doute, constructive. La civilisation, disait déjà Freud en 1929, se bâtit sur la répression des instincts. On le savait depuis les Tragiques grecs, et la confirmation se perpétue, notamment dans le tabou dont la relation du fils et de la mère est l’objet admis, intouchable, évident.

Le féminin érotico-maternel

On est, dès lors, tenu de faire une quadruple distinction. Il faut d’abord repérer ce que l’on décrit dans le registre de la sexualité féminine, maternel compris évidemment. Puis on dissociera, comme tout le monde, la mère et la femme. À propos de cette dernière, on distinguera la féminité et ses atours qui rassurent les hommes, et les femmes, par rapport à l’angoisse de castration : les femmes ont ce qu’il faut, éventuellement on les pare, on les munit, on les complète, avec, au besoin, un en plus du côté du maternel, voire de la maternité.

À l’encontre de cette féminité voyante et affichée, le quatrième élément à distinguer est le féminin ; il reste obscur, énigmatique, catégorie de l’humain rencontrée autant chez les hommes que chez les femmes. Mais quel féminin ? Celui de la femme qui est aussi mère, et celui de la mère qui n’en est pas moins femme. Disons : le féminin érotico-maternel.

Le féminin érotique : châtré ou jouissant ?

En fait, il est nécessaire de procéder à une autre distinction. Si, dans la lignée freudienne, on considère que le féminin est l’aboutissement d’une série qui comprend le passif, le masochique, le châtré et le féminin, on obtient une équivalence : le féminin, c’est du châtré – ce que confirme le refus du féminin chez l’homme et chez la femme. C’est le roc du refus décrit par Freud en 1937.

Par contre, on peut penser que le féminin est aussi du côté de la jouissance : plaisir secret, intensité irreprésentable, orgasme supposé infini, « béatitudes féminines » ressenties par Schreber, lui qui voulait tout : jouir en tant que femme, et être mère d’une race nouvelle. Cette jouissance, les femmes n’en parlent pas ; elle est du côté d’Éros, bien sûr, mais l’intensité peut induire une déliaison, une non-mise en représentations, et devenir déstructurante, voire mortifère ; comme on dit : la « petite mort », ou jouir à mort…

Autant l’admettre d’emblée : aucun des deux cas ne fait l’affaire du fils. Ni le féminin châtré qui déclenche son angoisse de castration, ni le féminin jouissant, puisque c’est, en principe, avec le père que cette jouissance se produit.

On pose donc que la relation de la mère et du fils est limitée par la prohibition de l’inceste, l’interdit œdipien et le complexe de castration. On fait ensuite l’hypothèse que le féminin érotique de la mère, prise ailleurs si l’on peut dire, est tout au plus lourd de regrets : elle saura les compenser, avec son fils, de multiples manières. Par contre, la situation du fils est, tout compte fait, bien plus difficile : en plus des regrets, lui, il a la rancune.

B – La passion du fils

Pour étudier ces sentiments, et ces ressentiments, du fils à l’endroit de sa mère, c’est-à-dire précisément par rapport au féminin érotique de celle-ci, on va présenter quelques exemples tirés de la littérature. Cette présentation ne vise évidemment aucune exhaustivité, et assume d’être arbitraire et subjective. Comment en irait-il autrement sur un tel sujet ? Que ceux qui prétendent être objectifs se lancent à eux-mêmes la première interprétation !…

Les exemples cités sont orientés : il s’agit d’attirer l’attention de ceux qui, d’aventure, négligeraient l’intensité affective de la relation filio-maternelle. Pour les anthropologues, cette relation est incluse dans les modalités propres à chaque culture, réglant la différence des sexes et celle des générations. Prenant en compte l’intensité affective, la psychanalyse pour sa part inclut cette relation dans le contexte du complexe d’Œdipe. Il s’agit donc ici de repérer ce que disent des fils au sujet, non pas de leur mère ni du féminin maternel de celle-ci – ce discours est connu, reconnu, explicite –, mais du féminin érotique de leur mère, ou, plus simplement, de sa vie sexuelle ; les fils directement, ou bien, plus largement, la culture. Les formes d’expression sont variables ; la classification ici est de simple convenance.

L’élimination du maternel

A contrario, la séparation habituellement faite entre le maternel et le féminin au bénéfice du premier, est parfois inversée dans la littérature et le cinéma. Les films et magazines pornographiques ne montrent pas des mères ; la jouissance est celle des femmes. De même, O. et Emmanuelle ne sont pas présentées comme encombrées de marmaille ! Plus discrètement, Colette, dans Chéri ou dans Le Blé en herbe, raconte comment un garçon est initié sexuellement par une femme qui a l’âge de sa mère, mais qui n’est pas mère.

Une exception cinématographique : dans Les Valseuses de B. Blier, une jeune mère allaite son enfant tandis qu’un des jeunes gens lui excite l’autre sein. En somme, un sein de femme, un sein de mère : du reste, il semble bien qu’elle en jouisse.

L’élimination du féminin

La distinction entre un féminin châtré et un féminin jouissant est toujours subtile ; mais c’est le châtré qui l’emporte le plus souvent dans le discours que l’on pourrait qualifier d’officiel, celui de la cité, celui de la culture. Un bon exemple en est donné par ce que Sophocle fait dire à Créon dans Antigone.

Créon : « Moi vivant, ce n’est pas une femme qui fera la loi. » « En vérité, de nous deux, c’est elle qui serait l’homme si je la laissais triompher impunément. » « C’est pourquoi notre devoir est de défendre l’ordre et de ne jamais souffrir qu’une femme ait le dessus. » On note, bien sûr, qu’il s’agit du féminin d’Antigone, et non évidemment d’un maternel qu’elle ne possède pas. Mais on remarque aussi que ce féminin, dévalorisé par Créon, ne manque tout de même pas de puissance dans l’affrontement.

Séparation-confusion

Dans La Peur en Occident44, Jean Delumeau fournit un bon exemple des tentatives de séparation du maternel et du féminin érotique, séparation constamment infiltrée de confusion et de condensation. À vrai dire, elles sont difficilement évitables. Le chapitre qui nous intéresse ici directement est pourvu d’un titre explicite : « Les agents de Satan : la femme. » L’auteur brosse un vaste tableau qui comprend la déesse de la fécondité, « mère aux seins fidèles », et aussi bien Athéna et la Vierge Marie. Il décrit comment « la vénération de l’homme pour la femme a été contrebalancée au long des âges par la peur qu’il a éprouvée pour l’autre sexe, particulièrement dans les sociétés à structures patriarcales ».

Cette peur s’exprime par le dégoût des menstrues, odeurs, sécrétions et autres impuretés, et par la peur plus précise de la castration. Delumeau, sur ce sujet, va moins loin que Freud dans Le Tabou de la virginité, mais note que l’on a compté « plus de trois cents versions du mythe de la vagina dentata chez les Indiens d’Amérique du Nord, mythe qui se retrouve aussi en Inde avec, parfois, une variante tout aussi significative : le vagin n’a pas de dents, mais il est rempli de serpents ».

Si Delumeau semble ne pas faire de différence entre le sadique-oral et le phallique, il montre par contre, dans son texte même, une progression qui mène le lecteur de la mère à la femme, de la déesse hindoue Kali, mère du monde et de la vie, mais aussi sanguinaire et dévastatrice, aux Amazones, Parques, Érinyes, et à la Margot l’enragée, de Breughel, dont la tendre maternité n’est pas la principale caractéristique.

Séparation rigoureuse

Plus que rigoureuse, radicale : l’excision réalise sur le corps, en vrai et pas seulement en fantasme, l’éradication du féminin érotique. Le plaisir de l’excitation est réservé aux hommes ; l’activité de la femme est consacrée à la maternité.

Moins chirurgical, mais tout aussi exigeant, saint Paul rejette lui aussi le féminin érotique tenu pour contagieux : « Il est bon pour l’homme de s’abstenir de la femme » (Première Épître aux Corinthiens II, 1). Cette recommandation coïncide avec la prééminence de la figure paternelle, dans le religieux au nom de Dieu le Père, mais aussi dans le civil, dans la soumission au pouvoir civil : « Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu » (Épître aux Romains 13).

Le non-dit : Œdipe et Jocaste

Étrangement, le tenant du titre ne dit rien de sa relation amoureuse effectivement sexuelle avec sa mère. C’est étrange, ou c’est compréhensible. Sophocle certainement ne pouvait pas aller plus loin. Il écrit seulement qu’Œdipe a labouré les sillons paternels, ce qui incita Nicole Loraux à poser la question : « Au fond de la mère, trouver le père », et Françoise Héritier à prendre ce cas pour exemple d’inceste du « deuxième type » (le père et le fils ont commis un inceste entre eux, par personne interposée).

Là où les historiens et les anthropologues cadrent des situations sans s’attarder sur les sentiments individuels, le poète – ici Jean Cocteau dans La Machine infernale –, lui, fait état des sentiments, mais sans trop insister. En effet, l’attrait réciproque des époux est aimablement suggéré ; mais si Jocaste exprime clairement un désir, c’est seulement à l’égard d’un double d’Œdipe, le jeune soldat ; quant à Œdipe, il ne dit rien de son désir pour Jocaste en tant que femme, il parle seulement de son amour pour celle avec laquelle il a eu quatre enfants.

L’identification discrète : Stéphane Mallarmé

Il s’agit d’un épisode peu connu et en tout cas peu cité de la vie et de l’œuvre de Mallarmé. Après avoir vainement tenté de collaborer à diverses revues, « on ne sait par quelles accointances », Mallarmé fut mis à même de publier La Dernière Mode, gazette du monde et de la famille. Du titre à la signature du gérant, les annonces, les analyses des toilettes, les menus, les recettes, La Dernière Mode tout entière était rédigée par Mallarmé. Chaque numéro (il y en a eu huit, de septembre à décembre 1874) contenait : la reproduction d’une robe ; un article sur la Mode, signé Marguerite de Ponty ; la Gazette de la Fashion, signée Miss Satin ; et diverses chroniques de gastronomie, de spectacles, de voyages. Chaque numéro présentait deux textes (poèmes ou nouvelles) d’auteurs contemporains : François Coppée, Sully Prudhomme, Alphonse Daudet…

La Correspondance avec les abonnées commence presque à chaque fois par l’intitulé d’un titre de noblesse : Mlle la Baronne de C…, à Nancy ; Mme la Marquise de L…, à Rennes, etc. Les Conseils sur l’éducation s’adressent « à toutes les femmes d’intérieur » et s’engagent dès le premier numéro à recommander aux lectrices tout ouvrage d’éducation « digne des suffrages maternels ». Fin 1874, Mallarmé céda La Dernière Mode pour des motifs très probablement financiers. Dans plusieurs lettres citées par l’édition de La Pléiade, il dit son regret et son amertume45.

À la lecture de ces huit numéros, on reste d’abord fasciné par l’entreprise, le temps et la compétence qu’elle nécessitait. Le style est facile à lire ; il est vif et un peu racoleur ; on dirait, maintenant, qu’il est « pub et mode » ; ce n’est pas du Mallarmé ! Et, pourtant, on retrouve un enchantement des mots, comme une caresse et parfois un vertige : « Première jupe en faille tourterelle, garnie devant d’un grand volant à plis plats et derrière de trois volants coupés de biais et montés avec de petites fronces trois fois répétées. » « Je vois même, en y songeant, des pendants d’oreilles et une petite broche en forme de flèches, avec perle fine à l’extrémité ; cela, délicieux. » « (.) quand le rythme des danses d’hiver vous ramène à votre tour devant ce miroir impartial, toutes vous chercherez la reine de la fête par un regard, qui ira droit à votre image ; car, de fait, quelle femme, étant toujours cette reine pour quelqu’un, ne l’est pas un peu pour elle-même ? »

« Petit garçon de cinq à six ans : Blouse en velours noir unie devant et à double pli de côté et derrière. Le jupon assez court, la ceinture large, pas serrée et posée très bas de façon à faire la taille longue. » On ne risquera évidemment ici aucune interprétation. On signale seulement que la mère de Mallarmé est morte en août 1847, à l’âge de 27 ans, alors que Stéphane son fils avait entre 5 et 6 ans. Il semble bien qu’il avait lui-même à peu près l’âge qu’avait sa mère à sa mort, quand il lança La Dernière Mode, peut-être comme un anniversaire (août, septembre).

