Chapitre IV. Les paradoxes de l’amour

Les hommes ont peur des femmes et, pourtant, souvent ils les aiment. C’est l’un des paradoxes les plus évidents décelable dans les relations que les hommes entretiennent avec les femmes.

L’amour…

— Vous dites ?

— L’amour.

— Vous parlez sans doute de l’amour du prochain, de la patrie, de l’art ?

— Non, de l’amour.

— Platon, Stendhal, Flaubert ? Trop raffiné ? Aragon ? Édith Piaf, peut-être ?

— Tout ce que vous voudrez, et même davantage ; mais ce dont je parle, ce serait plutôt ce qui reste quand on a soustrait tout de ce dont vous parlez.

— Marivaudons, donc ! Mais, quand même, précisez : fleur bleue ou sexe ; cœur ou cul ?

— Je ne le dirais pas comme cela.

— Enfin, expliquez-vous ! Vous allez chercher le démon de midi à quatorze heures, et on ne sait toujours pas si vous tressaillez pour la flamme, la baise ou le pied.

— Et si c’était tout cela à la fois, et davantage encore ?

— Vous rêvez ! Revenons à l’histoire de tout un chacun : l’amour, c’est d’abord l’investissement de l’objet primaire, c’est-à-dire la mère. Étant donné que nous ne sommes pas des bêtes, la relation à cet objet est grevée d’interdit. Vous avez changé d’objet, mais vous gardez la nostalgie foncière de ce premier objet, celui de votre enfance, objet féminin érotico-maternel que vous avez fatalement perdu. Quand vous serez au clair avec cette histoire ancienne mais toujours vivace et active en vous, alors vous pourrez parler de votre amour ici et maintenant…

— Ici et maintenant le monde ne va pas bien, monsieur, et on ne sait pas bien quoi faire quand reviennent les neiges d’antan.

A – L’amour au présent

C’est du sentiment, de l’acte et du paroxysme

Le sentiment

L’amour est un sentiment, un éprouvé, un vécu de l’âme et du corps ; surtout de l’âme, le corps s’impliquera peu ou pas ou pas tout de suite, ou parcimonieusement, ou comme un fou. C’est plus qu’un affect mais pas toujours, ou pas encore une passion. Ce sentiment s’image en représentations multiples ; il procède du courant tendre de l’affectivité, mais aussi de ses propensions sensuelles.

De toute manière, il connaît des seuils d’intensité, divers selon les individus, et chez un même individu, au gré du temps et des goûts, et selon le ou les objets dont il s’empare ou dont il est possédé. Pourquoi, pour qui, comment, à partir de qui et de quoi, quand c’est tiède, ce n’est pas vraiment de l’amour ? Et quand c’est trop fort, non plus ? La fureur d’aimer, est-ce encore de l’amour ?

Ce sentiment se décline sur trois modes associés : aimer, être aimé, s’aimer.

— Aimer :

C’est aller vers l’objet. La réciprocité est-elle impérativement réclamée ? Oui, et tellement qu’elle paraît évidente. Chez Platon, c’est l’éraste, celui qui aime, qui est habité par le daimon. Il a l’essentiel ; toutefois, n’est-ce pas un luxe masochiste que d’aimer à fonds perdu ?… Dans tous les cas, espoir ou désespoir, bonheur ou déréliction, il n’y a pas de limite. Même l’ambivalence, même la haine ne sont pas de vraies limites à l’amour.

— Être aimé :

Cet infini de l’amour est encore plus fondamental dans la forme passive. Sauf dérapage, si, par exemple, on se croit mal aimé, pas pour soi vraiment, pas comme on voudrait, ou trop aimé, c’est-à-dire envahi alors que le cœur n’y est plus ; sauf ces cas particuliers la demande d’amour est inépuisable, foncière, éternelle. On peut se lasser d’aimer, jamais d’être aimé.

— S’aimer :

Le troisième mode s’appuie sur les deux précédents : pour s’aimer il faut être aimable, et aimé, et éventuellement se reconnaître capable d’aimer. En d’autres termes, pour s’aimer, il faut passer par l’autre. Sauf délectation au miroir de Narcisse, l’amour vise l’autre, en personne ou en effigie. Ce sentiment est une relation au sein de laquelle sujet et objet sont en équilibre à stabilité variable ; c’est un rapport de forces où le sujet est objet de l’autre, et réciproquement.

En fait, chacun n’est que le support susceptible de recevoir la représentation projetée de l’objet interne de l’autre. Quelle réalité a la réalité ? À la vie, à la mort ; un seul être vous manque et tout est dépeuplé. Et, de plus, cet enfant de bohème ne connaît pas de loi ; il est foncièrement mégalomane. Il croit en sa toute-puissance ; mais il suffit d’un rien pour qu’il s’effondre. Candidat perpétuel à la perte, il meurt ou il s’attache. Il est exigeant et têtu. Une vieille dame, ainsi, s’obstinait : « Je veux qu’on m’aime quand j’étais petite. »

L’acte

Du sentiment on passe éventuellement à l’acte. On passe aussi à l’acte sans le sentiment ; mais dans tous les cas on appelle cela « faire » l’amour ce qui toutefois ne signifie pas grand-chose si l’on ne précise pas : pourquoi, comment, avec qui, avec quoi ?

— Avec qui, avec quoi ?

Cette manœuvre du corps sexué exige, en réalité ou en imagination, un autre corps sexué, différemment ou mêmement ; à moins que l’on ne préfère un instrument, objet partiel pour un plaisir dès lors dit pervers. La situation se complique du fait qu’on n’est jamais vraiment sûr de ne pas être seulement l’objet partiel de l’autre et non la personne totale avec laquelle on se désirerait en « intimité ». Pessimiste, Freud parlait de plaisir d’organe, et Lacan affirmait qu’il n’y a pas de rapport sexuel.

— Pourquoi faire l’amour ?

La question ne renvoie pas seulement au besoin, mais, bien sûr, au plaisir espéré. Mais c’est évidemment plus complexe. Faire l’amour est un acte qui favorise la possibilité, la disponibilité, la capacité d’explorer et d’exploiter, directement et par identification à l’autre, les polarités et tendances qui encadrent le jeu pulsionnel : la distinction ou la confusion du moi et du non-moi (« je ne sais pas où tu commences, tu ne sais pas où je finis ») ; le mélange si souvent subtil du plaisir et du déplaisir, éventuellement celui du plaisir et de la douleur toute proche ; les perspectives du phallique érigé et fier de l’être, du châtré et de ses malaises, du pénétrant-pénétré, etc. Quant au masculin-féminin : opposition ou transitionnalité ; il y a des moments dans l’acte d’amour où l’on n’est pas obligé de choisir son identité.

— Comment faire l’amour ?

La question ne renvoie pas seulement à des positions préférentielles et à des fantasmes déclencheurs. Même si l’on n’y met pas du sentiment, cet acte n’implique pas seulement le corps, sa physiologie, ses besoins ; tout cela, la psyché se le met en représentations affectées, refoulables, symbolisables, ce qui fait, certes, la saveur de l’amour, mais aussi, parfois, sa perdition ! Bien davantage que des défaillances physiologiques, les éventuels ratés sont psychogènes.

Dans la mesure où le « faire » est branché sur le fonctionnement psychique, tous les fantasmes, des plus archaïques aux plus œdipiens, vont menacer l’acte, l’empêcher ou l’inhiber comme s’il était, à tous les coups si l’on peut dire, supposé interdit ou dévastateur. On retrouve des oppositions bien connues, avec les craintes – et les triomphes – qu’elles inspirent : Éros qui rassemble, Thanatos qui détruit ; sexualité et autoconservation ; le ça et le moi ; le sexe et le quant-à-soi ; plus, bien sûr, la peur foncière que les hommes ont des femmes qui incarnent le mystérieux « féminin ».

Dans le doute, la précocité parcimonieuse des uns effleure parfois la froideur des unes ; c’est, en termes économiques, le confort des couples qui s’accommodent sans prétention. Les ennuis commencent, par contre, quand l’un a trop de prétentions et que l’autre prend trop de précautions. Heureusement que, parfois, qui se ressemble s’assemble.

Le paroxysme

Sans doute est-ce là la vraie réponse à la question posée : Pourquoi faire l’amour ? Pour atteindre, connaître, éprouver ce que le Larousse nomme « le point culminant du plaisir », autrement dit la jouissance. Mais ce mot est trop imprécis. Il désigne aussi bien le plaisir, l’usage et la possession. Plus exactement, il s’agit de l’orgasme, paroxysme psychophysiologique.

Versus physiologique : c’est le bon vieux schéma tension-décharge ; l’intensité est d’abord envahissante, puis, libérée, elle devient libératrice. On saura un jour quels neuro-transmetteurs entrent en jeu et comment on peut expliquer la physiologie de cette excitation et de cette détente.

Versus psychologique : on remarquera que, au moment du paroxysme, plus ou moins consciemment les représentations manquent. Sauf nécessité de scénario stimulant, on perçoit, on ressent, mais on ne « voit » pas de représentations mentales. L’intensité serait-elle sans mémoire ? On se souvient, après, d’avoir éprouvé sur le moment telle qualité et saisi tel détail, mais à proprement parler on ne peut pas faire « revenir » l’intensité comme on se remémore un paysage, un visage, une musique. L’hypothèse théorique est que l’excitation physiologique à son acmé déborde le régime psychique habituel, celui de l’élaboration, c’est-à-dire la mise en représentations affectées, refoulables, symbolisables. Tout est alors dans la perception de l’orage énergétique ; rien, ou presque, dans la mise en mémoire. L’orgasme serait à classer parmi ces moments paroxystiques psychophysiologiques au cours desquels la psyché n’assure plus son travail de représentation, d’élaboration, de traduction des phénomènes physiologiques, et ne « retient » de cet ensemble de traces affectives que des parcelles de souvenirs.

Les paradoxes

Certes, du sentiment sans sexe au sexe sans sentiment, du sublime raffiné mystico-esthétique au « cul » le plus « con », la gamme amoureuse est fort

étendue, mais, de plus, elle est truffée de contradictions, de conflits, de doubles contraintes, de paradoxes.

