6. État amoureux et travail du deuil

Fleur et fruit de mémoire ont force d’avenir.

Éluard.

« En maintes circonstances nous constatons combien nos recherches sont facilitées par l’établissement d’un parallèle entre certains états et certains phénomènes qu’on peut considérer comme les prototypes normaux de divers syndromes morbides. Nous voulons parler d’états affectifs tels que le deuil, l’état amoureux, sans oublier le sommeil et le phénomène du rêve. » Ainsi Freud introduit-il son Complément métapsychologique à la doctrine des rêves155.

Outre le fait que cette remarque liminaire fournit une justification indirecte au présent essai, il y a lieu de noter que les états qu’elle évoque à titre d’exemples, si différents et même hétérogènes soient-ils par ailleurs, impliquent tous la mise en jeu d’un processus de désinvestissement ; par là en effet se comprend aisément l’infiltration morbide – si fréquente et toujours à quelque degré présente – des expériences d’amour et de deuil. Or de cette infiltration, qui n’est qu’un signe de plus de la continuité du pathologique et du normal, il résulte que la comparaison dont parle Freud sera généralement à la fois plus facile et plus difficile à établir et à pousser que si les modèles de ces états pouvaient être appréhendés dans leur pureté. Les étudier en tant que « prototypes normaux » supposera donc inévitablement un certain passage à l’abstraction. Passage qui sera sans doute ici d’autant plus sensible que je me propose de présenter le travail du deuil comme le négatif du cycle d’un amour partagé.

Aussi bien, afin d’ancrer mon propos dans le concret et de lui donner une référence parlante, l’ouvrirai-je par un fragment d’observation où j’espère qu’il sera loisible de suivre les vicissitudes d’un travail de deuil longtemps entravé de par certains effets de la névrose de la patiente, d’apprécier l’activation et l’amélioration de ce travail sous l’influence de la cure et enfin de percevoir la valeur propre d’un ardent mouvement passionnel contemporain de l’achèvement du deuil.

I.

Catherine est en analyse depuis deux mois environ. De proche en proche – au cours de la séance que je vais évoquer – la jeune femme, à travers le récit de ses difficultés professionnelles de l’heure et de ses réactions aux dernières dérobades du personnage dont elle se croit amoureuse depuis le début du traitement, a insensiblement changé de ton, de registre, tandis que le rythme de sa parole s’est peu à peu ralenti. Ses associations jusque-là s’était déroulées dans un climat, coutumier chez elle, de participation affective assez intense mais n’excluant ni la prise de distance ni l’humour. Le jour tombe, l’ombre envahit la pièce. Catherine se tait un long moment puis elle commence à s’agiter sur le divan et soudain m’interpelle : « Vous voulez certainement jouer à me faire peur en nous laissant ainsi dans le noir. J’ai la gorge serrée, je me sens frissonnante, j’ai froid sans avoir froid… Le crépuscule m’a toujours angoissée. J’ai le sentiment que le temps est compté et je crains que mon cœur – tiens 1 il bat plus fort – tout d’un coup ne s’arrête. C’est idiot à dire mais j’ai peur de mourir. Déjà, petite, seule dans mon lit les soirs d’été, j’étais transie, à la nuit tombante, à l’idée que les choses, autour de moi, dureraient toujours, mais pas moi, ni mes parents ni aucun être vivant. Cette peur de la mort m’était un peu passée mais je dois dire qu’à la suite de la maladie et du suicide de mon père elle est revenue en force. »

Lors de notre premier entretien et dans le cours des séances initiales Catherine avait déjà mis l’accent sur cette hantise de la mort et l’avait spontanément rattachée à l’histoire de la dernière partie de la vie de son père et même à la nature de ses relations avec lui depuis la petite enfance. Fille unique, toute l’attention paternelle – une attention sévère, critique, souvent vécue par C. et certainement non sans raisons, comme persécutrice – s’était fort tôt concentrée sur elle. La mère, très attachée au père, lui donnant la priorité sur sa fille en toute circonstance, s’occupait certes personnellement et soigneusement de son enfant, ne lui marchandait pas l’affection quand elle se trouvait seule avec elle, mais – c’est du moins ainsi que, dans le souvenir, la jeune femme le revivait – jamais elle ne s’interposait pour la défendre ou la protéger quand le père, irascible et brutal, se jetait sur sa fille pour la tancer ou la battre. a Jamais maman ne plaidait ma cause, ne s’efforçait de me gagner l’indulgence de papa, bien au contraire, dès qu’il était de retour à la maison elle lui faisait un rapport détaillé de mes sottises, comme pour l’inciter à me punir. »

Ces punitions – privations, humiliations, coups, fessées – jalonnent toute son enfance et s’étendent même bien au-delà. La fillette est douée et travaille bien à l’école mais dès qu’elle en est sortie, elle fait « les quatre cents coups », se battant, montant aux arbres, se salissant, se déchirant, « en vrai garçon manqué ». Ses incartades quotidiennes, ses retards répétés lui attirent inéluctablement — et toujours avec aussi peu de résultats – les châtiments accoutumés. Même à l’époque, elle est consciente du plaisir trouble qu’elle en ressent, et devine parfois la valeur de provocation de son comportement. C’était seulement dans les larmes, les cris, les efforts pour se débattre qu’elle se sentait dans une relation intense et comme sans partage avec le père. Si ses liens avec lui se situent, de cette façon presque caricaturale, dans la dimension sado-masochique, il n’en reste pas moins qu’elle perçoit par ailleurs d’autres aspects de sa personnalité que cette violence tracassière, par exemple quand elle le voit discuter avec des amis qui visiblement le respectent, ou qu’elle l’entend parler de son métier, de ses convictions, de ses goûts. Il lui apparaît alors aussi comme un homme intelligent, courageux, voire aimable. Au caractère composite de l’image qu’elle se forme de lui, fait d’ailleurs écho l’ambivalence dont ses réminiscences en analyse se trouvent empreintes. À une époque plus tardive, alors que son père aura changé dans ses opinions et dans sa mentalité profonde, Catherine reconnaîtra dans ses propres options l’effet lointain des prestiges de la face positive de l’imago paternelle et elle ressentira les qualités qui la font apprécier elle-même comme le reflet de celles de son père d’autrefois. D’autrefois car, les années passant, il s’est peu à peu détérioré. Il est devenu moins actif, moins fort, moins estimé, et surtout, de façon d’abord inaperçue puis de plus en plus évidente, mentalement malade. La fille comme la mère supportent vaillamment cette situation, tentant de minimiser le plus possible aux yeux d’autrui, sinon aux leurs, la dégradation de l’état du malheureux, jusqu’au jour où il doit être hospitalisé. Il est traité, et après un long séjour, amélioré. Il reprend place alors dans son milieu familial. C., qui n’habite plus constamment l’appartement, l’entoure de soins et le ménage quand elle se trouve près de lui : quelque envie qu’elle en ressente parfois, elle s’efforce de ne pas le contredire ou de le contrarier : « C’est un pauvre homme. »

Un jour, alors que s’amorce une phase dépressive qui ne semble pas néanmoins particulièrement alarmante, il sort seul, alléguant une démarche à faire. Les heures passent. Il ne revient pas. C’est par un appel téléphonique que C. apprend brutalement la défenestration et la mort de son père. En dépit de la sidération qui la frappe elle garde toute sa maîtrise et s’occupera elle-même les jours suivants de toutes les formalités requises.