L’identification transfigurée

— Dans le poétique : Paul Valéry.

On est tenté de rapprocher Valéry de Mallarmé dans la mesure où une identification féminine voisine semble transparaître dans certaines de ses poésies à une époque bien précise. En effet, c’est après plus de vingt ans de non-écriture (« vingt et quelques années d’abstention et abstinence sérieuses ») que Valéry publie, non sans mal (« j’ai fait plus de cent brouillons »), mais dédiée à Gide, La jeune Parque. On remarquera, sans interpréter, que ce long, obscur et beau poème est écrit à la première personne du féminin singulier (détail qui ne semble guère intéresser Denis Bertholet, biographe de Valéry).

Dans une lettre à un ami, Valéry précise : « Qui saura me lire lira une autobiographie, dans la forme » ; il dit aussi qu’un vers résume en quelque sorte le poème qu’il aurait aimé écrire : « Ô, n’aurait-il fallu, folle, etc. » Et la Parque :

« Mystérieuse Moi, pourtant tu vis encore !

Tu vas te reconnaître au lever de l’aurore Amèrement la même…

L’ombre qui m’abandonne, impérissable hostie,

Me découvre vermeille à de nouveaux désirs. »

— Dans le roman :

Rédigés par des hommes, de nombreux romans sont écrits, eux aussi, à la première personne du féminin singulier. Ils prennent souvent la forme du roman initiatique. Exemples récents : des textes de Tahar Ben Jelloun et de Le Clézio. On pense aussi, évidemment, au « Madame Bovary c’est moi » et, inversement, aux Mémoires d’Hadrien rédigés à la première personne du masculin par une femme. On trouverait tout autant d’exemples dans le théâtre et dans l’opéra quand l’auteur fait parler ou chanter des personnages de sexe opposé au sien : Racine ou Mozart-Phèdre, laComtesseoudonaElvire.

— Dans le mystique : saint Jean de la Croix.

Notre culture tient Jean de la Croix pour un grand mystique, ce dont témoigne peu sa vie qui fut une longue révolte, prison comprise, mais ce dont se porte garante son écriture. Certes, mais on remarque toutefois la sensualité de ses poèmes. Quand le commentaire de l’édition de La Pléiade dit que chez lui la poésie est « seule habile à dire l’ineffable », on lit, par exemple, dans le Cantique spirituel, « strophes échangées par l’âme et l’Époux » :

« Là avec moi tu fus fiancée Là je te donnai ma main Et tu fus réparée Où ta mère fut violentée. »

Et, de fait, qui a mieux compris et chanté – pardon de revenir au jargon ! – que le fantasme de castration est une blessure d’amour :

« Ô brûlure suave !

Ô délicieuse plaie !

Ô main bénigne ! Ô touche délicate Dont la saveur est de vie éternelle Et paye toute dette !

En tuant, tu as changé mort en vie. »

— Dans le récitatif : Albert Cohen.

En 1954, A. Cohen publie un texte émouvant, intitulé Le Livre de ma mère. Il y parle de sa mère, maintenant morte ; il la décrit, tendrement, amoureusement, quand elle était jeune femme, puis déjà vieille et encore un peu petite fille, mais éternellement, fondamentalement mère – et mère unique de ce fils unique, dans une relation unique à valeur universelle !

Si, pourtant, on prend un peu de distance, en se dégageant, par exemple, de l’effet quasi hypnotique des antiennes (« Elle est morte » : phrase courte et incisive qui troue le texte, plusieurs fois par page dans la dernière partie), on peut être gêné par le caractère plutôt condescendant de cet amour filial. Passe encore la caricature de mère juive ; mais cette mère, éperdument dévouée et en adoration, apparaît un peu sotte. Ou, du moins, son fils la décrit comme telle : « Elle était avec moi comme un de ces chiens aimants, approbateurs et enthousiastes, ravis d’être avec leur maître. »

On remarque, dans le même mouvement, la presque absence du père (« le modeste commerce de son mari »), et même le déni dont il est l’objet : « À dix-huit ans, je quittai Marseille… Alors la solitude de ma mère devint totale. » Cette maternité est glorifiée : « Dans ses yeux, il y a une folie de tendresse, une divine folie. C’est la maternité. C’est la majesté de l’amour, la loi sublime, un regard de Dieu. Soudain, elle m’apparaît comme la preuve de Dieu. »

La manière dont Cohen se décrit comme l’objet souverain d’un amour absolu

laisse à penser qu’il est inconsciemment le phallus rayonnant d’une mère en manque perpétuel de lui. Il sait ce qu’elle rêve, et rêve, lui, qu’il s’identifie à elle : « Une petite maison, au bord de la mer, loin des hommes… Je me ferais une âme de petite vieille. Deux vieilles sœurs, elle et moi. »

Mais cette identification s’avère dévorante, l’objet pense qu’il se substitue au sujet : « Ma mère n’avait pas de moi, mais un fils. » Quant au féminin érotique de cette mère, à part une brève allusion (« Cette veuve, sincère en sa douleur, a mis cependant des bas de soie pour aller à l’enterrement et elle s’est poudrée. Péché de vie »), il semble bien être mis au compte, et au service du fils. C’est du moins ce que prétend le fils.

Les affirmations suspectes

Intouchable par idéalisation, la mère de Marcel Pagnol, dans Le Château de ma mère, ne se prête guère aux sentiments incestueux de son fils ; aucun de ceux-ci, du reste, ne sont ouvertement évoqués dans ce récit écrit plusieurs dizaines d’années plus tard, bien après la mort précoce de cette jeune et adorable mère.

Chez Albert Camus (Le premier homme), la mère apparaît bien pâle et en retrait face à la forte présence de la grand-mère et par rapport à l’absence du père. Pourtant, en filigrane, sa tristesse endeuillée parcourt le récit. Par exemple : le garçon ramène à la maison sa première paie ; la grand-mère ramasse l’argent et, « de la main, elle avait touché Catherine Cormery au flanc pour attirer son attention et lui avait montré l’argent : “C’est ton fils. – Oui”, et ses yeux tristes avaient caressé une seconde l’enfant ».

Dans Les Mots, Jean-Paul Sartre, avec son souci de dire juste, précise d’emblée : « Ma mère préféra le devoir au plaisir. Son mariage de raison trouvait sa vérité dans la maladie et le deuil. » « Il y a trois chambres dans notre maison : celle de mon grand-père, celle de ma grand-mère, celle des “enfants”. Les “enfants”, c’est nous. Mais tous les égards sont pour moi. Dans ma chambre, on a mis un lit de jeune fille. La jeune fille dort seule et s’éveille chastement. »

Hervé Bazin ne s’attarde guère, lui non plus, sur le féminin érotique de son personnage maternel. Folcoche est bien trop rejetante et affolante pour qu’on puisse aller chercher plus loin.

Chez François Mauriac, l’ambivalence est plus subtile. Dans Le Mal on lit un énoncé original de la triangulation œdipienne : « Où trouverais-tu un refuge plus sûr que ta mère qui t’aime au point qu’elle redoute d’offenser le Dieu jaloux ? » Après avoir failli mourir, au point d’en avoir reçu l’extrême onction, Fabien renonce à la femme qu’il aime. Mauriac nous dit alors, en d’autres termes, que maintenant Fabien va sublimer, auprès de sa vieille mère, et qu’on ne saurait décrire « le drame tout intérieur d’un homme qui mate son corps de boue ». Les deux dernières phrases laissent perplexe : « Quel artiste oserait imaginer les cheminements et les ruses de la Grâce, protagoniste mystérieux ? C’est notre servitude et notre misère de ne pouvoir peindre sans mensonge que les passions. » Bossuet ou son sacristain ?…

L’adoration forcenée

Dans Rue des Archives46 (la veine est voisine dans Mon frère l’idiot)47. Michel del Castillo met en récit alternativement l’adulte qui raconte et l’enfant qui parle en lui. « De peur de déchaîner une tempête rhétorique, l’enfant se garderait pourtant bien de confier au scribe sa conviction que leur mère s’accrochait à la vie avec l’espoir de leur survivre et que, sans l’illusion d’une revanche posthume, elle aurait déjà lâché prise. » Cet enfant « appartenait à une de ses vies antérieures dont elle ne voulait pas se souvenir. Il n’aurait jamais dû revenir de là où elle l’avait expédié ». Ses vies antérieures : ce sont les multiples amants et mariages de cette femme dont le féminin érotique ne se pardonne pas d’avoir de temps à autre et par hasard pris un coup de maternel, comme on dit un coup de vieux !

Et pourtant, en voyant le désarroi de Félix, le dernier amant dévoué : « Dans le délire de ce vieil homme, mon double contemplait sa propre folie. Cet amour absolu dont on parle sans y croire vraiment, cette transe qui jette dans la ruine, l’enfant les avait vécus. En Félix, il contemplait son propre anéantissement. Jusqu’à l’âge de neuf ans, il avait été ce jouet qu’une volonté capricieuse prend, caresse, flatte et rejette. »

Intempérance et sanctification

Dans ses Confessions48, saint Augustin s’adresse directement à Dieu et lui raconte ses errements, ses débauches, ses tentations, et le long cheminement qui l’amène à quitter sa profession de maître de rhétorique (« marchand de paroles ») et à « renoncer à la chair ». Alors qu’il quitte Rome et Milan pour revenir en Afrique, chez lui : « Arrivés à Ostie, à l’embouchure du Tibre, ma mère mourut.

Cet épisode est l’occasion d’un portrait de Monique avec quelques éléments biographiques. C’était une sainte femme : ainsi, Dieu l’avait créée, « ni son père ni sa mère ne savaient ce qu’issue d’eux elle deviendrait ». Suit cette phrase de foi dont la traduction est audacieuse : « La verge de votre Christ l’a dressée à vous craindre… » Ce ne fut sans doute pas suffisant ; en effet, cette pauvre Monique, entraînée quand elle était jeune, par une servante, avait la mauvaise habitude de boire trop de vin, ce qui, vers la fin de sa vie, guérie, ne l’empêche pas de guider son fils vers la foi et la chasteté, et « loin des délices de nos sens charnels, si vives soient-elles et la lumière qui les accompagne ».

Pour Augustin aussi, l’adoration est réciproque, de la mère au fils et du fils à la mère ; mais, si Monique « servit son mari comme le Seigneur », elle avait pour son fils « un dévouement d’esclave ».

La luxure

La mère décrite par Georges Bataille49 n’est pas une sainte, tant s’en faut. L’adoration que lui porte son fils n’est ni forcenée ni doucereuse ; elle est violente, brûle d’ambivalence et vire à l’inceste permanent. Après la mort d’un père abominable, le fils découvre que sa mère est pire, et qu’elle fait tout pour l’entraîner, lui son fils, dans une débauche commune. Ici c’est ouvertement qu’est exposé, et à la fois adoré et rejeté, le féminin érotique d’une mère qui l’est fort peu ou, si l’on veut, à sa façon.

