Chapitre VI. Exorciser le féminin II

A – Le refus du féminin et le politique

« Ils tuent la jeune Blanche d’abord. » C’est la première phrase du roman de Toni Morrison, Paradis81. Un groupe d’hommes armés va massacrer une communauté de femmes installée non loin de leur ville au fin fond de l’Oklahoma. « Leur but, ce sont des détritus : des gens dont on se débarrasse… » Et ils commencent évidemment par la plus différente des différentes : la jeune Blanche parmi les Noires, même si elle est blanche comme eux, mais elle est femme.

Cette peur que les hommes ont du féminin, on l’a supposée transhistorique et transculturelle ; elle prend toutefois, bien évidemment, des formes variées selon les époques et les données de l’Histoire ; et c’est ainsi qu’on peut repérer comment on la trouve dans le politique, comment elle y est intégrée, comment elle le tisse. Peur diffuse plus que déclarée, refus du féminin plutôt que dédain de la féminité, exclusion des femmes et non-dit sur la peur de ce qu’elles incarnent : voilà ce qu’il faut chercher, et que l’on trouve, dans les replis du socioéconomique, dans les ruses du politique et dans les multiples formes d’exclusion et d’exploitation des individus et des groupes.

L’apartheid social

Au point de vue sociopolitique, l’époque actuelle, en ce tournant du millénaire, est caractérisée par deux faits : la reconfiguration stratégique consécutive aux bouleversements survenus à l’Est et, par ailleurs, la mondialisation systématique des échanges. En somme, un grand conflit interétatique est devenu hautement improbable ; quant à la guerre économique, même sévère, elle n’est plus guère qu’une guérilla de concurrence. Un texte d’Alain Arnaud intitulé « Vers la guerre civile mondiale »82 synthétise ainsi des données à la fois bien connues mais souvent mal reliées. On constate, écrit-il, l’accumulation de la richesse d’un côté et l’accentuation de la pauvreté chez les autres, mais il est de fait que les nations civilisées ne se flinguent plus de tranchée à tranchée, et qu’un nouvel Hiroshima est en principe exclu (?). On pourrait donc vivre tranquille, à condition évidemment d’être du bon côté. Pourtant, dans de nombreuses régions du monde, on se tue dans des combats tribaux, des génocides, des famines, des épurations ethniques, des massacres de réfugiés, etc.

Cette constatation pourrait donner à voir le monde sous deux aspects : il y aurait d’un côté une communauté de nations calmes, bonnes gestionnaires de leurs échanges, et de l’autre un espace de régions et nations rebelles à la modernité et condamnées à une irréductible barbarie. Pourtant, à y voir de plus près, cette opposition s’avère fallacieuse. À l’intérieur des divers systèmes eux-mêmes apparaissent des fractures socio-économiques importantes dont il n’est pas exagéré de dire que les femmes en sont souvent les premières victimes. Dans les pays « barbares » se heurtent l’américanisation coca-techno et les traditions ancestrales, mini-jupe et tchador. Mais le monde occidental aussi hésite entre puritanisme et libéralisation des mœurs. Pour leur part, dans les pays qui se définissent par leur haute ingénierie et leur niveau de vie globalement confortable, la violence économique creuse des « apartheids sociaux ». Le nombre de gens vivant au-dessous du seuil de pauvreté ne cesse d’augmenter en Amérique et de plus en plus en Europe, tandis qu’en Argentine les systèmes d’assurance maladie restent ou très onéreux ou quasi inexistants. Tout compte fait, et bien qu’à des titres divers, l’instabilité est devenue partout intra-étatique.

L’épuration ethnique

Dans notre perspective on remarquera que dans les pays civilisés chômage et exclusion attaquent tout particulièrement les femmes, tandis que dans les régions « sauvages » les vainqueurs pratiquent des « épurations ethniques » en fécondant les femmes des vaincus, celles-ci devenant, nolens volens, mères porteuses de la race ainsi « régénérée » (on se souvient à ce propos du plaidoyer d’Oreste dans Euripide et de la distribution des rôles dans la conception de l’enfant : rôle accessoire de la mère, place prééminente du père ainsi tenu pour le véritable géniteur et inducteur de la race).

Voici donc que se perpétue ainsi la domination des sociétés mâles sur les femmes et que nous rencontrons encore des formes du refus du féminin. On pourrait même ajouter dans la même perspective que si, autrefois, les guerres interétatiques ne concernaient que les militaires, à notre époque les guerres intra-étatiques, comme au vieux temps des pillages et des viols, frappent à 90 % des victimes civiles. De plus, la plupart de ces conflits sont centrés sur un « radicalisme identitaire » ; on le voit, le narcissisme, d’autant plus dérangé que les différences sont minimes, continue d’être vigilant et sensitif.

La « panne » des États (le mot est d’A. Arnaud)

Il paraît assez évident que les fractures sociales d’une part et les « barbaries » tribales d’autre part sont le fait du « grippage » des machines étatiques. Les États développés ne sont plus capables de réguler leur politique socio-économique : il n’y a guère de conflits sociaux patents mais le gouffre de la Sécurité sociale se creuse ; on ne crée guère d’emploi parce qu’on en n’a pas besoin ; remplacé par l’informatique et la robotisation, le « travailleur » ne sert pratiquement plus à rien (et il en a honte !). Par ailleurs, les gouvernements sont impuissants, si ce n’est téléguidés, dans les affaires par le capital multinational, et sur le terrain par les mafias, narco-trafiquants et marchands de kalachnikovs.

Dans les deux systèmes, schématiquement opposés, on retrouve finalement, chacun selon ses modalités propres, la vieille opposition conceptuelle : empire ou barbarie. Il faut un État fort, sinon ce serait le désordre ; mais pas trop fort car alors il écraserait les individus et les groupes. Ce serait l’absence de liberté et le règne de la pensée unique. Mais il faut tout de même que l’État soit un peu fort, sinon les émeutes flamberaient dans les banlieues et une violence déferlerait, trop aveugle pour être véritablement révolutionnaire au sens constructif du mot. Dans les deux cas, en somme, la dictature ou le sans-État, se fabrique de l’exclusion : nationalisme, intégrisme, fascisme, corporatismes, sectes, rejet de l’impur, refus du différent, de l’étranger, de l’autre qui n’est pas nous. On s’entretue au nom de l’altérité, et comme celle-ci est fondamentalement sexuée, on peut prévoir que dans la différence des sexes c’est le féminin qui sera exclu.

Le Front national et le féminin

Dans Le Pen. Les mots83, les auteurs (Souchard, Wahnich, Cuminal, Wathier ; préface de J.-P. Faye) analysent les discours de J.-M. Le Pen en tant qu’ils incarnent l’idéologie du Front national. Ils font remarquer que, dans ces discours, « la biologie et la nature sont les cadres d’explication des relations et des hiérarchies sociales ». « Ces lois dictées par la “nature” procèdent des différences “évidentes” et des inégalités des êtres humains, avec, au premier chef, la différence raciale, l’exclusion de l’étranger, et le rejet de tout ce qui manifestement tend à détruire la famille, la morale et la nation. »

Dans cette perspective, la femme, par nature, assure la promotion de la famille, à sa place qui est celle de la mère-de-famille-française. Quant à l’égérie, c’est Jeanne d’Arc ; elle symbolise la pureté, et, chassant les étrangers, la patrie reconquise.

Un article du journal Le Monde (28 août 1998) rapporte des propos de Marie-France Stirbois, personnalité importante du fn, sur le thème « Libérer la femme du féminisme ». Elle dénonce le féminisme, « idéologie sectaire » et de « débauche », « avatar du communisme », qui ne pense qu’à faire du « prosélytisme lesbianique ». Situant les femmes par rapport aux hommes, elle déclare : « Ne soyons ni leurs égales, ni leurs supérieures, ni encore leurs inférieures. Soyons leurs indispensables compléments… » Remarquons que, s’il est assez évident qu’hommes et femmes sont complémentaires, le discours commun dit rarement que les hommes sont les indispensables compléments des femmes.

Le sujet du politique

L’article d’A. Arnaud, cité plus haut, se termine sur un mode bizarre. L’auteur, en effet, ne parle que succinctement de démocratie dans la mesure, sans doute, où il ne se fait guère d’illusion quant à la force de celle-ci devant la vague, déferlante et orientée, du capitalisme mondialisé et face aux désordres de la violence économique, des nationalismes et des extrémistes de tout bord. Il s’en tient à recommander de « surmonter le fatalisme qui demeure l’argument le plus insidieux de la pensée unique ». Effectivement, on voit mal dans la description proposée quelle pensée politique aurait l’envergure nécessaire pour induire des actions propices aux changements. Dans un article de la même revue, J. Frécourt remarque que Freud n’est pas loin de ce fatalisme qu’il s’agirait de surmonter, cela dans la mesure où, « dans cette conception tirée de la théorie des pulsions, il n’y a pas de place pour un “sujet” du politique ». En d’autres termes, ce qui fait obstacle au développement de la civilisation – on reconnaît la thèse du Malaise dans la culture –, ce sont les forces de destruction inhérentes à la nature, et tout particulièrement à la nature humaine, siège du combat sans merci qui oppose Éros et la pulsion de mort. On se souvient que Malaise se conclut par cette affirmation dernière : « Et maintenant il y a lieu d’attendre que (…) l’Éros éternel tente un effort afin de s’affirmer dans la lutte qu’il mène contre son adversaire non moins immortel. »

En somme, l’avenir est plutôt sombre ; c’est du reste ce qui était inscrit sur le temple d’Apollon à Delphes : « La fin est proche. » Osons dire qu’il l’est d’autant plus que le refus du féminin coince les humains dans un vertigineux double lien : si le féminin c’est de l’impensable, facteur de déliaison psychique et de désordre social, alors on aurait raison de le refuser. Mais ce refus induit lui-même des phénomènes de domination, de contrainte et d’exclusion intolérables, tout aussi mortifères et vecteurs de déliaison. Il y a effectivement une « impasse dans la civilisation ».