Exemple : le but de l’amour est d’avoir ; avoir pour être ; être aimé pour s’aimer. L’avoir, l’être, mais aussi, et par le fait même, l’identité, la cohésion du moi, sa relation d’objet sont impliquées au premier chef, et voilà que dans le paroxysme, ce moment d’ardeur tant désiré, se dissolvent les repères de temps, d’espace, d’unité, et que l’orage énergétique dépersonnalise le sujet. Le moi construit son unité et ses limites ; la jouissance les défait. Le moi ne se reconnaît qu’à distinguer plaisir et déplaisir, et le voilà pris de coexcitation – paradoxe du plaisir et de la douleur intriqués. Le socius exige des choix, une position, une identité : actif ou passif, masculin ou féminin ; dans l’amour les identifications fleurissent, et on est tout, tout à la fois et chacun son tour.

Autre exemple dans la même perspective : le sentiment et la jouissance. Tout les oppose. Le sentiment est riche de représentations et d’affects qualifiants qui lui donnent saveur, tendresse, couleur ; il est peuplé de paroles, il se dit, se récite, se chante, se sublime ; le sens et les sens apprivoisent la force. La jouissance, elle, est foncièrement sauvage ; même dans ses formes subtiles, elle est aveugle et obstinée, du quantitatif à l’état pur, sans autres paroles que crues, essentielles ; c’est la force qui fait sens, impérative.

Et pourtant, autre paradoxe, le sentiment espère le paroxysme psychophysiologique, et celui-ci ne se déclenche parfois que par la survenue d’un fantasme ? Quand les biologistes nous diront-ils qui déclenche quoi ? Est-ce la réaction hormonale qui induit le fantasme, ou bien le contraire ? Déjà, écrire « réaction hormonale » prouve que la question est mal posée. Il ne s’agit pas d’opposition mais de traduction. Chère synapse ouverte, hormone de l’amour, allons voir s’allumer tes neuro-transmetteurs !…

Par ailleurs, si le sujet se trouve, et d’aventure se perd dans l’amour, qu’en est-il de son objet ? Quand celui-ci n’est qu’un instrument désubjectivé, il n’y a plus personne, seulement le sujet d’une solitude (et encore : agi par une compulsion, existe-t-il un sujet ?). Quand, par contre, l’objet est une personne investie dans sa totalité, il y a toujours un autre, l’autre de l’objet ; car l’amour est pris dans la différence des sexes et des générations. Alors prolifère le jeu des identifications pour résoudre cette situation à trois personnes, où deux ont le même sexe et pas la troisième, où deux sont de la même génération et pas la troisième, où l’une a un contact obligatoire avec chacune des deux autres qui n’en ont pas entre elles

Encore un paradoxe : celui de l’interdit et de l’insupportable. Il se résume en une phrase dite par une analysante évoquant l’amour et les excès du plaisir : « Heureusement que c’est interdit parce que ce serait trop fort. »

L’amour supprime-t-il le refoulement ?

Une phrase de Freud assène un constat et ouvre une question : « La passion amoureuse consiste en un débordement de la libido du moi sur l’objet. Elle a la force de supprimer les refoulements et de rétablir les perversions. »66 Autrement dit : en surinvestissant son objet d’amour, le moi se vide et perd ses propres forces. Alors, tout est permis, les refoulements deviennent laxistes, et les pulsions partielles perverses longtemps maintenues dans l’ombre connaissent un nouveau printemps. On a envie d’applaudir : vive l’amour qui libère. Oui, mais cette médaille miraculeuse a son revers. Le moi amoureux est sans entrave, en expansion, en maraude triomphante, en défi ravageur, la force de la pulsion est à nu, la passion déborde ; mais ce moi ainsi amoureux se retrouve démuni, vulnérable parce que dépourvu de ses moyens de défense habituels.

De fait, la situation peut tourner folle. Tout est permis peut-être, mais tout est débridé, et c’est la résurgence de ce qui, d’habitude, est bien rangé : ainsi, la jalousie banale devient torture, la peur normale de perdre l’objet et son amour devient panique, la moindre inquiétude vire à l’angoisse. L’amour fou, celui qui vous fait « tourner la tête », c’est précisément celui qui empêche votre psyché d’élaborer.

Les quatre insistances

En fonction de ces risques inhérents à l’amour, on peut énoncer quatre insistances, elles aussi d’apparence paradoxale :

— La sexualité a une importance axiale dans l’amour et dans la vie. On le savait, mais à part les poètes on ne voulait pas le savoir. On ne veut d’ailleurs toujours pas !

— Les difficultés de l’amour sont induites par des troubles de la sexualité infantile, et les troubles de la sexualité adulte sont induits par des perturbations

de la vie amoureuse, celle de l’adulte actuel mais aussi celle de l’enfant que l’on a été.

— Les personnes qui souffrent de troubles affectifs et/ou sexuels veulent absolument guérir et, tout autant, veulent absolument que surtout rien ne change. On les comprend quand on devine qu’impuissance, précocité, frigidité, nymphomanie, etc., servent de garanties – pathologiques et onéreuses certes, mais solides – contre d’éventuels ravages pulsionnels pressentis comme redoutables, dangereux, voire destructeurs de soi, de l’autre, ou des deux.

— Si des hommes préfèrent du sexe dépourvu de sentiment, c’est parce que la star, la putain, l’image idéalisée mettent à distance la femme-mère, trop évocatrice de ce féminin érotico-maternel qu’ils ne supportent pas, féminin énigmatique, figure chimérique de femme et de mère dont ils ne parviennent pas à se représenter ce qu’elles ressentent et ce qu’elles portent dans leur ventre. D’où l’angoisse de l’amour.

L’alternance libidinale

De plus, toujours pour parler de l’amour, il faut tenir compte de la circulation libidinale entre le narcissisme (l’amour de soi) et les investissements d’objets. Elle est vue par Freud comme une alternative et une alternance. Ainsi écrit-il, en 1914 :

— « Un solide égoïsme préserve de la maladie… » : manière de dire qu’une bonne qualité narcissique met à l’abri des vicissitudes de la relation d’objet.

— « (…) mais à la fin l’on doit se mettre à aimer pour ne pas tomber malade. » : toutefois l’investissement objectal devient obligatoire pour éviter la surtension de libido narcissique.

— « (…) et l’on doit tomber malade lorsqu’on ne peut aimer, par suite de frustration. »67 On le voit : un subtil équilibre est délicat à maintenir ; il est en somme toujours à refaire entre les investissements narcissiques et objectaux, entre aimer et s’aimer, entre l’autre et soi, entre l’étranger et l’entre-soi. Cet équilibre est menacé de deux côtés : ou le moi, par manque d’objet à aimer, est malade de frustration solitaire, ou il se vide de sa propre libido en surinvestissant l’objet d’amour. Le schéma est, bien sûr, par trop simpliste ; cependant il fait entrevoir des risques, soit ceux d’une position de refus devant le féminin érotico-maternel, se traduisant par la capture et la domination, soit ceux de l’abandon à ce féminin (nous regarderons plus loin comment une statue du Bernin illustre la capture, et une Pièta de Michel Ange l’abandon au féminin).

Des femmes et du langage

Il n’est pas inintéressant de comparer cette alternance libidinale à un mouvement décrit par Claude Lévi-Strauss dans les toutes dernières pages des Structures élémentaires de la parenté68: « Les relations entre les sexes (peuvent) être conçues comme une des modalités d’une grande “fonction de communication” qui comprend aussi le langage. » On peut comprendre, dit en substance Lévi-Strauss, que les premiers groupes humains, fermés, endogames, étaient réglés par la prohibition de l’inceste et possédaient leur langage propre non communiqué aux étrangers. Quand il est apparu que l’échange des mots et des femmes permettait la communication entre groupes (l’exogamie et l’alliance), « dans la mesure où les mots ont pu devenir la chose de tous », « leur fonction de signe a supplanté leur caractère de valeur ».

L’opération, par contre, était plus difficile avec les femmes : « L’émergence de la pensée symbolique devait exiger que les femmes, comme les paroles, fussent des choses qui s’échangent. » « Mais la femme ne pouvait jamais devenir signe et rien que cela, puisque, dans un monde d’hommes, elle est quand même une personne… » « À l’inverse du mot, devenu intégralement signe, la femme est donc restée, en même temps que signe, valeur. » On a noté pour mémoire le « elle est quand même une personne », et cité cette thèse, centrale chez Lévi-Strauss, dans la mesure où elle se termine par une évocation, celle des mythes de l’âge d’or et de la vie future, c’est-à-dire des temps imaginaires « où il fut permis de croire qu’on pouvait ruser avec les lois de l’échange, gagner sans perdre, jouir sans partager » : temps mythiques où les mots n’étaient pas la chose de tous et où les femmes n’étaient pas échangées ; temps de « la douceur, éternellement déniée à l’homme social, d’un monde où l’on pourrait vivre entre soi » (l’italique est de Lévi-Strauss).

On le voit, l’alternance libidinale entre le dehors et le dedans, l’objet et le narcissisme, la relation objectale et la fusion, et aussi la répartition du bon et du mauvais, du oui et du non, etc., peuvent se formuler aussi en termes anthropologiques. Mais ceux-ci font état, eux aussi, de la nostalgie d’un monde uniforme perdu, cassé par la différence.

Le paradoxe psychanalytique

Paradoxalement, la psychanalyse, devant ces paradoxes, en ajoute un autre. En effet, par rapport à la compréhension et aux changements possibles de l’ensemble psyché-soma, elle ne réalise une extraordinaire ouverture que par l’intermédiaire d’une apparente réduction. Le présent, c’est du passé ; l’actuel, c’est du répété ; votre amour, ce n’est que du transfert ; qui parle en vous, et à qui parlez-vous quand vous me parlez ? On peut goûter le plaisir de revenir sur des traces anciennes pour déchiffrer le temps qu’il fera demain ; on s’offre le loisir d’aller à la recherche du temps perdu et de savourer de délicates retrouvailles avec l’enfant que l’on fut, que l’on croit avoir été, que l’on l’aurait aimé avoir été et qui se croyait tout à la fois si bon, un peu méchant peut-être, et si mal aimé. Chacun se fabrique ses nostalgies.

Toutefois la question se pose : Est-ce que ça vaut le détour ? N’y aurait-il pas quelque chose d’incongru, de délétère, presque de malsain à aller ainsi fouiller dans « ce misérable petit tas de secrets », comme disait Malraux, lui qui n’était guère proustien ? Cette réduction n’est-elle pas abusive, fallacieuse et trop facile ? Explorer le passé pour fuir le présent, dévaloriser l’actuel au nom d’un autrefois fondateur, se protéger des incertitudes plus ou moins heureuses du moment en se planquant dans le bricolage des réminiscences ?