Les répercussions de ce deuil dramatique m’apparaissent, dix-huit mois après l’événement, comme encore très sensibles, à la fois dans ce que la patiente m’apprend de sa vie quotidienne et dans le tissu associatif de son analyse commençante. Elle s’est jetée à corps perdu dans le travail et manifeste un dévouement accru à l’égard de sa mère auprès de laquelle elle est revenue vivre. Pour autant elle n’a pas interrompu les relations orageuses et chaotiques qu’elle entretenait avec un homme plus âgé qu’elle jouant le rôle de substitut paternel de par le mixte de sadisme et de fragilité qui le caractérise – mais elle les poursuit désormais de façon plus sporadique et surtout dans une sorte de semi-indifférence. Quant à ses premières réactions transférentielles – le fragment de séance que je présentais à l’instant n’en représente qu’un exemple parmi quantité de témoignages – elles sont fortement marquées d’angoisse et de peur. En particulier elle tolère mal le silence, sursaute parfois lorsque j’interviens. À l’occasion elle exprime du reste une crainte consciente d’une agression de ma part, mais bien que cette crainte soit le plus souvent à mettre en relation avec telle ou telle évocation de la figure paternelle dans le contexte de la séance, il est rare qu’elle fasse d’elle-même le lien. Ce n’est pas faute cependant d’exprimer son sentiment de culpabilité et son malaise à l’endroit des circonstances de la mort du père, pas faute non plus de formulations de sa rancune à son égard ; cela constitue même à vrai dire les premiers temps, la majeure partie du matériel associatif.

Par ailleurs, j’ai, très tôt, le sentiment que la situation analytique – intensément investie par C. – permet, presque d’emblée, une reprise de son travail du deuil, demeuré jusque-là non pas seulement inachevé mais superficiel. À preuve les fantasmes de suicide qu’elle m’avoue développer fort souvent depuis le tragique événement, à preuve aussi les rêves à répétition, de caractère traumatique, qu’elle me raconte, où tantôt elle recueille les membres disloqués d’un cadavre sanglant, tantôt, impuissante à lui parler ou à le toucher, elle revoit son père, ni tout à fait mort, ni vivant, doté d’une présence pour ainsi dire spectrale.

Il se faisait jour, de plus en plus nettement, au cours des séances, que C. avait été davantage horrifiée et sidérée par la mort je dois même dire par la nature de la mort de son père, qu’elle n’avait éprouvé un réel et perceptible chagrin de l’avoir perdu. Au lendemain du drame tout s’était, semble-t-il, passé comme si un certain clivage s’était effectué dans la structure de son existence, ses réactions se partageant assez nettement entre d’une part des conduites d’épuisement – je fais ici allusion à un forcing dans son travail et dans son jeu relationnel – et d’autre part des reviviscences traumatiques ou des modulations affectives submélancoliques. Partage que l’on peut voir comme une oscillation entre un refus du travail du deuil et sa distorsion pathologique, étant entendu que le tableau en question m’a paru complexe, très nuancé, et qu’une certaine élaboration, une redistribution économique discrète, se poursuivaient parallèlement comme en sourdine, mais sans engager le tout ni l’essentiel de la personnalité.

Cette élaboration, cette redistribution furent d’emblée et indubitablement activées par l’engagement de l’analyse, indépendamment d’abord de toute interprétation sinon de toute intervention ; le seul fait de se remémorer et d’exprimer le passé, récent et lointain, de ses relations avec le père, en ma présence – qu’elle me dit constamment sensible pour elle – ayant provoqué, en très peu de temps, une mutation de son mode de fonctionnement psychique, non seulement durant les séances mais aussi en dehors d’elles.

Certes ce début de cure fut marqué par maint acting out. Je pense ici surtout au brutal investissement amoureux du patron sous la direction duquel elle travaillait depuis déjà de longs mois, investissement dont la nature sado-masochique, je l’ai dit, était transparente, y compris pour Catherine elle-même, sans toutefois que cette prise de conscience allât jusqu’à lui en faire saisir 1 analogie avec les modalités anciennes de ses relations avec son père et encore moins jusqu’à lui permettre de discerner la valeur de déplacement et de mise en acte par rapport au lien transférentiel que je soulignais.

Mais très rapidement, malgré ces écarts ou plutôt même peut-être à leur faveur, curieusement, le douloureux effort de sape et de désinvestissement trait par trait du travail du deuil reprenait et progressait dans les obscures galeries de la reconstruction, ponctué, çà et là, de spectaculaires abréactions.

Ayant interprété à la patiente, le plus souvent dans le cadre de faciles réductions transférentielles, la signification masochique et la valeur répétitive de son expérience sentimentale actuelle, un peu de temps ayant passé, je la vis s’engager – nouvel acting out – pendant une assez courte période, dans une situation érotique caricaturalement l’inverse de la précédente : remarquée au cours de vacances par un jeune homme, timide et fermé mais séduisant et raffiné, me disait-elle, elle est flattée, émue même et va jusqu’à rêver d’un lien durable avec lui. Cependant, tout épris qu’il soit d’elle (il a tout, même, à certains moments, de « l’amoureux transi », ce qui ne va pas sans agacer Catherine…) il a visiblement peur d’un rapprochement qui ne serait pas seulement occasionnel et il multiplie les signes de dérobade. Catherine veut forcer la décision, en avoir le cœur net : le garçon qui dans les premiers rapports sexuels déjà s’était révélé anxieux et fort expéditif, se montre dès lors complètement impuissant, et se résigne bientôt à une rupture définitive.

Le patron avait représenté un père – et un analyste – désinvolte et cruel. Le jeune homme, ces mêmes personnages mais sous un aspect contraire : souffrants, châtrés.

Revenue à la solitude notre endeuillée la supporte mal : elle est souvent angoissée, en séance comme chez elle, le soir ou bien la nuit, lors d’interminables insomnies qui l’ont reprise. De nouveau les associations concernent électivement le père malade, le père mort, le « revenant » de ses rêves ou de ses cauchemars. Tour à tour elle le plaint, l’accuse, s’accuse, le dénigre, plus rarement l’exalte, bref exprime de plus en plus clairement son ambivalence et son sentiment de culpabilité vis-à-vis de lui. Ainsi rend-elle insensiblement plus lâche le lien libidinal qui la fixe encore assez étroitement à son image. Cet effort de détachement progressif et lent l’absorbe certes, mais de moins en moins et elle connaît des regains de vitalité de plus en plus nets.

