8. La coïncidence des contraires

« Black is the beauly of lhe brightest day » (« Noire est la clarté si beau soit le jour. »)

Marlowe, traduit par Ph. de Rothschild.

Le sens caractéristique des impressions d’inquiétante étrangeté, Freud le découvre178 – le lecteur l’aura sans doute en mémoire – dans un phénomène majeur, commun à toutes les formes que peut prendre cette expérience spécifique : la réapparition du refoulé. Retour brutal, surprenant, méconnu comme répétitif en dépit de la perturbation consciente qu’il occasionne. L’échec du refoulement, si passager soit-il, éveille ici, contrairement à quantité de formations symptomatiques où le retour du refoulé se produit sans décharge anxieuse, une angoisse qui signe et signale une rupture dans l’organisation défensive du Moi. Brèche vite colmatée car les sentiments d’inquiétante étrangeté constituent des symptômes qui s’effacent presque au moment même où Us se concrétisent. L’explication freudienne rend aisément compte de cette remarquable réversibilité : l’étrangeté dont il s’agit n’est qu’une fausse extériorité comme c’est à un faux objet que s’attache l’inquiétude. L’objet véritable que dissimule et recèle ce dernier représente lui-même le résultat d’un devenir qui en a généralement inversé la valeur et le sens. En sorte que l’inquiétante étrangeté, dans une telle perspective, serait mieux nommée : inquiétante familiarité ! Au reste, au cours de son enquête philologique liminaire, Freud souligne, singularité révélatrice, que le mot allemand heimlich « parmi les nombreuses nuances de son sens, en possède une qui coïncide avec son contraire : unheimlich179 ». Or ce télescopage se retrouve, hors du langage, dans un très grand nombre d’expériences vécues de ce type.

Une fois parvenu au cœur de l’essai freudien on voit ainsi, sous l’action corrosive de l’analyse, se dissoudre en quelque sorte l’étrangeté, voire dans une certaine mesure l’inquiétude elle-même : « cet unheimliche n’est en réalité rien de nouveau, d’étranger, mais bien plutôt quelque chose de familier depuis toujours à la vie psychique et que le processus du refoulement seul a rendu autre180 ». Un élément faisant partie de la psyché s’est donc transformé en une donnée extérieure, étrangère (extranea) au psychisme ; quelque chose de sûr et d’accueillant en une réalité alarmante. Métamorphose précocement accomplie et de façon toute silencieuse. Que soudain, sous l’effet d’une incitation inhabituelle – par exemple, dans le cours ordinaire de l’existence, un concours de circonstances particulièrement frappant, ou bien une illusion sensorielle quelconque ; dans la dimension du fictif, la lecture d’un récit fantastique ou d’épouvante, un spectacle baroque… – il se produise une défaillance momentanée de l’action refoulante, un raté du Moi pour ainsi dire, entraînant une interruption dans l’action permanente du contre-investissement des énergies pulsionnelles qui est l’une des conditions nécessaires à notre adaptation au réel, au monde du Jour, et voici que la réalité perçue se trouve ressentie comme porteuse de mystère, comme ineffablement autre, et par la même angoissante.

L’effraction – la réinsertion – troublante de l’exclu, du refoulé, se fait toujours ici par un détour : ce qui était étranger à la conscience – mélange intime de fantasmes et d’affects – n’y fait pas directement retour. Bien plus, un rétrospectif effort d’analyse le laissera parfois inassignable. En ce moment critique où fait irruption tel « rejeton » de l’inconscient, où se déchire un instant le voile, l’effet de déguisement ou d’occultation dû au refoulement n’est pas aboli mais seulement déplacé, plus exactement, projeté.

La toile était levée et j’attendais encore181.