— Non, je veux qu’on me laisse croire que ce que je vis, ici et maintenant, est singulier, unique, sans précédent dans ma vie. (Et, en un sens, c’est vrai !)

— Non, vous n’avez rien compris, vous ne voulez pas savoir. Votre vie est un livre dont vous ignorez les premiers chapitres. Ils sont pourtant écrits. À les lire, ou tout au moins à les reconstituer, vous ne perdrez rien du sel de votre présent ; au contraire, vous trouverez des épices toujours fraîches et des ferments toujours vivaces qui vont enfin harmoniser cet ensemble bizarre qu’est votre vie.

La névrose d’amour

Freud trouvait des ressemblances théoriques entre l’état amoureux et la psychose à la mesure de la déperdition narcissique où le moi risque de se perdre. Certes, dans l’amour il y a de la folie ; cependant, pour les cas qui ne sont pas… littéraires, dans l’ordinaire du monde, une comparaison paraît tout aussi pertinente : c’est celle du temps premier de l’amour avec ce que Freud appelait la névrose actuelle ou névrose d’angoisse, et ce qu’actuellement on désigne par états de panique.

Dès les premières définitions qu’il en donne, très tôt dans son œuvre, la névrose actuelle résulte, pour Freud, d’une stase, d’une surtension d’énergie sexuelle. S’y ajoute la notion de traumatisme : la mise en représentations et en affects n’a pu s’effectuer parce que c’était trop fort, dans la surprise, sans préparation, extraordinaire, massif, sans passé, sans précédent ; c’est un état de panique, de bonheur, de maléfice, aveuglant, envahissant. Spectaculaire ou à bas bruit, coup de foudre ou accumulation discrète mais massive, la névrose actuelle est certainement l’un des incidents psychiques les plus fréquents ; comme l’amour. Mais à chaque fois, pour l’un comme pour l’autre, c’est unique, incomparable ; et désordonné : pas le temps de faire une psychonévrose de défense. C’est du brut : une folie sans psychose, de la passion sans défense…

Les mots de passe et les mots d’amour

Et c’est bien ce que disent les gens après un trauma : « Je ne sais pas ce qui s’est passé, je ne comprends rien, ça m’est tombé dessus… » Et voilà la fracture existentielle : le sujet – ou plutôt l’objet – de cette crise est là, abasourdi, sidéré, ne sachant et ne pouvant que pleurer, s’agiter et répéter à tort et à travers le même récit polarisé, et banal. Aussi banal que des mots de passe. Ils disent tous la même chose, nous racontons tous la même histoire. Unique, évidemment, pour chacun. Si l’on se risque à parler du passé, le sujet est encore plus abasourdi. Et scandalisé : il y a maldonne, je ne vous parle pas d’autrefois mais de maintenant ; je m’adresse à vous dans la panique et en urgence, et voilà que vous m’interrogez sur de l’histoire ancienne ! Ne comprenez-vous donc pas que je suis tout entier dans l’instant que je vis, ravagé que je suis par un raz-de-marée intérieur ?

Quand Anna O., une patiente de Joseph Breuer, maître et ami de Freud, se mit à déborder de passion pour son médecin, celui-ci prit la fuite et partit, dit-on, en Italie. Freud, lui, restait. Et au coup de foudre répond le coup de génie : inventer la méthode qui transforme la névrose actuelle en névrose de transfert et de répétition du passé. Par-delà la personne de Breuer, à qui, de son passé, Anna O. continuait-elle de s’adresser, qui « transférait »elle ? Telle fut la question en quelque sorte inaugurale de la psychanalyse. Le coup de foudre puis la passion persistante mettent le sujet dans un état de névrose actuelle ; l’attaque amoureuse fonctionne comme une attaque de panique qui bouleverse doublement l’actualité du sujet : d’abord, évidemment, par l’intensité des sentiments et des forces pulsionnelles qui l’animent, mais aussi parce que l’actualité réveille la marque toujours vive, incorrigible, inaltérable d’un amour d’autrefois, œdipien blessé, défusionné, séparé, aveuglé par une fondamentale incompréhension de toute différence. Deux phrases banales, clichés fréquents, décrivent bien la situation : « Ça alors, je n’en reviens pas ! », et : « Il faudrait pourtant bien que je m’en remette. » Et c’est ainsi que, pour en revenir ou pour s’en remettre, il convient parfois de réapprendre le jeu des mots de passe et des mots d’amour. C’est ce que, en psychanalyse, on appelle l’amour de transfert.

B – La crise d’amour

C’est ce moment critique, aigu, où le sujet entre en amour, c’est-à-dire se trouve – ou plutôt se perd – envahi par une force pulsionnelle qui déborde ses moyens de défense, obscurcit conscience et jugement, et l’induit à des actes et comportements hors sa logique coutumière. Ce moment de crise n’a pas obligatoirement une temporalité unique : le coup de foudre n’en est qu’un exemple. L’entrée en amour peut aussi bien avoir les mêmes caractères de surprise quand il se produit après une plus ou moins longue et innocente fréquentation (ou fréquententation !). Ce qui compte, c’est l’instant où, paraphrasant Stendhal, on dirait que « ça cristallise », cela sans préjuger de la suite, usure ou haute tension persistante. Toutefois, cette crise, par définition, comme toute crise, a un avant et un après. Commençons par ce dernier, dans la mesure où il est en principe résolutoire.

Après

La suite de cette crise peut revêtir schématiquement quatre formes.

— La rupture : la première forme est la rupture à court terme, l’un des deux, si ce n’est les deux partenaires de la rencontre, déclarant forfait en raison des circonstances extérieures mais le plus souvent par obligation interne de fuite devant le débordement pulsionnel possible, l’interdit du surmoi, ou encore tout simplement le décalage constaté entre le degré d’excitation ressentie et le peu d’estime et de sentiment éprouvés pour l’autre, ou réciproquement quand le cœur y serait mais sans vibration du corps. Cette défense contre l’imminence éventuelle de la passion peut se traduire par la disparition physique et téléphonique pure et simple. Cette défense peut aussi passer par une chute subite du sentiment, autrement dit par un désinvestissement aussi brutal que le surinvestisement de la veille. Autre éventualité : la rupture traîne et se délite sans que l’on veuille s’en apercevoir.

— La chronicisation : ce n’est plus feu et flamme, mais plutôt de la braise ; c’est rouge, mais, sans souffle, c’est de la cendre.

— La haine : le débordement passionnel de la rencontre a été tel qu’il y a eu désintrication pulsionnelle et que la haine, dégagée de sa liaison habituelle à l’amour, apparaît et sévit en première ligne. En ce cas, ce n’est pas de la rupture mais de l’agrippement, occasion idéale pour tous les sado-masochismes et les possessivités, à la vie et à la mort. Parfois, moins bruyante, mais rampante et latente, sournoisement la haine se chronicise sous de mondains oripeaux : l’enfer dans un gant de velours !

— La hauturière : c’est, par opposition au cabotage, la navigation en haute mer. La passion, comme la mer, serait-elle, d’aventure, « toujours recommencée » ?

Après P. Valéry, Aragon persiste :

« Tu m’es pourtant toujours la furtive passante »

« Qu’on retient par miracle au détour d’un instant. »

Les deux mots qui en disent le plus long, évidemment, sont le « pourtant » et le « toujours »… C’est l’après des bons cas ; on a envie de penser qu’ils sont comme les peuples heureux et qu’ils n’ont pas d’histoire. Ce qui serait faux, car, si l’émerveillement est une manne qui tombe du ciel, la durée est une terre de culture, à toujours sillonner, sans friche et sans jachère.

Avant

Il est préférable de l’étudier après l’après, cela dans la mesure où cet avant de la crise d’amour n’est en fait repérable que dans l’après-coup qui le révèle et lui donne sa signification. À vrai dire, c’est le temps d’une mystérieuse combinatoire au sein de laquelle la donne psychologique est tissée d’une réalité extérieure difficile à démêler de la réalité psychique. C’est la rencontre des hasards communs de la vie collective avec les nécessités de deux inconscients individuels. Leurs demandes respectives coïncident juste à l’instant de la rencontre : c’est dire s’il faut à la fois être rapide, pour ne pas rater l’occasion, et vigilant, pour la tenir. La crise est sans élaboration ; c’est l’après-coup qui éclairera la suite et le travail psychique nécessaire pour que celle-ci soit effective. Il s’agit en somme d’une poussée d’excitations somatiques, perceptives, sensitives, sensorielles, motrices, neurovégétatives, hormonales, etc., qu’il est nécessaire et urgent d’élaborer, c’est-à-dire en faire du pulsionnel qui va traduire ces excitations dans la psyché sous forme de représentations et d’affects que les moyens de défense, essentiellement le refoulement, vont traiter, et que le langage va pouvoir dire alors que l’on restait sans voix.

Hélas, les choses sont plus compliquées, notamment du fait que, on l’a cité plus haut, « la passion amoureuse a la force de supprimer les refoulements, et de rétablir les pulsions partielles ». En somme, alors qu’il est impératif d’élaborer de trop fortes quantités d’excitations et même de colmater d’excessives poussées pulsionnelles, voilà que l’on dispose seulement d’un moi amoureux, donc dégarni lui-même de la libido qu’il investit sur l’objet. Le voilà devenu pauvre en énergie, ses capacités de refoulement sont supprimées. Ses pulsions partielles (perverses) fleurissent à nouveau comme au temps de son enfance ; Éros et la pulsion de mort se désintriquent : ô paradoxe, cette liaison amoureuse commence par une crise de… déliaison psychique !

Les moyens du bord

Ce moi pauvre et défaillant, que voulez-vous qu’il fît ? En urgence, il fait feu de tout moyen de décharge ; orphique jusqu’aux Enfers, il chante et pleure ses sentiments ; galérien volontaire et heureux de l’être, il passe à l’acte répétitivement ; quant à ses accès paroxystiques, ils sont évidemment à leur paroxysme. On dira que c’est déjà tout bénéfice : voire ! En effet, le débordement passionnel provoque – c’est classique – de grands et bouleversants mouvements énergétiques. Le sujet de cette aventure risque, dans sa détresse démunie, d’être obligé de contre-investir sur des scénarios dont les caractéristiques sont – comme dans les cas de névroses actuelles – d’être massives, brutes, et sans nuance. Ce sont en fait des tentatives de secondarisation, de construction. C’est ainsi que, dans son désarroi, le sujet fabrique du même par l’identification ; il fait de l’autre par la projection ; il invente du tiers par la jalousie ; il crée du temps en imaginant des histoires roses ou épiques ; il construit de l’espace pour que la beauté, le luxe et la volupté calment son désordre…

Les campanules et les fleurs de la passion

Parfois, quand c’est trop fort et que, trop crédule, on aurait tendance à « prendre les campanules pour les fleurs de la passion », la crise incite à l’abord psychanalytique.