C’est de divers signes de cette récupération de son dynamisme natif que Catherine, tel soir, vient avec chaleur, avec animation, de me parler. La séance est plus qu’à demi écoulée. Le silence s’installe. Immobile sur le divan, visiblement détendue, elle continue quelque temps de se taire. Le jour tombe, l’ombre envahit la pièce : « Je me souviens, reprend-elle, d’une séance du début où vous n’avez pas allumé la lampe et nous avez, comme ce soir encore, laissés dans l’obscurité. C’est étrange : je ne ressens plus du tout la même chose ; je n’ai aucune angoisse, je me sens reposée, la pénombre me donne même une impression d’intimité… Il n’y a pas que la saison qui soit différente, je le suis aussi. Je ne sens plus rôder comme une ombre de mort autour de moi, je ne me sens plus enfermée ni en péril. Et l’avenir ne me paraît plus vide ou inabordable. »

C’est donc sans doute que le travail du deuil est en voie d’achèvement. Aussi bien, alors que les épisodes amoureux ou pseudo-amoureux que j’ai relatés brièvement figuraient, outre des acting out, des tentatives de déplacement de l’investissement de l’objet paternel perdu sur des personnages strictement substitutifs, le « coup de foudre » qui va, peu après la séance apaisée que j’évoquais à l’instant, marquer un tournant de la cure, revêt à mes yeux une signification assez différente : c’est encore d’une certaine manière un acting à coup sûr mais, vu la nature de l’objet nouvellement et passionnément investi, vu la réciprocité entière et initiale de cet amour, il est impossible de ne pas y voir – le réinvestissement objectal n’étant pas cette fois le fait d’un simple déplacement—le signe d’une liquidation, non pas certes, de tous les conflits névrotiques de Catherine, mais de son deuil. L’homme qu’elle a rencontré est brillant, beau, puissant, heureux de vivre ; il est jeune, mais jouit déjà d’une grande réussite professionnelle, il est infatigable, inventif, en un mot merveilleux. En un instant elle a su qu’il lui convenait, qu’elle lui convenait, qu’ils seraient heureux. Elle s’amuse elle-même de son enthousiasme et ironise à son propos mais le vit pleinement. Tout soudain, elle s’est donc trouvée devant l’être qui lui a permis de projeter sur lui et de trouver en lui une incarnation de son idéal du moi depuis longtemps altéré, atone, décoloré ; de se recentrer par rapport à un personnage doté d’une existence spécifique.

L’engagement dans l’analyse avait rendu possible une reprise ou une réactivation en même temps qu’une normalisation d’un travail de deuil jusque-là rendu difficile de par le mode électif de relation avec l’objet perdu et de par la nature dramatique et particulièrement traumatisante des circonstances de sa perte. L’accomplissement satisfaisant de ce travail, l’atténuation de la fixation à l’image paternelle, rendirent possible un changement d’objet, irréductible cette fois à une simple manifestation d’agir transférentiel. Car bien que « l’objet aimé » fût marié, il s’agissait d’un réel changement d’objet, à mon sens attesté par l’absorption de plus en plus poussée du moi de la patiente par cet objet, au détriment de l’investissement transférentiel lui-même. C’est en effet ce qui s’avéra très précocement : passées les premières joies triomphantes à m’annoncer son bonheur, à m’apporter quelque temps sa confirmation, et tout en reconnaissant lucidement l’imminence de difficultés nouvelles, extérieures aussi bien qu’intérieures, tout en admettant implicitement avec moi que le processus analytique ne faisait que prendre une nouvelle direction et que son cycle était loin de pouvoir être regardé comme accompli, Catherine me désinvestit peu à peu mais invinciblement, son moi se trouvant bientôt presque totalement absorbé par l’objet de son amour. Fuite de l’analyse que cet amour et son irruption ? En un sens certainement, mais en un autre je doute fort qu’elle ait constitué son déterminisme profond. Certes la figure maternelle était presque constamment demeurée en lisière de la cure – sauf lors de quelques moments féconds sur lesquels je n’avais pas lieu ici de m’attarder – et nul doute que l’analyse des rapports avec l’objet et l’image maternels allait commencer à être réalisable, nul doute que sa nécessité s’imposait pour la résolution de la névrose de base de la patiente, névrose jusque-là camouflée dans le noir réseau de l’endeuillement – cependant je ne pense pas que la peur de l’affronter ait constitué la raison d’être de la vague passionnelle qui est venue balayer le transfert. À se placer du point de vue économique, je crois plutôt que c’est la libération d’énergie – consécutive à l’achèvement du travail du deuil – qui, en coïncidence avec une rencontre favorable, a déclenché ce puissant mouvement amoureux. Que celui-ci, aussi bien du fait des aspects névrotiques de la personnalité de Catherine que de celui des circonstances concrètes très évidemment œdipiennes formant le cadre objectif de cette union naissante, soit prédisposé à connaître de graves vicissitudes, je ne le nierai point. Elle-même le pressent, et du reste elle ne songe pas, pendant plusieurs semaines, à interrompre la cure : elle ne le fera que pressée de choisir entre une séparation de très longue durée avec son ami ou cette interruption. Mais quoi qu’il en soit je situerai la naissance de cet état amoureux dans la trajectoire thérapeutique et ne la regarderai pas, dans ce cas particulier, comme une brisure de cette trajectoire. La patiente et moi nous sommes au reste quittés sur l’assurance réciproque de la reprise ultérieure de l’analyse.

Faut-il y croire ? Pourquoi non ? Et, de toute manière doit-on être plus royaliste que le roi : Freud en effet n’écrit-il pas : <t… chez le névrosé dont le moi est diminué par ses investissements objectaux excessifs (pour la présente observation entendons : investissements de l’objet intérieur, point focal du travail du deuil) « la cure d’amour » est en général préférée, à un moment donné, au traitement analytique… » « Quand grâce au traitement le patient a été partiellement libéré de ses refoulements, nous nous trouvons en présence de ce résultat inattendu qu’il refuse de poursuivre afin de choisir un objet d’amour, espérant que la vie avec une personne aimée achèvera sa guérison. Nous pouvons nous juger satisfait de ce résultat s’il n’entraîne pas avec lui tous les dangers d’une dépendance subjugante envers la personne qui lui a porté secours156. »

II.

Tout en poursuivant à l’occasion le commentaire de ce cas je voudrais à présent en faire le point de départ d’une réflexion générale concernant les réactions au deuil, préparant ainsi leur confrontation avec les réactions amoureuses.

