9. Les ambiguïtés de l’amour de transfert

Parler d’amour de transfert c’est, semble-t-il, implicitement admettre la distinction de principe, le non-recouvrement de la notion de transfert et de celle d’amour, en même temps que c’est reconnaître la possibilité d’amours qui ne soient pas des transferts et parallèlement, ainsi que la clinique le donne fréquemment à observer, de transferts qui ne soient pas amoureux. Et cependant il appartient en propre à la perspective psychanalytique d’avoir fait apparaître le substratum répétitif de l’amour et, beaucoup plus généralement, l’universalité du phénomène transférentiel, dont la réalisation quasi expérimentale dans le cadre de la situation analytique n’est qu’une actualisation particulièrement pure et probante.

La difficulté n’est pas simplement verbale – j’y ai déjà fait allusion – et à la cerner de près Freud aboutissait, on s’en souvient, à rapprocher, jusqu’à les confondre, amour de transfert et état amoureux. L’un comme l’autre sont censés reposer sur un déplacement inconscient, fondés donc sur une illusion concernant la spécificité de l’objet aimé ; leur seule réalité résiderait dans leur teneur infantile. En durcissant ces conclusions i*on en viendrait à l’idée que nous ne saurions jamais aimer que mère et père – tout au plus frère et sœur – et n aimerions jamais, tout au long de notre vie, d’autres façons qu’au cours de nos toutes premières années. Quelle que soit la valeur heuristique d’une telle position (elle a largement fait ses preuves depuis le début de ce siècle) il reste qu’à s’y tenir trop étroitement on tomberait d’une illusion dans une autre. Il est faux que nous ne puissions être amoureux qu’ainsi qu’enfants nous le fûmes, faux que nous ne soyons jamais en mesure de choisir d’autres objets d’amour que nos parents travestis. L’erreur corrélative en matière de pratique psychanalytique, est de ne voir, exclusivement, dans les phénomènes transférentiels que des déplacements et des projections sans tenir compte de la réalité effective et actuelle des personnes et de la situation. Il était jadis superficiel et trompeur de se limiter aux apparences conscientes ; il serait également trompeur aujourd’hui de ne tenir compte, en vertu d’un parti pris dogmatique, que du passé inconscient. En d’autres termes, de même qu’il y a lieu de discerner dans l’amour une part de répétition et une part d’innovation, de narcissisme et d’anti-narcissisme, de tendance expansive à la synthèse et d’inhibition ou d’antagonisme interne… c’est-à-dire de le considérer comme une entité mixte, de même faut-il reconnaître les ambiguïtés du transfert en général et de l’amour de transfert en particulier. Que si l’on tient à assimiler finalement ce dernier à l’état amoureux, il sera nécessaire de fonder cette assimilation sur une commune irréductibilité : pas plus que l’amour n’est une perpétuelle réédition, le transfert ne se limite à un strict report.

Une attention qui ne se centre que sur les répétitions, les enchaînements représentatifs, les élaborations symboliques, n’est pas accordée à la variété, au dynamisme propre et à la densité même de la réalité affective du vécu transférentiel. Dans la situation analytique la conjoncture immédiate ne peut être regardée comme une simple occasion de réactivation d’émois refoulés ou disparus, de schémas de comportement caducs. L’émergence de l’événement, de l’émotion, de l’acte, y dépend de l’état de la relation présente, sui generis, où cette émergence se produit, puisqu’il contribue par soi-même à lui conférer sa valeur et son sens.

Tout le problème demande donc à être repris à la base.

Étant donné que « nos souvenirs sont par essence inconscients »196 et que la genèse de la mémoire est en même temps celle de la pensée, il se produit, en concomitance avec la plongée constante du perçu dans l’inconscient, une permanente intériorisation. La levée de la barrière du refoulement et de l’amnésie infantile – favorisée par la structure de la situation analytique dont c’est l’une des visées majeures – ira donc contre ce courant d’intériorisation au moyen même d’une démarche essentiellement intériorisante – la règle fondamentale, par elle seule et sans qu’ait besoin d’être posé le contestable principe d’abstinence, comportant l’exigence implicite d’un retour sur soi et un appel indirect à la remémoration.