Le premier temps de cette éventuelle entreprise consiste alors – comme dans les cas de névroses actuelles – à nommer les sentiments, les conflits, les contradictions les ambivalences, les répétitions, et, par l’élucidation du transfert, à historiciser ce qui se présentait dans une actualité crue, sans distance et démunie. Il faut, en somme, refaire de la liaison (au sens psychanalytique du mot !).

Mais tout cela n’est évidemment pas systématiquement catastrophique. L’amour heureux existe ; on peut, dit-on, le rencontrer. De toute manière, la culture, par le livre, le théâtre, le cinéma, les contes de nos grand-mères et les jeux de nos enfants, nous fait vivre par procuration ce que parfois nous percevons mal dans la grisaille du quotidien. Du reste, passé la crise, si la navigation hauturière tient son cap, il y aurait toujours, paraît-il, des Amériques à découvrir ; et ce n’est pas parce que Roméo et Juliette sont morts jeunes que l’on est obligé d’en faire autant.

C – L’amour de transfert

Dans cette approche des paradoxes de l’amour, on ne saurait se dispenser de l’éclairage apporté par l’étude du phénomène du transfert dans la situation psychanalytique. En effet, cette situation est agencée précisément pour provoquer une sorte de surchauffe des sentiments, d’amour et de haine, qui rééditent ce que le patient éprouvait autrefois dans son enfance et qu’il transfère sur son analyste – ce qui permet l’analyse de ces sentiments.

La notion de transfert implique l’idée d’un double déplacement (de personne et de temps), celle d’une répétition et celle d’une force, le tout se jouant dans l’inconscient. Tel que l’a valorisé la psychanalyse, le transfert est un déplacement et une répétition, involontaires et inconscients d’investissements vécus, eux aussi et déjà, inconsciemment dans le passé et réactualisés, notamment dans la situation analytique qui utilise précisément ce transfert comme levier, ou moteur, de la cure. Il y a donc changement d’adresse – à qui parlez-vous quand vous me parlez ? –, mais aussi changement de temps : le présent est infiltré de passé, le passé est présent dans le présent. Encore plus précis : le présent répète le passé ou, si l’on veut, le passé se répète dans le présent. Et c’est une force, une compulsion à réactualiser ainsi le passé, à se servir du présent pour garder vivant et actif un passé que l’on croyait passé. Ce mouvement, cette mouvance, cette mobilité psychiques se jouent dans l’inconscient : c’est de l’inconscient passé qui se répète dans du présent sans que le sujet en soit conscient.

Le schéma de base est analogue à celui du rêve ; le transfert est, lui aussi, la réalisation d’un désir infantile ; il témoigne d’une vision de l’humain, celle que Freud a développée : l’homme ne parle pas et ne vit pas seulement en discours direct, dans l’actuel ; il y a toujours une autre scène, un autre sens, une autre force, une temporalité en temps décalés et en après-coups, des personnes et des imagos, une vie psychique en mouvement, en intrication, en liaisons – déliaisons, en transfert. C’est ce que Freud nommait d’abord « fausses liaisons », là où Breuer, le psychiatre ami de Freud, n’avait entendu qu’une adresse directe. Quand sa patiente s’adressait à lui, Breuer pensait, comme tout le monde en somme, que c’était à lui qu’elle s’adressait. Le coup de génie freudien fut d’avoir compris que tout discours au présent s’adresse aussi à des personnes du passé.

La psychanalyse en tant que méthode valorise pour l’exploiter cette tendance humaine à répéter le passé. La compulsion de répétition peut apparaître, éclatante, dans tel ou tel comportement spectaculaire ; mais tout aussi bien infiltre-t-elle le quotidien. C’est une dimension de l’humain que la situation analytique montre, comme on le dirait d’un microscope, à un plus fort grossissement, mais qui motive et induit, dans le bas-bruit de la vie courante, les positions existentielles les plus enracinées. On en parle ici dans la mesure où, évidemment, la peur foncière que les hommes ont du féminin est soumise, elle aussi, à cette compulsion à répéter.

Dans ce contexte très général, la situation analytique, en se polarisant sur le transfert, permet d’en préciser les termes. Transfert de quoi (les sentiments) ;

transfert sur qui (les personnes) et transfert de qui (les représentations et les souvenirs que l’on garde des personnes) ? Toutes questions valables évidemment aussi pour l’étude du récepteur de ces transferts, à savoir le psychanalyste et son « contre-transfert », et valables aussi dans toutes relations humaines, par exemple entre les hommes et les femmes…

Transfert de quoi ?

Bien évidemment, il s’agit d’un transfert de sentiments, cela au sens le plus large du mot, et pourtant à propos de ces sentiments transférés se posent trois questions : celles de leur couleur, de leur qualité et de leur quantité.

— La couleur des sentiments : la palette est polychrome, de l’amour à la haine en passant par l’ambivalence. Questions subsidiaires et conjointes qui surgissent aussitôt qu’on parle du transfert : le transfert, c’est de l’amour, de la haine, de l’ambivalence, un ensemble de sentiments anciens réactualisés ; mais l’amour, la haine, l’ambivalence, ce sont des sentiments qui, bien que répétés, transférés, sont actuels. Le dilemme est insondable et taraude les analystes : le transfert, c’est aussi de l’amour vrai, présent, actuel, etc. (ou de la haine, ou de l’ambivalence, et c’est la source de bien des transgressions) ; ou bien le transfert n’est que du transfert, option qui, chez l’analyste, requière parfois une certaine ascèse !

— La qualité affective : conscients, on le sait ; préconscients, on le devine ; inconscients certainement, c’est la qualité affective les sentiments éprouvés inconsciemment autrefois qui est transférée toujours aussi inconsciemment dans l’actuel.

— La quantité affective : tout compte fait, parler de l’amour ou de la haine ne donne aucune information valable si l’on ne précise pas l’intensité de cet amour, de cette haine, de cette ambivalence : un peu, beaucoup, passionnément, à la folie… C’est une question de seuil : À partir de quelle intensité tel sentiment supportable devient-il insupportable, et quelles mesures défensives cet insupportable va-t-il déclencher dans le fonctionnement psychique d’une personne dans la vie courante, et en cas de situation analytique dans celui de l’analysant, et dans celui de l’analyste qui traite les sentiments transférés et ceux qu’il éprouve lui-même ?

Transfert sur qui ?

Dans la vie courante, on transfère sur, si j’ose dire, ce que l’on a sous la main, à savoir les représentations que l’on a en circulation en soi, représentations de personnes dont l’adéquation aux représentations anciennes est relative, incertaine, variable. Le transfert refait l’histoire ; il déborde facilement le reste diurne, la représentation actuelle, la personne du présent. Dans la vie courante, on oublie qu’il y a répétition et on se centre sur le présent apparemment tout nouveau. Pour ce même motif mais inversé, le psychanalyste efface autant que faire se peut sa réalité présente pour laisser libre cours aux circulations transférentielles. En retrait, mais présent : de même que l’on écrit toujours pour quelqu’un, quand on est en analyse c’est toujours sur l’analyste que l’on transfère prioritairement (on reconnaît dans cette option la limite de l’autoanalyse).

Transfert de qui ?

Plus précisément, la question se formule ainsi : Quelles représentations et quels affects, en rapport avec quelle personne du passé, transfère-t-on sur quelle personne du présent dont la perception que l’on s’en fait est tissée de représentations et d’affects transférés ? La question est majeure pour la pratique de l’analyse : À partir de quel seuil d’intensité affective la conjugaison des sentiments transférés et des sentiments actuels reste-t-elle supportable, ou devient-elle insupportable au point de déclencher la nécessité de mesures défensives (refoulement, déni, clivage du moi) dont, pour elles aussi, on peut se demander à partir de quel seuil elles deviendront par trop onéreuses pour le fonctionnement psychique ? C’est la double leçon qu’explicite le cas Dora, publié en 1905 : Freud reconnaît avoir mal analysé le transfert masculin-paternel que vivait sa jeune patiente sur sa personne, alors qu’il l’avait pourtant repéré ; mais il a méconnu le transfert maternel, inconscient de part et d’autre, dont il était l’objet (et avec quelle intensité !). Dora en somme répétait sur Freud, sans s’en apercevoir, le caractère érotico-maternel de sa relation avec sa mère, ce que Freud n’a probablement pas supporté.

Le contre-transfert

Le récepteur de ces sentiments éprouvés par le patient n’est pas neutre. Attentif, bienveillant, l’analyste n’en est pas moins lui-même animé de mouvements psychiques inconscients à analyser pour son propre compte (ce que l’on appelle le contre-transfert). Mais, en principe, il a une longueur d’avance… Une difficulté doit aussi être soulignée ; elle concerne le contre-tranfert aussi bien que le transfert, et s’inscrit dans les phénomènes de transmission intergénérationnelle inconsciente. Le transfert parfois inclut des messages, des interdits, des prescriptions que le patient porte, qu’il a empruntés sans le savoir à la génération précédente et qui parasitent ses relations et son fonctionnement, y compris dans le transfert. L’analyste, ignorant involontaire de ces héritages, peut alors éprouver un malaise étrange, alors que rôdent des fantômes dont il ne sait rien ; c’est son propre malaise qui le met en alerte, l’incitant ainsi à deviner l’énigme sous-jacente. Sur un mode voisin peut s’établir, par contre, entre les deux partenaires de la situation une complicité inconsciente qui les induit à éviter tel ou tel sujet. Bien évidemment, cette communauté du déni est un phénomène humain universel qui, par exemple, unit les hommes dans leur refus du féminin, comme elle a uni Dora et Freud dans le refus commun d’un transfert érotico-maternel.

Dynamique du transfert

On distingue le transfert positif qui aide le processus et le transfert négatif qui l’entrave. Cependant le transfert positif ne saurait suffire à une bonne évolution de la cure ; c’est bien ce que Ferenczi reprochait à Freud : ne pas avoir analysé aussi les contenus négatifs de son transfert, reproche auquel, dans une belle dénégation, en 1937, Freud répond qu’il n’a pas analysé le transfert négatif de Ferenczi parce qu’il n’y en avait pas ! On sait mieux maintenant que le transfert positif, ou dit « amoureux », inclut des éléments négatifs d’ambivalence et d’hostilité.