La scène primitive dans tous ses états

Dans La Recherche, la relation du narrateur à sa mère est décrite par Marcel Proust le plus souvent avec les couleurs nostalgiques que l’on retrouve à propos d’autres relations féminines, celles-ci fussent-elles tumultueuses comme avec Albertine. « Ce que j’aurais voulu, c’est que la nouvelle venue vînt habiter chez moi, et me donna le soir, avant de me quitter, un baiser familial de sœur. » Ce souhait, écrit dans Albertine disparue, fait évidemment écho au baiser du soir du tout début de Du côté de chez Swann : « Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. » « Mon père (qui) trouvait ces rites absurdes. » « Mais la vie, en me découvrant peu à peu la permanence de nos besoins, m’avait appris que faute d’un être il faut se contenter avec un autre. »

Cette autre, entre autres, que fut Albertine : « Je sentais sur mes lèvres qu’elle essayait d’écarter, sa langue maternelle, incomestible, nourricière et sainte… comme la mystérieuse douceur d’une pénétration. » Mais cette douceur n’allait pas sans quelques nuances : « Dans ces moments-là, rapprochant la mort de ma grand-mère et celle d’Albertine, il me semblait que ma vie était souillée d’un double assassinat. »

Quand Albertine fut disparue, puis morte, le narrateur raconte qu’il tente de la remplacer, y compris par des petites filles qu’il fait monter chez lui pour les caresser, ce qui lui vaut d’être convoqué par le chef de la Sûreté, du reste lui-même encore plus graveleux. Il tente aussi, pour comprendre la jouissance féminine, d’observer les blanchisseuses qu’aimait Albertine. À l’écoute de la jouissance : « Si l’on entend d’une pièce voisine et sans rien voir, on peut prendre pour du fou rire ce que la souffrance arrache à un malade qu’on opère sans l’avoir endormi ; et quant au bruit qui sort d’une mère à qui on apprend que son enfant vient de mourir, il peut nous sembler, si nous ne savons pas de quoi il s’agit, aussi difficile de lui appliquer une traduction humaine, qu’au bruit qui s’échappe d’une bête, ou d’une harpe. Il faut un peu de temps pour comprendre que ces deux bruits-là expriment ce que, par analogie avec ce que nous avons nous-mêmes pu ressentir de pourtant bien différent, nous appelons souffrance, et il me fallut du temps aussi pour comprendre que ce bruit-ci exprimait ce que, par analogie également avec ce que j’avais moi-même ressenti de fort différent, j’appelai plaisir. »

De ce « drame délicieux que vivait la petite femme », on peut rapprocher deux autres descriptions proustiennes d’une scène amoureuse, les deux dans l’homosexualité. Dans Du côté de chez Swann, il s’agit de la scène sacrilège où Mlle Vinteuil et son amie se caressent devant la fenêtre ouverte et crachent sur le portrait du père de Mlle Vinteuil. L’autre se situe, dans Sodome et Gomorrhe, lors d’une étreinte entre Charlus et Jupien, entendue par le narrateur : « Ces sons étaient si violents que, s’ils n’avaient pas été toujours repris un octave plus haut par une plainte parallèle, j’aurais pu croire qu’une personne en égorgeait une autre à côté de moi. »

La provocation généralisée

« L’île charmante d’Otaïti, où la grossesse est un crime » : le propos est de Gernande à Thérèse, dans Justine ou les Malheurs de la vertu. La grossesse, mais pas le matricide, présenté, lui, comme un raffinement érotique suprême.

Dans Justine, il s’agit seulement de la tante ; dans La Nouvelle Justine, est désignée « la pauvre maman » : « Oh ! foutre, qu’il est divin d’enculer sa mère. » Au chapitre suivant : « Mais la créature que je détruis est ma mère : c’est donc sous ce second rapport que nous allons examiner le meurtre. » On se souvient que le thème est amplement développé dans La Philosophie dans le boudoir.

Le motif sadien est explicite : « Ce n’est pas un titre à mes yeux que de vous être fait foutre pour me mettre au monde… », « on ne saurait douter assurément que la volupté attendue par ma mère, dans l’acte conjugal, ne soit l’unique motif qui l’y détermine (…) ma mère, en s’y livrant, a-t-elle travaillé pour elle ou pour son enfant ? »

Enfin, grand plaidoyer du libertin Bressac à Thérèse-Justine en faveur de la sodomie homosexuelle qui, chez un homme, lui fait goûter au féminin érotique de la femme-mère : « Si tu pouvais comprendre ce qu’on éprouve à la douce illusion de n’être plus qu’une femme ! Incroyable égarement de l’esprit, on abhorre ce sexe et l’on veut l’imiter. Qu’il est délicieux d’être la catin de tous ceux qui veulent de vous. » Un siècle plus tard, le président Schreber connaîtra les « béatitudes féminines ».

Haine et rédemption

Dans Le Miracle de la rose50, (Jean Genet), c’est à propos de la colonie pénitentiaire de Mettray qu’apparaît une représentation maternelle d’abord ambiguë puis débarrassée de son féminin :« Il m’arrive de parler de la Colonie en disant : “La vieille”, puis “la sévère”. Ces deux expressions n’eurent sans doute pas suffi à me la faire confondre avec une femme mais, outre que déjà elles qualifient habituellement les mères, elles me vinrent, à propos de la Colonie, alors que j’étais las de ma solitude d’enfant perdu et que mon âme appelait une mère. Et tout ce qui n’est qu’aux femmes : tendresse, relents un peu nauséabonds de la bouche entrouverte, sein profond que la houle soulève, corrections inattendues, enfin tout ce qui fait que la mère est mère. »

Quelques lignes plus loin, le clivage est montré : « Je chargeai la Colonie de tous les ridicules et troublants attributs du sexe, jusqu’à ce que, dans mon esprit, elle se présentât non sous l’image physique d’une femme, mais qu’entre elle et moi s’établît une union d’âme à âme qui n’existe qu’entre mère et fils. »

Le poète entre sa mère et sa femme

C’est le premier poème de Spleen et Idéal, de Baudelaire ; il a, pour titre : « Bénédiction ».

Lorsque par un décret des puissances suprêmes,

Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,

Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :

« — Ah ! que n’ai-je mis bas tout un nœud de vipères,

Plutôt que de nourrir cette dérision !

Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères Où mon ventre a conçu mon expiation. »

Quelques strophes plus loin, le jeune futur poète semble trouver un salut :

Pourtant, sous la tutelle invisible d’un Ange,

L’Enfant déshérité s’enivre de soleil,

mais, malheur, il rencontre la femme ; et celle-ci va « criant sur les places publiques » :

« Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,

Sauront jusqu’à son cœur se frayer un chemin.

J’arracherai ce cœur tout rouge de son sein,

Et, pour rassasier ma bête favorite,

Je le lui jetterai par terre avec dédain ! »

Et le poète répond :

« — Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance Comme un divin remède à nos impuretés,

Et comme la meilleure et la plus pure essence Qui prépare les forts aux saintes voluptés ! »

Sans commentaire : on n’a jamais si bien montré la terreur du féminin et comment le masochisme est gardien de la vie et des voluptés. Pour les « forts » ; quant aux faibles, Baudelaire ne précise pas leur destin…

La rage

Blaise Cendrars publie en 1919 ce poème intitulé « Le ventre de ma mère »51 ;

C’est mon premier domicile Il était tout arrondi Bien souvent je m’imagine Ce que je pouvais bien être…

Mon front est encore bosselé De ces bourrades de mon père Pourquoi faut-il se laisser faire Ainsi à moitié étranglé ?

Si j’avais pu ouvrir la bouche Je t’aurais mordu Si j’avais déjà pu parler J’aurais dit :

Merde, je ne veux pas vivre !

On pense au :« C’est naître qu’il fallait pas ! », de Céline.

Le monstre

C’est un petit recueil de nouvelles horribles intitulé Augias, de Claude-Louis Combet52 ; l’une d’elles commence ainsi : « Dans le courant de l’automne, frappés par une étrange épidémie, peu à peu, tous les papas moururent. » Les petites sœurs aussi, laissant les garçons et leurs mères, seuls à seules et d’autant plus excités qu’est annoncé le spectacle de « Baubô », énorme et monstrueuse forme. « Ensuite, bouillonne l’écume, dans cette sorte d’immense aquarium devenu, pour l’heure, le centre du monde et le monde tout entier, et où Baubô continue de se déployer. » Les petits garçons regardent, « la scène ouvrait l’abîme dans lequel eux-mêmes se mouvaient ». « Et les mères, dans une

passion analogue, les poussant de leur chaleur, de leur parfum, du poids de leur ombre, vers la figuration plastique de la féminité-mères aux cuisses bées sous leur robe et qui savent tout ce qu’il faut savoir et qui n’a pas encore été dit. » Et Baubô, se retournant, finit par exhiber son énorme vulve : « C’était comme une plante humaine – une tige et ses branches féminines-maternelles… »

C – Le matricide

Cueillies au hasard de lectures chez des auteurs différents – et bien d’autres auraient dû être évoqués, G. de Nerval par exemple, et l’étude que proposa J. Kristeva du fantasme de matricide –, ces citations montrent, directement ou de

manière déniée, le dégoût, le rejet, la haine et, à tout le moins, les ressentiments éprouvés par un fils à l’encontre de la vie sexuelle de la mère ou, plus précisément, envers la représentation que se fait ce fils de la vie sexuelle de sa mère. Ce rejet du féminin érotique de la mère, tel que le fils se l’imagine – car comment le connaîtrait-il ? –, procède pleinement de ce que ce fils considère comme une trahison, la trahison œdipienne avec tout son réseau d’ambiguïté et d’ambivalence.

Évidemment, ces sentiments négatifs démontrent a contrario et prouvent l’intensité du désir premier et de la déception dramatique provoquée par une situation qui est nécessairement triangulaire. Le destin, chez un fils, de ce féminin érotique maternel est variable. Quand il devient insupportable, il incite à l’acte meurtrier ; c’est du moins ce qu’en illustrent les mythes et les tragédies mettant en scène, encontre point de l’Œdipe, le fantasme du matricide.

L’Orestie d’Eschyle

Ce qu’Oreste reproche à Clytemnestre ce n’est pas tant de l’avoir abandonné, mais, bien davantage, d’avoir trompé et tué son « père adoré » et de coucher avec Égysthe.

Il tue donc sa mère et son amant. C’est la même logique qui sera reprise dans Hamlet.

Ce qui est toutefois remarquable pour notre propos est la conclusion de l’Orestie telle qu’elle se déroule dans Les Euménides. Tout près de l’Omphalos de Delphes où est il est venu se réfugier, l’ombre de Clytemnestre, les Érinyes, le coryphée et le chœur désignent, horrifiés, Oreste seulement défendu par Apollon qui revendique l’incitation au meurtre : « Mon oracle lui a dit : “Va, venge un père.” »

La scène suivante se situe sur l’Acropole d’Athènes ; Oreste implore Athéna tandis que les Érinyes l’entourent : « Témoins véridiques, nous venons au secours des morts, et, devant lui, Oreste, pour qu’il paie sa dette de sang, implacables, nous surgissons. » Oreste plaide la nécessité de la vengeance :« Pour qu’un meurtre payât le meurtre. »53

Athéna institue l’Aréopage pour juger Oreste. En créant une institution de justice, elle proclame que la condamnation du meurtre commis par Oreste n’est pas automatique ; ce que le Chœur, qui parle pour les Érinyes, comprend immédiatement : « Ce jour verra donc l’avènement de lois nouvelles, si la cause – le crime – de ce parricide doit ici triompher ! »

Apollon se fait alors l’avocat d’Oreste ; son argumentation est à trois niveaux :

Oreste est son hôte à Delphes ; il s’est purifié. D’autre part, Apollon reconnaît l’incitation au meurtre par l’oracle : « Je suis responsable du meurtre de sa mère. » Enfin, il explique que tuer sa mère n’est pas un parricide, car « ce n’est pas la mère qui enfante celui qu’on nomme son enfant : elle n’est que la nourrice du germe en elle semé. Celui qui enfante, c’est l’homme qui la féconde ». Et, pour étayer ce phallocentrisme et cet hymne à la paternité, Apollon prend l’exemple de Zeus et désigne Athéna, « qui n’a point été nourrie dans la nuit du sein maternel » : « Preuve qu’on peut être père sans l’aide d’une mère. »

Alors Athéna fait voter l’acquittement d’Oreste et annonce que dorénavant la justice sera rendue dans la cité par l’Aréopage : « Ni anarchie ni despotisme, c’est la règle qu’à ma ville je conseille d’observer avec respect. » « Je n’ai point eu de mère pour me mettre au monde, sans réserve je suis pour le père. Dès lors je n’aurai pas d’égard particulier pour la mort d’une femme qui avait tué l’époux gardien de son foyer. »

Le Chœur évidemment s’offusque : « Ah ! jeunes dieux, vous piétinez les lois antiques. » Mais Athéna, qui vient donc d’établir l’ordre d’un État de droit, poursuit son œuvre en négociant avec les Érinyes pour qu’elles deviennent protectrices de la cité et « Euménides ».