L’expulsion du mauvais

Cependant on en dit davantage quand, à la suite de J..L. Nancy, on remplace l’idée d’exclusion par celle d’expulsion. En pensant avec celle-ci, on est plus près du corps, plus proche de la notion du clivage interne et élémentaire du sujet, partage du bon et du mauvais, du manger et du cracher, du « il y en a » et du « il n’y en a pas ». On expulse de son corps le corps étranger et ce qu’il a de sauvage, de vraiment trop « nature ». Ainsi s’instaure la possibilité de se produire soi-même comme sujet véritable, absolu, total, c’est-à-dire comme individu social et parlant certes, mais autonome, sexué masculin (due habet et bene pendentes), enregistré comme tel par l’état civil qui lui donne son identité dans le temps (né le.), sur le sol (né à.) et par le sang (fils de.). Cette identité est unique, singulière, inaliénable ; elle impose des devoirs mais donne des droits et une immunité (le « citoyen » romain ou britannique). Or, c’est cette immunité qui précisément fait gravement défaut au juif errant, au tsigane sans feu ni lieu, à l’Arménien dont le nom des ancêtres a été effacé et leur tombe détruite. En dirait-on autant à propos des femmes ? Elles ont certes acquis ce qui manquait aux Athéniennes, la citoyenneté, mais le droit de vote est une acquisition récente ; l’égalité des fonctions, des salaires, des responsabilités est loin d’être établie ; elles perdent leur nom en se mariant, etc. Même si la situation n’est pas toujours dramatique, ces phénomènes d’exclusion et d’inégalité apparaissent comme des témoignages, pour ne pas dire des symptômes, de ce règlement social que les hommes imposent aux femmes. Question : Cette citoyenneté des hommes, qui exclut au moins partiellement les femmes, sur quoi se fonde-t-elle, de quel rejet a-t-elle besoin pour s’affirmer, à qui dit-elle « non » pour se fonder comme sujet d’un « oui » ?

J. Frécourt rapproche très justement nation, race et différence des sexes. Ajoutons que ces données voisines ont un tronc commun biface ; on insiste tantôt sur la différence, tantôt sur la revendication identitaire, mais le tout débouche systématiquement sur une affirmation réversible et clôturée : on est homme parce qu’on est citoyen, et réciproquement. Tout le reste est barbarie, sans nom, sans droit à la parole : passif, châtré, sans foi ni loi, matériau hors symbolique, tout juste bon, aurait dit La Boétie, pour la servitude volontaire.

Un seul sujet

Voilà donc, dénoncé, le sexisme masculin, le phallocentrisme, le phallogocentrisme (le mot est de J. Derrida) qui crée et gère toute institution, et que Freud n’a pu éviter (« l’essence masculine de la libido »). Et on en est arrivé là par l’expulsion des impur(e)s, par l’élimination des déchets, par le rejet des pourritudes anales, mortelles et le rejet du « mauvais » sang, celui des menstrues et celui de l’étranger. En d’autres termes, on dirait que pour les hommes il n’est pas pensable qu’existent deux sujets différents l’un de l’autre. Il ne peut y avoir qu’un seul sujet, et il se constitue du refus de la différence sexuée. Peut-être ne puis-je penser l’autre que s’il me ressemble. Or l’autre est différent, foncièrement toujours trop différent, et comme je ne peux me le représenter qu’en fonction de moi, il y a toujours quelque chose de l’autre qui m’échappe, comme la face cachée de la lune, comme un mystère que je ne parviens pas à… pénétrer. Dans ce que je perçois, ce que je ressens, ce que je me représente de l’autre, il y a ce qui est bon et qui est du moi – bon parce que c’est du moi à moi que je projette et qu’il me renvoie en retour ; et il y a du mauvais que je refuse, que je jette, que j’expulse hors de moi, et qui, n’étant plus moi, n’est plus que du mauvais. Ensuite, sur ce socle, on joue au grand jeu des identifications.

Mais si le statut du sujet ne se conçoit que dans le refus de l’ « autre-mauvais », encore faut-il qu’il y ait de l’autre, c’est-à-dire de la différence, un support pour que je puisse effectuer mon partage, élémentaire mais vital, entre ce qui est bon et qui est moi, et ce qui mauvais et que je projette sur l’autre. Tant que nous sommes fusionnés, tant que le présujet et l’ébauche de représentation de la mère ne font qu’un, ne forment encore qu’une monade, il n’y a pas de séparation, pas de coupure, pas de ligne mélodique sur laquelle les notes s’ajoutent les unes aux autres séparées par un intervalle, pas de phrase avec des lettres juxtaposées formant des mots dont la séquence donne un sens.

En d’autres termes, nous voici encore devant une situation impossible : pour se constituer comme sujet, citoyen, homme, les hommes nécessairement opposent un refus ; ils refusent ce qui est autre et qu’ils ne peuvent admettre en eux et chez les femmes parce qu’ils ne parviennent pas à se le représenter. Ils excluent les femmes de la citoyenneté ; ils les considèrent comme inférieures parce que démunies ; ils les délogent de leur statut de sujet de leur jouissance à elles (ou les en privent, ou croient les en priver !) ; ils honorent les mères mais, les tenant comme seulement réceptacles de la lignée, c’est leur nom à eux qu’ils donnent à leurs enfants.

Le symbolique et la coupure

Cependant ce phallocentrisme qui fonde la communauté des hommes présente une faiblesse et un risque. Sa faiblesse, c’est sa fragilité ; il doit se renforcer perpétuellement. En effet, les femmes ne sont pas d’accord, de moins en moins ; les homosexuels non plus, de plus en plus ; et surtout, en tout homme, sans qu’il le sache clairement, il y a un Schreber qui sommeille, fou d’excitation et d’envie, prêt à renier tout ce qui le fait citoyen raisonnable et sage. Le risque est encore plus drastique : à force de refuser, de rejeter, d’exclure, d’expulser, on risque de réussir à effacer la différence, à éliminer la coupure qui permet la discontinuité, c’est-à-dire la temporalité, la spatialisation, le langage, le conflit, la réunion, la copulation. Pour qu’il y ait du sym-bolique, il faut une coupure qui sépare deux morceaux qu’ensuite on peut réunir et qui se lient. Si on expulse la différence et la coupure, c’est alors le dia-bolique, la non-liaison, le non-sens informe, le trop-plein fermé qui tourne à vide et le recouvrement véritablement mystique par la folie. Un seul peuple qui pense et qui marche comme un seul homme, on connaît la suite. On ne dénie pas impunément la différence, on n’esquive pas la coupure.

C’est dans cette perspective que l’on rencontre le constat repéré systématiquement par les anthropologues, celui de la prohibition généralisée de l’inceste et celui de l’exogamie. De fait, dans tout groupe d’individus humains, il y a un interdit portant sur une relation sexuelle ; et c’est cet interdit qui fonde la loi et la socialisation du groupe. L’exogamie qui lui est corrélative consiste en l’échange des femmes entre les groupes, ce qui à la rivalité substitue l’alliance. Mais se pose une question, ainsi formulée par F. Héritier : « Quel type de pouvoir s’exerce alors et sur quel point assez essentiel pour avoir introduit dans l’espèce humaine la prohibition de l’inceste et/ou les lois exogamiques ? » Face aux conceptions structuralistes et aux interprétations psychanalytiques, F. Héritier choisit l’historicité et constate que, dans tout couple d’opposés, une plus grande valeur est attribuée à l’un des éléments du couple par rapport à l’autre, thèse dont témoignent les vies quotidiennes de toutes les cultures et que l’auteur retrouve dans l’opposition masculin-féminin, tenant la reconnaissance de la différence des sexes comme creuset de toutes les différences.

À ce point de vue anthropologique maintenant classique (l’interdit et l’exogamie induisent la loi et l’échange ; la loi et l’échange font le social), il faut ajouter la condensation de l’étranger et de l’impur : pureté de la race, vertu du citoyen, intégrité de sa virilité. Tout racisme est sexiste, foncièrement. L’objet naît dans la haine et dans la nécessité de s’en séparer, de s’en défusionner – ce qui me fait le haïr parce qu’il n’est plus moi ; puissé-je, cependant et absolument, le retrouver car j’en ai le plus grand besoin. Il est ce par quoi vont se satisfaire mes pulsions, et je ne peux exister et désirer que sous son regard, dans et par son regard et son désir.

Destins de l’excitation

Aux thèses précédentes un point important : si la prohibition porte sur l’inceste, si l’échange est celui d’êtres sexués, si la coupure se figure en castration, si la différence la plus valorisée est celle des sexes, c’est que, là précisément, on désigne la région du corps la plus excitable, celle dont les excitations par leur quantité et leur qualité sont les plus difficiles à métaboliser, parce que c’est la région du corps la plus narcissiquement investie, parce que c’est la zone érogène la plus jouissante, pénétrante pour l’homme, pénétrée chez la femme, mais aussi la plus vulnérable, pouvant être coupée chez l’homme, pouvant être effractée chez la femme.

Cette excitation a trois destins. Le premier n’est pas toujours possible ni souhaitable, c’est la décharge. Le deuxième, c’est la pulsionnalisation, c’est-à-dire la mise en représentations affectées, refoulables et symbolisables ; elle est souvent difficile à élaborer par le psychique. Enfin, faute de décharge et en cas d’élaboration psychique précaire, c’est la voie de l’acte qui est le troisième destin. Et c’est ainsi que l’on « agit » la coupure en interdisant l’inceste et en imposant l’exogamie (par la même occasion on sépare les mères et les filles). Dès lors, le monde est en ordre, les hommes n’ont plus à avoir peur du féminin : ils ont réglementé la sexualité et soumis les femmes, politiquement et/ou par l’exil. La coupure qui défusionne est bien établie et reconnue : on peut parler, entre hommes. Les femmes sont silencieuses et voilées ; au besoin on les excise.

Le meurtre du père

Avec l’entendu et le vu de la menace de castration qu’il théorise en complexe organisateur, Freud donne forme à la coupure nécessaire à l’accession au symbolique. Pour que cette coupure ait une assise anthropologique, Freud va la trouver chez les « primitifs » – c’est son livre Totem et tabou – et invente un mythe fondateur, celui du père de la horde primitive. Ce père est tout-puissant, il accapare les femmes, il chasse ou châtre les fils. Ceux-ci se révoltent, ils tuent le père, le mangent et le totémisent, puis se partagent les femmes en faisant alliance entre eux et en prohibant certaines relations sexuelles ; l’ordre règne, un ordre qui reconnaît les désirs et pose des interdits, un ordre symbolique qui règle et lie filiations et alliances, un ordre transmis de générations en générations par traces phylogénétiques inconscientes (c’est un des thèmes de L’homme Moïse et la religion monothéiste84), livre qui prolonge Totem et tabou.

On aura évidemment noté que ce mythe originaire raconte une histoire d’hommes, une histoire entre hommes, entre père et fils. Les femmes – mères, sœurs, filles, sans précision – ne sont que des objets d’échange. Le mythe originaire exclut le féminin. Par contre, il insiste sur la mort du père, et l’on sait combien pour Freud la mort du sien fut douloureuse : « L’événement le plus important, la perte la plus déchirante d’une vie d’homme. » L’idée du meurtre du père témoignerait alors de l’ambivalence œdipienne, ou bien, autre interprétation voisine, la mort naturelle du père laissant le fils en situation de passivité impuissante intolérable, le meurtre permettrait en quelque sorte de prendre les devants et de s’assurer, face à la mort insupportable, un rôle actif, sadique, phallique et masculin, j’allais dire : citoyen. La mort du père est dans la nature des générations, son meurtre marque et symbolise une coupure, prolégomène et avant-coup du fantasme de castration et de la castration symbolique. La mort du père réalise déjà une discontinuité qui, elle-même, instaure une dramatisation avec des sentiments, une temporalité avec un avant et un après, une causalité, de la culpabilité, et même une mémoire.