Mais ce transfert positif, amoureux, peut devenir excessif, c’est-à-dire, érotisé ou plutôt trop érotisé, trop intensif au point de polariser les investissements du patient et d’enrayer le processus. Mais, là encore, la situation est plus complexe : si, en principe, l’analyste sait désamorcer suffisamment tôt le schéma classique de la patiente amoureuse de son médecin, il sera peut-être moins à l’aise si cet amour sollicite trop son féminin érotico-maternel à lui – c’est probablement ce qui s’est passé entre Dora et Freud. On a insisté sur la résistance de transfert quand celui-ci est trop érotisé ; c’est le « trop » qui fait résistance ; car, il faut bien le reconnaître, le transfert, par définition, est toujours érotisé. À preuve, cette remarque de Freud, toujours en 1912 : « Originellement, nous n’avons connu que des objets sexuels ; la psychanalyse nous montre que des gens que nous croyons seulement respecter, estimer, peuvent, pour notre inconscient, continuer à être des objets sexuels. » Cette remarque incite à deux réflexions. La première concerne une notion psychanalytique importante, le transfert dit « de base » : on estime qu’un socle de confiance narcissique réciproque est nécessaire à l’installation du processus analytique. C’est indiscutablement exact mais encore convient-il de se méfier d’une tentation, celle de souhaiter que cette relation de base soit la moins pulsionnelle possible, et de le penser vraiment, cela parce que la pulsion dérange… L’autre réflexion induite par le point de vue freudien a une portée plus générale. Les relations des humains entre eux ont une composante sexuelle normale et banale ; toutefois, pour que la vie sociale ne soit ni Sodome ni Gomorrhe, les humains refoulent représentations et affects à tonalité sexuelle ou, tout au moins, les répriment et les canalisent, ce qui, en outre, va dans le sens de la sublimation souhaitée par et pour la vie civilisée et la culture. Mais ce refoulement, normal, utile, de bon aloi, n ’équivaut pas à rejet, interdiction, déni. Il est du reste variable dans l’histoire des cultures, de l’intégrisme à la licence, comme il l’est chez les individus, du glaciaire au flamboyant.

Dans le trop ou le pas assez, on pourrait décrire deux autres formes où l’on retrouve, amplifiées, les caractéristiques et les paradoxes de l’amour : le transfert pauvre et le transfert passionnel… On serait enclin à attribuer le premier aux patients à expression somatique dans la mesure où leur capacité transférentielle est à l’aune de la précarité de leur fonctionnement psychique. Inversement, et classiquement, s’il y a du transfert possible chez les psychotiques, il ne pourrait être que passionnel. En fait, l’opposition serait simpliste et inexacte. Il serait plus juste de dire que ce qui caractérise tant les psychosomatiques que les psychotiques, c’est leur grave difficulté à élaborer des émois transférentiels. Difficulté par défaut de production fantasmatique chez les uns, et, pour les psychotiques, difficulté par excès et surabondance de fantasmes trop terrifiants pour tenter de mettre en représentations ce qui les déborde.

En fait, passée la première opposition schématique entre positif et négatif, et érotique ou hostile, une deuxième définition apparaît, plus opérationnelle et pragmatique : on parlera de transfert négatif à partir du moment où il devient insupportable pour l’analyste, voire pour le patient, ou bien les deux, au point d’immobiliser le processus, voire la vie psychique du patient, voire celle de l’analyste, ou des deux. Si, dans le cours d’une analyse, le refus du féminin vient parfois négativer le transfert et handicaper ainsi le processus, dans la vie courante ce même refus du féminin risque souvent de parasiter les relations des hommes avec les femmes, ou celles d’un homme avec lui-même quand il refuse le féminin en lui.

D – Tentations et transgressions du psychanalyste

On va encore prendre la situation psychanalytique comme creuset d’observation et de réflexion pour préciser et illustrer la peur du féminin. Dans cette situation, l’analyste est soumis à des tentations qui pourraient l’induire en transgression ; il s’agit donc de les dépister, de les analyser et de voir si, d’aventure, n’y participe pas le refus du féminin. Ce sont la tentation mégalomane, la tentation phobique et la tentation érotique.

La tentation mégalomane

Elle revêt des formes diverses. Le psychanalyste se les reproche toutes quand il les repère en lui, mais évidemment l’affaire est plus délicate quand il en est habité sans s’en apercevoir.

— La forme probablement la plus fréquente est la tentation éducative. Elle consiste à expliquer au patient, en termes techniques, l’origine et la nature de ses troubles, et les voies de la guérison. Le psychanalyste ne peut pas ne pas ressentir comme étant une transgression ce besoin d’expliquer, cela dans la mesure où une explication réaliste vient pauvrement à la place d’une interprétation adressée à l’inconscient.

On aurait envie de considérer que la transgression est grave quand elle est par trop séductrice, et seulement vénielle quand il ne s’agit que d’un conseil. Cette estimation serait inexacte parce que, séduction ou conseil, on ne sait pas comment le patient risque, lui, de l’interpréter. D’ailleurs c’est son droit ; et, du reste, il n’est pas venu en analyse pour recevoir des conseils.

— La tentation réparatrice est voisine de la précédente. On a beau savoir que, ce que l’on n’a pas eu, on ne l’aura jamais, on a quand même besoin de réparer, de soigner, de réconforter, de déculpabiliser. Une question dès lors se pose : Par-delà la personne du patient, à qui l’analyste s’adresse-t-il, dans son passé à lui ?

— La tentation modélisante consisterait, elle, à se proposer comme modèle sur lequel le patient réglerait son fonctionnement psychique, et peut-être sa vie ; ou encore et avec davantage de subtilité, à laisser le patient se conformer de lui-même au style de son psychanalyste. Cette tentation mégalomane, et ses diverses formes, sont fort bien désignées par Freud dans « Les relations de dépendance du moi », dernier chapitre de Le moi et le ça, datant de 1923, quand il évoque – et dénonce –, chez le psychanalyste, l’envie d’être pour ses patients un « sauveur des âmes » (c’est la tentation réparatrice), un « prophète » (c’est l’envie de dire la bonne parole et d’annoncer un après-coup salvateur), le « Messie » (c’est tout bonnement se poser comme étant l’après-coup, celui d’une rédemption et d’une béatification).

La tentation phobique

Dans un registre voisin, est chevillée, au cœur de tout psychanalyste, une phobie : celle de pousser, ou même seulement de laisser aller, le processus analytique « trop loin », comme si l’on redoutait de réveiller des dangers rampants ou, pire, de les engendrer, et que la visée libératrice de la cure ne devienne un pernicieux destin. On se met à redouter passages à l’acte, débordements passionnels, ruptures somatiques, effondrements winnicottiens, etc. Il ne s’agit, certes, que d’une phobie contre-transférentielle ; pourtant, quelquefois, c’est la réalité qui justifie cette crainte. D’où la difficulté !

Cette phobie – ou cette peur – est particulièrement repérable en certains temps, par exemple celui du début de l’analyse, quand – comme on dit en langage médical – on a posé l’ « indication ». On se donne souvent de fort bonnes raisons pour reculer ou – fuite en avant ? – pour inciter à l’aventure : la fragilité, l’âge, les antécédents psychopathologiques ; ou, à l’inverse, l’enthousiasme des néophytes et la ferveur des croyants. On retrouve une situation analogue quand, vers la fin de la cure, on donne son aval à l’arrêt des séances ou, pis, quand on en décide et que se révèlent alors des détresses insoupçonnées, enfouies depuis le fond des âges et des noyaux véritablement mélancoliques restés jusqu’alors encryptés.

La tentation érotique

À ces deux tentations il faut en ajouter une autre qui rejoint directement notre propos concernant la peur foncière que les hommes ont du féminin, et plus précisément du féminin érotico-maternel qu’ils « voient » chez les femmes et, surtout, qu’éventuellement ils pressentent en eux-mêmes. La tentation érotique peut être définie en une question posée crûment : Pourquoi, d’aventure, un analyste couche-t-il avec sa patiente ?

Le plus souvent et en priorité, c’est une image de père que la patiente plaque sur l’analyste avec toute une charge œdipienne de désirs et d’interdits, de modèle masculin et surtout de besoin de protection face à une relation mère-fille. Sur un mode plus subtil, l’analyste devra parfois assumer d’être vécu comme un frère, une sœur, un enfant, ou encore un double du sujet… Mais aussi, souvent, le transfert sera « maternel », et l’analyste devra assumer d’être vécu comme une mère, bonne et parfois mauvaise, femme de surcroît, jouissante ou frigide. On se souvient que de son propre aveu Freud n’aimait pas être l’objet d’un tel transfert maternel.

Les mesures défensives

Pour lutter contre ces diverses tentations et se protéger d’un passage à l’acte, l’analyste dispose d’un certain nombre de mesures défensives, dans la pratique et dans la théorie. Certaines sont d’un goût douteux et d’une efficacité pauvre ; on peut, par exemple : empêcher le patient de parler, soit en levant subitement la séance sous couvert de la théorie de la scansion, soit en proférant une interprétation péremptoire qui ferme tout débat, ou encore clore en proposant d’ « en parler la prochaine fois », ce qui va radicalement à l’encontre de la méthode dite des « associations libres ». L’appui sur un certain nombre de données théoriques peut aussi fonctionner comme refuge, sanctuaires ou asiles théoriques : on ne peut pas aller plus loin. De fondation, il y a l’« ombilic » du rêve, c’est-à-dire ce que tout rêve contient d’inanalysable. On pourrait dire aussi que le « quantitatif » fonctionne comme ombilic de l’économie psychique. Il y a : le « reste » (« ce qui reste d’une ancienne relation érotique abandonnée », Freud, 1923) ; le « roc », butée suprême désignant le refus du féminin, erreur scandaleuse, selon Freud, des analysants et analysantes. Plus récemment, on se cogne à la trivialité brute du « réel » ou à l’aura quelque peu mystique de l’ « irreprésentable ». Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable, votre compréhension reste courte et votre recherche vaine. Et que dire d’aphorismes qui ne signifient strictement rien hors du contexte où ils ont été proférés : « Ne pas céder sur sons désir », « dites tout ce qui vous passe par la tête », etc.