Aussi bien aura-t-on pu remarquer combien les vécus d’inquiétante étrangeté ont d’affinité avec les impressions persécutives. Une stimulation des dispositions paranoïdes, présentes en chacun de nous, est certainement en cause dans ce type d’angoisse in statu nascendi. Nombreux d’ailleurs sont les auteurs qui ont utilisé le thème de la persécution délirante avec, parmi leurs intentions, celle à coup sûr de susciter ce mode spécial d’émotion : de façon explicite et délibérée comme G. de Maupassant dans Le Horla, plus insidieusement comme H. James dans Le Tour d’Écrou ou F. Kafka dans La Métamorphose.

Ce qui fait la difficulté d’appréhension du processus dont cet émoi résulte, aussi bien dans le cadre de la quotidienneté que dans celui de l’imaginaire pur, c’est avant tout la concentration, on pourrait presque dire la contraction, à la fois temporelle et dynamique, qui le caractérise. Les expériences d’Unheimlichkeit sont en effet des expériences essentiellement composites, qu’on illustrerait assez bien par le schéma de la composition de forces divergentes – voire pour certaines d’entre elles opposées – au moment précis de l’intervention d’une poussée exogène venant rompre leur oscillant équilibre. En d’autres termes, il paraît s’agir d’un vécu agonistique, ou mieux, de la répercussion affective d’un conflit de fonctions. N’est-ce pas ce que Freud indique, mais d’un autre point de vue, lorsqu’il fait état de la nécessité d’un débat, c’est son mot, pour que puisse se produire une telle expérience mentale ? Débat qui certes est le fruit d’une reconstruction conceptuelle mais qui a sa correspondance qualitative dans la valeur souvent « douteuse », crépusculaire, « entre chien et loup », de cet affect complexe. L’incertitude est ici centrale. Il faut y voir la conséquence d’une interférence exceptionnelle (née d’une rencontre certes fortuite mais entre des éléments dont la congruence permet le déclenchement immédiat de la projection) entre une donnée consciente de la perception – qu’elle soit externe ou interne – et un élément mnésique inconscient siège d’un fort investissement. On dirait aussi de la « surimpression » plus ou moins longtemps poursuivie, d’un certain enchaînement représentatif, quelquefois d’un véritable scénario inconscient, et d’une constellation perceptive (plus rarement intellectuelle), surimpression dont on peut supposer qu’elle est propice, mais pour une durée assez brève, à l’affleurement du refoulé à la conscience, à la faveur de sa figuration projective, et par voie de conséquence à l’expérience intérieure qui en témoigne et en résulte.

Il peut étonner qu’à aucun moment l’essai sur l’Unheimliche – qui prend appui tant sur les données de l’expérience courante que sur celles de la littérature fantastique, et qui cherche ensuite confirmation de ses conclusions dans l’investigation philologique, non seulement ne s’étaie pas sur les effets produits par l’aménagement de la situation analytique, mais n’en fasse, même jamais état. Est-ce parce que, dans les limites qu’il s’était fixées, Freud tenait à rester dans le champ de la Psychanalyse dite appliquée ? Jamais autant qu’ici cependant les frontières entre son domaine et les domaines voisins de la Clinique et de la Théorie analytiques, ne semblent aussi incertaines, aussi ténues… Toujours est-il qu’aurait-il voulu créer les conditions d’une situation expérimentale propre à susciter des sentiments d’inquiétante étrangeté, que le fondateur de la Psychanalyse n’aurait pas eu à mettre au point un protocole et une situation différents de ceux qui permettent l’instauration du cadre de la séance classique et avec lui des axes dynamiques de la cure. La clinique psychanalytique offre des illustrations constantes du fait que la situation qui lui est propre constitue une situation quasi expérimentale d’inquiétante étrangeté en même temps qu’elle fournit l’occasion de vérifier le bien-fondé des vues de l’Essai de 1919. Quelquefois, en outre elle semble permettre de réexaminer la question sous un autre éclairage et sous un autre angle, avec d’autres références. Mais telle n’est pas la voie où j’ai choisi de m’engager ici.