L’ordre grec

Il s’agit bien, à la fin de l’Orestie, de la mise en ordre apollinienne évoquée dans La Naissance de la tragédie. Il faut considérer aussi qu’en 1886 Nietzsche critique son texte de 1871, en des termes d’ailleurs intéressants à noter : un livre « sentimental, doucereux comme un livre de femme ». Et plus loin il regrette de ne pas l’avoir écrit en poète, c’est-à-dire avec des accents dionysiaques que, pourtant, on aurait pu entendre : « C’était une voix étrangère, le disciple d’un dieu encore inconnu, qui se cachait provisoirement sous la cagoule du savant. »

Cette « voie étrangère », qui était déjà là et qui fait retour, ne serait-elle pas en rapport avec ce que ne dit pas Nietzsche, ni non plus directement Eschyle, au sujet du meurtre de la mère ? Les lois anciennes, naturelles pourrait-on dire, celles des Érinyes, auraient condamné Oreste. Les lois nouvelles – l’ordre nouveau de la cité – proclament la domination légitimée du père, sa suprématie. Mais, ce faisant, ces lois légitiment la mise à mort d’une mère par son fils, mise à mort justifiée par le fait que, femme, elle a trompé et tué son mari. Il est normal que le fils venge son père de la trahison féminine de sa mère. Du reste, elle les a trahis tous les deux.

On voit bien comment, dans les mythes grecs et chez les Tragiques, le maternel persiste sous la forme de déesses primitives, mais que le féminin érotique des femmes-mères est éliminé juridiquement dans une société masculine, patriarcale et phallocentrique. D’ailleurs, sans doute par prudence, Zeus, après avoir fécondé Métis, sa première épouse, l’avait avalée, elle et toutes ses qualités de ruse et d’intelligence. Il règne ; « en l’avalant, il s’était fait lui-même entièrement métis. Sage précaution… » : on reconnaît la thèse de Vernant et Détienne, et la naissance, sans mère, d’Athéna.

On reconnaît aussi la proximité de la thèse de Freud dans Le Tabou de la virginité : le sang, la défloration, les règles des femmes sont tabous ; les femmes elles-mêmes sont considérées par les hommes comme dangereuses, donc intouchables. Ils les relèguent, et se méfient du plaisir qu’elles prennent (à tous les sens du mot).

L’Oreste kleinien

Dans « Réflexions sur l’Orestie »54, Mélanie Klein insiste sur la culpabilité d’Oreste consécutive au meurtre de sa mère, et voit dans les Érinyes la représentation des angoisses persécutives. « Son état psychique caractérise le passage de la position paranoïde-schizoïde à la position dépressive. » « Lorsque la position dépressive est atteinte et translaborée – ce qui dans la Trilogie est symbolisé par le comportement d’Oreste devant l’Aréopage – la culpabilité prédomine et la persécution diminue. »

Toujours dans le même registre, M. Klein ajoute, entre autres, deux remarques : « C’est parce que les pulsions destructives se trouvent dirigées en premier lieu contre les parents, que le meurtre des parents est considéré comme le péché le plus fondamental. » « Les Érinyes sont surtout affectées par le mal infligé à la mère, et il semble que le seul matricide attire leur vengeance. C’est la raison pour laquelle elles ne persécutent pas Clytemnestre qui a tué son époux. »

On retrouve bien, dans ce texte, le théâtre kleinien (Apollon a « un Œdipe inversé », tandis qu’Athéna « témoigne de la maturité du surmoi bâti autour du bon objet ») et une condamnation de la mère : « Attirée vers Égisthe par ses désirs sexuels, elle (Clytemnestre) a négligé ses enfants. » Cependant, ajoute M. Klein, elle n’a pas été vraiment une mauvaise mère ; ce sont les circonstances qui ont ranimé les pulsions destructives.

Oreste et Œdipe

L’opposition que montre André Green, dans Un œil en trop55. entre Oreste et Œdipe est intéressante. L’Œdipodie est un mythe « centrifuge », alors que l’Orestie est un mythe « centripète ». « C’est au foyer que tout s’accomplit » : Œdipe est une histoire d’hommes, alors que dans l’Orestie « tout procède des femmes », à commencer par Hélène. L’Œdipodie se déroule comme la tentative d’interprétation d’un rêve oublié, alors que « l’Orestie, elle, se déploie dans la dimension du rêve lui-même », ce qui est patent dans la scène du meurtre de Clytemnestre par Oreste.

Une autre remarque d’A. Green est à noter : il rappelle que c’est Sophocle qui introduisit le troisième personnage dans le dialogue tragique, mais qu’Eschyle utilise déjà cette innovation dans l’Orestie, en la personne de Pylade, très précisément au moment où Oreste s’apprête à tuer sa mère. Ébauche de triangulation de la scène opposant la mère et le fils ?

L’écriture matricide : J. Joyce

On reprend ici le titre d’un excellent texte de J. G. Trilling56 à propos de Ulysse de J. Joyce57, insistant sur la fameuse scène du bordel, traitée en dialogue de théâtre, où les « heures du matin, les heures crépusculaires et les heures nocturnes » valsent et où Stephen voit surgir sa mère morte, « émaciée et rigide », et sortir « du plancher en robe gris lépreux, guirlande de fleurs d’oranger fanées et voile de mariée déchiré… ». Horrifié, Stephen proteste : « On prétend que je vous ai tuée, mère. C’est le cancer, ce n’est pas moi. C’est le destin. » Le ton de la scène monte rapidement. La mère incite le fils à se repentir. Le fils injurie la mère : « Vampire ! Hyène. » La mère agonise encore et s’écrie : « Indicible était mon angoisse tandis que j’expirais d’amour, de douleur et de détresse sur le Calvaire. » Pour renvoyer cette mère en enfer, Stephen « brandit sa canne à deux mains et fracasse la suspension », et s’exclame : « Nothung ! » Les références sont évidemment nombreuses : c’est le geste de l’Ulysse d’Homère retrouvant sa mère aux Enfers ; c’est la dolorosa du Calvaire ; c’est aussi l’épée du Siegfried de Wagner, celle qui se transmet de Wotan à Sigmund, et que Siegfried – lui qui ne connaît pas la peur – est seul capable de souder. Il la fait renaître sur l’enclume, puis, d’un coup, fend l’enclume (c’est dans la deuxième journée de la Tétralogie). Séparation obligatoire, nécessaire, fondatrice : Nothung vient de die Not, la nécessité.

J. G. Trilling notait : « L’assassinat de Clytemnestre inscrit la Loi, c’est par son truchement que s’instaure le premier tribunal : l’Aréopage. » Mais, poursuit Trilling, au matricide répondait déjà l’infanticide de la vierge Iphigénie. « Il n’y aura, en quelque sorte, ni mère, ni enfant, ni enfantement. » Et, il termine en remarquant que celui qui a cassé la matrice du langage et enfanté une écriture qui tend à s’engendrer elle-même – Joyce – a vu sa propre fille psychotique internée.

La belle Hélène

En fait, le matricide commis par Oreste se présente comme l’épisode terminal d’une séquence qui commence par le meurtre d’Iphigénie et se continue par la guerre et la destruction de Troie.

Au début, sur un avis oraculaire et pour la bonne cause, celle de la flotte grecque. le père, Agamemnon, tue sa fille vierge, Iphigénie. À la fin, le fils, Oreste, tue sa mère Clytemnestre. Certes, c’est aussi par mission divine et parce qu’un fils doit venger son père. Il n’en reste pas moins que, dans les deux cas, les meurtres furent anti-incestueux. Qu’ils l’évitent ou qu’ils le remplacent, grâce aux crimes, l’inceste n’est pas commis. Il n’y a ni copulation, ni fusion, ni confusion ; les différences sont respectées, celle des sexes et celle des générations. Et, à la fin, l’ordre est rétabli ; l’institution dit la loi. On peut ajouter que le féminin érotique des femmes est éliminé : on tue une femme alors qu’elle est encore vierge ; on tue une mère parce qu’elle a été femme.

Mais entre-temps, entre ces deux épisodes, ce fut la guerre de Troie. Or, quelle fut la cause de cette guerre ? Ou plutôt : qui en fut la cause ? Mythes et tragédies sont unanimes : c’est Hélène, la plus belle des femmes. Sa beauté induit son enlèvement par Pâris, fils de Priam ; et la guerre est déclenchée par les Grecs pour récupérer Hélène. Elle, qui incarne le féminin érotique, est précisément l’enjeu du combat. Épouse infidèle, elle sème le trouble, et avec la même passivité se laisse enlever et aimer. C’est finalement pour elle que se tuent les guerriers. Directement, elle induit la guerre et la destruction de Troie ; indirectement, les meurtres d’Iphigénie et de Clytemnestre.

N. Loraux insistait58 sur ce que représente Hélène : « “Hélène” est beaucoup plus que le nom d’une femme… et peut servir de nom grec à la chose sexuelle. » Selon une version mythique, Léda découvre un œuf merveilleux qui contient Hélène, fruit des amours de Zeus et de Némésis, déesse de la vengeance – ce qui, de la part de Zeus, est un acte audacieux –, mais Némésis est fille de Nuit et sœur des déesses qui incarnent les puissances de séduction.

N. Loraux remarquait moins l’autre version qui fait d’Hélène la fille « divine » de Zeus, en cygne, et de Léda, dont l’autre fille, Clytemnestre, issue de Tyndare, est la fille humaine. L’une est éclatante de beauté, protégée par Aphrodite, féminin érotique flamboyant, mais mortifère. L’autre est dans l’adultère, le meurtre, le féminin érotique sombre et sanglant. On a tendance à les opposer, mais les destins des deux sœurs sont-ils vraiment différents ?

L’ordre selon Euripide

C’est Euripide qui apporte la réponse à la question précédente concernant le destin d’Hélène. La tragédie Oreste59 met d’abord en scène Hélène, frivole, et sa nièce Électre, désespérée par l’opprobre qui pèse sur elle et sur son frère. Puis on assiste à une confrontation, devant le lâche Ménélas, entre Oreste et Tyndare, père de Clytemnestre.

Tyndare condamne le meurtre d’Agamemnon commis par Clytemnestre, mais reproche amèrement à Oreste de n’avoir pas obéi à la loi : « Il devait punir la meurtrière, mais sans offenser les lois divines, la poursuivre en justice et de son palais chasser sa mère. » L’argument d’Oreste est à plusieurs niveaux. Il reprend d’abord la distinction, présente chez Eschyle, de la primauté du père sur la mère qui « m’a seulement mis au monde ». Puis il explique que son acte est exemplaire : « Si les femmes en viennent à ce degré d’audace de tuer leurs époux. » Troisième niveau : non seulement l’acte d’Oreste « pour toute la Grèce est salutaire », mais il était – disons : œdipiennement – nécessaire : « Si par mon silence je m’étais fait complice des égarements maternels, que ne m’aurait pas fait la victime (c’est-à-dire Agamemnon, le père) ? »

La conclusion du coryphée est radicale, et prémonitoire : « Dans toutes les conjonctures où se trouvent mêlés les hommes, le génie féminin est l’obstacle

Plus loin le Messager raconte à Électre que le tribunal devant lequel Oreste est allé se faire juger l’a condamné au suicide. Électre et Oreste sont perdus ; Pylade, par amitié, aussi. Cependant, il a une idée ultime : avant de mourir, il faut tuer Hélène ; pour punir Ménélas, mais surtout parce qu’elle est Hélène, elle dont le féminin érotique est la cause de tous ces malheurs.