La sexualité

C’est, à coup sûr, dans le registre de la sexualité que les îlots de résistance peuvent devenir des archipels. Faut-il rappeler que, même sous couvert de libération des mœurs dans la culture occidentale, la sexualité humaine reste foncièrement conflictuelle, du fait déjà de la situation œdipienne. Mais cette conflictualité se trouve le plus souvent niée et banalisée, alors que pourtant elle est fondatrice de l’humain. Malheureusement, il faut bien reconnaître que des psychanalystes participent à cette dénégation. C’est ainsi que les théories dites du « moi autonome », de l’ « ego psychologie », et de la « self psychologie » dédaignent volontiers l’importance conceptuelle et fonctionnelle des pulsions, tandis que l’insistance sur le narcissisme a tendance à dévaloriser la sexualité proprement dite. L’importance donnée par Freud à la sexualité infantile est, elle aussi, gommée par des préoccupations théoriques concernant un « archaïque » et un « maternel » où l’on chercherait vainement quelque allusion à la différence des sexes.

Dans les mêmes eaux, des psychanalystes anglo-saxons, Kohut par exemple, considèrent que le complexe d’Œdipe et le complexe de castration ne sont que des événements tardifs et négligeables dans le parcours d’un individu. On oublie donc que, dans la nature humaine, l’altérité se joue à trois personnes dont deux ont le même sexe et pas le ou la troisième, et dont deux sont de la même génération et pas le ou la troisième. On oublie que, de ce fait, l’angoisse de séparation se joue, elle aussi, à trois (quand la mère est absente, avec qui est-elle ?).

La dénégation freudienne

Il faut bien le reconnaître, Freud a donné l’exemple de cette dénégation dans Les théories sexuelles infantiles. En effet, dans ce texte, il suppose que la question qui passionne les enfants est celle des origines : Comment fait-on les enfants ? En homme de sciences – et, à sa suite, tout médecin, tout biologiste, tout anthropologue –, Freud interroge un fonctionnement. Mais, dans sa démarche, il prête aux enfants son propre type d’interrogation et suppose des réponses en termes instrumentaux et techniques, alors qu’en fait ce qui est questionné, ce n’est pas le fonctionnement mais le désir. En fait, cette démarche passe à côté de

la vraie question qui taraude les enfants : Pourquoi les parents font-ils des enfants, pour leur plaisir à eux, ou pour faire un enfant, et lequel ?

C’est probablement cette dénégation du questionnement des enfants à propos du désir des parents qui fait retour inconsciemment dans la relation analytique et qui alimente les tentations auxquelles l’analyste, souvent sans le savoir, se trouve soumis : maîtriser, réparer, redouter, réveiller, soigner, se colleter à un fantasme de scène primitive dont l’excitation déborde l’analysant et parfois l’analyste. Si, dans ce fantasme, et pour des motifs qui lui sont personnels, la patiente met son analyste en position, non pas de père, masculin, actif, phallique et même un peu sadique, mais en position de mère, féminine, châtrée et jouissante, passive et masochiste, l’analyste parfois ne supporte pas ce féminin érotico-maternel qui… lui tombe dessus, il peut être tenté de prouver à sa patiente, et surtout à lui-même, qu’il n’est pas celle que vous croyez. D’où la transgression, morale certes, mais surtout antianalytique, dans la mesure où elle signe l’échec du processus ; en principe, on n’était pas là pour ça.

E – L’amour des psychanalystes pour Freud

Il s’agit de repérer ici un amour très particulier : celui que les analystes éprouvent, le plus souvent avec intensité, à l’égard de Freud, au point de donner souvent l’impression que chacun, en tant que personne, ou en tant que groupe de collègues, entretient avec lui une sorte de relation personnelle qui étonne les tenants d’autres disciplines, et s’avère, de fait, différente des rapports de maître à élève tels qu’on les rencontre partout, quand, le maître étant mort depuis plus ou moins longtemps, ses disciples continuent à le vénérer.

Première et imparable constatation : dans les travaux écrits des analystes, la référence à Freud est constante, fréquente, incontournable. Dans les plaisanteries entre collègues aussi : je partirai en voyage. « si ma constitution me le permet » ; j’aurai droit à. « trois essais », etc. Commentaires pieux, pillages, exégèses, « retour à Freud », « à partir de Freud », « j’ai fait une tranche avec Freud en le relisant », etc. Il ne s’agit évidemment pas, ici, de désavouer l’étude de l’œuvre de Freud qui mérite bien de servir de guide à toute recherche psychanalytique. Il ne s’agit pas, non plus, de désavouer les travaux concernant la biographie et le cheminement intellectuel et auto-analytique de Freud : ils sont instructifs dans la mesure où effectivement tout analyste, dans sa propre démarche personnelle, est susceptible de rencontrer des difficultés, des résistances et des butées analogues à celles que, en premier, l’inventeur de la méthode fut obligé de traiter. Ce n’est ni le suivi, ni le respect, encore moins l’étude qui étonnent ; c’est la passion qui animent les disciples.

On pourrait repérer une passion voisine chez les élèves de M. Klein et, en France, chez ceux de J. Lacan. On pourrait d’ailleurs se demander si, sous couvert de « retour à Freud », Lacan n’a pas quelque peu utilisé Freud pour son aura personnelle, tandis que les orthodoxes prônaient Freud pour remettre Lacan à sa place. Mais, par-delà des épisodes historiquement datés, l’énigme persiste : quelle est la nature de cet attachement au père fondateur ? La relation au créateur de la psychanalyse ne ressemble pas à celle qui lie les scientifiques à l’inventeur ou au promoteur de leur discipline. Celui-ci est certes reconnu et vénéré, mais, passé le temps de la gloire active, il se trouve normalement prolongé par des élèves, proches ou étrangers, dont bientôt les découvertes le dépassent, tandis qu’il demeure sur son socle, entouré seulement de bibliophiles et d’historiens.

La comparaison avec le phénomène religieux ne tient pas non plus. La relation du fidèle à son dieu est cultivée dans le sens d’une toujours plus grande communauté, si ce n’est de communion, alors que le questionnement psychanalytique devrait en principe désacraliser et humaniser les relations, notamment celles des élèves-successeurs à leur ancêtre, et désamorcer tout culte de la personnalité.

À propos de cette singulière relation, on doit noter ce qui n’est certainement pas un simple détail : ce rapport passionné des analystes à Freud survient après leur propre expérience du divan. En effet, une personne vierge de toute expérience analytique peut s’intéresser à l’œuvre de Freud, y trouver quelques intuitions capables de l’instruire dans son intimité, et même lui donner envie d’entreprendre une analyse. Combien d’écrivains ou de philosophes le sont devenus en lisant Proust ou Hegel. De cette expérience initiale, voire initiatrice, peut persister une familiarité affectueuse avec l’œuvre et l’auteur. Pour les analystes, c’est plus radical : Freud est omniprésent (avec, en outre, Lacan pour les lacaniens, ou Klein pour les kleiniens), et le reste, dans les cœurs, dans les références, et même dans l’ambivalence. On peut même oser dire qu’il lui est arrivé de se tromper, l’essentiel est qu’on s’y réfère.

Une autre remarque qui, elle aussi, est loin d’être un détail : cet amour de Freud… n’atteint guère que les anciens analysants devenus eux-mêmes analystes. Un patient qui a terminé son analyse gardera un bon ou un mauvais souvenir de son analyste ; il lui enverra ses vœux pour le nouvel an ou le laissera dans l’ignorance totale de son devenir, mais, quel que soit le cas de figure, il se mettra rarement à une étude forcenée de la psychanalyse et de l’œuvre de Freud. Alors qu’un ancien patient devenu analyste ira de séminaires en colloques pour travailler et approfondir les écrits du fondateur, et cela pas seulement pour sa « formation » au métier, mais avec déjà la passion dont témoignent abondamment les productions orales et écrites de l’ensemble de la profession, passion qui s’accroît, en outre, du fait même de l’exercice de la profession.

Deux explications ont communément cours chez les analystes pour éclairer ce singulier attachement. La première dit en substance que chaque analyste doit inéluctablement effectuer pour son propre compte le même parcours que Freud lui-même. Cette affirmation est inexacte : dans la mesure où il a été analysé par un psychanalyste, tout analyste a, si l’on peut dire, un point d’avance sur Freud à qui pareille aventure n’était pas arrivée. La deuxième explication dit que tout analyste entretient avec le discours freudien un rapport singulier, étrange mélange de filiation, d’identification, de répétition, de prolongement, d’héritage, de transmission, rapport – on l’aura compris – fortement libidinalisé, et de plus incomparable à toute autre relation humaine, puisque, même analysé, il persiste et prolifère. Comme dans tout lieu commun, il y a certainement quelque vérité, mais le risque est de méconnaître encore qu’un tel accès au discours freudien et à sa pratique n’a pu se produire que grâce à l’expérience analytique avec un analyste qui n’était pas Freud, mais qui, tout porte-parole qu’il eût été, n’en était pas moins une personne avec ses qualités et ses défauts, et son propre rapport à Freud via son analyse personnelle avec son analyste à lui !

La critique même de Freud n’échappe pas à cette tentation sacralisante. Ainsi, un éminent collègue déclara, un jour, dans une assemblée de psychanalystes, que Freud était « originaire, indépassable et incomplet ». Ce qui est en jeu dans cette anecdote n’est pas la pertinence du propos, mais bien davantage le fait que plusieurs heures me furent nécessaires pour m’apercevoir que l’éminent collègue aurait pu dire la même chose au sujet de son analyste à lui, et probablement aussi au sujet de son propre père. S’agirait-il d’un rôle d’écran que l’on ferait jouer à Freud, en plus des sentiments que l’on éprouve pour l’homme et l’œuvre ? En fait, dans cette aspiration à une relation directe avec Freud, on retrouve, par-delà les explications tendancieuses, le même fantasme d’un corps à corps avec l’originaire, sans acolyte, sans imprésario, sans intermédiaire, avec seulement pour toile de fond la collégialité plus ou moins égalitaire des autres analystes livrés eux-mêmes à la même confrontation. Dans tous les cas, on l’aura remarqué, exit l’analyste de l’analyste. En somme, tout se passerait comme si, l’analyse terminée, passé le temps des séances, le transfert étant, comme on dit, « liquidé », on n’avait plus qu’une relation banalisée avec son ancien analyste, alors que, par ailleurs, on accède à une relation singulière et personnelle à Freud lui-même.

N’y aurait-il pas, en l’occurrence, comme un tour de passe-passe, un bonneteau psychanalytique qui déplacerait sur l’image idéalisée de Freud ce qui persiste du transfert jamais complètement « liquidé » et dont on ne veut plus rien savoir ?