Je préfère partir d’un épisode d’indubitable inquiétante étrangeté dont je fus à la fois l’origine et le témoin chez ma fille, alors âgée d’environ quatre ans. Me familiarisant avec un magnétophone, je dialoguais avec elle, amusé de sa curiosité. À un moment donné nos paroles se trouvèrent inopinément reproduites en écho. Elle manifesta aussitôt une vive surprise – rappel de a l’assomption jubilatoire de l’image spéculaire » ?182: « Qu’est-ce que c’est ? Dis, papa, qu’est-ce que c’est ? » La tentation me vint d’exploiter la situation et je lui répondis : « C’est l’écho. Tu vois, nous sommes dans un château… » À ces mots, la surprise initiale se mêla d’une appréhension assez particulière : « Dis papa ! C’est vrai ? Dis, c’est vrai ? » interrogeait-elle d’une voix à présent hésitante et nettement altérée, alors que ses paroles continuant de se trouver réverbérées par l’appareil elle devenait sensible à la distorsion plus qu’à la reproduction. Quelques instants je poursuivis l’expérience, jusqu’à ce que l’angoissante illusion se fût d’elle-même dissipée.

Ainsi donc cette seule excitation sensorielle inattendue et détonant avec le contexte perceptif, mit suffisamment à l’épreuve, il est vrai pendant un assez court moment, la capacité d’appréciation du réel de l’enfant pour que celle-ci, débordée, le conflit entre l’investissement habituel du monde sensible et le brusque accroissement de l’investissement d’un fantasme inconscient anxiogène, l’ait laissée en suspens, dans une sorte d’entre-deux quelque peu menaçant. Cependant si elle était inquiète, elle était en même temps fascinée : s’il semblait possible tout d’un coup que nous nous trouvions, simultanément, dans mon bureau et dans un château de légende, peut-être rien n’était-il irréalisable… C’est la conjonction d’un certain état subjectif inconscient – correspondant à une situation économique et dynamique d’équilibre instable – et d’une certaine situation perceptive, correspondant à une « forme » susceptible d’entrer en résonance avec certains agrégats fantasmatiques et de déclencher le mécanisme de la projection ou de l’identification projective, qui paraît donc bien constituer la condition de possibilité du sentiment d’inquiétante étrangeté. Il faut aussitôt ajouter que cette probable conjonction doit provoquer à la fois un accroissement d’excitation pulsionnelle, concomitant d’une reviviscence d’éléments refoulés et presque simultanément, une réaction défensive dont le signal serait donné par une angoisse naissante, généralement destinée à peu de développement à moins que l’expérience n’aille jusqu’à la dépersonnalisation confirmée. Même dans les cas ou l’émoi persiste, il est remarquable qu’il s’agit toujours d’affects relativement atténués et comme feutrés. C’est que la défaillance du contre-investissement met en branle un processus de compensation dont l’efficacité est rapidement croissante. Aussi Bergler a-t-il pu fort pertinemment désigner l’ensemble de cet événement comme « un court-circuit affectif »183. Celui-ci se situe dans le cadre d’une psychopathologie de la vie quotidienne dont la teneur pathologique reste fort limitée ; on peut même considérer fort souvent que l’émergence d’impressions d’inquiétante étrangeté comporte un aspect régénérateur car le rappel anxiogène que cette émergence implique a généralement pour effet – ne serait-ce là sa finalité ? – de relancer les efforts intégrateurs du moi.