Pourrait-on en dire autant à propos de la mort de la mère ? C’est, entre autres, ce qu’il conviendra d’aborder en envisageant la manière dont les hommes, et leur peur du féminin, s’arrangent, bien ou mal, du fait que les mères sont aussi des femmes. On pressent déjà, je l’espère, que sur ce thème il n’est guère possible d’y aller de sang-froid et de gaieté de cœur ; l’objectivité scientifique – sauf déni – est difficile à tenir.

B – Le féminin maternel

Par rapport à cette peur que les hommes ont du féminin, quelles histoires se racontent-ils à propos des mères – voire de leur propre mère – dans la mesure où celles-ci sont en principe pourvues de féminin ? Par rapport à un irreprésentable féminin érotico-maternel, il s’agit d’envisager quelles réactions déclenche son versant maternel. Nous avons tenté de repérer dans un précédent chapitre les affres du fils devant le féminin érotique de sa mère ; nous avons reconnu que tout fils est persuadé que la mère et la putain font la même chose, sauf évidemment sa mère à lui, à moins que, prenant acte de sa trahison, il clame et pleure sa rancune. Nous avons aussi envisagé l’étonnement des hommes face aux relations des filles et des mères. Voyons maintenant, toujours dans une vue panoramique mais en deçà du conflit œdipien sexué, le traitement général par les hommes du féminin maternel ; autrement dit : ce que les hommes se racontent face à la relation de la mère et de l’enfant sans préjuger, si possible, du sexe de celui-ci.

On peut avancer une hypothèse schématique et peu aventureuse, à savoir que, quelles que soient ses multiples formes historiques et culturelles, le maternel est ouvertement et systématiquement valorisé, et idéalisé, mais, à la fois, sournoisement dévalué. Cette opposition induit des dérapages repérables au sein même de discours et d’images qui dévoilent ainsi des ambiguïtés, des ambivalences et une incertitude foncière qui sourd en quelque sorte des apparences les plus communément admises. Cette incertitude, pour ne pas dire cette inquiétude, est assez souvent déniée radicalement, par exemple dans les convictions concernant la conception des enfants. C’était dit, on s’en souvient, par Euripide : le père « fait » l’enfant ; la mère le porte, le nourrit, l’accouche, l’élève, et c’est tout… Cette conviction mêle étroitement les représentations imaginaires et le registre symbolique : la mère n’est que porteuse, alors que le père donne le nom et le transmet ; dans nombre de cultures, l’individu dans la communauté est désigné comme « fils de. », de sa lignée paternelle évidemment.

Quelques notations, diverses mais significatives : deux femmes, l’une dans l’Ancien, l’autre dans le Nouveau Testament, sont mères, ou plutôt n’ont d’autres fonctions que d’être mères.

Sarah, Marie

On remarquera qu’elles ne sont mères que de justesse ; Sarah était stérile, et Marie à peine nubile. Autre époque, La Marseillaise de Rude, drapeau au poing, offre, ou plutôt darde un sein généreux et opulent, et c’est ainsi qu’elle figure cette étonnante condensation : la « mère-patrie ». Plus récemment, la fête des mères fut remise à l’honneur mais ce fut par un régime autoritaire cautionné par l’aura paternelle d’un vieux chef.

La statuaire dogon

Telle qu’elle est figurée dans le catalogue du musée Dapper, elle expose de nombreux ensembles mère-enfant, en bois, mesurant environ 60 cm de haut. La mère est le plus souvent debout, regard au loin ; l’enfant, proportionnellement plus petit, est semi-allongé, reposant sur l’avant-bras maternel. Une de ces statues est différente (dogon Xiie siècle, p. 114) : la mère85 est assise en tailleur, elle soutient contre son ventre deux formes enfantines assises chacune sur une cuisse de la mère, tournant le dos au spectateur mais la tête de profil. Chaque enfant a les bras levés, chaque paire de bras s’accrochant au mamelon d’un sein de la mère, les deux formes enfantines se présentant ainsi presque parfaitement en miroir l’une par rapport à l’autre. Le commentaire évoque l’évidente gémellité et précise que celle-ci est, chez les Dogons, un signe de fécondité bienheureuse, « comble de la félicité ». Mais on sait aussi que les mythes des Dogons insistent sur un couple gémellaire originaire, ce qui pose la question de cette mère : nourricière, serait-elle encore plus originaire, ou bien le mythe condense-t-il les temps de filiation ? Une autre statue, de style Oyo, nord-ouest du Yorubaland, au sud du Niger86, représente une femme à genoux comme la précédente, mais tenant dans chaque main un instrument de culte. Chacun a la forme d’un cylindre, ou plutôt d’une massue dont le galbe évoque du phallique chez l’un et de l’arrondi chez l’autre. Dans une galerie parisienne, on a vu aussi une statue dont la symbolique était encore plus explicite mais dont l’authenticité reste douteuse : la femme à genoux tient dans chaque main un phallus. Les interprétations sont trop claires, ou trop risquées.

Les madones

Du Moyen Âge européen à l’époque baroque fleurissent des peintures et des sculptures de la Vierge et de l’enfant. Certes il s’agit de la mère et du fils ; cependant, même si l’anatomie de l’enfant est apparente et le sein de la mère dévoilé, on chercherait en vain la moindre once de féminin érotique. En général, le regard de la mère a deux directions : les yeux baissés, elle regarde l’enfant (par exemple Mantegna, Botticelli), ou elle regarde au loin, par-delà le spectateur, songeuse, énigmatique, habitée par le mystère de sa mission (Duccio, Cimabue, Giotto). Cependant, parfois, on rencontre des tableaux qui rompent le hiératisme habituel. On reste fasciné par un contraste : d’une part, une madone de G. Bellini à Glasgow : l’enfant est debout, potelé et actif, la mère à vrai dire ne regarde rien, rien de perceptible à l’extérieur ; à l’opposé, une étude de Michel-Ange aux Offices : l’enfant tète, enfoui dans le sein, alors que la mère regarde, perçoit au dehors un danger, ce qui donne à son visage une expression de frayeur presque douloureuse.

Vierge à l’enfant, un tableau, à Bruxelles, par « le Maître du fils prodigue », peint vers 1540 : on ne sait pas si l’enfant joue ou s’il est sérieux ; il tente de s’accrocher au cou de sa mère qui ne le regarde pas. Elle a, comme on dit, un regard en coin et l’esquisse d’un sourire malin ; et elle regarde ce qu’elle tient dans sa main droite : une pomme ! Vers 1880, E. Delaplanche sculpte une Ève avant la faute (musée du Luxembourg), jeune femme, évidemment pas encore mère ; rêveuse et désirante, elle tient elle aussi dans sa main une pomme.

La Madone au long cou : Le Parmesan a mis six ans pour peindre ce tableau, et ne pas l’achever, plongé qu’il était dans un probable délire alchimiste jusqu’à sa mort en 1540, à 37 ans. Le tableau est construit tout en verticales douces : colonne fuselée, cuisse et jambe d’éphèbe, amphore, et le gracile long cou de la Vierge mère. Un cou qui préfigure Modigliani, élégant, fragile, sous un visage légèrement dédaigneux : cette mère regarde son enfant avec distance. Lui, il est endormi, s’abandonnant, seule forme horizontale, et on se demande s’il ne va pas tomber, glissant du bras et des genoux de cette mère dont, par contre, le féminin érotique se laisse deviner à la pointe de son sein et au creux de son nombril visibles à travers son voile.

Encore deux ensembles mère-enfant, mais cette fois modernes et laïques : Otto Dix peint en 1923 une Mutter und Kind, « figure d’êtres marqués par le destin »87 (commentaire de J.-L. Prat). Toute en marron-rouge sombre, une femme en buste, sur fond de mur de briques, le regard plein de rancune, le visage creusé, fatigué, dur, tient dans ses mains un enfant-avorton, habillé en blanc, donnant l’impression dramatique d’être à son faible dernier souffle. C’est la condition humaine, la société, la misère, et Otto Dix montre, dénonce l’écrasement de cette « maternité », et c’est épouvantable.

Une sculpture d’Henry Moore, un bronze de 2,50 m, datant de 1984, montre une forme maternelle penchée, bras soutenant et protecteur, seins proéminents, ventre en vasque ; mais autant cette forme maternelle est chaleureuse, autant est déconcertante la forme censée évoquer l’enfant. Cette forme… informe ne fait qu’évoquer irrésistiblement une bouche, immense et avide, comme si le féminin maternel était pris à son propre piège.

Stabat mater

L’ambiguïté à propos du féminin maternel porte, on l’a dit, sur la différence entre « ma » mère, ou « la mère de. », la madone à l’enfant, idéalisée, et les déesses-mères régnant du fond des âges, reléguées dans l’ombre des origines obscures et indicibles alors que les dieux mâles, eux, gouvernent et font l’amour. Quand on oppose le maternel comme sexe qui engendre et le masculin comme sexe qui tue, on oublie que le maternel est à la fois « ma » mère et les « Mères », avec une majuscule de respect et d’effroi.

« Des déesses trônent dans la solitude,

Autour d’elles pas d’endroit, encore moins de temps ; en parler est pour vous une gêne.

Ce sont les Mères ! »88

Remarquons qu’à notre époque les mouvements féministes s’adressent davantage aux femmes qu’aux mères (connaît-on un mouvement de libération des mères ?). Dans la publicité commerciale et dans la psychologie universitaire, on insiste sur les soins maternels et la relation mère-enfant et pourtant on conteste parfois l’existence naturelle d’un instinct maternel (É. Badinter), des historiens prouvent que les préoccupations concernant l’enfant sont d’apparition récente dans notre société (P. Ariès), que la fonction des matrones romaines était de tenir la maison, c’est-à-dire les esclaves et les enfants (P. Quignard). On connaît par ailleurs la mise en « nourrice » quasi systématique des enfants de la bourgeoisie aux siècles derniers (voir Mme Bovary et ce qu’il advint de sa fille). Depuis 1977, en France, les « nourrices », substituts maternels et « gardiennes » d’enfants sont qualifiées par la loi en termes d’ « assistantes maternelles » avec droit à une formation, ce qui indique bien que s’occuper d’un enfant ne procède pas seulement d’un instinct ou d’une vocation mais peut devenir un métier-passerelle entre la mère naturelle et la puéricultrice diplômée. On citera seulement pour mémoire les longues discussions non terminées sur l’interruption volontaire de grossesse et ce qu’elles mettent en jeu par rapport à la liberté de la femme et à la « fonction » maternelle. Quant à la contraception généralisée, elle délivre les femmes de la fatalité de la grossesse, leur donnant ainsi liberté sexuelle et régulation des maternités, c’est-à-dire être femmes sans être nécessairement mères.