Une première remarque, bien qu’elle soit d’évidence, me semble devoir nous retenir : la perte de l’objet, dans le deuil, suscite, d’un moment à l’autre, un nouveau régime d’élaboration psychique des sollicitations pulsionnelles relatives à cet objet, et à tout ce qui lui est intimement lié ; un régime d’introversion forcée. Je veux dire qu’il y a passage brutal d’un fonctionnement relationnel à deux dimensions – objectale proprement dite et imaginaire – à un fonctionnement relationnel à une seule dimension. Or cette modification massive, irréversible et imposée par le réel représente déjà en tant que telle et par elle seule, un traumatisme, la source d’une certaine déstructuration, plus ou moins accentuée, plus ou moins éphémère et bien compensée, du sujet. L’ébranlement d’un deuil ravive en effet les traces laissées par les premières expériences de séparation – liées à la différenciation sujet-objet : douleur du désir impossible à satisfaire, angoisse devant l’éventuelle incapacité d’endiguement de cette insatisfaction.

Du simple fait de sa disparition, tout objet, dès qu’il se trouve assez fortement investi et quelle que soit la nature, plus ou moins complexe et ambivalente, de cet investissement, nous inflige une dernière blessure en même temps que lui-même la reçoit. En retour, c’est toujours un peu comme si nous avions été pour quelque chose dans ce coup fatal, avant même que se produise la réviviscence ou l’aggravation de notre sentiment de culpabilité à son égard.

Souffrance, exacerbation des conflits ambivalentiels, nul endeuillé s’il fait son deuil n’échappe à ces réactions. Mais il peut, inconsciemment et en raison de sa pathologie propre, refuser ce pénible travail : par l’inhibition massive de toute élaboration intérieure mentale et fuite dans un automatisme de l’action, ou bien par une négation délirante de la disparition, par somatisation d’allure hypocondriaque, ou encore par telle ou telle conduite perverse… Mais dans toutes ces éventualités, une part de lui-même demeure prise dans la mort et le préjudice du deuil reste alors incompensé.

S’il est rare d’assister à un refus total du travail du deuil, il est rare aussi de voir son entière acceptation et son accomplissement sans faille : le deuil normal représente une limite tout comme le suicide du mélancolique. La clinique psychanalytique et le spectacle habituel de la vie offrent des tableaux plus nuancés. Il en était ainsi de Catherine, partagée, au lendemain du suicide de son père, entre la sidération – et je n’évoque pas là sa réaction immédiate à l’annonce de cette nouvelle mais l’inhibition ultérieure de toute une part de l’élaboration psychique de ses relations conflictuelles avec le disparu – l’introjection dépressive, les passages à l’acte masochiques, le recours aux conduites d’épuisement, enfin le chagrin et le remords. L’anxiété, l’insomnie, le sentiment d’irréductible solitude et d’absurdité de l’existence dont la persistance conduisit la jeune femme à l’analyse, de longs mois après son deuil, témoignaient, en dépit d’un détachement partiel, d’une exigence économique insatisfaite, d’une résolution dynamique avortée. Le problème qui s’était posé à elle se montrait, il est vrai, difficilement surmontable, compte tenu des éléments biographiques, lointains et récents, et de la structure fortement masochique de sa névrose. Elle s’était trouvée en effet confrontée avec une image paternelle très hétérogène en ne disposant que du seul système sado-masochique de relation pour la traiter. Il y avait d’une part le père sadique de l’enfance flanqué d’un père idéal, fort et respecté voire aimé, et d’autre part le père détérioré – donc virtuellement sadisé – de la jeunesse ; d’un côté un mode de relation maso-chique très érotisé de la part de Catherine, et de l’autre une relation protectrice phallique représentant un compromis aménagé entre la tendresse et la rancune. Or cet aspect protecteur s’étant trouvé irréparablement en défaut lors du suicide, la relation actuelle avec le père diminué s’étant instantanément rompue, le sentiment de culpabilité, conscient et inconscient, devait aussitôt faire irruption : mais il ne pouvait spontanément faire l’objet d’une élaboration réussie et prolongée, étant donné l’identification concomitante avec le disparu, identification opérée simultanément sur un mode dépressif et sur un mode hystérique. La distance entre le sujet et son objet perdu était trop réduite, la fascination tant par les plaisirs masochiques anciens ravivés que par la destruction confirmée trop intense, pour que la culpabilité fût vécue en tant que telle et pût contribuer à l’accomplissement du deuil.

La régulation réciproque de la relation imagoïque et de la relation objectale grâce à laquelle Catherine était parvenue malgré maintes composantes régressives de son système relationnel à gagner et à conserver une suffisante autonomie par rapport à son père aussi bien que par rapport aux images de celui-ci en tant qu’objet intérieur, cette régulation ayant été supprimée du fait de sa soudaine disparition, la régression libidinale inévitablement consécutive à la perte de l’objet était appelée chez elle à faire obstacle à un engagement salutaire du travail du deuil. Le reflux de la libido sur le moi dans son cas, en dépit de l’apparition répétée de signes dépressifs manifestes, revêtit moins le caractère narcissique classiquement constaté dans la mélancolie, qu’il ne s’engouffrât dans les voies toutes tracées de son masochisme. Je veux dire que le soudain retournement libidinal vers les représentations imaginaires du père mort suscitait inéluctablement ce que Freud appelle « un endiguement par non-décharge », rapidement pathogène étant donné les difficultés nouvelles de son élaboration psychique. D’où les réactions de caractère traumatique de la patiente, d’où également ses efforts, inconscients dans leur signification, pour rétablir, par une sorte de déplacement projectif dans la réalité extérieure, des liens érotiques correspondant à ceux qu’elle avait connus avec son père. Réactions nécessairement infructueuses, portant le sceau de l’automatisme de répétition, même si l’on peut y voir aussi une tentative ayant valeur de défense pour maintenir des investissements d’objets externes.

Dans cette ligne défensive on conçoit facilement d’autre part que le recours à l’idéalisation du défunt se soit heurté à d’infranchissables obstacles et que Catherine se soit trouvée, aux moments de moindre vigilance, la proie de peurs soudaines, d’angoisses « métaphysiques », de velléités de suicide, c’est-à-dire se soit trouvée livrée à ses objets intérieurs persécutifs. En effet les images du père idéal se trouvaient refoulées en raison de leurs connexions avec le lien incestueux masochique, en raison aussi de la correspondance de leur dégradation effective avec d’intenses souhaits de destruction n’ayant jamais cessé de viser le père réel. En outre il s’agit ici, et ce n’est certes pas rare, du deuil d’un être plus souvent détesté que chéri et, vu l’affinité de la haine avec la compulsion de répétition, il y a là ce qu’on pourrait nommer une cause d’enkystement des réactions traumatiques et des réactions masochiques en partie désexualisées, une cause de fixation paralysante à l’objet perdu. C’est ce qu’a bien vu un romancier qui en connaît long sur ce chapitre quand il écrit : « Tout deuil craint sa fin et songe avec terreur au jour où succombera sa peine. Ainsi la haine craint par-dessus tout de se délivrer de soi, elle se remord la queue. » (H. Bazin.) Dans cette optique le travail du deuil est alors un faux travail, un travail qui se défait soi-même.