Un rapprochement s’est imposé à mon esprit entre l’épisode que je viens de rapporter et les observations de Spitz concernant l’angoisse du huitième mois. Observations qui, tout bien considéré, ne constituent qu’une manière de vérification expérimentale de la remarque qui figure dès l’édition de 1905, dans Les Trois Essais

« L’angoisse chez les enfants n’est à l’origine pas autre chose qu’un sentiment d’absence de la personne aimée. C’est aussi pourquoi ils s’approchent de tout étranger avec peur184. » On pourrait se demander si cette angoisse dite du huitième mois ne représenterait pas, sinon le prototype de l’unheimliche du moins une sorte de matrice nécessaire à son élaboration aussi bien qu’à sa ressaisie conceptuelle. La description de Spitz est ici particulièrement suggestive et pour nous précieuse : « Lorsqu’un inconnu s’approche d’un bébé de huit mois… l’angoisse qu’il montre ne répond pas au souvenir d’une expérience désagréable avec un étranger mais à la perception du visage de l’inconnu en tant que différent des traces mémoniques correspondant à celui de la mère… Il s’agit d’une réponse à la perception intrapsychique de la tension réactivée du désir et du désappointement qui s’ensuit… le percept du visage de l’inconnu qua face est confronté avec les traces mnémoniques du visage de la mère. Il s’avère différent et sera par conséquent rejeté185. »

Il faut encore ajouter à cette hypothèse, propre à l’approfondissement de notre sujet, que cette angoisse du huitième mois non seulement est contemporaine de l’établissement de l’objet en tant qu’objet total mais joue, comme phénomène affectif, à côté de la reconnaissance objectale perceptive et cognitive, un rôle décisif dans le phénomène. Autrement dit, la naissance de l’objet paraît exactement synchrone, en tout cas d’un point de vue métapsychologique elle lui est directement liée, de la reconnaissance de la différence en tant que telle. Il s’ensuit qu’au moment même où l’objet est trouvé l’objet est également perdu. Point crucial, géniale-ment repéré par Freud mais situé sans doute plus précocement qu’il ne le croyait. On concevra aisément dès lors, sous une telle incidence, que les perceptions ultérieures de différences significatives – en rapport avec l’insolite notamment, avec tout « ce qui tranche » – soit susceptible de provoquer une impression d’inquiétante étrangeté. En effet, tout ce qui se présentera comme inassimilable, comme ne pouvant s’insérer dans l’ensemble du vécu immédiat, sera nécessairement ressenti en profondeur comme l’imminence d’une perte irréparable, éventuellement même comme un risque de déchirure interne du moi. Lumière noire de l’insolite. Explosive coïncidence des contraires.

Conjoncture à la vérité complexe car l’ambiguïté constitutive de l’unheimliche se vérifie selon d’autres perspectives. En particulier selon celle de la résurgence des convictions animistes et du régime magique de la toute-puissance de la pensée (en principe « surmontées ») qui suppose un effacement transitoire de la distinction entre réalité matérielle et réalité psychique. Encore celle-ci ne saurait-elle être considérée comme seule en cause dans cette espèce de chiasme de l’imaginaire et du réel, de condensation du « dehors » et du « dedans », toujours proches de s’imposer au cours de ce genre d’expérience ; pas davantage que n’est seul en cause le retour d’affects et de représentations refoulés en rapport avec des complexes infantiles insuffisamment résolus : ni l’un ni l’autre ne suffisent à rendre compte exhaustivement de notre phénomène. Freud l’a bien perçu malgré la prédominance qu’il accorde à ces facteurs puisque, à propos de l’examen de la répétition de l’identique en tant que génératrice d’inquiétante étrangeté, il en vient, porté par ses recherches les plus récentes, à assigner ici un rôle important à tout ce qui peut nous rappeler « l’automatisme de répétition résidant en nous-même », lié en dernière analyse « à la nature la plus intime des pulsions » (Au-delà du principe de plaisir). Mais l’introduction de ce nouveau facteur explicatif donne un peu le sentiment que les élaborations premières (1913) destinées à rendre compte de l’Unheimlichkeit n’ont pu que s’adjoindre tardivement cet autre et tout récent mode de pensée en ne faisant que juxtaposer les conclusions qu’il autorise à celles déjà acquises, sans les agréger dans une conception véritablement unitaire. Cette discrète et volontaire hétérogénéité est il est vrai tout accordée avec le sujet même de l’essai…