Dans notre culture la mère se voit attribuer des qualificatifs devenus quasiment des poncifs : elle est dévouée, certissima, gloriosa, dolorosa, sainte mère de famille, mama envahissante, mère haineuse à la Mauriac, ou encore femme-mère déchirée comme Mme de Raynal. À cette liste non limitative, la psychanalyse a ajouté d’autres attributs ; la mère est présente ou absente, excitante, séductrice, œdipienne, messagère, castrée et/ou castratrice, phallique, anale, orale dévorante, etc.

Lignée paternelle et lignée maternelle chez Freud

On va encore reprendre l’exemple freudien pour tenter de départager les systèmes de pensée et de représentations qui ont cours dans notre culture à propos des lignées différentes, paternelle ou maternelle. En deçà de la vénération (voir ce que l’on a dit précédemment des sentiments des analystes à l’égard de Freud), l’exemple freudien est intéressant à considérer. Nous disposons en effet d’une œuvre volumineuse, globalisante et de haut niveau théorique. Cette œuvre nous donne des informations concernant l’auteur ; de plus, nous disposons d’une importante correspondance écrite au cours d’une vie qui fut longue. C’est dire que tout un chacun peut, à cette lecture générale, trouver des résonances personnelles.

À première vue, c’est sur la figure du père que Freud a prioritairement insisté. Depuis la préface de L’interprétation des rêves (déjà cité : « Ma réaction à la mort de mon père, l’événement le plus important, la perte la plus déchirante d’une vie d’homme ») jusqu’à son dernier écrit L’homme Moïse et le monothéisme, le père est au premier plan, non seulement en tant que personne dans la réalité et en tant que représentation dans la vie psychique, mais aussi, fondamentalement, comme premier objet d’identification et d’investissement à l’époque précoce où ces deux processus sont encore confondus (« l’identification au père de la préhistoire personnelle »89). Cette figure métapsychologique rejoint l’hypothèse anthropologique du père de la horde primitive exposée dans Totem et tabou et reprise dans le Moïse, mais aussi en termes de psychologie collective l’investissement du chef par la foule, ou encore l’explication du phénomène religieux par la soumission à une figure paternelle.

Il est donc indispensable de bien distinguer, d’une part, le père en tant que personne singulière, porteur d’un pénis, acteur dans la réalité matérielle de la famille et dans la réalité psychique du fantasme de scène primitive, père œdipien détesté et adoré à la fois, séparateur et objet d’identification, et, d’autre part, le père de la filiation, celui qui donne le nom et triangule la dyade mère-enfant, porteur du phallus, c’est-à-dire garant de la castration symbolique et de la chaîne signifiante. Ce père symbolique et symbolisant est à bien distinguer du père réel ou imaginaire – on sait l’insistance de J. Lacan sur cette distinction, par exemple à propos de la forclusion du nom du père dans la psychose. Chez Freud on voit des portraits de pères ordinaires, tel que le sien et ceux présents dans les cas célèbres, le père de Dora, celui du petit Hans, de l’Homme aux rats, de l’Homme aux loups, etc. En contrepoint, transcendant les biographies individuelles : le Moïse de Michel-Ange, le père de la horde, celui des grands textes « culturels », le père que les fils tuent.

Pour sa part, chez Freud, la mère est objet d’étayage pour les pulsions d’autoconservation ; en tant que premier objet, elle est objet d’identification primaire ; elle est objet du désir œdipien, propice aussi à des identifications secondaires dans l’Œdipe et dans l’Œdipe inversé. En 1925, son absence précoce est reconnue comme excitante, avant-coup de la menace de castration dont elle est la messagère. Dans les années trente, la mère est dite par Freud « première séductrice », cela du fait même des soins qu’elle donne à son enfant et qui ne peuvent pas ne pas être sexualisés comme l’est la relation même entre cette mère et cet enfant. Jusqu’à ses derniers écrits enfin, Freud persiste dans sa conception d’une sexualité féminine centrée sur l’envie du pénis, véritable complexe, équivalent fonctionnel chez les femmes du complexe de castration chez les hommes. Cette revendication phallique ne trouverait sa réponse, toujours selon Freud, que dans la maternité, par, si l’on peut dire, l’acquisition d’un enfant-pénis.

Ne serait-ce que dans l’emploi du mot « primaire » pour qualifier les premières identifications, on voit la différence des lignées. En fait, si le père a deux faces – le père réel et le père symbolique –, et si la mère aussi a plusieurs dimensions, ce qui est le plus important, c’est de repérer et de différencier conceptuellement les deux lignées, paternelle et maternelle, cela dans leur essence, leurs rôles et leurs fonctions. Pour être rapide on serait tenté de dire : la mère, c’est la nature ; le père, c’est la culture !

La robe de Rébecca

Dans ses écrits Freud a peu évoqué sa mère, Amalia. Il souhaitait pour elle de ne pas mourir, lui, avant elle, et a vécu sa mort à elle, très âgée, comme un soulagement pour elle et pour lui. Par ailleurs on sait, parce qu’il l’a écrit, qu’il n’aimait guère « être la mère dans le transfert ». Quant à son enthousiasme lors de la naissance d’une fille, il restait très modéré : « S’il s’était agi d’un fils, je te l’aurais annoncé par télégramme puisqu’il aurait porté ton prénom. Mais comme c’est une fille appelée Anna, je te l’apprends plus tardivement. » C’est écrit le 3 décembre 1895, en pleine chaleur de la relation de Freud à son ami W. Fliess (on ne savait pas encore qu’il s’agissait de la future célèbre Anna Freud !).

Par ailleurs on notera que l’œuvre freudienne commence par une histoire de grossesse : celle d’Anna O., jeune femme qualifiée d’hystérique et qui se croyait enceinte de son médecin, J. Breuer, cas étudié par celui-ci et par Freud dans Études sur l’hystérie en 1895. Quant à l’épigraphe de L’interprétation des rêves, en 1900, elle se réfère à une déesse-mère (Junon dans l’Énéide) :« Achéronta movebo. »90

Dans la correspondance de Freud à Fliess, les lettres de septembre et octobre 1897 sont bien connues en raison de la manière dont Freud parle de lui-même. Il ne croit plus, écrit-il à sa neurotica, c’est-à-dire à l’étiologie de l’hystérie dans des traumatismes sexuels réels subis par les patients dans leur enfance du fait surtout d’un personnage paternel. Sa déception l’induit à citer une histoire juive : « Rébecca, ôte ta robe, tu n’es plus fiancée ! » (au fait : l’histoire est équivoque ; on suppose que les fiançailles ont été rompues pour des questions d’argent, mais qui (son père ?) dit à Rébecca d’ôter sa robe (et pour quoi faire ?) ?

Si, dans la plupart des cas, le trauma n’a pas été effectif dans la réalité, alors il s’agit d’un fantasme ; mais Freud n’affirme pas encore cette dominance et cette permanence du fantasme sexuel dans la vie psychique. Il raconte d’abord ce que rêves et auto-analyse lui ont appris, à savoir que dans son cas « le père n’a joué aucun rôle actif ». Il précise ensuite que sa « première génératrice de névrose » a été une « femme âgée et laide, mais intelligente, qui m’a beaucoup parlé de Dieu et de l’enfer et m’a donné une haute idée de mes propres facultés ». Au sujet de cette femme, W. Granoff91 a découvert qu’elle s’appelait Monika Zajic, qu’elle parlait en tchèque, et que la petite monnaie qu’elle incitait le jeune Sigmund à lui donner (die kleine Münze) se dit en tchèque Peniz. C’est cette femme qui l’emmenait dans les églises, et que le frère Philipp fit emprisonner (« coffrer ») pour vol. Elle disparut donc subitement de la vie de l’enfant, disparition que Freud rapproche de l’absence maternelle et de sa propre crise d’angoisse à la pensée que sa mère avait disparu, « coffrée » elle aussi.

Toujours dans cette lettre du 3 octobre 1897, Freud écrit qu’il se souvient avoir aperçu sa mère nue lors d’un voyage, vers l’âge de 2 ans – 2 ans et demi, ce qui avait éveillé et tourné « sa libido ad matrem ». Dans cette même lettre il est encore question de la naissance et de la mort précoce d’un jeune frère, d’un an plus jeune. On peut remarquer au passage que le souvenir de la mère nue a été précédé par l’histoire juive : « Rébecca, ôte ta robe… », et que la même mère nue était une mère endeuillée de la mort du jeune frère survenue quelques mois plus tôt. Freud fait encore état de ses probables souhaits de mort à l’égard de ce frère, de sa complicité bagarreuse avec son neveu d’un an plus âgé que lui, et des jeux avec sa nièce d’un an plus jeune. Dans la lettre suivante est raconté l’épisode de la crise d’angoisse : l’enfant Sigmund, après la disparition de son « professeur de sexualité », croit que sa mère, elle aussi, a été « coffrée » ; mais le frère aîné Philipp ouvre le coffre, il est vide : « Je crie davantage encore jusqu’au moment où, svelte et jolie, elle (ma mère) apparaît dans l’embrasure de la porte. » Et c’est quelques lignes plus loin que Freud évoque Œdipe-Roi et Hamlet. En somme, dans ces quelques lignes, tout y est, tout des étiologies traumatiques possibles des névroses : mère séductrice, nourrice disparue, frère mort, mère endeuillée, bagarres et jeux sexuels entre enfants. ; la névrose procéderait-elle du maternel ?

De fait, dans les cas cliniques étudiés par Freud, des mères, elles aussi jeunes et jolies, apparaissent comme favorisant la névrose de leur fils : la mère du petit Hans, Catarina mère célibataire et passionnée de Léonard de Vinci, la mère de l’Homme aux loups, sans oublier un rêve personnel de Freud raconté dans L’interprétation des rêves et intitulé « ma mère chérie ».

À l’opposé, les figures maternelles mythiques sont plutôt rares chez Freud, et en tout cas beaucoup plus floues que la position centrale du père primitif ou, si l’on veut, du père symbolique. Comme dans la mythologie grecque, quand Hésiode a mis de l’ordre, promouvant un Olympe génital et franchement incestueux, Freud relègue dans les ombres les déesses-mères génétrices et destructrices, donneuses de vie et de mort. Moires, Heures, Normes, Parques : ce sont des divinités archaïques, sans visage, et sans autre histoire que leur fonction de « filer » le temps. Elles retiennent l’attention de Freud davantage, du reste, que d’autres figures de femmes plus ou moins mères ou monstres telle que Lilith, par exemple (la « mère obscure » citée par J. Brill). Dans Le thème des trois coffrets, en 191392, s’inspirant du Marchand de Venise et du roi Lear, Freud évoque « le choix que fait un homme entre trois femmes » : « la génitrice, la compagne et la destructrice » ; étrange choix à vrai dire, puisque, sans parler de la compagne, on ne choisit pas sa mère, et pas souvent sa mort. On le voit, tout compte fait, si Freud est pudique à propos de la mère œdipienne, peu prolixe sur la mère « prégénitale », il n’est que peu amateur d’allégories. Par contre, c’est une place centrale que ses successeurs ont donné à « la » mère, peut-être même parfois au détriment de la femme.