Ce mouvement ne pouvant s’accomplir, en la présence d’un témoin, sur le seul plan de la Représentation, il y a en quelque sorte naissance obligée du transfert, en tant que celui-ci constitue d’abord la conséquence d’une rencontre, conflictuelle par essence, des exigences de la perception, externe et interne, avec celles de la mémoire. D’où l’inconscience du transfert : s’il se connaissait comme tel il ne pourrait évidemment se former. L’investissement de l’analyste et de la situation de la cure se produit, selon la voie régrédiente, de l’inconscient aux représentations, en court-circuitant le recours à la motilité, sinon à la motricité tout entière, mais part bien d’un complexe perceptif présent. Si celui-ci n’exerçait pas sa forte influence, le transfert, stricto sensu, ne pourrait s’établir et, à la limite, il y aurait simple restitution, représentation mnésique du passé mais non actualisation répétitive de ses lignes de force et de ses moments féconds. L’oubli porterait alors… sur l’analyste.

Tout cela pour marquer l’importance persistante du courant perceptif – interne et externe, il va de soi – dans une situation expérimentale qui tend délibérément à le minimiser ; pour insister sur son rôle dans l’apparition du phénomène transférentiel. Si d’autre part celui-ci ne se borne pas à une simple réactualisation, catalysée par la neutre présence du thérapeute, si l’on peut dire en quelque sorte que le transfert est beaucoup plus que le transfert, comme on dit que l’amour est beaucoup plus que l’amour, c’est que la substance affective mise en jeu obéit ici à une double polarité : répétitive et promotrice.

L’ambiguïté appartient donc à l’essence même du transfert en ce que sa formation procède à la fois d’un processus régrédient et d’un processus progrédient, à la fois d’un courant mnémonique et d’un courant perceptif, mais aussi à la fois – au sein de ce dernier – d’une reproduction et, si l’on me passe l’expression, d’une production continuée. C’est à leur coalescence qu’il doit la richesse et la polyvalence de ses manifestations aussi bien que sa manifestation elle-même.

Complexe genèse qui rend compte notamment de la part d’« agir » que recèle, de l’aveu même de Freud, le transfert : ainsi quand il écrit qu’ « il n’est nullement souhaitable que le patient, en dehors du transfert, agisse au lieu de se souvenir »197 cela semble bien impliquer qu’on ne saurait déplorer qu’il agisse dans le transfert, sa notion même recoupant celle d’action, en tant qu’opposée à celle de souvenir. Certes les affects dans l’amour de transfert sont liés à la mémoire, mais ils sont loin de n’être que mémoire. Leur substrat somatique et leur lien avec les incitations extérieures, de pair avec leur aspect économique de décharge, font qu’ils se rapprochent de l’acte. Si bien que l’on pourrait, sans trop de paradoxe, voir dans l’éveil d’un sentiment amoureux à l’égard de l’analyste un quasi-acting, acting in sans passage à l’acte, sans mise en acte proprement dits, participant de l’action cependant dans la mesure où il tient lieu de réminiscence et s’oppose à la remémoration, à l’élaboration représentative. Les affects transférentiels, et singulièrement l’amour de transfert, constituent donc comme une gamme intermédiaire entre actes et souvenirs. Le transfert tel que le patient le vit implique une méconnaissance : il n’est vécu que de n’être point pensé et l’analyste ne le repère et ne le désigne que de ne pas le vivre. Aussi bien parle-t-on de résistance par le transfert et peut-on considérer l’amour de transfert comme résistance amoureuse, étant rappelé qu’il s’agit en tout ceci du transfert au sens littéral.