L’inhibition qui s’oppose à l’idéalisation du père répond également chez Catherine à l’introjection d’un surmoi sadique punissant toutes les manifestations de l’exubérance vitale. Mort, l’image du père vient deux fois plus sévèrement encore dissuader de vivre ou tout au moins de vivre dans la joie. Lagache dit, fort pertinemment, que « dans le conflit ambivalentiel du survivant avec le mort, le mort joue le rôle d’une autorité morale qui est pour la mort et contre la vie : le mort est le siège d’une identification projective du Surmoi »157.

C’est là un des sens que l’on peut conférer à la fameuse formule de Freud, plusieurs fois reprise par lui : « l’ombre de l’objet retombe sur le moi ».

L’objet, en disparaissant, perd son éclat, sa densité de foyer réel, et ne laisse que son ombre qui va se fondre avec les doubles qui, avec plus ou moins de déformations, le représentaient dans le psychisme d’autrui. Et, de par le régime d’élaboration en vase clos sur quoi j’insistais, la transformation des doubles du défunt, c’est-à-dire de ses images, va se poursuivre sous la seule influence du jeu pulsionnel et fantasmatique du survivant. La pulsion étant à la recherche d’un objet, l’affect en quête de représentation, la représentation avide de vérification, l’anéantissement de l’objet, qui suspend définitivement la relation dynamique des doubles à leur modèle, demande du temps et un grand apport d’énergie pour être reconnu. L’épreuve de la réalité – qui est ici celle d’une absence – s’effectue peu à peu par une progression discontinue, et, à chaque détail dont la présence n’est pas retrouvée, il y a souffrance tandis que le travail du deuil insensiblement avance. La représentation étant, initialement, issue de la perception de l’objet, c’est le mouvement spontané de tout sujet que de s’attendre à ce qu’un objet réel corresponde immanquablement à sa représentation : « le premier but et le plus immédiat de l’examen de la réalité n’est pas de trouver dans la perception réelle un objet correspond à ce qui est représenté, mais, dit Freud, de le retrouver, de s’assurer qu’il existe encore »158.

Dans l’expérience vécue du deuil la pensée, comme la perception, exercent leurs « actions d’essai » : elles tâtonnent ou goûtent, et à chaque tentative elles se retirent n’ayant rencontré qu’absence ou simulacre. Ne pas retrouver : c’est là l’essence et la douleur du deuil, à l’inverse de l’amour qui est par définition joie de la redécouverte. C’est du moins ce que très symétriquement affirme Freud (dans un texte écrit vingt ans plus tôt) : « Ce n’est pas sans raison que l’enfant au sein de la mère est devenu le prototype de toute relation amoureuse. Trouver l’objet sexuel (l’objet aimé) n’est, en somme, que le retrouver159. » On ne saurait vivre dans un monde de représentations coupées de ce qu’elles représentent ; on ne saurait y vivre, sinon, comme l’endeuillé qui maintient sa relation au mort sous une forme masochique, en s’identifiant à lui, c’est-à-dire « en installant la mort dans la vie » (Lagache, ouv. cité). Mais le mélancolique lui-même, lui qui pousse le plus loin dans cette direction, tant qu’il vit, ne saurait réaliser tout à fait cette installation : « Les autotourments des mélancoliques sont, à n’en pas douter, générateurs de plaisir et constituent. » une satisfaction des tendances sadiques160. » Leur refus d’accomplir le nécessaire travail du deuil est dû à l’adhésivité narcissique de leur lien avec les images de l’objet perdu, autrement dit à ce qui leur interdit leur progressif désinvestissement dans la perspective d’un changement d’objet ultérieur.

Car la souffrance normalement liée au deuil ainsi que l’exacerbation régressive de l’ambivalence des sentiments à l’égard du mort figurent l’expression négative d’un intense besoin de réinvestissement objectal. Le surinvestissement momentané de l’objet intérieur, accompagné du désinvestissement très sensible, mais d’ordinaire également passager, de la réalité extérieure dans son ensemble (« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ») ne constitue que le premier temps réactionnel de l’appel libidinal frustré. De même les fortes dépenses initiales en contre-investissement nécessitées par la montée du sentiment de culpabilité venant mettre les scellés sur les nouvelles occasions de satisfaction, témoignent implicitement d’une réactivité qui appartient bien à Éros. Seul le mouvement qui désinvestit appartient à la Mort, et encore, dans la mesure où son champ demeure limité ; or n’en va-t-il pas toujours ainsi, quand le deuil ne provoque pas les conséquences les plus pathologiques ? On peut considérer qu’il travaille indirectement au service de la libido en l’obligeant à concentrer et à réserver son énergie. De façon en apparence paradoxale je dirais même volontiers que c’est là où le surinvestissement de l’ombre objectale retombée sur le moi n’est que faible et intermittent, là où s’observent les plus précoces et les plus frénétiques tentatives d’abandon de l’objet perdu, de refoulement des affects que sa perte commence à susciter, que les demandes libidinales risquent d’être le plus trahies. Ainsi notre patiente, lorsqu’elle se jeta toute de suite après la mort de son père dans une sorte d’hyperactivité compulsionnelle, « afin de moins penser, si possible même de ne plus penser du tout », et se hâta de trouver secours auprès de partenaires qui ne constituaient pour elle que des réduplications de l’image paternelle, je dis qu’elle fut victime d’un leurre et que cette manière de faire son deuil était en réalité une manière de ne pas le faire. Quant à sa culpabilité, ainsi accrue et qui venait, au cours de ses accès dépressifs, réinstaller en force son père mort au centre de sa vie, elle me paraît, à un autre pôle, avoir constitué un obstacle de même portée, dans la mesure ou l’infléchissement narcissique de son masochisme retardait le désinvestissement de l’objet intérieur douloureux. La bonne cicatrisation des blessures du deuil exige qu’on prenne soin de la plaie mais sans la mettre sans cesse à vif Si, dans le cas que j’ai rapporté, l’entrée en analyse eut un effet immédiatement aussi favorable, c’est essentiellement en raison du fait que l’efficace spécifique de la situation analytique par soi seul a rendu de nouveau possible (grâce à la dimension fondamentalement ambiguë de l’investissement transférentiel) une objectalisation privilégiée, si je puis m’exprimer ainsi, en ce qu’elle permettait une projection imagoïque inoffensive sur un support humain à la fois réel et gardant cependant quelque chose de la substance impalpable de l’imaginaire. Sans cette affinité point d’écho avec le deuil, sans cette réalité, cette présence, point d’incitation bénéfique au réinvestissement libidinal sur un nouvel objet.