Les successeurs et « la » mère

On le disait précédemment, le rôle de la mère et du maternel fut une préoccupation majeure du postfreudisme jusqu’à nos jours (sans que l’on sache encore la place que réservent certains courants de la psychanalyse américaine à la mère de la sexualité infantile !). Citons seulement ici, pour mémoire, l’invention de la psychanalyse des enfants, faite séparément et avec un esprit différent, par M. Klein et A. Freud, donnant évidemment une place prépondérante à la relation mère-enfant et aux fantasmes en rapport avec le corps maternel. Winnicott parlait d’une mère « suffisamment bonne », c’est-à-dire : bonne mais pas trop. Bion voyait comment l’appareil psychique de la mère aide celui de l’enfant à se « détoxiquer » de ce qui, disons, le parasite. En France, il faudrait citer l’insistance d’I. Barande sur la relation de Léonard de Vinci et de sa mère ; la distinction pertinente de M. Fain et D. Braunschweig entre celle qui est à la fois la mère du jour pour l’enfant et l’amante la nuit, absente pour cet enfant ; les variations de F. Perrier et W. Granoff interrogeant la perversion et le maternel ; la métapsychologie de la « mère morte » d’A. Green, elle qui n’investit pas, ou plus. Passant de la clinique à une vision plus large, J. Chasseguet-Smirgel note que notre époque est malheureusement exemplaire en ce sens qu’elle est celle des grands meurtres de masses, de tous bords idéologiques, génocides et tentation apocalyptique nucléaire compris, et qu’elle dévoile un désir de fin du monde et de stérilisation de la Terre-Mère profondément ancré en l’être humain. On passerait ainsi de la mère mortifère à la mère mortifiée, et au meurtre de la mère.

L’impensable matricide

Dans l’ambivalence qui teinte l’image de la mère et, plus précisément, le versant maternel du féminin érotico-maternel, on connaît tout ce qui se dit et se témoigne de l’amour, si ce n’est de l’adoration. Que dit-on par contre des vœux matricides dont, en rétorsion, l’enfant et l’adulte cultiveraient le secret ? Certes, un rôle actif matricide préserverait, comme pour la mort du père, d’une impuissance passive et désolée devant la mort naturelle. Par ailleurs l’événement créerait lui aussi une discontinuité qui pourrait faire fonction de coupure symbolisante. Et pourtant, même si, effectué par vengeance contre le féminin érotique de la mère, il a donné lieu à littérature, le matricide n’a pas accédé au statut de mythe fondateur ; la simple mort de la mère non plus ; elle reste dans le registre de l’événementiel, le plus souvent douloureux, héroïque, misérable et universel, mais sans fondation symbolisante, sans doute parce que non symbolisable, irreprésentable.

On fait donc l’hypothèse du caractère radicalement impensable d’un matricide originaire. On buterait sur de l’irreprésentable, alors que la mort de la mère est dans la nature des choses de la vie et que, d’autre part, le geste matricide ne serait pas sans justification. Ressentiment à l’égard de la mère érotique : elle trahit avec le tiers ; dans le complexe d’Œdipe inversé elle est haïe parce qu’elle sépare du père aimé ; mère « première séductrice » qui déclenche des excitations qu’elle vous laisse seul à élaborer : c’est la mère œdipienne. Mère qui règne sur les entrées et les sorties du corps, contrôle les surfaces et les orifices, intérieur compris, qui touche, frotte, pénètre, fait manger et envoie dormir : c’est la mère préœdipienne, phallique, sphinctérienne, ordonnatrice toute-puissante. Mère dont le ventre est plein d’êtres vivants, enfants grouillants, déchets à expulser, pénis paternels qu’elle garde et que vous n’aurez pas : c’est la mère kleinienne (décrite par M. Klein).

Il y aurait effectivement de quoi la tuer, et pourtant le mot « matricide » est qualifié comme étant « rare » dans le dictionnaire Le Robert (éd. 1993). Pourquoi ? Serait-ce un automeurtre, la destruction de soi par la destruction de ce qui fut mon origine ? Non, pas vraiment, parce que depuis longtemps j’en suis séparé de cette mère première. Alors, peut-être est-ce là la clé de l’énigme : précisément dans la séparation… Pis, dans sa disparition.

La disparition

La mort de la mère ne peut pas ne pas réveiller chez tout enfant et tout adulte l’excitation ancienne déclenchée par les premières disparitions de la mère. Il suffit de voir un petit enfant et sa mère : il dépend d’elle complètement, faim, soif, soins du corps, mais aussi sourires, caresses, paroles. On le sait, la reconnaissance de la voix maternelle est très précoce ; mais voyez aussi le regard qui suit les allées et venues, et s’affole quand la mère disparaît du champ visuel.

Ce n’est plus de la fusion, c’est une véritable relation, fût-elle d’une extrême proximité. Mais précisément, par manque de moyens de défense psychiques, la moindre rupture déclenche un stimulus généralisé dont il faut bien reconnaître qu’il est encore physiologique, à peine physiopsychologique. Ce que la mort de la mère réveille, ce sont ces flambées d’excitations qui ravageaient le corps de l’enfant et déjà l’ébauche de son appareil psychique, excitations que ce psychisme rudimentaire n’avait pas encore la capacité d’élaborer, de mettre en représentations affectées, refoulables et symbolisables, excitations à prédominance physiologique qui se déchargeaient par les cris, les pleurs, les contractions musculaires, les manifestations hormonales, les perturbations des neuro-transmetteurs, et l’expulsion d’une rage qui envahissait tout le corps, hors symbolique. Il ne s’agit pas d’une angoisse de séparation ; avancer cette formule est déjà une tentative de colmatage. Il s’agit d’une rage de disparition. Voyez cet enfant : sa mère va dans la pièce à côté ; elle disparaît ; rien ne lui garantit qu’elle reviendra, rien ni personne ne peut lui assurer son retour ; d’ailleurs il ne sait pas encore vraiment que le retour est possible ; il ne sait pas encore bien jouer à coucou – la voilà. Sa mère a disparu, c’est tout.

À la mort de sa mère, l’adulte connaît, un temps, cette modalité émotive de décharge ; ensuite, dans les bons cas, il élabore psychiquement cette perte, ce ravage intérieur. Cela s’appelle faire un travail de deuil avec identification à l’objet perdu, puis détachement progressif au fil des temps avec des restes nostalgiques. Dans les autres cas, l’ombre de l’objet perdu est tellement tombée sur le moi que celui-ci disparaît, écrasé, déprimé, indigne et s’auto-accusant, se reprochant son ambivalence en s’installant à la fois dans un culte d’idole et une culture de haine.

La perte foncière

La première perte du premier objet est foncière, structurante certes, mais douloureuse chaque fois qu’elle se répète. Or elle se répète tout le temps, tout ce temps qui se transforme en histoire, celle de l’apprentissage à vivre au prix du réveil toujours potentiel d’une sorte de noyau de mélancolie. Ce noyau mélancolique, toujours secrètement à vif, on aurait tort de penser qu’il se crée lors de la mort maternelle ; ses prémisses sont toujours déjà là, dans l’alternance des présences-absences de cette mère. À celles-ci les réactions seront, au cours de la vie, plus ou moins élaborées, plutôt plus que moins en principe, mais de toute manière il semble bien qu’une part foncière demeure, part maudite d’un irreprésentable affolant. Les hommes ont peur des femmes aussi parce qu’elles sont mortelles, ou simplement absentes, ou en retard. Toute situation qui rappelle peu ou prou l’absence de l’objet primaire est et reste radicalement insupportable, chavirant les investissements et poussant aux identifications les plus dangereuses.

Quand ils peuvent se raconter des histoires œdipiennes et des menaces de castration, la tension décroît un peu, mais ce n’est pas par hasard que l’orgasme, paroxysme lui aussi psychophysiologique qui défait et dépersonnalise, est dit « petite mort » et que le premier mot quand on en sort est de demander : « Où es-tu ? », comme si l’autre avait disparu, l’autre ou soi-même. Comme devant la jouissance, devant la maternité, et plus précisément en contemplant un ventre de femme enceinte, les hommes restent désemparés ; alors que la main maternelle caresse en disant : « Je le sens, il bouge », que peut se re-présenter l’homme face à ce qui n’est pas disparition, mais non encore apparition, qui, de plus, fût-il compagnon, le laisse absent de ce mystère – il pourrait disparaître, on n’a plus besoin de lui ? Quand Freud, en 1925, dans Inhibition, symptôme et angoisse, pense qu’un « noyau de névrose actuelle persiste dans toute psychonévrose de défense », c’est ce trauma initial et toujours actuel qu’il désigne : la disparition toujours possible, toujours imminente de la mère, trauma jamais vraiment élaboré, irreprésentable radical et insupportable inclus dans le féminin érotico-maternel.

Le premier travail de deuil

Ce noyau, cette étoile noire que les mauvaises fées déposent dans tous les berceaux, chaque individu s’en arrange comme il peut, avec les moyens de son bord à lui, au plus intime de lui-même. Dans un certain nombre de cultures, le groupe, la tribu, le socius soutiennent l’individu en l’assignant dans la vie communautaire ; il y perd son autonomie mais y gagne une identité sociale et une sécurité. Dans nos cultures occidentales, la cellule de base, la famille nucléaire, est réduite ; les personnes qui pouvaient assurer un relais (grands-parents et parentèle) sont peu nombreuses et pas sur place ; la crèche aménage la séparation, mais le drame reste entier. L’enfant doit impérativement le surmonter, c’est-à-dire apprendre peu à peu à transformer la terreur de la disparition en angoisse de séparation, puis à limiter celle-ci en angoisse de castration prête à sacrifier une partie du corps pour sauver le tout. Le mot « apprendre » est inexact : il s’agit d’une élaboration qui transforme les excitations du corps en pulsions, concept limite, qui les psychise pour mieux les traiter. Ou moins mal ! Le pronostic se doit d’être prudent : voyez la célèbre angoisse dite du huitième mois et la peur de l’étranger ; voyez combien elles durent. Voyez combien de mois encore sont nécessaires à un enfant pour que, en l’absence de sa mère, il parvienne à se la représenter, à colorer cette représentation, à l’affecter de sentiments qui vont exprimer le vécu de la disparition. Il va même refouler ces représentations souvent trop violentes et déplacer les affects qui le débordent ; il va cliver au besoin son moi et son objet, dénier, investir à la place les scénarios fantasmatiques les plus fous et les plus sages. Mais – et c’est la condition humaine – il butera toujours sur les mêmes questions : elle a disparu, oui mais avec qui ? C’est là que le père ne triangule et ne défusionne qu’en devenant le rival.