Une bonne réponse est donnée à notre énigme par Conrad Stein69 : « C’est dans son auto-analyse que le psychanalyste s’identifie à Freud et je crois que cette identification n’est semblable à nul autre, car l’auto-analyse prend pour objet l’identification même sur laquelle elle se fonde ; elle dévoile les sources infantiles de cette irréductibilité ainsi que l’enjeu de sa visée à l’irréductibilité. » Il faut remarquer aussi que les institutions analytiques soutiennent, pour ne pas dire encouragent, cette communauté avec le père fondateur, et cela par-delà les filiations contingentes et les éventuelles « mésalliances » (le mot est de W. Granoff70. Ces institutions confortent la communion ; elles incarnent ce que dans d’autres contextes on appellerait un corps d’élite ou le corps mystique ; elles administrent la promotion de la psychanalyse, mais elles ne jouent pas vraiment le nécessaire rôle de tiers.

Cette filiation quasi spirituelle des analystes à Freud tiendrait plutôt du fantasme de parthénogenèse (Monique Schneider). Elle risque d’induire des conséquences néfastes. La première est d’exclure le tiers, l’institution ou l’analyste de l’analyste, relégué en quelque sorte au rôle de mère porteuse. La comparaison n’est pas gratuite : en effet, la situation est analogue à l’option de la cité grecque telle que Eschyle et surtout Euripide la proclamaient pour la défense d’Oreste. Seul le père est géniteur, fécondant, détenteur de la filiation. Les fils spirituels de Freud le seraient donc directement, sans relation originaire d’un couple, sans maternel, et évidemment sans érotique. La deuxième conséquence de ce fantasme de clonage est qu’il donnerait au futur analyste l’occasion de faire l’esquive de l’analyse de son transfert sur celui qui fut son analyste à lui, en vrai. On voit le risque si cette esquive se répétait : on deviendrait psychanalyste, fils direct de Freud (ou de Lacan ou de M. Klein) par sissiparité, par clonage, par reproduction à l’identique. Cela ferait bientôt beaucoup de monde !

F – Les mots pour le dire

Il est encore une autre situation paradoxale où l’amour intervient, et dérègle. Cette fois il s’agit des mots, pas seulement des mots de passe et des mots d’amour dont se sert l’amour pour dire l’amour. Il s’agit, dans le langage le plus ordinaire, le plus courant, des mots dont le dictionnaire définit la signification, et dont pourtant cette signification est colorée, malmenée, ravaudée selon une manière personnelle, la vôtre, la mienne. On sait que tel mot dans telle culture, à tel moment de l’Histoire, avait une signification particulière qui a plus ou moins disparu ou qui est devenue inappropriée ou malsonnante ; les dictionnaires signalent que ce mot est d’usage ancien, ou populaire, ou argotique, ou familier. Dans le lexique de tout individu persistent aussi des mots du passé, des mots d’enfance, des mots que l’on n’emploie plus mais qui subitement reviennent à la surface d’une conversation, d’une réflexion, d’une association d’idées. Ce sont des signifiants rôdeurs ; ils trompent leur monde, car, souvent sans en avoir l’air, ils disent bien autre chose que le sens du dictionnaire. Autre chose pour qui ? Toute la question, et toute leur saveur, est là. Ils sont à usage personnel ; parfois, c’est un mot du temps jadis ; d’autres fois, c’est le mot d’une situation, d’un drame, d’un incident, d’une rencontre, d’une chanson, ou un mot de rien du tout, mais que l’on retrouve encore tout chaud.

Tout chauds, toujours présents, bien vivants et rien qu’à moi, ou à vous : des mots que nous avons aimés, ou qui ont dit ce que nous avons aimé, ou haï, et qui le disent encore, en secret sauf quand, d’aventure, un événement les fait resurgir. Il s’agit de mots, d’expressions, de phrases, de clichés, de codes dont le sens du dictionnaire a été dévié par la manière dont tel ou tel individu les a investis à tel moment de son histoire. Ce sont des mots dont l’amour a subverti, à usage personnel, la précision. Ils sont précis, mais autrement, et seulement pour moi, et d’autant plus précieux.

Pour théoriser ce particularisme universel qui défie les dictionnaires, on dira que, surtout pour tenter de représenter, de pulsionnaliser l’irreprésentable (le féminin ?), la symbolisation utilise le langage, cette convention collective qui permet de parler à l’autre, et réciproquement. Cet échange toutefois est pluridimensionnel ; le langage est un jeu de sens pluriels de par la structure même du signifiant et par

le message du signifié. Mais le signifiant « qui représente un sujet pour un autre signifiant » (selon la formule de Lacan) est structuré de manière polyvalente, équivoque, dérapante. Quant au signifié, il est, lui aussi, chargé d’ambiguïtés (obvie ou obtus, comme disait Roland Barthes) qui tiennent à la culture et à l’individu. Chaque groupe et chaque individu possèdent son propre lexique, c’est-à-dire une richesse de sens qui excède le sens commun officiel. Connus ou secrets, à grand usage ou réservés aux initiés, tous les mots sont éventuellement sursignificatifs et en disent plus que ce qu’ils disent au ras du vocabulaire. Voyez les enfants qui surdéterminent un mot, un bout de phrase, une expression qui défient le logos ; et voyez ce qu’il en revient chez les adultes quand ce mot, ce bout de phrase, cette expression, enfouis, resurgissent des dizaines d’années plus tard. Qui disait ça ? Ah oui, je me rappelle… « Vous savez bien que c’est samedi ! » La servante de Tante Léonie, Françoise, allant au marché de Roussainville-le-Pin le samedi, à Combray tous les samedis on déjeunait à 11 heures. Mais seuls les initiés le savaient. Parfois l’un d’entre eux l’oubliait, les autres alors s’écriaient : enfin voyons, « vous savez bien que c’est samedi ». L’exemple est de Proust certes, mais l’écoute du discours le plus commun fournit à foison une foule de sens qui tournent ainsi dans tous les sens.

La rencontre analytique caricature en somme ce qui se produit banalement entre deux personnes qui se parlent.

Mais, à la différence de ce qui se passe dans la vie courante, elle prête attention précisément aux significations, intentions, motivations, conscientes et surtout inconscientes que véhiculent ces discours. Dans la vie courante, cette attention serait cacophonique ; l’homme n’a qu’une parole, sinon c’est le désordre. En analyse, c’est dans ce désordre que se révèle l’inconscient. Aussi bien perçoit-on que, sous couvert et garantie d’un langage officiel, les êtres humains tentent de dire ce qu’ils ont bien du mal à se représenter. À grands renforts rhétoriques de métaphores et de métonymies, de glissements, de déplacements, de déformations, de jeux de mots, ils élaborent quelque chose qui dit, peu ou prou, tant bien que mal, ce dont ils ne savent pas dire que ça leur fait plaisir ou peur. Quand la parole reste dans l’intimité de quelques personnes, dans l’amour et la haine à usage privé, une certaine innocence peut sans doute être préservée. Par contre, il suffit qu’un leader, un slogan ou un poncif prenne cette parole, la purge des sens qu’il interdit, et c’est le discours totalitaire, la pensée unique, le coup de force, par exemple celui de la domination universelle des hommes sur les femmes, arguments à l’appui pour surtout camoufler et nier que la hantise du féminin est bien difficile à dire, aussi difficile que de se représenter le féminin.

Le dialogue et l’écoute

Quand la vie courante met en présence deux personnes, chacune va prendre l’autre pour objet d’un discours dont elles seront, à tour de rôle, le sujet. Cette relation de parole s’adresse manifestement à la personne de l’autre, mais vise aussi, sans le savoir, l’intérieur de celui-ci, son intime, son inconscient, les objets internes qui le constituent. Encore plus subtil : il faut prendre en compte le fait que le sujet de l’énoncé se vise lui-même en tant que sujet de son énonciation, et vise, sans le savoir, son propre inconscient, son intime à lui et ses objets internes personnels. Parlant à un autre, le sujet se parle à lui-même, et se parle de lui-même.

Ce constat autorise à poser les questions suivantes dont il faudra repérer les enjeux : quand on me parle, – qu’est-ce que l’on me dit ?, – à qui parle-t-on ?, – qu’est-ce que j’entends ?

Ces trois questions, attribuées à l’émetteur, sont évidemment réversibles et valables pour le récepteur (en analyse, le travail consiste à aider le patient à élucider ces mêmes questions pour son propre compte : Quand je vous parle, qu’est-ce que vous entendez ?, qui entendez-vous ?).

En fait, il convient d’ajouter une autre question, valable pour les deux protagonistes : Quand on parle, comment le dit-on ?, ce qui reconnaît la valeur signifiante de la forme. Dans cette perspective, il faut prendre en compte non seulement la morphologie du discours, le choix des mots, les tournures syntaxiques, etc., et aussi l’infraverbal, c’est-à-dire l’émotion, la couleur affective, la nuance et tout ce qui passe dans le ton, le rythme, le souffle de l’énonciation qui, nolens volens, ont valeur de message. Cet ensemble pluridimensionnel est difficile à cerner dans la mesure où toute rencontre est une expérience émotionnelle qui vibre dans l’indicible et l’ineffable (en analyse, c’est la reconnaissance et l’analyse de ses propres réactions émotives, sensitives, associatives qui induisent l’analyste à ressentir ce qu’exprime le patient).

Quand on me parle, qu’est-ce qu’on me dit ?

Dans cette formulation, l’emploi du « on », pronom indéfini, est volontaire. Il désigne ce en quoi, ainsi aventuré, l’individu cherche sa définition, sujet en personne qui ne sait pas quelle personne il est, et pour qui.

Cette question suppose – hypothèse fondatrice – que le discours ainsi proféré a un double sens, manifeste et latent. Peut-être même en a-t-il plusieurs, à découvrir en chemin, et qui défient le sens manifeste, et même le sens commun.

Souvent, par exemple, des mots de l’enfance restent incrustés et enfouis, pourvus d’une signification parfaitement unique et personnelle.

Ce double sens suppose un autre temps qui reste actif et présent, en deçà du temps des horloges ; une a-temporalité qui est celle que l’on reconnaît aux processus de l’inconscient.

Ce double sens suppose aussi une autre scène, autre que celle de la vie présente et commune, cachée, secrète, inconsciente, où continuent de se jouer des drames anciens toujours vivaces. Cette autre scène suppose elle-même une topique de la psyché, une mémoire inconsciente, des capacités de régression, une tendance à répéter – du mauvais autant que du bon ! –, mais aussi des possibilités d’après coup (de la signification qui est donnée par un événement ultérieur).