Ce n’est pas certes que chez Catherine ce réinvestissement se soit effectué facilement, ni sans faux départs… De ceux-ci j’ai parlé en leur conférant la signification négative d’un refus camouflé du travail du deuil. Mais je pense qu’il faut également les situer dans une perspective positive en tant que signes d’une intention sous-jacente de réinvestissement du monde et de changement d’objet. Si bien que les passages à l’acte de cette patiente, en dépit de la dispersion énergétique qu’ils représentaient, me servirent, et lui servirent, plus qu’ils ne jouèrent leur rôle de résistances. En effet, m’ayant donné l’occasion à diverses reprises de faire apparaître à Catherine la portée répétitive et masochique de ses relations avec les hommes, leur incidence particulière en fonction de son deuil récent, ils facilitèrent le travail de détachement, de dégagement, aussi bien relativement à la dramatisation des rapports avec l’imago paternelle que relativement au déplacement – déjà effectif bien avant la mort du père – de ces rapports sur des personnages réels substitutifs. De relais en relais, de faux amour en faux amour, de résistance par le transfert en résistance au transfert, on déboucha ainsi sur l’ouverture d’un amour véritable (au sens où Freud prend l’expression) coïncidant certes avec une rupture transférentielle et donc avec l’échec partiel d’une cure inachevée, mais coïncidant aussi pratiquement avec la fin d’un travail du deuil, depuis quelques mois très accéléré. Fin du deuil, c’est-à-dire rejet du « cadavre exquis »161 : de la part inassimilable de l’objet intérieur élaboré activement depuis la disparition de son modèle réel – c’est-à-dire aussi assimilation vraie – j’emploie ce terme pour marquer la différence avec l’introjection de l’objet comme corps étranger, ce qu’il reste toujours partiellement dans un mouvement identificatoire inévitablement pathogène comme celui de l’identification à un objet perdu – assimilation intime mais non inhibitrice. Ce n’est que lorsque les diverses images du mort, les divers schèmes de relation connues avec ses images et, avant sa disparition, avec la personne disparue elle-même, ont pu, par un lent effort élaborateur où la mémoire joue le plus grand rôle, être « métabolisés » que l’autonomie du survivant peut être recouvrée voire redécouverte. Après un stade d’indifférenciation relative due à l’identification normale à l’objet perdu, on assiste en effet à une redifférenciation personnelle progressive. Après une période où le moi ressent le monde, sinon comme dans la dépression, lui-même, comme appauvri, en vient une autre où la diversité chatoyante de la réalité est de nouveau reconnue, et nouvellement appréciée. Et il arrive que ce réinvestissement – dont la puissance et l’orientation dépendent en grande partie du degré d’intensité de l’appel objectal inhérent aux pulsions – se concentre d’emblée sur un nouvel objet, élu avec toute la force d’exclusivité de l’amour passionnel. Et alors commence une nouvelle métamorphose.

III.

Sur celle-ci je n’ai pas l’intention de m’étendre – mais seulement d’en esquisser la comparaison métapsychologique avec les transformations du deuil, telles que je viens, très incomplètement, de les évoquer, et selon la même ligne, choisie entre bien d’autres possibles.

Si la perte d’un objet fortement investi instaure ce que j’appelais un régime relationnel d’introversion forcée, plonge l’endeuillé dans un royaume d’ombres en mal d’objet, la rencontre amoureuse tout au contraire inaugure un régime d’extraversion intensifiée mais toujours plus ou moins étroitement sélective. Le surgissement, à l’horizon de la conscience, de l’objet aimé, réalise sur un mode positif une modification profonde que sa disparition réalise sur un mode négatif : le prototype inconscient de l’être recherché trouve tout à coup son objet correspondant au sein de la réalité extérieure présente.

C’est ainsi qu’une rencontre qui n’avait jamais eu lieu prend la signification de « retrouvailles » et donne souvent à ceux qui la vivent un sentiment exaltant et étrange (unheimliche) d’intemporalité. Chacun éprouve une transformation de soi et du monde qu’il perçoit, tout paraît neuf, et cependant « c’est comme si l’on se connaissait depuis toujours » ; les scènes d’amour les plus émouvantes résonnent toujours un peu comme des scènes de reconnaissance :

Mésa. – O Ysé !

Ysé. – C’est moi, Mésa, me voici.

Mésa. – O Femme entre mes bras !

Ysé. – Tu sais ce que c’est qu’une femme à présent ?

Mésa. – Je te tiens, je t’ai trouvée.

Ysé. – Je suis à toi…

Mésa. – Ainsi donc je vous ai saisie ! et je tiens votre corps même entre mes bras et vous ne me faites point de résistance, et j’entends dans mes entrailles votre cœur qui bat !

Il est vrai que vous n’êtes qu’une femme, mais moi je ne suis qu’un homme,

Et voici que je n’en puis plus et que je suis comme un affamé qui ne peut plus retenir ses larmes à la vue de la nourriture !

O colonne ! ô puissance de ma bien-aimée ! O il est injuste que je vous ai rencontrée…

O je n’en puis plus, et c’en est trop, et il ne fallait pas que je te rencontre, et tu m’aimes donc, et tu es à moi, et mon pauvre cœur cède et crève162

Texte étonnant où se trouvent notés, en quelques lignes, l’émerveillement de la naissance d’un amour réciproque, l’angoisse légère liée au réveil, ici préconscient, de la culpabilité œdipienne, de pair avec un investissement inconsciemment anaclitique de l’objet, la dimension nostalgique de l’état amoureux rattachée allusivement à la séparation d’avec le sein, et jusqu’à l’espèce très particulière de joie douloureuse au sentiment de l’effraction imprévue et irrésistible de la coque narcissique, des limites du corps et de la personnalité propres. Sans omettre l’impression de comblement éprouvé à la découverte de ce que nous appelons le Phallus : « O colonne ! ô puissance de ma bien-aimée ! », comblement qui vient suspendre la nostalgie fondamentale du sujet et lui donner une vision renouvelée de sa situation précaire et minime dans l’univers :

Ysé. —… Dis petit Mésa,

Est-ce qu’il n’est pas meilleur

De ne plus se retrouver supérieur à personne, mais ce qu’il y a de plus faible,

Un homme entre les bras d’une femme, comme une chose par terre

Qui ne peut plus tomber, rien qu’un pauvre homme à la fin entre mes bras.