En somme, on gagne du temps et on accède à la temporalité en transformant la disparition en séparation, puis en parvenant à se représenter l’absente, quitte à ce que ce soit dans la situation œdipienne. Cette tragédie œdipienne, on la dramatise en histoire de castration, punition du désir interdit. Mais de toute manière, même si ces tentatives réussissaient pleinement et sans trop de dégâts névrotiques, resteraient les mystères de l’intérieur. Avec cette affaire de castration éventuelle, on tente une diversion, un déplacement, une réduction ; à la place d’une terreur innommable, il s’agit d’un organe extérieur, connu, excitable, c’est toujours sur le corps, mais visible, coupable à tous les sens du mot, pouvant même servir de support anatomique au processus de symbolisation.

L’irreprésentable irréductible

Cependant, on a beau dire, on a beau faire, à l’intérieur du corps, le mystère reste entier. Corps érotique jouissant de la femme, on le pénètre mais pas assez profond pour le connaître ; ventre maternel, on y fut mais on a oublié, on ne peut plus que supposer dans la nostalgie ! Le féminin, c’est cela : l’irreprésentable du corps érotique de la femme et du ventre maternel, et aussi l’insupportable disparition toujours possible. L’irreprésentable, c’est ce qui disparaît sans que l’on puisse se le représenter. Rançon de l’humain, prix à payer de la lucidité, revers douloureux de la conscience : l’humain se fabrique par la reconnaissance des différences, par leur réglementation, par une structure de langage qui dit l’irreprésentable et l’insupportable mais sans pour autant les résoudre.

L’époque actuelle nous en donne un exemple stupéfiant : en manipulant des cellules animales, et aussi bien des cellules humaines, les biogénéticiens peuvent tout faire. De leur aveu même, tout est possible ; les problèmes sont bien davantage éthiques que techniques. On implante, on greffe, on transforme, on clone, on fait de la vie : vous dites que c’est incroyable, et à juste titre, car, en disant cela, vous passez du registre scientifique intelligible à celui de la croyance, de la pensée magique. Vous comprenez mais « ça » reste en vous non intégré, irreprésenté, et vous voilà partagé entre l’émerveillement et l’inquiétude, vous raccrochant à des scénarios de science-fiction pour vous fournir des modèles de représentations et des justifications d’affects.

C – Les femmes ont-elles peur des hommes ?

Logiques, honnêtes, nous devons inverser notre proposition de départ et, aussi, nous demander si, et pourquoi, les femmes auraient, d’aventure, peur des hommes, et même plus largement de quoi les femmes auraient-elles peur ?

L’emploi du conditionnel suppose déjà que l’on pense que peut-être les femmes n’ont pas peur, ou presque pas, ou pas du tout. Elles qui sont si souvent phobiques des souris et des araignées, peut-être en fait n’ont-elles vraiment peur de rien. Alors, mentiraient-elles aux hommes, inconsciemment bien sûr et en toute bonne foi, en racontant des histoires de peur pour cacher le fait que, des choses essentielles de la vie, elles ne disent rien, car elles n ’ont rien à en dire puisqu’elles les vivent ? Elles parlent, certes, mais quand c’est important, elles ressentent, elles perçoivent, elles éprouvent, elles crient, elles chantent, elles bercent, et, dans ces moments-là, elles ne disent rien et n’ont peur de rien. Bien évidemment cette estimation n’est pas politiquement correcte, comme si l’on pensait que le symbolique était l’apanage des hommes, et que les femmes, en somme, n’incarneraient, c’est le cas de le dire, que le viscéral. Il n’en reste pas moins que la butée du complexe de castration n’est pas vécue de la même manière par les femmes que par les hommes, et que les femmes traitent différemment les angoisses de disparition. En plus – ou en moins, comme on voudra – elles ne sont pas confrontées au même degré à l’irreprésentable du féminin érotique et du féminin maternel. Alors, de quoi ont-elles peur ?

Une perte, corps et biens

Les femmes craignent certainement la force physique des hommes, celle qui fait vraiment mal, sans équivoque, celle qui viole. En deçà des fantasmes toujours possibles, la réalité effective et effractive de l’intrusion reste fondamentale, physiologique comme la douleur brute, narcissique comme dévaluation de soi par l’autre, et réveillant les angoisses archaïques de la prime enfance.

A contrario, les femmes redoutent aussi les faiblesses des hommes qui les frustrent, dans le socius en les reléguant, dans le sexuel en les ratant, dans le vital en les protégeant mal contre les affres de la relation mère-fille. En réalité, si ce n’est en droit, elles sont égales aux hommes, et réciproquement. Dominées dans toutes les cultures, elles n’en pensent pas moins, sauf quand – comme les hommes – elles sont trop prisonnières de l’idéologie dominante. Cependant elles ont, aux yeux des hommes et dans l’ordre phallique, un handicap : pour ceux qui se prétendent sujets confrontés à la différence, elles sont l’objet étrange, pour ne pas dire étranger, de cette différence – n’ayant pas ce pénis que les hommes possèdent et qu’ils ont si peur de perdre. Les hommes, estimant qu’en quelque sorte les femmes sont « châtrées », projettent sur elles leur propre angoisse de castration. Mais l’estimation ne s’arrête pas là ; la logique, en somme, induit à penser que, si les femmes ne peuvent perdre la partie – qu’elles n’ont pas – pour sauver le tout, alors les voilà sensibles à une perte générale, globale, perte d’objet, perte d’amour, corps et biens.

Dans cette perspective, elles auraient essentiellement peur d’être lâchées, jetées, femmes-objets hors circuit, abandonnées. Comprises dans l’ordre phallique qui « fait » la culture, les femmes en connaissent les désirs et les lois, mais elles auraient le désavantage de ne pas être relativement protégées, comme le sont les hommes, par le complexe de castration, qui permet, au moins dans l’imaginaire, de sacrifier la partie pour sauvegarder le tout. Les femmes sont plus vulnérables à la perte totale, alors que les hommes peuvent relativiser.

On dira très justement que ces considérations générales sur les femmes qui sont comme ci et sur les hommes qui sont comme ça sont très approximatives : c’est vrai. Mais il n’en reste pas moins que les groupes masculins dominent toujours les groupes féminins ; que, dans les échanges qui fondent la culture, ce sont les femmes que l’on échange (tu épouses ma sœur, j’épouse la tienne ; nous voilà alliés) ; que les femmes accouchent des enfants mais que ce sont les pères qui les nomment, etc. Cela pour dire que, au moins dans la théorie freudienne, mais sans doute aussi dans la réalité, et quelle que soit la culture, les femmes sont en prise plus directe sur la perte d’objet que les hommes. L’ « envie du pénis », dont Freud faisait l’équivalent fonctionnel, chez les femmes, du complexe de castration chez les hommes, reste par définition insatiable, même si elle paraît être comblée par le pénis de l’homme et par la production d’enfants. L’angoisse de séparation se localise moins et protège mal contre tout ce qui peut réveiller une détresse de disparition.

C’est bien pour ce motif que les femmes ont plus tendance à contre-investir, c’est-à-dire à investir en contre, à la place et à côté – c’est la définition de la phobie – des scénarios de pertes et de peurs, sans doute pour cacher une peur plus fondamentale que seuls les moments paroxystiques indicibles de la jouissance et de la maternité parviennent à supprimer.

Si le masculin, c’est de l’actif, du sadique, du phallique et du pénétrant, comment les femmes ne seraient-elles pas d’accord avec cette définition ? Par contre, là où il y a discorde, c’est au sujet de la définition freudienne du féminin, freudienne et crue, mais éminemment partagée par l’ensemble des populations. Le féminin, ce serait du passif, du masochique, du châtré et du pénétré ; il faut discuter point par point :

• « pénétré(e) » n’est a priori ni jouissif ni péjoratif. En effet, encore faut-il préciser les qualités et les circonstances : il y a la pénétration heureuse, celle de l’amour réceptif et actif, mais il y a aussi la pénétration forcée, et au pire celle du viol si l’on peut dire « réussi » quand il déclenche une jouissance pourtant refusée ;

• « châtré(e) » : à critiquer radicalement. Cependant, il faut bien reconnaître que, comme le disent les enfants, c’est la première et la plus simple explication de l’absence de pénis chez les filles et les femmes. Mais cette interprétation est seulement celle des hommes. Sauf aliénation au phallocentrisme, les femmes n’en pensent pas moins et savent bien qu’elles ne sont pas châtrées ;

• de la même manière, elles ne confondent pas : jusqu’à un certain seuil, la passivité peut être bienheureuse et source d’immenses sensations ; jusqu’à un certain seuil, le masochisme permet d’intégrer la douleur et le plaisir, ce qui est une force dans la vie, et un surcroît de plaisir.

Les femmes et la disparition

Le problème central n’est pas là : une fois de plus, on en revient à l’irreprésentable. On peut supposer que les femmes ne souffrent pas de ne pas pouvoir se représenter un féminin érotique jouissant, puisqu’elles sont elles-mêmes le sujet multiple des multiples sensations de cette jouissance. On peut supposer également qu’elles ne souffrent pas non plus de ne pas pouvoir se représenter un féminin maternel, puisque c’est dans leur propre corps que s’effectue cette conception qu’elles vivent précisément au présent. L’irreprésentable des femmes, leur « féminin », c’est la possibilité d’être abandonnée. Plus précisément : l’irreprésentable, ce serait d’être abandonnée à rien, pour rien, dans un absolu sans rien. Mais un fantasme de récupération est là, à portée de détresse : quand une femme est abandonnée, on dit qu’elle retourne chez sa mère. Que ce retour soit matériellement effectif ou pas, là n’est pas la question. La perte de l’objet phallique médiateur remet la femme en position de fille confrontée à sa mère ; et c’est une vieille histoire qui recommence et n’en finit pas. L’insupportable abandon à rien est converti en une tragédie au corps à corps ; celle-ci limite peut-être les dégâts, elle n’en est pas pour autant une garantie solide contre la perte.

Freud avait bien repéré la situation en remarquant que la fille entrait dans le complexe d’Œdipe comme dans un port où elle allait enfin trouver le salut ; ce qui signifie, en d’autres termes, que la relation triangulaire dans laquelle son père devient son objet d’amour œdipien va la dégager d’une relation trop étroite, à deux et pas encore à trois, avec sa mère. En somme et en bref : les femmes préfèrent les hommes car ceux-ci les distraient, les protègent, et en tout cas les séparent de leur mère. Le drame est que, si les hommes les lâchent, les voilà confrontées à une séparation difficile pour elles à négocier, qui les remet dans le climat détestable, semble-t-il, d’une relation maternelle déjà fortement ébréchée. En somme, elles perdraient, comme on dit, sur les deux tableaux.