La mort d’Hélène

L’épisode est moins souvent cité que ceux qui racontent les meurtres précédents. Mais c’est bien là, dans sa tragédie, qu’Euripide pousse jusqu’au bout sa logique de l’ordre, celle que Nietzsche appelait apollinienne et qui étouffe toutes traces et velléités dionysiaques.

Elle va donc mourir, « la déserteuse du foyer paternel, du foyer conjugal, par qui périrent les Grecs en foule, sur les rives du Scamandre ». Oreste et Pylade traquent Hélène dans le palais ; la scène est racontée par le serviteur phrygien ; elle est d’une belle ambiguïté, meurtrière et érotique : « Donc ces deux hommes, pénétrant dans la chambre… s’agenouillèrent auprès de son siège… Sur le genou d’Hélène se posèrent leurs mains suppliantes. » Puis Oreste et Pylade percent Hélène de leurs glaives.

L’assomption d’Hélène

Après cet épisode trouble mais résolutoire, la tragédie d’Euripide connaît un rebondissement inattendu et – enfin – heureux. Au moment où Oreste (« je ne serai jamais las de supprimer les femmes vicieuses » : il parle de sa mère et de sa tante maternelle !) ordonne à Électre et à Pylade de mettre le feu à cette demeure impie, Apollon apparaît. Hélène est à côté de lui.

Tout s’arrange : Apollon a sauvé Hélène ; elle devient une étoile protectrice des marins ; vivante mais lointaine. Oreste va épouser Hermione, fille d’Hélène, et Pylade épousera Électre. Enfin, Oreste acquiert la domination sur Argos, que lui cède Ménélas. Ce dernier gardera Sparte qu’il tenait d’Hélène, cette « femme qui, jusqu’à présent, ne t’avait causé que des tourments sans nombre et toujours renaissants ».

D – Deux en trois

Dans cette relation du fils à sa mère, si vantée, honorée, respectée, il y a de la passion. De l’amour, certes, de la déception souvent, et des reproches précis. À la lecture de ces divers extraits, on peut se demander : Pourquoi tant de haine ? Et fallait-il exposer autant d’ambivalences ? Les textes cités dénonçaient le féminin érotique des mères ; cet exutoire était à coup sûr nécessaire à ceux qui les écrivirent, ne serait-ce qu’à titre conjuratoire, mais, même livrée aux lecteurs, n’était-ce qu’une catharsis à usage personnel ?

Euripide allait plus loin ; il passait du registre personnel à celui du politique, racontant une histoire terrible pleine de sang et de luxure, mais cette histoire, comme on dit, se termine bien. La conclusion d’Euripide est pleine de sagesse édifiante et idéalisée : la génération des parents est décimée, c’était celle des crimes et des turpitudes ; ils l’ont bien mérité ; seul survit Ménélas, veule et trompé. Le destin des jeunes est prévisible comme celui, plus tard, des contes de fées, et comme celui de tous les romans « familiaux » que se racontent tous les enfants : ils se marièrent, furent heureux et eurent sans doute beaucoup d’enfants. Oreste désormais n’est plus un enfant abandonné par une femme-mère licencieuse et criminelle, orphelin de père, errant, et finalement lui-même matricide de sa mère et de sa tante maternelle ; maintenant il est roi ; il a été gracié ; et on peut même dire qu’il a soutenu la bonne cause ; grâce à lui, l’ordre phallique règne dans la cité grecque ; il l’a purifiée.

Quelle est la clef de cette histoire, que fallait-il faire pour en arriver là ? Ce serait encore une histoire de meurtre fondateur ; meurtre et déification : les deux sœurs, Clytemnestre et Hélène, féminin érotique à deux faces, tuées par des fils, et totémisées ; tuées parce qu’elles ont été femmes plus que mères. Le message des Tragiques, surtout celui d’Euripide, mais c’est déjà dans Eschyle, est double, et clair : la mère ne compte pas dans la conception de l’enfant, elle n’est que porteuse, réceptrice, seulement instrumentale ; et, de fait, elle n’est pas citoyenne de la polis. Mais le message vise aussi le féminin érotique : ces deux femmes ont été des amoureuses, elles ont forniqué, séduit, trahi, abandonné, tué, au nom de l’amour charnel, par sexualité pourrait-on dire. Hypothèse : la deuxième partie du message n’expliquerait-elle pas la première, à savoir que, peut-être, les mères « orestiennes » sont dévaluées parce qu’elles sont femmes, donc dangereuses parce que capables de tout, c’est-à-dire de n’importe quoi, c’est-à-dire de tout ce qui est impensable ? C’est pour jouir avec Égisthe que Clytemnestre tue son

mari Agamemnon, le roi des rois, et c’est Hélène qui est la cause de la guerre de Troie. Pour tout dire : ces femmes créent le désordre ; et elles le créent encore pour des histoires de femmes entre elles. Clytemnestre, pour se justifier, évoque sa fille Iphigénie morte et humilie Électre son autre fille ; Hélène n’est pas seulement très belle, elle est plus belle que toutes les autres femmes ; quant à Électre, son destin est ambigu : elle est unie à son père mais dans la mort de celui-ci ; elle tue sa mère mais par Oreste interposé ; elle n’est pas vraiment incestueuse avec son frère, elle épouse Pylade, le double de celui-ci. Dans cette affaire, celle qui triomphe, c’est Athéna ; sans homme, sans enfant, ni femme ni mère. Et, de plus, si l’on peut dire, elle n’a pas eu vraiment de mère. Et c’est ainsi que, pour se défendre du féminin érotique des mères, les hommes de la cité se sont mis sous la protection d’Athéna.

II – La mère et la fille

Les histoires de femmes intriguent les hommes ; ils affectent de les dédaigner, d’en ricaner, mais il y a toujours quelque chose qu’ils ne comprennent pas, qui les dépasse et qu’ils ne parviennent pas à se représenter.

A – Elles ne se lâchent plus

Il s’agit des mères et des filles, mais vues du côté des hommes. En d’autres termes : quel est ce sentiment d’étrangeté, peut-être d’effroi, en tout cas de curiosité étonnée éprouvé en général par les hommes côtoyant des mères et des filles ? Sans trop tomber dans le psychologisme commun, on peut – semble-t-il – avancer que, plus ou moins conscient d’être pourtant un enjeu, l’homme assistant à cette confrontation s’y ressent marginal, parfois exclu, assez souvent quantité négligeable.

Ce qu’il voit dans la vie quotidienne et, s’il est analyste, ce qu’il entend, venu du divan, l’induit à évoquer un monde archaïque, chtonien où les élans d’amour passionné se mêlent aux haines insondables. La gamme des sentiments qu’il croit deviner est du reste plus bizarre que variée. L’amour : mais à quel mystère sourit sainte Anne dans le tableau de Léonard de Vinci, alors qu’elle regarde sa fille assise sur ses genoux et penchée vers l’enfant ? La haine : mais la mythologie, grecque par exemple, fait rarement état d’un matricide direct effectué par la fille (Électre ne tue Clytemnestre que par Oreste interposé). Dans les dessins d’enfants, alors que les garçons placent partout des voitures et des fusils, les filles figurent souvent une symbiose maternelle en dessinant la fille à l’intérieur du corps de la mère, en poupée russe mais raffinée, la tête dans la tête, les bras dans les bras, les mains dans les mains, etc.

De la soumission tendre, aliénée à l’identique, jusqu’aux règlements de comptes impitoyables, même sous couvert de complicité, voire de frivolité partagée, le contentieux des mères et des filles paraît étrange, excessif, il y a trop d’amour, trop de haine, du rouge sombre. On se dit que ce sont des « histoires de femmes », ce qui signifie en clair qu’on ne s’y explique pas « d’homme à homme », « à la loyale » ; tous les coups semblent permis, mais, au fait, que signifierait en l’occurrence un « coup bas » ?

Spoliée et haineuse

La littérature psychanalytique corrobore amplement le tragique qui semble sourdre de ces impressions générales. À commencer par Freud très tôt dans son œuvre, et évidemment dans ses textes sur la féminité, dont celui de 1932, dans les Nouvelles Conférences60. Sur fond de bisexualité psychique et d’excitation par la mère « première séductrice », la fille selon Freud, sitôt abordée la phase phallique, se voit contrainte d’ « échanger zone érogène et objet ». « Avec l’orientation vers la féminité, le clitoris doit céder sa sensibilité et, du même coup, son importance, au vagin. »

Quant à l’attirance préœdipienne et œdipienne vers la mère, elle fait place à l’attachement au père. Mais, précise Freud : « Il ne s’agit pas… d’un simple changement d’objet. Cet éloignement par rapport à la mère se produit sous le signe de l’hostilité, l’attachement à la mère se termine en haine. Une telle haine peut devenir très importante et persister toute la vie. » Et suit la liste, toujours dans les Nouvelles Conférences, des griefs formulés plus ou moins consciemment par la fille : sa mère lui a donné trop peu de lait et pas assez d’amour ; elle l’a peut-être empoisonnée et en tout cas frustrée oralement, maîtrisée analement et privée de pénis ; elle a fait un autre enfant, et, bien sûr, lui a pris et ne cesse de lui prendre son père. « L’enfant se sent détrôné, spolié, lésé », etc.

On remarquera que, après avoir décrit ce tableau de catastrophe, Freud oriente son argumentation. Il persiste à affirmer l’ignorance du vagin tant pour la fille que pour le garçon, ramenant à l’analité toutes sensations et représentations vaginales chez la fille. Il insiste sur ce qu’il tient, finalement, pour la plus forte des frustrations imposées, c’est-à-dire l’interdiction masturbatoire, laissant ouverte la question de l’après-coup. De plus, il glisse sémantiquement de la fille à l’enfant, ce qui l’amène tout naturellement à se demander quelle est la vraie spécificité féminine, étant sous-entendu que, peu ou prou mais dans l’ensemble à un degré moindre, le garçon aussi a connu un destin difficile (perte du sein, interdiction onanique, naissance du petit frère, etc.). La spécificité de la sexualité féminine apparaît alors, sous la plume de Freud, en quelque sorte en fin de course, c’est-à-dire au moment où apparaît le complexe de castration, nettement plus… découpé que chez le garçon, moins précis, plus difficile à conceptualiser à propos de la fille. Chez elle, l’idée de castration ne se présente pas de la même manière et pas avec les mêmes conséquences : pourtant le schéma est, pourrait-on dire, de même nature.

C’est, selon Freud, l’envie du pénis qui sera l’organisateur de la vie psychique de la fille (et de la femme), ce qui la fait entrer dans la situation œdipienne au moment où le garçon en sort. Toutefois, l’amour œdipien pour le père et son pénis reste marqué par la « préhistoire » de la fille : sous l’influence de l’envie du pénis, « la petite fille est expulsée de la liaison à sa mère et elle se hâte d’entrer dans la situation œdipienne comme dans un port ».

Un salut incertain

Ainsi malmenée par les tempêtes que l’on sait, la fille dans ce port trouverait-elle le repos ? Non, car ce qui l’attend est peut-être pire. Devenue femme – et épuisée « comme si le difficile développement vers la féminité avait épuisé les possibilités de la personne » (Freud, 1932) –, voici que deux voies s’offrent à elle : ou elle se révolte, vire à l’homosexualité et n’en finit pas de revendiquer et d’être déçue, ou elle devient mère à son tour. Notons que la première voie ne la fait pas échapper à sa mère, puisque l’homosexualité est considérée comme « un refuge par identification » au père ou « à la mère phallique ». Si – deuxième voie – elle devient mère, là encore de deux choses l’une : ou elle a une fille ou elle a un garçon. Si elle a une fille, son envie du pénis reste, selon Freud, quasi intacte ; celle de sa mère aussi, mère que sa fille n’a pas comblée directement comme l’aurait fait un garçon, ni indirectement, puisque, faute de fils, elle ne lui donne toujours rien. La lignée des mères se perpétue, infernale !