Si l’on admet, comme il est séduisant de le faire, qu’il existe une filiation depuis l’angoisse dite du huitième mois jusqu’aux formes les plus affinées de l’inquiétante étrangeté (je songe notamment aux impressions que peuvent éveiller certaines œuvres de fiction telles celles de Hoffmann dont Freud a voulu partir) et si l’on combine ce fait avec les thèses freudiennes, un paradoxe paraît en découler : étant supposé que par le jeu permanent des projections et des introjections successives, l’étranger, c’est-à-dire le différent comme tel, en vient à représenter aussi bien ce qui a été exclu de la conscience par le refoulement que ce qui a été banni du jugement par la négation, aussi bien encore ce qui a été rejeté parce que distinct de l’objet d’amour que ce qui a été fui parce qu’équivalant à la perte d’une partie de soi-même, il reste toutefois que cette alarmante étrangeté exerce en même temps sur nous un attrait et même une fascination.

Certes la réactivation de la tension du désir par l’intermédiaire de sa projection inconsciente sur un aspect insolite de l’expérience (soit perceptive, soit purement représentative) fait bien comprendre la tentation secrète et la séduction que comportent tout au moins les débuts de l’expérience. Mais comment concevoir qu’il en aille de même dans le moment crucial de la coïncidence de la perception de la différence avec celle de la perte de l’objet et dans tous ceux qui entreront ultérieurement en résonance avec cette expérience archétypique ?

C’est là sans doute qu’il y a lieu de faire intervenir le surinvestissement de la pensée, de la représentation en tant que telle, et notamment l’érotisation intense, prolongée, de l’activité imaginative proprement dite186. Ce surinvestissement, cette érotisation, ne vont pas, il faut le remarquer, sans quelque surchage masochique perceptible (d’un masochisme qui est au reste davantage tributaire des pulsions de destruction que des pulsions sexuelles) ni non plus sans une sorte de sombre complaisance à l’égard d’une autodestructivité qui, à grand’ peine détournée du corps, prend des formes plus insidieuses mais presque aussi virulentes parfois dans ses répercussions au sein du monde mental. On a pu noter que l’esprit qui s’absorbe trop intensément dans la science, l’art, la littérature… devient volontiers saturnien ; que la cérébralité hypertrophiée détectée chez les auteurs qui ont su le mieux créer dans leurs œuvres des impressions d’inquiétante étrangeté est volontiers figurée par des images de monstres…187

Cette sorte d’excès de mentalisation, cette incidence du masochisme et des pulsions de destruction mises à part, il faut par ailleurs reconnaître qu’il y a dans le surinvestissement fantasmatique quelque chose d’inéluctable, et qui plus est, quelque chose de paradoxalement approprié au statut de l’objet libidinal humain. Si l’on reconnaît alors que dans certaines conditions, la représentation d’un être peut parfois nous le rendre davantage présent que sa présence même

Quasi moins vraye alors je l’aperçoy

Que la pensée à mes yeulx la présente…188

il ne sera plus si difficile de concevoir et d’admettre que dans la mesure où l’impression d’inquiétante étrangeté est reliée à des vécus très primitifs elle puisse séduire et fasciner autant que troubler, angoisser. S’il semble bien qu’on puisse traduire l’émoi ici éprouvé en parlant – ce sont des expressions utilisées par Gracq dans un contexte voisin189 – d’une « sorte de gouffre qui s’ouvre au-devant ou au-dedans de soi », si l’on peut faire état d’une sorte « d’appel à l’engouffrement » il n’en demeure pas moins qu’il existe également par ailleurs, je veux dire avec une importance comparable, une plénitude de la représentation, de l’essence, qui peut réussir à contrebalancer voire à transcender les carences et les lacunes existentielles. Aussi bien, à la douloureuse et fondatrice expérience de l’absence de l’objet – dont le sentiment de l’inquiétante étrangeté est une répercussion indirecte, lointaine et fugace – fait pendant la merveilleuse rencontre de sa présence, particulièrement dans l’éveil du sentiment amoureux. L’une est éclipse, l’autre est éclair. Mais « le coup de foudre » ne représente-t-il pas encore une coïncidence des contraires – du passé et du présent, du réel et de l’imaginaire, etc. – et s’étonnera-t-on dès lors que le poète parle du « tendre et dangereux visage de l’amour » et que l’adage veuille que les amoureux soient seuls au monde ? L’ « estrangement » et l’ambiguïté, l’ambivalence et l’angoisse se retrouvent donc bien là, comme il faut s’y attendre pour toute expérience critique confrontant le sujet avec la conjonction improbable du manque et de l’être.