Les femmes n’ont pas particulièrement peur des hommes ; elles les fréquentent pour se protéger de leur mère. Ce dont elles ont fondamentalement peur, c’est d’être à nouveau victimes d’une séparation qui les laissent en prise, et en proie, à une disparition fondamentale. Car c’est bien là qu’est le paradoxe : retrouver sa mère, c’est risquer de la perdre. L’être humain n’est humain que par la conscience qu’il a – et qu’il parle – d’une disparition possible de ses objets, et, en premier, foncier et permanent, son objet primaire, celui qui l’a fait accéder au monde de la vie et du langage. Jouant de leur anatomie et de la symbolique qu’ils y greffent, les hommes aménagent la peur de cette disparition, toujours possible, en angoisse visant une perte localisée. C’est un sacrifice propitiatoire et préventif.

Les femmes et l’irreprésentable

Les hommes estiment que l’anatomie des femmes ne leur donne pas cette possibilité de négociation, alors que par ailleurs l’ordre phallique dans lequel nous vivons et qui nous structure aurait plutôt tendance à leur faire une part congrue dans les attributions symboliques. Les femmes ne craignent pas l’irreprésentable que sont pour les hommes le féminin érotique et le féminin maternel ; par contre, elles sont encore plus vulnérables face aux menaces de disparition. Elles ont peur de ce qu’elles ne parviennent pas à se représenter, si ce n’est sous la forme et la face terrifiantes d’une image maternelle ressuscitée, et cela d’autant plus que leur relation maternelle fut ambivalente, la séparation les confrontant à nouveau à cette présence-absence de la mère, sans médiation, et avec, de plus, le remords d’avoir trahi.

D – Le machisme

Caricature du masculin, le machisme, dans notre hypothèse, apparaît comme une évidente réaction des hommes à la peur qu’ils ont des femmes et du féminin. Mais n’est-ce qu’une caricature, survenant accidentellement ou, bien davantage, une inflexion potentiellement présente, et dangereuse, du masculin le plus ordinaire ? La question est alors de repérer, dans l’histoire et dans le quotidien, à partir de quel seuil la domination masculine vire au machisme, et d’examiner les caractéristiques de celui-ci.

Un mot du langage machiste peut servir de guide : le macho n’est pas un « dégonflé ». « Macho » : le terme est relativement récent ; il apparaît dans la culture surtout latine, dénoncé par les mouvements d’émancipation féminine ; mais évidemment le style existe de tout temps.« Gonflé » a une double étymologie condensée (d’après Le Robert étymologique) : latine, qui vient de « souffle », et celte, qui vient de « sac », « bourse ». Gonfler les pectoraux et les corps caverneux, avoir du souffle, du coffre et des couilles : voilà bien l’insistance du machisme sur la puissance virile, sexuelle, pénétrante, et sur la capacité génésique d’ensemencer, de féconder. Insistance et glorification, dans le jeu des paires d’opposés : la lignée « passif, maso, châtré(e) et féminin » est pleinement acceptée par le machisme qui valorise l’autre lignée,« actif, sadique, phallique et masculin ».

De fait, le machisme prône l’activité parce qu’elle est socialement productive, alors que la passivité est tenue pour stérile. Même si le masochisme finit sournoisement par gagner, en attendant le sadisme assure les dominations. Quant au phallique, il est confondu avec le masculin, ou plutôt c’est le masculin qui régresse au phallique et s’identifie à lui.

Caractéristiques du machisme

1 / Dans la conviction du macho, la domination masculine procède de l’évidence ; elle est ainsi comprise, acceptée, assumée, universelle ; les hommes sont plus forts, plus intelligents, plus ingénieux, plus courageux. Tout simplement ils sont « plus », et c’est une évidence incontestable. Ou plutôt : c’est impensable que l’on envisage de la contester.

2 / Cette évidence est telle parce qu’elle est « naturelle », « biologique ». C’est, toujours dans la conviction du macho, la nature qui fait que les hommes sont « plus » ; les hommes et, biologiquement, tel type d’homme, telle race, etc. On aura reconnu la proximité du machisme et du racisme, et les thèses du Front national. Sur ce sujet, celles-ci sont très explicites : le fn dit qu’il « n’est pas raciste », de même que le macho déclare qu’il ne fait pas de racisme antifemmes, puisque les hommes, et surtout les aryens, sont par nature supérieurs.

3 / Par rapport au « narcissisme des petites différences » : le masculin ne supporte pas et dénonce les petites différences, le « pareil-pas pareil », d’où les vendettas en tous genres de cousinage ; par contre, le machisme accentue, souligne, exalte, magnifie la différence qui fait que l’un est tout et l’autre rien. L’autre est tellement radicalement étranger qu’il n’existe pratiquement pas ; et de toute façon, s’il y avait doute : chacun chez soi.

4 / L’exhibition narcissique phallique, corollaire de la survalorisation de la différence, dénie le comparatif. On n’est pas, en vérité, si l’on peut dire, « plus que », mais « le plus », d’emblée dans le superlatif mégalomane et autosuffisant que l’on montre, que l’on affirmerait, si nécessaire, au point de tuer l’autre et de rester seul ; le seul meilleur, le seul à être seul ! Et pas par méchanceté ni par haine, mais parce que c’est ainsi, l’autre a déjà si peu d’existence… C’est ce qui rend le fonctionnaire nazi dangereux. Le tortionnaire agit par sadisme ; le fonctionnaire applique le règlement qui met en forme les « lois naturelles », sans haine, sans état d’âme, seulement par conscience professionnelle.

5 / Dans le machisme, cette glorification phallique est d’autant plus sexuelle qu’elle combat la peur que les hommes éprouvent face au féminin érotique : elles « ne sont que » passives, masos, châtrées ; ou alors ce sont des « salopes » qui veulent jouir comme les hommes. On rappelle seulement pour mémoire que l’extrême de l’incompréhensible féminin aux yeux du macho, c’est l’homosexualité féminine. Comment pourraient-elles faire, avec quoi ? Ce ne peut être que de la pâle et vicieuse imitation ! L’homosexualité masculine, par contre, est intégrée dans le machisme comme fleuron de la virilité entre hommes, excluant la « gonzesse » qui « ne fait que comme les femmes ».

6 / Par rapport au versant maternel du féminin, la problématique du machisme est plus délicate. Le macho respecte sa mère, et les mères. Pour lui, sa mère et les putains ne font pas la même chose. Les mères sont honorables et honorées ; tous les régimes totalitaires valorisent le statut des mères (voir la « fête des mères » relancée par Vichy, les mères soviétiques, etc.). Cependant, faut-il distinguer deux niveaux d’interprétation qui sont à ce propos exemplaires de leur hétérogénéité ? Il y a une interprétation psychanalytique générale du machisme ; elle ne recoupe pas l’interprétation idéologique.

Interprétation psychanalytique du machisme

Le macho s’identifie presque consciemment à un père viril, partenaire actif et volontiers sadique d’une scène primitive dont il garde l’initiative et la suprématie. Mais, plus profondément et inconsciemment, le macho s’identifie à une mère archaïque, phallique, ordonnatrice, « gonflée » de partout et redoutable ; pénétrante par effraction (elle gave et elle purge), d’où la revendication de l’ancien petit garçon et son nécessaire besoin de se « gonfler », lui aussi pour se prouver qu’il existe. La régression phallique est tout à la fois défense contre l’identification à une mère œdipienne pénétrée et contre l’identification à une mère prégénitale pénétrante.

Idéologie machiste de l’engendrement : le macho a la conviction que c’est l’homme qui engendre, qui donne à l’enfant non seulement son nom, sa filiation, son esprit, mais aussi sa forme, sa substance corporelle. La mère conçoit, porte, accouche, allaite, nourrit, élève, et… c’est tout. Dans l’idéologie machiste, la mère est seulement nourrice ; aujourd’hui, on dirait « mère porteuse ». C’est davantage que l’opposition caricaturale des anthropologues : la mère, c’est la nature ; le père, c’est la culture ; pour le machisme, la substance virile donne sens et forme à la nature maternelle.

Cette vision machiste est déjà amplement mise en scène, on l’a vu précédemment, chez les Tragiques grecs. Rappelons seulement :

Dans les Euménides d’Eschyle, Apollon dit, devant l’Aréopage, pour la défense d’Oreste meurtrier de sa mère : « Ce n’est pas la mère qui enfante celui qu’on nomme son enfant : elle n’est que la nourrice du germe en elle semé. » Et Euripide dans son Oreste fait dire à celui-ci : « Sans le père jamais l’enfant ne sortirait du néant. »

Bien évidemment la génétique dit autre chose, c’est-à-dire un constat scientifique ; ce constat est bien connu, et pourtant, on continue, quand une femme a des jumeaux, de féliciter le père pour sa puissance virile et génésique.

Deux conséquences extrêmes du machisme

On peut les voir sur chacun des deux versants du féminin :

— Par rapport au féminin érotique, la peur – peut-être l’envie secrète, en tout cas l’incompréhension, l’impensable, l’irreprésentable – de la jouissance féminine déclenche facilement chez les hommes des troubles de la sexualité, impuissance ou éjaculation précoce, et induit volontiers des comportements machos de domination. Dans d’autres cultures, l’idéologie protège les hommes et leur glorification phallique par des pratiques exercées sur le corps même des femmes, excision et infibulation.

— Sur le versant maternel du féminin, la glorification phallique et génésique, dans cette logique, s’exerce par la « purification ethnique » qui consiste à tuer les vaincus et à engrosser leurs femmes pour procréer ainsi une race « pure ». Des exemples récents montrent, entre autres, que ce point de vue est toujours actuel : on tue et on crée ; on détruit les hommes et on féconde les femmes. Cette perversion vertigineuse de l’humain est à rapprocher d’un autre scandale, celui du viol des sépultures et de l’effacement des noms sur les tombes, manière de détruire les filiations, les généalogies, la transmission, le symbolique et l’Histoire.

Les génocides arménien et kurde, entre autres, prouvent que, en dépit des leçons inspirées par la Shoah, les « solutions finales » n’en finissent pas de tuer l’autre.