Cette question du double sens suppose que, lorsqu’il parle, « on » va dire comment il a traité pour son compte personnel les grands paramètres de sa vie psychique. Sous couvert d’un discours manifeste, « on » va dire aussi, en plus de son histoire actuelle, celle de son enfance, de sa névrose d’enfant, comment il l’a négociée et ce qu’il en est advenu de sa cohésion identitaire.

Le modèle de ce double sens est dans ce que se racontent les enfants à propos des grandes questions de l’humanité : D’où vient-on, pourquoi fait-on les enfants, avec quoi, d’où sortent-ils, et après la mort qu’est-ce qu’on devient ? À ces questions correspondent des doubles réponses, et c’est ainsi que coexistent dans l’esprit des enfants – et dans l’inconscient des adultes – la version parentale officielle et les « théories sexuelles infantiles » que se fabriquent les enfants dans leur for intérieur.

Quand on me parle, à qui parle-t-on ?

C’est, en principe, à moi en personne que ce discours s’adresse. Mais, par-delà ma personne, à qui s’adresse-t-il vraiment ? Vers quel objet tend le discours latent qui court sous le manifeste ? Cette question suppose que le sujet, dans la vie courante, et tout spécialement dans la relation analytique dont c’est la finalité, répète des situations de son passé infantile réactualisées. Mais encore est-il nécessaire que du désir circule ; il faut que, dans un jeu et une réalité de présence-absence, il y ait investissement réciproque, et qu’au désir de l’un pour l’autre réponde le désir du désir de l’autre.

Cependant, il y a plus, car les deux personnes impliquées dans la réalité actuelle de leur rencontre vivent aussi, à deux niveaux : leur inscription symbolique et leur fonctionnement imaginaire.

— Les protagonistes de cette affaire sont pris dans la différence des sexes et celle des générations ; ils ont une inscription sociale et sont placés dans un réseau de signes et de significations qui les définissent,

— Mais par ailleurs, en même temps et à côté, les fantasmes de chacun transcendent, si l’on peut dire, la réalité, celle par exemple des sexes et des générations, et le symbolique, par exemple celui des assignations familiales et groupales. C’est dans cet écart, entre les désignations obligées et la libre circulation fantasmatique, que se joue le discours.

Quand on me parle, qu’est-ce que j’entends ?

Vous allez parler, donc vous allez dire ce que vous savez de vous, et bientôt ce que vous ne savez pas, ou plutôt : ce que vous ne saviez pas que vous saviez. Alors, vous allez tout dire, du moins essayer, mais en y mettant du sentiment pour tenter de faire de moi votre complice, votre double, ou votre parent, le tendre ou l’interdicteur. Affamé de justice et de reconnaissance, d’amour et de préférence, vous voilà, rhéteur et menteur, sujet d’un discours destiné à ce que mon écoute fasse de moi votre objet, pour que je sois l’objet en personne de votre discours… Mais, de tout cela que vous me dites, qui vise ma personne – et qui pourtant, à vrai dire, ne m’est pas adressé – qu’est-ce que j’entends ?

La question dépasse les problèmes de communication : quand vous me parlez, c’est ma vie psychique qui est engagée dans cette aventure qui n’est pas seulement la vôtre, mais aussi la mienne.

Quand vous me parlez, qui parle en vous ?

Quel objet intériorisé en vous me parle, le bon ou le mauvais objet, ou quel bon ou quel mauvais ? Qui en vous me parle, au nom de vous et au nom de qui ? Au pire, c’est l’identification « mélancolique » : l’ombre de l’objet perdu a envahi le moi, et ce n’est même plus vous qui parlez. Pour ma part, je dois me poser le même problème : Qui parle en moi quand je vous parle ?, avec, en contrepartie : Qui entendez-vous parler en moi ? Dans ces parages, les identifications mimétiques et vampiriques fleurent l’aliénation.

Encore plus directe, une question suspicieuse : Qui parle de vous ?, comme on dit que les parents dans leur chambre parlent des enfants. Et le revers de la précédente, tranquille ou tragique : Qui ne parle pas de vous ?

Qui pro quo

Dans cette confusion des sentiments, des sujets, des objets, des paroles, des destinataires, comment s’y reconnaître ? La question est valable pour cette « cure de parole » qu’est la relation psychanalytique, mais aussi bien concerne-t-elle tout propos échangé, tout dialogue, et on ne s’étonnera pas trop de ce que précisément tout dialogue soit difficile. La condition humaine est langagière, mais à quel prix ! Quant à l’amour, paradoxalement, lui qui réunit, le voilà qui sidère la parole dans l’acte et le sentiment dans le paroxysme. Pourtant, d’aventure se produit comme un frisson, un saisissement, une détente de la psyché. Le mot qui délivre : et après, ce n’est plus tout à fait comme avant. Observation de la vie courante, expérience grossissante de l’analyse : ça parlait dans tous les sens – à tous les sens du mot – et pourtant voilà qu’un sens se dégage, s’impose et que se produit le déclic qui fait dire des choses bêtes mais profondément authentiques comme : « Ah oui, bien sûr, c’est évident ; je l’ai toujours su mais je l’avais oublié ; je n’aurais jamais cru ; si on m’avait dit ; j’y avais pensé mais pas à ce point ; alors ça, et moi qui croyais… », etc.

La babélisation nécessaire

On pourrait s’étonner qu’il puisse sortir du sens à partir de cette multiplicité de discours, éventuellement contradictoires, qui animent les individus, dans la vie courante sans que l’on s’en aperçoive, et tout particulièrement dans la situation analytique où, bien sûr, on tente de les démêler. Le paradoxe, à vrai dire, n’est qu’apparent. En effet, chaque individu est construit par ces discours entendus tout au long de son enfance ; c’est même la pluralité et l’agencement personnel unique de ces jeux signifiants qui font la richesse de son individualité et de son identité. Aussi bien est-ce dans une babélisation nécessaire et constructive que se

Si l’on prend la métaphore de Babel, on s’aperçoit qu’il ne s’agit pas d’une confusion déplorable et d’une mésentente préjudiciable. Bien au contraire, c’est la diversité des langages et la dispersion des groupes qui ont permis que se constituent l’individualité et l’identité de chaque groupe, et que, de ce fait, s’opèrent dans le même mouvement échanges, exogamie et socialisation.

En analyse, ce phénomène de prise de conscience, de construction de la vérité du sujet, est souvent spectaculaire. Il est ressenti comme un déclic d’évidence, d’authenticité. Ce n’est pourtant pas une explication, ni un conseil, ni un apprentissage, encore moins une éducation, pas plus qu’une rééducation. Ce n’est pas une prothèse, ni une prophétie, ni un oracle. Ce n’est pas un mot qui dirait le désir, le rejet, le réconfort. Ce n’est pas un remède : par où passerait-il ? ; ni un miracle : qui l’effectuerait ? ; ni une possession hypnotique : par quel procédé ?

Un psychotrope calme l’angoisse et fait céder le symptôme ; une thérapie du comportement rectifie le comportement, une psychothérapie de soutien… soutient. Dans l’analyse, il se passe autre chose : c’est, pour le dire vite, le phénomène appelé « levée du refoulement ». Un refoulement en son temps fut nécessaire ; il n’est plus actuel, pis, il est devenu dommageable, invalidant ; de toute urgence il faut maintenant mettre des mots sur les choses et les situations. Des mots peuvent tuer, mais d’autres peuvent guérir. Je l’ai toujours su, je n’ai rien oublié, je revois très bien la scène ; mais ça ne me faisait rien, ça me laissait froid ; et voilà que maintenant j’en pleure.

Enfin !…

Toutefois l’opération n’est pas simple. Il faut partir du corps : ce que me donne la perception ne me « ferait » rien si cela n’était pas intégré par mon cortex cérébral. Mais cette sensation resterait toujours sans effet si elle n’était pas « traduite » par mon appareil psychique qui la met en représentation. Mais ce qui est ainsi parvenu à l’étape du représentable ne serait pas grand-chose à l’état isolé, si ce n’était pas intégré dans un ensemble de représentations que je connais, qui circulent, que je reconnais ou que je refoule selon l’investissement dont elles sont pourvues. Car l’ensemble du système est parcouru par une énergie dont un quantum (c’est la définition de l’affect) « se place sur », c’est-à-dire investit selon un jeu permanent, quantitatif et qualitatif. Mais ces représentations ainsi affectées ne me « diraient » rien si elles ne m’étaient pas désignées dans le jeu des signifiants : c’est cette élaboration que l’on appelle la mise en représentations affectées, refoulables et symbolisables, élaboration dont on est plus ou moins capable selon les temps qui courent et que l’amour, c’est un de ses paradoxes, à la fois favorise et empêche.

On aura remarqué, d’autre part, que ce schéma, théorique, bien que simpliste, fait parcourir des fonctionnements divers : on passe du neurologique périphérique au neurologique central, puis au somato-psychique quand il s’agit du représentable et de l’affectif, puis au symbolisable, et donc au relationnel.

Mais ces diverses opérations resteraient des spéculations hasardeuses si elles n’étaient pas signées, si leur efficience n’était pas affirmée par un vécu affectif très particulier.

La preuve « affective »

Pourquoi, lorsqu’un mot tombe juste, ressent-on une impression inhabituelle, plutôt agréable, comme un déclic suivi d’une détente physique et psychique, une cessation de l’anxiété, une liberté de mouvements, même si parfois, tout de suite après, on ressent comme un déséquilibre transitoire ? À être habituelle, cette réaction n’en est pas moins étrange : il s’est passé quelque chose de bon, mais d’insolite, de longtemps désiré mais tenu pour inespéré, un peu comme dans un rêve se réalise un désir. De fait, ce qui s’est produit est une rencontre féconde, une liaison heureuse : des sensations du corps qui sont parvenues à se « représenter » et à s’intégrer dans la circulation psychique. Le fantasme d’une relation amoureuse n’est pas loin ! De fait, la conjugaison d’éléments psychiques qui se réunissent, la liaison de souvenirs anciens et de données présentes, la coïncidence de représentations jusque-là refoulées et de mots réaffectés qui les libèrent, cette conjugaison laisse à penser que la liaison psychique réussie a l’effet d’un vœu œdipien réalisé. Et c’est ainsi que l’on reconquiert des petits coins de paradis. L’amour, c’est du sentiment, de l’acte, du paroxysme, des paradoxes, et aussi des mots que l’on échange ; souvent cela permet d’avoir moins peur de ce que l’on ne comprend pas.