Que l’affect d’amour s’intensifie, que le pouvoir d’inhibition faiblisse, et il va se produire une réduction, plus ou moins transitoire, plus ou moins accusée, du transfert à l’action : la soudaine prévalence de la pression pulsionnelle et des incitations liées à la situation ambiante paralysent la mémoire, les possibilités d’élaboration symbolique, de réflexion, et jusqu’à l’expression affective en tant qu’elle implique un certain degré d’intériorisation ; fuse alors l’acte compulsionnel – l’« agir » – dans une sorte de raptus surprenant. C’est la généalogie perceptive du transfert qui s’impose sans partage : l’oubli ici « précipite », pourrait-on dire, dans l’actuel, dans le présent ponctiforme d’une impulsion aveugle, d’une pure répétition.

Exactement à l’opposé figure l’éclair de l’insight, le moment aigu de la prise de conscience, par exemple à l’occasion d’une interprétation mutative (Strachey) en forme de réduction transférentielle : moment de la disparition du transfert en tant que répétition, en tant que complexe affectif lié à la répétition ; moment d’affleurement exclusif du rameau mnémonique de sa généalogie. En un instant la résistance amoureuse aura été levée et l’état amoureux – pour autant qu’il tenait au déplacement, à la projection et à la réminiscence inconsciente – instantanément s’évanouira.

Ainsi l’amour de transfert oscille-t-il entre deux limites où il se perd, de façon passagère ou définitive, partiellement ou en totalité.

À partir de ces remarques, la bivalence technique du transfert – a destiné à être le plus grand obstacle à la psychanalyse, il devient son plus puissant auxiliaire si l’on réussit à le deviner chaque fois et à en traduire le sens au malade198 » – apparaît comme la conséquence directe de son essentielle ambiguïté.

À cette ligne de pensée correspond, en toute logique, le caractère littéralement intenable de la situation psychanalytique telle que la structure la règle fondamentale : il est inéluctable que l’analysant (c’est à dessein qu’ici j’emploie ce terme) de par la force des sollicitations à l’agir, et au sentir, à quoi la situation l’expose, soit dans l’impossibilité d’exhaustivement se dire.

Dans la mesure où le transfert est répétition et la 1 répétition mise en affect et en acte du passé, on peut l poser en effet que la situation psychanalytique, en tant qu’elle crée immanquablement le transfert, est inévitablement génératrice d’un radical sentiment de culpabilité, du seul fait de la transgression implicite de la règle fondamentale que représentent son émergence et, toute déguisée et méconnue du sujet qu’elle puisse être, son expression. Une certaine angoisse, plus ou moins intense et cachée, d’apparition plus ou moins précoce, me paraît dépendre de la structure même de la situation où se trouve mis le patient, indépendamment des autres facteurs en jeu.

D’où, plus nettement et plus spectaculairement chez certains patients mais à l’état naissant chez tout un chacun, des efforts inconscients pour éviter le transfert (comme si la chose était possible, comme si la résistance au transfert n’était pas elle-même déjà transfert), c’est-à-dire pour supprimer la cause immédiate de l’angoisse. Mais que l’on tente de l’éviter ou que l’on s’y abandonne, c’est d’un certain point de vue la même chose puisque dans les deux conjonctures il y a transgression. Bien que la pensée et sa verbalisation soient seules autorisées, la remémoration indirectement seule sollicitée, l’interdit latent qui porte sur le recours à l’action, voire à l’expression brute de l’affect, se trouve parfois moins vivement ressenti que celui qui se trouve lié au vécu transférentiel lui-même, parce que celui-ci équivaut inconsciemment au viol d’un tabou primordial.