Mésa. – Ah ! je ne suis pas un homme fort ! ah ! qui dit que je suis un homme fort ? mais j’étais un homme de désir. Désespérément vers le bonheur, désespérément vers le bonheur et tendu et aimant et profond, et descellé ? »

« L’investissement objectal libidinal, dit Freud, n’augmente pas l’estime de soi. L’effet de la dépendance à l’endroit de l’objet aimé est de diminuer cette estime. L’amoureux est humble163. » Et ailleurs : « L’objet absorbe, dévore, pour ainsi dire, le moi. Dans tout état amoureux, on trouve une tendance à l’humiliation, à la limitation du narcissisme, à l’effacement devant la personne aimée… l’objet a pris la place de ce qui était l’idéal du moi164. »

Rapprochement qui me semble à plus d’un titre intéressant. Claudel indique implicitement comment la nostalgie, tant qu’elle ne trouve pas son apaisement (peu importe que cet apaisement soit ici éphémère) va de pair avec une valorisation narcissique évidemment compensatrice, et qui devient caduque dès qu’à la faveur du “descellement” l’appel objectal primordial découvre son but. Et d’autre part la modestie de l’amoureux n’entraîne pas nécessairement une magnification de son objet, quelque précieux qu’il lui soit : « Il est vrai que vous n’êtes qu’une femme… » Freud, lui, a tendance à regarder l’amour comme une menace pour l’équilibre personnel et sa description, ses interprétations semblent parfois s’appliquer mieux aux déviations franchement morbides de l’entraînement passionnel qu’à l’état amoureux pris tel quel, en lui-même. C’est pour cette raison sans doute qu’il situe l’amoureux pour ainsi dire comme un mélancolique en puissance, puisque chez le mélancolique il souligne l’importance caractéristique de ce qu’il nomme sa micromanie morale et le distingue même de l’endeuillé chez lequel il ne retrouve pas cette diminution du sentiment de soi. (Cf. Deuil et Mélancolie.) À vrai dire il paraît y avoir là une difficulté, car comment accorder l’affirmation de cette absence de diminution de l’estime de soi dans le deuil, l’impression d’un appauvrissement du monde et non – comme c’est le cas dans la mélancolie, comme ce le serait d’un certain point de vue dans l’état amoureux – du moi, avec la constatation parallèle de l’analogie de l’expérience du deuil et de celle de la castration, ainsi qu’avec l’idée, constamment vérifiée cliniquement, d’une identification de l’endeuillé à l’objet perdu ?

En outre, et pour en terminer avec ce long détour, à l’interprétation freudienne classique des autoreproches du mélancolique – et de l’endeuillé bien souvent aussi – comme représentant des plaintes à autrui réintrojectées, ne pourrait-on ici adjoindre cette suggestion complémentaire concernant l’amour, à savoir que l’amoureux, de façon inverse, dans la louange et l’action de grâce qu’avec mille variations il adresse à l’objet aimé, projette sur ce dernier l’origine d’une joie expansive qui réside en réalité en lui-même ? Cette joie, celle d’aimer et de voir cet amour accepté et payé de retour, répond au sentiment intérieur d’un puissant débordement de vie : comment pourrait-il être jugé comme un appauvrissement puisqu’il est en même temps une réassurance narcissique très efficace ?

La rencontre amoureuse, disais-je, inaugure – lorsque l’amour est partagé, il va de soi, mais c’est de celui-là dont je parle ici car l’irréciprocité rapproche l’état amoureux du deuil – un régime d’extraversion intensifiée. Ce n’est plus ici en effet l’ombre de l’objet qui retombe sur le moi, c’est le moi, illuminé par l’éclat soudain de l’objet qui se lève vers lui : la séance où Catherine, sortie du sombre labyrinthe de son deuil, m’annonça qu’elle venait de s’éprendre d’un homme comme jamais encore ça ne lui était advenu, j’ai repensé à ces vers d’Éluard :

« J’ai su passer trois ans et des milliers d’années

À vivre comme vivent les soleils couchés

Maintenant je me lève car tu t’es levée

Rose du feu sur les cendres du feu

Et mon amour est bien plus grand que mon passé165. »

L’objet d’amour, désespérément cherché, longuement attendu, quand il vient à apparaître, modifie la structure du système relationnel comme le fait la mort, mais en sens inverse : au lieu que le double perde son modèle, il le rencontre. Ce n’est pas seulement le masculin qui vient compléter le féminin et le féminin le masculin, comme dans le mythe platonicien de l’Androgyne, c’est la Sylphide ou le Prince charmant qui s’incarnent, c’est l’objet intérieur fantasmatique qui s’encastre dans l’objet extérieur correspondant. Et du coup, la régulation réciproque du monde imagoïque et du réseau objectal, mise à rude épreuve dans l’éventualité du deuil, fonctionnant avec un certain flottement, un certain décalage irréductible dans le cours ordinaire de l’existence, cette régulation qui joue un rôle central et permanent dans cette existence, voici que dans l’état amoureux elle donne soudain le sentiment d’être parfaite. Le « coup de foudre », la « cristallisation », un peu comme le « choc » d’une mort imprévue ou particulièrement éprouvante, pourraient être regardés comme des traumatismes : cependant loin d’en avoir les conséquences ils revêtent une valeur structurante en améliorant le fonctionnement de l’appareil psychique, par l’harmonisation de l’inter-jeu des instances, par une sorte de sursexualisation non régressive, par une mobilisation accrue de l’énergie d’investissement. La surprise « traumatique » de l’amour suscite en réalité de meilleures défenses anti-traumatiques.

Le triomphe de l’objet est ici, contrairement à ce que l’on voit dans le processus du deuil, en même temps le triomphe du sujet. L’identification de l’un à l’autre, également profonde, est une identification croisée et si l’on observe souvent ici comme dans le deuil les signes d’un mimétisme inconscient, c’est que celui-ci est l’indice d’une assimilation réussie, d’une victoire de la libido, d’Éros, assimilation qui dans un cas conduit au détachement salvateur et dans l’autre en revanche à un attachement plus étroit et mieux enraciné dans le réel. Alors d’autre part que l’objet joue dans le deuil le rôle d’une autorité morale qui est pour la mort et contre la vie, dans l’amour partagé il prend la figure d’un surmoi protecteur allié aux puissances tutélaires du Destin et qui est contre la mort, pour la vie, pour la fusion contre la séparation, pour le plaisir contre la souffrance.

Quant à l’idéalisation qui intervient aussi, et largement, dans le travail du deuil comme dans l’état amoureux, elle ne paraît aucunement revêtir le même sens ni la même fonction dans l’un et l’autre cas. Il est de fait que l’idéalisation de l’objet perdu constitue une protection opérante à l’égard des fantasmes persécutifs que par ailleurs, en vertu de la projection agressive de l’endeuillé, cet objet lui inspire. Il est vrai aussi je crois que cette idéalisation, dans la mesure où elle réalise une sorte de momification mentale du disparu, permet une désidentification libératrice, tout au moins une certaine prise de distance et donc un début de détachement. Entre les amoureux cette idéalisation, qui existe toujours à un certain degré mais qui me semble en mainte éventualité loin de jouer le rôle prédominant que Freud lui attribue, représente une demande indirecte de la conformité de l’objet à son schème prototypique et dans cette mesure revêt dans le vécu effectif, actuel, une valeur dynamique. Certes l’idéal du moi narcissique anime pour une large part ce mouvement commun d’idéalisation :

« Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux

Qui réfléchiront leurs doubles lumières

Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux166. »

mais ces « miroirs jumeaux » ne sont pas seulement des miroirs qui réfléchissent : ce sont des miroirs qui voient. Le flambeau de l’un devient ainsi le flambeau de l’autre, l’idéalisation croisée contribue à la mutation amoureuse. Loin de momifier elle anime, loin de détacher elle unit.