L’idylle menacée

On comprend que, observant de tels tableaux, les hommes ne soient pas rassurés. Selon Freud, ils devraient pourtant l’être dans un cas : quand, devenue mère à son tour, la fille a un garçon, car c’est l’idylle entre eux. « Seul le rapport au fils apporte à la mère une satisfaction illimitée. C’est la plus parfaite, la plus facilement libre d’ambivalence de toutes les relations humaines. » C’est l’idylle, à condition toutefois que – Freud, toujours lyrique quand il évoque la relation mère-fils, reste pudique à propos de cette condition – la fille supporte d’avoir réussi là où, avec elle, sa mère avait échoué. Le règlement des comptes ne se termine jamais, d’autant que, si la mère ne formule pas ouvertement ses reproches et sa haine, la fille, dans son psychisme à elle, saura le faire à sa place.

Dans ce texte majeur de 1932, Freud ne cache pas ce qui lui semble bien être le drame de la condition féminine : dotée d’un surmoi peu solide, mal douée pour la sublimation mais fort encline à exploiter ses tendances passives et masochiques, la femme n’en finit pas de subir les mères, la sienne et elle-même quand elle le devient. Toutefois Freud termine par l’évocation d’un répit possible, celui que réalise, dans les bons cas, l’identification à la mère via « la phase du tendre attachement préœdipien ». Voilà de quoi rassurer un peu le lecteur homme, d’autant que suivent ces lignes en fin de texte : « Nous ne perdons pas de vue qu’en dehors de cela – la détermination par la fonction sexuelle – chaque femme peut être aussi un être humain. » La note d’humour est un peu forcée, mais elle est présente ! On n’en dirait pas toujours autant à la lecture de Mélanie Klein.

L’horreur kleinienne

De fait, dans la version kleinienne, le corps à corps de la fille et de la mère fait rage d’emblée : « La crainte primordiale de la fille est celle de se faire ravir et détruire l’intérieur de son corps » et réciproquement la fille « s’imagine qu’elle s’attaque à l’intérieur de sa mère, qu’elle le détruit et le dépouille de son contenu ». Un sadisme oral précocissime, une frustration essentielle, des exigences impérieuses de succion : très tôt le pénis paternel est l’objet d’une convoitise qui n’a d’égale en intensité que la haine pour la mère qui détient le pénis paternel dans son intérieur à elle, et le refuse à sa fille.

Pis : « Sous l’influence d’un sadisme oral prépondérant, le pénis paternel – pourtant “prestigieux”, “qu’elle désire et admire ardemment” – parce qu’il est détenu par la mère revêt la signification d’un objet à détester, à envier, à détruire. » Une note en bas de page indique, dans cette perspective, le destin féminin : «

Elle aura la même attitude vis-à-vis des enfants logés à l’intérieur du corps de la mère… » « Cette hostilité affecte ses relations avec ses frères et sœurs réels, avec ses propres enfants imaginaires et, dans les années futures, avec ses vrais enfants. » C’est l’horreur.

B – La place de l’homme

Cependant, si le lecteur homme tente de se situer face à ces affrontements, il pourra s’accrocher à plusieurs cas de figure où, tout de même, sa présence est effective.

Par exemple, quand, par rapport à ce couple mère-fille, il est le père de la fille et le conjoint de la mère, il a tout loisir de se donner la conviction d’être là, tout à la fois enjeu et participant actif, désirant et désiré des deux bords. Lorsque, autre cas, il est conjoint de la fille, la mère étant – n’étant que – sa belle-mère, il peut s’arranger d’une distance prudente, ou d’une. histoire de belle-mère. S’il est frère de la fille, sa position est en principe idéale, puisqu’il est le fils de la mère dont sa sœur n’est que la fille.

Sous couvert de ces situations, sera-t-il pour autant rassuré ? Organisé par le complexe de castration, il connaît ses héritages dans la problématique œdipienne, dans celle de l’Œdipe inversé et même, en deçà, dans sa généalogie. Il peut ainsi marquer dans sa lignée paternelle et grand-paternelle la filiation que le nom transmis symbolise. Il retrouve un Œdipe par procuration dans la relation de son père avec la mère de celui-ci. Quant à sa mère à lui, à en être « le » fils il devine qu’il en est aussi le père, son père à elle qu’elle fait renaître en lui.

Tout cela est en général aisément repérable, dicible, peut-être pas toujours facile à supporter et éventuellement à analyser, mais c’est pensable, connu, identifiable. En revanche, le lecteur n’est-il pas pris d’un certain vertige quand il s’aperçoit que dans l’ensemble de ces filiations il y en a une qui reste bien souvent étrangement méconnue ! Et, pourtant, de cette relation des mères entre elles – sa mère à lui, sa mère à elle – il est aussi le produit. Partenaire de l’idylle mère-fils, il est aussi le fils d’une mère qui a connu les affres de la confrontation mère-fille. Freud n’a guère ouvert cette partie du dossier. Il évoque de temps à autre sa mère Amalia mais ne signale rien à propos de la mère de celle-ci, rien non plus d’ailleurs concernant la grand-mère maternelle de Léonard de Vinci. Il attribue un rôle à la grand-mère paternelle, mais ne dit rien sur la mère de Catarina, la mère de Léonard.

Chez Mélanie Klein les préoccupations généalogiques sont peu fréquentes. Si la mère est endommagée, c’est essentiellement par la haine de l’enfant et non pas tant par ce qu’elle aurait subi autrefois. L’angoisse, par exemple, liée au meurtre de la mère abandonnante occupant tout le terrain, les motifs éventuels de cet abandon passent au second plan, celui de la contingence historique et de la relativité des choses du passé. Dans la perspective kleinienne, les objets internes n’ont pas d’autre histoire que celle des introjections et des projections. Et, pourtant, ses biographies disent que Mélanie Klein a tout connu personnellement des relations qui déchirent les mères et les filles61.

Alors, que s’agit-il de ne pas savoir, quelle passion brûle la généalogie des mères au point qu’il soit bien souvent nécessaire de la méconnaître, alors que pourtant le fils en est l’héritier ? Winnicott écrivait : « Pour chaque femme, il y a toujours trois femmes : 1 / la petite fille ; 2 / la mère ; 3 / la mère de la mère. »62

C – La généalogie des mères

Que sait-on par exemple de la mère de Jocaste ? Rien. Certes, le mythe et ses transcriptions tragiques sont centrés sur Œdipe et son destin. On connaît les tribulations des Labdacides, lignée de Laïos, ainsi que la filiation paternelle de Jocaste et de son frère Créon, descendants des Spartois. Ces préhistoires annoncent le drame œdipien et ses enjeux. A contrario, importer en après-coup nos préoccupations actuelles concernant la généalogie maternelle d’une femme, c’est trahir le mythe et la tragédie ; pourtant la question reste posée dans sa valence universelle. Si le drame œdipien est au cœur de tout individu, on ne peut pas ignorer qu’Œdipe est l’héritier aussi des relations de Jocaste avec sa propre mère, celle-ci nous restant inconnue.

Une autre mère mythique et tragique livrerait-elle son secret ? Que sait-on de la filiation de Clytemnestre ? Indexée par les mêmes réserves qu’à propos de Jocaste, la recherche nous apprend – on l’a envisagé précédemment – que Clytemnestre est la fille de Tyndare et de Léda, et sœur jumelle d’Hélène. Mais apparaît ici une rupture : Clytemnestre est fille « humaine » de Léda et de Tyndare, alors qu’Hélène est fille « divine » de Léda et de Zeus transformé en cygne. Sans donner dans l’interprétation abusive, on remarquera seulement la probable différence de féminin érotico-maternel hérité de Léda, leur mère, par ses deux filles !… On note aussi qu’Oreste et Électre sont également issus de cette aventure originaire de leur mère et de toutes les rancunes, rivalités et envies dont on peut supposer que celle-ci fut animée par rapport à sa mère et à sa sœur.

Le huis clos

À tenter d’approcher les mères et les filles et d’explorer ce que subissent leurs descendants mâles, nous voilà obligés de pointer le monde de la haine, et celui de l’objet, mauvais et perdu. On se souvient des Érinyes d’une mère de Conrad Stem63 et du lien indestructible – de haine – qui unit la mère et le fils. Cependant ces propos centrés sur la mère et le fils ne perdraient pas de leur pertinence si, en quelque sorte, on ouvrait la dyade à laquelle ils s’appliquent, pas seulement en introduisant un père plus ou moins déjà présent, mais en incluant l’histoire de la mère, c’est-à-dire sa vie psychique, les conflits et les débordements qu’elle a subis en tant que fille qui, de plus, est devenue mère.

Dans la situation qui unit mère et enfant, la mère arrive évidemment avec ce qu’elle est et ce qu’elle a, et plus particulièrement le contentieux qui la lie à sa propre mère. Par rapport à son fils, la mère est en avance d’une histoire, la sienne, et tout particulièrement celle de sa propre prise de son objet maternel à elle. Le « huis clos maternel » (le mot est de Jean-Bertrand Pontalis) a un double fond, y compris tout ce que l’on peut décrire en termes de mauvais objet interne.

Reprenons le trajet en style direct : l’objet est intégrateur (et excitant) de ma force pulsionnelle ; mais son existence, fût-elle purement interne, signifie de facto séparation. Notre distance dès lors est constamment menacée (et menaçante) de perte. C’est bien pourquoi je le hais, cet objet, comme je suis sûr qu’il me hait de m’être séparé de lui. Freudien, je dirais qu’il m’est fondamentalement interdit ; kleinien, je dirais que je ne songe qu’à le détruire, lui de même, d’où notre haine complice qui le/me détruit. Toutefois, il faut bien le reconnaître, cette haine redoutable est bienvenue, si ce n’est bienheureuse, puisqu’elle assure une cohésion. Ce que rappelle précisément J.-B. Pontalis : le paradoxe du « mauvais objet » tient dans le fait que, restant toujours disponible, il ne saurait être définitivement perdu et, par là, risque moins que le « bon » d’entraîner le sujet dans le mouvement de sa perte. « Indestructible, le mauvais objet garantit au sujet sa propre permanence. »64

Généalogie des huis clos

En plus de notre séparation foncière, je vais donc me mettre en peine de transformer le bon en mauvais, pour le garder, sinon le perdre le moins possible.

Il suffit donc de le haïr ou simplement, comme on dit, de lui en vouloir ; il me le rendra au centuple et à sa façon, en faisant mal sans même que l’on sache que c’est lui, sans même que l’on s’aperçoive que c’est moi. Ou, entre nous deux : les autres ; on connaît de sournois transferts de personnages. Je pense à la formule de Fritz Zorn que rappelle Pontalis : « Partout où ça fait mal c’est moi. » Serait-ce alors le service que je me rends par l’intercession de l’objet ? Si oui : vaut un détour !

Du reste, pour… me faire du mauvais, je ne manque pas d’arguments. Cette mère – on y revient – si proche et si lointaine, à qui et par qui était-elle occupée ? Mon père ? Certes, mais autrefois ? Son père ? Oui, mais avant ? C’est sa mère qu’elle aimait et détestait, une mère toujours prioritaire. Elle répétait souvent : on n’a qu’une mère, on lui doit tout ! Elle en était malade, elle en était folle. Folle d’avoir été débordée par son amour et par sa haine, et par tout ce que « l’autre » lui faisait subir et par tout ce qu’elle aussi lui faisait subir, à cette autre qu’elle s’astreignait à réparer comme moi je m’astreins à la réparer, elle.

D – Le féminin érotico-maternel

Évidence à rappeler : tout homme est fils œdipien d’un couple ; mais, en plus de cette problématique centrée sur le fantasme de scène primitive, il hérite de l’histoire personnelle œdipienne de chacun de ses deux parents et, notamment, du féminin érotico-maternel de sa mère. Or celui-ci s’est formé dans la relation de cette mère avec la sienne, à elle. Quand on lit et quand on écoute ce qui se dit de ces affrontements des mères et des filles, on peut compatir : quel est le désarroi éprouvé par tout homme se découvrant issu/exclu de ces passions maternelles répétées à l’infini ?