Ainsi de la coïncidence des contraires lorsque c’est au plan sexuel qu’elle paraît se produire.

Un homme esseulé, endeuillé, erre un soir dans les rues d’une grande ville… L’animation d’une veille de fête glisse sur lui, plus sensible à ses mouvements intérieurs qu’aux bruits, aux voix, aux lueurs. Seule une certaine tension érotique oriente de temps à autre ses regards. Il y a déjà longtemps qu’il marche au hasard. Or voici qu’au moment de traverser une avenue, une blonde très décolletée, capiteuse et fardée, passe lentement au volant d’une longue et somptueuse voiture découverte. Ses yeux rencontrent les siens ; elle s’arrête quelques mètres plus loin et lui propose de l’accompagner. À peine une hésitation et il accepte. Assaut de séduction, mi-factice mi-spontané, en marge d’une situation qui se confirme sans ambiguïté, sinon sans piquant. Un peu plus tard, après quelques préliminaires qui donnent à notre héros le loisir d’apprécier un corps superbe aux appâts très féminins, les ultimes voiles sont prestement ôtés. Se glissant entre les draps on se rapproche de la très désirable partenaire… Mais il faut aussitôt se rendre à l’évidence, supporter le choc : le sexe, certes frêle et presque infantile, n’est pas cependant celui que l’on croyait ! Vertige, confusion, malaise. Associé à un bref frisson un afflux de représentations contradictoires inonde la victime de la mésaventure, sidérée par un incontestable sentiment d’inquiétante étrangeté.

L’allure un peu leste de l’épisode et son zest de comique ne sauraient recouvrir sa valeur révélatrice ni sa noire texture. Que là où il attendait et désirait cela même qu’il avait eu tant de peine à reconnaître jadis, après maints obstacles surmontés, l’ironie du sort, c’est-à-dire quelque malice de son inconscient, ait fait de telle sorte qu’il y « retrouve » ceci qu’il avait rejeté comme illusoire – et juste quelque peu différent de son propre sexe – quelle secousse, quel « court-circuit » ! Sans parler de la résurgence brusque d’un attrait homosexuel qui pouvait, au moins dans l’instant de la rencontre, se croire parfaitement conjuré, sans parler d’une vision de mort en filigrane du vivant, au moment que la créature révélait comment l’avait fait (e) la Nature… Cruelle et cruciale expérience, féconde pour l’analyse, et que je n’ai pas voulu omettre ici, tant il m’a semblé important de mettre l’accent sur la différence et la coexistence des sexes à la faveur d’une anecdote de travesti dépassant de loin son cadre propre. Il peut d’autre part être assez stimulant, si l’on se propose de pousser l’analyse de l’inquiétante étrangeté sous l’angle de la fantasmatique sexuelle, de remarquer l’analogie qui existe entre l’évolution de la signification du Double telle que Freud, après Rank, l’a précisée dans son étude (« primitivement le Double était une assurance contre la destruction du Moi » mais, une fois dépassé le stade du narcissisme primaire, le signe algébrique du double change et d’une assurance de survie il devient un étrangement inquiétant avant-coureur de la mort)190 et celle de l’androgynie symbolique incarnée dans le dieu Hermaphrodite de certaines religions antiques : « celui qui est appelé l’homme-femme par les vieux poètes191 ». Marie Delcourt a montré en effet que de la religion grecque aux Métamorphoses d’Ovide une considérable transformation s’était peu à peu accomplie : « La légende grecque représente unanimement le dieu double comme résultant d’une naissance et nullement d’une métamorphose. Les croyants font de lui un être bénéfique protecteur de l’union sexuelle et symbole de fécondité. Au contraire chez Ovide, qui reflète bien la décadence du mythe, la bisexualité anatomique équivaut non à une richesse mais à une privation… Hermaphrodite devient moins un dieu double qu’un asexué et c’est dans un esprit de représailles qu’il maudit — chez Ovide — le lac responsable de sa métamorphose. »