Le refus exacerbé du féminin

Le machisme n’est pas seulement une attitude banale chez les hommes, fiers d’étaler leur condition masculine et leurs bonnes aventures, réelles ou supposées. Ce n’est pas non plus et seulement une simple rodomontade de certains hommes, ou de tous les hommes, affichant devant les femmes leur supériorité masculine. Par rapport à la peur du féminin érotico-maternel que les hommes refusent chez les femmes et en eux-mêmes, le machisme est une position contra-phobique foncière. Exacerbation défensive du refus du féminin, cette radicalisation masculine reste toujours potentiellement dangereuse ; elle induit la barbarie au nom d’un ordre nouveau, défie l’Histoire et dénie les mémoires, et, en tout cas et en tout lieu, pèse sur le statut des femmes.

E – Aux risques de la passivité

Il est une situation dans laquelle les hommes, quand d’aventure ils s’y trouvent et parfois même s’y perdent, ont l’intuition de ce qu’ils supposent que les femmes éprouvent sans rien en dire ; c’est la passivité. Le mot de « situation » est volontairement vague dans la mesure où il s’agit d’abord de préciser ce que l’on entend communément par « passivité ». Du point de vue social, celle-ci a plutôt mauvaise réputation ; elle indique l’oisiveté, la paresse, l’irresponsabilité.

On soupçonne une incapacité volontaire et têtue, mais davantage par laisser-aller que par véritable décision. La passivité est la mère de tous les vices et, ce qui est encore plus grave, elle est improductive. Qu’il soit heureux ou malheureux, subventionné ou pas, un individu passif ne rapporte rien à la société, ce qu’évidemment elle ne lui pardonne pas. La cause pourrait être entendue, et on s’en tiendrait à une définition simple : la passivité, c’est le contraire de l’activité. Et l’activité est du côté de tout ce qui bouge, qui s’agite, et qui, toute motricité musculaire et intellectuelle au vent, s’affaire en tous domaines, ce qui produit de la force, du travail, de la richesse, de l’art, des enfants ; bref, de la vie. On a bien dit : activité, et non activisme ; en remarquant d’ailleurs que l’équivalent en extrémisme n’existe pas pour la passivité, comme si elle était déjà toujours en trop.

L’ambiguïté des dictionnaires

Cependant les dictionnaires présentent une ambiguïté notable qui incite à dépasser les définitions simplistes. On ne s’étonnera pas de l’étymologie, la même que celle de « passion » et « patience » : « pati », souffrir. Il y a donc du ressenti ; mais Le Robert reste en deçà du « souffrir », avec deux mots moins marqués : « éprouver », « subir », et deux références : « indifférent », « inerte ». On remarquera l’adresse sémantique qui consiste à proposer des sous-définitions qui s’annulent.

« Éprouver » : « Mettre à l’épreuve, mais aussi avoir, ressentir une sensation, un sentiment, un besoin, un désir. »

« Indifférent » : « État de celui qui n’éprouve ni douleur, ni plaisir, ni crainte, ni désir. » Et voilà que surgit un équivalent, comme une explication : l’ « apathie ». En somme, on ne fait rien et – ou parce que – on ne ressent rien, ce qui veut dire que l’on ne souffre pas, ce qui débusque peut-être le caractère défensif de la passivité : ne rien faire et ne rien sentir pour ne pas souffrir.

En théorie psychanalytique, la pulsion est par définition toujours active (elle « pousse »), mais elle peut se retourner ; on parle alors de « pulsion à but passif », désignant ainsi un moyen de défense protopsychique qui consiste à subir et à se soumettre (se mettre dessous) plutôt qu’à s’activer et à se mettre dessus. Comme on le voit, on se rapproche aisément de ce que les hommes, et Freud en l’occurrence au premier chef, regroupent en lignées, masculine et féminine. Le problème qui apparaît alors est double. D’une part, qu’en est-il de cette filiation qui va du passif au féminin, et de l’actif au masculin ? D’autre part, ainsi posé, qu’en est-il de la sensation, de l’éprouvé, du « pathos » qui semblent bien passer à la trappe au bénéfice moral d’une motricité et d’un mouvement dont on prône les vertus ?

Les sensations révélées

On a déjà pris position par rapport au premier aspect dudit problème ; par contre reste à préciser ce que serait – ou ce qu’est – l’état de « vraie » passivité, d’une passivité pleine et entière, au-delà de la définition par la négative, en « négatif » de l’activité.

On devrait reconnaître une passivité totale, pleinement vécue, dans l’abandon sans maîtrise comme sans limite : abandon de la motricité et de la volonté, et de la vigilance, et de tout activisme, même velléitaire ; mais, en corollaire, abandon à tout ce qui est sensation, perception externe et surtout interne, envahissement sans contrôle par des qualités et surtout des quantités d’excitations brutes, débordement de tout le champ de l’être, de toute la psyché élaborative, par du « cru », du « réel » venant directement du corps, hors symbolisation.

La « guérison » de Schreber

Dans cette perspective, le cas du président Schreber raconté par Freud est, encore une fois, exemplaire. Schreber décrit de façon saisissante comment se révèle et émerge à sa conscience un monde intérieur de sensations, alors qu’un matin il est encore « dans un état intermédiaire entre le sommeil et la veille ». Aussitôt, tentative sans doute de mise en ordre et en sens, lui vient l’« idée que ce serait très beau d’être une femme subissant l’accouplement », idée, précise Freud dans son commentaire, que, « s’il en avait eu la pleine conscience, il aurait repoussée avec la plus grande indignation ». En fait, il faut rectifier la compréhension que l’on se donne habituellement de cette séquence. Si l’on pense que fournir du sens est une mesure de mise en ordre de sensations bizarres, inhabituelles, voire insupportables, on suppose que Schreber, en état de passivité, a éprouvé des sensations probablement jusque-là réprimées et censurées, qu’il en a été très troublé et qu’il a, inconsciemment mais immédiatement, fomenté une explication sous la forme d’un fantasme de désir. Ce fantasme explicite une identification à ce que Schreber se représente comme étant un éprouvé spécifique de la condition féminine, vécu de sensations que les hommes ne connaissent pas. Hypothèses complémentaires : cette identification l’est, dans l’actualité, à un objet absent, son épouse dont il dit, de plus, combien il regrette qu’elle et lui ne puissent pas avoir d’enfant ; et, deuxième hypothèse complémentaire, cette identification l’est probablement aussi à sa mère, personne et représentation radicalement absentes du récit de Schreber et de celui de Freud. On connaît le père de Schreber, auteur de livres célèbres, manuels d’éducation prônant une rigidité et une sévérité proches d’un sadisme organisé. On sait que Schreber fut sensible à la mort de son père, ainsi qu’à celle de son frère ; mais rien n’est dit sur le passé infantile du président et de sa relation à sa mère.

Voilà donc le président, un matin, savourant son état de passivité, et y trouvant l’occasion de nommer par identification les sensations voluptueuses qu’il éprouve. Le drame est que la solution inventée pour supporter la situation (des mots, des images, une ébauche de scénario fantasmatique pour signifier, pour qualifier, pour se représenter et symboliser les excitations ressenties), cette solution n’est pas suffisante. Pourquoi ? L’histoire ne le dit pas ; en effet, on ne dispose d’aucun argument en faveur de l’existence cachée, recouverte, enfouie, d’un noyau psychotique, ou ne serait-ce que d’éléments psychopathologiques propices à l’émergence d’une telle propension. Freud relie la psychose de Schreber à l’homosexualité latente ; restant axé sur la relation paternelle, il ne dit rien de la relation maternelle. Quoi qu’il en soit, l’énoncé de la fameuse phrase inaugurale (le souhait d’être une femme subissant l’accouplement) ne calme pas Schreber qui plonge dans un état confusionnel avec insomnie et idées dites hypochondriaques lors d’une expertise faite par le médecin de la maison de santé où il est hospitalisé (Leipzig chez Flechig, puis Sonnenstein et plus tard à nouveau chez Flechig). Freud, se basant sur les expertises, et Schreber lui-même, dans ses mémoires, décrivent les caractéristiques de cet état confusionnel qui dura près d’une année (de juin 1893 à l’été 1894) : « illusions sensorielles », « hyperesthésie excessive », « troubles cénesthésiques » dominent « toute sa manière de sentir et de penser ». Ces perturbations sensitives s’accompagnent de troubles de la motricité : d’une part, exacerbation des éprouvés, et, d’autre part : « Il restait assis des heures entières complètement rigide et immobile. » Cet égarement persiste jusqu’en juin 1894, « jusqu’à ce que son état eût revêtu sa forme définitive ». En somme, pendant plus d’un an, Schreber erre dans une confusion des sentiments et des idées, immobile et accaparé par des « sensations morbides », halluciné et suicidaire. Peu à peu cependant se structure le délire mystique et érotique qu’il a lui-même raconté par la suite dans ses mémoires. Dans ce délire, il exprime le vœu d’être, et la conviction qu’il est déjà, très exactement le contraire de ce que les hommes refusent en eux-mêmes et qui leur fait peur chez les femmes : le féminin, et plus précisément ce en quoi le féminin, c’est du passif, du masochiste et du châtré. Schreber connaît les « béatitudes féminines », une « volupté ininterrompue » « exigée par Dieu » ; putain de Dieu, il aspire à tous les sévices et humiliations, coïté(e), surveillé(e), chiant et jouissant, mère enfin, accouchant d’une race nouvelle.

Les hommes ont peur de la passivité parce que, pensent-ils, elle est trop féminine

Le coup de génie freudien est d’avoir compris que ce délire ainsi structuré était une forme, pathologique certes, mais efficace de « guérison » de l’état confusionnel primaire. Mais, polarisé sur son explication en termes d’homosexualité refoulée, Freud a, semble-t-il, négligé le début de l’épisode confusionnel. On fait donc l’hypothèse que, pour des motifs inconscients et inconnus, sans doute en rapport avec sa relation maternelle, en l’absence de sa femme et en souvenir homosexuel de Flechig, Schreber n’a pas supporté un état de passivité dans lequel il a été submergé par des sensations voluptueuses. Comme on dit en psychiatrie, il s’est « décompensé », faisant d’abord un long épisode de confusion mentale dont il est sorti en construisant un délire qui reprenait, en les systématisant et en les motivant, les sensations qui l’avaient ravagé, parce qu’elles lui faisaient sans doute revivre des émois de son passé infantile – j’allais dire : de son passif infantile. Car c’est bien cela qui est en jeu, que Schreber ne dit pas parce qu’il ne le sait pas, et que Freud ne dira qu’ailleurs et autrement : la situation de passivité infantile, revécue en après-coup, est ressentie comme ayant été une approche utile, nécessaire, bienfaisante et bienheureuse pour l’enfant que l’on a été ; mais, plus tard, ravivée chez l’adulte, elle est le plus souvent ressentie comme une séduction insupportable, mettant l’individu en position dite « féminine », c’est-à-dire, pour la plupart des hommes, soit en face de la castration toujours possible, soit en face d’un féminin érotico-maternel auquel ils ne comprennent rien, ne parvenant ni à se le représenter, ni à le symboliser.