Au dernier sang

Un des exemples les plus violents de cet affrontement sans merci mère-fille est donné par Sophocle dans son Électre. Précisément la rencontre a lieu sans homme : Agamemnon est mort, Oreste n’est pas encore revenu (en fait il arrive mais se cache) ; quant à Égysthe, il est momentanément absent. Ils sont en fait omniprésents et constamment évoqués, mais la scène se passe sans leur intervention directe.

C’est Clythemnestre qui attaque : «… te voilà rodant de droite à gauche. On voit qu’Égysthe n’est pas là, qui t’a défendu de te montrer sur la porte pour faire honte à ta famille. » « Que de fois n’as-tu pas dit et redit que je suis une effrontée, que je gouverne sans foi ni loi___» Clytemnestre s’en tient à son argument : elle a tué Agamemnon pour venger la mort de sa fille Iphigénie.

Électre reprend l’argument mais va plus loin : « (_) de quoi tu te venges lorsque tu couches avec ton complice aux mains rouges du sang de mon père_ » « Or tu n’es pas une mère pour moi, tu es un tyran… » « Après cela, proclame partout que je suis une ingrate, une langue de vipère, une impudente : si ce sont là mes qualités, j’ai apparemment de qui tenir. »

Et Clytemnestre dit sa hantise, et aussi sa peur ; quand le Précepteur lui fait croire qu’Oreste est mort, elle s’écrie : « Enfin je respire. »

L’enjeu du conflit est le père, et sa mort qui crie vengeance, mais aussi l’enfant, c’est-à-dire Oreste quand il était enfant. C’est ce que lui crie Électre : « Tu étais un trésor pour moi bien plus que pour ta mère_ » Mais, en deçà de ces objets qu’elles se disputent, il faut bien reconnaître que ce que vise le reproche d’Électre, c’est d’abord le féminin érotique par excès de Clytemnestre. Ensuite le reproche s 'adressera à son féminin maternel par défaut.

En deçà de la castration

Chez Sophocle, le conflit mère-fille reste en logique phallique : qui l’a, qui l’a pris ; qui dépossède l’autre ? Cette logique, cependant, défie toute négociation de la partie pour le tout et aboutit au meurtre. C’est dire déjà que la problématique de la castration n’aura guère cours entre la mère et la fille. Leur instrument, si l’on peut dire, de tractation ne serait qu’en négatif – l’envie du pénis – et encore ne s’agirait-il peut-être là que d’un scénario. à la manque ; on se le raconte pour se rassurer.

Quand d’aventure se dégarnit la problématique œdipienne et que remontent du fond de l’inconscient des fantasmes torrides, on ne dispose plus guère de modèle pour penser. Si celui de la castration n 'est plus valable, si la logique phallique est en défaut, les hommes-fils sont confrontés à une impuissance de pensée et de mise en représentation et, en deçà de l’angoisse refoulante, à l’horreur sidérée. Voir des femmes entre elles est sûrement excitant, à condition qu’elles fassent comme les hommes, ce que démontrent films pornos et textes érotiques. Cependant, passé un certain seuil, c’est l’excès, le débordement, la passion.

Mais comment font-elles ?…

E – La question de l’inceste mère-fille

C’est effectivement une question. Elle rejoint ou, plutôt, elle est approchée concrètement par celle de l’homosexualité féminine : questions difficiles car infiltrées d’idéologie, d’intentions et de fantasmes multiples. Pour tenter un abord, encore faut-il distinguer des niveaux, ou des sous-ensembles où se mêlent vision réaliste, imaginaires et mythes divers et variés, et problématique du pensable, si ce n’est du représentable. On procédera donc par hypothèses pourvues chacune d’un référent : rapport sexuel, pénétration, plaisir, identité, etc.

— Pour qu’il y ait inceste (non chaste, impur), encore faut-il qu’il y ait rapport sexuel : rapport ou relation ? ou rapprochement en acte(s) (lesquels ?) ? ou intimité ? Encore faudrait-il préciser s’il s’agit d’un rapport hétéro – ou homosexuel, toutes considérations qui obligent à définir le rapport, ou la relation, et ses diverses modalités.

— Le schéma culturel de base est celui de l’inspecteur de police et du procureur qui font un constat de réalité : il y a eu pénétration ou pas ? Dans sa naïveté, cette extrême simplicité binaire est bourrée de sous-entendus : les attouchements, c’est moins grave ; la fellation n’est qu’à moitié sexuelle ; la sodomie, c’est faire semblant et à côté ; l’effectivité de l’orgasme est-elle nécessaire, en a-t-on la preuve ? Et les homosexuelles femmes, avec quoi font-elles ? Évidence : on ne peut pas parler d’inceste au sens anatomo-policier.

— Si l’on prend comme critère d’appréciation le plaisir, encore faut-il préciser lequel : sexuel, érotique, génital ?, et surtout préciser à partir de quel seuil telle sensation agréable devient érogène, voire érotique, ou tel geste ou telle attitude chez l’un, ou l’une, et l’autre, et réciproquement. À partir de quel seuil d’excitation le soin corporel donné par la mère à son enfant, par exemple, entraîne-t-il un plaisir sensuel, pour lui et pour elle ? À partir de quelle excitation déclenchée par ces soins maternels la mère devient-elle « la première séductrice », pour le garçon et pour la fille ?

— On ne s’attardera pas sur le degré de parenté qui, selon les cultures, marque la limite entre le permis et l’interdit, et le caractère incestueux ou non. De toute manière, et bien que les anthropologues et les psychanalystes ne s’accordent pas toujours sur ce point, on sait, ou on suspecte, que l’inceste le plus interdit est celui de la mère et du fils – Jocaste et Œdipe. Mais on ne dit généralement pas grand-chose quant à l’inceste mère-fille ; probablement parce qu’on ne sait pas quoi dire.

— Toutefois, cette relation mère-fille, et sœurs entre elles ou avec leur mère, est considérée par Françoise Héritier comme exemplaire65 de « l’inceste du deuxième type » (l’inceste le plus « pur » !). Premier type : deux consanguins ont une relation sexuelle. Deuxième type : deux consanguins qui ont chacun une relation sexuelle avec le ou la même partenaire commettent l’inceste entre eux, par l’intermédiaire du ou de la partenaire commun(e). L’inceste œdipien ne concerne pas seulement Jocaste et Œdipe, mais Œdipe et Laïos par l’intermédiaire de Jocaste.

Les opposés

Dans ces deux formes, la question est celle de la superposition du même sur du même, du mélange des humeurs des consanguins, de la reduplication de l’identique, c’est-à-dire du déni ou de la transgression de la différence. F. Héritier donne de nombreux exemples, de par le monde, de ce qu’en psychanalyse on désigne par les termes de « couple d’opposés » ou de « paires contrastées ». Mais ces désignations ne concernent, en psychanalyse, que les séries : actif-passif, sadique-masochiste, phallique-châtré, masculin-féminin, alors que F. Héritier en voit bien davantage, élémentaires ou complexes : chaud-froid, dur-mou, blanc-noir, sucré-salé, etc. Cependant la référence foncière est la même, le prototype de la différence étant toujours la différence des sexes.

Le désarroi masculin

— Dans cette perspective, la relation mère-fille est une relation à l’identique : du féminin érotique sur du féminin érotique du même sang, ce qui défie toutes les différences. Mais là où les anthropologues se limitent à observer, les psychanalystes interprètent, comme les enfants : s’il n’y a pas de pénis, c’est qu’on l’a coupé – version masculine. Pour les hommes, comment la relation mère-fille peut-elle être pensée ? En l’absence de pénis, que se passe-t-il ? Ou bien c’est de la castration bilatérale, ce qui redouble l’horreur éprouvée par les hommes ; or il semble bien que ces femmes prennent du plaisir et même qu’elles jouissent ; ou bien alors, on n’y comprend plus rien ! L’idée d’un inceste mère-fille est intellectuellement pensable, et encore…, en tout cas elle est irreprésentable. Avec quoi jouiraient-elles ? Peur de la castration ou impossibilité d’une représentation, c’est le désarroi ; et c’est bien pourquoi les hommes se racontent que les femmes entre elles font comme si c’étaient un homme et une femme, et que, si un clitoris est une sorte de petit pénis, c’est déjà Ça...

La coupure

Une autre problématique, en fait, dépasse ces questions de sexe anatomique éventuellement coupé. C’est celle de la coupure qui fait la séparation, la défusion, l’altérité, l’alternance, la présence et l’absence, etc. Incarnée sur les corps sexués, la représentation de la coupure est nécessaire pour penser la différence, la non-unité, la temporalité, le langage, la mémoire, et la copule. Or l’inceste mère-fille renvoie à la vision d’une unité sans faille, fusionnée ou, si l’on veut, refusionnée – une unité sans coupure. Cette vision déclenche peut-être une certaine nostalgie de retour au ventre maternel ; en tout cas, elle semble bien induire une autre variété d’angoisse de castration : l’angoisse par impuissance de pensée. On n’a pas les moyens nécessaires pour se représenter une relation sans qu’un signe ne marque la différence et la jointure. On est démuni, châtré de ne pas pouvoir penser, de manquer du « signe qui fait la possibilité de procéder par signes » (Jacques Lacan). On est en présence d’un court-circuit de soi à soi, d’une clinique du corps à corps, d’une fusion et d’une impensable distinction sujet-objet.

Ces parages sont redoutés ; à juste titre. En effet, les schémas théorico-cliniques voisins, ceux où l’on retrouve cette relation qui s’abolit, ont un caractère et un aboutissement mortifères. Narcisse se noie en lui-même (voir l’« antinarcissisme » et l’ « amour à fond perdu » de Francis Pasche, et le « narcissisme négatif » d’André Green). Par ailleurs, autre voisinage, dans l’identification mélancolique, l’objet envahit le moi au point qu’on ne sait plus qui est qui, et que bientôt il n’y a plus personne pour dire qui est sujet et qui est objet.

Et pour les femmes ?

La grande différence entre les hommes et les femmes est que les hommes, et Freud au premier chef, font une équivalence entre féminin et châtré, alors que les femmes, elles, sauf si elles sont prisonnières du système masculin, ne confondent pas. Aussi bien, ce n’est ni l’absence de pénis, ni la peur de sa section qui les gênent dans une relation homosexuelle. Le redoublement narcissique qui les fascine les gène peut-être davantage.

Mais ce qui est sans doute le plus difficile à négocier est la confrontation à une imago maternelle prégénitale, mère omnipotente, anale, orale, érotico-maternelle régnant sur les sphincters et les pensées. La défusion nécessaire d’avec cette possession semble bien avoir souvent été vécue, et l’être encore, comme une perte irréparable, comblée tant bien que mal par des identifications analogues à l’identification mélancolique. La fille se hait elle-même comme mère et fille se sont haïes de s’être séparées. La conséquence clinique en est parfois une dépression chronique, à bas bruit et refermée, ou spectaculaire dans la revendication quasi délirante.

On pourrait formuler une hypothèse concernant Schreber : s’imaginant femme, il a rencontré, comme les femmes, une tentation mélancolique consécutive à la perte de l’objet primaire, non négociée par le complexe de castration. D’ailleurs on ne sait rien de sa mère, et encore moins de la mère de sa mère. Il est sorti de l’ordre phallique et a fait un épisode confusionnel que Freud explique par une homosexualité latente poussée jusqu’à la psychose. On pourrait tout aussi bien préciser cette explication en évoquant le désir « fou » d’identification mélancolique au féminin érotico-maternel de cette mère dont on ne sait rien. Ensuite il a essayé de « guérir » (le mot est de Freud) en construisant un délire, comme une histoire pour combler le vide.