Nec duo sunt et forma duplex, nec femina dici

Nec puer ut possint, neutrumque et utrumque videntur

Sous une double forme il n’est ni homme ni femme, il semble à la fois n’avoir aucun des deux sexes et les avoir tous les deux192.

Un long commentaire psychanalytique devrait ici être tenté ; qu’il me suffise en cette occasion de repérer cette formulation si convaincante, si parlante, de la coïncidence des contraires où j’ai voulu situer le cœur de l’inquiétante étrangeté193.

Ce qu’il y aurait finalement peut-être dans celle-ci de plus… inquiétant, du point de vue de sa finalité psychologique en tout cas, ce serait la régression de la fonction symbolique qu’elle comporte et qui l’accompagnerait si l’expérience était durable. Mais il faut aussitôt noter que cette dernière provoque toujours — réaction de compensation – la restauration rapide de l’usage délié de cette fonction et même parfois son affinement consécutif, voire la possibilité de son utilisation créatrice. En faisant allusion à ce mode particulier de régression, j’ai en vue le processus-éclair par quoi « un symbole – ainsi que l’explicite Freud, mais sans tirer de cette notation toute sa richesse latente – prend l’importance et la force de ce qui était symbolisé »194. C’est dans cette perspective soit dit en passant qu’il est possible de considérer, avec à peine une trace d’exagération, la riche expérience de l’Unheimlichkeit comme « un état passager d’aliénation mentale »195.

Ainsi donc l’envahissement soudain mais limité de la réalité matérielle, celle que présente la perception, par une réalité psychique chargée de souvenirs et de fantasmes inconscients qui suscitent la reviviscence de sensations spécifiques par l’entremise de projections circonscrites, n’efface pas la réalité perçue mais s’y juxtapose, s’y surimprime et interfère avec elle. Le naturel et le surnaturel, le magique et le rationnel, coexistent, mais dans la discordance : n’y a-t-il pas d’ailleurs quelque chose de grinçant dans maint sentiment d’inquiétante étrangeté. Que l’on songe à l’effet produit par telle « histoire extraordinaire » de Poë, ou par tel « conte cruel » de Villiers de l’Isle-Adam.