Donc la notion, au reste très précieuse, de la substitution de l’objet aimé à l’idéal du moi lors de la réalisation de l’investissement amoureux, avec sa fréquente soudaineté, ne semble pas rendre compte exhaustivement de ce qui se produit dans ce processus complexe et troublant d’idéalisation croisée. L’intense élaboration imaginative des amoureux s’entremêle avec l’intense communication effective dont ils jouissent parallèlement et sur divers plans, jusqu’à leur faire dire comme certains : « Nous sommes l’un pour l’autre un théâtre suffisant ».

Cette relation d’une complexité et d’une densité beaucoup plus grandes dans l’état amoureux que dans le travail du deuil, entre ce que j’ai appelé les doubles et leurs modèles, relation qui est ici à double sens, confère à l’épreuve de réalité de la perception et de la pensée comme une valeur ludique : on vérifie par plaisir, gratuitement, la présence de l’autre. On sait qu’il est là et l’on s’étonne pourtant, avec délices, de sa présence : c’est le « Je n’ose y croire » de l’amoureux devant l’évidence de son bonheur – même s’il pressent sur lui la menace qu’il soit un jour terni – par opposition au « Je ne puis y croire » de l’endeuillé devant l’évidence de son malheur.

Sans cesse on « retrouve » l’aimé, on l’appelle, on le nomme, on le célèbre et en le célébrant on célèbre le monde : un seul être vous comble et tout est repeuplé. À ce propos discutable semble l’affirmation de désintérêt des amoureux pour tout ce qui n’est pas eux-mêmes. Certes Ysé peut dire à Mésa :

Ysé. – D’un côté Ysé et de cet autre

Tout, moins que je n’y suis pas.

[Et Mésa de répondre :]

Mésa. – Je te préfère Ysé.

mais ce sont des amants possédés par le feu de la destruction et la fascination de la mort. Ce n’est pas le cas de tous. Si le traumatisme du deuil décolore le monde, oblige à le désinvestir plus ou moins et plus ou moins longtemps, la mutation amoureuse, au contraire, soit restitue à l’univers ses couleurs si elle survient, comme dans le cas de Catherine, au lendemain d’un douloureux effort de détachement, soit les avive. Et loin de désensibiliser à autrui, l’amour, par le seul fait déjà qu’il offre une réassurance narcissique libérant de l’énergie prisonnière, y rend ordinairement plus accessible. L’oubli du monde n’est souvent qu’une courte phase ou un refuge épisodique permettant de mieux le retrouver.

Le cycle de l’état amoureux partagé aboutit à la formation d’un nouveau lien, à un élargissement et à une métamorphose des unités personnelles. Il y a, du fait des identifications et des projections croisées, constitution d’une dyade relationnelle fondée sur la complicité, la communion. Et bien que nous vivions ainsi que le chante le poète « dans l’oubli de nos métamorphoses », après la retombée de la ferveur amoureuse une certaine modification des êtres subsiste.

Le cycle évolutif du travail du deuil aboutit au contraire au détachement d’avec l’objet perdu, ce qui n’est pas dire à son oubli. Mais sa reconnaissance sereine ou même attendrie au terme d’un tel travail, implique une désidentification, un désinvestissement – et il faut bien le dire : une destruction – réussis. Parallèlement s’est accomplie une assimilation partielle, une véritable métabolisation, de l’objet perdu. À la faveur de quoi l’unité personnelle, un temps ébranlée, se trouve reconquise.

L’« homme qui a perdu son ombre », le mort, a perdu son éclat d’objet et cette ombre retombe sur la conscience d’autrui. Avec elle un dialogue imaginaire se noue, sur elle une longue et obscure opération s’effectue afin que cette ombre en vienne à se dissiper et, à l’instar des spectres que chasse l’aube, ne reparaisse plus une fois la lumière des êtres et des choses retrouvée.

Le désir qui, au terme d’une longue attente équivalant à un lent travail préparatoire, découvre son objet, comble enfin par cette découverte une nostalgie originelle. L’éclat de l’objet illumine alors le moi émerveillé, que cette soudaine clarté éblouit mais exalte. L’image idéale, le prototype inconscient de l’aimé, va se fondre avec son modèle soudain concrétisé, puis s’abolit.

Dans ces deux cycles, symétriques et inverses, une métamorphose du sujet s’accomplit, sous-tendue par la modification radicale de son rapport aux imagos. Modification surtout agressive et destructrice dans un cas ; modification surtout érotique et créatrice dans l’autre. Ici narcissisme patiemment restauré, là, soudainement transcendé dans l’avènement transitoire d’une dimension mentale qu’on pourrait dire transindividuelle.

Sans les doubles imaginaires de l’objet, point de fonctionnement psychique possible, mais sans l’objet privilégié à tel moment, pas de source énergétique à ce fonctionnement. Nous vivons certes dans un monde d’images, un monde où le règne des images est prévalent et toutes nos relations avec le monde sont sans cesse imprégnées d’imaginaire. Cependant la réalité des objets en dehors de leur intériorisation, l’irréductibilité de leur apport spécifique, le roc de leur altérité (une roche qui heureusement parfois se fait poreuse) représentent ce sans quoi toutes nos images, tous nos objets intérieurs, s’exténueraient : la vie est et n’est pas un songe.

Nos images appellent leurs objets et si cet appel est déçu il s’exacerbe et incite à la recherche – à travers toutes sortes de vicissitudes – d’autres foyers de satisfaction. Aucune liquidation conflictuelle ne saurait jamais abolir ni cette quête ni cette nécessité de l’objet.

La pensée qui, par la négation, par la reconnaissance de l’absence, du deuil donc, nous sépare du réel, nous en donne en même temps le maniement. Le désir, exigence de travail, requiert en contrepartie que ce maniement nous permette la rencontre de nouveaux modes d’existence, susceptibles d’apaiser la nostalgie, inhérente à ce monde de la séparation où nous sommes, dès notre naissance, jetés.


155 Métapsychologie p. 162 (Gallimard).

156 S. Freud, Pour introduire le Narcissisme, in La Vie sexuelle, chap. 5 (P. U. F., 1969).

157 D. Lagache, Deuil pathologique, la Psychanalyse n° 2, p. 73, P. U. F.

158 S. Freud, La négation.

159 S. Freud, Trois Essais III, 5 (Gallimard, p. 132).

160 S. Freud, Deuil et mélancolie (in Métapsychologie, p. 207) (Gallimard)

161 J’emprunte cette expression à un beau travail de M. Torok sur le deuil, paru dans la Revue Française de Psychanalyse (1968, n° sous le titre : Maladie du deuil et fantasme du cadavre exquis.

162 Paul Claudel, Partage de midi (Acte II).

163 S. Freud, Introduction du narcissisme.

164 S. Freud, Le moi et le ça, chap. 8.

165 P. Éluard, Écrire, dessiner, inscrire, in Le Phénix.

166 Baudelaire, La Mort des Amants.