Les hommes – Schreber compris – connaissent évidemment aussi cette séparation primaire, mais peut-être sont-ils protégés – mais pas Schreber – contre les conséquences mélancoliques de cette perte par les vertus du complexe de castration. Celui-ci fonctionne comme une phobie permanente et structurante ; les hommes négocient la partie pour le tout. Pour les femmes, l’envie du pénis et diverses phobies ne sont peut-être pas toujours suffisantes pour leur éviter des dépressions qui seraient des « petites » mélancolies. De fait, on dit, et Freud l’a écrit en 1937, que les femmes sont plus candidates à la dépression que les hommes. Cette généralité n’a certainement qu’une valeur relative, mais si elle dit du vrai, voilà un argument supplémentaire en faveur de l’incompréhension des femmes par les hommes, ce qui accroît le malaise…

F – Les homosexualités féminines

Si l’inceste mère-fille reste dans le flou théorique et une effectivité incertaine, l’homosexualité féminine est une pratique concrète et fréquente. Mais encore convient-il, schématiquement, d’en distinguer deux modes, selon la place qui est donnée à la triangulation, à l’ordre phallique, ou à l’intensité de l’identification narcissique. Le schéma est évidemment voisin de celui des homosexualités masculines.

L’homosexualité à trois, tiers inclus

Dans ce mode de relation amoureuse entre deux femmes, l’une, par personne interposée, investit le corps et le féminin érotique de la mère, et, réciproquement, l’autre investit le corps et le féminin érotique de la fille ; à moins que, en miroir, toutes deux investissent l’image maternelle et en même temps celle de la fille. Chacune peut être le pénis du père, ou de la mère, pour l’autre ou pour soi, la question du pénis anatomique étant nulle et non avenue.

Dans ce mode d’homosexualité, il y a réunion de deux personnes. « Réunion » : c’est dire qu’elles étaient séparées, et qu’il y a donc un tiers qui fait la coupure. L’ordre phallique est respecté ; qui plus est, il est organisateur, et défensif contre la fusion qui, elle, reste asymptotique. Qu’il s’agisse d’un repli narcissique où les deux se vivent en double spéculaire, ou d’un retour uni – ou bilatéral à une identification paternelle, cette activité homosexuelle n’est pas incompatible avec, au cours de la vie, des relations hétérosexuelles à l’encontre desquelles ces relations homosexuelles font office de refuge et de ressource narcissique. En cas d’échec, quel qu’il soit, la blessure narcissique et la trahison œdipienne sont moins vitales que dans l’autre mode.

L’homosexualité à deux, tiers exclu

Elle est radicale, sans père, sans homme. Elle est potentiellement fusionnelle, vertigineusement narcissique. Deux femmes n’en font qu’une, défiant la coupure, sans séparation, au mépris de l’ordre phallique.

Cependant, pas tout à fait : sans doute parce que la fusion narcissique est impensable et, sauf psychose, invivable, l’une des deux du couple prend souvent des allures masculines, jouant au « mec ». Il y a certes de la dérision envers l’homme, et une caricature qui dévalorise encore davantage le père. Mais il y a aussi la nécessité d’une sorte de faux-self masculin, de semblant pour faire comme si un phallus assurait le maintien de l’ordre pour penser et pour vivre. À défaut de jouer la garçonne, une relation sadomasochiste entretiendra un rapport de forces avec un plus et un moins souvent interchangeables.

La question de savoir qui gagne à la longue cette éventuelle épreuve de forces renvoie à celle qui consiste à préciser qui, des deux femmes, est la plus fusionnée avec l’imago maternelle : c’est, probablement, et plus subtilement, celle à l’allure la plus féminine qui est la « plus homosexuelle », laissant à l’autre qui, apparemment la domine, le loisir d’assurer la fonction pseudophallique. En cas d’échec, cette fois, la trahison est bien plus narcissique qu’œdipienne ; elle est sans médiation, et souvent suicidaire.

Des motifs de l’exogamie

Voilà pourquoi, pour toutes ces mauvaises raisons, les hommes se méfient des homosexualités féminines, d’autant qu’en arrière-plan persiste un questionnement sur l’inceste mère-fille (leur mère et leurs sœurs !). Serait-ce au point de prendre des mesures préventives nécessaires pour déjouer les risques ? Si oui, ces mesures participeraient-elles aux motifs de l’exogamie ?

Pour Lévi-Strauss, on exporte et on échange les femmes pour faire alliance avec les hommes d’une autre tribu. C’est cet échange des femmes, réglementé par la prohibition de l’inceste, qui fait le social. Les femmes : c’est-à-dire les filles et les sœurs. En principe, et sauf erreur, il n’est pas question des mères. Freud l’avait dit en termes voisins ; mais il ajoutait les sentiments, c’est-à-dire le désir et le vœu parricide, l’amour et la haine. Il posait la nécessité, vitale pour les fils après le meurtre du père primitif, de faire alliance en échangeant des femmes. C’est-à-dire les filles et les sœurs, pas les mères…

On avance donc ici une hypothèse. Les anthropologues ne se prononceront pas, car elle est dans le registre des intentions supposées. Les anthropologues veulent des preuves objectives ; les analystes rétorquent que, pour cause de refoulement ou de déni, ces preuves ne sont pas visibles, et qu’on ne peut risquer que des interprétations ! L’hypothèse interprétative avancée ici pourrait être la suivante : l’exogamie consiste à exporter les filles et les sœurs, et à garder les mères. L’échange de femmes avec les autres groupes induit l’alliance et la socialité, mais il permet aussi de séparer les mères et les filles.

Les mères restent, les filles partent. C’est tout bénéfice : si l’on tient aux mères et si l’on a peur des femmes, on garde pour soi les mères et on éloigne les filles avant qu’elles ne soient femmes. Schéma inverse mais résultat identique : dans l’argument maçonnique de La Flûte enchantée, c’est la mère qui est reléguée reine de la nuit personnifiant l’obscurantisme, alors que la fille Pamina accède aux Lumières de Sarastro. Dans tous les cas, la séparation empêche, dans la pratique, l’inceste mère-fille. Il était impensable, le voilà, de fait, impossible ; son idée même n’a pas de sens. Ce n’est pas qu’il soit interdit : c’est l’impensé, ou plutôt l’irreprésentable radical. L’ordre phallique règne ; celui qui, sous réserve et par la grâce de la coupure, règle l’union des différences.

G – La bonne mère et la bonne fille

Deux extrêmes qui se rejoignent : la mère toute-puissante, la mère incestueuse. Entre les deux : une possible mère « suffisamment bonne », selon le mot de Winnicott, capable de produire une fille avec laquelle, personnes séparées, elle ne serait ni dans la haine sauvage, ni dans la fusion désubjectivante. Mais voilà que se présente une question délicate. Qu’est-ce qu’une bonne mère pour sa fille ? Question subsidiaire : Qui pose la question et qui répond ? La question subsidiaire est obligatoire ; elle implique, ou non, un tiers dans cette relation.

En effet, si la mère et la fille sont fusionnées, la question ne se pose pas. Si elle est posée, ce ne peut être que par un tiers. Du fait de la coupure et des différences des sexes et des générations, l’altérité implique trois personnes. Ce qui fera une mère « suffisamment bonne » sera d’abord sa capacité à apporter un tiers dans la relation avec sa fille.

On dira que, pour la mère du fils, la situation est la même : non, car entre la mère et le fils il y a d’emblée une différence. Les imaginaires fantasment à leur guise ; mais, dans la réalité et du point de vue symbolique, les relations mère-fille et mère-fils sont différentes. La fille reduplique la mère ; le fils en est séparé ; c’est bien pourquoi la question de l’inceste ne se pose pas de la même manière.

La mère et le mari

Le mythe de Perséphone réalise – au sens où l’on dit que le rêve est la réalisation d’un désir – un compromis intéressant. Fille de Zeus et de Déméter déesse de la terre, Perséphone, alors qu’elle cueillait un narcisse, est enlevée par Hadès, le dieu des Enfers. Désespérée, Déméter va de par le monde à la recherche de sa fille ; elle renonce à ses fonctions de déesse – ce qui stérilise la terre – et pleure à Éleusis. Zeus ordonne à Hadès de rendre la fille à sa mère et légifère le compromis : les deux tiers de l’année, Perséphone sera avec sa mère, et l’autre tiers avec son mari. D’après le dictionnaire Grimal, certaines traditions en tiennent pour moitié-moitié. Mais l’important, du point de vue symbolique, est que, même quand elle séjourne avec sa mère, Perséphone reste considérée comme la déesse des Enfers, épouse d’Hadès. La réciproque est-elle valable ? Assurément, mais plus secrète…, quand elle séjourne avec son mari, quelle intimité garde-t-elle avec sa mère ?

La messagère

Du reste, quel est le message qu’envoie la mère à la fille ? Autrement dit : la mère, pour le fils, est messagère de la menace de castration (si tu te touches et me désires : attention !). À sa fille, que dit la mère ? Lui évoque-t-elle aussi la castration ? Oui, celle que redoutent le père et des hommes en général. « Sois féminine », c’est-à-dire « pourvue » (de qualités, de charme, d’intelligence, etc.), et surtout n’évoque en rien ce qui pourrait déclencher l’angoisse de castration de ton père (M. Cournut-Janin). De toute façon, entre nous, il n’est pas question de ça ; la castration est une affaire d’hommes et nous n’entrons dans leur système que pour penser et parler. Nous, nous n’avons pas besoin de cette référence pour sentir, aimer, haïr, et même pour jouir.

Le chef-d’œuvre

Cette complicité – quand elle est bonne – de la mère et de la fille s’avère, en ce cas, apporter à la fille une double chance, dans l’investissement et dans l’identification. Elle se sent investie par cette mère, et le lui rend bien ; elle s’identifie à elle, c’est-à-dire à une femme qui a un homme, ce qui ne l’empêche pas de l’aimer, elle. C’est sur ces deux modes que la mère donne à sa fille de quoi se faire un « bon » narcissisme, au sein duquel, si l’on peut dire, le féminin érotique coule de source. Ce narcissisme, on le qualifiera même de « narcissisme phallique ». Se sentant aimée et même surinvestie par cette mère dont elle devine qu’elle est l’œuvre et le complément, elle n’est pas démunie, elle est elle-même complète, tout entière phallique et défie ceux qui considèrent que le féminin, c’est du châtré ! Cette richesse n’empêche pas le conflit œdipien, mais elle aide sûrement à l’affronter.

Lisez Colette parlant de sa mère, Sido : « Ma mère me laissait partir, après m’avoir nommée “Beauté, Joyau-tout-en-or” ; elle regardait courir et décroître sur la pente son œuvre – son “chef-d’œuvre”, disait-elle. »

L’héritier

Dans cette affaire de mère et de fille, le tiers – père ou mari – est un témoin. Son existence suffirait à trianguler la relation des deux autres. Mais il ne fait pas qu’exister, il pense : c’est la revendication timide des hommes sur le seuil du gynécée. Investir, fuir, s’identifier, importer de la logique phallique, c’est lui qui a le plus besoin de trianguler. D’autant plus que ce témoin est, avant tout, un héritier. Il l’est, c’est bien connu, dans sa filiation paternelle, mais il est aussi porteur de l’idéal du moi et du surmoi de sa mère. Par rapport aux femmes, ce qui implique foncièrement un homme ne concerne ni sa fille ni sa femme, mais sa mère. Et ce dont il hérite, c’est la relation de sa mère avec sa propre mère. Parfois ce destin parait positif : par exemple, quand la fille a fait un fils… à sa mère, on peut penser qu’elle a réparé cette mère qui, elle, n’avait pas eu de fils. Mission accomplie, résultat dont le fils est en soi le témoignage. D’autres fois, il y a de quoi avoir peur.

Quelle est donc cette petite fille que tient par la main cette dame habillée comme autrefois ? Vraiment, sur la photographie, on ne reconnaît ni l’une ni l’autre. On ne sait pas grand-chose de cette fille, et presque rien de cette mère. Mais si ce qui se lit et s’entend est vrai, il y a eu un drame. Ou plutôt, trois drames :

— Elles ne se lâchent plus.

— Elles ne me lâchent pas.

— Je suis arrivé trop tard. Pauvre petite, ma mère avait déjà plus de 20 ans quand je suis né.