Il ne faudrait pas croire cependant que l’irréalité, l’illusion, se trouvent ici tout d’un côté, la réalité et la perspicacité de l’autre. Ce qui réapparaît – mais au fait s’agit-il bien toujours de réapparitions ? – comporte une valeur révélatrice propre. Il y a un noyau de réalité, sinon à proprement parler de vérité, dans ce leurre tôt découvert. Si l’on va jusqu’aux origines on s’aperçoit qu’il s’agit de l’expérience fondamentale du manque, dont les modalités varient à l’infini mais dont la brûlure propre est sans cesse renaissante. Lorsque je soulève un doute en indiquant qu’il ne s’agit peut-être pas toujours de réapparitions, de revenants fantasmatiques en quelque sorte, mais d’apparitions, je ne fais pas de concession à des vues mystiques comme on pourrait au premier abord le penser : j’ai en vue le surgissement de ce qui est inconscient non du fait d’un refoulement tardif et uniquement individuel, mais du fait du refoulement originaire, matrice d’une sorte de fonds psychique très primitif et universel. J’ai en vue la manifestation indirecte de formations inconscientes qui dépendent de mécanismes antérieurs au refoulement tels que Freud les a définis ; il s’agit de ces défenses archaïques dénommées « renversement dans le contraire » et « retournement sur la personne propre » sur quoi certains analystes ont attiré l’attention depuis quelques années. S’y référer permet de mieux comprendre que l’on ait à détecter dans les vécus d’inquiétante étrangeté cet aspect majeur et répétitif de la coïncidence des contraires, de la surimpression des incompatibles. Il est possible que les premières vicissitudes pulsionnelles et avec elles les débuts du fonctionnement mental en rapport avec la préhistoire même de l’inconscient personnel fassent ici un instant surface, il est possible que quelque chose de très profond et de pratiquement insaisissable se donne ainsi à entrevoir, évidemment en concomitance avec tous les autres éléments plus surperficiels qui appartiennent à une description devenue classique.

La référence freudienne au refoulement qui constitue l’axe du texte psychanalytique à partir duquel se sont principalement centrées ces réflexions, représente donc bien un élément fondamental, mais non pas exclusif. On doit élargir sa signification, comme Freud lui-même en donne l’exemple quand il individualise la catégorie du surmonté, mais également faire place à d’autres mécanismes et à d’autres coordonnées. De toute manière n’est-on pas autorisé à penser que ce qui fait l’étrangeté à côté de l’inquiétude c’est, tout autant que la réapparition de contenus représentatifs et complexuels appartenant aux débuts de notre vie, la réactivation soudaine d’un mode de fonctionnement caduc mais révélateur. La légère secousse que nous fait ressentir l’insolite serait alors à considérer comme l’indice d’une brève bien qu’irrécusable perturbation dans l’organisation et la stratification de l’appareil psychique, mais avant tout comme la répercussion très assourdie, très lointaine, d’un grand bouleversement dont l’oubli ne saurait jamais être définitif.


178 S. Freud, « L’inquiétante étrangeté » (Das Unheiraliche), in Essais de Psychanal. appl. (Gallimard), pp. 163-211.

179 Ouvrage cité, p. 172.

180 Ibidem, p. 195.

181 Ch. Baudelaire, Les Fleurs du Mal, le Rêve d’un curieux.

182 J. Lacan, Écrits, Le Stade du miroir (p. 94).

183 E. Bergler, « The psychoanalysis of the Uncanny ». The Intern. Journal of psychoanalysis, 1934, p. 221.

184 S. Freud, Trois Essais sur la théorie de la sexualité, trad. franç., p. 135.

185 R. Spitz, De la naissance à la parole, P. U. F., 1968, p. 118. Les mots soulignés le sont par moi.

186 L’érotisation de l’angoisse représente un phénomène distinct mais qui lui est généralement associé.

187 G.R. Hocke, Labyrinthe de l’art fantastique, Gonthier, 1967, p. 96.

188 Maurice Scève, La Délie, CCCLXLI.

189 Julien Gracq, Les Yeux bien ouverts (in « Farouche à quatre feuilles », Grasset, 1954).

190 Ouvrage cité, p. 186.Marie Delcourt, Hermaphrodite, P. U. F., 1958.

191 .Marie Delcourt, Hermaphrodite, P. U. F., 1958.

192 Ouvrage cité, p. 80.

193 Que la figure de I’androgyne appartienne toujours à une symbolique immédiatement et universellement efficace, c’est ce que Fellini a su percevoir, réussissant à faire de la mort de l’hermaprodite la séquence la plus belle et la plus vibrante de son Satirycon.

194 L’inquiétante étrangeté, p. 199.

195 E. Bergler, article cité, p. 221.