Aussi bien l’affinité associative entre causes présentes et sources anciennes de l’angoisse, de relais en relais conduit le sujet aux confins des fantasmes pathogènes, qu’ils soient ou non en rapport avec des événements traumatiques. Et parfois, débordé par la vague des émois transférentiels, dans l’impossibilité de faire face à la montée de l’angoisse en se prémunissant par une tentative de neutralisation symbolique, celui-ci nous donne le sentiment – même si cela ne transparaît pas très lisiblement dans les séances – que, ramené vers la scène primitive ou tel fantasme originaire, il ne peut faire autrement que de recourir à une réaction très archaïque de refus, et quasiment d’expulsion de cette scène, de ce fantasme, ce qui se traduit par l’oblitération de la remémoration et de l’imagination et par le passage au registre de l’agir, voire déjà du pur sentir. Agir pour ne pas penser, agir et sentir pour se fermer aux significations, agir surtout pour protester contre la mortification qu’a occasionnée une souffrance jadis endurée sans riposte ni maîtrise possibles, dans le dur contexte de l’impuissance infantile.

Outre la bipolarité : remémoration-répétition (en d’autres termes représentation-action) liée, comme on l’a vu, à une gamme, à un « gradient » d’élaboration symbolique, il faut maintenant – en raison de l’accent mis sur la composante perceptive de la situation transférentielle – introduire une bipolarité : réactivation néo-induction, ou si l’on préfère : reproduction-production à quoi l’on pourrait associer un gradient de changement.

La perception, externe et interne, est certes articulation constante avec le passé mais elle est aussi insertion dans le présent et anticipation de l’avenir ; elle est occasion de réémergences et de répétitions – encore s’agit-il d’analogie bien plus souvent que d’identité – mais aussi appréhension du donné dans ce qu’il a d’inconnu et d’incessamment neuf dans son immédiateté même qui tranche sur toutes les figures médiates de la mémoire. La perception retrouve mais déchiffre ; en trouvant à la fois elle retrouve et elle invente. Ce qui est donné à vivre dans l’analyse – car elle a beau restreindre l’influence de la réalité présente, elle ne peut l’abolir – se compose donc également d’un mixte d’éléments redécouverts à reconnaître et d’éléments nouveaux à intégrer. L’inconscient lui-même n’est pas un programme à quoi l’on obéirait automatiquement, l’inconscient est vivant ; strictement répétitif et improductif, il ne le serait pas.

Une nouvelle ambiguïté du transfert, et singulièrement de l’amour de transfert, provient donc de la bipolarité de ce qui est donné à percevoir et à vivre au cours d’une analyse. On y a affaire à beaucoup de revenants mais aussi à des nouveaux venus. Le passé qui réapparaît habite le « se faisant » qui le double et sans quoi il ne saurait y avoir ni réélaborations ni modifications. La relation transférentielle est commerce avec des fantômes mais aussi approche et rencontre d’êtres inconnus. La neutralité de l’analyste permet certes la saisie et la reconstruction d’un matériel enfoui, mais le hic et nunc de la relation et de son style permet la germination d’un nouvel invisible, d’abord très confusément pressenti et qu’il va s’agir ensuite de cerner. Ce n’est pas seulement d’un soi plus élaboré et plus vrai que l’on prend peu à peu possession au cours d’une analyse, si elle est viable, mais aussi de modes relationnels jusque-là insoupçonnés. Or ceci s’opère grâce à l’ensemble du transfert, c’est-à-dire non pas seulement grâce à la réactualisation qui le définit dans son sens strict, non pas tant d’autre part en vertu d’une présence (attentive bien que non concernée, impartiale mais bienveillante) où se devine la personne, que par les effets d’un dialogue unique où il se passe quelque chose qui ne s’était jamais passé – et n’a donc pu se transférer.

Au cours d’une phase de transfert amoureux, parallèlement aux réviviscences œdipiennes et à leur prise de conscience graduelle grâce à la levée des résistances, une nouvelle et insolite histoire d’amour se déroule, ponctuée d’un aveu fragmentaire toujours difficile et angoissé. L’analyste n’y tient pas que le rôle d’inducteur de souvenirs et d’insights, de support de fantasmes, mais encore celui de miroir vivant ; avec le risque de déformation, avec la chance de métamorphose aussi que cela comporte.


196  

197 S. Freud, Abrégé de Psychanlayse, (P.U.F.), p. 45.

198 S. Freud, Cinq Psychanalyses (P.U.F.), p. 88.